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4.

La réalité multifactuellei

1. La troisième loi de Newton


en tant que
principe épistémologique dans
l'enquête physique
Il existe de bonnes raisons de croire que la manière dont procède la
recherche en science physique elle-même canalise et limite l'interprétation
qui peut être raisonnablement donnée de ses découvertes sur la nature du
monde physique. En particulier, nous soutenons qu'il existe des limites
manifestes au réalisme scientifique, si cette doctrine est interprétée comme
requérant que le monde soit en fait tel que la science naturelle le dépeint.
Car si l’on souhaite être réaliste (dans l'autre sens du terme), il faut
reconnaître que la nature même de l'enquête physique telle que nous la
poursuivons — une pratique humaine — rend cette thèse très douteuse.
Tout d'abord un préliminaire méthodologique. Ce fut le grand mérite de
Hegel de mettre l'histoire au premier rang de la critique philosophique,
obligeant les philosophes à reconnaître que la connaissance humaine en
général, et notre connaissance du monde naturel en particulier, doivent être
interprétés en tant que système dynamique qui change et se développe dans
le temps à travers les efforts d'individus historiques. Les épistémologues
contemporains ont en conséquence eu beaucoup à faire avec la question de
savoir ce que l'historicité de la connaissance, en tant qu'artéfact
continuellement changeant, nous enseigne sur la nature de la connaissance.
Notre discussion empruntera une piste apparentée mais toutefois quelque
peu différente. Il s'agira de donner à la question une tournure particulière en
demandant : qu'est-ce que le fait que la connaissance humaine se soit
développée comme elle l'a fait nous enseigne sur la nature de la réalité
physique ?

i Source : NU, Chap. 3. Le cœur de ce chapitre provient de la première conférence


« Christian Wolff » donnée à l'Université de Marbourg en juillet1999.
160 Fondements de l’ontologie du procès

La science naturelle n'est pas un objet figé, un produit d'enquêtes fini,


mais un procès continu. En développant la science naturelle, les humains
commencèrent par explorer le monde dans leur entourage direct, pas
simplement notre environnement spatial mais, ce qui est d'une portée plus
considérable, notre environnement paramétrique dans l' « espace » des
variables physiques, défini par des variables telles que la température, la
pression et la charge électrique. Aux environs de la « base de départ »
[home base] de l'état des choses dans notre environnement naturel habituel,
nous pouvons — grâce à l'harmonisation par l'évolution de nos appareils
sensoriels et cognitifs — scruter la nature avec nos sens « naturels » (non
assistés) avec une aisance et une liberté relative. Mais à la longue, nous
accomplissons tout ce qui peut l'être par ces moyens directs. Pour faire
plus, nous devons « explorer » plus avant, nous devons projeter nos sondes
plus profondément, déployer des techniques de plus en plus sophistiquées,
afin de parvenir à des niveaux de plus en plus exigeants en terme de
capacité interactive (en nous déplaçant donc de plus en plus loin de notre
base de départ). Du point de vue égocentrique de notre région locale de
l'espace paramétrique — d'où nous devons nécessairement partir — nous
voyageons toujours plus loin afin d'explorer les différentes dimensions
paramétriques de la nature1.
La troisième loi de Newton opère également comme un principe
épistémologique, et ici également l'action égale la réaction (actio =
reactio). Faire le siège de la nature avec une technologie observationnelle
et expérimentale de plus en plus puissante la force à révéler de nouveaux
phénomènes. Tout dépend simplement de comment — et avec quelle force,
avec quelle insistance — nous pouvons indaguer la nature lors de nos
interactions d'observation et de détection. Et nous ne pouvons pas parvenir
à l'ultime que constitueraient des lois définies car la nature possède toujours
des réserves de puissance cachées susceptibles de nous surprendre.
La science, l'exploration cognitive des habitudes mondaines [the ways of
the world], est l'affaire de l'interaction de l'esprit humain avec la nature,
c'est-à-dire de l'exploitation cognitive par l'esprit des données auxquelles il
a accès afin de pénétrer les « secrets de la nature ». Le fait crucial est que le
progrès scientifique ne dépend pas seulement de la structure de la nature
elle-même, mais aussi du caractère du procès informationnel par lequel
nous l'investiguons.
En cultivant la recherche scientifique, nous scrutons la nature à la
recherche de phénomènes intéressants et nous en extrayons toutes les
régularités utiles qu'il suggèrent. En tant que procès fondamentalement
inductif, la théorisation scientifique demande la création de la structure
théorique la moins complexe capable d'accommoder les données
La réalité multifactuelle 161

disponibles. A chaque étape nous essayons d'enchâsser le phénomène et ses


régularités au sein de la structure explicative la plus simple (et
cognitivement la plus efficace) qui nous permette de guider nos interactions
avec le monde. Mais la dialectique naturelle du procès nous impose encore
de plus grandes exigences, à la fois du point de vue de l'étendue des
données et de la sophistication des théories.
Afin d'étendre notre recherche de phénomènes cognitivement signifiants,
nous devons accroître le « pouvoir grossissant » (dans le sens très général
du terme) dont nous disposons grâce à notre technologie observationnelle
et expérimentale. Mais étape après étape, nous sommes conduits à
rencontrer de plus en plus d'exigences, ce qui ne peut se faire qu'en
recourant à une technologie exploratoire et managériale encore plus
puissante. Et tandis que la puissance des télescopes, l'énergie des
accélérateurs de particules, l'efficacité des dispositifs cryogéniques, la
puissance des équipements pressurisateurs et des techniques de maîtrise du
vide, et enfin tandis que la précision des appareils de mesure s'améliorent,
notre capacité de scruter de plus en plus profondément l'espace
paramétrique de l'espace physique s'améliore. Et continûment plus de
puissance à tous ces niveaux se traduit par un regard plus acéré porté sur le
modus operandi naturel. Un tel accès élargi porte de nouveaux phénomènes
à la lumière, et l'examen et l'accommodation de ces phénomènes constitue
la base de la croissance de notre compréhension scientifique de la nature.
La clef du progrès considérable de la physique contemporaine réside en
conséquence dans les énormes enjambées rendues possibles par une
technologie de plus en plus sophistiquée, élargissant la base
observationnelle et expérimentale de notre savoir théorique. Le précepte
classique de Francis Bacon en découle : « connaissance humaine et pouvoir
sont coextensifs » (Scientia et potentia humana in idem coincidunt)2. L'idée
est qu’accroître la sophistication de l'interaction anthropo-naturelle nous
permet d'accroître notre « pouvoir grossissant cognitif », afin de voir la
nature pour ainsi dire à des niveaux de détail de plus en plus précis. Et la
nouveauté phénoménologique semble inexhaustible : nous ne pouvons
jamais croire que nous avons atteint le fond. La nature détient toujours des
réserves phénoménales fraîches. Mais l'innovation scientifique devient de
plus en plus difficile — et onéreuse — lorsque l'on s'aventure de plus en
plus loin de notre base de départ telle que l'évolution nous l'a assigné.
Sans une technologie perpétuellement en développement, le progrès
scientifique s'arrêterait progressivement. Les découvertes d'aujourd'hui ne
peuvent être faites avec l'équipement et les techniques d'hier. Afin de
conduire de nouvelles expériences, de garantir de nouvelles observations et
de détecter de nouveaux phénomènes, une technologie investigatrice
162 Fondements de l’ontologie du procès

