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INCONSCIENT COLLECTIF ET NOOSPHÈRE.

DU « MONDE IMAGINAL »
AU « VILLAGE GLOBAL »

Raphaël Josset

De Boeck Supérieur | « Sociétés »

2011/1 n°111 | pages 35 à 48


ISSN 0765-3697
ISBN 9782804165413
DOI 10.3917/soc.111.0035
Article disponible en ligne à l'adresse :
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Images et imaginaire

INCONSCIENT COLLECTIF ET NOOSPHÈRE.


DU « MONDE IMAGINAL » AU « VILLAGE GLOBAL »
Raphaël JOSSET *

Résumé : La concrétisation, via le déploiement du réseau cybernétique planétaire, de


l’utopie œcuménique que le père jésuite Pierre Teilhard de Chardin désignait sous le nom
de « noosphère », pourrait aussi désigner le processus par où achève de s’accomplir le nihi-
lisme de la métaphysique occidentale. Elle ne doit donc pas nécessairement être confondue
avec ce que l’on appelle le « monde imaginal des archétypes de l’inconscient collectif »,
bien qu’elle entretienne un rapport particulier avec celui-ci. Au final, c’est le mode d’être-
au-monde de l’homme qui s’en trouve radicalement bouleversé.
Mots clés : réseaux, globalization, errance, dernier homme.
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Abstract : The concretization via the deployment of the planetary cybernetic network, of
the ecumenical utopia which Pierre Teilhard de Chardin intended as noosphere, can also
designed the practice that make possible the accomplishment of the nihilism of the West-
erner metaphysic. The noosphere must not be confused with the imaginable world of the
archetypes of the collective unconscious although it has a particular relation with this one.
At the end, it’s the way of been in the world of the human that is radically crushed.
Keywords : networks, globalization, wandering, last man.

« Les distances ont été supprimées mais la proximité est restée absente :
l’absence de proximité a conduit le sans-distance à la domination. »
Martin Heidegger, La Chose

L’anthropologue Barbara Glowczewski dans ses travaux a montré l’existence


d’une pensée réticulaire multidimensionnelle chez les tribus aborigènes d’Australie,
dont le système cognitif spatialisé et la cosmogonie reposent sur une vision tradi-

* Docteur en sociologie à l’Université Paris Descartes Sorbonne, chercheur au CeaQ. Il


enseigne méthodologie à l’Université d’Évry Val d’Essonne.

DOI: 10.3917/soc.111.0035 Sociétés n° 111 — 2011/1


36 Inconscient collectif et noosphère. Du « monde imaginal » au « village global »

tionnelle de l’univers qu’elle qualifie de « connexionniste » dans le sens où tout y


est interdépendant. Une vision holistique du réseau global de la vie donc, où tout
entre en interaction : les hommes, les femmes, le règne animal, végétal, minéral, la
terre, le ciel, l’infiniment petit et l’infiniment grand, la vie actualisée et les rêves, etc.
Cette pensée traditionnelle se manifeste notamment par la perception de la
mémoire comme un espace-temps virtuel et la projection de savoirs sur un réseau
géographique à la fois physique et imaginaire. Elle s’articule autour de la produc-
tion de « cartes mentales » liées à l’élaboration d’« itinéraires mythiques » lors de
pratiques rituelles liant chants, danses et peintures corporelles, considérées comme
des « récits en performance » traitant l’information qui provient souvent également
de l’interprétation des rêves. Ce qui se joue là, en l’occurrence, c’est l’émission et
la réception d’informations essentielles à la survie de ces sociétés de chasseurs-
cueilleurs dont les immenses territoires nécessitent la consignation de données rela-
tives au déplacement de sites en sites et donc la production d’une cartographie
cognitive sous forme d’itinéraires reliant des lieux sacrés pensés comme les traces
d’ancêtres mythiques. La pratique onirique y joue donc un grand rôle car elle per-
met de se connecter à l’espace-temps éternel de la mémoire collective où les ancê-
tres mythiques aux formes hybrides recombinent les éléments dont ils laisseraient
des traces sur les sites. C’est ainsi que, par-delà les quatre dimensions du cadre spa-
tio-temporel classique dans lequel se déroulent les rites d’élaboration des cartes
mentales, le sommeil, nous dit Barbara Glowczewski, « fait passer dans une cin-
quième dimension, celle du rêve, qui permet d’expérimenter la synchronicité du
mythe sous forme de condensations et d’associations dans une matrice onirique
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où les images et les sons se connectent sans être entravés par la linéarité du temps
ou par les distances et les barrières de l’espace » 1.
Cette « cinquième dimension » du rêve dans le système d’interprétation propre
au mode de pensée en réseau des tribus aborigènes, cette « synchronicité », cette
« matrice onirique » où les images et les sons – débarrassés de la linéarité du temps,
des distances et barrières de l’espace – s’interconnectent avec l’imaginaire collectif,
avec le mythe et ses récits, n’est donc évidemment pas sans rappeler la fameuse
hypothèse jungienne d’un inconscient archaïque suprapersonnel peuplé d’arché-
types qui seraient communs à l’espèce humaine, tout en nous renvoyant aussi à
« la matrice du cyberespace » et autre « noosphère » de la cyberculture.

