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Annales de Normandie

Les études de toponymie


Principes et méthodes d'ordre général
Jean Adigard des Gautries

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Adigard des Gautries Jean. Les études de toponymie. In: Annales de Normandie, 2ᵉ année, n°2, 1952. pp. 163-167;

doi : https://doi.org/10.3406/annor.1952.6680

https://www.persee.fr/doc/annor_0003-4134_1952_num_2_2_6680

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LES ÉTUDES DE TOPONYMIE

Principes et méthodes d'ordre général

La toponymie est- une science encore


INTRODUCTION jeune et elle présente pour les
cialistes bien des difficultés et des
embûches. Elle n'exige pas seulement de patientes et minutieuses recherches,
mais encore baucoup d'esprit critique et de prudence. Au cours des siècles,
en effet, les noms de lieux se sont plus ou moins transformés, parfois
au point de ne plus rappeler que de très loin leur aspect originel (i ).
Il faut donc se garder, avant tout, de chercher à les expliquer
directement d'après leur forme actuelle : tel nom dont la signification semble
aller de soi. est en réalité de source tout à fait différente, soit parce qu'il
a subi de profondes altérations, soit parce qu'il a, quelquefois depuis très
longtemps, fait l'objet d'une fausse interprétation (2 ). Non moins
dangereuse d'ailleurs est la méthode, fort en honneur chez certains érudits du
XVÏP siècle au XIX°, qui consistait, en partant éz l'aspect moderne, à
prétendre tout expliquer par le latin, et qui a provoqué bien des solutions
erronées, voire même absurdes (3 ).
En fait, les déformations qui ont affecté ks toponymes remontent
généralement très loin et il est indispensable, dans ces conditions, de
recourir non seulement aux formes anciennes, mais encore aux plus
anciennes et de remonter — dans la mesure du possible — jusqu'au XIIP
siècle pour le moins. Malheureusement, les sources les plus archaïques —
celles qui sont antérieures à la fin de la période mérovingienne — ne
fournissent que fort peu de noms. L'époque carolingienne -est déjà moins
pauvre dans l'ensemble, mais non pour la Normandie, où les textes des
IX" et Xe siècles sont très peu nombreux. En réalité, ce n'est guère qu'à
partir du début du XI0 que l'on trouve une documentation assez étendue.
Les principes généraux une fois posés,
ÉLÉMENTS DE TRAVAIL MODERNES il convient d'examiner les moyens et
les matériaux dont dispose le topo-
nymiste pour ses recherches.
A. Cartes (4 ) et Plans :
a ) La carte la plus pratique est actuellement la carte d'Etat-Major,

(1) A défaut de, références anciennes, comment reconnaître, par exrajple, dans
Vieuxfumé (jCalvados) le Vadum Fulmeri de. 1025 environ, c'est-à-dire « le gué de
Pulrner (nom de personne d'origine francj'ue) » ?
(2) Toi est le cas de Vingt-Hanaps (Orne), en 1108 Vishcnax, qui, dès le XIV*
siècle, avait pris, par suite d'un contresens, la forme qu'il a conservée jusqu'à nos
jours.
(3) C'est ainsi qu'en 1845, Louis Du Bois, dans son Histoire de Lisîeux,
interprétait Quetiiiville (Calvados) par « Quieta villa, village tranquille », alors» que le premier
élément est le nom de personne Scandinave Ketill.
(4) Voir, à cet égard, le Snppl. aux Ann. de Norm., Ire année, 1951, p. 47-48.
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sous la forme de son agrandissement à i : 50.000. Mais il faut observer


que si elle donne toutes garanties en matière topograpbique, elk laisse à
désirer parfois au point de vue toponymique, encore que certaines
rectifications y aient déjà été faites avec la collaboration de la Commission
Nationale de Toponymie et d'Anthroponymie.
Les cartes anciennes, notamment celle de Cassini (2e moitié du
XVIIIe siècle ), peuvent encore être consultées avec profit, étant donné
que les noms de lieux y présentent assez souvent des formes moins
évoluées que l'usage actuel.
b) Les plans cadastraux, dressés dans la i'e moitié du XIXe siècle,
fournissent beaucoup âz renseignements complémentaires. Il convient de
remarquer toutefois qu'ils sont inégalement détaillés, certains contenant
un grand nombre de noms de parcelles, d'autres fort peu. Ils sont
actuellement en cours de révision et, lorsque ce travail est déjà effectué, il est bon
de se reporter aussi aux anciens plans, car si les nouveaux reproduisent
presque toujours fidèlement les graphies de ces derniers, certaines ont été
modifiées — pas toujours heureusement.
Par ailleurs, il existe dans les Archives départementales et
communales bien des plans particuliers remontant notamment aux XVIIe
et XVIIIe siècles, qui peuvent naturellement fournir des indications très
utiles.
B. Etats de sections des propriétés bâties et non bâties et matrice
cadastrale des propriétés foncières.
Ces documents administratifs contiennent un nombre énorme de
noms de champs, de parcelles, de lieux-dits, dont certains à coup sûr ne
datent que de quelques siècles, mais dont d'autres remontent fort loin
dans le passé et sont très intéressants. Le relevé de cette masse de « noms
mineurs » représente un travail immense et qui ne pourra être entrepris
sur une grande échelle que lorsque les possibilités budgétaires auront
permis l'organisation d'un service officiel des recherches toponymiques,
analogue à ceux qui existent déjà, par exemple, dans les Pays
Scandinaves. Mais en attendant, le dépouillement de ces documents pour une
seule commune constitue une œuvre très utile.

