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Lundi 30 mai 2022

Le Cardinal Charles Journet,

un maître spirituel pour notre temps.

1
« Oui, ce que je garde du Cardinal Journet, c’est une présence de Dieu,

vraiment transparente, humaine, avec une grande sensibilité – comme une

continuation du mystère de l’Incarnation, dans l’Église »1. Ce témoignage

d’une Petite Sœur de Jésus suffit pour dire que la rencontre avec l’abbé Charles

Journet ne laissait pas indifférent. Les mots qu’il prononçait, que ce soit dans

ses prédications, ses enseignements, ses conseils spirituels et ses retraites

étaient comme des gouttes de lumière qui venaient féconder la terre de

l’humanité de celles et ceux qui l’écoutaient. Comme le reconnaît Guy Boissard,

le biographe du cardinal, « ses écrits sont empreints d’une grande spiritualité,

celle de l’Évangile »2. Plus largement que ses écrits, c’est toute la vie de Charles

Journet qui est à voir dans le dynamisme de ce que disait saint Paul, « pour

moi, la Vie c’est le Christ » (Ph 1,21).

Voici quelques dates pour situer Charles Journet et le présenter brièvement. Il

est né à Genève, le 26 janvier 1891, et a été baptisé le même jour en l’église

du Sacré-Cœur. Après avoir terminé ses études au Collège Saint-Michel de

Fribourg, collège fondé par saint Pierre Canisius, il entre au grand séminaire.

Ordonné prêtre le 15 juillet 1917, il est nommé vicaire à Sainte-Croix de

Carouge. En septembre 1920, Charles Journet quitte la Suisse pour l’Italie afin

d’entrer au couvent dominicain de Viterbe. Il n’y restera que peu de temps pour

des raisons de santé. En décembre 1920, on le retrouve à Fribourg, comme

vicaire à la paroisse Saint-Pierre. Puis, retour à Genève où il est nommé vicaire

à la paroisse du Sacré-Cœur. Une date importante pour sa vie et son œuvre est

la rencontre avec Jacques Maritain, à Val d’Illiez, le 20 juillet 1920. Le 25

1
Témoignage de Petite Sœur Jeanne-Françoise de Jésus, 13 janvier 2015, archives de la Fondation.
2
Guy BOISSARD, Le guide spirituel, in Nova et Vetera 2006/2, p. 139.

2
septembre 1924, il arrive au grand séminaire de Fribourg comme professeur

de théologie dogmatique, mission qu’il assurera jusqu’en 1970, tout en

conservant son ministère à Genève où il reviendra chaque fin de semaine.

Pendant la deuxième guerre mondiale, Charles Journet s’engage avec clarté et

force par différents écrits pour le respect de la personne et des droits humains,

pour une conception de la juste neutralité, pour une condamnation des

déportations, si bien que son évêque – Mgr Besson – et la censure militaire

interviendront pour le faire taire. Après la guerre, il assure de nombreuses

prédications de retraites spirituelles, tant pour des laïcs, que pour des

religieuses contemplatives, en particulier dans des Carmels et des monastères

de bénédictines. Il participe à la Conférence judéo-chrétienne de Seelisberg et

aux rencontres islamo-chrétiennes de Toumliline, au Maroc. En 1960, Jean XXIII

le nomme membre de la Commission théologique préparatoire du concile et

Paul VI le crée cardinal le 13 janvier 1965. Pendant la quatrième session du

concile, ses interventions sur la liberté religieuse et le mariage indissoluble

seront remarquées. La mort de l’ami Jacques Maritain, le 28 avril 1973,

l’affectera particulièrement. Il assure son dernier cours à Genève le 2 février

1975. Après une chute et des hémorragies internes, il est admis à l’hôpital

cantonal de Fribourg où il célèbre sa dernière messe le 10 avril 1975. Il décède

le 15 avril, à 11h. Après la célébration de ses obsèques en la cathédrale de

Fribourg, il est inhumé selon ses souhaits dans le cimetière de la Chartreuse de

la Valsainte. Sa tombe est comparable à celle d’un chartreux, sans aucune

indication ni monument. En conclusion de cette trop rapide présentation

biographique, je voudrais lire le testament spirituel de Charles Journet :

Il m’a envahi de son Amour

et de son amour pour son Église.

3
Par elle, il m’a tout donné.

Il n’a pas permis que je perde jamais la foi de mon Baptême,

il y a 84 ans, au Sacré-Cœur de Genève.

Il m’attendait pour me laver dans le Sang de son Eucharistie.

Il est venu au devant de moi par les plus extraordinaires

et les plus bouleversantes des amitiés.

Al nome di Gesu Cristo e di Maria dolce.”