Village people : théophanie du Christ cosmique


Rappelons que cette notion de « noosphère » – ou « sphère de l’esprit » – a d’abord
été conceptualisée dans les années 1950 par le père jésuite, paléontologue et théo-
logien, Pierre Teilhard de Chardin qui, dans une tentative de réconcilier science et
religion (à vrai dire darwinisme et catholicisme), la conçoit comme une sorte de
« conscience collective planétaire », une immense machine à penser, un magma

1. B. Glowczewski, Rêves en colère. Paris, Plon, coll. Terre humaine, 2004.

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d’informations entourant la surface du globe comme l’atmosphère et qui est à


l’intellect ce que la « biosphère est pour la vie » 2. Ce grand nuage immatériel
gagnerait ainsi en ampleur et en intensité à mesure des progrès de l’évolution
humaine et de ce que l’on nomme aujourd’hui la « globalisation ». En l’occurrence,
il se trouve que la notion de noosphère prenait une forte connotation religieuse et
particulièrement eschatologique chez le père jésuite. En effet, en se déployant sur
l’ensemble du globe, elle doit préparer l’avènement d’une ère d’harmonie univer-
selle des consciences et par conséquent une forme de résurrection spirituelle pla-
nétaire que marquera le « point Oméga », sommet de l’évolution et aboutissement
des temps historiques où l’homme doit finalement rejoindre Dieu dans une com-
munion parfaite alors perçue comme « théophanie du Christ cosmique ».
La vision cosmique et la « pensée connexionniste » de Teilhard de Chardin, ses
propositions œcuméniques de « collectivisme » et de « noosphère » exprimant le
désir d’en finir avec « la séparation des humains », inspireront par la suite les théo-
riciens de la communication, en particulier le Canadien Marshall Mc Luhan, lui-
même converti adulte au catholicisme. Celui-ci déclarait notamment que la noos-
phère était « le cerveau technologique de l’univers (…) la membrane technologi-
que jetée sur l’ensemble du globe par la dilatation électronique de tous nos sens » 3.
McLuhan, on ne le sait que trop, constatait déjà l’existence et le déploiement d’un
réseau planétaire issu des technologies de la communication électronique (télégra-
phe, téléphone, radio, télévision) qui, en bouleversant profondément nos rapports
à l’espace et au temps, réduisait littéralement le globe terrestre à la taille d’un vil-
lage. En cela, il ne faisait selon nous que reformuler une idée déjà largement évo-
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quée par d’autres auteurs. À cet égard, on peut se référer notamment à Nietzsche
via les paroles de son Zarathoustra concernant le « dernier homme » auquel il
s’adresse, c’est-à-dire le petit homme moderne aux instincts apprivoisés, à la
volonté atrophiée et aux valeurs moribondes qui a en horreur la souffrance et ne
recherche plus le bonheur que dans le confort, la santé et la sécurité, adepte qu’il
est des petits plaisirs, des divertissements et des loisirs. C’est ainsi que le prophète
Zarathoustra pressentant la poursuite et l’approfondissement de cette tendance
multiséculaire à la réduction dans et par l’autodomestication et le dressage de l’ani-
mal humain, tendance lourde du processus civilisationnel s’il en est, annonce alors
entre autres choses à la foule amusée que dans les temps prochains « la terre sera
devenue plus petite et on y verra sautiller le dernier homme qui rapetisse tout » 4.
Du reste, les artistes futuristes italiens, exaltant les mutations anthropologiques, cul-
turelles et sociales engendrées par l’explosion techno-scientifique de la révolution
industrielle avaient également, cinquante ans avant Marshall McLuhan, la vision
d’un « village-monde ». Ceux-ci cherchaient d’ailleurs à cristalliser dans leurs œuvres
l’émergence de cette nouvelle sensibilité spatio-temporelle planétaire, à saisir la

2. P. Teilhard de Chardin, Le phénomène humain. Paris, Seuil, 1955.


3. M. Mc Luhan, La galaxie Gutenberg. Paris, Mame, 1967, cité par P. Breton, in Le culte
de l’Internet. Une menace pour le lien social ? Paris, La Découverte et Syros, 2000.
4. F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. Paris, LGF, 1972.

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« beauté de la vitesse », le mouvement, le dynamisme énergétique et le vitalisme