toujours plus puissante est requise. Le progrès scientifique dépend


crucialement et inévitablement de notre capacité technologique de pénétrer
dans des recoins du monde physique de plus en plus difficiles d’accès.
Cette image ne se réfère bien sûr pas à une exploration géographique
mais plutôt à une exploration physique — et à une systématisation
théorique conséquente — de phénomènes distribués sur l'espace
paramétrique des quantités physiques dispersés partout dans la nature.
Cette approche en terme d'exploration fournit la conception suivante de la
recherche scientifique : une quête prospective (de prospection) des
nouveaux phénomènes requis par les nouvelles découvertes scientifiques de
grande portée. La clef des progrès considérables de la physique
contemporaine est à chercher dans les pas de géant faits par l'avancée
technologique3. C'est l'essence même de l'entreprise que le progrès en
science naturelle demande la pénétration des recoins les plus obscurs de
l'espace paramétrique.
Le progrès de la science naturelle, telle que nous la connaissons, nous
embarque donc dans une tentative infinie d'amélioration de la portée de
l'intervention expérimentale effective, car c'est seulement en opérant sous
des conditions observationnelles (ou des conditions de systématisation
expérimentale) nouvelles et jusqu'ici inaccessibles — atteindre des
températures, des pressions, des vélocités ou des puissances de champ —
que nous mettons en œuvre des situations qui nous rendent à même de
tester des hypothèses et des théories ouvrant la porte à de nouvelles
expansions du savoir. La puissance énorme, la sensibilité et la complexité
déployées par la science expérimentale contemporaine n'ont pas été
recherchées pour elles-mêmes, mais pour rencontrer le déplacement de la
frontière de la recherche dans une zone où cette sophistication est requise
par le progrès. En science, comme dans le domaine militaire, les batailles
du présent ne peuvent être menées efficacement avec les armes du passé.
La réalité multifactuelle 163

2. Un paysage changeant : les


choses apparaissent différemment
à différents niveaux de détail
Les étapes successive dans l'amélioration de la puissance et de la
sophistication de la technologie d'investigation scientifique nous conduisent
à des interprétations toujours différentes de la réalité physique et de ses
lois.
Comme le vit Bacon, la nature ne nous dira jamais plus que ce que nous
pouvons en extraire par la force. Et aux différents niveaux interactionnels
— qui sont pour ainsi dire des niveaux de sophistication technique — nous
pouvons soumettre la nature à un sondage de plus en plus profond. Toutes
les expériences historiquement à notre disposition indiquent que le
déploiement de ce procès changera progressivement l'aspect de la nature. A
chaque étape de perfectionnement de nos capacités technologiques, nous
rencontrons un ordre différent ou un aspect différent des choses. Et la
raison de ces aspects changeants avec le niveau sur lequel porte l'enquête
n'est pas la stratification de la nature, qui aurait différents niveaux d'être ou
d'opération, mais plutôt la technologie observationnelle que nous lui
appliquons. Car les phénomènes que nous sommes à même de détecter ne
dépendent pas uniquement de la nature elle-même, mais de la puissance des
instruments physiques et conceptuels que nous utilisons.
Sur une carte des Etats-Unis, Chicago ne représente qu'un point. Sur une
carte de l'état d'Illinois, la ville devient remarquable et sur une carte du
Cook County, elle représente une partie substantielle et caractéristique du
paysage. L'histoire ne s'arrête bien sûr pas ici : nous pourrions, en théorie,
continuer notre quête du détail et en dresser la carte quartier par quartier,
maison par maison, pièce par pièce, assiette par assiette [dish by pitcher].
Et avec l'accroissement des détails, des caractéristiques nouvelles
continueront d'émerger. Telle est la science. Où le processus s'arrête-t-il ?
Pas avec les atomes : les atomes impénétrables et immuables des anciens
Grecs sont devenus de plus en plus immatériels et éthérés. Lorsque nous
augmentons la puissance de nos accélérateurs de particule, notre
interprétation de la composition du domaine subatomique non seulement
change constamment mais devient de plus en plus étrange. Et la possibilité
de ce changement est, pour tous nos projets et desseins pratiques, illimitée4.
164 Fondements de l’ontologie du procès

Tandis que nous poursuivons notre voyage sur la route de la


sophistication accrue et de l'examen de plus en plus poussé des
phénomènes accessibles à l'observation, passant au peigne fin des régions
de l'espace paramétrique naturel, le paysage change continûment. En
aucune façon nous ne voyons les mêmes choses — pas plus que nous ne
continuons à voir les anciens faits de la même manière. Des régularités et
des lois différentes peuvent émerger à des niveaux de sophistication
différents ; et, en principe, la perspective de discerner des niveaux de
relations structurées par une loi, demeure intacte5. Nous en arrivons donc à
la thèse suivante :
Thèse 1 : La nature peut présenter une « face » différente (des lois, des
catégories, des modes d'ordre différents) lorsqu'elle est considérée à des
niveaux de détail différents.
Afin d'éclairer cette thèse, il sera utile de considérer une analogie.
Supposons que nous investiguons un domaine phénoménal donné et que la
représentation à laquelle nous parvenons présente une certaine régularité
(Figure 3.1.). [Cf. NU57 sq. et PP 80 sq.]