On ne peut pas oublier de faire référence à l’immense travail de publication de

Charles Journet. Avec l’abbé Charrière, il fonde en 1926 la revue Nova et

Vetera, Revue catholique pour la Suisse romande, dont il assurera la

responsabilité éditoriale jusqu’à la fin de sa vie. En 1965, il écrira : « Nova n’a

jamais été pour moi un fardeau, mais un coin de liberté »3. Une cinquantaine

de livres ou brochures ont été publiés et l’édition des Œuvres complètes est

encore en cours. Elle devrait compter vingt et un volumes. Une mention

particulière pour L’Église du Verbe incarné, qui couvre cinq volumes de cette

édition, pour un total de six mille quatre cent sept pages !

Revenons un instant au titre de cet exposé : « Le Cardinal Charles Journet, un

maître spirituel pour notre temps ». Dans un article publié dans la revue Carmel,

en 1994, Geneviève de Gaulle-Anthonioz écrit : « l’abbé Journet ne se voulait

pas directeur spirituel. (…) Pour ceux qui venaient à lui, il désensablait la source.

Respect de la liberté, respect aussi de chaque personne avec ses

caractéristiques, ses exigences propres »4. Avec le père Kaelin, elle reconnaît

3
JOURNET-MARITAIN, Correspondance, vol. VI, 1965-1973, Saint-Augustin, 2008, p. 53.
4
Geneviève DE GAULLE-ANTHONIOZ, Le profil spirituel du Cardinal Journet, Carmel, 1994/4, n° 74, p. 29.

4
qu’il vaudrait mieux parler d’un « père spirituel » : « Père spirituel, non

seulement de ceux qu’il a baptisés, ou qui lui doivent les premiers pas, les

premiers balbutiements de leur vie chrétienne, mais de tant d’autres auxquels

– avec une si grande patience (mêlée de saintes impatiences), une si grande

douceur (mais intransigeante sur la vérité), une si merveilleuse tendresse

totalement transparente à l’amour divin, ou, comme l’a si bien dit Anne Périer,

‘relais de la tendresse de Dieu, il a ouvert le ciel des toutes grandes choses’ »5.

Guy Boissard écrit quant à lui : « … Charles Journet était un véritable maître de

la vie intérieure dont il connaissait toutes les règles. Son conseil était

irremplaçable pour ceux qui désiraient s’approcher de Dieu ou accomplir plus

entièrement les engagements pris en quelque état de vie que ce soit »6.

Mettons-nous maintenant à l’écoute et à l’école de Charles Journet pour mieux

découvrir ce que peut signifier être le relais de la tendresse de Dieu. Comme

l’a écrit Mgr Pierre Mamie, secrétaire de Journet puis son évêque : « Charles

Journet est devenu l’un des plus grands théologiens de son temps. C’était aussi

un maître en spiritualité et un ami de Dieu »7.

1. Une théologie vécue.

Premier témoignage intéressant pour nous aider à percevoir une des

caractéristiques souvent mise en évidence pour parler de Charles Journet, celui

de Frère Marie-Joseph, chartreux : « C’est bien toute la différence entre une

théologie bien conçue et une théologie bien vécue, non pas que la première

5
Ibid., pp. 23-24.
6
Guy BOISSARD, Ibid., p. 144.
7
Mgr Pierre MAMIE, Postface in Pierre-Marie EMONET, Le Cardinal Charles Journet, portrait intérieur, CLD, 1983,
p. 165.

5
soit insuffisante pour l’intelligence de la foi, mais elle n’apporte pas la même

qualité de nourriture à l’âme attirée à la connaissance de son Dieu. Il n’est pas

donné à tous les théologiens d’être également des mystiques, et par

conséquent de parler aux âmes contemplatives ». Dans son Portrait intérieur,

le Père Emonet écrit : « L’itinéraire du spirituel et celui du théologien se

confondent chez lui justement parce que sa théologie est tout entière au

service d’une Vision. Dieu l’a favorisé d’une double vocation pour

communiquer aux autres cette Vision de l’Église »8.

Au-delà du premier regard sur la méthode et le style de Journet, qui pourraient

d’ailleurs apparaître comme particulièrement difficiles à cause de l’extrême

précision de son argumentation et de ses références constantes à ses différents

maîtres – Augustin, Thomas d’Aquin, Catherine de Sienne, Jean de la Croix et

Thérèse d’Avila –, Charles Journet est d’abord un mystique, un contemplatif. Il

parle de ce qu’il vit, de ce qu’il voit au cœur même de son expérience spirituelle

et de sa vie de foi. Il n’est pas enfermé dans des raisonnements mais il est au

service de l’Incarnation continuée qui est le lieu-même de la révélation de

l’Amour de Dieu. Écoutons le témoignage du Père Jean de la Croix Kaelin :

« C’était un homme de prière. Il m’a non seulement dit ce que devait être un

chrétien, mais il me l’a montré, par l’exemple. Quand il était à la chapelle, il

était souvent seul. Je l’ai surpris un jour, il était en prière, dans une oraison

silencieuse et de temps en temps il y avait un mot qui échappait ‘Jésus’ ».

