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Méditerranée

Dans la région du Djebel Serdj (Dorsale Tunisienne)


Notes de Géographie Humaine
Armand Frémont

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Frémont Armand. Dans la région du Djebel Serdj (Dorsale Tunisienne) . In: Méditerranée, 10ᵉ année, n°1, 1969. pp. 3-46;

doi : https://doi.org/10.3406/medit.1969.1299

https://www.persee.fr/doc/medit_0025-8296_1969_num_10_1_1299

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DANS LA REGION DU DJEBEL SERDJ

(DORSALE TUNISIENNE)
NOTES DE GÉOGRAPHIE HUMAINE

Au centre de la Dorsale tunisienne, la région du Djebel Serdj,


étudiée par ailleurs du point de vue géomorphologique (1), ne
constitue pas une unité de géographie humaine. A l'ouest, par la
Plaine de Siliana et les piémonts de Ras el Ma et de Robaâ, elle
appartient au Haut Tell dans la mouvance des Ouled Aoun et des
Ouled Yahia. A l'est, elle fait partie de la steppe par la Plaine
d'Ousseltia où vivent des Zlass (2) . La limite entre les deux domaines
traditionnels passe par la ligne de crête du Djebel Serdj (1 361 m)
que prolonge le Djebel Guitoune. Les divisions administratives
contemporaines respectent cette tradition puisque la même ligne de
crête sert de frontière entre les gouvernorats du Kef et de Kairouan.
L'étude géographique de cet ensemble ne constitue cependant
pas un exercice vain. Telle quelle, la région du Djebel Serdj est
parfaitement représentative de la Tunisie intérieure par la complexité
de son relief où alternent de grands djebels calcaires (Kessera,
Bellouta, Serdj, Guitoune, Bargou), des piémonts et des plaines
intérieures (Siliana à l'ouest de la chaîne, Ousseltia à l'est), par ses
oppositions climatiques et biogégraphiques (d'une part entre plaines
et djebels, d'autre part entre versant tellien et versant steppique),
enfin par la complexité de sa géographique humaine dans la
juxtaposition de populations de tradition sédentaire (notamment dans le
Djebel Bargou et sur le plateau de la Kessera) et de tribus nomades

(1) Fremont (A.) : La région du Djebel Serdj (Dorsale tunisienne). Etude


géomorphologique. Caen, Institut de géographie, 1968, 186 p. ronéot.
(2) Montchicourt (Ch.) : La région du Haut Tell en Tunisie. Paris, 1913.
Despois (J.) : La Tunisie. Paris, 1961.
Despois (J.) et Raynal (R.) : Géographie de l'Afrique du Nord-Ouest.
Paris, 1967.
A. FREMONT

Région du Dj. Serdj

50 km
Fig. 1. — Croquis de localisation

ou semi-nomades (de part d'autre de la chaîne). Cet ensemble très


v^rié constitue donc une zone de contact, plus révélatrice, sans
doute, des problèmes de la Tunisie intérieure qu'une région
homogène.
DANS LA REGION DU DJEBEL SERDJ 5

Comme le reste du pays, la Tunisie intérieure a profondément


évolué depuis un siècle. Au xixe siècle, loin du pouvoir beylical qui
la contrôlait assez mal, livrée aux rivalités des tribus mal fixées,
c'était une terre d'utilisation discontinue et dans l'ensemble fort
extensive. La colonisation (1881-1956), l'indépendance et la
décolonisation (depuis 1956), enfin une pression démographique croissante
ont profondément modifié cette situation. Le bled archaïque est
devenu un pays sous-développé. La région du Djebel Serdj et des
Plaines d'Ousseltia et de Siliana n'a pas échappé à cette évolution.
L'analyse géographique doit permettre de comprendre comment ces
bouleversements historiques aboutissent, ici comme ailleurs, à une
transformation profonde de l'organisation et de l'utilisation de
l'espace (3).

I. — L'UTILISATION TRADITIONNELLE DE L'ESPACE

L'analyse géomorpholique permet de distinguer trois séries de


formes de relief autour de l'arête du Djebel Serdj qui domine
l'ensemble de la région : des djebels, des piémonts, des plaines. Au
centre, les djebels forment une chaîne assez compacte, la partie
centrale de la Dorsale tunisienne de direction S.O.-N.E. Des glacis
de piémont l'encadrent en transition avec les deux plaines de Siliana
et d'Ousseltia. A l'ouest, la Plaine de Siliana est un fossé transversal
à la chaîne (S.E.-N.O.), d'écoulement exoreïque (vers la Medjerda)
et de végétation tellienne. A l'est, la Plaine d'Ousseltia, allongée
parallèlement à la chaîne principale, est fermée vers l'est par un
deuxième alignement de djebels (Dj. Ousselat, Haifa, bou Dabouss...).

(3) Cette étude a été réalisée parallèlement à deux missions de recherche


de géomorphologie qui m'avaient été confiées par le C.N.R.S. en 1965 et en 1967
pour me permettre de préparer une thèse complémentaire. L'accueil que j'ai
rencontré auprès des responsables agricoles de la F.A.O. et des coopératives,
auprès des instituteurs, des gardes et agents forestiers ainsi qu'auprès des fellahs
fut tellement sympathique qu'il m'a conduit à ajouter à l'étude géomorphologique
de la région ces quelques notes de géographie humaine. Je remercie tous ceux
qui m'ont aidé dans la découverte de ce pays, et plus spécialement, MM. Sekklani,
directeur de la ferme expérimentale F.A.O. d'Ousseltia, Stamrat, directeur de
l'I.N.R.A.T., Attia et Aouani, assistants de géographie à Tunis, Sallem ben Brahim,
agent forestier à Sodga, Benkhechich, Dagnouch, Essaoui, responsables de
coopératives, Fteiti Mohamed et ben Amor Lamjed, étudiants, le cheikh Tahar Bakkouch,
de Sidi Hamada, et Si Bechir Lassoued.
6 A. FREMONT

L'Oued Maarouf qui la draine se perd après l'avoir traversée dans


les sebkras du Kairouanais sans atteindre la mer. Quelques garaets
jalonnent les piémonts orientaux. La végétation du versant d'Ous-
seltia est de type steppique. L'étude du climat confirme les
impressions données par l'écoulement et la végétation : Siliana reçoit en
moyenne un peu plus de 400 mm de pluie, Ousseltia moins de 300 mm
(1954-1963). Au centre, la chaîne elle-même est naturellement plus
arrosée avec des tranches d'eau supérieures à 600 mm dans la vallée
du Bargou (station de Saadia du Bargou) et probablement de plus
d'un m. sur les sommets. La Dorsale sépare donc bien ici un versant
tellien soumis assez régulièrement aux grandes dépressions d'ouest
et de nord-ouet et un versant steppique à l'abri derrière les principaux
djebels (4).
Une opposition analogue se retrouve dans le peuplement
traditionnel. En effet, tandis que de vieilles populations sédentaires
s'accrochent aux terroirs délicats du haut plateau de la Kessera et
de la vallée du Bargou, la chaîne du Serdj sert de frontière assez
étanche à deux types bien différenciés de populations nomades ou
semi-nomades. A l'ouest, vers Siliana, faisant encore partie du « Bled
et Trouk » régulièrement soumise à l'administration beylicale, les
Ouled Aoun et les Ouled Yahia aux déplacements limités. A l'est,
vers Ousseltia, dans le « Bled el Arab », beaucoup plus remuants à
tous les sens du terme, les Zlass (5) .
Grâce à la monographie de Montchicourt, souvent très
suggestive, aux cartes d'Etat-Major et aux témoinages de vieux habitants,
il est possible de reconstituer les grands traits de l'organisation de
l'espace à la veille des bouleversements contemporains, c'est-à-dire
au début de ce siècle environ. Cette analyse se révèle nécessaire car
elle doit donner la mesure des forces qui ont modelé les structures
régionales traditionnelles, lesquelles demeurent encore valables dans
une large mesure à l'heure actuelle. Contraintes naturelles et
facteurs historiques s'y combinent dans un puzzle géographique très
différencié.

(4) Etude du climat local plus développée dans Fremont, ouvr. cité, chap. I.
(5) Montchicourt, ouvr. cité.
DANS LA REGION DU DJEBEL SERDJ

RELIEF UTILISATION DU SOL


Plu* de 1000m © &<9 Forêt plus ou mol/13 dégradée
Y SA De 600 à 1000m #* »J Parc seml -cultivé (o/iners)
>*^ Escarpement principal v v Steppe t Parcours
(grand djebel)
ZX Périmètre irrigué . Jardina . Vergers
j^y* Escarpement- secondaire I 1 Cérea.liculture sèche , traditionnelle
ou mêeanltae

Fie. 2. — Relief et utilisation du sol


A. FREMONT

1. — Les Djebels : passage, repli et permanence.

Aux deux extrémités de la région montagneuse étudiée


s'accrochent les decherats (villages) en nids d'aigle de populations
sédentaires profondément originales. Au sud, le vieux village de la Kessera
(à 1 022 m) et les Blidates (petites villes, en fait modestes villages)
de el Gueria, béni Abdallah, Mansoura et Zeriba encadrent le haut
plateau karstique de la Kessera. Au nord, perchés sur des éperons
de calcaire aptien, les 5 decherats el Fougra, Bahirine, Ballouta,
Medioula et Rhar-Sidi Mtir, dominent les jardins irrigués de la
vallée du Bargou. Dans une région montagneuse, fort peu peuplée
dans l'ensemble, les uns et les autres constituent en fait des
exceptions. Mais des exceptions fort intéressantes. Car c'est un triple
avantage, rarement réuni dans cette région montagneuse, que les
gens de la Kessera et du Bargou tirent de leur situation particulière :
la présence de sources, la jouissance de bons terroirs, la sécurité dans
l'isolement.
L'eau tombe en abondance sur les grand djebels du centre de
la Dorsale, mais la plus grande partie de celle-ci s'infiltre dans les
calcaires aptiens (Bargou, Serdj, Guitoune, Bellouta) et éocènes
(Kessera, Satour) qui affleurent presque partout. La montagne est
donc dans l'ensemble sèche. Les vastes grottes karstiques creusées
dans les flancs du Serdj et du Bargou n'alimentent que des
légendes (6) . Par contre, parce qu'elles concentrent les eaux, la table de
la Kessera et la vallée du Bargou jouissent d'un régime
franchement favorable. Le plateau de la Kessera est formé par une grande
dalle calcaire de 25 km2 à plus de 1 000 m d'altitude, subhorizontale,
battue pendant plusieurs mjois d'hiver par la neige et les pluies,
remarquable impluvium naturel. L'eau s'y infiltre vers une nappe
profonde de 20 à 30 m qui résurgit à la périphérie du plateau, sous
la corniche des kerfs calcaires, par l'intermédiaire d'une vingtaine
de sources, les plus belles étant celles du village de la Kessera.
La vallée du Bargou est un val compliqué par des failles entre les
deux anticlinaux de calcaire aptien des Djebels Guitoune et Bargou,

(6) Notamment celle de l'Aïn ed Deheb (Source de l'Or, S. du Serdj) dont


« le fond recule quand on croit le toucher » ou celle du Kef el Ahmar (Bargou)
« qu'on ne trouve que si on ne la cherche pas ». Ces légendes traduisent bien
la quête difficile de l'eau.
DANS LA REGION DU DJEBEL SERDJ 9

une gouttière naturelle de quelque 10 km, toute jalonnée de sources,


la seule de son espèce dans l'ensemble du massif. L'oued Bargou
suit le val, interrompu seulement par quelques pertes de type
karstique. Nul doute qu'à la Kessera comme au Bargou, le régime
très favorable des eaux, avec des sources nombreuses et bien
alimentées pendant toute l'année, a favorisé de façon décisive la
fixation du peuplement.
La présence de bons terroirs vient s'ajouter à ce premier
avantage. Dans l'ensemble, les montagnes calcaires du centre de la
Dorsale ne conviennent guère à l'activité agricole : les pentes y sont
souvent trop raides dans les principaux djebels comme dans les
collines qui les entourent (au nord vers Dridja, au centre autour
d'Argoub el Harch, au sud à la périphérie de la Kessera), les sols à
substrat calcaire ou marneux sont maigres, discontinus, le plus
souvent secs et dégradés. La forêt de pins d'Alep (Snouber) et
parfois de chênes-verts (Bellouta) couvre les versants, souvent
ramenée à l'état de brousse. Elle sert, en effet, de pâturage et de
zone de cueillette. Partout, en dépit d'abus ou de surcharges qui
conduisent parfois à sa destruction, son utilisation reste très
extensive. Au contraire, à côté des pâtures forestières, et en complément
de celles-ci, le plateau de la Kessera et la vallée du Bargou offrent
de vrais terroirs agricoles. Le haut plateau karstique de la Kessera
se partage, en effet, entre des champs de lapiez incultes et un vaste
poljé (Garaet Kessera et Behiret Kessera) dont les sols argileux de
décomposition, peu épais, mais frais et toujours bien humectés à
plus de 1 000 d'altitude, portent des récoltes de céréales. De même,
dans des conditions fort différentes, la vallée intramontagnarde du
Bargou bénificie des sols alluviaux des terrasses de l'Oued ainsi
que de la fraîcheur du climat local à l'abri des grands coups de
sirocco estivaux. Les gens du Bargou y cultivent des jardins irrigués
où poussent légumes et arbres fruitiers. « Une soixantaine d'ha de
jardins érigent, le long des parties vivantes de l'oued, une galerie
enguirlandée de plantes grimpantes, dominée parfois elle-même par
les ramures tremblantes et argentées des peupliers blancs ou par le
feuillage vert des ormeaux » (7) .
Enfin, les sites des villages de la Kessera et du Bargou assurent
à leurs habitants la sécurité dans le repli. Tous se dressent en nids
d'aigle au-dessus d'escarpements rocheux : la Kessera sur un kef de

(7) Montchicourt, ouvr. cité.


