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L’invention d’une doxa néo-fasciste : le rôle de l’avant-garde nationaliste-révolutionnaire

Idéologie négationniste, propagandes anti-américaine, anti-immigration, anti-juive

Par Nicolas Lebourg - Domitia, no 1, octobre 2001.

Présentation de la version web

1.

Introduction

2.

De l’Etat français à la Nation-Europe

3.

Du Fascisme comme anti-impérialisme

4.

Une praxis : la propagande contre l’immigration maghrébine

5.

Invention du « génocide anti-français »

6.

Le Mensonge seul serait-il révolutionnaire ?

7.

Je suis partout !

8.

Du bon usage de l’anti-totalitarisme : « La Liberté, c’est l’esclavage ! »

9.

Etudie la situation : où est l’ennemi ?

Présentation de la version web

L’étude qui est présentée dans les pages qui suivent a été publiée dans le numéro d’octobre 2001 (p. 99-132) de la revue Domitia. Elle a ici été découpée en neuf parties afin d’en faciliter le chargement. La numérotation de ces parties ne figurait pas dans l’article original mais les titres en sont repris sauf pour l’« introduction » qui ne portait pas d’intitulé.

Nicolas Lebourg est historien, spécialiste des extrêmes droites, moniteur de recherches en histoire contemporaine à l’Université de Perpignan. Faisant suite à ses recherches sur François Duprat, l’un des premiers grands propagandistes négationnistes, il se consacre à une thèse dédiée aux Nationalismes-révolutionnaires en France : Idéologies, Propagandes, Influences (1940-2002).

1. Introduction

La fin de la Seconde Guerre mondiale et la révélation de l’existence des camps d’extermination avaient placé l’extrême droite sous une opprobre morale des plus difficiles à assumer : elle était le champ idéologique dont l’exercice mena à forger le mot génocide, à créer la notion de crime contre l’humanité. La mise en pratique de l’assassinat de masse a délégitimé la théorie raciste, mais, en France, c’est surtout le discours ultra-nationaliste de l’extrême droite qui est mis en cause : collaboratrice du IIIe Reich elle est montrée du doigt en tant que traître à la Nation. Elle ne paraît plus habilitée à donner des leçons patriotiques au PCF qui, dès la Libération, place sa propagande sous le signe de la France et du « parti des fusillés ». Maurice Bardèche, beau-frère de Brasillach, qui s’auto-définira une décennie après comme écrivain fasciste, se doit de reconnaître que l’esprit du temps veut que Quiconque n’a pas été un résistant a été un mauvais Français 1 .

La condamnation morale et civique qui frappe l’extrême droite a eu pour effet de frapper d’anathème son idéologie. Si elle veut être efficace, il n’est plus possible pour elle de recourir à son moteur naturel, à son élément premier, qu’était l’antisémitisme. Exsangues, les néo-fascistes voient leurs rangs se re-développer avec le refus du processus de décolonisation. L’échec sera flagrant mais il mène d’aucuns à s’interroger sur la nature de leur mouvement, toujours du camp des vaincus. Ses intellectuels se sont chargés de réaliser une restructuration théorique et propagandiste, tant il était certain que les mêmes vieux slogans ne pouvaient être réutilisés directement -d’autant plus que la législation antiraciste de 1881 devait être complétée en 1949, 1966, 1972, et 1990. Ceux qui choisirent d’importer en France l’étiquette de nationaliste-révolutionnaire (NR) jouèrent en ce sens un rôle de premier plan, quelque peu occulté par la masse des recherches et publications relatives au GRECE et au Front National 2 .

En s’appuyant largement sur les langages d’autres horizons politiques que les leurs, plus légitimes, ils allaient pouvoir mettre en place un nouveau mythe mobilisateur, au sens sorélien d’un tel terme 3 . Pour cela, il leur faudra réhabiliter leur courant politique, acquérir une tactique et une stratégie, c’est-à-dire une propagande apte à séduire les masses et une idéologie revitalisée.

Notes.

1.

Maurice Bardèche, Lettre à François Mauriac, La Pensée Libre, 1947, p. 14.

2. Les principaux mouvements NR français sont issus les uns des autres, ce sont : les Groupes Nationalistes- Révolutionnaires (GNR ; 1976), le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR, 1979), Troisième Voie (TV ;

1985), Nouvelle Résistance (1991) et Unité Radicale (UR ; 1998). L’attitude du GUD dépend des époques, il participe actuellement à UR.

3. En ces Réflexions sur la violence (1906), Sorel définit le mythe comme une expression de volonté mobilisatrice, un élément irréfutable, traduction des convictions d’un groupe en langage de mouvement.

