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Pierre HALEN

Universität Bayreuth

QUAND LE BAOBAB A DÉÇU.


Trois voies du féminin dans les “nouvelles écritures africaines”
(Mariama Bâ, Calixthe Beyala, Tita Mandeleau)

Référence de la publication définitive de cet article :

Halen (Pierre), « Quand le baobab a déçu. Trois voies du féminin dans les “nouvelles
écritures africaines” (Mariama Bâ, Calixthe Beyala, Tita Mandeleau) », dans
Francofonia, (Cadiz), n°4 (La mujer escritura en las literaturas francofonas), 1995
(juillet 1997), pp.139-161.

On peut avoir devant soi un fait irrécusable : les auteurs féminins occupent
désormais une place importante ; on peut aussi éprouver, avec une évidence qui
certes varie en fonction des livres, le sentiment qu'il y a bien une certaine féminité
de l'écriture. Il n'empêche qu'il est toujours difficile de vouloir préciser ce qui, dans
les œuvres, relève du genre sexué, voire d'un genre littéraire spécifique. Et l'on
comprend que, pour certains, le plus simple soit de postuler cette spécificité,
l'essentiel étant pour eux dans le développement d'un discours féminin, sinon
toujours féministe, non seulement à l'intérieur du corpus, mais également de la
critique.
En dehors de ces stratégies qui sont d'ordre institutionnel ou qui obéissent à
d'autres impératifs que littéraires ou scientifiques, peut-on tenter une approche des
œuvres contemporaines qui se sont logées ou qui ont été logées à l'enseigne de la
féminité ? Une approche qui ne se contente pas de redoubler cette enseigne, mais
qui aille voir à l'intérieur de l'échoppe quel féminin se propose là. C'est ce à quoi
s'essaieront les quelques hypothèses de lecture qui suivent. Elles se limiteront à
trois œuvres, également marquées par un double label féminin et africain, label qui
apparait aussi clairement dans leur texture que dans leur réception : soit,
successivement, Une si longue lettre de Mariama Bâ, C'est le soleil qui m'a brulée de
Calixthe Beyala, et enfin Signare Anna de Tita Mandeleau 1.
Ces livres ont le double avantage d'être relativement connus et, d'autre part, de
n'avoir pas grand-chose en commun l'un avec l'autre : cette précaution augmente
forcément la difficulté de les lire dans une même perspective tout en évitant les
effets d'écrasement produits par une critique parfois racoleuse ; elle est néanmoins
nécessaire si l'on veut éviter des généralisations non significatives, établies à partir
de séries par trop sélectionnées.
Au-delà de ces aspects, ces titres s'inscrivent tous trois dans les «nouvelles
écritures africaines» 2 , mouvance qui donne assurément le sentiment de la
nouveauté, mais dont il est sans doute trop tôt pour rendre compte de manière
rigoureuse, ne serait-ce que parce que les créateurs concernés donneront encore des
œuvres majeures. Deux traits, cependant, s'en dégagent, dont la concomitance doit
attirer l'attention. D'une part, cette nouvelle génération est marquée par une forte
présence féminine, en qualité et en quantité. D'autre part, elle advient, sur le
marché de la reconnaissance, une génération après les Indépendances, i.e. une
trentaine d'années après le point de repère de 1960. On le verra, ces écritures ne se
laissent pas réduire à un épiphénomène de la tendance plus générale qui a vu
croitre l'importance des problématiques littéraires féminines ; elles ne se ramènent
pas non plus à n'être qu'une illustration des accointances que cultivent, de fait, les
«post-colonial studies» avec les «women studies», deux secteurs qui se renvoient
facilement l'un à l'autre la métaphore d'une libération après une domination
injuste, machiste et coloniale. Pour n'être pas dissociables de ces courants, ces
écritures africaines ont aussi leurs motivations propres, auxquelles il convient d'être
attentif. Et, comme la tentation est grande de n'y retrouver que nos propres
inquiétudes et désirs, le mieux est sans doute de s'obliger autant que possible à les
laisser parler.

Quel silence, en ce lieu préalable ?


On l'a diversement souligné, et ici Romuald Fonkoua :
[...] la mise en commun d'objets aussi divers que les littératures féminines des Caraïbes
et de l'Afrique noire francophone ne peut se justifier qu'au regard de ce lieu du silence

1 Une si longue lettre (1979). Dakar-Abidjan-Lomé, N.E.A., 1987, 131 p. ; C'est le soleil qui m'a
brulée. Roman (Stock, 1987). Paris, Ed. J'ai Lu, 1994, 152 p. ; Signare Anna ou Le Voyage aux
escales. [Dakar], N.E.A.S., 1991, 232 p. La pagination renvoie à ces éditions.
2 On peut consulter les présentations générales que proposent : Nouvelles écritures féminines. 1.
La paroles aux femmes. N° sp. de Notre Librairie, n°117, avril-juin 1994 ; 2. Femmes d'ici et
d'ailleurs. N° sp. de Notre Librairie, n°118, juil.-sept. 1994 ; ORMEROD (B.) et VOLET (J.-M.),
Romancières africaines d'expression française. Le Sud du Sahara. Paris, L'Harmattan, 1994,
159 p. Nous n'avons pu consulter l'ouvrage qui vient, semble-t-il, de paraitre : CAZENAVE (O.),
Femmes rebelles. Naissance d'un nouveau roman africain au féminin. Paris, L'Harmattan, 1996,
350 p.
déterminé à partir duquel les auteur(e)s prétendent tenir leur discours et du sujet unique
sur lequel porte ce dernier : la loi des Pères 3.