Comme cela a été aussi rapporté par une Sœur du Carmel du Reposoir : « il

était habité par la présence de Dieu ». C’est cela qui est resté dans la mémoire

du cœur de celles et ceux qui l’ont rencontré.

8
Ibid., p. 15.

6
Un des mots qui revient souvent pour parler de Charles Journet est celui de

« transparence ». Je me réfère au témoignage de René Brouillet, alors

ambassadeur de France auprès du Saint-Siège : « … la dominante à propose

du Cardinal Journet est la jeunesse et la fraîcheur. Le sentiment de parler avec

quelqu’un qui a une luminosité et la transparence de l’enfance au sens le plus

cristallin du terme. Impression qu’il a produit sur moi : cette transparence et

cette cristallicité avec le regard de pénétration et de profondeur sur les

choses… Rayonnement tel que ce qui s’imposait était cette transparence. Il

était porteur de lumière. Le Cardinal Journet, une fusée éclairante ».

Après leur première rencontre, en juillet 1920, Jacques Maritain souligna lui

aussi la transparence du regard, et Véra Oumançoff – sœur de Raïssa – parlera

de lui en disant « l’agneau aux yeux bleus »9.

2. « Il était pénétré par la Présence réelle ».

« Un contemplatif de ses amis le remarquait : ‘L’Eucharistie était absolument au

centre de la vie spirituelle de Charles Journet.’ Oui, ‘absolument au centre’.

L’aspect qui le captivait dans ce mystère était que Jésus avait laissé sa présence

corporelle à son Église »10. Comme Journet l’écrit lui-même en conclusion de

son livre intitulé La Messe, présence du sacrifice de la Croix, « chaque Messe

est, à travers la Croix du Christ, une grande bénédiction, une explosion

silencieuse de l’amour, une grande descente de Dieu dans le monde pour

empêcher qu’il ne périsse et que le mal en lui ne prévale au total sur le bien.

9
Cf. Guy BOISSARD, Charles Journet. Biographie, Salvatore, 2008, p. 143.
10
Pierre-Marie EMONET, op. cit., p. 67.

7
Et, en retour, chaque Messe provoque, dans une partie cachée du monde, une

réponse d’amour qui, à travers la Croix du Christ, remonte jusqu’à Dieu »11.

L’Eucharistie, c’est l’heure de la révélation plénière et parfaite de l’Amour. C’est

là, pourrait-on dire, que se joue la vie de l’humanité, son présent et son avenir.

« Journet vit la célébration de la Messe comme une rencontre intime avec son

Sauveur »12. Et cette célébration englobe toute la vie en lui donnant une

dimension nouvelle, la dimension d’un Amour vécu et partagé. Il parlera

d’ailleurs de « cette immense et bouleversante prière de la messe dans laquelle

(il se perd) de plus en plus »13. Prêchant à des religieuses contemplatives, en

1974, Charles Journet leur dit : « Ce que contient une Messe, c’est un infini de

richesse, de supplication et de réponse. Jamais l’Église n’épuise le contenu

d’une Messe, c’est toujours plus qu’elle n’en peut prendre »14.

Il est précieux d’écouter les témoignages de ceux qui ont vu l’abbé célébrer la

messe et qui, avec lui, se sont unis à l’offrande du Christ pour la gloire du Père

et le salut du monde. C’est encore le Père Jean de la Croix Kaelin qui parle :

« La messe était célébrée avec profondeur. Il la vivait pleinement à tel point

que quelque chose rayonnait de lui lorsqu’il la célébrait. Il fallait le voir prier,

c’était simple, mais profond. J’ai beaucoup appris de lui en le regardant prier ».

Dom Nicolas Barras, prieur de la Valsainte, était présent dans la chambre

d’hôpital où Charles Journet célébrait sa dernière messe. Il écrit : « Le Cardinal

et Mgr Mamie dirent ensemble à haute voix et très lentement le texte de la

messe, et je fus frappé par la voix encore ferme et par le profond recueillement

11
Charles JOURNET, La Messe, présence du sacrifice de la Croix, DDB, 1957, p. 323.
12
Nicolas GLASSON, L’Eucharistie, l’Absolu au cœur de la vie du cardinal Journet, in Nove et Vetera, 2006/2, p.
154.
13
Charles JOURNET, Comme une flèche de feu, Le Centurion, 1981, p. 163.
14
Charles JOURNET, Le mystère de l’Eucharistie, Téqui, 1980, p. 63.

