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L'INCONSCIENT, C'EST LA POLITIQUE

Roland Chemama

ERES | « Journal français de psychiatrie »

2006/4 n° 27 | pages 15 à 18
ISSN 1260-5999
ISBN 9782749206493

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Roland Chemama, « L'inconscient, c'est la politique », Journal français de
psychiatrie 2006/4 (n° 27), p. 15-18.
DOI 10.3917/jfp.027.0015
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L’inconscient, c’est la politique

L’inconscient,
c’est la politique 1
Roland Chemama*

L’
inconscient, c’est la politique. C’est mon gage de son désir – restent bien abs- sociale, et la dimension politique qui
titre. Il aurait dû, dans le programme, être traites, bien angéliques, quand il faut l’organise. Ainsi, nous devrons
écrit avec des guillemets. J’ai choisi pour s’occuper de psychotiques à tel ou tel admettre que la clinique elle-même
titre une citation. Je l’ai fait volontairement moment délicat de leur trajet. Là en n’est pas intemporelle, elle dépend
Il y a en effet ce que cette citation veut dire, son effet, il arrive que l’urgence com- de ce qui se passe dans le social,
sens le plus manifeste. Je vais en parler, en relation mande surtout de protéger la vie du dans la cité, elle dépend des grandes
bien sûr avec le thème du congrès, qui concerne la sujet, ou encore celle de ses proches, mutations historiques. Mais com-
fonction politique du psychiatre, mais il y a aussi par une mesure coercitive. ment aborder une question aussi
ceci, que j’ai choisi de mettre en avant une citation. Je dois cependant rappeler que les vaste ?
C’est une citation de Lacan. psychanalystes les plus sérieux, Ce que j’avais apprécié, Pour continuer à assumer ma
Je prends ainsi un certain risque. On pourrait même quand ils ne sont pas eux- référence à Lacan, j’ai décidé de par-

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me reprocher un certain dogmatisme. On dit beau- mêmes médecins, n’ont jamais dénié en découvrant Lacan, tir d’un texte de cet auteur, un texte
coup aujourd’hui que les psychanalystes, et peut- cette réalité, y compris bien sûr le assez ancien, puisqu’il date de 1953,
être plus spécialement les lacaniens, ne font que bien-fondé, dans bien des cas, d’un et j’essaierai de situer en relation à
reprendre les énoncés du Maître en délaissant les recours à des psychotropes. L’antipsy-
ce n’est pas lui quelques évolutions qui me
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réalités empiriques. Ce genre de critiques, il arrive chiatrie a pu entretenir là-dessus une paraissent caractériser les dernières
qu’on en fasse un livre : ça donne, par exemple, Le certaine confusion, mais nous n’en spécialement une décennies et appeler une réflexion
livre noir de la psychanalyse. Ce n’est pas reluisant. sommes plus là. D’ailleurs, même réactualisée.
Mais ce que je serai amené à soutenir, c’est que dans des cures de sujets névrosés, il dimension dogmatique. Dans ce texte, Fonction et
déjà, dans cette méfiance par rapport à des auteurs arrive que ce soit l’avancée de la cure champ de la parole et du langage en
dont on dénonce l’autorité, il y a un choix politique, qui confronte le sujet à de nouvelles psychanalyse, Lacan propose une
et qu’on peut faire un autre choix. Que par exemple sources d’angoisse et qui incite, pour C’est qu’il critiquait les présentation des grands champs de la
le psychiatre, le psychanalyste peuvent ne pas se pouvoir poursuivre, à avoir recours à clinique en fonction de la place qu’y
référer uniquement, pour apprécier telle ou telle ou quelque médicament. tentatives de faire ont le langage et la parole. Il y a –
telle démarche clinique, à ce qui satisfait le plus Mais bien sûr, tout tient ici dans la dit-il – trois grands champs :
facilement la commande sociale ou l’idéal consu- visée de ce recours. C’est dire qu’il de la psychanalyse – La psychose où le sujet est parlé
mériste. peut y avoir des démarches différentes plus qu’il ne parle, et où on a affaire
Je dois dire que déjà, quand j’étais jeune étu- et que tout va dépendre de la façon à un langage sans dialectique ; et
diant, ce que j’avais apprécié, en découvrant Lacan, dont on situe la pathologie mentale. Je une moyen d’adaptation bien sûr je n’ai pas besoin d’évoquer
ce n’est pas spécialement une dimension dogma- pense, comme vous, que les façons ici l’automatisme mental, les hallu-
tique. C’est qu’il critiquait les tentatives de faire de différentes de la situer ont une dimen- à la société existante cinations verbales, la façon dont ça
la psychanalyse un moyen d’adaptation à la société sion politique. s’impose au sujet ;
existante. Il mettait en avant l’idée qu’elle pouvait Pour justifier l’idée que l’incons- – La névrose, où le symptôme
introduire un sujet au langage de son propre désir, cient, c’est la politique, nous pour- constitue une adresse à l’Autre,
ce qui n’est sans doute pas du tout incompatible rions nous référer tout d’abord à une disons même une forme de parole.
avec le fait d’avoir quelque repère, y compris bien très simple remarque de Freud. Celui- C’est comme ça que ça a commencé,
sûr ce que nous ont apporté nos aînés. C’est là ci conteste en effet l’opposition entre la psychanalyse : en saisissant que
d’ailleurs qu’on pourrait reprendre la question du psychologie individuelle et psycholo- dans un symptôme, tel que l’impos-
sujet, plusieurs fois abordée durant ces journées : gie sociale. Nous n’aurons aucune sibilité de boire d’Anna O, il y avait
pas de sujet sans référence symbolique. peine à reconnaître avec lui que, dans un discours, l’énoncé inconscient
Peut-être certains pourraient-ils dire que des la vie de l’individu, l’autre intervient 1. Nous adressons nos remercie-
d’un dégoût.
formulations de ce genre – introduire le sujet au lan- sans cesse, que ce soit comme ments à l’association des psy- Psychose, donc, névrose, mais
modèle, comme soutien ou comme chiatres d’exercice privé de nous aussi, dernier champ, celui, dit
adversaire. Mais réintroduire cette autoriser à publier cet article paru Lacan, du sujet qui perd son sens
dimension de l’Autre, c’est tout de dans le n° 146 de la revue Psy- dans les objectivations du discours.
* Psychanalyste. suite introduire une dimension chiatrie. C’est de ce dernier champ que je