2. De l’Etat français à la Nation-Europe

Bardèche est, en importance comme en chronologie, l’un des premiers théoriciens de ce néo-fascisme. Dès 1948, il publie le premier ouvrage négationniste, Nuremberg ou la Terre promise, qui lui vaudra quelques jours de prison et un prestige incommensurable à l’extrême droite. Il participe à la tentative de création d’une internationale néo-fasciste, le Mouvement Social Européen (MSE). Essai avorté mais qui contribuera au mythe de « l’Internationale noire », et de ce nouvel « internationalisme » qui se nourrit de la vision européïste de la Waffen SS (dont la moitié des membres étaient des non-Allemands en 1944). Le MSE prône la construction d’un empire européen anticommuniste, corporatiste, placé sous la direction d’un chef désigné par plébiscite. L’empire formé devrait disposer de règles de défense et d’économie communes à ses nations intégrées, dont, à certaines conditions, des colonies. Au MSE, il y a également Mosley, le chef de file historique du fascisme britannique, auteur en 1947 et 1958 des deux ouvrages fondateurs du concept de la Nation-Europe, jouissant d’un gouvernement unique, éliminant trusts et syndicats, libérée de la tutelle américaine et de la menace soviétique, annexant un tiers de l’Afrique à son profit en une Eurafrique. Bardèche se voit confier la tâche de fédérer les divers groupes néo-fascistes français, puis, face au peu de goût de l’écrivain pour ce genre d’opérations, de créer une revue devant diffuser les thèses du MSE en France. Ce sera Défense de l’Occident qui, de 1952 à 1982, disposera des contributions des principaux intellectuels extrémistes de droite et jouera un important rôle en tant que laboratoire d’idées. La revue va chercher à diffuser de nouveaux thèmes, dont le négationnisme et l’antisionisme. 4

Toujours dans l’optique de propagande du MSE, Bardèche publie un ouvrage de définition de sa conception géopolitique, qui influencera toute une conception du nationalisme. Il y expose longuement que les USA ont tué le mauvais cochon durant la Seconde Guerre mondiale, l’antifascisme ne s’étant avéré qu’un artifice de la domination bolchevique. Seuls les nationalistes ayant toujours combattu le communisme, ils seraient les seuls aptes à construire l’Europe anticommuniste, naturellement alliée aux pays nationalistes du monde arabe. Cet anticommunisme ne saurait cependant avoir pour corollaire une accointance avec les USA, l’Europe nationaliste se devant d’être indépendante des blocs :

Si la pensée de certains est de faire une Europe antifasciste et apatride, qui serait pour ainsi dire télécommandée de New-York ou Tel-Aviv, cette Europe colonisée ne nous intéresse pas du tout, et nous croyons d’autre part qu’une telle conception ne ferait que préparer l’infiltration communiste et la guerre. 5

La guerre d’Algérie va à la fois saper pour un temps toute idée d’entente avec les nationalistes arabes, mais aussi donner une dynamique à l’unité d’action entre les nationalistes d’Europe, apportant volontiers leur soutien à l’OAS. Dominique Venner, idéologue du parti néo-fasciste Jeune Nation (JN) impliqué dans l’OAS, publie en 1962 Pour une critique positive (assez inspiré du Que faire ? de Lénine) où il tente de redéfinir ce que doivent être l’action et la pensé nationaliste. Il complète ce texte dans Qu’est ce que le nationalisme ? affirmant entre autres une idéologie nationale- sociale d’entraide européenne, racialiste, antisémite, négationniste, et une volonté révolutionnaire sans concession aucune faite au « Régime ». Il affirme que la Révolution ne sera faisable qu’une fois l’idéologie révolutionnaire définie, le parti révolutionnaire construit, idéologie que ne trouve pas encore l’extrême droite. 6

Le Belge Jean Thiriart va aller beaucoup plus loin. Cet ancien membre de l’Association des Amis du Grand Reich Allemand a fondé le mouvement Jeune Europe (JE) pour soutenir le combat de l’OAS. Il devient un collaborateur des services de différentes nations arabes, entretient des liens étroits avec le camp palestinien, avec le bloc soviétique, et proposerait même à Zhou Enlai que la lutte tricontinentale devienne quadricontinentale, les nationalistes-européens oeuvrant avec la Chine maoïste pour bouter les Américains hors d’Europe. 7

L’influence de Thiriart sur les nationalistes d’Europe va être fondamentale -complétée par les thèses national- bolcheviques d’Otto Strasser, l’ancien idéologique scissionniste du NSDAP. Le Traité de Yalta est désigné comme un pacte où USA et URSS seraient des alliés objectifs dans le dépeçage de l’Europe. En fait, cette conception géopolitique a le grand avantage de redessiner spatialement l’opposition théorique du fascisme au communisme et au capitalisme. « Yalta » et le duopole USA-URSS prennent ici le rôle que tenaient le Traité de Versailles et la SDN dans l’économie politique mussolinienne. 8 Cependant, l’ennemi désigné n’est plus tant le bolchevisme que les USA, colonisateurs de l’Europe, et, Israël, colonisateur du monde arabe. Les USA représentent l’ennemi principal car ils sont perçus comme les diffuseurs du cosmopolitisme et du matérialisme -même si Thiriart fait l’apologie du terrorisme anticommuniste.