8
du cher malade. On sentait qu’il vivait intensément sa messe et que pour lui

chaque mot avait sa valeur. Parfois il s’interrompait, soit qu’il fut fatigué ou

assoupi ou en contemplation… La consécration fut un moment d’une puissante

émotion, c’était vraiment pour chacun, prêtres et assistants, le renouvellement

du drame du calvaire… Vint la communion, digne couronnement de ce qui

avait précédé… puis ce furent quelques instants de recueillement

silencieux… »15. On peut dire que Journet était convaincu que la vie de tout

baptisé, et du prêtre d’une façon toute particulière, est une vie eucharistique.

Parlant du prêtre, il dit : « Quand un prêtre consacre, le Christ, trouant ce

moment du temps, envoie dans les ténèbres du monde un rayon de sa passion

qui déséquilibre les puissances du mal, purifie les profondeurs de l’univers, afin

que s’affirme la toute-puissance salvatrice de la Croix qui va prendre tous ceux

qui s’attachent à elle, avec leur misère humaine, pour la résurrection. (…) Au

moment de la consécration, quelle que soit la dévotion du prêtre, il est dépassé

par ces mystères-là. Que peut-il sinon en être, à certains moments, comme

enivré ? »16.

Et, parmi les conseils spirituels qu’il pouvait donner à ceux qui s’approchaient

de la communion, il disait : « Mais surtout y aller comme un enfant en sachant

que son Amour dépasse tout ce que nous pouvons ici-bas deviner ». Ailleurs, il

écrit : « Au moment où on le reçoit dans la communion, c’est comme une

éternité corporelle, où il nous serre contre son cœur et sa Passion bien-aimée,

pour faire de notre misère des âmes corédemptrices »17. S’approcher de Dieu

comme un mendiant, tout attendre et tout recevoir de son Amour au point d’en

15
Témoignage de Dom Nicolas Barras, 31 août 1979, Archives de la Fondation.
16
Charles JOURNET, Le mystère de l’Eucharistie, pp. 66-67.
17
Charles JOURNET, Ibid., p. 62.

9
être transfiguré, servir l’œuvre du salut en apportant Jésus au cœur du monde

et de tout homme, voilà un itinéraire de vie eucharistique et un chemin sur

lequel Charles Journet n’a cessé de marcher. En dessinant le portrait spirituel

de Charles Journet, Geneviève de Gaulle-Anthonioz écrit : « MENDIER, c’est

l’un de ses mots clefs : ‘Dieu, pour nous mendier de tout près notre amour,

nous a donné son Fils, et Jésus va mourir sur la croix pour nous bouleverser

assez et que nous ne puissions pas Lui refuser cet amour’ (…). Je cite encore ici

l’abbé Journet : ‘Être des vases vides devant la plénitude de Dieu. Tout se

résume en un mot, découvrir la mendicité, celle qui s’adresse au Dieu

d’Amour »18.

3. La Vierge Marie est au cœur de l’Église.

Un des chapitres de L’Église du Verbe incarné est intitulé La Vierge est au cœur

de l’Église. Et Charles Journet explique, en donnant le plan de son exposé :

« La sainte Vierge est au cœur de l’Église. Sa signification pour l’Église du

temps présent peut être résumée en trois thèses : 1° Tous les privilèges de la

Vierge lui viennent de ce qu’elle a pour fonction de rattacher la Christ à la race

humaine ; 2° Il y a parenté profonde entre la doctrine touchant la Vierge et la

doctrine touchant l’Église ; 3° Dans le déroulement de l’histoire du salut, la

Vierge représente l’Église en tant que contemporaine du Christ »19. Pour lui, la

Vierge Marie « remplit à elle seule tout un âge de l’Église, l’âge de la présence

du Christ »20. Avec insistance, Journet ne cesse de rappeler qu’il n’est pas

possible de séparer Marie de l’Église. « L’Église est tout entière ramassée (…),

18
Geneviève DE GAULLE-ANTHONIOZ, op. cit., p. 30.
19
Charles JOURNET, Œuvres complètes, vol. II, p. 651.
20
Ibid., pp. 17-18.

10
tout entière rassemblée dans la personne de la Vierge »21. Dans une belle

expression, et pour expliciter le fait que « l’Église est mariale », Journet dit :

« l’Église, spontanément et sans même y songer, regarde les mystères de la

révélation chrétienne avec les yeux de la Vierge (…). La foi de la Vierge colore

à jamais la foi de l’Église »22. Il y a donc une « modalité mariale de l’Église » et

donc, « plus l’Église ressemble à la Vierge, plus elle devient Épouse ; et plus

elle devient Épouse, plus elle ressemble à l’Époux ; et plus elle ressemble à

l’Époux, plus elle ressemble à Dieu : car ces instances superposées, entre

l’Église et Dieu, ne sont que des transparences, dans lesquelles se réfléchit

l’unique splendeur de Dieu »23.