machinique des nouvelles formes de vie métropolitaine prises dans les processus
de modernisation des réseaux de transports et de communications, tendant à abo-
lir les distances et ainsi à conquérir l’ubiquité, la simultanéité, etc. Günther Anders
aussi, au début des années 1950, dans ses « considérations philosophiques sur la
radio et la télévision » 5 constatait précisément ce processus de miniaturisation du
monde devenant par ailleurs toujours plus irréel et fantomatique, avec toutes les
conséquences catastrophiques pour le mode d’être de la condition humaine qui en
résultent.
Ainsi, Marshall Mc Luhan s’attachait en quelque sorte à décrire les mutations
cognitives et sensorielles causes et effets de l’évolution technologique des sociétés
humaines, ainsi que nos modes d’existence et de perception au sein du « village
global » qui tend à s’actualiser de façon toujours plus efficiente avec le développe-
ment de la micro-informatique, de l’Internet et du multimédia. S’étant emparé de
la notion de « noosphère », il déclarait également qu’« après trois mille ans d’une
explosion produite par des technologies, mécaniques et fragmentaires, le monde
occidental “implose”. Pendant l’âge mécanique, nous avons prolongé nos corps
dans l’espace. Aujourd’hui, après plus d’un siècle de technologie de l’électricité,
c’est notre système nerveux central lui-même que nous avons jeté comme un filet
sur l’ensemble du globe, abolissant ainsi l’espace et le temps, du moins en ce qui
concerne notre planète 6. » Et celui-ci de rajouter dans une formule quasi apocalyp-
tique, du moins eschatologique : « nous approchons rapidement de la phase finale
des prolongements de l’homme : la simulation technologique de la conscience ».
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Meta-phusis
Ceci étant dit, il faut souligner que la « noosphère » comme « conscience collec-
tive » aujourd’hui projetée sur l’ensemble du globe par dilatation électronique et
simulation technologique via les réseaux de communication, si l’on suit McLuhan,
est par définition plutôt de l’ordre de la conscience claire et réfléchie. En effet
« noos » désigne la pensée, la raison, l’intellect, l’âme, l’esprit qui vient mettre le
monde en ordre chez le philosophe présocratique grec Anaxagore et à qui Nietzs-
che attribuait cette formule dans laquelle on pourrait voir le fondement de toute la
métaphysique occidentale : « au commencement était le chaos puis la raison
[noos] vint et créa l’ordre ».
Précisément, pour Nietzsche 7 commentant ici les conceptions de la tragédie
chez Euripide, qui aurait appliqué cet axiome à ses œuvres, il s’agit alors de montrer

5. G. Anders, « Le monde comme fantôme et comme matrice : considérations philoso-


phiques sur la radio et la télévision », in L’obsolescence de l’homme, sur l’âme à l’époque
de la seconde révolution industrielle. Ivréa, Encyclopédie des Nuisances, 2002 (1956).
6. M. Mc Luhan, Pour comprendre les média : les prolongements technologiques de
l’homme. Paris, Éditions HMH, 1968.
7. F. Nietzsche, La naissance de la Tragédie. Paris, Gallimard, coll. Folio, 1989.

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le déclin de l’instinct dionysiaque comme force vitale émergeant des plus profonds
abîmes de l’Être, source de toute chose. Et par conséquent, la victoire progressive
dans tout l’art, la culture et la psyché grecque antique du principe de mesure et de
modération apollinien avec toute sa dimension régulatrice et disciplinaire de mise
en ordre rationnel. Cette victoire du principe de maîtrise et de mesure apollinien
incarné par le « noos » d’Anaxagore, et donc du principe de Raison qui s’oppose
à l’instinct et mine la Vie, serait alors aussi, pour Nietzsche, synonyme de nihilisme
et de décadence. Ainsi, on comprendra que le déploiement planétaire de la noos-
phère dans et par le processus de virtualisation pourrait désigner la dynamique par
où achève de s’accomplir le nihilisme de la métaphysique occidentale, pour le dire en
termes heideggériens. En ce sens, elle ne doit pas nécessairement, comme c’est sou-
vent le cas, être confondue avec ce que l’on pourrait appeler le « monde imaginal »
(Corbin, Durand) des archétypes de « l’inconscient collectif » théorisé par Carl G. Jung.
Edgar Morin, qui s’est également emparé de cette notion de « noosphère »
pour en faire le monde immatériel des choses de l’esprit, des idées et productions
culturelles de toutes sortes (théories, idéologies, mythes, croyances, concepts, art,
littérature, etc.) correspondant au « monde trois » de Popper et doté d’une autono-
mie, d’une existence propre caractérisée par des lois similaires à celles qui gouver-
nent l’écosystème des êtres vivants, rappelle que les archétypes sont des formes a
priori ou images primordiales, virtuelles en tout esprit humain. « Matrices universel-
les de l’inconscient collectif, ils commandent et contrôlent nos songes et nos mythes.
Bien qu’ils n’existent pas indépendamment de nous, nous dépendons d’eux car
nous portons en nous leurs exigences et leur tyrannie 8. »
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Par ailleurs, au début des années 1960 dans son travail sur l’avènement de la
culture de masse appréhendée comme seconde révolution industrielle, industriali-
sation de l’esprit ou « seconde colonisation », « celle qui s’attaque aux images et
aux rêves », il évoquait déjà la notion de noosphère avec des accents qui ne sont
pas sans rappeler les propos de Marshall Mc Luhan : « un prodigieux réseau ner-
veux s’est constitué dans le grand corps planétaire : paroles et images émergent des
téléscripteurs, des rotatives, des pellicules, des bandes magnétiques, des antennes
de radio et de télévision ; tout ce qui roule, navigue, vole, transporte journaux et
magazine ; il n’y a pas une molécule d’air qui ne vibre de messages qu’un appareil,
un geste, rendent aussitôt audibles et visibles. (…) Les problèmes que pose cette
étrange noosphère qui flotte au ras de la civilisation sont parmi les tiers-problèmes
qui émergent au milieu du vingtième siècle 9. » Par la suite, dans le cadre du para-
digme de la complexité et de l’auto-organisation basé sur les principes systémiques
et cybernétiques auxquels il ajoute les principes dialogiques, récursifs et holo-
grammatiques qui en découlent, il aura recours à la métaphore informatique pour
affirmer que la culture d’une société fonctionne comme une « machine cognitive »
et serait comme une sorte de méga-ordinateur complexe mémorisant toutes les

8. E. Morin, La Méthode. 4. Les idées, leur habitat, leur vie, leurs mœurs, leur organisa-
tion. Paris, Le Seuil, 1991.
9. E. Morin, L’Esprit du temps (1962). Paris, Armand Colin et Institut National de
l’Audiovisuel, 2008.