Le premier mouvement nationaliste français à avoir explicitement utilisé le slogan US Go home ! fut le Parti Républicain d’Unité Populaire (1946). Fondé par René Binet, également co-fondateur du MSE, puis responsable de sa scission donnant naissance au Nouvel Ordre Européen (NOE), ce groupuscule comptait essentiellement d’anciens communistes et d’anciens trotskystes, souvent passés par la Waffen SS - tel Binet, qui illustre bien ces deux derniers cas. D’orientation national-bolchevique, le PRUP prônait l’indépendance européenne et la violence anticommuniste. Ce mouvement sert de base en 1948 à la constitution d’un autre groupuscule mené par Binet et Bardèche, et dont les idées-forces sont cette fois la constitution de l’Europe, l’antisionisme, la revendication d’un Etat fort et populaire 9 .

Pour d’autres raisons, le PCF mène bientôt une campagne Us go home ! d’une toute autre importance pour les masses. C’est d’ailleurs lui qui invente l’expression d’Europe des Patries, dès 1965. Alors que la propagande vichyste assimilait Israël et USA, le PCF amalgame vertement les USA et le IIIe Reich. Il dénonce en une affiche les hommes politiques anti-URSS comme les nouveaux COLLABOS de l’occupation américaine, tandis que ses membres seraient

LES PATRIOTES [qui] ne pactisent pas avec l’occupant ! Selon Michel Winock le thème anti-américain qui pénètre le plus la société est celui de la résistance face à la colonisation américaine, et l’imposition d’un nouveau totalitarisme, plus sournois. 10

C’est également l’évolution du capitalisme qui est mise en cause sous cet angle et sous celui du conspirationnisme. La dénonciation de la montée du pouvoir technocratique donne lieu à une reconversion du mythe synarchique : la commission Trilatérale, club néo-libéral fondé en 1973 par Rockefeller, est accusée de créer des hommes d’Etat (MM. Barre, Carter et Giscard d’Estaing), aussi bien par la presse d’extrême droite que par Le Monde diplomatique ou L’Humanité. A travers la prose communiste, il est fait état du caractère néo-fasciste de la Trilatérale, la résistance devant s’organiser face aux ambitions totalitaires de l’empire américain.

L’extrême droite ne bénéficie bien sûr ni des mêmes relais ni exactement de la même vision. Henry Coston travaille à la diffusion de l’idée d’une Trilatérale dernier avatar de la Synarchie et du complot juif mondial. Créant des chefs d’Etat, la Trilatérale préparerait ainsi le gouvernement juif mondial. M. Coston est justement le théoricien du complot juif, depuis les années trente jusqu’aux colonnes de la presse frontiste, et l’inventeur de la dénonciation du B’nai B’rith. Il est à noter que ce dernier est également mis en cause par une publication soviétique de la même époque, le rapport Emilanov, publié en 1977. Ce document établit la liste des supposés Juifs et francs-maçons membres du gouvernement de Jimmy Carter - de même qu’en France on avait fait le compte des membres de la Trilatérale en son entourage. M. Carter aurait été élu sur ordre de l’organe suprême de la confédération sioniste-maçonnique, l’ordre B’nai Brith [face auquel l’URSS ne peut se défendre que par] la création d’un large front mondial antisémite et antimaçonnique sur le modèle des fronts antifascistes. Autrement l’inévitable génocide attend tous les goyim, car la menace d’une domination mondiale du sionisme fixée pour l’an 2000 pèse sur tous les goyim de la terre. 11 Ce sont là des idées que l’on allait retrouver chez les nationalistes français.

Notes.

4. Cf. Ghislaine Desbuissons, Itinéraire d’un intellectuel fasciste : Maurice Bardèche, thèse de doctorat, I.E.P. de

Paris, 1990 ; Anne-Marie Duranton-Crabol, L’Europe de l’extrême droite de 1945 à nos jours, Complexe, 1991 ;

Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Le Seuil, 2000.

5. Maurice Bardèche, L’oeuf de Christophe Colomb, Les Sept Couleurs, 1951, pp. 1-137.

6. Qu’est ce que le nationalisme ?, Europe-Action, numéro spécial, mai 1963. L’information selon laquelle M. Venner

fut le principal rédacteur de ce numéro provient d’Alain de Benoist, courrier à l’auteur. La revue est née de la Fédération des Etudiants Nationalistes, fondée par Duprat et François d’Orcival afin d’offrir une « couverture » à JN. Une partie des membres ira fonder Occident (MM. Duprat, Longuet, Madelin, Robert), puis Europe-Action se scindera entre le GRECE (Alain de Benoist, Pierre Vial) et la revue Militant (les anciens Waffen SS Jean Castrillo, Bousquet, Pauty). Celle-ci participe à la fondation du FN qu’elle quitte à la fin 1980, refusant de collaborer plus avant avec Stirbois, accusé d’être Juif et sioniste. Militant fonde en 1983 le Parti Nationaliste Français (dont le sigle fait référence au PNF de Mussolini), dont le PNFE est une scission plus ouvertement néo-nazie.