En 1974, Mgr Mamie demande au cardinal Journet de prêcher la retraite

spirituelle des prêtres du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, « ce qu’il

avait toujours refusé auparavant »24. Dès ses premières paroles, le prédicateur

dit : « Il faut trembler de toucher au mystère de la Vierge Marie. C’est une chose

profonde, très pure, très lumineuse. Celui qui manque de ce qu’il faut pour s’en

approcher – c’est le cas de chacun de nous à cause de nos résistances et de la

lourdeur de notre esprit – va l’abaisser et le déformer dans son optique

particulière »25. Quarante ans plus tôt, en introduction à son livre Notre-Dame

des sept douleurs, il écrivait : « Considérons l’amour qui est entre Jésus et sa

Mère. Du côté de Jésus, il ne peut grandir (…). Mais il peut grandir du côté de

sa Mère. On le voit cependant admirable dès le premier instant. C’est un

composé de ce que l’ordre de la nature et celui de la grâce peuvent offrir de

21
Id., p. 18.
22
Id., p. 725.
23
Id., è. 727.
24
Mgr Pierre MAMIE, Introduction in Charles JOURNET, Entretiens sur Marie, Parole et Silence, 2001, p. 10.
25
Charles JOURNET, Entretiens sur Marie, Parole et Silence, 2001., p. 13.

11
plus merveilleux. L’ordre de la nature : c’est l’amour sensible de Marie pour un

enfant qui, en la rendant mère, a non pas brisé mais consacré sa virginité ; elle

l’a mis dans le monde sans douleur, sans être plus blessée de cet enfantement

que la verrière du rayon qui la traverse. L’ordre de la grâce : c’est l’amour d’un

cœur surnaturellement pur, qui n’a connu la souillure d’aucun péché, dont le

premier battement fut pour Dieu, et où la charité fut toujours plénière, à la

manière d’un ruisseau qui, coulant à pleins bords, s’élargirait pour devenir un

fleuve »26.

Ces mots disent dans quelle profondeur de regard Journet voit la Vierge Marie

et aussi avec quelle liberté de cœur il exprime son amour filial. Dans sa

contemplation, Marie est « le premier contrecoup du mystère de

l’Incarnation ». Elle est aussi « l’Église dans sa former parfaite »27. Et cela dit sa

juste place et met en évidence qu’elle est Mère de Dieu et Mère de l’Église.

Elle ne fait ni obstacle ni ombrage, mais elle est la Mère qui conduit à son Fils,

qui invite à écouter sa parole et à faire tout ce qu’il dira. Elle est la femme

revêtue du soleil de l’Amour et de la Vie. « Si l’on demande maintenant où se

trouve la place de la Vierge (dans l’Église), aucune hésitation n’est possible.

Dans le Christ seul, le salut est comme dans sa Cause et son Principe ; dans la

Vierge, le salut est comme dans un effet, une participation. La Vierge se range

dans le peuple de Dieu, le corps mystique du Christ »28. Journet insistait donc

pour que l’on ne séparât pas Marie du Christ et de l’Église.

26
Charles JOURNET, Notre-Dame des sept douleurs, Cerf, 1934, p. 9.
27
Charles JOURNET, Entretiens sur Marie, p. 13.
28
Charles JOURNET, Esquisse du développement du dogme marial, cité par Benoît-Dominique DE LA SOUJEOLE,
Charles Journet, un témoin du XXe siècle, Parole et Silence, 2003, p. 139.

12
Il a comme préparé les affirmations du concile Vatican II lorsque ce dernier

affirme que Marie « est saluée comme un membre suréminent et absolument

unique de l’Église, modèle et exemplaire admirables pour celle-ci dans la foi et

dans la charité »29. Ainsi Marie est en avant de l’Église comme figure et

modèle ; elle est aussi dans l’Église comme membre du peuple de Dieu, mère

et éducatrice. « Il faut donc demander à la Vierge Marie qu’elle fasse descendre

dans nos cœurs cet instinct profond de la prière, cette orientation qui, comme

l’aiguille de la boussole, sait toujours trouver sa direction »30. Chaque jour,

Charles Journet prenait le chemin du sanctuaire Notre-Dame de Bourguillon et

venait prier la Vierge Marie en ce lieu où elle était invoquée sous le titre de

« Gardienne de la foi ». De leur dialogue intime, nous ne savons rien ou plutôt,

nous en voyons les fruits dans la vie sacerdotale de l’abbé Journet. Écoutons-

le lorsqu’il nous dit : « Il faut lui demander d’ouvrir nos cœurs, de les rendre

transparents, pour que son mystère ne soit pas réduit en nous, à notre mesure,

mais que nous soyons, nous, changés dans sa lumière »31.