10 A. FREMONT

calcaire éocène au-dessus d'un haut versant en glacis (1 022 m) ,


Mansoura commandant une cluse qui traverse la barre du Satour
(750 m) , les cinq decherats du Bargou sur des éperons de calcaire
aptien épargnés par l'érosion entre de ruz profonds (750 m environ) ...
Un lourd climat d'insécurité a longtemps pesé sur la Tunisie
intérieure, peut-être surtout dans cette région de confins entre le Bled
et Trouk et le Bled el Arab. A la Kessera, les ruines d'un Ksar
(château fortifié) , la présence en 1881, selon Montchicourt, d'une « sorte
de garde nationale », le nombre élevé à l'heure actuelle des anciens
combattants de l'armée française attestent l'ancienneté de la fonction
de défense, devenue une sorte de spécialité professionnelle.
L'isolement, le repli sur des sites défensifs assurèrent la sécurité de ces
populations sédentaires au cours des périodes les plus troublées.
Ainsi la présence d'un peuplement sédentaire dans les deux
secteurs de la Kessera et du Bargou s'explique-t-elle par la
conjonction des facteurs naturels et historiques. A la Kessera surtout, de
nombreux témoins montrent l'ancienneté de cette situation :
remarquables monuments mégalithiques (dolmens) sur le plateau et sur
le versant occidental, runes romaines, ksar byzantin au-dessus des
quatre quartiers traditionnels du vieux village... Ainsi s'exprime la
permanence remarquable de l'occupation humaine.
Mais en dehors du haut plateau de la Kessera et de la vallée du
Bargou, la montagne est vide parce qu'ingrate et peu sûre. On y
ramasse les glands et les pommes de pin, on y coupe le bois, on y
conduit les troupeaux. On n'y habite pas. Deux grandes voies de
passage traditionnelles traversent d'ouest en est le massif
montagneux. Au nord, celle de la Dridja relie sans grosse difficulté par les
vallées du Mzata et de la Dridja le piémont de Robaâ et le nord de
la Plaine d'Ousseltia. Au centre, celle du Foum Zelga traverse les
collines âpres qui s'étendent entre le Serdj et la Kessera. Avant de
pénétrer dans la Plaine d'Ousseltia, elle franchit la barre dressée
du Satour par le défilé grandiose de Zelga qu'ornent les ruines d'un
pont romain au milieu des lauriers roses. Cette piste constitue la
voie de liaison la plus directe entre le Kef et Kairouan. « Une belle
rainure... propice au coup de force », assure Montchicourt. « De
tas de cailloux la jalonnent et témoignent que plus d'un voyageur
y a succombé de mort violente ». Actuellement, on y rencontre
encore chaque jour des caravanes, parfois importantes. Au milieu
des ruines d'Aggar, ancienne ville étape, au débouché du Foum, les
hommes et les chameaux prennent toujours quelque repos avant de
suivre les pistes sans ombre des piémonts et de la plaine d'Ousseltia.
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 11

2. — Les piémonts, lieux de peuplement privilégiés.

La présence d'une série continue de villages et de campements


tout autour de la chaîne montagneuse permet de vérifier ici cette
règle presque générale de géographie humaine : les piémonts
constituent un lieu privilégié de peuplement. Ils bénéficient, en effet, parfois
de façon plus nette encore, des mêmes avantages que ceux reconnus
aux habitants du Bargou et de la Kessera. Une ligne de sources
jalonne la remontée périclinale des calcaires aptiens ou des calcaires
éocènes du Satour sur les glacis de piémont. Certaines ont des
débits assez intéressants qui justifient ou pourraient justifier la
présence de périmètres irrigués : Aïn Zaccar (ouest du Bargou) ,
Ksar Lemsa, Aïn Midoun (est du Serdj et de ses prolongements nord) .
La plus curieuse est celle d'Ain Bez, au sud-ouest du Bargou, de type
vauclusien, abondante et bouillonnante, mais au régime irrégulier,
avec des débits importants tous les quatre ans seulement. La
présence des ruines imposantes de Civitas Vazitana montre l'ancienneté
de l'utilisation de cette eau qui pose d'ailleurs quelques problèmes (8) .
De même, les habitants des piémonts se trouvent-ils à la jonction
de bons terroirs complémentaires. Dans la brousse arborée de la
montagne, ils envoient leurs troupeaux et font quelques coupes ou
cueillettes. En été, on rencontre toujours les troupeaux de vaches-
acrobates de Sidi Hamada parmi les kefs du sommet du Serdj. De
même sur les crêtes du Bargou. Les villages de piémont peuvent
s'intéresser aussi aux basses plaines où ils trouvent des parcours
d'automne et d'hiver et où ils possèdent parfois quelques champs de
céréales. Surtout, ils s'efforcent de valoriser par des cultures de
types variés les abords mêmes de leurs villages. Les solution changent
selon les conditions naturelles et selon l'origine des populations.
A l'est de la Kessera, perché au-dessus d'une cluse du Satour,
le village de Mansoura est dans une certaine mesure un village de
piémont. En plus des parcours du djebel, ses habitants disposent
de deux types de terroirs : des champs de céréales en agriculture
sèche s'étendent sur le glacis de piémont encroûté et sur certaines
pentes de la cluse où des murets retiennent le glissement de la terre;
dans le lit majeur de l'Oued er Romane, des jardins irrigués par les

(8) Pourquoi une installation romaine aussi importante auprès d'une source
dont le débit est limité trois années sur quatre ? Le régime de la source aurait-il
changé, et pourquoi ? (d'après Société Centrale pour l'équipement du territoire,
rapport sur la région de Siliana, 1964). '
12 A. FREMONT

débordements plus ou moins bien contrôlés, portent quelques


cultures de légumes (notamment oignons, piments, tomates), et des
arbres fruitiers (par ordre d'importance décroissante oliviers,
amandiers, abricotiers, figuiers, grenadiers, pommiers...) . En outre quelques
oliviers entourent le village lui-même sur des pentes encombrées
par des blocailles chaotiques.
L'exemple de Mansoura donne les éléments fondamentaux de
l'association agro-pastorale de ces villages de piémont : troupeaux
(moutons et bovins) - céréaliculture sèche - jardins - arbres
fruitiers. Mais l'équilibre entre les différents termes n'est pas partout
le même. Au contact de la Plaine de Ras el Ma et du versant
occidental du Serdj, quatre gros villages animent l'économie la plus
complète : des champs de céréales en openfield dans la partie basse
de la Plaine; sur la partie haute du glacis de piémont, un magnifique
« frech » (parc), déjà décrit par Montchicourt, où les vieux oliviers,
les lentisques et les caroubiers poussent au milieu de petits champs
ceints de murets en pierres sèches; quelques cultures irrigués sur
les terrasses proches des villages (Sidi Marchett, Zeriba, Rhamlia
et surtout Sidi Hamada) ; des parcours broussailleux sur les kroumts
(basses collines ) du versant ouest du Serdj. Nulle part ailleurs,
exception faite de la vallée du Bargou, l'arboriculture traditionnelle
ne prend une telle importance.
Au contraire sur le piémont des Ouled Yahia, entre le versant
ouest du Bargou et les oueds Touirelli et el Batta, la céréaliculture
sèche l'emporte très nettement. Les conditions naturelles, il est vrai,
leur sont favorables sur ce « sra » assez arrosé que couvre partout
la « torba » non encroûtée, sorte de limon calcaire pulvérulent. Au
glacis à torba correspond comme naturellement le terroir à céréales.
Mais les aptitudes de la population doivent aussi compter dans ce
choix. Là vivent, en effet, les Ouled Yahia dont les villages diffus,
les fractions isolées, les tentes encore nombreuses traduisent une
ascendance de semi-nomadisme toute fraîche. Rien de comparable
ici aux gros villages cohérents, solidement bâtis en pierres, groupés
autour de leurs « zaouïas » (établissements religieux) que l'on
rencontre chez les Ouled Aoun de la Plaine de Ras el Ma, Sidi Marchett,
Sidi Hamada notamment. A l'ouest du Bargou, quelques cultures
irriguées n'apparaissent qu'autour des points d'eau les plus
remarquables : Aïn Mzata, Aïn Zaccar et Aïn Bez.
A l'est du Serdj et de ses prolongements, les conditions
naturelles deviennent plus difficiles. Un climat plus sec, la dominance
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 13

des glacis fortement encroûtés constituent un milieu assez ingrat où


domine la brousse à romarin. Au nord, cependant, les sources de
Ksar Lemsa ont toujours fixé quelque population comme en
témoignent les ruines de la forteresse byzantine. An centre, surtout, entre
le Serdj proprement dit et la barre du Satour, quatre importantes
decherats (el Agraïne, el Golea, Touama, Gamboura) valorisent des
terroirs de piémont diversifiés dans un jeu très serré de petits reliefs
monoclinaux. Le système agricole rappelle celui de Mansoura.
Le cas de ces quatre villages du piémont oriental du Serdj
permet d'attirer l'attention sur le dernier avantage dont bénéficie ce
type d'installation : comme dans la montagne, le repli et la défense.
Certes, les decherats de piémont sont plus ouverts sur les plaines
et moins farouchement retranchés que les nids d'aigle extraordinaires
de la Kessera et du Bargou. Mais, pour les plus anciens tout au moins,
leur site traduit toujours des préoccupations défensives. Or, les
conditions morphologiques offrent en ce domaine bien des
possibilités : éperon au-dessus d'une cluse vigoureuse (Mansoura) , partie
supérieure d'un glacis entaillé par des oueds profondément encaissés
(villages de l'ouest du Serdj ; le site le plus classique : Sidi Hamada
entre deux oueds-tranchées), surtout couloirs et buttes précédés de
remparts naturels dans les reliefs monoclinaux du versant est du
Serdj.
Le site le plus remarquable de toute la région, cependant, reste
à peu près inoccupé : à l'ouest du Bargou, derrière l'éperon d'el
Golea, au pied du grand cirque d'Aïn Mzata, un abri remarquable
ne porte que des ruines et quelques jardins irrigués. Mais ici
dominent les Ouled Yahia, semi-nomades de tradition, plus ouverts sur
la plaine que tournés vers le djebel. Ainsi se manifeste, dans une
très grande variété de conditions naturelles, de multiples nuances
quant aux types de peuplement et aux aspirations des habitants.
Au cœur des djebels, quelques groupes de sédentaires, d'installation
probablement fort ancienne (vallée du Bargou, Kessera). A la
périphérie des djebels, des populations plus variées et dans l'ensemble
plus remuantes, les unes solidement accrochées à leurs terroirs
d'élection (Ouled Aoun, decherats de l'est du Serdj), les autres plus
mobiles (Ouled Yahia à l'ouest du Bargou) (9). Dans les plaines, un
monde encore plus instable.

(9) Contrairement à ce qu'une certaine similitude des systèmes agricoles


pourrait suggérer, il n'y a pratiquement aucune relation entre les decherats des deux
versants du Serdj qui constitue un mur étanche du point de vue humain. (Mont-
chicourt, et observations personnelles).
14 A. FREMONT

3. — Les plaines, domaine du nomadisme pastoral.

Tous les avantages offerts par certains sites du djebel ou par


les piemonts disparaissent dans les plaines, tout au moins dans le
cadre d'une certaine tradition et avec des différences notables entre
la plaine Siliana et celle d'Ousseltia.

L'eau ? Avec des techniques rudimentaires, les possibilités


restent très limitées. Rien de comparable ici aux sources des piemonts,
de la Kessera ou de la vallée du Bargou. Les petites garaets de la
Plaine d'Ousseltia n'offrent aucun secours. Les grands oueds (Mas-
souge, Siliana, à l'ouest; el Djelf et Maarouf à l'est), les seuls à ne
pas s'assécher totalement en été, deviennent des abreuvoirs fort
douteux aux basses eaux. Certes, des nappes profondes existent,
mais d'utilisation difficile. Les puits (bir) doivent donc remplacer
les sources (aïn) et une technique assez exigeante se substituer à
une facilité naturelle.