Et de suggérer, dès lors, que l'ordre colonial, à première vue fortement patriarcal,
s'est retrouvé prolongé doublement dans le nouvel ordre issu des indépendances :
d'une part, les acteurs de ce dernier étaient essentiellement masculins, dans la
mesure où leur milieu d'émergence, celui des «évolués», était constitué des
interfaces africains dans la relation coloniale ; d'autre part, leur échec relatif dans
l'établissement du nouvel âge, escompté démocratique, ouvrait grande la porte à la
tentation d'un repli sur une tradition africaine qui était elle-même peu faite pour
émanciper la femme noire.
Certes ce tableau devrait-il être fortement nuancé : c'est sans doute par un peu
de complaisance que la critique veut oublier ici, alors même que les romancières ne
le font pas, le rôle des Mères dans l'imposition de ce silence. Quant à l'ordre
colonial, il ne faudrait pas se laisser abuser par ce qu'il met lui-même à l'avant-
plan, à savoir le héros masculin : en réalité, c'est un leurre, car le noyau dur du
colonialisme est dans la toute-puissance de la Mère, à qui tout doit revenir, ses fils
dévoyés en Afrique et le produit de leur travail, et de la Métropole, à l'aune de quoi
tout doit se juger ; l'épouse coloniale, pur relais de la Mère, est là pour empêcher
que la colonisation soit davantage un lieu d'échange ou d'intégration, pour
prévenir la saignée identitaire qui pourrait affecter la nation, pour empêcher que se
terminent bien les innombrables histoires d'amour pour l'Afrique que, néanmoins,
tentent les écrivains coloniaux 4. Quant à la tradition africaine, et sans entrer ici
dans une discussion anthropologique sur la difficulté qu'il y a à l'identifier avec un
ordre unanimement patriarcal, il est clair qu'elle s'est longtemps tenue
identitairement en réserve dans les femmes, ne concédant comme auxiliaires au
régime colonial que des éléments masculins, et exhibant ainsi le même réflexe
anxieux que la société colonisante.
Cela dit, il y a bien un lieu du silence, dont il s'est agi de faire un lieu de parole :
c'était nécessairement rencontrer d'abord le genre autobiographique, où le Sujet se
découvre comme tel : où il s'exhibe, se donne à entendre, se taille une place 5, mais
aussi sort du bois et s'expose. Comment caractériser cette génération qui, ainsi, se
découvre ? Les âges nous l'indiquent pour une part : beaucoup de ces romancières
sont relativement jeunes, c'est la première génération qui a été éduquée après
l'indépendance, qui a donc accédé, un peu plus largement que par le passé, à

3 «Écritures romanesques féminines», dans Nouvelles écritures féminines. 1, op.cit., p.113a (nous
soulignons).
4 Sur ces questions, voir e.a. notre ouvrage : «Le petit Belge avait vu grand». Une littérature
coloniale. Bruxelles, Labor, 1993, 397 p. ; et La littérature coloniale I. De l'amour aux colonies,
de son récit. Bruxelles, Le Cri, 1994, 471 p.. Cfr aussi KNIBIELHER (Y.) et GOUTALIER (R.), La
Femme au temps des colonies. Paris, Stock, 1985, 339 p.
5 LÜSEBRINK (H.-J.), «Journal intime et autobiographie : sociogenèse d'une pratique littéraire»,
dans Discours et pratiques de l'intime. Dir. M. Brunet et S. Gagnon. Québec, I.Q.R.C., 1993,
pp.181-195.
l'instruction scolaire et à l'écriture. Mais il n'y a pas que cela : c'est une génération
qui se marque par un refus et par une déception. Par un refus, comme le souligne
Fonkoua, parce qu'après les espoirs, la menace se profile d'une situation qui
«reproduir[ait] à l'identique la loi des Pères de la société traditionnelle contre celle
des autres Pères de la société coloniale» (p.120a). Refus dont Fonkoua aperçoit
bien qu'il aboutit parfois à un geste d'auto-mutilation ; dénégation plus ou moins
avouée des deux ordres anciens (pas nécessairement patriarcaux, nous l'avons vu)
et non indice d'une nouvelle configuration sociétaire, cette auto-mutilation peut
être, évidemment, d'ordre symbolique, et toute littéraire.
Il y a déception, parce qu'il y a eu une imposture du pouvoir, ou, à tout le
moins, un échec dans l'entreprise prométhéenne des constructions nationales, qui
auraient dû apporter et l'équité et le bien-être. L'égotisme, dont parle encore
Fonkoua, apparait ainsi à la fois, et paradoxalement, comme une avancée
historique, s'il est vrai comme le croit Mudimbe qu'à présent l'Afrique a un urgent
besoin de l'individu comme elle a besoin de l'émancipation féminine 6, et comme
l'expression d'un mouvement de retrait, de recul, devant la «loi du collectif»
(p.124a). D'où aussi un repli sur l'identité personnelle, le renoncement à «prendre
en charge le devenir d'une société», le refus de situer le débat au niveau d'une
idéologie convenue, bref la volonté de ne pas sacrifier une certaine réalité éprouvée
sur l'autel des constructions abstraites.
On devrait en tout cas se garder de ne lire cet accès à la parole littéraire, pour
les femmes, que comme une conquête de type hégélien : les femmes arrachant leur
droit à l'existence comme les nations africains auraient arraché leur indépendance
après des siècles d'esclavage ou de domination. Sans doute, leur apparition sur le
marché de la littérature, — pour notre plus grand plaisir de lecteur, faut-il le
préciser ? —, semble pallier une inégalité, et sans doute aussi cette prise de parole
nous fait-elle découvrir des réalités peu aperçues jusqu'ici ; ainsi la couverture
d'Une si longue lettre nous promet-elle la révélation d'un «aspect important de la
société sénégalaise, dont les soubassements culturels se trouvent exhumés». Sans
doute aussi d'autres romans féminins que celui de Mariama Bâ donnent-ils le
sentiment d'une délivrance par rapport à certains tabous, liés à une ancienne forme
de l'organisation machiste du et des sens.
Mais on peut lire cette évolution d'une autre manière, non pas comme celle qui
signifierait qu'une étape supplémentaire est franchie vers quelque horizon de
justice et d'équité, mais comme l'histoire d'un creusement, d'une faille et d'une
défaillance, ce qui viendrait alors corroborer notre sentiment que, dans certains
cas, nous avons affaire à des écritures qui rejoignent directement ce que la
modernité littéraire a pu produire de plus aigu au XXe siècle. Eu égard à cette
problématique, chacun des trois romans que nous allons évoquer a élaboré sa

6 MUDIMBE (V.Y.), Les Corps glorieux des mots et des êtres Montréal, Humanitas ; Paris,
Présence africaine, 1994, 228 p. Pour Mudimbe, à vrai dire, il n'y a pas là de paradoxe, puisque
l'individu devrait être la base d'un projet sociétaire, fondé à la fois sur une éthique et sur le droit.
propre réponse : celle de l'inventaire et du repli ; celle de la crise ouverte ; celle de
la dédramatisation et du métissage. Chacun révèle aussi, forcément, une
disposition à l'égard du devenir collectif, tant il est vrai que les négociations de
l'identité impliquent cette dimension : qu'on ait moins affaire à de fortes
proclamations politiques mais plutôt à des scrutations privées ou personnelles,
parfois domestiques, ne devrait pas nous aveugler là-dessus.