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données cognitives, qui, porteur de quasi-logiciels, prescrit les normes pratiques,


éthiques, politiques de cette société. Ainsi, le grand ordinateur serait présent en
chaque esprit/cerveau individuel où il a inscrit ses instructions et où il prescrit ses
normes et ses commandements, de même que chaque esprit/cerveau individuel
serait « comme un computeur, et l’ensemble des interactions entre ces computeurs
constituent le grand Ordinateur » 10. Dans une perspective dialogique de constante
réversibilité et récursivité interactive, Edgar Morin indique également que se met
en place un jeu complexe de symbiose, parasitisme, asservissement, exploitation
mutuels entre les esprits/cerveaux individuels, la société et la noosphère.

Virus
En outre, à propos des propriétés « auto-éco-organisatrices » de cette dernière, il
évoque la notion de « mème », théorisée par le socio-biologiste néo-darwinien
Richard Dawkins. Elle désigne « une unité élémentaire de réplication culturelle
dotée d’une certaine autonomie par rapport au gène, comme une idée, un modèle
de fabrication, etc., les mèmes apparaissent ainsi comme des structures vivantes,
se propageant à travers le langage, de cerveau à cerveau » 11.
C’est une notion qui s’est elle-même répliquée et a donné naissance à la
« mémétique », qui se donne pour objectif d’étudier dans une approche pluridisci-
plinaire néo-darwinienne les processus de réplication des schèmes ou codes culturels.
Elle a ainsi connu une certaine fortune dans les milieux de la cyberculture des années
1980 et 1990, notamment avec Timothy Leary inspiré par McLuhan mais aussi avec
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Douglas Rushkoff et sa théorie des « médias virus » 12 à vocation subversive, qui ren-
voie par ailleurs à toutes les techniques de « détournements », « média-tactiques »,
« guérilla de communication », « adbusting » ou « subvertising », « hacktivisme » et
autre « culture jamming dans l’empire des signes » 13. Pratiques dissidentes dont on

10. E. Morin, La Méthode. 4. Les idées, op. cit. Et ce n’est peut-être pas un hasard si en
préface à la réédition récente de L’Esprit du temps, il évoque justement, pour illustrer les
capacités que possède toujours la culture de masse à exprimer celui-ci, le film Matrix : « Est-
ce que les humains ne sont pas manipulés par les machines infernales qu’ils ont créées ?
C’est un thème clé, thème d’angoisse, thème absolument problématique qui porte sur
notre vie quotidienne. » Dans le même ordre d’idées, il évoque Blade Runner : « L’un des
problèmes des hommes, c’est de savoir s’ils n’ont pas été apprentis sorciers en se lançant
dans l’aventure techno-scientifique. Sous cette forme spectaculaire, c’est un problème qui
se pose vraiment de plus en plus à l’ère de la prolifération nucléaire, des manipulations
génétiques et des dégradations de la biosphère. »
11. Ibid.
12. D. Rushkoff, Media Virus ! New York, Ballantine Books, 1996. Journaliste, écrivain, il
est également l’auteur de Cyberia: Life in the Trenches of Hyperspace. 2nd ed., Manches-
ter, Clinamen, 1995.
13. M. Dery, Culture Jamming: Hacking, Slashing and Sniping in the Empire of Signs.
Open Media, 1993. Le « culture jamming » s’incarne notamment dans les pratiques de
l’« adbusting » des « casseurs de pubs ». Mark Dery est également l’auteur de Vitesse
virtuelle : la cyberculture aujourd’hui. Paris, Éditions Abbeville, 1997.

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sait aussi qu’elles ne font finalement qu’essayer d’adapter aux nouveaux médias
« les techniques de cut-up pour guérilla subversive à l’assaut des âmes sclérosées »,
techniques de chaos sémiotique en quelque sorte, déjà théorisées par William
S. Burroughs dans ses écrits sur la « révolution électronique » 14 du tout début des
années 1970. Ceci dit, ce qui a pu également être qualifié d’« ingénierie méméti-
que » connaît selon nous une application beaucoup plus efficace aujourd’hui avec
toutes les pratiques extrêmement subtiles du « marketing viral », de la « guérilla
marketing », du « marketing alternatif », du « buzz marketing » et autres métiers de
la communication, des médias et des réseaux parfaitement capables d’assimiler
chaque « usage innovant » dans leur propre système. De manière métaphorique, on
pourrait même dire que cette capacité à phagocyter toute innovation sur un mode
ascendant est un programme directement inscrit dans leur code génétique, leur
code-source. Processus d’absorption et de recyclage écosystémique des singularités
par où toutes ces « techno-sciences » de l’information et de la communication opè-
rent leur propre mutation comme processus homéostatique d’adaptation à l’envi-
ronnement qu’elles reconfigurent dans le même mouvement. Et c’est d’ailleurs
cette capacité à métaboliser l’énergie créatrice des groupes dissidents qui les rend
pratiquement « insubversibles », et peut-être aussi parce que la simple idée d’un
« devenir-média » de la masse, c’est-à-dire l’injonction à la réappropriation ou au
détournement socio-technique du code ne peut de toute façon aboutir qu’à une
reproduction élargie du système sous couvert de nouvelles modalités.
Toutes choses qui ne sont pas sans nous rappeler cette réflexion de Jean Bau-
drillard lorsqu’il affirmait – à propos de la « dysnéification du monde » et du recy-
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clage du réel dans l’univers spectral de la réalité virtuelle comme gigantesque
entreprise de cannibalisation-carnavalisation constitutive du Nouvel Ordre mon-
dial – que si cette opération peut réussir avec une telle ampleur, sans soulever
d’autre réprobation que morale, tout en suscitant une fascination universelle, c’est
que « la réalité elle-même, le monde lui-même, avec toute son activité frénétique
de clones, s’est déjà transformé en une performance interactive, en une espèce de
Lunapark des idéologies, des techniques, des œuvres, du savoir, de la mort et de
la destruction même – tout cela propre à être cloné et ressuscité dans un musée
infantile de l’Imagination, dans un musée virtuel de l’Information ». 15 C’est pour-
quoi de ce point de vue il semble inutile de chercher des virus informatiques, car
aujourd’hui « nous sommes tous pris dans l’enchaînement viral des réseaux, et
c’est l’information elle-même qui est le virus, non transmissible encore sexuelle-
ment, mais bien plus efficace par voie numérique ».