Les sols ? Les limons de la partie occidentale de la Plaine de


Siliana ont de réelles qualités. Autour de l'actuel centre de Siliana,
sur 30 km2 environ, ils sont assez épais, assez meubles et assez riches
en carbonate de chaux pour porter de bonnes cultures. Mais les
conditions deviennent moins favorables dans la partie amont de la
plaine, sauf sur les terrasses récentes (par exemple au confluent
du Siliana et du Lakrmess, le Bled el Ganntra). Dans la Plaine
d'Ousseltia, les possibilité sont encore plus limitées. Les sols « rmel »
(sols sableux provenant de la décomposition des grés oligocènes),
secs et pauvres, et les « tirchs » (sur les croûtes des glacis)
l'emportent nettement sur les « torbas » pulvérulentes et sur les « trabs »
des basses terrasses. Il s'agit donc d'un terroir fort ingrat que
recouvre la steppe à armoises.
La sécurité ?Les plaines n'en offrent pratiquement aucune. Là
se déplaçaient, avec leurs troupeaux, les zmalas (groupements de
tentes) des Zlass, dans la Plaine d'Ousseltia, des Ouled Aoun, des
Ouled Yahia et quelques autres fractions autour de la Plaine Siliana.
A l'ouest, cependant, dans une ambiance tellienne, se manifestaient
déjà, avant la colonisation, quelques éléments de fixation, les
premiers noyaux d'un peuplement stable : un marché, Soukh el Kremis
qui devait devenir Siliana, autour d'un vieux puits romain; des
>!3S3 -•*>-"'

l//ei/x villaqe de sédentaire


(Décherdr)
Villaae . Centre local ou reqional
B Lcole
f I
Constructions récentes
(Maison du peuple)
à HZtel
X Centre d artisanat
Distillerie coopérative du romarin
Houle aoudronnee
e Carrossable

Relief
Golea \ Plus de 1000m
D ' OLJSSELTI A
F71 De 600m a 1000 m
^" Escarpement principal
y (arand djebel)
Y tscarpement secondaire

— — — — — ggOusseltia

CARTO — Inst de
Géographie Caen
Fig. 3. — Habitat et équipement
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 15

cultures sèches dans la partie la plus favorable de la plaine (autour


du Massouge); surtout, dans le bled el Ganntra, l'importante zaouïa
de Sidi Abdel Melek, fondée au début du xixe siècle par un saint
homme de la tribu maraboutique de Sidi Hamada, et entourée
d'oliviers et de jardins irrigués sur quelque 300 ha (10). Au contraire,
rien de tel à l'est, dans la Plaine dOusseltia, que des ruines romaines
et byzantines et le marché du futur Ousseltia dans le domaine des
parcours Zlass.
A toutes ces difficultés s'ajoutent encore d'autres inconvénients.
Des déplacements rendus difficiles par la coupure profonde des oueds
et leurs débordements hivernaux. Des fièvres estivales. Des hivers
encore rudes, avec des possibilités limitées de chauffage (faute de
boisements). Des été torrides, sans ombre sur la steppe que celle
des hommes et des bêtes, avec des maxima journaliers supérieurs à
40°. Sous le soleil écrasant de juillet ou d'août, les contrastes
régionaux deviennent aveuglants : auprès des havres de fraîcheur boisée
des djebels et du haut piémont, les tourbillons de poussière jouent
avec les nerfs de la steppe surchauffée.

II. — LES BOULEVERSEMENTS DE LA PERIODE


CONTEMPORAINE

En moins d'un siècle, la Tunisie centrale ,à l'image de l'ensemble


du Maghreb, subit de très sérieux bouleversements. La pénétration
coloniale, l'indépendance et la décolonisation, l'explosion
démographique constituent autant de chocs qui transforment très
profondément la vie régionale. On en donnera ici un bref rappel qui doit
permettre de mieux comprendre les problèmes contemporains.

(10) D'après Montchicourt, ouvr. cité. Sidi Abdelmelek, de la tribu maraboutique


de Sidi Hamada, fonde au début du xixe siècle la zaouïa du ganntra (confluent)
de Siliana. Il comptait en fonder une deuxième à l'issue du Foum Zelga, sans
doute pour concrétiser l'influence qu'il avait déjà sur les Zlass. Important
personnage de la Régence, son fils, Si Ahmed poursuivit cette action qui témoigne
du dynamisme, toujours perceptible actuellement, des gens de Sidi Hamada.
16 A. FREMONT

1. — La colonisation (1881-1956).

Après les premières décennies d'incertitude qui suivirent


l'installation officielle de la France en Tunisie, la colonisation pénétra dans
la région qui entoure le Djebel Serdj. Timidement dans la montagne.
Tout au contraire, avec beaucoup de vigueur, et en transformant
totalement les conditions de la vie locale, dans les plaines voisines
de Siliana et d'Ousseltia.
a) Dans le Djebel, quelques timides réalisations.
Aucun colon ne s'installe dans la chaîne du Serdj. Les routes
modernes n'y pénètrent pas laissant sur lui-même un monde clos.
Cependant, dans deux domaines, intervient l'administration
coloniale : l'eau et les forêts.
En 1905, la Compagnie des Eaux de la Ville de Tunis décida
d'utiliser le remarquable réservoir naturel constitué par la montagne
karstique du Bargou. Ainsi un bordj fut-il installé au cœur du massif
(à Bou Saadia), plusieurs sources captées dans la vallée du Bargou
et à Aïn Mzata, un tunnel d'amené de 6 300 m construit pour relier
le système du Bargou à l'aqueduc de la vallée du Kébir. Œuvre
nécessaire pour les besoins de la capitale mais non sans conséquence
sur l'agriculture irriguée traditionnelle. En 1913, Montchicourt note
que les jardins du Bargou périclitent et que les habitants doivent
émigrer vers le Robaâ des Ouled Yahia avec lesquels ils avaient
d'ailleurs de vieilles relations.
Pour protéger les massifs forestiers, l'administration implanta
deux bordjs, l'un à la Kessera (à l'ouest du village), l'autre dans la
petite plaine de Sodga entre le Bargou et le Guitoune. De lourdes
menaces pesaient en effet depuis longtemps sur le patrimoine
forestier mis en coupe réglée pour les besoins du chauffage, de la
cueillette et du pâturage. Chaque été éclataient des incendies de
forêt, certains gigantesques. Or, beaucoup d'entre eux étaient
provoqués par la négligence des bergers, voire même délibérément
allumés. A la fin de l'été, lorsque les ressources fourragères
devenaient très faibles, les pâtres pouvaient ainsi favoriser une repousse
rapide de petites feuilles et sauver leurs troupeaux tout en
compromettant très sérieusement l'avenir. En outre, d'autres intentions
venaient, peut-être, s'ajouter à cette recherche. Montchicourt note
l'aspect contagieux des incendies : « quand un foyer s'allume, une
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 17

véritable contagion tend à s'emparer des pâtres qui l'aperçoivent.


A la fumée enveloppant le Serdj, répondent d'autres fumées au
Bargou, à la Kessera... » Ainsi périrent 10 000 ha de forêt en 1902
autour de la Kessera. Montchicourt observe 100 foyers allumés
autour de Sodga en 1900. Nul doute que cette contagion du feu ne
traduisît l'énervement, le désarroi, l'hostilité. Pour contrôler ces
périmètres d'accès difficiles, l'administration plaça dans chaque bordj
(de véritables petites forteresses) un personnel symbolique de 5 à
10 gardes. Au milieu des gens de la Kessera, dans un climat
favorable (11) , leur œuvre s'imposa et la forêt fut reconstituée. Tapissant
les pentes qui entourent la haute table karstique, composée de
boisements clairs d'oliviers, de chênes-verts et de pins d'Alep, peuplée
de sangliers, c'est actuellement une des plus importantes forêts du
centre tunisien. Par contre, dans le Serdj et surtout dans le Bargou,
les forestiers se heurtèrent à une population hostile; ils sombrèrent
dans le jeu classique des tournées symboliques et des bakchichs. Ici,
les incendies provoqués sévissaient encore entre les deux guerres
et la dévastation ne fut enrayée qu'après l'Indépendance.
b) Dans les Plaines, la colonisation agricole.
J. Poncet a suffisamment décrit l'extension de la colonisation,
ici comme dans le reste de la Tunisie, pour qu'il ne soit pas utile de
revenir longuement sur cet important problème (12). Dans la Plaine
de Siliana, la colonisation officielle apparut dès 1899 en exploitant
des terrains domaniaux. Elle s'étendit surtout entre les deux guerres
Sous l'impulsion notamment des frères Raffin, remarquables
agriculteurs, la plaine drainée par le Siliana et le Massouge devint un
des terroirs réputés du Haut Tell. Dans de belles fermes, souvent
de plusieurs centaines d'ha, on cultivait le blé tendre (sur les limons
rouges) auquel s'ajoutaient des périmètres plus ou moins étendus
d'oliviers (sur les terrasses). Au total, quelque 22 % des terres
cultivables de la circonscription de Siliana (d'après Poncet) et
beaucoup plus si on ne compte que les meilleures terres de la
Plaine. A l'est du Serdj, la Plaine d'Ousseltia, dans sa partie sud
notamment, s'imposa après la première guerre mondiale comme « le
plus gros noyau de fermes françaises au sud de la Dorsale : une

111) Les gens de la Kessera furent parmi les premiers à se rallier à la France
dans la région. Au contraire, l'hostilité initiale des habitants du Bargou fut
probablement renforcée par le captage des eaux.
(12) Poncet (J.) : La colonisation et l'agriculture européennes en Tunisie,
Paris, 19S1.
Poncet (J.) : Paysages et problèmes ruraux en Tunisie. Paris, 1962.
18 A. FREMONT

quarantaine de fermes de 3 à 400 ha chacune » (J. Poncet) . Elles se


livraient surtout à la céréaliculture sèche.
Ainsi la colonisation agricole, en quelques décennies, transforme-
t-elle très profondement l'organisation régionale de l'espace. Par des
appropriations foncières de type varié, elle s'installe dans les
terrains de parcours des nomades et des semi-nomades. Elle défriche la
steppe, elle défonce les croûtes calcaires, elle creuse des puits et
dresse des éoliennes. Des routes, ou tout au moins de bonnes pistes,
relient les fermes isolées au monde extérieur vers lequel s'écoulent
les produits. Une vie de relation se crée autour des « villages » de
Siliana et d'Ousseltia, nouveaux centres de la vie régionale. Le long
des rues au tracé géométrique s'alignent les maisons des petits
fonctionnaires, des commerçants, l'école, la poste, le silo, les ateliers
de réparation du matériel agricole, le guichet de banque, les cafés à
l'ombre d'une double rangée de scurus... (Ousseltia). Une civilisation
en a écarté une autre, les tracteurs (100 autour d'Ousseltia sans
compter les moissonneuses-batteuses) ont repoussé les pasteurs vers
les steppes les plus sèches des sols rmel et des hauts glacis. Enfin, là
où n'existaient que des marchés éphémères, symboles de régions
encore inorganiques, des villages de relation se sont dressés,
nouveaux pôles d'attraction régionaux.
Cependant, les nouveaux systèmes agricoles restent fort peu
intensifs. A l'exception de quelques belles fermes, comme celles
des frères Raffin dans la Plaine de Siliana, les colons adoptent la
céréaliculture extensive (avec des rendements de l'ordre de 10 qx
par ha) en essayant surtout de tirer bénéfice de la motorisation et
des surfaces importantes dont ils disposent (la plupart des fermes
ont quelques centaines d'ha). Ainsi exploitent-ils et occupent-ils sans
vraiment intensifier. Comme le note J. Poncet, le contraste ne
manque pas d'être saisissant avec la colonisation romaine qui, dans
cette même région, sur les piémonts comme dans les plaines, effectua
un important travail d'infrastructure (cadastration serrée,
reboisement, larges plantations d'oliviers, irrigation). Les nombreuses
ruines, les photographies aériennes en témoignent encore. Mais rien
de tel, sauf exception, pendant la période française. Le champ de
céréales remplace les parcours de la steppe livrant un sol dénudé
par les labours des tracteurs aux attaques de l'érosion.
En outre, la colonisation de ces plaines particulièrement éloignées
des grands centres urbains peut-être considérée comme «
marginale », à tous les sens du terme, exagérant encore les défauts clas-
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 19

siques du mouvement. Siliana et surtout Ousseltia se trouvent, en


effet, à la limite sud de la grande poussée colonisatrice dans une
position et avec des types humains assez analogues à ceux de la
partie méridionale des Hautes Plaines constantinoises en Algérie (13) .
Là se sont avancés les derniers venus, les plus pauvres, les plus
médiocres, vivant plusieurs décennies dans l'inconfort (ni eau
courante, ni électricité...) et travaillant un milieu naturel
particulièrement ingrat, le geste lourd, le visage hirsute, le verbe âpre, la
silhouette de plus en plus confondue avec celle des bédouins, leurs
voisins. Ou bien, personnages tout autres, arrivèrent sans s'installer
de grands propriétaires absentéistes. Filant avec leurs voitures entre
leurs riches fermes du Nord, leurs villas de la Goulette ou du Kram
et leurs domaines du Sud, ils ne venaient ici que pour les labours
et pour les moissons, et plus encore, les dimanches d'automne, pour
la chasse. Pour le plaisir ou pour le profit, cette marche méridionale
de la colonisation resta, de toute façon, sous-exploitée.