7. Christophe Bourseiller, Les Maoïstes, Plon, 1996 ; Frédéric Laurent, L’Orchestre noir, Stock, 1978 ; René Monzat,

Enquêtes sur la droite extrême, Le Monde éditions, 1992. Le nom de Jeune Europe avait déjà été utilisé pour un ouvrage de 1933 de Marc et Dupuis, du groupe anti-conformiste Ordre nouveau, pour une revue d’Evola en 1942, et était celui d’un mouvement de la France vichyste dont le logo a été repris par le Parti Communautaire-National européen, dont le dirigeant, disciple autoproclamé de Thiriart et ancien membre du mouvement néo-nazi FANE (Fédération d’Action Nationale et Européenne), estimait au temps de l’URSS que celle-ci était l’héritière du IIIe Reich. Le PCN, sans activité réelle en France, se présente comme le concurrent de l’autre mouvement national- bolchevique, UR, proche de Bruno Mégret.

8. Sur Versailles et la SDN, M. Milza note : Pacifisme, respect du statu quo territorial et démocratie se trouvent ainsi

étroitement associés pour constituer un bloc politico-idéologique ayant à la fois des implications nationales et internationales, toute atteinte à l’un de ses éléments débouchant sur une remise en question de l’ensemble. D’une certaine façon le fascisme est né de cette remise en cause globale. Il s’inscrit dans une perspective révisionniste et correspond à une attitude de refus de l’ordre international fondé sur les traités. (Pierre Milza, « Fascisme et relations internationales », Relations internationales, printemps 1980, p. 36)

9. François Duprat, Les Mouvements d’extrême droite en France de 1944 à 1971, Les Editions de l’Homme libre,

1998, première édition : 1972, pp. 36-39.

10. Philippe Buton et Laurent Gervereau, Le Couteau entre les dents. 70 ans d’affiches communistes et

anticommunistes, préface d’Annie Kriegel, Chêne, 1989, p. 110 ; Géraud Durand, Enquête au coeur du Front National, Jacques Grancher,1996, p. 126. Michel Winock, Nationalisme, Antisémitisme et fascisme en France, Le Seuil, 1990, pp. 50-83.

11. Jean-Yves Camus, René Monzat, Les Droites nationales et radicales en France, P.U.L., Lyon, 1992, p. 79 ;

Olivier Dard, La Synarchie ou le mythe du complot permanent, Perrin, 1998, pp. 162-169 ; François de Fontette, Sociologie de l’antisémitisme, P.U.F., 1991, p. 66 ; Léon Poliakov, « La Russie au XXe siècle », dir. Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme 1945-1993, Le Seuil, 1994, p. 289. Selon M. Monzat les ventes totales des livres de M. Coston « démontrant » l’existence du complot juif mondial représenteraient quarante mille exemplaires (Le Monde, 22 novembre 1996).

3. Du Fascisme comme anti-impérialisme

Suite à la guerre du Vietnâm, la critique de l’impérialisme américain, comme celle du sionisme, a été largement menée par la contestation gauchiste estudiantine. L’apparition et l’internationalisation de ce mouvement vont être parmi les principales chances du néo-fascisme, parce qu’elles vont permettre aux nationalistes de jouer la carte de la contre- révolution préventive, et en raison des idées et langages qu’elles popularisent.

C’est en Italie, dans le cadre de la stratégie de la tension ouverte par l’attentat de la Piazza Fontana, qu’est d’abord saisie la chose. Longtemps avant que le GRECE et M. de Benoist n’imposent cette idée en France, Almirante, ancien responsable de la République de Salò et leader du MSI, constate en 1972 que le fascisme doit savoir s’exprimer autrement car, dit-il, Nous sommes tous victimes, ces vingt-cinq dernières années, d’une guerre des mots. Cette guerre, les communistes l’ont gagnée. Franco Freda fonde le mouvement Lotta di Populo, dit « nazi-maoïste » pour ses mots d’ordre tels que Vive la dictature fasciste du prolétariat ! ou Hitler et Mao unis dans la lutte ! Contre « l’impérialisme américano-sioniste », il retrouve les principes du Goebbels première manière et en appelle à la lutte de la Périphérie contre le système, nationalistes, trotskystes et maoïstes se devant de s’unir. 12

En France, les nationalistes ont les yeux rivés sur leurs camarades italiens. D’anciens militants de JE tentent d’importer les conceptions de Franco Freda en fondant l’Organisation Lutte du Peuple. Un nom qui sonne autrement que celui de Mouvement Occident, un sigle (OLP) qui fait explicitement référence au mouvement palestinien.