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L’inconscient, c’est la politique

partirai, parce qu’il nous introduira plus vite à nos plus en plus anonymes, avec par qui suppose un manque, un batte-
questions. exemple, en ce qui nous concerne, ment – il y a des allées et venues du
Ce à quoi Lacan pense ici, c’est à ce qu’il cette idée que l’on peut évaluer les désir, ça vient, ça part – il passe de
appelle l’aliénation la plus profonde du sujet de la résultats de telle ou telle méthode thé- cela à une recherche de la jouissance,
civilisation scientifique. Alors ça, vous le voyez, rapeutique, sans vraiment se demander une jouissance qui serait toujours à
c’est tout à fait intéressant. Ça veut dire que quelque ce qu’on évalue, et d’abord ce qui est disposition, qui exclurait tout
chose qui est d’abord un phénomène social, une attendu dans notre champ. Est-ce qu’il manque, pour qui tout serait possible.
mutation de la culture, le développement de la s’agit, dans notre champ, d’écouter Donc la question nous est posée.
science, et sans doute surtout la façon dont elle se une demande singulière, ou bien, est- Allons nous renforcer cette tendance
diffuse, dont elle est reçue, l’idéologie de la science, ce qu’il s’agit de traiter tout sujet lourde de la modernité ? Nous savons
la politique de la science, ou comme nous disons comme s’il était une pièce de la bien où tout cela peut conduire. Le
parfois le discours de la science, eh bien, ce dis- machine sociale ? sujet manipule divers objets pour
cours de la science, cela a des effets pathologiques Je parle de machine. C’est bien suppléer aux limites de son corps.
que l’analyste peut interroger, et peut interroger
exactement au même titre que les effets de la psy-
sûr une métaphore, mais qui renvoie à
ce qui peut prolonger de la façon la Dans tous Pourquoi ne pas manipuler aussi le
corps lui-même ? Pourquoi est-ce
chose ou de la névrose. plus directe notre réflexion sur le dis- que le sujet ne se ferait pas lui-même
On peut, là-dessus, souligner trois choses.
D’abord à quel point Lacan était en avance : ce texte
cours de la science. Je veux en effet
poser ici la question de l’effet idéolo- les secteurs objet, objet des différentes techno-
sciences de notre monde ?
date, comme je vous l’ai dit, de 1953. gique du développement de la science Je ne veux pas ici en rajouter sur
Ensuite il faut relever que sa portée concerne
non seulement, en général, les discours de la cité,
appliquée, de la technique. Pourquoi ?
Eh bien parce que celle-ci a peut-être d’activités la dramatisation. Mais enfin nous
savons quels régimes ont favorisé ce
mais la politique au quotidien. Quel est l’homme encore plus d’incidence sur le sujet type de manipulation des corps et des
politique, aujourd’hui, qui prétendrait proposer une contemporain. êtres. Ce sont les régimes totalitaires.
orientation sans tenter de démontrer qu’elle est vali- On pourrait croire, si on n’y prête la grande Je parlais de l’idée contemporaine
dée par quelque énoncé « scientifique ». Ne pas le pas suffisamment d’attention, que les que tout est possible. Eh bien Hannah
faire, ça ne semblerait pas vraiment recevable. objets produits en masse par la tech- Arendt a montré, en développant une
Et enfin vous voyez combien, si tout cela est noscience contemporaine viennent question, c’est idée de David Rousset, que le
pertinent, ça renouvelle la clinique : là, pour le coup, simplement répondre aux besoins ou nazisme a organisé ses méthodes de
l’inconscient, ce serait la politique. Mais est-ce que aux désirs humains. La technoscience domination selon le principe : « tout
c’est pertinent ? Eh bien, je pense que oui. Il ne
s’agit pas en effet, dans la position de Lacan, de cri-
se contenterait de produire une
réponse technique, c’est-à-dire finale-
celle de savoir est possible », c’est-à-dire que les
camps, notamment, constituent un
tiquer les avancées purement théoriques de telle ou ment, un objet accessible pour cha- univers dans lequel il n’y a aucune
telle science particulière. Il s’agit de certains tro-
pismes du sujet dès lors qu’il vit dans un monde où
cune des difficultés auxquelles nous
sommes confrontés. Pensez par
si on peut limite à l’utilisation de ceux qui y
sont amenés, aucune limite à la façon
la science sert de référence. Là où ce qui commande, exemple aux techniques de la pro- de les traiter, de les faire travailler ou
c’est une certaine idéologie de la science, celle-ci
habitue le sujet à ne pas se soutenir de sa propre
création assistée, de l’intervention
chirurgicale dans les cas de trans-
formaliser de les faire mourir. Ou encore, ce
n’est pas sans importance, aucune