2. — L'indépendance et la décolonisation.

En 1956, la Tunisie devint indépendante. Auparavant, la région


de Serdj et du Bargou avait été un des hauts lieux de la rébellion
fellagha. A échelle réduite, les montagnes du centre de la Dorsale
appartiennent au même type morphologique et humain que l'Aurès,
la Kabylie des Babors et du Djurdjura, le Rif, ces foyers des grandes
dissidences. Dans le massif du Bargou, quelque 400 combattants
trouvèren un terrain d'appui remarquable : des replis dans un djebel
escarpé, broussailleux, barré de kerfs, percé de grottes karstiques,
véritable forteresse naturelle; des vues plongeantes sur la route
Tunis-Maktar par Robaâ et Siliana; l'appui des gens de la vallée du
Bargou hostiles depuis 1881 à la présence française, l'eau pour le
poisson (14). L'armée française tenta de débloquer le secteur en
améliorant la piste de la Dridja au nord du Djebel. En fait, la région

(13) Fremont (A.) : La région d'Ain Mlila dans les Hautes Plaines
Constantinoises, Méditerranée, 1962, n° 2.
(14) Selon la célèbre formule de Mao Tsé Toung. Ici, la géographie rejoint
l'histoire. L'attitude très différente à l'égard de la colonisation des deux
communautés montagnardes de la Kessera et du Bargou manifeste leur particularisme
profond. Les hommes du Bargou, hostiles dès l'origine, sous l'influence notamment
de Si Kaddour, chef de la confrérie religieuse des Quadria, puis exaspérés par
les problèmes locaux de l'utilisation de l'eau et des forêts. Les gens de la Kessera,
ralliés de la première heure, pépinière de tirailleurs pour l'armée française.
20 A. FREMONT

demeura toujours hostile. Maintenant, au centre de la vallée du


Bargou, un seul monument au milieu des jardins irrigués : celui des
moujahidines tombés au combat.
Ici comme ailleurs, les colons quittèrent petit à petit la région,
une vague de départs suivant chaque crise. Mais ce n'est qu'en mai
1964 que le gouvernement tunisien décréta l'expropriation de tous
les biens étrangers et que partirent les derniers colons. Leurs terres
furent confiées à l'Office des Terres Domaniales (O.T.D.).
Actuellement, seul, un mécanicien tchécoslovaque reste l'ultime témoin d'une
époque révolue mais non effacée. En dehors d'une poignée de
coopérants (4 ou 5 instituteurs français à Ousseltia et à Siliana,
quelques experts italiens de passage à la ferme F.A.O. d'Ousseltia) ,
des cadres tunisiens ont pris en mains la direction administrative et
économique de la région. Symboles d'une autre vie, les scurus
d'Ousseltia ont été abattus, livrant la grand'rue au dur soleil de la
steppe. De nouveaux arbres ont été plantés. Mais leur ombre
n'apportera la fraîcheur que dans plusieurs années. La colonisation et la
décolonisation laissent un lourd héritage.

3. — L'explosion démographique, la sédentarisation.

Parallèlement à tous ces traumatismes historiques, s'est


développée, en effet, une vague de fond plus importante encore : la
pression démographique. On ne dispose pas de chiffres pour comparer
la population de la région au début du siècle et maintenant. Au
moins doit-on noter que les gouvernorats du Kef et de Kairouan
enregistrent en 1965 des taux de natalité de 45 et de 50 p. mille,
face à une mortalité probable de 15-20 p. mille. La population
augmente donc de quelque 3 % par an. Pour incertains qu'ils soient,
les chiffres des recensements ou évaluations de 1956, 1961 et 1966
enregistrent dans tous les cheikhats une forte progression, sauf dans
celui d'Ousseltia entre 1956 et 1961 (départ des colons) et dans le
Bargou entre 1961 et 1966. Ainsi aboutit-on à de fortes densités de
population, densités d'autant plus inquiétantes que le milieu est
ingrat, et qu'une grande partie des surfaces est à peine utilisable
pour l'exploitation agricole.
De ces chiffres, il ne faut pas attendre une trop grande précision.
Au moins livrent-ils quelques ordres de grandeurs : une tendance
générale à l'accroissement de la population, en dépit de l'émigration;
DANS LA REGION DU DJEBEL SERDJ 21

des densités toupours supérieures à 30 habitants au km2 dans les


plaines et dans les piémonts, parfois même des chiffres proches de
50 (Ousseltia, Sidi Marchett); enfin, des densités encore fortes dans
les massifs montagneux (Serdj : 19; Bargou : 29) .

Tableau I
Population des cheikhats
(source : statistiques officielles)

Population Densité
Délégation Cheikhat
1956 1961 1966

Siliana Massouj 3178 3686 3586 30


El Alaouana 5863 6801 9364 36
El Arab 3673 4260 4564 31
Sidi Mansour 3427 3975 4133 41
Sidi Saïd 3927 4555 4451 19
Sidi Marchet 4198 4870 4800 50
Sidi Hamada 1867 2167 2046 30
Bargou 2138 2480 2041 29
Maktar Kessera 3089 3583 3597 —
Mansoura 2510 2912 3830 -
Ousseltia Ousseltia 4601 4400 6627 45
Maarouf 2815 4100 4084 21
Djebel Serdj 4694 4795 6432 19

La sédentarisation des nomades et des semi-nomades, phénomène


classique, a suivi ou accompagné ces transformations historiques et
démographiques. Tout, en effet, depuis un demi-siècle, contribue à
diminuer la surface des parcours traditionnels : la surcharge
démographique qui tend à augmenter les labours traditionnels, le contrôle
de plus en plus serré des massifs forestiers dans les djebels, mais
aussi et surtout l'extension des terres de colonisation. Ainsi,
l'économie traditionnelle des pasteurs n'étant plus viable, ceux-ci se sont-
ils fixés, le plus souvent dans la misère. Le phénomène apparaît
d'ailleurs avec une plus grande netteté à l'est qu'à l'ouest. A l'ouest,
en effet, vers Siliana, sur des espaces ouverts où les fractions dispo-
22 A. FREMONT

sent de quelques terres vaines à côté des chaumes, on rencontre


encore d'assez nombreuses tentes isolées, les unes venues de
l'extérieur, les autres descendant des villages de piémont. A l'est, au
contraire, dans la Plaine d'Ousseltia, les Zlass ont été littéralement pris
au piège entre la couronne des djebels et le bouchon des fermes de
colonisation qui occupèrent totalement les meilleures terres de la
partie sud de la Plaine, la seule à , être largement ouverte vers
l'extérieur. Aussi durent-ils s'installer dans la partie nord de la
Plaine, celle du Maarouf, la plus fragmentée du point de vue
morphologique, la plus disséquée par l'érosion, là où dominent les sols
rmel, les garaets et les ravines. Ils ont installé leurs pauvres gourbis,
héritiers de campements devenus misérables (15) , auprès des sifs
gréseux de l'es Stouh et du Satour bou Krobsa ainsi qu'à proximité
de l'Oued Maarouf. Ainsi disposent-ils d'abreuvoirs ou de puits qui
profitent des nappes de l'Oligocène, et, d'épaisses haies de cactus
(hendi), la meilleure plante à pousser sur ces pauvres sols. De façon
de plus en plus fugitive, l'apparition d'un cavalier Zlass ou la
mélopée des flûtes et des tambourins évoquent encore le temps d'une
steppe pastorale. Mais ces images du passé, cependant proche, ne
doivent pas masquer la réalité quotidienne : la quête de l'eau, le
manque de terre, les femmes courbées sous les amphores et les
hommes accablés sous le poids d'une oisivité plus lourde que le
travail.

III. — LES FELLAHS ET LEURS PROBLEMES

Après les bouleversements du dernier demi-siècle, dépassant


tous les vieux particularismes, s'est imposée peu à peu une
stratification sociale dont les clivages soigneusement voilés donnent la mesure
des vrais problèmes. La presque totalité de la population est
composée de paysans, de fellahs, comme l'atteste le tableau ci-dessous.
Ainsi, à côté d'un millier de petits commerçants et fonctionnaires,
vivent quelque 20 000 fellahs. Ceux-ci ne constituent pas une société
homogène.

(15) On rencontre encore, de manière exceptionnelle, quelques campements


misérables à proximité du Maarouf. Les chevaux et les chameaux ont presque
disparu.
DANS LA REGION DU DJEBEL SERDJ 23

Tableau II

U.R.D.
(Unité Régionale de Siliana Robâa
Ouled Yahia Ousseltia
développement)
Evaluations 1962
Population active 11700 6000
dont Professions libérales 24 15
Commerçants 520 190
Artisans 37 25
Fonctionnaires 107 25
Agriculteurs (environ) 11000 5700 5000
Source = Enquête de la SEDES, 1963.

1. — La masse des plus pauvres.

Combien de fellahs vivent à la limite du minimum vital ?


L'enquête sur le terrain est restée beaucoup trop brève pour que l'on
puisse répondre à cette question, cependant fondamentale. Au moins
peut-on apporter quelques éléments d'appréciation.
Dans un pays fort pauvre, le minimum vital doit d'abord intégrer
les besoins élémentaires de consommation alimentaire. Dans la
Plaine d'Ousseltia, compte tenu des habitudes locales, ceux-ci peuvent
nécessiter pour une famille de 7 personnes et par an : 12 qx de blé
dur, 3 qx d'orge, 3 qx de blé tendre, 100 1 d'huile et une dizaine de
poules et leurs œufs, soit une dépense de l'ordre de 120 Dinars
(environ 1 200 F) . Comme on peut évaluer à 20 D par ha le revenu
agricole en culture sèche, on doit conclure qu'il faut un minimum
de 6 ha pour couvrir les besoins alimentaires d'une famille. Or,
d'autres dépenses viennent obligatoirement s'ajouter aux précédentes.
Notamment, l'extension de la scolarité crée des charges importantes
pour les ménages : petit matériel scolaire, pension des enfants dans
les collèges et les lycées, et surtout vêtements neufs (les émouvants
tabliers bleus de la scolarisation qui fleurissent au moins d'octobre
dans les plaines comme dans le djebel...). La surface moyenne qui
assure un maigre minimum vital doit donc être de l'ordre de 7 ou
8 ha de culture sèche.
24 A. FREMONT

Beaucoup de fellahs ne disposent même pas de ces quelques


parcelles. Ainsi, en 1962, dans la Délégation d'Ousseltia, sur 2 300
agriculteurs exploitants, 923 ont moins de 10 ha et 413 moins de 5 ha...
Ceux qui n'ont rien ne se trouvent pas compris dans ces chiffres !
A la même date, dans la Délégation de Siliana, sur 11 000 fellahs
actifs, 1 352 doivent être employés sur les chantiers de travail et
2 250 rester inemployés; dans l'U.R.D. de Robaâ, on compte 1 500
travailleurs des chantiers ou « imployés » sur 5 000 actifs agricoles
et la proportion semble plus forte encore à la Kessera et à Mansoura
avec 1 800 chômeurs (employés sur les chantiers ou non) sur une
population active d'un peu plus de 3 000 personnes. Aussi ne semble-
t-il pas exagérer d'affirmer qu'une forte proportion de la population
vit aux limites du minimum vital : le tiers dans les cas les plus
favorables (Siliana), la moitié ou plus dans les régions les plus
déshéritées (Ousseltia, et surtout la Kessera, Mansoura).
Car l'ouverture des chantiers de travail (16) ne fut que le
palliatif d'un moment. Certes, ils firent œuvre utile, ici comme
ailleurs. Si l'efficacité de nombreuses « tabias » (levées de terre) sur
les glacis proches de l'horizontale du centre de la Plaine d'Ousseltia
peut être contestée, par contre les travaux entrepris dans les collines
gréseuses ou sableuses d'Henchir Bez à Ras el Ma (sud du Bargou)
et dans le bassin de l'Oued Dhekikira (est de la Plaine d'Ousseltia)
apportent une contribution à la lutte contre l'érosion , des versants
les plus menacés. Mais ces chantiers fermèrent après quelques années.
Pour participer aux derniers, des hommes parcoururent à pied
plusieurs dizaines de kms chaque jour.
Pour dire vrai, l'ouverture de quelques chantiers secourus par
une aide extérieure (surtout américaine) ne pouvait pas permettre
de résoudre un problème aussi grave : l'existence d'une marge
importante, et de plus en plus importante avec la croissance
démographique, de paysanss sans terre ou aux terres insuffisantes par la
surface ou par la qualité... Ici, le sous-développement s'exprime par
les pauvres gourbis agglomérés auprès de Siliana, de Robâa et
d'Ousseltia, par ceux des Zlass sédentarisés sur les plus pauvres
sols rmel de la Plaine d'Ousseltia dans les maigres pacages dédaignés
par les fermes de colonisation... Les surfaces trop réduites des

(16) Sur cet important problème, voir notamment : Cote (M.) , la


conservation des sols et des eaux en Tunisie, Méditerranée, juillet-septembre 1964,
pp. 219-242.
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 25

plus pauvres se trouvent généralement sur les plus médiocres terroirs.