Le thème anti-impérialiste a intégré depuis déjà des années la question du conflit israélo-arabe. Les campagnes antisémites staliniennes se sont rapidement orientées sur l’antisionisme. Lors du procès Eichmann (1960-1961) la presse soviétique amalgame Israël et le IIIe Reich, accuse les Israéliens de s’être alliés à la RFA afin de provoquer la Troisième Guerre mondiale. En 1963, la publication soviétique Le Judaïsme sans fard représente des soldats de Tsahal affublés du faciès des caricatures antisémites mais portant croix gammées et casques à pointes. En 1969 Prudence :

Sionisme, fantasmant sur l’alliance entre sionistes et nazis, et sur l’équivalence doctrinale entre sionisme et nazisme, est tiré à cinq cent mille exemplaires. Cette pente dialectique mènera l’URSS à être un producteur effréné de textes mêlant antisionisme et antisémitisme et, à la fin des années soixante-dix, le premier éditeur mondial d’écrits sur les complots des « sages de Sion ».

Les responsables arabes empruntent à la propagande soviétique l’amalgame Juifs = sionisme = nazisme. Illustration en est faite dans la charte de l’Organisation de Libération de la Palestine : en sa forme initiale (1964) l’article dix-neuf stigmatisait le sionisme en tant que mouvement foncièrement colonialiste, agresseur et expansionniste, raciste et séparatiste de par sa structure, fasciste dans ses objectifs et moyens ; en sa forme révisée (1968) le vingt-deuxième article affirme que Le sionisme est un mouvement politique organiquement lié à l’impérialisme international et opposé à toute action de libération et à tout mouvement progressiste dans le monde. Il est raciste et fanatique par nature, agressif, expansionniste et colonial dans ses buts, et fasciste dans ses méthodes. Israël est l’instrument du mouvement sioniste et la base géographique de l’impérialisme mondial. En 1964, une brochure de l’OLP voit dans les Palestiniens les victimes d’un complot conjoint entre les anglo-américains et la Juiverie mondiale et tendant à transformer la Palestine en un Etat juif, devant servir de base au colonialisme et de suppôt au capitalisme monopolistique. 13

La guerre des Six Jours ouvre pleinement cette période d’internationalisation de l’antisionisme. L’ONU offre une formidable légitimité aux dérives en adoptant le 10 novembre 1975 sa résolution 3379 (abrogée le 16 décembre 1991)

qui considère que le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale. La conférence des non-alignés à

la Havane en 1979 va encore plus loin dans l’assimilation avec le nazisme en considérant le sionisme comme un crime

contre l’humanité.

A l’origine, c’est l’extrême gauche qui porte cette accusation, plus encore que les staliniens, et alors que l’extrême

droite française est, quant à elle, massivement pro-israélienne 14 . Ce pro-sionisme s’explique par différentes raisons qui sont loin de tenir du philosémitisme : désir de voir les Juifs résider hors de France, admiration pour les aspects nationalistes et socialistes d’Israël, mythe du paysan-soldat, jubilation de voir la défaite des armées arabes après l’humiliation de la guerre d’Algérie, perception d’Israël tel un bastion contre le communisme. Durant le conflit de Suez, l’officier Jean-Marie Le Pen se serait écrié qu’il était prêt à mourir pour Israël, et il avait songé à déserter avec son unité pour rejoindre Tsahal dans le combat

15

C’est un jeune militant néo-fasciste, François Duprat, qui va transformer cet état de fait. Affirmant provenir du trotskysme, peut-être de sa composante lambertiste, ancien de JN et de l’OAS, responsable d’Occident récemment exclu pour ses liens avec les Renseignements Généraux de la Préfecture de Police, Duprat va toute sa vie chercher à recycler les propagandes gauchistes aussi bien que fascistes. 16 Quoiqu’il ait été brouillon et mythomane, son action se révèle a posteriori particulièrement importante dans l’Histoire des extrêmes droites européennes.

Il réalise, avec des contributions de Bardèche, Fontaine et Rassinier, un essai sur L’Agression israélienne, document

fondamental dans l’évolution doctrinale des extrêmes droites françaises. Il y expose que les USA agissent au Moyen- Orient selon les ordres du lobby juif, alors que l’intérêt occidental serait de voir Nasser réussir l’unité arabe. Il ne cesse d’y clamer que diaspora et Etat israélien constituent un ensemble solidaire. Réfutant tour à tour tous les arguments pro-

sionistes extrêmes droitiers, il use de l’ensemble de l’argumentaire soviético-arabe : impérialisme, expansionnisme, racisme, bellicisme, déportations des Palestiniens, cosmopolitisme. Il vilipende la mainmise des Juifs sur les media et sur les hommes politiques en vue d’assurer la puissance du lobby sioniste. Il spécifie enfin :

Bâti sur une injustice et sur un véritable génocide (car l’expulsion de tout un peuple de sa patrie est un génocide, au même titre que son extermination), Israël poursuit, grâce au soutien inconditionnel de la juiverie internationale, sa « Solution Finale » du problème arabe. Et, à la différence de la solution finale des SS du IIIe Reich, il est bien question là d’une liquidation

leur puissance et de prouver que leur puissance belliciste en 1939 était aussi puissante que de

nos jours. (

) (

leur « solution finale » du problème arabe, nous, patriotes français, réaffirmons notre solidarité avec le peuple opprimé de Palestine, dans son héroïque résistance contre l’occupation sioniste.