C. Ouvrages d'ensemble sur la toponymie française.


Parmi ces ouvrages, encore peu nombreux, nous citerons en
particulier :
Auguste Longnon : Les Noms de lieu de la France. Leur origine,
leur signification, leurs transformations. Œuvre posthume, publiée par
Paul Maréchal et Léon Mirot. Paris, 1920- 1929, in-8° ;
Auguste Vincent : Toponymie de la France. Bruxelles, 1937,
in-40 ;
Albert Dauzat : La Toponymie Française. Paris, 2e éd.. 1946,
in-8° ;
Albert Dauzat : Les noms de lieux. Origines et évolution (Villes et
villages, pays, cours d'eau, montagnes, lieux-dits ). Paris, 5e
éd., 1947, in-8° ;
Signalons d'autre part la Revue Internationale d'Onomastique, qui,
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sous la direction d'Albert Dauzat, paraît depuis 1949 et qui a été précédée
par Onomastica (1947- 1948 ).
D. Dictionnaires topographiques.
La collection des Dictionnaires topographiques de la France, établie
par départements et donnant les noms de lieux modernes, ainsi qu'un
certain nombre de formes anciennes qui permettent de suivre leur
évolution, est en cours de publication, mais ne paraît malheureusement qu'avec
une extrême lenteur : le plus ancien remonte en effet à 1861 et jusqu'à
présent la série ne compte que 3 1 volumes, dont le dernier publié en
1950. Dans l'ensemble, ces ouvrages sont bons, certains même excellents,
mais plusieurs, parmi ceux qui sont antérieurs à 1890, sont trop
sommaires (1 ) et, en tout cas, il en est un qui ne vaut rien : c'est
malheureusement celui du Calvados, par C. Hippeau (1883), qui, avec
celui — d'ailleurs satisfaisant — de l'Eure, par le marquis de Blosseville
(1877) sont jusqu'ici les seuls à représenter la Normandie dans la
collection.

A. Historiens anciens.
SOURCES ANCIENNES La plupart des textes historiques du
début du Moyen Age ont fait l'objet
d'éditions critiques plus ou moins récentes, dont certaines accompagnées
de traductions françaises. Plusieurs toutefois attendent encore une
publication répondant aux exigences de la science moderne : il en est ainsi,
en ce qui concerne la Normandie, des Gesta Guillemi ducis N ormannorum
et régis Anglorum de Guillaume de Poitiers.
B. Actes originaux.
Ce sont naturellement les documents les plus sûrs et, par conséquent,
les plus précieux, puisqu'ils nous donnent les noms sous la forme qu'ils
présentaient à l'époque où ces pièces ont été rédigées. Les plus nombreux
de beaucoup et les plus anciens se rapportent à des établissements
monastiques (chartes de dotation, donations, ventes, confirmations de biens ).
Ceux qui sont parvenus jusqu'à nous — car il faut naturellement tenir
compte des pertes et des destructions accidentelles ou volontaires qui se
sont produites au cours des temps et qui font qu'il ne reste pratiquement
rien pour certaines abbayes — sont presque tous conservés soit aux
Archives Nationales, soit surtout dans les Archives Départementales, série
H. D'autres pièces concernant les évêchés et les chapitres se trouvent dans
la série G (2 ).
C. Cartulaires.
A défaut d'originaux disparus, on recourra aux cartulaires qui, pour
la plupart, datent du Moyen Age (3 ) et où ont été recopiés, avec un soin
minutieux, un nombre souvent très élevé d'actes intéressants pour
l'institution en question et dont il lui importait de mettre le texte à l'abri de
toute éventualité fâcheuse. C'est dire l'intérêt considérable qu'offrent ces
précieux recueils.

(1) Notons que les plus récents sont beaucoup plus étendus que les premiers.
(2) On fera bien, au surplus, de commencer par consulter, pour les divers
dépôts, l'Etat général par fonds des Archives départementales, Paris, 1903, in-4°.
(3) Certains remontent au XI" siècle.
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D. Vidimus et copies diverses.