Pli et repli
Si l'importance historique d'Une si longue lettre de Mariama Bâ (1979) est
indiscutable, on a peut-être surfait la valeur littéraire de l'ouvrage : dans sa forme,
ce roman librement épistolaire était fort convenable, et ce n'est pas pour rien qu'il a
si bien rencontré les attentes de l'A.C.C.T. qui en a favorisé la réédition en 1987
dans une «collection placée sous le signe du dialogue des cultures». La mise en
avant d'une écriture féminine rencontrait en effet, en ce cas, l'idéologie même de la
coopération dite «francophone», appelant les hommes de bonne volonté de toutes
les «cultures» à «dialoguer», c'est-à-dire d'abord à se désigner comme différents les
uns des autres, en des points bien repérables de la géographie : on joue ainsi de la
promotion sociale, de l'ouverture démocratique... et du chacun-dans-sa-culture qui
constitue en même temps la base, la limite et le code de l'éventuelle rencontre.
On l'a fait remarquer : rien que de très convenable également, dans Une si
longue lettre, au sujet de la femme et de la sexualité, dimension entièrement passée
sous silence alors même que d'aucuns auraient souhaité lire aussi, par exemple,
quelque chose sur l'intimité, pourquoi pas sur l'excision, etc. 7 Rien que de très
traditionnel aussi, dans le portrait romanesque de Modou, un' uomo comme on n'en
fait plus guère que dans certaines catégories désuètes de roman :
Modou Fall, à l'instant où tu t'inclinas devant moi pour m'inviter à danser, je sus
que tu étais celui que j'attendais. Grand et athlétiquement bâti, certes. Teint ambré dû à
ta lointaine appartenance mauresque, certes aussi. Virilité et finesse des traits
harmonieusement conjuguées, certes encore. Mais surtout, tu savais être tendre. Tu
savais deviner toute pensée, tout désir... Tu savais beaucoup de choses indéfinissables
qui t'auréolaient et scellèrent nos relations (p.24).

Est classique encore, — dans la mesure où il recompose trait pour trait le profil
«idéal» du responsable africain, capable d'assumer «malgré [s]a voix et [s]es dons
d'orateur», un «travail obscur, moins rémunéré mais plus constructif pour [s]on
pays» —, le parcours de Modou : scolarité irréprochable, études supérieures
«sérieuses» en France, fidélité et retour au pays autant qu'à la Promise. Il n'est pas
jusqu'à l'opposition des parents (pp.28-29) qui ne fasse de ces fiancés le couple de
l'année, ou plutôt des temps nouveaux du «développement». La marraine est une

7 Remarque formulée e.a. par Bernard Mouralis, qui a abordé aussi la question de la contradiction
axiologique de ce roman («Une parole autre», dans Nouvelles écritures féminines. 1, op.cit.,
p.26).
femme française, celle qui destine les femmes à la «même mission émancipatrice»,
qui les pousse à «sortir de l'enlisement des traditions, superstitions et mœurs»
(p.27).
Prophète de l'idéologie «francophone», cette marraine, en réalité, n'a pas tout à
fait déblayé le terrain, puisque, si elle invite les jeunes femmes à «apprécier de
multiples civilisations», ce doit être «sans reniement» de la leur. La prédication de
cette maitresse à penser, ouverte sous le signe de la communication, d'abord intra-
africaine, se referme aussitôt : comment fonder la nouveauté sans reniement, au
moins partiel, du passé ? comment, sans plus, se contenter d'apprécier les autres
modes d'organisation sociétaire sans en faire sien quelque chose et sans l'admettre
explicitement ? comment, en particulier, fonder sur la perpétuation identitaire la
révolution que constitue la «promotion de la femme noire» ? On voit bien qu'en
réalité, Ramatoulaye a fait son bonheur de certaines innovations importantes : ne
se souvient-elle pas avec nostalgie d'avoir été «résolument progressiste» (p.32) ? Il
n'empêche que dans son discours, il lui arrive de se dire «tiraillée entre l'attrait des
vices importés et la résistance farouche des vertus anciennes» (p.106) : elle
s'enferme ainsi dans la sempiternelle dichotomie entre modernité et tradition, mais
surtout, elle attribue soudain à la modernité tous les vices, dans l'instant même où
nous voyons que son malheur affectif vient précisément des vertus anciennes de la
polygamie.
C'est que Modou a déçu. La grande espérance à la fois politique et privée qu'il
avait soulevée, et à l'ombre de laquelle la narratrice allait trouver sa voie, s'est
dégonflée dans l'espace d'une génération ou presque. Elle va «piteusement éclat[er]
comme bulles de savon, laissant» à la femme «la main vide» (p.26). Ce qui était
dans cette main enveloppante, à savoir le projet d'un ordre à fonder ou son
symbole, n'avait pas la fermeté escomptée. La main elle-même, dans une telle
répartition des rôles, n'a pas le pouvoir d'agir seule : aussitôt déplorée la trahison
de Modou, qui s'en justifie par l'ordre ancien (celui de sa Mère, notons-le), la
narratrice elle-même trouve refuge (trouve «dignité», dit-elle) dans la tradition. Elle
s'y réfugiera plus encore quand elle sera veuve. Certes, cela vaut au lecteur curieux
du «dialogue entre les cultures» ses meilleurs moments : n'a-t-il pas ainsi le droit de
découvrir, comme à la belle époque du roman colonial, les us et coutumes de la
société sénégalaise musulmane ?
Pour la narratrice, le débat n'est pourtant pas résolu de manière complète ou
satisfaisante : elle en dispute encore dans le dernier chapitre. Tantôt elle y
renouvelle son souci de modernité, et déclare même accueillir favorablement la
violence qu'apporte le changement :
Les irréversibles courants de libération de la femme, qui fouettent le monde, ne me
laissent pas indifférente. Cet ébranlement qui viole tous les domaines révèle et illustre
nos capacités (p.129),

