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Filière : Etudes Françaises.

Module : Poésie du 19ème siècle Groupes : 2+3


Semestre 4. N° du module : 4.3 Prof : M. M A. Kharbouch

Séance : 9

Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers


Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent


Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,


Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,


Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
Charles Baudelaire

Eléments de cours :

Correspondances fait partie des premiers poèmes de la section Spleen et


Idéal ; il bénéficie d’un statut particulier dans la critique baudelairienne
dans la mesure où il présente un art poétique dans lequel les critiques ont
voulu reconnaître celui du recueil tout entier. Pour John E. Jackson, « La
tentation est d’autant plus séduisante que nombreux sont les passages
des essais de Baudelaire qui reviennent sur l’idée de ces correspondances
qui seraient aux fondements de la possibilité même de la poésie »1,
d’ailleurs pour Baudelaire, les métaphores, les comparaisons ou les
épithètes essentielles dans la formation du tissu poétique « sont puisées
dans l’inépuisable fonds de l’universelle analogie et qu’elles ne peuvent
être puisées ailleurs ».

Notions et concepts à connaître


Le concept de correspondances :
Deux systèmes de relations sont proposés par Baudelaire sous le nom de
correspondances : un système vertical, les correspondances proprement
dites, et un système horizontal, que Georges Blin appelle synesthésies2
pour Swedenborg, scientifique, théologien et philosophe suédois du
18ème siècle (1688 – 1772) « Toutes les choses qui existent dans la nature
depuis la plus petite jusqu’à la plus grande, sont des correspondances.
Elles sont des correspondances, parce que le monde naturel, avec tout ce
qui le constitue, existe et subsiste d’après le monde spirituel, et l’un et
l’autre d’après le divin »3. Cela signifie que le monde spirituel et le monde
naturel s’interpénètrent au point que toute frontière entre les deux est
fluide et incertaine.

Baudelaire distingue deux types de correspondances :

1- Les correspondances verticales : pour Baudelaire, la réalité qui


l’entoure est composée de « symboles »4 que seul le poète peut
déchiffrer et qui lui permettent d’entrevoir le monde invisible et
immatériel de l’idéal.il existerait également une communication
secrète entre le monde matériel visible et le monde invisible de
l’idéal, ce sont donc les correspondances verticales.

2- Les correspondances horizontales : c’est l’idée que le monde qui


nous entoure, malgré son apparent désordre et son chaos,
possèderait une profonde unité. Les correspondances horizontales
se traduisent concrètement chez Baudelaire par le mélange des
sensations qui semblent se fondre, fusionner entre elles. ; on parle
alors de synesthésies.

Correspondances : de la confusion à la clarté ou les étapes d’un


cheminement mystique.

C’est le quatrième poème du recueil. Les trois précédents parlaient


du poète et de sa place dans le monde (Bénédiction, L’Albatros)5 et
de son ouverture à un monde supérieur (Elévation). Avec
Correspondances, il est envisagé sous l’angle de la nature.

La structure du sonnet est bipartite : dans les deux premiers


quatrains est formulée la théorie des correspondances ; dans les
tercets, des développements et exemples pour l’illustrer.

Au premier vers, la nature est présentée comme un lieu de culte

« temple» qui accomplit la fusion impossible entre la pierre


parfaitement maîtrisée des édifices sacrés « piliers » et le règne du
vivant, matérialisée par l’oxymore « vivants piliers » ; ces derniers,
ces arbres délivrent un message qui reste incompréhensible
« confuses paroles ».
Les deux premiers vers rendent l’équilibre parfait par deux
alexandrins de facture classique, avec césure régulière à
l’hémistiche. Dans ce décor pérenne, l’homme éphémère ne fait
que passer. Au vers 3, le second élément naturel mentionné, les
forêts, est aussitôt gratifié d’un complément du nom qui les rend
symboliques « de symboles ». Non seulement l’homme est
évanescent, comme s’il ne parvenait pas à s’inscrire dans la nature,
mais au vers 4, il est passif, objet «l’» est complément d’objet direct,
lui-même soumis au questionnement « qui l’observent » dans la
bienveillance « regards familiers ». La nature qui n’est pas
représentée comme hostile à l’homme est le lieu d’un mystère,
dont il faut s’appliquer à décrypter les signes.