Nous nous exclamons : « Ah ah, ce secteur des procès mondains se


présente comme une chaîne montagneuse. » Mais au niveau suivant, nous
scrutons ces zigzags de plus près et distinguons une forme clairement plus
complexe (Figure 3.2.).

Nous devons avouer : « Bon, nous nous sommes légèrement trompés la


première fois. Ce secteur mondain se présente en fait comme un crénelage
fluctuant. » Puis, au niveau suivant, nous scrutons ces crénelages et
constatons un nouveau changement de figure (Figure 3.3.).
La réalité multifactuelle 165

Il nous faut alors concéder : « Ah ah, ce secteur est en fait constitué de


zigzags configurés régulièrement ». Et ce type de révisionnisme piloté par
l'observation se poursuit à chacune des étapes successives de la
sophistication technologique de nos interactions expérimentales et
observationnelles avec la nature. A chaque niveau de détail, le modus
operandi apparent de la nature se présente de manière très différente, et ses
« régularités directrices » prennent un aspect visiblement différent de leurs
prédécesseurs et crucialement disparate d'eux.
Notons, cependant, qu'à chaque étape, nous pouvons avec facilité
comprendre et expliquer vraisemblablement la situation des étapes
précédentes. Nous pouvons toujours dire « oui, bien sûr, étant donné que
les choses se présentent de cette manière, il est tout à fait compréhensible
que, précédemment, lorsque nous procédions de telle et telle manière
rudimentaire, nous arrivions au type de découverte qui furent les nôtres —
aussi incorrectes et inexactes qu'elles soient ». Mais cette sagesse est
clairement rétrospective [hindsight]. A aucun point nous ne pouvons
espérer pouvoir utiliser la prospective [foresight] afin de prédire ce qui
nous attend. L'impossibilité de prévoir les nouveaux phénomènes qui nous
attendent signifie que jamais nous ne pouvons préjuger de ce qui se prépare
sur notre route explicative. Nous n'avons aucun moyen de discerner l'état
futur des lois de la nature.
Passons maintenant de la question des comportements normés des
phénomènes mondains à celle de la constitution de ses êtres [things]. Une
analogie sera encore une fois utile. Supposons que nous investiguions
d'abord des objets d'un certain type X. Au premier niveau de sophistication,
nous interprétons ces objets comme étant constitués de parties dont la
structure est ponctuelle [dot-like]. Enquêter plus avant (au premier niveau
de la sophistication technique) nous conduit à réaliser que ces « parties
constituantes » ne sont en fait pas du tout des unités ponctuelles, mais des
agglomérats de petits grains [clusters of small specks]. Poursuivant sur
notre lancée, nous réalisons que ces agglomérats sont eux-mêmes des
« nuages » d'unités plus petites de forme rectangulaire. Et ainsi de suite.
Comme cette analogie le montre, la nature physique peut posséder des
aspects très différents selon qu'elle est interprétée du point de vue
avantageux de l'un ou de l'autre niveau de sophistication de la technologie
investigatrice des interactions naturelles — et ceci est très précisément
confirmé par l'histoire des sciences. Le fait est que des résultats très
différents sont produits selon le niveau auquel on se place, à la fois du point
de vue des régularités observables de la nature, et du point de vue des
constituants discernables de la nature. Lorsque nous l'étudions à différents
niveaux de détail en accroissant notre pouvoir grossissant, la nature se
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présente à nous comme un paysage phénoménal et nomique constamment


changeant, comme nos précédentes analogies le suggèrent. Il n'existe pas,
selon notre savoir le plus pointu, de limite à la complexité toujours
croissante du monde6.
L'histoire de la physique se permet une série d'épisodes malheureux (tels
des sauts conclusifs erronés) car les nouvelles découvertes
observationnelles reflètent toujours le fait que le réel n'est pas aussi simple
qu'on l'avait d'abord cru. De nombreuses expériences indiquent que nos
idées à propos du modus operandi de la nature sont sujettes à des
changements forcés tandis que notre exploration de l'espace paramétrique
progresse. La pénétration de nouvelles régions de l'espace paramétrique
que médiatise la technologie déstabilise constamment l'équilibre
précédemment atteint entre données et théories, en mettant de nouveaux
phénomènes à la lumière. Au cours de son progrès technique, la science
nous propose une représentation de la nature dont les détails sont
perpétuellement changeants.

3. Déstabilisation
Comme le montre l'argument que nous avons exposé, le progrès
technologique élargit constamment la fenêtre à travers laquelle nous
regardons l'espace paramétrique de la nature. En développant la science de
la nature, nous élargissons continuellement notre appréhension de cet
espace pour ensuite généraliser ce que nous voyons. Mais la pénétration
technologiquement assistée de nouvelles régions remet toujours en question
ce qui semblait établi. Une connaissance sophistiquée de l'histoire des
sciences n'est pas nécessaire pour se rendre compte que nos théories
survivent rarement aux extensions substantielles de notre accès cognitif aux
phénomènes.
En procédant à une telle exfoliation sans fin de niveaux de
« grossissement », notre connaissance de l'ordre du monde n'est jamais
définitive. En particulier :
Thèse 2 : Les lois naturelles que nous cherchons à découvrir en
considérant la nature à un niveau donné de détail peuvent être — et sont
généralement — falsifiées (abolies, déconstruites) à un niveau de détail
supérieur.
Tandis que notre explication de l'espace paramétrique de la nature
s'améliore grâce à la médiation technologique, les choses conservent leur
apparence. Ce que nous avons ici n'est pas un paysage lunaire homogène
La réalité multifactuelle 167