D'autre part, beaucoup de pièces ont été isolément recopiées, soit en
raison, de l'état de vétusté des originaux, soit pour servir de pièces
justificatives au cours de procès ou pour toutes sortes d'autres causes. Il en est
ainsi notamment des vidimus établis, à la requête des intéressés, par des
souverains ou des autorités, afin de donner à ces copies un caractère officiel.
D'autres enfin l'ont été, à partir du XVIIe siècle, dans des intentions
d'ordre scientifique.
La vakur de ces diverses transcriptions est naturellement fort inégale,
notamment en ce qui concerne la reproduction des noms. Les unes ont
été faites avec beaucoup de conscience et de précision ; d' autres sont
médiocres, par suite de la négligence ou de l'incapacité des copistes, qui n'ont
pas toujours été en état de lire correctement les formes contenues dans les
originaux. De plus, certains d'entre eux ont cru devoir « rajeunir » les
noms de lieux qu'ils trouvaient dans les actes anciens, c'est-à-dire leur
donner l'aspect qu'ils présentaient de leur temps. Il y a là un* source
d'erreurs contre lesquelles il faut toujours se tenir en garde, quand on
utilise des copies.
E. Observations au sujet des actes publiés.
Il va de soi qu'un nombre considérable d'originaux, de cartulaires,
de copies, ont été publiés. Il est bon, malgré tout, de contrôler
personnellement les formes sur les pièces elles-mêmes, surtout lorsqu'il s'agit
d'ouvrages déjà anciens, dont les auteurs n'attachaient souvent qu'une
importance secondaire à la graphie en acte des noms de lieux et où il faut
aussi tenir compte d'erreurs typographiques éventuelles (i ).
F. Datation.
Une sérieuse difficulté se présente souvent du fait d'actes qui ne
comportent pas de date. S'ils mentionnent des souverains, des évêques, des
abbés, dont les dates d'avènement et de décès sont ordinairement bien
connues, on peut arriver assez facilement, par voie de recoupements, au
moins à une approximation suffisante. Sinon, il n'y a pas d'autre ressource
que de rechercher patiemment, dans les documents datés de la même
contrée et de la même période présumée, les noms des divers personnages
cités dans la pièce en question, afin d'en déterminer à peu près l'époque.
En fin de compte, il s'agit de rechercher,
L'INTERPRÉTATION DES NOMS sur la base de leurs formes anciennes,
l'origine et le sens premier des noms de
lieux, ce qui est souvent difficile et même, dans bien des cas, impossible.
Bien entendu, un grand nombre s'expliquent aisément ou par
l'ancien français, ou par le latin {2 ). Beaucoup d'autres sont d origine
germanique, qu'il s'agisse soit de mots tudesques ou nordiques, qui ont laissé
dans diverses contrées — notamment en Normandie, en ce qui concerne ces
derniers — des traces importantes et généralement faciles à reconnaître,
soit des très fréquents toporiymes formés sur les noms de personnes francs,
dont l'usage a été absolument général en France à partir de l'époque mé-

(1) C'est ainsi, par exemple, que les pièces insérées dans la Neustria Pia du P.
Arth'uir du Monstier contiennent beaucoup de fautes.
(2) II est naturellement fait abstraction, dans ce paragraphe, des cas tout à fait
particuliers, tels que celui des noms bretons.
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rovingienne. ou, en Normandie, sur des noms de personnes Scandinaves.


Très nombreux aussi sont les noms gallo-romains, dont beaucoup sont
du reste représentés, avec des variantes régionales, dans presque toute la
France. Bien que le gaulois ne soit qu'imparfaitement connu, son
vocabulaire Test suffisamment pour que les toponymes qui viennent de cette
langue aient pu, dans une large mesure, être expliqués.
Restent les noms antérieurs — notamment ceux de beaucoup de
cours d'eau, dont la vitalité apparaît comme particulièrement remarquable
— et c'est sur ce terrain que s'impose la plus grande prudence, car on se
trouve ordinairement dans le domaine de l'hypothèse pure.
Au surplus, il faut se dire qu'on ne saurait tout expliquer. Même
pour des époques moins anciennes, bien des problèmes se posent, qui
s'avèrent insolubles. Les érudits des générations qui nous ont précédés ont
eu souvent tendance à chercher à tout prix une interprétation. Mieux vaut
se montrer plus modeste et, après avoir bien établi les formes anciennes
et essayé d'en déterminer l'origine, avoir le courage de dire : Je ne sais
pas. C'est la seule attitude véritablement scientifique (1 ).

Jean ADIGARD DES Gautries.

principes
(1) Dans
généraux
in; article
à la toponymie
ultérieur, on
normande.
trouvera des indications sur l'application do ces

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