— citation où l'on relèvera encore que le féminin («nos capacités») advient dans le
sillage d'une forme masculine («cet ébranlement qui viole») dont tout semble
encore dépendre : «nos maris avaient de la grandeur» (p.106). Tantôt elle impose
d'avance à son amie Aïssatou, et en sachant bien ainsi lui déplaire, le rituel du
repas traditionnel, sur la natte plutôt qu'à l'occidentale : «Dessus, le grand bol
fumant où tu supporteras que d'autres mains puisent» (p.129), détail évidemment
significatif de toute l'organisation sociale que, précisément, Aïssatou a fuie. Tantôt
Ramatoulaye assure qu'«elle n'a pas renoncé à faire sa vie», retrouvant ainsi le
chemin de l'individualité, tantôt elle veut croire que l'individualité d'Aïssatou qui a,
elle, refait sa vie à l'étranger, n'est qu'une «carapace» extérieure, masquant
provisoirement quelque essence ethno-nationale plus vraie.
De cette Si longue lettre, la valeur historique est donc double : non seulement
cette énonciation féminine a indiscutablement fait date, mais ce qu'elle énonce,
c'est l'Histoire collective d'une déception et, finalement, celle d'une incertitude. La
mise en avant de l'individu y advient d'abord comme une espérance dans un projet
de modernité sociétaire, forgé avec le double apport colonial et national, et
romanesquement incarné à la fois par Modou et par le récit amoureux ; cette
espérance ayant romanesquement failli, l'horizon politique aussi s'est embrouillé :
elle est devenue ce que B. Jewsiewicki appelle une mémoire que Ramatoulaye ne
sait trop comment concilier avec le repli sur la tradition, celle que remettent en
piste les «Mères dévorantes» et qui se rebâtit sur les ruines des projets constructeurs
et dialectiques. Masquant mal la contradiction, l'idée nationale et l'appel édifiant
aux bonnes volontés, l'affirmation émouvante de la voix surtout, plâtrent la fissure.

Misovirie et modernité (littéraire)


Calixthe Beyala, beaucoup plus jeune, issue d'un autre contexte, ne peut se
reposer sur de tels effets de mémoire, ni laisser en équilibre précaire les éléments de
la contradiction. Le repli n'est plus possible, l'espérance non plus, il ne reste que la
déception et le refus, position pour le moins limite, extrêmement difficile à tenir, et
qui, d'ailleurs, ne se retrouvera plus dans ses romans récents 8 , où elle sera
dépassée par le métissage et l'exil, le réalisme et même un ton de comédie salutaire,
directement liés à l'adoption d'un autre point de vue énonciatif, celui de l'enfant, et
d'un autre horizon, post-national. Observons encore ceci au préalable : l'œuvre de
Beyala s'inscrit dans le champ de production français, ce qui n'est pas le cas des
deux autres livres ; ceci pourrait expliquer en partie la position extrême adoptée
d'emblée dans ce premier roman qui vient rejoindre, de fait, un discours européen
toujours tenté de céder à la tradition conradienne de l'exotisme critique à propos de
l'Afrique 9, forcément moins sensible aux impératifs référentiels et aux nécessités de
la survie, et surtout redevable d'une axiologie littéraire «moderne» dans la partie
légitimée de ce champ où précisément émerge ce livre extrêmement fort. C'est là