dans lequel la contemplation d'un secteur vaut pour l’ensemble, et dans


lequel les projections théoriques à partir d'un échantillon limité conservent
leur applicabilité sur un plus grand échantillon. Bien sûr, on pourrait
concevoir en théorie que les mêmes figures relationnelles se reproduisent
très précisément de niveau en niveau : que les figures phénoménales
rencontrées au niveau i + 1 ne font que reproduire celles déjà rencontrées
au niveau i. (Ceci constitue l'équivalent fonctionnel au niveau nomique de
la récurrence des figures physiques à des niveaux d'échelle différents
caractérisant les structures « fractales » révélées par B. Mandelbrot.) Ceci
est toutefois un cas très spécial qui ne doit pas se présenter et qui ne se
présentera en général pas. La science, telle que nous la pratiquons dans
toutes ses branches, nous conduit à croire qu'il n'y a pas de bonnes raisons
pour que notre monde soit fractal dans sa structure, ce qui impliquerait que
rien de neuf n'émerge jamais alors que nous contemplons des structures de
plus en fines.
Rien ne justifie l'hypothèse selon laquelle il existerait une limite à une
telle série de niveaux de complexité intégrative de l'ordre phénoménal.
Chaque niveau successif de complexité opérationnelle ou fonctionnelle
peut présenter en principe un ordre propre caractéristique. Le phénomène
que nous rejoignons au n-ième niveau peut être doté de particularités dont
l'investigation nous entraîne au niveau n + 1. De nouveaux phénomènes et
de nouvelles lois peuvent en théorie surgir à tout les niveaux de l'ordre
intégratif. Les différentes facettes de la nature peuvent générer
conceptuellement de nouvelles strates d'opération productive pour donner
une séquence de niveaux potentiellement infinie, chacune donnant
naissance à ses propres principes organisationnels caractéristiques, eux-
mêmes assez prédictibles du point de vue des autres niveaux.
C'est une interprétation technologique de la science physique qui est
proposée ici. Elle prétend que les avancées principales de la technologie
observationnelle et expérimentale, dans n'importe quel domaine de la
science physique, conduisent invariablement à quelque chose comme la
détection de phénomènes qui imposent des révisions théoriques
substantielles. Le point crucial est que l'équilibre entre la théorie et les
données, tel qu'il se définit en tout point de l'avancée technologique, est
toujours instable et se corrompt à l'occasion de l'augmentation de la
puissance et de la capacité de la technologie pertinente.
168 Fondements de l’ontologie du procès

4. Déconstruction et reconstruction
L'amélioration de la base de données qui intervient à l'aube de l'utilisation
d'un équipement plus puissant conduit généralement à des changements
conceptuels qui se ramifient dans le domaine théorique.

Figure 1. Une illustration de la sophistication conceptuelle [NU61]

Examinons les relations représentées dans la figure 1. La situation initiale


est donnée à gauche et nous propose une information générale très précise :
tous les A sont des B. (Les lettres indiquent les types ou les catégories qui
sont en jeu.) Supposons que nous accroissions le pouvoir de pénétration de
la théorie. Dans la partie droite de la figure, nous abandonnons les A et B
rudimentaires (sensés être la cause de tous nos problèmes) en les dissolvant
dans une nouvelle pluralité conceptuelle. Il nous faut maintenant travailler
avec un quadruplet plus sophistiqué C, D, E, F. Aucune généralisation
normative des connecteurs catégoriaux ne sera possible à ce stade-ci. Sans
tenir compte de la manière dont nous essayons d'arranger [fit] ces quatre
catégories dans le schéma « tous les X sont des Y », aucune thèse positive
acceptable ne sera possible. (Nous pourrions en effet poser que « tous les C
+ D sont E + F », mais alors ni C + D ni E + F ne seront/ne pourront être un
genre naturel [natural kind], puisque tous deux peuvent être impliqués
dans des mélanges hybrides. Ceci ne constitue pas une manière adéquate de
présenter les choses. Au niveau des divisions les plus sophistiquées, aucune
relation normative positive ne sera produite. (Seules des relations négatives
telles « aucun C est D » tiendront.) Les limites et les lois impliquées sont
« incommunicables ». La situation est telle que ce n'est qu'en étant
« brutal » [crude] et en ignorant les différences (possiblement très
importantes) entre, respectivement, C-D et E-F, que l'on sera à même de
proposer une généralisation affirmative tenable sur ces groupes. Du point
de vue de la perspective de la plus grande sophistication nous sommes
La réalité multifactuelle 169

capables de voir que la première loi « tous les A sont des B » — toute
adéquate qu'elle soit à sa manière — ne peut s'imposer qu'en faisant
converger les C et les D d'une part et les E et les F de l'autre. Il peut exister
des faits qui ne viennent à l'existence qu'en négligeant les différences
factuelles dont l'existence même dépend de l'indifférence ou de la
négligence de certains autre faits plus détaillés et plus sophistiqués.
Lorsque cette négligence est dépassée par l'accès à de nouvelles
informations, le « fait » en question s'éclaircit.
Il s'avère que la description du phénomène à un niveau de détail et de
sophistication est souvent — peut être même généralement —
conceptuellement discontinue avec celle qui opère à un autre niveau. Le
problème n'est pas d'interpréter « les mêmes choses » différemment car des
choses entièrement différentes sont en jeu à des niveaux différents. À des
niveaux différents, nous avons affaire à des perspectives conceptuelles
entièrement différentes : avec des genres de choses et des taxonomies
différentes et aussi avec des termes de référence différents et des lois
naturelles différentes. Les différents niveaux peuvent être connectés par le
biais d'une explication causale (il peut exister des corrélations causales),
mais non par le biais d'explications herméneutiques (il n'existe pas de
connexion conceptuelle). Répétons que les différents niveaux de
compréhension peuvent s'avérer conceptuellement incohérents ou
discontinus — les phénomènes en jeu dans l'un ne peuvent en général pas
être caractérisés au moyen (ou dans les termes) du vocabulaire approprié à
l'autre, ce qui implique que, à un plus grand niveau de sophistication, nous
devons abandonner tout engagement sérieux envers les concepts et les lois
opérant au niveau inférieur/moindre [lesser]. À l'instar du « lever du
soleil » et des « tempéraments colériques », ils ne sont plus qu'une façon de
parler.
La phénoménologie descriptive de ces différents niveaux peut être liée au
langage de la causalité (il peut y avoir des corrélations causales), mais pas
par le biais d'explications herméneutiques — il n'existe pas de connexions
conceptuelles permettant au discours d'un niveau donné d'être traduit à un
autre niveau. Différents niveaux de compréhension sont conceptuellement
incommensurables : les phénomènes en jeu à un niveau ne peuvent pas ne
pas être caractérisés descriptivement au moyen (ou dans les termes) du
vocabulaire approprié à l'autre. A la fine pointe de l'avancée de la science,
les choses apparaissent toujours différemment. Cet état de choses a des
implications intéressantes.
170 Fondements de l’ontologie du procès