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parole, à se soumettre à des énoncés, à ne pas se sou- sexualisme, mais également à des limite par rapport aux expériences
tenir d’une énonciation, d’un engagement, d’un
choix singulier.
effets qui, s’ils se confirmaient, nous
concerneraient de plus près encore.
des processus pseudo-médicales qu’on pouvait pra-
tiquer sur eux. Pour Hannah Arendt
Affirmer une position, une position qui ne ren- Rappelez-vous en effet ce dont on c’est là quelque chose de très nou-
d’évaluation
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voie pas à une pseudo-objectivité, ça apparaît aujour- nous parlait hier. Que se passe-t-il veau dans l’histoire, quelque chose
d’hui assez outrecuidant. Alors il faut bien dire que ce quand « l’orthopédie de la pratique », de différent, par exemple, de la façon
type de phénomène social n’est pas sans incidences selon l’expression d’Antoine Lazarus, dont on a pu utiliser les esclaves dans
pathologiques sur le sujet contemporain, parce que ça
va l’amener à errer. Faute de pouvoir prendre au
est déterminée par d’autres que par les
praticiens, disons par de pseudo-
qui amènent tous les systèmes esclavagistes.
Eh bien il ne serait pas impos-
sérieux sa propre énonciation, il va être pris entre les savants, et peu importe d’ailleurs que sible que nous ayons un jour à
divers discours qui prétendent, dans tous les
domaines, lui dire sur quel savoir il doit se régler.
ces savants soient des spécialistes des
neuro-sciences ou des gestionnaires à prendre constater à quel point nous sommes
entrés dans une sorte de totalitarisme
Vous voyez aussi que nous ne sommes pas loin statisticiens. Eh bien le psychiatre soft, un totalitarisme où, par
de notre point de départ. Parce qu’une psychiatrie
qui oublierait l’apport des auteurs de référence,
devient le technicien qui applique les
résultats de la science. Réponse tech- des décisions exemple, serait considéré comme
pusillanime celui qui ne rentrerait
qu’ils soient d’ailleurs des psychiatres ou des psy- nique donc, ici comme ailleurs. pas dans le système du tout est pos-
chanalystes, une psychiatrie qui renierait toute filia-
tion, contribuerait certainement à entériner le fait
Tout cela n’est bien sûr pas sans
effet. Si toute réponse est technique, si de plus en plus sible, dans le véritable impératif
social de n’avoir aucune limite en ce
que nous vivons dans un monde où aucune énoncia- le sujet lui-même est pris dans cet uni- qui concerne l’utilisation de son
tion ne peut plus servir de repère. vers technique, il finira par croire que corps. Je ne peux pas trop m’attar-
Tout cela, on pourrait le dire de différentes ses questions elles-mêmes – question anonymes der, mais je suis sûr que cela évoque
façons. Un auteur comme Lyotard, par exemple, du désir et de la filiation par exemple quelque chose à chacun.
décrit le monde post-moderne en évoquant la fin des – sont purement techniques. Entendez- Est-ce que je dois, puisque je
grands récits. Vous savez que Lyotard distingue l’âge moi bien : il ne s’agit pas pour moi de vous ai parlé de ce troisième champ
moderne où la science cherche un « discours de légi- condamner toutes les recherches d’une de la clinique, dire quelque chose
timation » qu’elle va trouver, par exemple, dans le biologie qui veut venir à notre des deux premiers ?
récit des Lumières, et l’âge post-moderne, période secours ; mais qui peut prévoir l’effet, Névrose et psychose. Apparem-
d’incrédulité à l’égard des grands récits, et on ne peut sur le sujet humain, des médications ment, ici, nous sommes dans des