4. Un cœur qui mendie.

« Si on ne peut pas dire qu’on vit d’amour, on peut dire qu’on vit de ‘mendicité’

et c’est ça le désir de Dieu sur nous »32. L’attitude du mendiant de Dieu dit

quelque chose du cheminement spirituel de Charles Journet. Qui serions-nous

pour prétendre aimer Dieu et pour dire que nous l’aimons en vérité ? Mais, dit

Journet, « il y a quelque chose de plus important que de savoir aimer Dieu,

29
Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Église, n° 53.
30
Charles JOURNET, Entretiens sur Marie, p. 48.
31
Ibid., p. 55.
32
Charles JOURNET, Comme une flèche de feu, p. 40.

13
c’est de savoir qu’il nous aime »33. Tout ce qui est demandé au mendiant, est

de se tenir dans une attitude de disponibilité et d’abandon, dans une pauvreté

qui permet au Seigneur d’agir en lui par amour et de le combler par sa

Présence. Journet revient souvent sur ces conseils : « appliquez-vous à être un

vase où Dieu vient demeurer », « laissez agir Dieu à sa guise dans votre cœur »,

« le tout est de vous laisser envahir par lui »34. Il ne s’agit pas pour autant d’être

passif ou de démissionner devant notre responsabilité d’homme et de chrétien.

Il faut simplement accepter de se laisser faire, de se recevoir et d’être ainsi dans

la juste position de la créature à l’égard de son Créateur, de l’homme sauvé à

l’égard de son Sauveur.

Il s’agit de se laisse saisir et séduire par Celui qui est tout Amour et qui nous

entraîne à sa suite dans la belle aventure de la vie. Journet nous invite à orienter

notre « vie chrétienne ordinaire » vers une authentique « vie mystique ». Il nous

explique la distinction. La vie chrétienne ordinaire « bien sûr, suffit à sauver des

âmes et à les faire entrer déjà dans les secrets de Dieu » ; mais le Seigneur

invite à entrer dans la vie mystique, « c’est-à-dire que Dieu demande aux âmes

qui y sont entrées un don plus total afin, non seulement de les tirer à lui, mais,

par elles, de TIRER LE MONDE EN GRAPPES »35.

Regarder vers Dieu, se laisser habiter et transformer par son Amour et avancer

sur les chemins de la vie, voilà l’itinéraire que Journet propose aux personnes

qui lui demandent conseils et accompagnement spirituel. Leurs témoignages

montrent que s’ils le considéraient comme un maître, c’est parce qu’il était

33
Ibid., p. 22.
34
Ibid., pp. 36, 52, 53.
35
In Revue Carmel, 1994/4, n° 74, p. 95.

14
d’abord un témoin qui vivait ce dont il parlait. Certains iront jusqu’à dire qu’il

voyait ce dont il parlait. Plutôt que de perdre son temps à s’analyser, à s’évaluer

ou à se comparer, Journet demande avec insistance que le regard du cœur et

de la foi soient tournés vers le Christ. C’est lui qu’il faut contempler, et c’est

dans la clarté de son regard qu’il nous faut apprendre à voir le monde. « Ne

vous analysez pas : s’analyser c’est se trouver et se trouver c’est trouver le

trouble. Tâchez toujours de briser le cercle qui vous ramènerait pour quelque

prétexte que ce soit, sur vous-même. Et partez comme une flèche vers Dieu »36.

La pauvreté du mendiant devient ainsi libre capacité pour se laisser remplir et

combler par le Don de Dieu, le Don de son Amour, le Don qu’est son Fils.

Contemplation et théologie se conjuguent admirablement en Charles Journet

et, comme cela a été reconnu, « sa théologie était le développement d’une

intuition essentiellement contemplative »37. Le contemplatif, c’est aussi le

mendiant, le pauvre de tout qui se laisse revêtir par l’unique nécessaire,

conscient à la fois de sa propre faiblesse et émerveillé par le choix de Dieu et

la douce puissance de son Amour. C’est en mendiant que Journet écrit : « Vous

parler de JÉSUS, je ne saurais pas ; il faudrait avoir un amour tout brûlant, tout

passionné de Lui et, en moi, c’est la misère. Il n’y a qu’une seule chose que j’ai

éprouvée une fois pour ne jamais plus l’oublier, c’est que c’est LUI qui nous

aime, et même quand nous oublions de l’aimer, et que notre amour est dérision

(…). Je n’ose plus dire que je l’aime – l’aimer ce serait être un saint. Mais je sais

36
Charles JOURNET, Ibid., pp. 71-72.
37
Marie-Joseph NICOLAS, Comme une flèche de feu. La doctrine spirituelle du cardinal Journet, in Charles Journet,
un théologien contemplatif, Nova et Vetera, 1991/4, p. 159.

15
qu’il m’aime, et c’est dans cette vue que je retrouve le mot de l’écriture avec

un sens nouveau : ‘C’est Lui le premier qui nous a aimés’ (1Jn 4,10) »38.