Le sous-développement se manifeste aussi par la misère des vête-,
ments (la même kachabia, par tous les temps, plusieurs été et
plusieurs hivers...), par l'extrême frugalité de l'alimentation et par des
sentiments qui hésitent encore entre la colère et la résignation.
Dans les écoles, les instituteurs composent chaque midi pour les
enfants des repas avec un crédit de 50 millis par tête (soit environ
50 centimes, 25 versés par l'Etat, 25 par la famille, l'Etat prenant
entièrement à sa charge les plus pauvres!). De l'avis unanime, ces
cantines apportent à beaucoup d'enfants une nourriture supérieure
à ce qu'ils trouveraient dans leur famille. Voici, à titre d'exemple,
les achats réalisés pour 2 repas pris au hasard dans une école du
Djebel Ousselat.

Tableau III
Ecole du Djebel Ousselat. Effectifs : 25 enfants

Quantités totales achetées le 24 avril 27 avril 1967

Pâtes 2kgs
Lait en poudre (aide U.S.) 0,750 0,750 kgs
Viande (2 fois par mois) 0,900
Oeufs (2 fois par mois)
Pois chiche 0,300 0,250
Févettes 0,300 0,400
Huile 0,500 0,500
Pain 3,125 3,125
Oignons 0,500 0,500
Pommes de terre 0,500 1,500
Confiture 0,400 0,400
Tomates 0,250 0,250
Piment 0,500 0,500
Sucre 0,400 0,400
Pétrole 1,500 1,5001.
Sel 0,200 0,200
Savon 0,050 0,050
26 A. FREMONT

Le lait en poudre (offert en supplément par le gouvernement


grâce à l'aide américaine), la confiture, la viande et les œufs (2 fois
par mois !) peuvent être considérés comme autant de luxes par
rapport à l'ordinaire des menus domestiques.
Perché au-dessus de sa cluse qu'ombrent des oliviers noueux,
le vieux village de Mansoura donne la mesure de la misère de ces
hommes sans emploi et sans ressource. L'extension des terres de
colonisation au sud de la Plaine d'Ousseltia a privé cette « blidet »
(petite ville) du piémont oriental de la Kessera de ses meilleures
terres à céréales et de ses parcours d'hiver. En outre, la mise en
defens récente de la plus grande partie du djebel la coupe des
pacages de son arrière pays montagneux. Le terroir se réduit donc
aux champs de céréales du haut glacis et aux jardins inondables de
l'Oued er Romane. L'irrégularité de l'Oued et de la source de Lalla
Kounia (en outre, dangeureusement malsaine) compromet toutes
les tentatives d'extension de l'irrigation. Or, ces ressources limitées
doivent assurer la subsistance d'une population en pleine croissance :
2 500 habitants en 1954, 2 900 en 1962, probablement près de 3 500
en 1968. A l'exception de 7 commerçants, d'un receveur des P.T.T.,
de 2 gardes-forestiers et de 4 instituteurs, tous sont fellahs. Un seul
possède une centaine d'ha; beaucoup n'ont rien, la plupart entre 5 et
10 ha. Ici, une voiture, l'électricité, un puits bien alimenté semblent
des rêves lointains. Seuls, une vingtaine de postes à transistors et
les déplacements au soukh de Maktar (le lundi, 25 km dont 20 en
autocar) ou d'Ousseltia (le samedi, 12 km à dos de bourricot) assurent
la liaison avec le monde extérieur. Les jours ordinaires, dans les petits
cafés du village, on joue aux cartes pour tuer le temps en oubliant
l'oisiveté forcée. La voix des plus jeunes gronde lorsqu'ils parlent
des terres perdues. Le vieux M., sage de la révolte ou de la
résignation, on ne sait, remplace un repas, lorsqu'il le faut, par un quart
de cigarette et un doigt de thé à la menthe... « Tu vois, mon ami,
quand il n'y a plus rien à manger, tu prends le thé et une cigarette,
puis tu fais la sieste... C'est comme le paradis... ».

2. — Les ouvriers agricoles permanents.

Les fermes européennes et les grandes exploitations de tunisiens


employaient naturellement un nombre important de travailleurs
salariés permanents, une dizaine, parfois plus, par domaine. En
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 27

1962, les statistiques relèvent la présence de 14 exploitations privées


de plus de 100 ha dans 1'U.R.D. de Robaâ, de 25 exploitations du
même type dans l'U.R.D. de Siliana et de 81 dans l'U.R.D. d'Ousseltia.
La moitié environ de ces fermes (42 à Ousseltia) étaient des fermes
de colons, abandonnées ou non. Avant leur départ, il y a une dizaine
d'années, les colons payaient les ouvriers permanents qualifiés 4 F
par jour et un peu moins les manœuvres et les saisonniers. Après
l'exode des Européens, qu'est devenue cette importante main-dœuvre
qui jouissait d'une situation relativement privilégiée par la stabilité
de l'emploi et par le niveau presque convenable des revenus ?
La plupart des fermes changèrent plusieurs fois de statut.
Toutes furent d'abord confiées à l'O.T.D. (Office des Terres
Domaniales) qui les administra par l'intermédiaire d'un directeur par
groupe de fermes (1 à Siliana, 1 à Ousseltia) et de gérants. Puis,
quelques domaines reçurent un statut particulier. Dans la Plaine
d'Ousseltia un groupe de 9 fermes (dont 3 importantes) devint, sur
2 000 ha, un centre expérimental de la F.A.O. L'Etat tunisien se
réserva trois exploitations au sud de la Plaine, l'une pour des
casernements de la Garde Nationale, les deux autres comme
résidences campagnardes du Président Bourguiba et du Secrétaire d'Etat
Bahi Ladgham. Le reste des exploitations, c'est-à-dire la très grande
majorité, passe progressivement depuis deux ans de l'O.T.D. au
statut coopératif. Dans un premier temps (stade « précoopératif »,
actuellement en cours à Ousseltia), un président et 6 adjoints, élus
par les coopérateurs et assistés d'un directeur, fonctionnaire de l'Etat,
prennent en charge un groupe de fermes. L'Etat maintient sa
surveillance sur la gestion. Mais dans un deuxième temps (stade
coopératif), les paysans doivent recevoir des titres de propriété, l'Etat
ne maintenant que son assistance technique par l'intermédiare du
directeur.
De la sorte, les autorités comptent sur une transformation
profonde des structures d'exploitation pour promouvoir le
développement régional. Depuis l'arrivée des colons, en effet, le secteur des
fermes européennes, relativement bien exploité, s'est toujours opposé
au secteur traditionnel qui n'évoluait guère et sur lequel vivait
cependant une masse croissante de fellahs très pauvres. L'opération
en cours ne se contente pas de transformer le secteur ex-colonial.
Elle doit réaliser la fusion des deux systèmes en groupant dans les
mêmes coopératives un noyau de fermes coloniales et des petits
exploitants (ou des fellahs sans terre). Ainsi, au sud-ouest du Bargou,
la coopérative d'El Morrouj (Aïn Zaccar) associe-t-elle depuis 1965
28 A. FREMONT

les 160 ha d'une vieille ferme de colonisation (installée depuis 1900)


et les terres de 119 fellahs voisins, 4 d'entre eux ayant plus de 100 ha
chacun, tous les autres 6 à 10 ha. Dans la Plaine d'Ousseltia, les
fellahs pauvres de la région et même 80 familles descendues du
Djebel Ousselat voisin adhérent aux nouvelles coopératives. Ainsi
celles-ci doivent-elles intégrer peu à peu l'ensemble de la population
paysanne.
Il ne semble pas qu'actuellement ces importantes mutations aient
porté leurs fruits. La plupart des observateurs jugent comme
franchement désastreuse la gestion des Terres Domaniales. Le passage
au statut coopératif n'apporte pour le moment que de timides
améliorations. A cela, deux causes principales.
En premier lieu, l'encadrement technique et de gestion des
fermes n'est pas satisfaisant, et il ne peut en être autrement. Quelque
fût le jugement porté sur leur œuvre économique, on devait
reconnaître aux colons de solides connaissances techniques. Certains,
notamment vers Siliana, étaient même de remarquables agriculteurs.
Pour les remplacer sur le terrain, les Terres Domaniales ou les
coopératives ont recours à trois types de personnes. Ou bien de petits
notables locaux, plus à l'aise dans les intrigues feutrées que dans
le maniement du tracteur, cas heureusement assez rare. Ou bien
d'anciens contremaîtres ou ouvriers des fermes, ayant une
connaissance pratique des terres et des techniques, mais sans bagage
théorique, tout particulièrement en matière de gestion, et comme tels
jugés peu sérieux par l'administration. Ou bien de jeunes moniteurs,
hâtivement formés en 2 ans, sortis de l'école à 17 ans, jetés pour
la première fois sur le terrain avec de grosses responsabilités,
imberbes et bien payés au milieu des fellahs hirsutes et pauvres, et
comme tels jugés peu sérieux par ceux-ci. Tel jeune directeur de
coopérative a 19 ans et gagne 80 D par mois...
Aussi, psychologiquement, la situation des ouvriers permanents
a-t-elle peu changé. Dans une large mesure, elle s'est même
détériorée. Là se trouve sans doute la cause la plus profonde des
difficultés actuelles.
Le départ des colons a substitué un patron à un autre patron.
Les premiers étaient souvent rudes, mais, en même temps,
compétents, entreprenants, très proches des fellahs dans les rapports
humains. Beaucoup, en dépit de bien des injustices, imposaient une
forme de respect. Cette nuance de respect se retrouve, dix ans
après, dans la bouche des anciens ouvriers qui désignent toujours
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 29

les domaines par le nom des colons : ferme Gaston Raffin, ferme
Georges Paul, ferme Gasq... Mantenant, coopérative ou terre
domaniale, le patron est un organisme anonyme et on attend que ses
représentants fassent leurs preuves pour leur accorder confiance.
La très grande majorité des fellahs n'ont pas compris qu'au sein des
coppératives ils pouvaient devenir eux-mêmes leurs propres maîtres.
Mais, sans être jamais clairement formulée, leur analyse ne manque
pas d'intérêt. Certains ouvriers agricoles s'inquiètent de l'afflux au
sein des nouvelles coopératives de la plèbe des paysans sans ressource.
Comment pourront-ils être intégrés sans dommage pour l'efficacité
économique ? D'autres ouvriers jugent avec méfiance l'arrivée dans
les coopératives de riches exploitants tunisiens, beaucoup membres
du Destour. L'intégration de ceux-ci ne sera-t-elle pas trop aisée
aux postes de responsabilités ? De lourdes ambiguïtés demeurent.
Ne crée-t-on pas des coopératives en l'absence de tout esprit
coopératif ?
En attendant, la situation matérielle des ouvriers permanents
se dégrade. Un ouvrier moyen gagne 442 millis par jour, un
occasionnel 385 m, un chauffeur de tracteur 680 m, un gérant 24 à 31 D par
mois. Les bergers passent un contrat pour la garde de 250 têtes.
Ils reçoivent 6 agnelles et 16 qx d'orge par an en plus de 4,442 D
par mois, soit au total un revenu d'environ 300 D par an. Ces salaires
sont théoriquement comparables à ceux de la période coloniale. En
fait, surtout depuis 3 ans, ils représentent une dégradation du niveau
de vie, puisqu'ils restent pratiquement constants alors que les prix
des articles courants augmentent de façon sensible. Enfin, à tort ou
à raison, beaucoup d'ouvriers se sentent menacés dans la sécurité
de leur emploi par la pression des paysans sans terre et par l'arrivée
à l'âge du travail des jeunes gens auxquels l'effort récent de
scolarisation a donné une qualification professionnelle. Certains constatent
qu'ils deviennent des sortes de sous-prolétaires.
Ainsi, ce vieil ouvrier d'une coopérative d'Ousseltia, ancien
tirailleur, ancien mineur de fer (en Lorraine), revenu au pays pour
être conducteur de tracteur : « J'ai gagné jusqu'à 80 000 F par mois;
là-bas, j'avais deux chemises... Maintenant, j'ai la même chemise
depuis trois ans, et il faut compter milli par milli pour acheter
l'huile... ».
Ou cet autre, plus jeune (27 ans), qui se dit mécanicien qualifié :
« On m'a répondu, des mécaniciens comme toi, il y en a beaucoup
et on n'a pas de travail pour tous. Tu garderas et répareras la pompe
30 A. FREMONT

qui tire l'eau de l'oued... ». Et ainsi passe-t-il ses jours et ses nuits
dans une petite cabane près de l'Oued el Graoua où les troupeaux
viennent boire.