douter que cette incrédulité ait par elle même des contemporaines, ces médications qui catégories qui dépendent moins du
effets délétères. Ces effets devons-nous contribuer à lui feraient penser, par exemple, que social, de l’histoire, et donc de la poli-
les renforcer ? C’est un peu ça, ma question. toutes les difficultés sexuelles ont des tique. Et pourtant cette clinique, elle
Alors, vous voyez où nous en sommes. Dans causes techniques et peuvent se non plus, n’est pas détachable de ce
tous les secteurs d’activités la grande question, c’est résoudre par quelque drogue ? Ce qui se passe dans le social. C’est là
celle de savoir si on peut formaliser des processus qu’on perçoit, c’est que d’ores et déjà, qu’il conviendrait de parler de ce qui
d’évaluation qui amènent à prendre des décisions de le sujet passe d’une position de désir, apparaît aujourd’hui comme un cer-

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tain déclin des figures paternelles, bien il est important de pouvoir se dire
déclin qui spécifie sans doute celui de que nous avons tout de même quelque
la position d’énonciation dont je viens idée de ce qui pourrait soulager le
de vous parler. sujet contemporain.
Si je veux continuer à suivre En ce qui concerne la névrose, je
Lacan, je vais devoir parler plus préci- serai encore plus bref. Je vais seule-
sément de déclin du Nom-du-Père ou ment rappeler que, depuis quelques
des Noms du Père ; je vais le faire décennies, ce qui vient au premier
aussi brièvement que possible, mais plan dans la pathologie névrotique, ce
enfin c’est un moyen d’amener mes n’est pas le symptôme hystérique ou
questions. obsessionnel, c’est ce qu’on appelle la
La plupart ici doivent savoir quel dépression, terme si galvaudé que
est le concept essentiel de Lacan nombre de psychanalystes le criti-
quand il parle de la psychose : c’est quent.
celui de forclusion du Nom du Père. Je pense cependant que sa diffu-
Le Nom du père est ce qui, dans le sion ne répond pas seulement aux
symbolique, dans le langage, dans
l’inconscient, représente la loi. Or le Le statut intérêts des laboratoires qui fabri-
quent des antidépresseurs. La diffu-
psychotique, disait Lacan dans ses sion de ce terme correspond sans
premiers séminaires, le psychotique
n’a pas symbolisé cette dimension de des pères réels doute à une évolution effective de la
clinique, évolution elle-même liée au
la loi. Dès lors, le symbolique est social. Cette évolution concerne
désarrimé, erratique. C’est ça, un sujet encore une fois le père, mais pas tel-
qui est parlé plus qu’il ne parle. Des est aujourd’hui lement le père symbolique.(dans les
signifiants circulent et il ne sait auquel dépressions graves, la dimension de
se raccrocher. la Loi n’a pas disparu), elle concerne
Je ne vais pas m’y attarder. Mais assez difficile, plutôt ce que l’on peut appeler le père
seulement dire que nombre de laca- réel, le père qui donne l’exemple
niens se sont arrêtés en ce point – lais- d’un désir possible, articulé à la loi,
sant de côté le fait que Lacan avait
amené, à partir de la vie et de l’œuvre
ne serait-ce mais représentant un certain franchis-
sement, disons qui ne prend pas la loi
de Joyce, tout autre chose. comme une simple occasion de se
Pour situer cet abord nouveau, il
faut d’abord relever que si le Nom-du-
que du fait soumettre.
Et bien le statut des pères réels
Père est absent dans la psychose, ça a est aujourd’hui assez difficile, ne
surtout pour conséquence de dénouer
le symbolique des deux autres
d’une idéologie serait-ce que du fait d’une idéologie
de la similarité des rôles dans la