17

Au moment où les agresseurs impérialistes d’Israël effectuent dans les territoires occupés

)

Il est bien possible que les mêmes causes finissent par produire les mêmes effets.

Le négationnisme est ici, pour la première fois, lié à l’antisionisme, légitimé par l’anti-impérialisme et l’antiracisme. Duprat constitue un pseudo-« Rassemblement pour la Libération de la Palestine », situé sur la ligne du Fatah, lié à la FANE, et, selon ses dires, au Parti Populaire Syrien (issu du Parti National-Socialiste Syrien). Le premier but de Duprat n’est point de soutenir la cause palestinienne mais de lutter contre le pro-sionisme extrême droitier français. Il le reconnaît avec franchise, une fois que plus aucune extrême droite n’est sioniste (situation établie à partir de 1973) :

En fait, le RLP était uniquement destiné à lutter contre les tendances pro-sionistes délirantes de l’extrême droite. ( ) Avec Maurice Bardèche, nous avons été les seuls à prendre une position nettement anti-Israël. Ce n’était pas courant à l’époque. Je suis heureux de voir que nous avons été suivis sur cette voie-là. 18

Dans ce but, il a ici rédigé un texte parfaitement syncrétique des différents antisémitismes. Duprat n’est pas catholique, pas plus qu’il ne croit en quelque religion que ce soit, mais au cours de son texte il use de l’antisémitisme catholique, qu’il lie à l’instar de Drumont à l’antisémitisme « anticapitaliste ». Il juge ineptes les théories racialistes, mais cet argument fait partie de la panoplie stigmatisante et, partant, il s’en sert également. Enfin, il lie ces trois types d’antisémitisme grâce à l’antisémitisme conspirationniste.

« Le lobby juif » et « l’Etat sioniste » étant dits n’être qu’une seule force, la République et le sionisme seraient deux réalités intimement liées, la dernière étant définie telle l’idéologie pernicieuse de destruction et d’asservissement de nos nations. 19 Duprat précise :

Nous avons la naïveté de croire qu’il n’existe pas seulement un état (sic) sioniste, mais une réalité à tout le moins occidentale du sionisme en tant que force politique dominante, et groupe de pression combien puissant. Nous sommes contre l’état sioniste pour deux raisons et non pour une seule :

-parce que cet état est fondé sur la spoliation et le vol, et parce que la France doit avoir une politique d’amitié avec les pays arabes. -parce que cet état est le bras séculier d’une force politique que nous avons à combattre au sein de notre propre pays. 20

Le raisonnement fait donc d’Israël la tête de pont du fameux complot juif mondial dénoncé depuis Les Protocoles des Sages de Sion, évacuant de facto l’argument classique à l’extrême droite qui voulait que l’on reconnaisse aux Juifs le droit de vivre en Israël mais que l’on s’opposait à l’existence d’un lobby juif international.

Les deux réalités (Etat nationaliste/cosmopolitisme mondialiste) ne sont plus antinomiques mais synonymes. Cette rencontre explicite de l’antisémitisme et de l’antisionisme, appuyée sur la dénonciation d’un « mythe de la Shoah » servant à dissimuler des crimes « nazis » commis par Israël, se révèle absolument fondamentale puisque c’est la fusion de ces éléments qui était au coeur de l’idéologie antijuive nazie du théoricien national-socialiste Rosenberg, qu’elle suit l’exemple d’Hitler vitupérant que les Juifs n’ont pas du tout l’intention d’édifier en Palestine un Etat juif pour aller s’y fixer ; ils ont simplement en vue d’y établir l’organisation centrale de leur entreprise charlatanesque d’internationalisme universel, et que l’Etat juif ne pouvait qu’être au point de vue territorial, sans aucune frontière. 21 Ainsi, à travers le soutien aux Palestiniens, François Duprat inculque-t-il une doctrine antijuive totale et radicale.