Mobilisation totale
À propos des mutations post-industrielles du capitalisme s’appuyant sur l’informa-
tique, corollaires de l’avènement de nos « sociétés de contrôle » 16 – fluides, ouvertes,

14. W. Burroughs, La révolution électronique. London, H. Chopin, 1999 (1970).


15. J. Baudrillard, « Disneyworld Company », Libération, 4 mars 1996.
16. G. Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », L’autre journal, n° 1, mai 1990.

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42 Inconscient collectif et noosphère. Du « monde imaginal » au « village global »

modulaires, multipolaires et à géométrie variable comme installation d’un nou-


veau régime de domination remplaçant peu à peu les « sociétés disciplinaires »
(Foucault) avec la crise généralisée des milieux d’enfermement en système clos
(familles, écoles, armée, usines, prisons, hôpitaux, etc.) et où, entre autres choses,
les individus deviennent peu à peu des entités « dividuelles », fluctuantes, diffrac-
tées et encodées comme banques de données dans un macro-système d’informa-
tions – Gilles Deleuze au début des années 1990 affirmait justement que le
marketing était maintenant « l’instrument du contrôle social » et par conséquent
formait « la race impudente de nos maîtres » 17. Tendance lourde d’un néo-capita-
lisme inaugurant aussi l’ère des managers et des gestionnaires instaurant le
« salaire au mérite » et la rivalité comme saine émulation entre les dividus. Un capi-
talisme post-industriel par conséquent de plus en plus flexible, flottant, immatériel,
sémiotique et cognitif où, à l’instar des grandes enseignes multinationales (par
exemple, Nike, Apple and Co), le « service de vente » devient donc le centre ou
l’âme de « l’entreprise » remplaçant « l’usine » de production désormais démante-
lée, automatisée, externalisée et assez souvent reléguée en périphérie du tiers-
monde. Les entreprises se concentrant alors de plus en plus nettement sur les logi-
ques de communication et le développement multi-médiatique, si ce n’est psycho-
technique (design, merchandising, etc.), de leur « image de marque ». Psycho-
techniques spectaculaires quelque peu magiques par où se déploie aujourd’hui
avec toujours plus d’ampleur et d’intensité la prodigieuse et toute-puissante fantas-
magorie fétichiste des objets structurant nos environnements quotidiens largement
déterminés par le système de la consommation. Au-delà du simple processus fonc-
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tionnel de satisfaction des besoins – ainsi que l’avait également bien montré Jean
Baudrillard –, celui-ci se dispense avant tout comme système de distribution et de
mise en circulation constante de tout un jeu de signes, de symboles, de codes, de
messages et de formes, d’une large gamme de modèles et toute une panoplie de
rôles stéréotypés. En somme, un grand jeu de langages et d’images, plus ou moins
mythiques, comme macro-dispositif de mobilisation et de contrôle social bien plus
subtil et totalitaire que celui de l’exploitation. En effet, sous couvert d’une idéologie
de la liberté de choix, d’une posture ludique et d’un discours hédoniste, c’est rien
moins que « le dressage à la discipline inconsciente d’un code » 18 qui se joue par
intériorisation et adhésion aux règles du jeu de la consommation.
C’est ainsi que marketing et management, par les procédures de contrôle
novatrices qu’ils mettent en œuvre, peuvent être considérés comme des technolo-
gies biopolitiques caractéristiques de nos sociétés de l’information dont les disposi-
tifs communicationnels et gestionnaires tendent à se capillariser sur toute l’étendue
de la vie quotidienne dans un processus matriciel de maillage systémique à voca-
tion ubiquitaire.

17. G. Deleuze, Post-scriptum sur les sociétés de contrôle, in Pourparlers. Paris, Minuit,
2003.
18. J. Baudrillard, La société de consommation : ses mythes, ses structures. Paris, Denoël,
1970.