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registres où s’organise l’existence famille, et ce n’est sans doute pas
humaine, l’imaginaire et le réel. Je
fais ici allusion aux nœuds borro-
de la similarité sans effet.
J’aurai sans doute pu, vu le thème
méens, mais vous pouvez vous que j’ai choisi, éviter de faire cette
des rôles dans
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contenter de le prendre métaphorique- incursion dans la clinique, cette


ment. Qui n’a pas eu l’impression, à incursion certainement trop rapide
tel ou tel moment d’un dialogue avec pour être très probante. Peut-être, si
un psychotique, que tout foutait le
camp ?
la famille, je l’ai fait est-ce plus ou moins
consciemment, pour réagir contre
Une fois posée la question de ce l’idée que les analystes ne se soucient
dénouage, ce que Lacan aborde d’es-
sentiel en parlant de Joyce, c’est l’idée et ce n’est sans en rien de guérir. Ce serait même
pour ça qu’ils ne voudraient pas faire
de suppléances. Joyce, pour qui il y a évaluer leur méthode. J’ai donc sans
une carence assez particulière du père,
Joyce fait de son œuvre et de l’ego qui doute pas doute voulu montrer en passant que
nous ne nous désintéressons pas de
la soutient, il fait de son écriture un nos tâches thérapeutiques.
rafistolage, un raboutage, une façon
de refaire un nœud qui se défaisait. Si sans effet Cependant – je reviens sur ce
point pour m’acheminer vers ma
vous allez voir les textes de Lacan de conclusion – est-ce que ces tâches
près, vous ne pourrez manquer de voir sont si faciles à définir et donc à éva-
qu’ils sont beaucoup moins pessi- luer ? Et de quoi exactement, déjà,
mistes que les textes des débuts. Et souffrent ceux qui nous consultent ?
c’est essentiel pour penser une poli- Est-ce que ce serait clair au point que
tique du traitement du psychotique. nous pourrions nous fixer à chaque
Si on a dans l’idée qu’un nouveau fois un objectif précis ?
nouage est souvent possible, on orien- Une femme vient dire qu’elle ne
tera différemment l’approche clinique trouve pas en elle l’énergie pour
et thérapeutique. Et je pense que ça va mener à bien ce qu’elle voudrait
au delà de la psychose. Après tout, faire. Visiblement les choses sont
sommes-nous bien sûrs, nous-mêmes, claires. C’est une artiste et on peut
que les choses se nouent de façon en apparemment valider son souhait de
quelque sorte directe, naturelle, sans sortir de son état d’impuissance.
raboutage ? Je n’en suis pas si certain, Voila cependant qu’au bout de
surtout dans notre modernité. Nous quelque temps, elle peut décrire son
sommes tous un peu borderline. Eh état d’une façon nouvelle. Cela lui