3. — Des koulaks tunisiens ?

Une minorité, cependant, échappe à cette situation largement


défavorable. En effet, même en agriculture sèche, la grande ou la
moyenne exploitation, avec peu de moyens et peu de charges, assure
des revenus convenables, comme le montre l'évaluation ci-dessous :
Les statistiques récentes ne permettent pas de dénombrer les
grands et les moyens exploitants qui ne sont pas intégrés aux
coopératives. Il est certain que leur effectif n'est pas négligeable. A
proximité immédiate d'Ousseltia, par exemple, on compte encore
actuellement 4 très grandes exploitations tunisiennes (300, 200, 100 et 60 ha
environ). Indépendamment des exploitations de plus de 100 ha (la
plupart appartenant à des colons), les statistiques de 1962
dénombraient 489 exploitants de 20 à 50 ha et 134 de 50 à 100 ha (sur un
total de 2 300) . La plupart sont restés indépendants.
Mais ce qui permet de réaliser quelques profits, mieux encore
que la grande exploitation ou associé à celle-ci, c'est le cumul de
plusieurs fonctions. Une telle structure d'activité semble
caractéristique d'une société de pays sous-développé où, dans des cadres
professionnels encore mal fixés, le même individu peut jouer plusieurs
rôles s'il dispose de quelques avantages (de fortune, d'habilité,
d'intelligence, d'influence politique...). Aucune statistique ne permet
évidemment d'étayer cette analyse. Au moins peut-on citer, parmi
d'autres, les cinq cas suivant qui montrent la variété de ces situations,
lesquelles peuvent se situer à des niveaux sociaux fort variés :
1. Un petit fellah de la Plaine d'Ousseltia. En apparence, rien
ne le distingue des autres, si ce n'est peut-être son regard vif, brillant
d'habilité et d'intelligence. Il dispose d'une exploitation de quelques
ha à la limite d'un grand domaine. De cette position, il tire le meilleur
parti. Du domaine (passé à la F.A.O.), il est un des gardiens (payé
15 D par mois, salaire d'un homme de confiance) . Sur ses quelques ha
de mauvaise terre, il fait des cultures d'orge et de blé, il a planté
quelques oliviers et figuiers de barbarie, il nourrit 3 vaches et une
dizaine de moutons et entretien plusieurs ruches. Grâce à l'eau appor-
DANS LA REGION DU DJEBEL SERDJ 31

Tableau IV
Esquisse de comptabilité agricole
d'une exploitation de 40 ha dans la Plaine d'Ousseltia
Surfaces Totale 40 ha Cheptel
Parcours 15 Brebis adultes 30
Cultures 25 Autres moutons 20
Blé dur 12 Vache 1
Orge 4 Cheval 1
Blé tendre 4 Bourricots 2
Jachère 5 Poules 10
Oliviers 20 pieds
Produit brut Total Par ha
Blé dur ( 1 2 ha, 9 qx par ha, 5 D. le q.) 540 D.
Blé tendre (4 ha, 9 qx par ha, 4,5 D. le q.) 162
Orge (4 ha, 10 qx par ha, 4 D. le q.) 160
Olives (environ 1 00 1. d'huile à 0,3 D.) 30
Agneaux (10 gardés, 20 vendus à 8 D.) 160
Brebis de réforme (4 vendues à 8 D.) 32
Veau (1 vendu à 10 mois) 25
Poules (environ) 4
1113 27,82
Charges réelles
Semences Blé dur (1,2 q. par ha) 72 D
B. tendre (1 q. par ha) 18
Orge (0,8 q. par ha) 13
TÔT 103
Matériel (25 Journées de tracteur à 3 D.) 75
Main d'oeuvre (1 ouvrier permanent) 108
Divers 20
3ÔT 7,65
Charges calculées
Travail familial 300
Intérêts du capital d'exploitation évalué à
Terres (40 ha à 50 D.) 2000 D
Matériel 16
Cheptel 604
2610
soit, à 6 % 137
437 10,92
Revenu agricole 807 20,17
Revenu net 370 9,25
N. B. — Ce calcul est donné à titre indicatif. En fait, les rendements varient
dans des proportions considérables, parfois inférieurs à 5 quint, par ha (les
revenus deviennent alors très faibles ou nuls), le plus souvent voisins de 10 quint,
(cas ci-dessus), exceptionnellement de l'ordre de 20 quint. (1962). La possibilité
de constituer des réserves joue donc un rôle très important, ce qui est encore
favorable aux grands exploitants.
32 A. FREMONT

tée par les citernes du domaine, il cultive un minuscule jardin où


poussent tomates et poivrons. Sa femme tisse et file. Elle fabrique
chaque année plusieurs couvertures et kachabias (prix de vente
d'une kachabia : 8, 10 D) . Nul doute que les revenus de cette
famille modeste dépassent largement ceux du minimum vital. Leur
petite maison se distingue des gourbis par des murs en maçonnerie
soigneusement crépis et par un toit de tôle ondulé. Cependant,
auprès d'eux vivent leurs deux filles et leurs maris, l'un employé
à la F.A.O., l'autre chômeur (chauffeur de camion sans travail).
Les trois plus jeunes garçons vont à l'école, l'un au lycée de Haffouz
où il prépare le « baccauréat ■».
2. Le cheikh d'une decherat de la montagne. Il semble avoir
habilement tiré parti pour lui-même des fonctions administratives
qui lui ont été confiées (le cheikh fait fonction de maire; il est nommé
par l'administration et contrôlé sur place par la cellule du Destour).
Celui-ci, petit fellah parmi les autres à l'origine, a monté une des
épiceries du village et il est en outre préposé aux P.T.T. Les
grondements de la rumeur publique l'on écarté des affaires de l'école
(où il voulait s'occuper de la cantine) et de la distribution de vivres
aux pauvres. Jadis, la pratique du « bakchich » aurait expliqué ses
succès. Il ne le semble plus maintenant. Mais si le « bakchich » a
disparu, la fonction de petit notable demeure et elle assure toujours
à celui que la détient une position de force, dans un village isolé,
par le contrôle combiné de l'administration et du commerce de
distribution. Quelques-uns en abusent.
3. Un technicien agricole de la Plaine d'Ousseltia. Il est employé
comme fonctionnaire (avec un salaire mensuel de 35 D) . En outre,
membre d'une grande famille zlass du Kairouanais et de la Plaine,
il dirige une exploitation d'une cinquantaine d'ha où travaille un
ouvrier permanent. A l'image des anciens colons, il ne se rend sur
cette exploitation qu'au moment des principaux travaux (semailles,
récoltes, ventes de bétail).
4. Un notaire, en même temps propriétaire foncier et commerçant.
Type du grand notable traditionnel en voie d'adaptation à la nouvelle
économie. Ce représentant d'une riche famille zlass qui a fait ses
études au célèbre collège Sadiki de Tunis est écouté avec respect
dans toute la région d'Ousseltia. Grand, sec, le regard fier, le verbe
rare et ouaté, hautain ou grinçant d'humour, il reçoit avec une noble
simplicité au milieu de l'agitation des enfants, des femmes et des
filles. Ses fils vont au lycée de Kairouan. L'un d'eux est maintenant
Délégué (sous préfet).
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 33

5. Un gros commerçant, membre de la cellule Destour, en même


temps propriétaire foncier (il ne fait pas de labours; il plante des
oliviers) . Il est avec le Délégué et le Directeur des écoles l'un des trois
personnages les plus importants de la petite ville. Leur promenade,
sereine et presque compassée dans la fraîcheur du soir dont profite
aussi une foule d'adolescents agités, s'identifie à toutes les
ambiguïtés d'une société en pleine mutation.
Le tableau actuel de la société rurale de Siliana et d'Ousseltia
apparaît bien sombre. La masse des fellahs ne dispose, en effet, que
de ressources limitées avec des espoirs très faibles de promotion.
Une minorité seulement (des koulaks tunisiens ?) bénéficie de
revenus acceptables ou accumule quelques profits. L'action de ces
gens pourrait être jugée très positive si leur esprit d'entreprise
favorisait le développement de la région, aboutissant notamment à
l'extension des cultures intensives et à l'augmentation des produits
bruts par ha. Mais, à quelques exceptions près, telle n'est pas
l'ambition des privilégiés de tous les niveaux dans cette région de tradition
extensive et de structures semi-féodales. Ici, pour tirer profit, il faut
être habile plus qu'entreprenant, notable ou commerçant plutôt que
paysan. C'est un lourd héritage.

IV. — LE NÉCESSAIRE DÉVELOPPEMENT RÉGIONAL


ET L'UTILISATION DE L'ESPACE

Actuellement, en dépit des bouleversements des cinquante


dernières années, les structures sociales ont à peine changé. Elles
unissent toujours, en des liens complexes, une minorité de notables et
une masse de sujets plus ou moins lointains et plus ou moins démunis.
Cette situation, cependant, ne saurait se perpétuer encore longtemps.
En effet, la scolarisation de plus en plus complète (et géographique-
ment étendue aux secteurs les plus isolés) réalise avec rapidité la
promotion intellectuelle des jeunes. En outre, devant l'importance
de la poussée démographique, le développement régional s'impose
comme une nécessité. En dehors de la région, les perspectives
d'emplois offertes par les grandes villes tunisiennes restent limitées.
C'est donc dans la région même qu'il faut trouver les ressources
nécessaires à la subsistance des hommes, et, si possible, à leur pro-
34 A. FREMONT

motion économique. Or, comme presque partout ailleurs dans la


Tunisie intérieure, ce secteur du centre de la Dorsale ne dispose
que des ressources agricoles. Il faut donc les augmenter en
intensifiant l'utilisation du sol. Le problème n'est pas facile. Déjà,
cependant, en dépit de multiples contradictions à surmonter, quelques
éléments de réponse très positifs sont apportés. Ils commandent une
transformation profonde de l'organisation traditionnelle de l'espace.

1. — La montagne régénérée : l'exemple de la Vallée du Bargou.

Depuis longtemps, la dévastation par le pacage des espaces


forestiers, l'érosion dévastatrice des sols, l'isolement, les querelles
particularistes menaçaient l'équilibe économique des populations
des djebels. La montagne était-elle condamnée à l'abandon ? La
réussite de quelques réalisations permet d'affirmer au contraire que la
montagne peut être régénérée.
Les pouvoir publics tunisiens ont employé et emploient encore
des cohortes importantes de travailleurs (qui seraient autrement
chômeurs) à la préservation du patrimoine naturel. Des chantiers
de la D.R.S. ont aménagé en banquettes les versants menacés par
l'érosion des collines pliocenes entre la Plaine de Ras el Ma et le
Bargou. Surtout un important service de forestiers a été mis en
place autour des bordjs de la Kessera et du Bargou. Celui-ci emploie
2 agents techniques (études : collège moyen d'agriculture avec
spécialisation forestière), 1 cavalier et 80 gardes. Une partie du massif
a été mis en « deffens pastoral », notamment toutes les zones traitées
par la D.R.S. et quelques autres parcelles menacées (ainsi le bassin
supérieur de réception de la plupart des oueds). Partout, les gardes
doivent interdire les coupes de bois ou de broussailles, le
prélèvement de pierres et prévenir les incendies. Le service forestier ouvre
des chantiers pour tracer des pistes et des coupe-feux et pour réaliser
de nouvelles banquettes. Son action semble efficace. Les vieux
« bakchichs » ont disparu. Les incendies deviennent rares. La forêt se
reconstitue.
Ce travail cependant n'apporte aucune ressource nouvelle, si
ce n'est pas l'intermédiaire des salaires versés aux gardes. Par ses
contraintes, il limite même l'extension de l'économie pastorale. Mais,
dans la Vallée du Bargou, cette perte est compensée par le
développement d'une coopérative particulièrement dynamique.
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 35