5. De l'estompement à l'ordre
(à propos de l'oblitération des
détails7)
La dimension complémentaire de la discussion qui précède est la suivante :
même si l'introduction de plus de détails peut dissoudre l'ordre, négliger des
détails peut le générer. Il nous faut donc débattre de la thèse suivante :
Thèse 3 : L'ordre peut émerger du désordre par « estompement », c'est-à-
dire par oblitération des détails.
Accroître la précision et la sophistication des distinctions peut facilement
éclaircir significativement les relations. Accroître la précision ne produit
pas nécessairement une avancée cognitive mais peut au contraire conduire
à une perte cognitive en déconstruisant les catégorialisations descriptives et
les régularités normées. La connaissance du détail peut nous rendre muet.
C'est seulement en ignorant certaines différences modales et d'accents —
potentiellement très importantes — que nous pouvons prétendre que
différents locuteurs ont prononcé la même phrase. Ce n'est qu'en ignorant
résolument une grande variété de différences que l'on peut utiliser des
généralités telles que « matériel », « arbres » ou « éléments ».
Considérons la série éminemment régulière :
PQPQPQPQ...
Cette série est décrite très simplement comme une succession de PQ. Mais
supposons qu'on puisse distinguer des LM et des MO dans les P et des ML
et des LO dans les Q. Supposons de plus que la distinction discriminatrice
se produise plus ou moins aléatoirement. La série devient alors quelque
chose comme :
MOMLLMLOLMML...
c'est-à-dire qu'elle devient une série quasi-aléatoire de L, M et O. L'ordre
nomique élégant de la série initiale a été détruit par l'introduction de cette
sophistication conceptuelle. Ce n'est qu'en négligeant la différence
potentiellement importante entre LM et MO d'une part et entre ML et LO
d'autre part que l'ordre initial put être dégagé.
La leçon est claire. L'oblitération des détails peut facilement mettre à la
lumière des régularités nomiques qui sont rendues indisponibles dans la
complexité créée par une sophistication plus grande. En bien des cas,
l'ordre nomique peut être produit par l'oblitération et la négligence des
détails. Ces lois peuvent émerger uniquement à certains niveaux
La réalité multifactuelle 171

d'agrégation sur base de l'oblitération des différences. Le tableau de


l'opticien est peut-être une succession aléatoire de lettres, mais si votre
vision est brouillée et qu'ils sont tous à vos yeux des Z, une merveilleuse
régularité en résultera. Aux yeux du spectateur, les motifs d'ordre peuvent
émerger du désordre de la même manière que des nuages ressemblant à des
troupeaux de moutons pelucheux émergent de la confluence chaotique de
particules d'eau minuscules. Nous sommes donc confrontés à la perspective
importante que, même dans le cas du désordre (voire de l'anarchie totale),
au niveau du micro-détail, une régularité peut toutefois émerger comme
phénomène de confluence et de myopie abstrayant les détails [detail-
abstractive myopia]. L'ordre empiriquement découvrable peut s'avérer
incapable de correspondre aux détails : un simple artéfact d'indifférence ou
d'ignorance. Et tandis qu'une telle oblitération peut bien sûr résider
uniquement « dans les yeux du spectateur », cela n'est pas nécessairement
le cas. Un esprit ne doit pas nécessairement être responsable du différentiel
de réponse : virtuellement n'importe quel mécanisme de réponse peut être
invoqué. Lorsqu'une machine à pièce ne discrimine pas les anciennes
pièces américaines et les pièces canadiennes, un grand nombre de
distinctions économiques et légales est effectivement ignorée. Les sujets
qui sont indifférents aux différences (qui les ignorent simplement)
transforment un environnement désordonné en un environnement
harmonieux sur lequel ils ont prise.
Comme le suggère cet exemple, l'ordre produit par un processeur
d'information peut très bien trouver sa source dans son propre modus
operandi plutôt que dans la nature des matériaux avec lesquels il travaille.
Supposons, par exemple, que nous disposions d'un scanner « lisant » une
série aléatoire de 0 et de 1. Mais il s'agit en quelque sorte d'un artéfact mou
et endormi qui ne prend en compte que les chiffres qui sont « nouveaux et
différents » par rapport à ce qui s'est passé auparavant. Il transformera dès
lors la série aléatoire
0010110011101001…
en
0101010101…
La série aléatoire initiale a été transmutée en une série ordonnée de 0 et de
1 alternés. L'ordre élégant qui a été créé n'est cependant que le produit de
l'inattention.
Il existe deux manières bien connues de faire surgir un macro-ordre d'un
micro-niveau d'où il est absent. La première consiste en l'agrégation
statistique de micro-fluctuations aléatoires (telles les particules en
mouvement stochastique donnant naissance à un ordre agrégé obéissant à la
172 Fondements de l’ontologie du procès

loi des gaz). La seconde procède à partir de la macro-évolution d'un micro-


chaos : le chaos produit, à un niveau supérieur, un comportement ordonné
(comme les tourbillons de la fumée de cigarette). Nous venons de le voir, il
en existe une troisième : par incapacité ou indifférence. L'ordre n'est plus
alors une affaire d'agrégation statistique mais d'oblitération de détails par
suppression de différences. Lorsque nous reconnaissons que l'acquisition
d'information est une affaire d'interaction entre les procès naturels et la
technologie d'observation, il faut bien se rendre compte qu'il serait tout à
fait possible à un observateur suffisamment myope (c'est-à-dire incapable
de voir le chaos du détail), de percevoir un environnement chaotique
comme bien plus ordonné et normé qu'il ne l'est en fait.
Ce qui est en jeu ici peut être illustré par un exemple très simple. Prenons
une photographie dans un journal, produite à l'aide de la vieille technologie
d'assemblage de points. Supposons que les points eux-mêmes ne sont plus
des taches indivises, mais un agglomérat constitué de plus petits points.
Bien sûr, à ce second niveau « plus profond » tous les détails perdent leur
pertinence (ou, au mieux, ils sont pertinent statistiquement) pour les
phénomènes du niveau de base. La même photographie sera produite quels
que soient les détails du micro-niveau. Comprenons « survenance par
intégration » (en bref : survenance) [supervenience] de la manière usuelle :
les B surviennent à l'occasion des A au sens où si les A étaient différents,
les B le seraient aussi. Alors, ce que nous observons ici est de l'ordre de la
survenance relâchée basée sur un couplage très faible. De tels cas de figure
n'impliquent pas une indifférence totale mais une indifférence substantielle
(invariance) : ce n'est que si les A étaient extrêmement différents que les B
seraient différents. Le type d'ordre qui prévaut au niveau le plus détaillé
peut être pertinent pour l'ordre qui émerge au niveau phénoménal. C'est ce
type de situation qui nous met en présence des cas qui nous importent : les
faits qui se produisent à un niveau de considération ne sont que très
lâchement corrélés aux faits qui se produisent à un niveau plus détaillé (ou
plus « fondamental »).
Bien sûr, notre argument doit passer des niveaux d'échelle aux niveaux de
considération, c'est-à-dire à des points de vue conceptuels correspondant à
différents degrés de sophistication cognitive. Nous nous rendons compte
qu'en passant à des détails plus petits nous pouvons très bien perdre
l'information qui était, à sa manière, plutôt adéquate. Nous avons vu en
effet que l'information au niveau le plus grossier (molaire) peut très bien se
perdre lorsque nous passons au niveau plus sophistiqué des détails au grain
plus fin. L' « avancée » réalisée dans le sillage du savoir « supérieur » ne
peut l’être — et c'est souvent le cas — qu'au prix d'une perte cognitive
substantielle. Si nous nous adoptons l'idée qu'un groupe social n’a pas plus
La réalité multifactuelle 173