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vient sous la forme d’un oxymoron. Elle parle de Or, si sa cure lui a permis de dire, effective-
son humilité prétentieuse. ment, quelque chose de cet ordre, il lui a sans doute
Va-t-on dire que ce ne sont que des mots et que, manqué, trop souvent, la possibilité d’éprouver ce
si elle est déprimée, il n’y a qu’à la soigner ? Mais refus – ou ce fantasme – dans toute sa vérité singu-
au nom de quoi négliger ces formes spécifiées de la lière. C’est qu’Odile avait beaucoup de mal à déga-
subjectivité ? ger ce qui était son discours propre, le discours qui
Un autre exemple, problématique pour une rai- était enraciné dans sa famille.
son un peu différente. Quelqu’un vient nous voir Ce discours – ce mensonge privé – était en
parce qu’il se montre inhibé. Il faudrait le soulager quelque sorte recouvert par un mensonge social
de cette inhibition. Mais nous apprenons que l’es- que, d’une certaine façon, Odile percevait trop bien.
sentiel de ses tâches actuelles consiste à trouver le Ce mensonge social – les choses dans ce cas
moyen de licencier un grand nombre de ses subor- d’Odile sont particulièrement claires – c’est celui
donnés. Peut-être alors peut-on comprendre un peu qui lie, dans la civilisation moderne le bonheur à la
mieux qu’il ait quelque inhibition. Mais peut-être consommation, à toujours plus de consommation.
aussi pouvons nous alors saisir en quel sens notre Odile travaillait en effet dans une agence de
action n’a pas des objectifs semblables à ceux de la publicité, et elle avait pour tâche de promouvoir des
gestion dite rationnelle de l’économie. Après tout, grandes marques de produits, de les aider à trouver
ne pouvons-nous pas le mettre devant quelque l’image qui les rendrait les plus attractifs possible.
chose qui est aussi son désir, celui de remettre en Qu’en était-il dès lors, pour elle, de l’objet ?
cause ces objectifs dont il fait état ? Si on prenait les choses à partir de son fan-
Et enfin, un dernier exemple pour montrer com- tasme, on pourrait dire qu’il se situait du côté de
bien l’individuel et le social peuvent être imbriqués. l’oralité, du côté d’une jouissance orale dont elle

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Il s’agit d’une jeune femme qui se plaignait de tour- aurait cherché à se détourner par des voies singu-
ner en rond, de ne pouvoir agir, de ne pouvoir quit- lières. Mais cet objet singulier était pour elle
ter un travail qu’elle n’aimait plus. Elle n’arrivait recouvert par l’objet supposé toujours disponible
pas non plus à entretenir une relation réellement de notre monde moderne. Écœurée, en somme, par
investie, à avoir des enfants. la profusion des objets et des images au niveau
Sa cure n’a pas été facile. Certains diraient que social, elle accédait plus difficilement à son refus
son discours était pauvre et répétitif. Mais elle m’a propre d’avaler ce qu’on aurait voulu lui faire ava-
néanmoins beaucoup intéressé parce qu’elle illus- ler. Et il a d’abord fallu la suivre dans la dénoncia-
trait assez bien l’intrication d’un mensonge familial tion de certains fonctionnements sociaux pour
et d’un mensonge social. qu’elle puisse en dire un peu plus sur un malaise
Ce qui aurait dû pouvoir se dire, à un moment qui avait aussi, bien sûr, des coordonnées plus per-
donné de l’analyse d’Odile, je pourrais le présenter, sonnelles.
de façon condensée, de la façon suivante. « Je ne Vous voyez sur quoi je veux conclure. Ce n’est
peux pas avaler ça. » Elle avait d’ailleurs été ano- pas par esprit militant que l’analyste, et sans doute
rexique durant son adolescence, elle s’en était sor- le psychiatre, est confronté à la politique. En réa-
tie, mais les enjeux de cette anorexie étaient lité, prendre vraiment au sérieux le symptôme
toujours présents pour elle. individuel, cela nous conduit nécessairement à
Voilà donc ce que sa cure aurait du lui permettre avoir quelque idée du symptôme social. Reste évi-
de dire. « Je ne peux pas avaler l’atmosphère pesante demment la question de ce que nous pouvons faire
de chez moi. Je ne peux pas avaler ce discours où tout de cette perception. Eh bien je ne prétends pas du
ce qui est dit de mon père, c’est que son travail met tout répondre, à moi tout seul, à cette question.
la famille dans l’aisance matérielle, etc. Je ne peux C’est déjà, me semble-t-il, pour que nous puis-
pas avaler. » Une telle formulation constituait ce que sions la poser ensemble que ce colloque est impor-
j’appellerais volontiers son fantasme. tant. ■

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