Conclusion

On pourrait prolonger encore longtemps cette rencontre si l’on voulait

présenter dans sa totalité la personne, la pensée théologique et la vie

spirituelle de Charles Journet. L’édition de ses Œuvres complètes est encore

en cours de publication et permettra d’avoir facilement accès à la richesse de

cette vie donnée au service de l’Église, dans la contemplation et l’étude.

Comme l’indiquent ses Statuts, la Fondation qui porte son nom « a pour but

de réunir l’ensemble des biens laissés par le Cardinal Journet et légués au

fondateur, ses œuvres, la collection complète de la revue Nova et Vetera, les

ouvrages scientifiques… ainsi que les lettres, manuscrits…, de publier des

ouvrages en rapport avec la vie ou l’œuvre du Cardinal Journet, de rééditer

des ouvrages épuisés et de publier des inédits ; de faire connaître le Cardinal

Journet et promouvoir son rayonnement intellectuel et spirituel »39. Déjà, en

1978, le Cardinal Gabriel-Marie Garrone se demandait : « A-t-on, aussi bien

hors de Suisse qu’en Suisse même, conscience de la valeur exceptionnelle de

cet homme qui a fui, en véritable ascète, toute publicité ? »40.

De fait, on ne peut pas dire que Charles Journet cherchait les reconnaissances

officielles, et celle qui vint le surprendre au moment du Concile – son élévation

au cardinalat – a été vécue par lui comme une véritable épreuve spirituelle.

38
Charles JOURNET, Comme une flèche de feu, p. 19.
39
Statuts de la Fondation du Cardinal Journet, art. 2.
40
Témoignage déposé dans les Archives de la Fondation, 1978.

16
Voici ce qu’il écrit à Jacques Maritain, le 25 janvier 1965 : « Cette atroce

nomination s’est faite. Depuis une semaine, j’ai dit non dans l’agonie du cœur.

Je viens d’écrire et de télégraphier au Saint-Père qu’il faut, qu’il faut qu’il me

dispense de la charge et de l’honneur que je refuse avec toutes les puissances

de mon âme. C’est pour moi la mort… c’est une erreur du Saint-Père… »41. En

réponse, Maritain lui adresse un télégramme daté du 28 janvier : « Votre lettre

me bouleverse – Vous n ‘avez pas le droit de refuser la croix – Petits Frères –

Studium dominicains – Moi vous supplions accepter »42. Et, dans un même élan,

Maritain télégraphie à Paul VI, le même jour : « Supplie humblement Votre

Sainteté ne tenir aucun compte des protestations de Mgr Journet. Je rends

grâce de tout mon cœur à Votre Sainteté pour cette nomination dont

signification a si grande importance »43.

Au télégramme du 28 janvier, Jacques Maritain ajoute une lettre datée du

même jour dans laquelle il sait trouver les arguments qui peuvent convaincre

Charles Journet : « Pour l’amour de Dieu ne faites pas l’atroce sottise de refuser

ce que Dieu et l’Église vous envoient ! Ne voyez-vous pas l’importance

immense de cette nomination pour la cause de saint Thomas, pour celle de

toutes les vérités qui nous sont chères, pour le Pape lui-même, et pour qu’à un

moment historique crucialement grave l’esprit de Vérité ait son chemin dans

les âmes ? C’est avant tout la signification de cette nomination qu’il faut voir.

C’est au nom du service de l’Église, du Royaume à l’état crucifié, que le Pape

a le devoir de vous imposer cette charge. Ne ruinez pas l’initiative de

signification capitale qu’il a prise ! Ne désolez pas vos amis et tous ceux en qui

41
JOURNET-MARITAIN, op. cit., p. 36.
42
Ibid., p. 40.
43
Ibid., pp. 926-927.

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cette nomination a réveillé l’espoir ! Qu’est-ce que votre humilité personnelle

en face de cela ? Vous devez accepter cette croix en simplicité d’esprit.

L’honneur du Cardinalat, ce n’est rien, il vous fait mieux sentir votre rien, c’est

tout. Pourquoi vous révolter contre cela ? La charge – vous continuerez vos

travaux, vos recherches, personne ne vous demande de parler ex cathedra,

mais vous aiderez le Vicaire du Christ, et donnerez des conseils que vous

mettront à l’agonie, mais par où passera la lumière de saint Thomas. Charles,

ne nous désespérez pas. Je me mets à genoux devant vous, et vous supplie de

télégraphier au Pape qu’après mon intervention vous renoncez à dire non, et

acceptez, pour l’amour de Jésus et de la Vérité à défendre. Je vous embrasse

de tout mon cœur »44. Avant même de recevoir cette lettre, et suite à la visite

de Mgr Macchi, que Paul VI avait tout spécialement envoyé auprès de lui,

Charles Journet écrit à Jacques Maritain : « Il y avait tant de bonté dans ce

geste du Saint-Père, il ne voulait pas que j’accepte dans ‘l’agonie’. Alors j’ai dit

oui à tout, c’est fait. Le cœur reste serré, je suis misérable »45.