8 Cfr BRIERE (E.A.), «Le retour des mères dévorantes», dans Nouvelles écritures féminines. 1,
op.cit., pp.70-71.
9 cfr e.a. P. HALEN, «La tradition conradienne et la perception du lointain», dans Zaïre-Afrique,
(Kinshasa), n°298, octobre 1995, pp.501-50.
une dimension qu'on a trop tendance à oublier, comme si les écrivains africains et
leur écriture échappaient par une sorte d'angélisme — fût-il féminin — aux
horizons d'attente et à l'institution littéraire.
C'est le soleil qui m'a brulée : ce titre est évidemment tout un programme narratif
et axiologique. Le «e» final, si mal nommé «e muet», ouvre une dimension
féminine pour le moins nette. Le Moi qui s'affirme de manière tout aussi visible
dans cet intitulé introduit une focalisation sur un égo menacé : dans l'épreuve qui
s'annonce, l'héroïne a dû affronter le Soleil, astre qui, en français, est masculin et
dont toute une tradition littéraire et mythologique fait une divinité répressive, liée à
l'imposition d'un ordre moral. Mais si le Soleil a brûlé le Moi comme il fit fondre
les ailes d'Icare, qu'en est-il du Sujet de l'énonciation ? Comment peut-il encore
parler ? Ou bien est-ce un appel à l'antique ethnotype, qui voulait que les Noirs
eussent eu la peau sombre du fait de leur séjour prolongé en terres ensoleillées ?
L'allusion au Cantique des Cantiques, dont un extrait est repris en épigraphe, joue en
tout cas de ce code, qui renvoie dans l'imaginaire à la Reine de Saba.
L'image de couverture retenue pour la collection J'ai Lu confirme cette
noirceur, comme elle focalise l'attention sur une sensibilité féminine, non de reine
sans doute, mais africaine, assurément. On aurait tort en tout cas d'ignorer la
dimension de violence physique introduite par le titre : c'est bien de violence et
d'incompréhension, et même de haine, qu'il va s'agir. Contre qui cette haine, sinon
contre le Mâle ou ses représentants, tous caractérisés par ce qu'on appellerait
volontiers le complexe du phallus : la réduction de tout rapport avec la femme à
une satisfaction physique compulsive aussi bien qu'éphémère, suivie aussitôt et
indissociablement d'un refus ou d'une incapacité à assumer toute autre part de
l'Histoire. Or, notons-le en passant, ce Mâle affiche néanmoins des prétentions à
régenter l'Histoire, dans un sens anti-Européen, au nom d'une éducation
censément traditionnelle où la jeune fille devrait faire montre d'une «bonne
éducation» à son endroit (cfr pp.14-15) : ce Modou de la jeune génération n'a durci
son discours nationaliste que pour masquer son incurie. «Elle a cherché l'homme,
elle a trouvé des ruines de statues et de monuments historiques» (p.122).
D'où, dans ce roman, une recherche anxieuse de l'identité féminine, celle d'un
être obligé de se définir seul, ce qui ouvre une béance dans l'ordre symbolique. La
parole va se faire délire, coulée continue que rien ne vient arrêter, et va emprunter
à la fois sa forme et sa métaphore privilégiée à l'Eau. Certes, cet élément liquide
sera paré des vertus de l'eau de jouvence : c'est l'eau originelle à laquelle il faudrait
retourner dans l'espérance d'une redéfinition globale des termes d'une Histoire qui
pourrait être recommencée. Ne faut-il pas «retrouver la Femme au-delà du chaos» ?
Retrouver aussi les limites du corps, le réarticuler si possible, — et ce ne sera pas
possible sur cette base —, dans un projet. De là, également, cette recherche d'un
Moi à travers l'espace du Même : un auto-érotisme par défaut, des relations
insuffisantes avec les autres femmes, la marâtre qui est là et la mère qui n'est pas là,
l'amie qui meurt, ces trois autres victimes des carences masculines. La voie à
laquelle, inévitablement, on revient sans cesse malgré les proclamations inverses,
celle de l'Homme, est aussi sans cesse déceptive. Et l'on ne peut pas avoir un enfant
sans Père : il s'écoulera lui aussi hors du corps, l'Histoire ne peut être
recommencée, elle se déverse dans un gouffre.
La figure solaire le suggérait déjà : cet espace est celui du tragique (selon les
travaux de Ginette Michaux, le tragique, contrairement au drame et à l'épopée, se
caractérise pour le héros par la liquidation des valeurs qui orientaient et justifiaient
son épreuve). On devrait donc se garder de considérer cette thébaïde comme un
témoignage parmi d'autres sur les conquêtes positives de l'émancipation féminine ;
certes, l'énonciation essaie bien «d'arracher le corps féminin au corps social», mais
c'est la voie du désespoir, et elle est d'ailleurs désespérée ; sans doute y a-t-il «mise
à nu et mise à mort» 10, mais ce n'est pas seulement le meurtre salvateur d'une
image patriarcale ou coloniale de la Femme, et tant pis si ce roman n'illustre pas
bien notre souhait d'assister à une satisfaisante «réappropriation du corps». En
réalité, l'ambition de Beyala dépasse largement ces problématiques à la fois
africaines et féministes ; à mille lieues d'Une si longue lettre, dont l'ambivalence
même était encore un témoignage instructif sur le Sénégal de 1979, il s'apparente
bien plus à l'œuvre de Marie Ndiaye et se joue surtout sur la scène de la post-
modernité, celle d'une esthétique et à la fois d'une crise qu'elle exacerbe à propos
du Sujet de l'Histoire.
Le roman de Beyala se place ainsi dans un tout autre champ de la légitimation
que celui de Mariama Bâ. Le reproche, en effet un peu niais, de «commercialiser
l'érotisme africain» repose peut-être néanmoins sur une observation juste : c'est un
champ où certaine crudité n'est pas le moins du monde déplacée, mais au
contraire, jusqu'à un certain point, requise. Pour autant, on ne peut pas non plus,
comme les œuvres de Marie Ndiaye incitent à le faire en ce qui les concerne,
couper cette écriture de l'histoire africaine contemporaine. L'incertitude sur le sens
de l'Histoire africaine, si visible chez M. Bâ, est poussée à bout chez Beyala, avec
une liberté, une cohérence, une radicalité que permet précisément la déconnection
de l'écriture littéraire par rapport aux impératifs du réalisme auto-biographique
d'Une si longue lettre. Aussi bien, au-delà de la différence de champ et donc de code,
la défaillance masculine renvoie-t-elle ici fondamentalement au même
«désenchantement national» que chez M. Bâ. Et comme chez elle, l'attente persiste,
malgré tout, d'un nouveau Modou à même de raffermir un peu le sens d'une
Histoire engluée dans l'indifférenciation liquide :
Les premiers chants du coq la trouvent allongée dans la fange, les yeux brûlés. Elle se
lève péniblement, elle patauge dans la boue gluante que la terre a vomie en songeant
que la digestion de la terre est aussi écœurante que celle des hommes, ces hommes qui
limitent l'infini, copulent, prolifèrent... ces hommes qui, les yeux levés au ciel, attendent
et espèrent, se trainent sur leurs pattes moribondes... Et attendent encore. Peut-être
attendent-ils la venue du Christ, la rédemption, la résurrection ? Elle ne sait plus. À

10 GALLIMORE (B.R.), «De l'aliénation à la réappropriation du corps», dans Nouvelles écritures


féminines, 1, op.cit., p.60.
travers le brouillard de ses yeux, elle voit un monde gris, baigné de larmes. Des ruines,
des ruines... Un monde en ruine. Pensent-ils pouvoir s'extirper un jour de leurs misères ?
Pour l'instant, personne ne semble vouloir prendre les rênes. Puisqu'il y a absence, il
incombe à Ateba de les prendre et de ramener par la grande porte le messager du
bonheur, de traverser l'immense cour où, empilées les unes sur les autres, les femmes,
silencieuses, libèreront le frémissement de joie. [...] (p.118).