de réalité que les individus qui le constituent, et si nous insistons sur


l'apport de la théorie microéconomique en matière comportementale, nous
perdons du coup virtuellement tout ce que pourrait nous apporter la
macroéconomie8.
Du point de vue du traitement de l'information, il nous faut reconnaître
que :
Thèse 4 : Tenir compte des détails complique en général les choses.
Ce qui apparaît comme un phénomène unique à un niveau de
considération donné peut à un niveau plus profond (i.e., plus sophistiqué)
— et c'est fréquemment le cas — se dissoudre en une variété de différents
procès (comme c'est le cas en médecine avec la migraine ou le rhume, ou
en chimie avec les isotopes du même élément).
Il est vrai que parfois l'ajout de sophistications conduit à la consolidation
et à l'unification. En y regardant de plus près, le charbon et le diamant ne
sont que des versions différentes d'un seul matériau de base : le carbone.
Mais en fait, un ajout de sophistications conduit généralement à une
complication. Il est rare que les détails ajoutés permettent l'unification
plutôt que la différenciation, car un examen approfondi porte de nouveaux
détails à la lumière. Au plus près on se tient des choses et au plus détaillée
est l'enquête, au plus nous sommes conduits à établir des distinctions. En
d'innombrables cas, l'examen accidentel ou désinvolte négligera les
différences qu'un examen rapproché et plus sophistiqué révélera des
différences tellement cruciales que par rapport à elles, incomplet veut dire
incorrect.

6. Une perspective décourageante


Il est à première vue tentant d'accepter l'idée que nous obtenons plus
d'informations — et en fait des informations plus utiles et plus dignes de
confiance — en examinant le réel avec plus de précision et de détails. C'est
souvent le cas. Mais en réalité, ce n'est en aucune façon nécessairement le
cas. Il est parfaitement possible que le type d'information dont nous avons
besoin (ou que nous désirons obtenir) soit disponible à notre niveau
d'opération « naturel », mais se dissolve à l'occasion d'une plus grande
sophistication inquisitrice. Considérons simplement une analogie plutôt
grossière. C'est uniquement au prix de l'ignorance ou de l'indifférence —
c'est-à-dire en négligeant les possibilités innombrables de construction et
d'usage des fauteuils — que l'on peut établir des fragments cognitifs tels
que « les fauteuils sont des sièges ». Si nous comprenons tous cette
174 Fondements de l’ontologie du procès

affirmation dans le cadre de la « communication populaire » [folk


communication] se produisant avec le langage ordinaire, et portant sur des
objets physiques, il est néanmoins difficile — si pas impossible — de la
reformuler dans le langage « plus profond » de la physique. Ce genre de
situation peut conduire au résultat paradoxal suivant : le savoir, et son
intérêt pour le discernement de l'ordre, peut, en diverses circonstances
s'enraciner dans l'ignorance — à savoir la négligence de détails qui seule
permet de mettre au jour un ordre discernable.
Au niveaux successifs de grossissement nous percevons la réalité avec un
« grain » de plus en plus fin… jusqu'à un certain point. Car nous
rencontrons toujours des limites et devons travailler avec des unités
observationnelles difficilement percevables. Ces dernières ne sont pas
nécessairement naturelles, comme dans le cas de la séquence : organe,
cellule, molécule, atome, particule sub-atomique. En effet, elles ne doivent
pas être du tout des unités de la réalité physique. Lorsque nous établissons
plus précisément nos mesures, en passant des bornes kilométriques aux
mètres étalons puis aux micro-mètres, nous sommes en effet conduits à
traiter des « objets » entièrement différents dont l'unité peut simplement
être de l'ordre de la commodité conceptuelle. Les « objets » que nous
rencontrons et les « lois » qui les gouvernent peuvent être en fait de simples
artéfacts de nos propres modus operandi — comme les degrés de latitude et
de longitude.
De ce point de vue, nous rencontrons le fait représenté par la thèse
suivante :
Thèse 5 : Il est parfaitement possible que, quel que soit la régularité qui
s'atteste au niveau du plus petit détail auquel nous opérons ici et
maintenant, ces lois naturelles (selon notre meilleure estimation) soient
toujours oblitérées par le progrès investigateur qui nous entraîne à un
niveau de résolution plus fin. Ces lois, telles qu'elles existent, doivent
généralement être changées, c'est-à-dire remplacées par une meilleure
alternative.
Introduisons donc, par le biais d'une hypothèse plutôt radicale, l'idée d'un
univers hiérarchisé et nomologiquement instable, c'est-à-dire d'un univers
qui illustre des lois différentes à des niveaux différents de sophistication
investigatrice. Un tel monde n'est pas une anarchie entièrement privée de
loi ; bien au contraire, il est (si tant est que cela soit possible) gouverné par
trop de lois : une par niveau de réalité considéré (bien qu'il s'agisse de
différentes lois à différents niveaux). C'est un monde qui peut être
considéré à différents niveaux de détail et de sophistication, mais dans
lequel les lois que l'on obtient à un niveau de détail quelconque tombent
toujours et sans exceptions à l'eau au niveau suivant, qui les considère
La réalité multifactuelle 175