Cette reformulation lui est d’autant plus nécessaire que le vote de la loi Pleven va interdire la publication des assertions racistes telles que celles qu’il livrait ici. L’antisionisme et le négationnisme deviennent alors d’obligatoires passages rhétoriques pour la propagande antisémite. Aspect d’importance, Duprat reconnaissait que, si la gauche gagnait les législatives de 1978, il se pourrait que comme le PC veut notre peau, nous [soyons] dissous pour « racisme ». Pourtant, nous sommes inattaquables là-dessus. Mais les pressions du PC pourraient être supérieures au respect de la loi et on en arriverait à prouver -comment- que notre antisionisme est un antisémitisme bon teint. 22 Pour ses camarades de Militant, la dissolution de la FANE en 1980 provint du fait qu’elle ne sut faire preuve de prudence tactique : lorsqu’on considère, avec juste raison, les sionistes comme aussi dangereux qu’un essaim de guêpes, on ne va pas farfouiller leur nid avec une badine : on adopte l’attirail nécessaire, on met un masque, on prend des gants. 23

Les liens ou sympathies entre antisémites antisionistes européens et mouvements arabes antisionistes ne pouvaient qu’apparaître. Freda est aussi lié au Fatah -et le nazi-maoïste ne publie pas par hasard en Italie L’Agression israélienne 24 . Jean-Gilles Malliarakis, en un bulletin hebdomadaire, reprend à chaque numéro les thèmes du Fatah afin de fustiger le sionisme dominateur. 25

La force de frappe des appareils staliniens et gauchistes (en 1971, la LCR est en nombre d’adhérents la première section de la IVe Internationale 26 ), leur capacité de séduction sur l’intelligentsia (témoins Sartre et Jean-Luc Godard soutenant la Gauche Prolétarienne) permettent une large diffusion du discours antisioniste radical qui, au long terme, va servir de travail de préparation aux propagandes néo-fascistes.

Pour parvenir à un résultat, l’extrême droite a cependant beaucoup à faire, incapable qu’elle est de disposer d’un thème mobilisateur qui paraisse d’actualité.

C’est la même année, dans le même journal, que la même personne trouve ce qui s’avérera être la solution aux problèmes tactiques de ce courant politique. En un numéro spécial de Défense de l’Occident, consacré à l’anti- gaullisme et réalisé par Pierre Fontaine, François Duprat publie un article en annexe où il prétend que la baisse démographique est concomitante d’une progression de l’immigration, particulièrement nord-africaine [s’effectuant] à une cadence jamais atteinte. [Les immigrés constituent une] masse de manoeuvre docile et peu exigeante. Ce qui

explique l’augmentation du chômage. (

)

La comparaison de ces chiffres [de baisse du montant des aides sociales]

avec ceux de la main d’oeuvre « importée » permettra certaines conclusions que nous laissons nos lecteurs tirer

seuls. 27

Notes.

12. Cf. Jean-Pierre Faye, Langages Totalitaires, Hermann, 1972 ; Pierre Milza, Fascisme français. Passé et présent,

Flammarion, 1991 ; Luciano Cheles, « Le « New look » du néo-fascisme italien », in Droite, Nouvelle droite, extrême

droite. Discours et idéologie en France et en Italie, Mots, mars 1986, dir. Simone Bonnafous, Pierre-André Taguieff, pp. 29-42. Le concept de la périphérie est repris par le GRECE. Franco Freda écrivait en 1970 que La dénonciation du

pacte atlantique et de son organisation militaire, ainsi que la coupure des liens qui rattachent

devra provoquer l’insertion active de l’Etat populaire dans l’aire des Etats qui

les blocs impérialistes au pouvoir. L’Etat populaire fera alliance avec les Etats réellement anticapitalistes

et favorisera les mouvements de lutte contre les systèmes capitalistes (démocraties « occidentales » et « socialistes ») (cité in Franco Ferraresi, Les Références théorico-doctrinales de la droite radicale en Italie, in Mots, ibid., pp. 19-21). En France le nazi-maoïsme ne prendra guère, même si Duprat a affirmé l’existence de similitudes entre national- socialisme et marxisme-léninisme (François Duprat, Les Nouveaux communistes. Les Partis pro-chinois dans le

monde, Défense de l’Occident, numéro spécial, janvier 1968, et « Révolution du nihilisme au pays de Mao », in Rivarol, 19 janvier 1967, quoique l’on note en ce dernier une légère confusion avec le trotskysme de tendance pabliste -qui prophétisait d’ailleurs l’alliance mondiale de tous les opposants à l’impérialisme américain, quelle que soit leur origine idéologique). Cette sympathie pour le maoïsme peut peut-être également s’expliquer pour part par la tendance de ses militants européens au décalque de la propagande chinoise. Or, les codes de celle-ci comptaient effectivement de lourdes analogies avec ceux de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste (cf. Pierre Fresnault-Deruelle, « L’Avenir d’une régression (à propos d’une affiche de l’ère fasciste) », Matériaux pour l’Histoire de notre temps, octobre- décembre 1990). En fait, l’un des résumés les plus simples et les plus justes fut sans doute donné par un ancien membre des Jeunes de l’Europe Nouvelle (dont le premier Jeune Europe était une scission), ancien Waffen SS, qui tenait un stand maoïste dans la Sorbonne occupée de Mai 68 : Avec les Chinois, je continue mon vieux combat, à la fois contre les soviétiques et contre les Américains. (Pierre-Phillipe Lambert, Gérard Le Marec, Partis et mouvements de la Collaboration. Paris 1940-1944, Jacques Grancher, 1993, pp. 149-151)