Ateba, rêvant d'être le prophète avant-coureur d'un messie, tourne autour d'une
absence, comme la main de Ramatoulaye n'a plus à envelopper que le vide : «Pour
l'instant, personne ne semble vouloir prendre les rênes» ; «le mot [Papa] est devenu
fou» (p.57). Au lieu du messie fondateur, «partout [Ateba] se heurte aux écueils de
la tradition. Partout ils s'amoncellent, bouchant la vue, obstruant la gorge, éraflant
la main timidement tendu vers la lumière» (p.74). Pas question, cette fois, d'un
repli problématique sur les «écueils de la tradition» : ceux-ci assurent une partie de
la violence sexuelle qui s'exerce dans le roman à l'encontre de l'individu, ainsi dans
les scènes de la circoncision et de l'examen par l'œuf. Une autre partie du
déchainement obscène est assurée par l'Homme, comme dans cette sorte de
coucherie lugubre, en fin de roman, qui n'est qu'une ultime vérification de toutes
les attentes déçues. Y voir une conquête sur des tabous et un «droit à la licence», où
le corps féminin parviendrait à se libérer de l'ordre patriarcal, est un contresens.
Que l'ordre ancien (celui de la mauvaise mère, du reste, qui a été incapable de
dégotter un père satisfaisant) soit dénoncé pour ses carences ne signifie pas qu'il y
ait en quoi que ce soit un érotisme libérateur dans ce roman ; n'a-t-on pas affaire
plutôt à un violent contraste entre, d'une part, un idéal — qu'illustrent aussi bien la
couche poétique et prophétique du récit que le point de vue décentré de l'âme — et,
d'autre part, l'abjection contemporaine d'une Histoire désertée par les «ex-pères de
la nation» autant que par Dieu ?

Métissages et dédramatisation
Signare Anna de Tita Mandeleau (1991) me semble apporter dans ces débats une
voix singulière, celle d'un écrivain sans aucun doute marqué par ses liens avec les
Antilles, en même temps qu'une voie originale dans l'appréhension des valeurs en
discussion. Les deux éléments semblent d'ailleurs liés : il y aurait assurément lieu
de rapprocher Signare Anna de l'œuvre romanesque de Simone Schwarz-Bart ou
d'autres écrivains antillais, comme Glissant dont la Poétique de la relation avait paru
un an auparavant. Bien que l'ouvrage soit publié au Sénégal comme celui de
Mariama Bâ, et que sa facture matérielle malheureusement s'en ressente, il ne
relève donc pas de la même manière du champ de production intra-africain. Son
cadre fictionnel, en renouant la période de la traite atlantique et des comptoirs
maritimes, abandonne d'ailleurs radicalement le contexte colonial et néo-
colonial/national où se déroule le plus souvent l'action des romans «négro-
africains». Ce déplacement dans le temps était sans doute nécessaire à un
déplacement dans les points de vue et les problématiques abordées.
Caractéristique importante : Signare Anna relève moins du genre romanesque
que de celui de la chronique 11 . Cette dimension générique situe le texte aux
antipodes du drame qui se confie dans Une si longue lettre, et a fortiori de la tragédie
qui se noue dans C'est le soleil qui m'a brulée : la fiction s'y dépouille autant que
possible de ce qui, dans un roman, la vectorise, de sorte que le lecteur a
l'impression de parcourir une «tranche de vie» peu exceptionnelle. Celle-là,
simplement, plutôt qu'une autre semblable dans un temps qui s'écoule et se répète,
à l'image du fleuve. C'est d'ailleurs ce que suggère le sous-titre, Le voyage aux escales,
un voyage rythmé par des arrêts sans importance particulière, et lui-même se
répétant dans la vie de personnages dont les générations s'apprêtent à se succéder
naturellement.
Autre trait majeur : le milieu humain ressuscité par cette chronique se définit
d'emblée par le métissage. Du coup, la sempiternelle impasse du débat entre
modernité et tradition, apports occidentaux et autochtones, où nous avons vu
s'empêtrer Ramatoulaye, et où nous avons vu qu'Ateba était enfermée par les
décevants héritiers de Modou, est frappée d'une caducité d'autant plus impérative
que l'histoire déroule précisément dans ce passé africain qui est supposé servir de
référence aux nostalgiques d'un autrefois glorieux et pur des «vices importés». C'est
donc du côté de l'origine, et même de l'essence des sociétés humaines, qu'on doit
situer le métissage, et non dans une «quête d'identité» provoquée par la fameuse
acculturation. Ajoutons qu'à l'intérieur de l'espace sénégalais, cette valorisation du
Métis saint-louisien, occupant en outre une position dominante, prend un relief
tout particulier, presque celui d'une petite provocation. Pour l'atténuer peut-être
mais sans doute aussi pour fuir la tentation épique qui naitrait forcément d'un
clivage dualiste entre oppresseurs et opprimés, Tita Mandeleau n'a garde
d'accorder trop d'importance à la question de l'esclavage : ce n'est bien sûr pas
qu'elle la méconnaisse, c'est qu'elle a autre chose à dire, c'est qu'elle entend
travailler, pour le présent, à partir d'une autre mémoire.
De façon en un sens plus logique pour un discours féministe, elle place la
femme en position de relative dominance dans ses rapports avec l'homme. Signare
Anna n'attend pas de son Modou à elle qu'il soit le héros épique de son propre
combat, elle n'attend pas non plus qu'un guide non déceptif enfin soit là, en
«messager du bonheur», pour «prendre les rênes». Elle négocie sa part de pouvoir
et l'assume, jouant d'une distribution des rôles réels et des rôles affichés. Comme
Ramatoulaye et comme Ateba, elle connait cependant la déception amoureuse,
mais elle refuse l'alternative du tout et du rien, se situant plutôt dans l'entre-deux
où se mesure et ce qu'on possède et ce dont on manque. On est apparemment loin
de la misovire, mais c'est peut-être parce que, de l'homme, on attend moins ; à
peine en reste-t-il, avec l'âge, une mélancolie.