comme le fruit de simplifications excessives et de malentendus. Dans un tel


monde, il n'existe pas de type naturel stable : tout type naturel rencontré au
niveau i n'est plus défendable au niveau i +1. L'ordre détectable à tout
niveau de détail est déconstruit au niveau suivant et remplacé par quelque
chose d'entièrement différent et de conceptuellement incommensurable. Il
existe toujours des lois, mais ce sont des lois qui doivent être
conceptualisées d'une manière totalement différente : en tant que corrélées
au niveau auquel elles s'appliquent, non en tant que réflexion de lois plus
profondes.
Il suffira de considérer une seule illustration possible de cette thèse : la
psychologie behavioriste en tant qu'elle s'applique à des individus humains.
On pourrait prétendre qu'il est tout à fait possible que les procès sous-
jacents — qu'ils soient proto-psychologiques cérébraux ou mentaux — sont
trop complexes et diversifiés que pour permettre le discernement de
régularités normées existant aux niveaux les plus profonds. Le modus
operandi des individus est tellement convoluté qu'aucun micro-procès
psychologiquement pertinent n'est partagé universellement par tous les
individus semblables. Pourtant, au macro-niveau le plus brut de l'action et
de l'interaction molaires humaines — le niveau de la « psychologie
populaire —, des régularités normées peuvent très bien devenir
discernables et cognitivement exploitables9.
La position en question ici diffère significativement de celle qui est
soutenue par le livre stimulant de Nancy Cartwright : How the Laws of
Physics Lie10. La partie pertinente de l'argument de Cartwright peut être
résumée comme suit : la réalité est trop complexe pour être capturée par
nos lois physiques. Ces lois ne font que contraindre et canaliser les
phénomènes observables, sans toutefois les déterminer totalement (même
pas statistiquement). Nos lois simplifient toujours à outrance ; elles ne
produisent jamais plus qu'une approximation de la réalité. La nature est
trop désordonnée — trop complexe et bigarrée — pour être déterminée
(« gouvernée ») par les lois que nous réussissons à formuler à l'aide des
ressources symboliques à notre disposition11.
La conséquence immédiate d'une telle thèse serait la suivante : lorsque
nous contemplons la nature de plus près et avec plus d'attention, et que
l'éventail des détails phénoménologiques disponibles augmente, nous
devons d'autant plus réajuster — réharmoniser et réorganiser [to fine tune
and revamp] — nos « lois de la nature » afin qu'elles s'adaptent à la
[nouvelle] réalité (afin de « sauver les phénomènes ») ou plutôt afin de les
adapter pleinement et adéquatement à l'éventail de phénomènes disponibles
cognitivement.
176 Fondements de l’ontologie du procès

Mais cette situation peut également être considérée d'un point de vue
plutôt différent de celui de Cartwright. On peut conclure en effet, non que
ces lois de la nature mentent car elles diffèrent de la réalité, mais qu'elles
sont à leur manière assez correctes, fidèles et adéquates à la réalité
interprétée à un niveau particulier de sophistication observationnelle et
techno-expérimentale, et à l'ensemble conceptuel qui lui est associé.Bien
sûr, ceci ne veut pas dire qu'elles constituent des vérités pures et simples,
seulement qu'elles sont indistinctes de la réalité concrète quand elle est
interprétée d'une certaine perspective observationnelle, c'est-à-dire qu'elles
rencontrent toutes les conditions qualifiantes que nous pouvons
raisonnablement imposer à la reconnaissance d'une vérité à un certain
niveau de compétence technique.
Et comme si une telle instabilité nomique n'était déjà pas assez lourde de
conséquences, une perspective plus grave se dessine.
Thèse 6 : En théorie, toute la normativité mondaine — quel que soit le
niveau observationnel considéré — est le produit d'un effet de flou ; toutes
les lois que nous croyons pouvoir exploiter se révèlent finalement instables.
De ce point de vue, la normativité mondaine est, aussi scandaleux que cela
puisse paraître, un simple artéfact de la recherche. Car elle offre la
perspective décourageante que toute vérité générale sur le monde, que
toutes les soi-disant lois de la nature, se révèlent être un artéfact du mode
de considération lié à un certain niveau de réponse, à un niveau de détail,
qui est corrélé à la créature opérant à un niveau particulier de technologie
investigatrice et à ses ressources observationnelles et théoriques propres.
Bien sûr, on pourra objecter : « qu'en est-il alors de l'énorme précision de
la structure mathématique de la loi naturelle ? ; ceci ne montre-t-il pas que
l'ordre que nous considérons doit exister en tant que tel dans la nature ? ».
Oui et non. Cela prouve en effet qu'il doit bien exister un ordre local dans
les procès naturels, mais cela ne permet pas de conclure qu'il s'agit d'un
ordre a priori plutôt qu'a posteriori. La machine à faire des saucisses, dont
le produit consiste en des saisisses de précision, ne doit pas opérer sur un
matériau anticipant les propriétés du produit usiné.
Cela ne veut pas dire qu'un tel monde normativement instable (c'est-à-dire
cognitivement instable, opaque) soit lui-même anarchique, dépourvu de
toutes lois. Le problème n'est pas un manque de lois, mais le fait qu'il en
existe de trop, certaines pouvant être discordantes lorsque l'on passe d'un
niveau investigateur à un autre. Comme l'indique amplement l'expérience
historique, la frontière scientifique nous offre un territoire constamment
mouvant.
La réalité multifactuelle 177