La coopérative du Bargou, la première en date de toute la


Tunisie, fut créée en 1960. Elle groupe 365 chefs de famille des
decherats de la Vallée, 1 600 ha d'arbres fruitiers donc 600 en culture
irriguée. Depuis son premier exercice, elle n'a bénéficié d'aucun
apport provenant de l'ancien domaine colonial, d'aucune aide de
l'Etat, si ce n'est par le salaire d'un poste de directeur. Toujours
bénéficiaire, elle n'a pas cessé d'investir en distribuant aux coopé-
rateurs des salaires constants, comparables à ceux des autres unités
de production.
L'essentiel de la production de la coopérative porte sur les arbres
fruitiers, le plus souvent en culture irriguée, vieille tradition du
Bargou. Les techniques d'irrigation n'ont pas été bouleversées, mais
simplement améliorées. Elles mettent toujours en œuvre trois
procédés traditionnels :
1. L'utilisation de sources au flanc des djebels (par exemple,
Aïn el Rhba au-dessus de la decherat Bahirine). Un petit bassin,
fermé par une bonde, retient l'eau. Le bassin est ouvert deux fois
par jour pour irriguer des jardins sur des replats à flanc de djebel.
2. L'utilisation de l'eau de l'oued principal sur les basses
terrasses par des canaux de dérivation, procédé plus courant.
3. L'utilisation des débordements de l'oued principal, ceux-ci
étant provoqués par des barrages rudimentaires en pierres et
branchages.
Toutes ces techniques, pratiquées depuis longtemps, ne
nécessitaient aucun investissement. L'union des petits propriétaires en a
amélioré l'efficacité. L'irrigation est maintenant réalisée avec
régularité depuis l'amont jusqu'à l'aval, alors que jadis les querelles pour
l'eau faisait du Bargou un pays de « chicayas » où la Garde Nationale
devait souvent intervenir. On ne l'y rencontre plus maintenant.
Parmi les arbres fruitiers, très nombreux, cultivés dans le
Bargou, 4 surtout ont une grande importance économique : l'olivier et
l'amandier (en culture sèche), l'abricotier et surtout le pêcher (en
culture irriguée).
Les abricots sont vendus à une conserverie de Tunis. Mais la
coopérative participe au financement d'une nouvelle usine qui doit
être construite à Siliana. Pour valoriser sa production oléicole, elle
a installé une huilerie dans la Vallée même. Surtout, elle a fait
un gros efforts de commercialisation pour les pêches, sa production
la plus remarquable. Les pêches du Bargou («khoukh Bargou»)
sont en effet très cotées par leur qualité. Il s'agit, en outre, d'une
36 A. FREMONT

variété assez tardive (récolte à partir du 15 août) qui arrive sur le


marché lorsque les prix deviennent fermes. Enfin, la récolte s'éche-
lonnant de l'aval vers l'amont de la Vallée permet un
approvisionnement étalé sur plusieurs semaines. Les fruits sont triés et mis
en caisses à la coopérative. Une camionnette (et deux chauffeurs se
relayant) en assure l'expédition au Marché Central de Tunis où la
coopérative dispose d'un poste de vente.

Tableau V
Recensement des arbres fruitiers de la Coopérative du Bargou
(exercice 1965-1966)

Productifs Non productifs Nouvelles


plantations

Oliviers 27794 700


Pêchers 8912 488 84
Figuiers 2385 223 140
Abricotiers 2806 385 24
Grenadiers 690 25
Cognassiers 571 35
Pommiers 126 250
Noyers 5
Poiriers 3 600 144
Amandiers 122 5
Orangers 9 8
Pruniers 40

A cette production fruitière, la coopérative du Bargou ajoute


deux autres activités :
1. Des cultures légumières destinées essentiellement à la
consommation des coopérateurs. Celles-ci sont réalisées soit dans des
jardins travaillés en commun, soit sur des parcelles concédées à
des coopérateurs sous les arbres. Quelques excédents (tomates,
poivrons, oignons, courges...) sont commercialisés sur le marché de
Robaâ et de Tunis.
2. Un élevage de 1 000 brebis (siciliennes et croisées) et de 50
vaches dont la qualité doit être améliorée par des croisements avec
un taureau frison ou un zébu (acheté par la coopérative). Un essai
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 37

d'élevage industriel des volailles (1 couveuse, 1 éleveuse et 4 stations


de 600 poules) s'est soldé par un échec technique à cause des froids
hivernaux. Il pourrait être remplacé par des clapiers.
Après 8 années d'expérience, la coopérative du Bargou apparaît
comme une réussite exemplaire. Elle a bénéficié de conditions
naturelles privilégiées, d'une vieille tradition d'agriculture intensive et
de l'état d'esprit de ses adhérents, travailleurs acharnés, petits
propriétaires entreprenants, patriotes soudés depuis longtemps, en
dépit des chicayas, par de redoutables difficultés venues de l'extérieur.
Actuellement, les vieilles decherats en nids d'aigle se meurent. Mais
une vie nouvelle s'exprime dans la Vallée même, spécialement auprès
du petit centre de Saadia : là se trouvent le poste des Eaux, une
école (il y en a deux autres dans la Vallée), la poste, le bureau
modeste de la coopérative, une épicerie, le monument des moujahidines...
Déjà, l'exemple de la Vallée du Bargou fait tâche d'huile. La
coopérative doit s'étendre et, se scindant, donner naissance à 3 unités
distinctes : l'une dans la Vallée même, l'autre dans la Plaine de Sodga
(partie amont, plus sèche de la Vallée du Bargou), une troisième à
l'est de la plaine de Siliana dans le périmètre irrigué de l'Oued
Lakrmess où la coopérative recevra des terres et placera quelques-
uns de ses adhérents qui feront profiter les gens de la Plaine de leur
expérience. Enfin, dans la petite Plaine voisine de Ras el Ma, au
pied du Serdj, le mouvement coopératif doit s'élargir autour des
vieilles decherats de Sidi Hamada, de Zeriba et de Sidi Marchett.
La réussite du Bargou convainc les réticents. Les montagnards,
en dépit ou à cause de leur esprit d'indépendance et de leur
particularisme, créeront-ils les véritables coopératives ?

2. — Le développement des plaines : nouvelles cultures et


nouveaux VILLAGES.

L'installation des coopératives, comme on l'a montré


précédemment, n'a pas profondément modifié les structures sociales des
plaines. Mais, on doit cependant remarquer que, depuis
l'Indépendance, des éléments nouveaux sont peu à peu apparus dans la vie
de celles-ci. Ce que ces transformations préfigurent reste encore
assez confus. Néanmoins, le rôle des plaines dans la vie régionale se
révèle de plus en plus important.
38 A. FREMONT

1) Les activités agricoles ont été transformées. Faut-il rappeler


les deux activités traditionnelles : le semi-nomadisme pastoral
consacré surtout à l'élevage des moutons et la céréaliculture mécanisée
des colons ? L'une et l'autre se caractérisaient par la faiblesse de
leurs rendements (de 5 à 20 qx pour les céréales; 1 brebis pour 3-4 ha
de bon parcours). Ni l'une ni l'autre ne permettaient de faire face
aux besoins croissants d'une population en augmentation. En outre,
la denudation des sols (par la céréaliculture comme par l'activité
pastorale) compromettait de plus en plus gravement la sauvegarde
du patrimoine pédologique.
En dépit de redoutables difficultés, de nouvelles orientations
ont été prises, par les particuliers, par l'O.T.D. ou par les
coopératives.
Ainsi se sont développés de nouveaux périmètres irrigués.
Jadis, ceux-ci restaient limités à quelques jardins, plus ou moins
importants (tout au plus quelques ha), autour des plus belles fermes
de colonisation, tant dans la Plaine de Siliana (Gaston Raffin) que
dans celle d'Ousseltia (Georges Paul). Dans cette dernière, deux
nouveaux périmètres se sont développés, l'un à partir des sources
de Ksar Lemsa (75 ha), l'autre des puits d'Aïn Mestour (60 ha). De
petits fellahs y cultivent des légumes (tomates, poivrons, courges...)
et des arbres fruitiers (figuiers, abricotiers...). Mais la réalisation la
plus importante doit porter sur la Plaine de Siliana. Le barrage de
retenue de l'Oued Lakrmess est maintenant achevé. Il permettra, dans
prochaines années, l'irrigation de plusieurs milliers d'ha. Les travaux
d'équipement sont actuellement en cours, notamment à l'ouest de la
vieille zaouïa de Sidi Abd el Melek.
De même, l'agriculture sèche se transforme. Les projets du
gouvernement recommandent, à juste titre, une diminution des
surfaces céréalières au profit des parcours et de l'arboriculture. Celle-ci
progresse, en effet, avec une augmentation très sensible des
plantations d'amandiers et oliviers (au moins 50 % au cours des dernières
années). Un ha d'oliviers (avec 25 arbres par ha) demande deux fois
plus de travail qu'un ha de céréales et son produit brut est environ
deux fois supérieur. L'extension des plantations correspond donc à
une intensification réelle (17) . Par ailleurs, les coopératives semblent

(17) On aimerait donner quelques chiffres sur l'extension récente des


plantations. Mais ceux qui m'ont été fournis ne m'ont pas paru assez cohérents pour
être retenus. Au moins, peut-on affirmer la réalité de ce phénomène dans la
transformation du paysage des plaines.
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 39

utiliser les machines dont elles disposent avec plus de discernement,


en matière sociale, que les colons. Les labours sont toujours
effectués par les tracteurs qui assurent le meilleur travail du sol. Par
contre, en 1967, dans toute la Plaine d'Ousseltia, les moissons ont été
faites par des journaliers alors que les 24 moissonneuses-batteuses
du parc restaient inactives. L'opération ne semble pas absurde. La
récolte était mauvaise et, mieux que les puissantes machines, le lent
travail des milliers de bras à la faucille a évité le gaspillage. En outre,
cette opération a fourni un appoint de subsistance non négligeable
à plusieurs centaines de fellahs parmi les plus démunis. Les
coopératives les payèrent aux pièces à raison d'une gerbe sur 4 pour l'orge,
1 sur 7 pour le blé tendre et 1 sur 10 pour le blé dur. Ainsi des
cohortes colorées et bruyantes firent-elles, en quelques jours, le
travail des machines.
L'élevage, enfin, devrait prendre une place de plus en plus
importante dans l'économie des plaines. Les ovins l'emportent nettement
sur les bovins. Ainsi, les coopératives et l'O.T.D. dans la région
d'Ousseltia possèdent-ils quelque 3 000 moutons pour 150 bovins.
Mais il semble que dans ce secteur capital les novations, cependant
indispensables, progressent fort mal. Cependant, la ferme
expérimentale de la F.A.O., à Ousseltia, montre la voie des améliorations
nécessaires, à la fois modestes et efficaces. Le parcours ne doit pas
être considéré comme une terre morte, abandonnée à la dent des
troupeaux ou aux ravages de l'érosion. Faisant partie intégrante
d'un terroir travaillé, les parcours devraient être classés en trois
catégories . 1) certains mis en deffens, parce que trop dénudés et
exposés à l'érosion, notamment sur les pentes les plus fortes; là
devrait intervenir le reboisement (Pins d'Alep, Eucalyptus) ; 2)
d'autres laissés aux seuls pâturages, lorsqu'ils sont inaptes à porter des
cultures (pentes moyennes, sols rmel); 3) de nouvelles surfaces
fourragères, enfin, se substituer aux jachères, dans des assolements
faisant alterner les céréales avec des fourrages semés (ou
éventuellement des lentilles et des pois); on pourrait y adjoindre encore des
surfaces spécialement consacrées à la luzerne (de rendement pauvre
mais cependant réel sous ce climat) et au cactus inerme. En outre
tous les pâturages pourraient être améliorés par des façons culturales
intervenant après les sécheresses de l'été (grattage du sol au tiller)
et par le rationnement tournant pour éviter les surpâturages. En
employant ces méthodes simples, qui demandent peu de moyens et qui
ont été expérimentées pendant plusieurs années, la ferme F.A.O.
40 A. FREMONT

obtient sur des parcours à base de chiendent et d'armoise blanche


des résultats au moins deux fois supérieurs à ceux de ses voisins
(1 brebis pour 1,5 ha, contre 2 à 4 ha).
Ainsi les principes techniques du développement agricoles des
plaines semblent-ils assez clairs : remplacer la monoculture ou le
mono-élevage par une utilisation sélective du sol en fonction de ses
possibilités (périmètres irrigués, agriculture sèche, parcours,
reboisement); associer étroitement l'agriculture et l'élevage (par
l'intermédiaire d'assolements améliorés); intensifier l'élevage (par la
sélection, par la création de nouvelles ressources fourragères et par une
meilleure utilisation de celles qui existent). Il faut cependant bien
constater que ces principes ne sont encore que très partiellement
appliqués. En fait, deux conceptions restent étrangères l'une à l'autre,
celle des fellahs traditionnels et celle des jeunes techniciens. Un fellah
ne distingue-t-il pas avec une tristesse presque sans espoir « une
vache de pauvre » (mal nourrie et efflanquée) et « une vache de
ferme » (c'est-à-dire de coopérative, mieux nourrie et de belle
allure) ? A plus forte raison, le bétail de la F.A.O. semble-t-il
appartenir à un monde inaccessible. Les clivages sociaux rendent très
difficile la diffusion du progrès technique.