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RAPHAËL JOSSET 43

Joël de Rosnay parle de son côté des « managers de la complexité » 19, dont le
défi serait de définir des modes de gouvernance capables de répondre aux objectifs
de développement adaptatifs autorégulés en co-évolution avec le superorganisme
planétaire en émergence (que lui-même nomme le « Cybionte » et d’autres
l’« Empire » ou la « Mégamachine »...), une nouvelle forme de vie hybride à la fois
biologique, mécanique et électronique constituée par les hommes, les machines et
les réseaux de toutes sortes. Dans une approche également néo-darwinnienne et
biocybernétique, il s’empare lui aussi de la notion de « noosphère » de Teilhard de
Chardin dans une acception très proche de celle de McLuhan en faisant un cer-
veau planétaire, une « intelligence collective », un écosystème informationnel issu
de l’interconnexion multimédiatique de toutes les productions humaines dématé-
rialisées et en croissance exponentielle du fait de la convergence de la révolution
informatique, des biotechnologies et des neurosciences. De même, il propose la
notion d’« introsphère » qui est la sphère d’intériorisation des consciences collecti-
ves interconnectées par les réseaux de communication et serait en quelque sorte le
subconscient du cerveau planétaire. Ainsi, « télévision, téléconférences, laboratoires
et studios virtuels, radios numériques, télémanipulations d’instruments, communau-
tés virtuelles..., on ne compte plus les activités humaines dématérialisées qui seront
présentes dans les cyberespaces pour la création, le plaisir, la connaissance et le
travail. Au-delà de la noosphère se crée aussi progressivement l’introsphère, le
mental du cybionte 20. »
Évidemment, avec tout ce « vitalisme machinique », ce « pan-biologisme cyber-
nétique » et ces réflexions prospectives quant à l’avènement de « l’homme symbio-
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tique » et du « cybionte » sur le mode d’une célébration idéaliste exaltée, comment
ne pas penser immédiatement aux vues heideggériennes de l’accomplissement
nihiliste de la métaphysique occidentale et d’une auto-affirmation de la vie comme
volonté de puissance déchaînée ? Les puissances chtoniennes de la nature passant
dans les choses et déployant alors désormais planétairement leur être de façon
dévastatrice dans et par la technique devenue médium total. Achèvement de la
métaphysique donc dans et par « l’objectivation inconditionnelle de toutes les cho-
ses présentes » 21 produisant alors un « (non-)monde » (Un-Welt) où tout « ce qui
a pris fin est placé dans l’apparence d’une réalité ». Toutes choses faisant que
l’homme, placé dans un extrême aveuglement toujours plus loin dans l’abandon
loin de l’Être, devient finalement lui-même objet de l’arraisonnement technique
(« human and social engineering »), « matériel humain » toujours plus prisonnier
des boucles de rétroaction déterminant ses rapports au monde devenant totale-
ment cybernétique. Un corps/objet mobilisé et ainsi « esclave » d’un processus dont
il avait pourtant voulu être le sujet autonome et souverain comme « maître et
possesseur » de la nature.

19. J. de Rosnay, L’homme symbiotique. Paris, Le Seuil, 1995.


20. Ibid.
21. ?M. Heidegger, Dépassement de la métaphysique, in Essais et conférence. Paris, Gal-
limard, coll. Tel, 1958.

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44 Inconscient collectif et noosphère. Du « monde imaginal » au « village global »

L’homme contemporain ainsi dépossédé de sa propre existence apparaît alors


toujours plus nettement comme un dividu fragmenté, dispersé, errant dans l’inquié-
tante étrangeté d’un univers entièrement sémiotisé. Un nuage de données, fiché,
tracé, profilé, « abandonné au vertige de ses fabrications », livré aux divertissements,
à la consommation, au « temps réel » et à « l’instantanéité » de l’ère de l’informa-
tion, des médias et des réseaux. Un « homoncule » peut-être, aux instincts domes-
tiqués, à la volonté atrophiée et aux valeurs moribondes, évoluant dans un état
second, toujours plus effacé, absent à lui-même, aux autres et au monde ou qui, a
contrario, surjoue la présence, se répand de manière théâtrale, excessive et angois-
sée sur ce qui reste de la scène sociale dans un exercice de conjuration de la facti-
cité et de la précarité de son existence tombée dans la nullité du Néant. Une âme
en peine et un corps en souffrance en somme et, quoi qu’il en dise, glissant à la
surface d’un monde qui se déréalise.

Mundus imaginalis
Ainsi, on voit bien que c’est dans et par le déploiement planétaire de la culture de
la « virtualité réelle », ainsi que des flux d’informations et de communications élec-
troniques du « village global » que s’actualise, ou s’hyperréalise, l’utopie noosphéri-
que de Teilhard de Chardin, cette nappe pensante qui flotte au ras de la civilisation.
De fait, on l’a dit, elle n’est pas exactement de même nature que l’hypothèse
de « l’inconscient collectif » proposée par la « psychologie des profondeurs » de
Carl G. Jung avec ses archétypes comme images primordiales qui seraient com-
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munes à l’espèce humaine et par ailleurs assez proches de la notion de « monde
imaginal » développée par Henry Corbin qui, pour sa part, apportait cette préci-
sion : « Que l’on n’entende pas le mot “image” au sens où de nos jours on parle à
tort et à travers d’une civilisation de l’image ; il ne s’agit jamais là que d’images res-
tant au niveau des perceptions sensibles, nullement de perceptions visionnaires. Le
mundus imaginalis de la théosophie mystique visionnaire est un monde qui n’est
plus le monde empirique de la perception sensible, tout en n’étant pas encore le
monde de l’intuition intellective des purs intelligibles. Monde entre-deux, monde
médian et médiateur, sans lequel tous les événements de l’histoire sacrale et pro-
phétique deviennent de l’irréel, parce que c’est en ce monde-là que ces événe-
ments ont lieu, ont leur “lieu” 22. »
On est donc là avec ce mundus imaginalis – lieu de l’histoire sacrale et prophé-
tique, lieu intermédiaire, médian et médiateur entre l’être et l’étant en quelque
sorte – dans la perception mystique visionnaire intériorisée que l’on peut bien sûr
rapprocher aussi des diverses pratiques chamaniques hallucinatoires et autres
« techniques archaïques de l’extase » 23 ouvrant les « portes de la perception » pour