7. Une réalité stratifiée


L'interprétation stratifiée de la réalité [a many-leveled reality] que nous
exposons promeut des conséquences cognitives importantes. Quel que soit
le caractère déterminable d'une série phénoménale, nous ne pouvons jamais
exclure la possibilité de l'existence de figures relationnelles
supplémentaires. Car il existera des figures phénoménales, et des figures de
figures, et des figures de figures de telles figures, et ainsi de suite. Nous
pouvons étudier des séquences de lettres en tant que telles, ou passer au
niveau des mots, puis à celui des phrases, des paragraphes, des chapitres,
des livres, des catégories de livres, des systèmes de livres (e.g., littérature
française versus littérature chinoise), et ainsi de suite. Chaque nouveau
niveau fournira des phénomènes propres qui permettront eux-mêmes de
nouvelles études et analyses. L'accès à l'information s'améliorant
continuellement, la recherche pourra se nourrir de phénomènes de plus en
plus sophistiqués et se poursuivra donc indéfiniment. Après tout, même un
système à la complexité limitée, à la fois dans sa constitution physique et
dans sa structure nomique de base, pourrait être infiniment complexe dans
ses opérations productives telles qu'elles déploient leurs effets dans le
temps. Un producteur limité pourrait bien engendrer des produits illimités.
(Il n'existe effectivement pas de limite au nombre de parties de jeux
d'échecs que l'on peut jouer avec les mêmes pièces et les mêmes règles.)
Même si le nombre de constituants de la nature était petit, les possibilités
de combinaison permettant l'existence de produits spatio-temporels pourrait
être infiniment varié. Pensez à l'exemple suivant : lettres, syllabes, mots,
phrases, paragraphes, livres, genres (nouvelles, livres de référence, etc.),
bibliothèques, systèmes de bibliothèque. Même une nature par ailleurs finie
peut, comme le clavier fini d'une machine à écrire, produire dans le temps
un nombre infini de textes. Il peut produire un flux stable de nouveaux
macro-phénomènes — « nouveaux » pas nécessairement en genre [kind],
mais en interrelations fonctionnelles et, par là, en implications théoriques
(de telle manière que notre connaissance des opérations naturelles peut être
continuellement améliorée et approfondie)12. Même un monde qui est
relativement simple du point de vue de ses opérations de base peut très bien
présenter une profondeur cognitive effective lorsque l'on élargit sa notion
de phénomène naturel afin d'inclure non seulement les procès eux-mêmes
et leurs produits, mais aussi leur relations.
Et rien ne garantit qu'une telle séquence de niveaux de complexité
intégrative de l'ordre phénoménal prendra fin. Chaque niveau successif de
complexité opérationnelle ou fonctionnelle peut en principe présenter un
ordre qui lui est propre. Les phénomènes que nous atteignons à chaque
178 Fondements de l’ontologie du procès

niveau de sophistication peuvent détenir des caractéristiques dont


l'investigation nous conduit au niveau suivant. Des phénomènes nouveaux
et des lois nouvelles peuvent se manifester à chaque niveau d'ordre
intégratif. Les différentes facettes de la nature peuvent générer
conceptuellement des nouvelles strates d'opérations productrices,
conduisant à une séquence de niveaux potentiellement interminable et
imprévisible. La question « de quoi la nature physique est-elle vraiment
faite ? » n'admet peut-être pas de réponse spécifique mais requiert une
réponse nuancée : « la nature se présente de telle manière à tel niveau
(potentiellement improuvable) de sophistication investigatrice ».
Le réalisme métaphysique soutient a priori [investigation-antecedently]
qu'il existe un état physique de la réalité naturelle ; le réalisme scientifique
soutient a posteriori [investigation-consequently] que la science nous
montre de quel état il s'agit. Mais ce que les délibérations présentes
suggèrent est donc que « ce dont la réalité est faite » [what reality is like]
n'est pas définitif et catégorique mais contextuel et limité à un niveau
particulier de sophistication du dernier cri de la technologie scientifique.
Cela étant, l'élément de variabilité qui entre ici en jeu n'est manifestement
pas quelque chose qui autorise un relativisme indifférentiste. Dans le
contexte d'un niveau d'investigation donné, les choses sont très précisément
et objectivement telles que notre recherche les dévoilent. Les penseurs qui
souhaitent ériger des limites au relativisme cognitif ont l'habitude
d'employer la distinction entre où nous regardons et ce que nous trouvons
lorsque nous regardons là. Nous sommes en effet entièrement libres de
poser notre regard sur telle région plutôt que sur telle autre, mais ce que
nous y trouvons est déterminé en dehors de l'observation. Cependant, un
autre paramètre entre également en jeu : comment nous regardons, c'est-à-
dire la technologie observationnelle et expérimentale mise en œuvre. Ici
aussi, nous la déterminons entièrement tandis que les données qu'elle
produit sont déterminées par la nature des choses. Nous proposons mais la
réalité dispose. Nous pouvons déterminer le procès mais le résultat est une
multiplicité physique indépendante de nous. La conséquence de notre
approche n'est donc pas le relativisme mais un réalisme contextuel, c'est-à-
dire un réalisme qui interprète « la vérité à propos de la réalité » comme
étant accessible d'une manière variable. Le fait est simplement que cette
question de la « vérité à propos de la réalité » se trouve être une affaire
complexe caractérisée par différentes vérités opérant à différents niveau de
sophistication investigatrice. La réalité existe bel et bien et possède une
nature, mais la nature de cette nature a toujours l'air différente en son
tranchant / à sa fine pointe.
La réalité multifactuelle 179

En conclusion, la principale leçon qui émerge de ces considérations ne


constitue clairement pas un relativisme indifférentiste qui soutient qu'il
n'existe pas de faits concrets, et que l'on peut donc créer sa propre
explication comme on l'entend. Il s'agit plutôt d'un contextualisme réaliste
dont la ligne directrice est la suivante : l'éventail coordonné de phénomènes
naturels auquel nous avons accès dépend de l'état de notre technologie
observationnelle et expérimentale. Les données produites engendrent le
problème de leur accommodation, que l'on souhaite la plus lisse [smooth]
possible, par le biais d'une systématisation théorique. Et ceci pose à son
tour le problème de l'optimisation de l'accommodation de la théorie aux
données. Un tel problème ne possède généralement au mieux que très peu
de solutions effectivement optimales. Et ceci constitue clairement un fait
que l'on ne peut travestir. Identifier ces solutions aux problèmes
d'optimisation est — il faut le souligner — une question objective qui laisse
peu de place aux préférences personnelles et autres idiosyncrasies.
Nos efforts pour comprendre la nature nous conduisent à rencontrer une
réalité qui est, selon toute apparence, une réalité clairement multiplexe.
Plutôt que génériquement complexe, la réalité présente différents aspects
selon les différents niveaux de considération auxquels elle est soumise. Les
concepts descriptifs de la physique et les interrelations nomiques (réglées)
[lawful] qui les gouvernent peuvent et, selon toute apparence visible,
doivent être interprétées comme des artéfacts de l'interaction entre la
myopie et le niveau du détail. La question du savoir devient celle de la
perspective ou de la considération13.

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