11 Nous développons ces questions dans : «Effets de réel, effets étranges. Une lecture de la Diversité
dans Signare Anna de T. Mandeleau», dans P.S. DIOP (éd.), Sénégal-Forum. Littérature et
Histoire. Frankfurt, Iko-Verlag, 1995, pp.89-102.
La tradition ? une matière narrative, assurément, et donnant lieu à de jolies
histoires, mais infiniment sujettes à caution. La question des origines, on y prête
l'oreille, mais elle n'est assumée que par des voix plurielles, suggérant en fin de
compte que toute réponse est bien incertaine. Aucun appel non plus à la nation,
dans ce contexte d'un comptoir dominé tantôt par l'un tantôt par l'autre, mais où
toujours continue de se tisser la toile des échanges concrets avec toutes les régions
de l'intérieur et de l'extérieur. Le Symbolique, ici, occupe toute la place, et le Réel
seul fait des «écueils», nettement inscrits dans la narration par le système constellé
des noms propres et par un certain nombre d'effets réalistes, d'abord linguistiques
(l'arrière-plan d'autres langues que le français assure ici un tout autre rôle que celui
de contenir quelque authenticité cachée ou même occultée par le dispositif répressif
d'une langue dominante : il tisse, à la surface du texte et non en dessous, d'autres
pluralités).
Tout est donc infiniment labile dans Signare Anna. Tout s'échange, et le
commerce n'est pas pour rien la scène privilégiée du récit. Il y a par conséquent
aussi, infiniment, de l'Autre qui surgit dans l'espace et le temps de l'Histoire, mais
un Autre qui se renouvelle et qui jamais n'immobilise sous le masque, par exemple,
du Héros, du Méchant, de l'Ennemi, ni même de la Femme ou de l'Homme. Ces
catégories ne sont pas niées pour autant. Seul est figé dans un certain ridicule le
personnage du coquelet prétentieux et machiste que constitue le jeune Loulou,
encore peut-on penser qu'il s'agit là d'un effet de son jeune âge.
Quant au corps et à l'amour, ce sont là les choses les plus naturelles du monde,
qui ne sont ni sacralisées dans le silence des souvenirs comme pour Ramatoulaye,
ni vouées à l'abjection de rapports infiniment déceptifs comme pour Ateba. Les
plus naturelles, mais non les plus faciles, et là aussi, il faudra patiemment négocier,
sachant que le tout est inaccessible, mais sachant aussi qu'il n'est pas si difficile
d'avoir bien plus que rien... L'initiation d'Eliza, à la fin du roman (pp.217-223),
ouvre ainsi la porte même à l'humour. Anna, en nuançant autant qu'il est possible
les rapports de pouvoir qui se contractent là aussi, y songe en ces termes :
Eliza avait été plus émotive qu'elle ne l'aurait cru. Même si de faire l'amour ne lui
avait pas été agréable, elle était une femme maintenant. Elle s'habituerait peu à peu au
corps de l'homme dans son propre corps et un jour viendrait où elle pleurerait non plus
de pudeur blessée comme en ce moment, mais de plaisir.
Anna ferma les yeux. Elle se souvenait de la brûlure de sa déchirure et de la haine
sourde qui, comme Eliza, l'avait envahie à ce moment-là.
Pourquoi les femmes pleuraient-elles à cet instant-là ? L'angoisse de se trouver
brutalement à la merci d'un homme ? L'incapacité qu'elles ressentaient à être au
diapason alors qu'elles prenaient conscience pour la première fois du pouvoir de leur
corps sur l'homme ?
Pourquoi leur restait-il ce sentiment d'avilissement et de profond dégoût quand
enfin l'homme les inondait de sa semence ?
Peut-être était-ce de l'étonnement devant la métamorphose qu'il subissait... Qu'y
avait-il de commun en effet entre un homme debout, sûr de son autorité, pérorant avec
la plus grande fermeté, ordonnant, tempêtant après les gens de sa concession, et un
homme couché sur le ventre d'une femme ? Rien. Absolument rien !
Anna pouffa de rire [...].

Évocation sereine, où se voit récusé le problème qui se posait, nous l'avons vu, à
certains lecteurs de Beyala ; ceux-là étaient gênés par l'impudeur volontaire d'une
narration de l'abject, vouée à décrire le dysfonctionnement d'un phallisme à mille
lieues de ce qu'il devrait faire, à savoir rassembler dans le Symbolique en évitant
aussi bien l'aliénation insulaire que la fusion dans l'Imaginaire («se fondre dans
l'autre», écrit M. Bâ, p.130). Le silence même de M. Bâ sur ce chapitre était un
autre langage, où il n'est pas trop difficile de percevoir encore une soumission
admirative à Modou, dans la conviction que «la saveur de la vie, c'est l'amour» ou
que «tout unit les hommes». Chez Mandeleau, l'amour physique unit et désunit à
la fois, il montre en même temps la possibilité et la limite : ce n'est pas pour rien
qu'on sort ici du romanesque.
Signare Anna étant elle-même une image du fleuve, ou inversement, l'histoire
qu'elle incarne un moment se parerait difficilement de la majuscule. Elle-même,
parce que située dans l'Autrefois et parce qu'elle vit le passage des générations,
incarne aussi une certaine forme de tradition : celle dont Mandeleau a voulu faire
un objet de mémoire pour le présent. Quel sens, dès lors, donner à une telle
remembrance des métis saint-louisiens ? Il semble bien qu'on puisse la mettre en
relation avec le contexte immédiatement contemporain de la globalisation, dont les
deux lieux de lisibilité privilégiés sont les mégalopoles et, d'autre part, ce qu'on
pourrait appeler les complexes iliens, tant il est vrai que la créolité a pu fournir une
matière, sinon un modèle, aux nouvelles constructions identitaires 12. C'est revu à
la lumière de ces contextes labiles, où s'évapore la prescription du souvenir (B.
Jewsiewicki), toujours portée à des tentations ethno-nationales, que l'Histoire
autant que l'amour reprennent un sens.