Cet échange de courrier au ton parfois assez vif montre qu’entre les deux amis

on ne transige pas avec l’essentiel, avec la défense de la Vérité, avec le service

que l’on doit rendre à l’Église. Jacques Maritain écrira, sous forme d’excuses :

« Pardonnez-moi de vous avoir écrit en termes plutôt brutaux et impitoyables.

Il me semblait qu’il le fallait pour essayer de briser l’espèce d’envoûtement où

vous mettait votre passion pour l’humilité. Mais c’est la bonté et la douceur de

Paul VI qui étaient la vraie voie »46.La véritable humilité est d’accepter la croix,

sous quelque forme qu’elle se présente. À ce moment-là, il ne faut plus se

44
Ibid., pp. 40-41.
45
Ibid., p. 42.
46
Ibid., p. 45.

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regarder soi-même, mais contempler le Christ qui se donne librement et

totalement par amour. Les craintes ou appréhensions humaines doivent céder

la place au plus haut service. Charles Journet disait d’ailleurs : « Dans la nuit de

l’humilité où Dieu nous demande d’entrer, nous pouvons rencontrer la brûlure

de son Amour »47.

Jacques Maritain parle de la « passion pour l’humilité » de Charles Journet et,

de fait, il y a là un trait caractéristique et relevé unanimement. Dans un de ses

conseils spirituels, Journet écrit : « Ce n’est pas de rien savoir qui fait la

pauvreté d’esprit, mais de ne rien savoir à côté de, en concurrence de Dieu ;

c’est de savoir tout ce qu’on sait, et tout si c’était possible, en Dieu, en

subordination avec Dieu ». Pour lui, « dans l’humilité, il y a une visitation de la

grandeur »48. Décrivant le portrait de l’homme humble au cours d’une retraite

prêchée en 1965, il dit : « Dans l’homme humble, pas de barrières pour se

défendre contre l’entourage, rien de pharisaïque, de ces murs dont on

s’entoure pour paraître quelque chose, quelqu’un (…). L’homme humble

parlera peu, mais ses paroles seront lourdes de sens. Celui qui n’est pas humble

fera du bruit, au contraire, s’arrangera une vie spectaculaire (…) »49.

En conclusion, je voudrais citer une nouvelle fois Mgr Pierre Mamie, parlant de

Charles Journet : « Son confident, c’était Dieu, ce Jésus qu’il aimait tant, qu’il

rencontrait d’une façon si intime dans la célébration de la messe, dans l’oraison,

dans les visites au Saint-Sacrement. On ne comprend rien à sa pensée et à ses

47
Charles JOURNET, Comme une flèche de feu, p. 63.
48
Philippe BLANC, « En tenant Dieu par la main », in Jean-Marc ANDENMATTEN, Philippe BLANC, Jacques RIME,
Charles Journet, une sainteté pour l’Église, Cerf-Patrimoines, 2018, pp. 35.37.
49
Ibid., cité p. 37.

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conseils spirituels si on ne tient pas comme une certitude le fait que chez lui,

Dieu, le Verbe incarné, Jésus adorablement présent dans l’Eucharistie, forment

un tout dans la logique vivante du Mystère de l’Incarnation et de la

Rédemption. Et cela met encore en relief la merveilleuse unité de sa vie »50.

Terminons avec un poème composé par Véra Oumançoff pour Charles Journet,

et qui est comme un résumé de sa biographie et de son intense vie spirituelle :

« Agneau aux yeux bleus – poussière impossible, diamants lumineux – tête

dure, serrée comme la vérité, douceurs des anges, tendresse implacable,

goutte d’eau qui creuse les rocs, imprenable, paisible, tranquille »51.

Depuis quelques années, la Fondation du Cardinal Journet s’est engagée

comme « acteur de la cause » de béatification. À ce propos, je voudrais

rapporter ce témoignage du Cardinal Gabriel-Marie Garrone : « Ce sera servir

l’Histoire que de contribuer à fixer cette grande mémoire. Ce sera aussi servir

l’Église que de répandre la pensée du Cardinal Journet dans un monde où les

esprits sont en plein désarroi doctrinal et en quête d’authentiques serviteurs de

Dieu et de l’Église à écouter et à suivre »52.

+++++

50
Mgr Pierre MAMIE, Postface, in Pierre-Marie EMONET, Le Cardinal Journet, portrait intérieur, pp. 168-169.
51
Rome, Noël 1945. Texte rapporté par Jacques Maritain dans Carnets de notes, DDB, 1965, p. 267.
52
Témoignage dépose dans les Archives de la Fondation, 1978.

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