22. H. Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn’ Arabî. Paris, Médicis-Entre-
lacs, 2006.
23. M. Eliade, Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase. Paris, Payot, 1992
(1950).

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RAPHAËL JOSSET 45

reprendre le titre d’un ouvrage d’Aldous Huxley inspiré du poète William Blake.
Pratiques extatiques, chamaniques et mystiques dont on sait qu’elles eurent une
influence considérable dans la contre-culture psychédélique des années 1960,
notamment impulsée par la découverte et l’usage du LSD et autres substances hal-
lucinogènes censées permettre une exploration de l’inconscient en dehors de tout
contrôle de la raison. Toutes choses qui se retrouveront de façon idéaliste et fan-
tasmagorique dans la cyberculture et ses utopies posthumaines sous la forme de la
vulgate « techno-chamanique » des pionniers de l’informatique, des réseaux et des
mondes virtuels. On se souvient d’ailleurs d’un Timothy Leary, figure emblémati-
que du psychédélisme des années 1960, devenu totalement macluhanien et décla-
rant que le PC était le LSD des années 1990 24.
Ainsi, dans les conditions contemporaines du règne planétaire de la technique,
où les forces et les énergies cachées dans le tréfonds de l’étant sont toujours et
nécessairement calculées de manière d’être libérées en vue d’une exploitation
rationnelle, on pourrait peut-être dire qu’il existe entre « inconscient collectif » et
« noosphère », entre « monde imaginal » et « village global » – en somme entre pro-
fondeur et surface, invisible et visible –, une sorte de rapport dialogique de récursivité
interactive tout à fait caractéristique des boucles causales et autres « mécanismes cir-
culaires d’autorégulation » modélisées par la techno-science cybernétique. Peut-
être pourrions-nous même parler d’une simulation technologique du mundus ima-
ginalis projeté dans et par le monde des images multimédiatiques. Celui-ci rétro-
agissant alors sur notre appareil perceptif, bouleversant radicalement nos rapports
à l’espace et au temps et par conséquent notre mode d’être-au-monde devenant
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aujourd’hui essentiellement (non-)être-au-monde numérique. Une sorte de vam-
pirisation/cannibalisation computationnelle de l’énergie psychique en somme, un
recyclage des flux de l’imagination créatrice et symbolique alors métabolisés dans
le superorganisme hybride en constitution dont parle Joël de Rosnay. D’ailleurs,
Marshall Mc Luhan reconnaissait « que nos sens dont tous les médias sont des pro-
longements, imposent aussi une servitude à notre énergie individuelle, et qu’ils
façonnent l’expérience et la conscience de chacun de nous, cela ressort également
d’un autre contexte dont parle le psychologue C.G. Jung : “Chaque Romain était
entouré d’esclaves. L’esclave et la psychologie de l’esclave noyaient l’Italie anti-
que. En lui-même, et évidemment sans s’en rendre compte, chaque Romain devint
un esclave. Parce qu’il vivait constamment dans un milieu d’esclaves, il était atteint
dans son inconscient par leur psychologie. Personne ne peut se protéger d’une
influence comme celle-là.” (Contributions to Analytical Psychology. Londres,
1928) 25. »
Dans les années 1950, Günther Anders posait déjà la question des métamor-
phoses de l’âme à l’époque de la seconde révolution industrielle, c’est-à-dire à
l’époque de la reproductibilité technique et du déploiement de la culture de masse,
de l’industrie des médias, des loisirs et du divertissement. Observant dans son exil

24. T. Leary, Chaos et cyberculture. Paris, Lézard, 1996.


25. M. Mc Luhan, Pour comprendre les média, op. cit.

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46 Inconscient collectif et noosphère. Du « monde imaginal » au « village global »

américain qu’un « ça mécanique » intégrant l’énergie libidinale à sa sphère de


domination techno-machinique venait peu à peu se substituer au « ça naturel pré-
individuel », il voyait ainsi l’homme – souffrant globalement selon lui d’un senti-
ment d’obsolescence face à la perfection de la technique – se précipiter déjà vers
« le royaume de l’hybride et de l’artificiel » 26 par la grâce du « human engineering »,
désirant ainsi se faire lui-même, dans un processus d’autoréification, prolonge-
ment, rouage et prothèse du monde des machines. Considérant que la structure
des moyens de communication déterminait le mode d’être de l’homme, il voyait
également se développer via les divers médias une « matrice » planétaire de modè-
les-stéréotypes-simulacres rendant la présence au monde de plus en plus fantoma-
tique. C’est donc l’avènement d’un monde post-idéologique de copies produites
en série et arrangé comme un spectacle où « le réel devient le reflet de son
image » 27.