Ces trois romans évoquent donc une déception amoureuse où se lit aussi une
déception de l'Histoire. Chacun des trois entend indiscutablement investir le «lieu
du silence», en faire un lieu de parole, et même d'une parole féminine ; se dégage
ainsi un réel féminin qui, comme on l'a rappelé, n'avait pas nécessairement été
négligé par les écrivains maasculins, mais qui prend ici un relief tout particulier du
fait qu'il se donne à lire dans un contexte menacé par l'afro-pessimisme et en tout
cas acquis au constat de faillite dressé à l'endroit de la génération masculine qui
avait «pris les rênes» en 1960.
Chacun des trois parle fort différemment de cette déception, nous l'avons
montré, mais c'est assurément Mandeleau qui prend le plus distance par rapport à

12 On songe ici, bien sûr, aux essais «antillais» des ces dernières années. Il est intéressant de
constater que l'espace-temps colonial devient lui aussi, par réaction à certains intégrismes, un
lieu de mémoire positive pour la sensibilité du métissage contemporain, par exemple le Tunis de
Sophie El Goulli ou de Frédéric Mitterand
l'imaginaire d'un pôle masculin dont tout serait à attendre. Par rapport à ce fameux
Baobab dont une autre romancière, Ken Bugul, juge qu'il est devenu «fou», mais
sans que son héroïne puisse se détacher du double complexe de fascination
idéalisée et de déréliction contaminante qu'on a vu, en plus réussi sans doute, chez
M. Bâ d'une part, chez Beyala d'autre part.
Figure de l'épouse délaissée, figure de la jeune fille abandonnée à son absence
de destinée, figure de la femme prise dans une histoire et dans des langages en
perpétuelle réinvention : ces trois visages témoignent à leur manière d'une
inquiétude, certes, mais également d'une attente. Ce n'est pas celle de la licence, ni
de quelque droit libéral à s'extraire du corps social ; plutôt le désir d'accéder à une
individualité de Sujet, au-delà des injonctions et des dédits — les uns valent bien
les autres —, des Pères et des Mères.
Résumé
À partir de trois romans parmi les plus connus dans les «nouvelles écritures
africaines» — Une si longue lettre de Mariama Bâ, C'est le soleil qui m'a brulée de
Calixthe Beyala, et enfin Signare Anna de Tita Mandeleau —, l'article s'interroge
sur la nature du mouvement plus général qui a conduit à l'éclosion d'une
génération de romancières africaines à partir de 1980 environ. La priorité est
laissée à ce que les romans eux-mêmes apportent comme éléments de réponse à
cette question. En développant la question de l'amour déçu, ces récits ressassent
une déception qui concerne à la fois la figure masculine et le projet collectif de la
nation moderne et prospère. Cette déception conduit à une position ambivalente
chez M. Bâ, dont la narratrice reste fascinée par le double objet politique et
amoureux d'autrefois, mais en même temps ne trouve qu'à se replier sur la
tradition. Elle conduit à la déréliction dans l'écriture radicale de C. Beyala, où une
Féminité «misovire» se proclame et se cherche sans permettre la fondation d'aucun
ordre, ancien ou moderne. Au passage, on relève que, dans l'un et l'autre roman,
les personnages de Mères sont tout aussi insatisfaisants que ceux des Pères pour
l'épanouissement des protagonistes féminins (ceci pour les dénonciateurs de
l'«ordre patriarcal»). La déception est assumée différemment dans la chronique
réaliste et dubitative de T. Mandeleau, où un Temps cyclique participe à la
déconstruction des polarisations romanesques à la fois littéraires et amoureuses, de
l'image masculine et des structures idéologiques ethno-nationales.
Summary
This article is based on three novels, choosen between the best known works of
the so-called «new african literatures» : Une si longue lettre by Mariama Bâ, C'est le
soleil qui m'a brulée by Calixthe Beyala, and Signare Anna by Tita Mandeleau. The
question to be asked is the nature of the general emergence of a feminine
generation amid the african novelists since about 1980. First of all, it is to be
observed what the novels self could bring as an answer. Spreading out the old
theme of the unhappy love-affair, these stories are continuously harking back a
more general disappointment, regarding both the Male figure and the collective
hopes of a modern, democratic and flourishing nation. This deceit leads to an
ambiguous position in the novel of M. Bâ, whose narrator remains fascinated by
her previous politic and loving dream, but in the same time she can't find any other
dignity except in the former cultural tradition. It leads to a kind of madness in the
radical writing of C. Beyala, where a «misovire» feminity is looking for itself,
without succeeding in the foundation nor the return of any favourable
organization. In both cases, it is to be observed mothers' characters are so deceiving
as the fathers' : this for the maybe too easily called «patriarcal order». The
disappointment looks differently in the realistic chronicle of T. Mandeleau, where
a cyclic time furthers a deconstruction of the romantic polarisations (both literary
and loving), of the Male image and of the ethno-nationalistic temptation.
Resumen
A partir de tres novelas entre la mas conocidas dentro de las «nuevas literaturas
africanas» — Une si longue lettre de Mariama Bâ, C'est le soleil qui m'a brulée de
Calixthe Beyala, y Signare Anna de Tita Mandeleau —, el artículo se interroga
sobre la natura del movimiento mas general que llevó la emergencia de una
generación de novelistas africanas a partir de 1980 aproximadamente. Se trata
principalmente de descubir los elementos de resquerta a esa cuestión llevados por
las mismas novelas. Al desarrollar el tema del amor decepcionado, estas historias
machacan una decepción en cuanto a la figura masculina y a la vez al projecto
colectivo de la nación moderna, democratica y prospera. Esta decepción lleva una
posición ambivalente en la obra de M. Bâ, cuya narradora se queda fascinada por
el doble objeto político y amoroso de antaño (por su antiguo sueño político y
amoroso ?), pero al mismo tiempo no puede encontrar dignidad más que en la
tradición (no puede más que replegarse en la tradición ?). La misma decepción
lleva la derelicción en la escritura radicál de C. Beyala en que se proclama y se
busca una feminidad «misóvira» sin que permita la fundación de ninguna orden,
que sea anciana o moderna. De paso, se nota que, en ambas novelas, los
personajes de Madres son tantos desilucionantes como los de Padres con vistas a la
granazón de las protagonistas. La decepción se presenta de una manera diferente
en la crónica realista y dubitativa de T. Mandeleau, en que un tempo cíclico
participa a la desconstrucción a la vez de las polarisaciones románticas (literarias y
amorosas), de la imagen masculina y de la tentación de las estructuras ideológicas
etno-nationalistas.

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