2) Une répartition nouvelle de l'habitat accompagne toutes ces


transformations. Les decherats de piémont conservent tout ou partie
de leur vitalité (par exemple Sidi Hamada, à l'ouest du Serdj), mais
les plaines surtout bénéficient de nouveaux noyaux d'habitat. On
peut les classer en trois catégories principales :
a) des alignements de pauvres gourbis installés sur les terres
les plus pauvres, non loin de puits, spécialement dans la Plaine
d'Ousseltia (par exemple tout le long du Satour bou Krobsa).
b) des noyaux élémentaires, un peu plus étoffés, qui
comprennent généralement une école, une ou deux épiceries, un lotissement
de « maisons du peuple » (constructions nouvelles standardisées
financées par les pouvoirs publics) auquel s'ajoute un nombre plus
ou moins important de gourbis. Ainsi, dans la Plaine d'Ousseltia,
Ksar Lemsa et Ain Mestour; dans la Plaine de Siliana, Sidi Abdel
Melek. Ces trois noyaux se trouvent auprès des périmètres irrigués.
c) les villages de Siliana et d'Ousseltia, promus au rang de
chefs-lieux de délégation. Ceux-ci ont certes pâti du départ des colons.
Mais le développement de l'administration tunisienne donne une
nouvelle vigueur à leur vitalité. Ils concentrent l'essentiel des acti-
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 41

vités tertiaires de la région, soukh hebdomadaire, commerce de détail,


groupe scolaire important (bientôt sans doute, collège secondaire),
administration correspondant à celle d'une sous-préfecture française.
De nouvelles cités et des gourbis improvisés ont été édifiés à côté des
anciennes constructions coloniales, manifestant l'augmentation de la
population des deux centres qui comptent 1 878 (Ousseltia) et 5 359
habitants (Siliana) en 1966. Dans la hiérarchie des relations, la
Kessera (2 248 habitants) et Robaâ (1 327 habitants) occupent une
position intermédiaire entre les deux centres régionaux et les noyaux
élémentaires.
Les traits encore flous de cette répartition montrent bien les
caractères transitoires de la situation actuelle. Une organisation
régionale est en train de se former, et, peut-être, une nouvelle
société de naître. Mais on ne peut dire encore si cette évolution
aboutira ou si elle étouffera avant terme sous le poids du
sous-développement.

3. — La recherche de ressources d'appoint : artisanat et tourisme.

Pour lutter contre le sous-développement, la différenciation des


activités, la recherche de nouvelles ressources à côté de celles de
l'agriculture apparaissent nécessaires. Mais la région n'offre que des
possibilités très limitées. Les gisements du Serdj (métaux secondaires)
et de la Kessera (phosphates) ne valent pas la peine d'être exploités.
Les sondages pétroliers de la Plaine de Ras el Ma se sont révélés
vains. La région est trop isolée (surtout celle d'Ousseltia qu'aucune
bonne route ne dessert) et sa main-d'œuvre encore trop inexperte
pour recevoir des industries différenciées. L'industrialisation échappe
donc, et sans doute pour longtemps, aux plaines de Siliana,
d'Ousseltia et au massif du Serdj, comme à la presque totalité de la Tunisie
intérieure (18). Dans ces conditions, les ressources d'appoint ne
peuvent être que des ressources secondaires.
1) La cueillete et la distillation du romarin constituent une
activité non négligeable de la Plaine d'Ousseltia, un peu comme celle
de l'alfa dans les steppes méridionales. Le romarin (klil), en effet,

(18) L'effort principal d'industrialisation de la Tunisie porte sur les régions


les plus peuplées du littoral (Bizerte, Tunis, Sahel) et accessoirement sur quelques
centres de l'intérieur comme Béja et Kasserine.
42 A. FREMONT

pousse en abondance sur les hauts glacis de piémont. Les femmes


des familles les plus pauvres le cueillent au cours d'une campagne
qui dure de février à mai. Elles ramassent 70 à 100 kgs par personne
et par jour, et, en vendant ces produits à des distillateurs, s'assurent
une recette journalière de 150 à 200 millis (2 millis par kg). On
compte 5 distillateurs dans la Plaine, lesquels possèdent 20 à 40
installations rudimentaires chacun (klill-machine) . Le distillateur
confie son alambic à 2 ou 3 ouvriers à tâche (payés 50 millis par
kg d'huile). Avec l'aide du Gouvernement, les distillateurs, viennent
de s'unir en une coopérative qui a remplacé les vieilles machines
par une distillerie moderne située au nord d'Ousseltia près de l'Oued
Maarouf. Réalisation techniquement intéressante, mais qui
avantagera surtout ceux qui tiraient déjà le meilleur profit de cette activité.
Chaque année, 90 t d'huile de romarin partent de la Plaine d'Ousseltia
en direction de la France en transitant par un coopérative de
Kairouan. Ainsi les 5 distillateurs se partagent-ils une recette brute
de quelques 54 000 D et un bénéfice d'environ 4 500D alors qu'un
cueilleur tire environ 20 D de 4 mois de travail.

Tableau VI
Economie du romarin

1 Tonne de romarin
• Prix de vente par le distillateur
(4,5 kg d'huile à 0,6 D.) 2,7 D.
• Prix de revient
— Cueillette (10 à 12 cueilleurs) 2
— Ouvriers de distillerie 0,45
— Amortissement (pour mémoire) 0,05
• Bénéfice du distillateur 0,2

2) L'artisanat textile n'appartient pas dans la région à une haute


tradition. Certes, beaucoup de femmes, dans les gourbis ou sous les
tentes, filent la quenouille et tissent des couvertures ou des kacha-
bias. Mais il s'agit de produits assez rustiques pour les besoins
familiaux. Une faible partie seulement est commercialisée sur le marché.
Cependant, depuis 1963, l'Office de l'Artisanat a installé à Ousseltia
un atelier qui emploie 60 jeunes femmes pour fabriquer des tapis
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 43

de type Kairouan. En dépit de son importance modeste, c'est le seul


établissement vraiment nouveau de la région.
A l'image de la société, le commerce n'a pas encore évolué de
manière décisive. Pour la commercialisation des produits agricoles,
si l'Office des Céréales (un silo à Ousseltia et un à Siliana) se charge
de la collecte des grains, des intermédiares, souvent étrangers à la
région, restent les maîtres des marchés du bétail, des olives et des
amandes. Ainsi des Sfaxiens viennent-ils acheter sur pied la récolte
des olives. Ils embauchent sur place, pour l'occasion, des journaliers.
L'installation d'une huilerie à Ousseltia est cependant prévue pour
1968. De même, le commerce de distribution reste archaïque. Les
commerçants des villages répugnent à adhérer aux société
coopératives. Ils constituent, après les fellahs, le groupe social le plus
important (520 dans l'U.R.D. de Siliana, 190 dans celui de Robaâ, chiffre
non communiqué pour Ousseltia). Ils s'approvisionnent à Tunis, mais
aussi à Sousse, centre important du commerce de gros.
3) Le tourisme pourrait constituer un appoint de ressources non
négligeable. La région, en effet, possède bien des attraits : paysages
naturels d'une grande beauté (le plateau sauvage de la Kessera, la
masse imposante du Serdj, la fraîche vallée du Bargou), nombreux
sites archéologiques (ruines mégalithiques de la Kessera, forteresse
byzantine de Ksar Lemsa, ruines romaines de Civitas Vazitana, de
Jama, d'Aggar...) , villages en nids d'aigle de la Kessera, de Mansoura
et du Bargou... Sont-ils suffisants, cependant, pour attirer les masses
touristiques, surtout séduites ailleurs par les plages et par le confort,
dans une région de climat difficile et d'équipement très rustique ?
Le seul hôtel (le Relais Hannibal) se trouve actuellement à Siliana :
il n'accueille qu'un très petit nombre de touristes et de fonctionnaires
en déplacement. Sa rentabilité est loin d'être assurée.
Il ne semble cependant pas illusoire d'envisager une politique
touristique plus audacieuse que celle actuellement menée. Car, en
dépit de ses handicaps, cette région du centre de la Tunisie possède
une rare conjonction d'attraits, notamment autour de ses grands
djebels. En outre, une activité pourrait se révéler décisive pour le
développement touristique : la chasse, et notamment la chasse au
gros gibiers (sangliers), que pratiquaient jadis les colons et qui attire
maintenant de nombreux fusils au cours des week-ends. Après le
départ des colons, les hardes de sangliers (aloufs), que les villageois
ne chassaient pas, s'étaient multipliées au point de menacer
gravement les cultures autour des decherats. Pour permettre le déve-
44 A. FREMONT

loppement de la chasse et du tourisme, les pistes devraient être


améliorées, quelques relais hôteliers édifiés, et, sans doute, une ferme
d'élevage d'animaux de chasse installée pour permettre le
renouvellement du gibier. Le Kessera et la vallée du Bargou devraient
être les principaux bénéficiaires d'une telle activité.

Conclusion

L'étude humaine de la région du Djebel Serdj fait apparaître,


à côté de quelques espoirs, beaucoup d'ombres. L'indépendance n'a
pas profondément modifié les structures de la société régionale qui
opposent toujours quelques privilégiés peu actifs à une lourde masse
de pauvres gens sous-employés. Les coopératives se greffent sur cet
état sans qu'on puisse encore assurer qu'elles vont permettre le
dégel des initiatives et le développement agricole. Celui-ci reste
précaire, limité, incertain, insuffisant en tout cas par rapport à
l'augmentation le la population.
Malgré toutes ces intertitudes, des éléments nouveaux d'une
grande importance sont apparus au cours des dernières annés. Ils
contribueront, de ioute manière, à transformer profondément la
région. L'immense effort scolaire est présent ici comme dans tout le
reste de la Tunisie. Les écoles qui fonctionnent désormais dans les
plaines comme dans les secteurs les plus repliés des djebels doivent
donner à la nouvelle génération d'autres possibilités et d'autres
ambitions que celles des aînés. L'utilisation sélective de Vespace
régional, liée à une volonté d'aménagement, tranche avec les vieilles
traditions de monoculture et de gaspillage du potentiel naturel,
même si les réalisations apparaissent souvent moins heureuses que
les projets. Des voies sont clairement tracées : la montagne peut être
régénérée par le maintien et la transformation d'activités
traditionnelles (arboriculture du Bargou) ou par de nouveaux travaux
(reboisement, tourisme, chasse...); les plaines doivent devenir des régions
agricoles plus intensives par l'association de l'élevage, de l'agriculture
sèche et de périmètres irrigués.
Cependant pour que ces efforts aboutissent et prennent tout
leur sens, l'adhésion de l'ensemble de la population apparaît
nécessaire. La réussite de la coopérative des petits propriétaires du Bargou
peut servir de modèle. Mais elle se distingue comme un cas
exceptionnel plus que comme un exemple représentatif. Ailleurs, le poids
DANS LA RÉGION DU DJEBEL SERDJ 45

des réticences et des inerties, les clivages sociaux, l'inhibition des


plus pauvres, la domination des notables traditionnels associés à une
nouvelle technocratie plus ou moins absentéiste (19) l'emportent
toujours. Dans ces conditions,la réussite des nouvelles coopératives
ne semble pas assurée.
Les régions de l'intérieur de la Tunisie, telle celle du Serdj, ont
un rôle très important à jouer dans l'évolution contemporaine de
l'ensemble du pays. Si les expériences de développement en cours
devaient échouer, les conséquences en seraient catastrophiques. La
pression grandissante de la masse des fellahs, réduits à l'émigration
vers les villes ou pris en charge par une économie d'assistance,
viendrait vite compromettre, en effet, les réussites éventuelles des régions
urbaines. Face à une telle perspective, la politique de mutation sociale
et de développement agricole menée dans une région intérieure
comme celle du Serdj ne semble pas assez audacieuse.

A. FREMONT.

(19) Absentéistes, en effet, d'esprit et parfois même de fait, les jeunes


techniciens qui rêvent tous de résider à Tunis et considèrent un séjour dans le bled
comme le mauvais moment d'une carrière.
Photo 1. — Le vieux village de la Kessera

Photo 2. — Tente sur le piémont occidental du Djebel Bargou


Photo 3. — Jardins et oliviers du village de Mansoura

Photo 4. — Les moissons à la faucille dans la plaine d'Ousseltia (été 1967)


Photo 5. — Le soukh de Siliana (automne : vente des couvertures et des kachabias)

Photo 6. — Enfants de Mansoura. L'attente matinale devant l'école


Photo 7. — La steppe du piémont oriental du Djebel Serdj

tXw

Photo 8. — Distillerie coopérative de romarin dans la plaine d'Ousseltia

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