Dans le second quatrain, les signes à décrypter « longs échos, loin,


se confondent » livrent leur cohésion « profonde unité ». Les
différents sens se superposent et s’ajustent, les uns aux autres par
des agencements secrets « ténébreuse et profonde unité »
englobant tout de leur accord « vaste comme… » que le poète,
intermédiaire privilégié entre le monde et les hommes, perçoit, lui,
comme une évidence. C’et la fameuse théorie des correspondances,
la fusion des sens appelée aussi synesthésie. C’est le dernier vers du
quatrain qui livre sur le rythme du tétramètre, la clé de l’énigme
unifiant le divers et l’épars donnés par l’univers « Les parfums, les
couleurs et les sons se répondent ». Ces trois sujets liés entre eux
par un verbe à la voix pronominale réciproque font écho aux
« confuses paroles » du vers 2 révélant ainsi la teneur de leur
discours et rejoignant la pensée de J. Cohen, selon laquelle, la
poésie est un procédé de totalisation des sens.

Les deux tercets fournissent des exemples de cette libre circulation


des sens entre les différents registres : l’odorat, qui tient une place
importante dans Les Fleurs du Mal déclenche le mouvement des
synesthésies qui se déroule sur une phrase opérant un
enjambement d’un tercet à l’autre. Pour C. Pichois « Les parfums
sont premiers, ce qui n’étonnera pas tous ceux qui voient en
Baudelaire le plus grand poète olfactif de la littérature française. Ce
sont les parfums qui dans les tercets déclenchent les
comparaisons ». Ces dernières introduites par « comme »
permettent de faire le lien entre les différents sens : odorat-
toucher-ouïe- vue « parfums-chairs-hautbois-prairies ».

Le onzième vers est introduit par un tiret, qui signifie le changement


de registre. A partir de ce moment, on se déplace vers de lourdes
senteurs d’ordre moral « corrompus, riches et triomphants »
ouvrant sur un univers mystique « ambre, musc, benjoin et
l’encens » qui exalte aussi bien les satisfactions du corps que celle
de l’âme, l’ivresse sensuelle et spirituelle « transports de l’esprit et
des sens », les sens ayant toutefois le dernier mot dans le poème.

Correspondances incarne le premier manifeste du symbolisme,


dont se revendiqueront plus tard les poètes symbolistes6 qui
s’appliqueront à débusquer, à la suite de Baudelaire, les idées
cachées derrière les apparences ; nous citons dans ce sens le
sonnet Voyelles d’Arthur Rimbaud, qui semble être écrit en écho
aux Correspondances.

Question : à partir de ces quelques éléments développés, proposez


un plan pour un commentaire composé de Correspondances.

Notes :

1- Cité in Baudelaire ; Les Fleurs du Mal ; Paris Ed Librairie générale française ; coll
Le livre de poche classique ; 1999 ; pp 266 – 267.

2- Synesthésie : du Grec, Syn : ensemble et esthésis : perception : conjonction des


sens.

3- Cité in G. Bonneville ; Les Fleurs du Mal. Baudelaire ; Paris ; Ed Hatier ; Coll Profil
d’une œuvre ; 1972 ; p 50.

4- Le mot symbole vient du Grec « Sumbolon », objet de reconnaissance, objet


coupé en deux dont les porteurs pouvaient assembler les deux morceaux. Un
symbole est l’association de deux réalités, il associe souvent une image concrète
à une abstraction, il transpose l’idée en image.

5- Dans L’Albatros, le poète est représenté à travers la figure du Paria ; mais, il faut
remarquer que cette malédiction est au fond une bénédiction, car le poète en la
subissant devient capable de comprendre « le langage des fleurs et des choses
muettes » et acquiert une ascèse mystique.

6- Pour les poètes symbolistes, le monde sensible n’est que le reflet d’un univers
spirituel ; ils cherchent à saisir entre les données des différents sens, de secrètes
correspondances qui leur donneront la définition de cet univers. Pour eux, la
poésie est un instrument de connaissance métaphysique et ils tiennent à traduire
leurs découvertes par des symboles verbaux. (Voir les poèmes de Rimbaud,
Verlaine, Mallarmé…).

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