« In-der-Digital-Welt-sein »
Teilhard de Chardin et Marshall McLuhan deviendront des références dont les théo-
ries ont imprégné et façonné tout l’imaginaire de la cyberculture. C’est d’ailleurs
pour désigner les néo- ou post-cyberpunks des années 1990 que l’artiste multimé-
dia français Yann Minh a inventé le terme « noonaute » en s’inspirant directement
de Teilhard de Chardin et de la cybernétique de Norbert Wiener et qu’il définit
comme « navigateur de l’espace informationnel » 28. Un mode de navigation men-
tale basé sur la technologie des hyperliens et qui, comme les images et sons du rêve
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chez les Aborigènes, libère le contenu de toute contrainte spatiale et temporelle.
D’ailleurs, pour Barbara Glowczewski, ce serait parce qu’on s’est habitué à circuler
sur l’Internet que l’on comprendrait mieux la construction, pourtant très ancienne,
de la pensée en réseau chez les Aborigènes. Il s’agirait d’un effet de rupture épis-
témologique impliquant un changement de paradigme et qui, pour l’auteur,
« concerne notamment le fonctionnement de la mémoire, ou la relation entre la
matière et l’esprit, l’actuel et le virtuel » 29.
En anthropologue, l’auteur en conclut que les principes cognitifs des Aborigè-
nes combineraient des aspects universels de la pensée, mis de côté par l’Occident
durant les siècles dominés par l’écriture, et que l’avènement de l’ère de l’audiovi-
suel et des technologies multimédia ferait aujourd’hui de nouveau émerger. Un des
aspects universels de la pensée concernerait donc le côté topologique des cartes
mentales aborigènes qui se retrouverait à des degrés divers dans la plupart des
sociétés, y compris la nôtre aujourd’hui.

26. G. Anders, Sur la honte prométhéenne, in L’obsolescence de l’homme, op. cit.


27. Ibid.
28. cf. www.yannminh.com.
29. B. Glowczewski, « La pensée en réseau des Aborigènes », Le Nouvel Observateur,
hors-série n° 51, juillet-août 2003.

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RAPHAËL JOSSET 47

Quoi qu’il en soit, il semble bien en effet que le mode de pensée en réseau des
Aborigènes entre aussi directement en résonance, on l’a vu, avec les interrogations
épistémologiques contemporaines sur le fonctionnement de la mémoire, les ordi-
nateurs et l’Internet. Pour autant, si l’on peut effectivement observer des analogies
structurelles entre les deux modes de pensée réticulaire, gageons que « l’habitation
du monde » par les tribus aborigènes d’Australie, le mode rassemblant de leur ordre
symbolique, l’antique provenance de leur art et technique cartographique, leur per-
ception de l’espace et du temps, n’a, ou n’avait, strictement rien de commun avec
le mode d’être du « citoyen du village global » contemporain, ce « sans-distance »
adepte de « l’instantanéité » sautillant sur une terre aujourd’hui réduite à un « non-
monde de l’errance » 30, à un « espace de flux », un macro-dispositif technique que
l’on ne peut, par conséquent, évidemment plus du tout « habiter » 31, au sens hei-
deggérien du terme.

Bibliographie
Anders G., L’obsolescence de l’homme, sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution
industrielle. Ivrea, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2002 (1956).
Baudrillard J., La société de consommation, ses mythes, ses structures. Paris, Gallimard,
1998 (1970)
Baudrillard J., « Disneyworld Company », Libération, 4 mars 1996.
Breton P., Le culte de l’Internet. Une menace pour le lien social ? Paris, La Découverte et
Syros, 2000.
Burroughs W. S., La révolution électronique. London, H. Chopin, 1999 (1970).
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Corbin H., L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn’ Arabî. Paris, Médicis-Entrelacs,
2006.
Deleuze G., « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in Pourparlers. Paris, Minuit,
2003.
Dery M., Culture Jamming: Hacking, Slashing and Sniping in the Empire of Signs. Open
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série n° 51, juillet-août 2003.
Glowczewski B., Rêves en colère. Paris, Plon, coll. Terre humaine, 2004.
Heidegger M., Essais et conférence. Paris, Gallimard, coll. Tel, 1958.
Jung C., La dialectique du Moi et de l’inconscient. Paris, Gallimard, 1986.
Leary T., Chaos et cyberculture. Paris, Lézard, 1996.

30. Cf. M. Heidegger (1958), Dépassement de la métaphysique, in Essais et conférences.


Paris, Gallimard, coll. Tel.
31. Cf. notamment M. Heidegger (1958), Bâtir, habiter, penser, in Essais et conférence,
op. cit. « Les mortels habitent de telle sorte qu’ils ménagent le Quadriparti le laissant revenir
à son être ».

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48 Inconscient collectif et noosphère. Du « monde imaginal » au « village global »

Maffesoli M., La contemplation du monde. Figures du style communautaire. Paris, Grasset


et Fasquelles, 1993.
Mc Luhan M., Pour comprendre les média. Paris, Éditions HMH, 1968.
Morin E., L’Esprit du temps. Paris, Armand Colin et Institut National de l’Audiovisuel, 2008
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