l’Italie aux structures

néo-capitalistes supra-nationales

refusent

13. Gaspar Lorand, Histoire de la Palestine, Maspero, 1978 ; Yohanan Manor, « L’Antisionisme », Revue française de

sciences politiques, avril 1984 ; Léon Poliakov, Les Nouveaux antisémites, colloque du MRAP, 15 décembre 1979, cité in compte-rendu interne de l’association ; Léon Poliakov, « La Russie au XXe siècle », ibid. ; Pierre-André Taguieff, Les Protocoles des Sages de Sion. Faux et usages de faux, Berg International, 1992.

14. Rouge définit le sionisme comme expansionniste, raciste, colonialiste. L’organe de la LCR conspue ce nouvel

apartheid mis en place par l’Etat sioniste sans que cela ne déclenche les protestations des démocrates bon teint (Rouge, 24 août 1973). Un tract unitaire gauchiste, signé par L’Humanité rouge (maoïste), la LCR, etc., s’applique consciencieusement à recopier le style mis en place. Ils affirment ici leur SOUTIEN TOTAL aux peuples palestinien et libanais contre l’agression sioniste, conspuent la tentative d’extermination de la population palestinienne et libanaise, les projets impérialistes sionistes et réactionnaires de l’Etat sioniste, ennemi face auquel il en est appelé par trois fois à la résistance (une fois écrit avec majuscule). Le tract dénonce encore : les troupes sionistes poursuivent leur guerre d’extermination contre l’existence même des peuples palestinien et libanais, tandis que les milieux sionistes européens manoeuvrent pour les soutenir. (A.N. 79AJ44)

15. Cf. MM. Bresson et Lionet, Le Pen Biographie, Le Seuil 1994 ; Pierre Brinbaum, Un Mythe politique : la

« République juive », Fayard, 1988 ; Arnaud Déroulède, L’OAS. Etude d’une organisation clandestine, doctorat d’Histoire, Université de Paris IV, 1993 ; in dir. Pierre-André Taguieff, L’Antisémitisme de plume. 1940-1944. Etudes et documents, Berg International, 1999.

16. Jean-Paul Brunet, La Police de l’Ombre. Indicateurs et provocateurs dans la France contemporaine, Le Seuil,

1990 ; Christophe Bourseiller, courrier à l’auteur ; Xavier Raufer, ancien responsable d’Occident puis adjoint d’Albertini, criminologue aujourd’hui directeur de collections aux P.U.F. , entretien avec l’auteur ; Michel Schneider,

Les Cahiers du CDPU, octobre 1972 ; étude du matériel propagandiste produit par Duprat.

17. François Duprat, L’Agression israélienne, Défense de l’Occident, juillet-août 1967. Ailleurs en Europe d’autres

néo-fascistes se saisissent de la propagande soviétique / populiste arabe : en Allemagne un journal d’extrême droite titre alors sur L’Auschwitz israélien du désert (cité in Pierre-Vidal Naquet, Les Assassins de la mémoire, La Découverte, 1987, p. 173), La Nation européenne, journal de JE diffusé principalement en Belgique et dans le monde arabe, se spécialise dans cette dénonciation des « Juifs nazis ». Thiriart y affirme que la meilleure solution serait de délocaliser Israël aux USA, où se devraient d’émigrer tous les Juifs d’Europe non-patriotes car il n’y aura aucune place pour une cinquième colonne permanente. Cette décision serait imposée par le fait que les Juifs contrôlent entre 40 et 90% de notre cinéma, de notre radio, de la télévision, de la politique, de la presse. La conspiration politique juive n’est pas un phantasme. La Seconde Guerre mondiale aurait été provoquée par l’entourage juif de Roosevelt et la

victoire que les Juifs y auraient acquise, de par la création de leur Etat, les aurait menés à penser qu’ils étaient sur la voie de la domination mondiale. En fait, la juiverie mondiale, à 99,99%, soutient de tout coeur l’Etat d’Israël et sa

politique d’extermination du peuple palestinien. (

A côté d’Israël, il existe un Etat juif invisible de dimensions

mondiales. Aussi, l’organe de JE met-il en cause Les Ignobles méthodes gestapistes d’Israël. (La Nation européenne,

)

octobre 1967 ; novembre 1968 ; février 1969)

18. Notre Europe, mars 1970 -il s’agit de l’organe de la FANE ; interview in Grégory Pons, Les Rats noirs, Jean-

Claude Siméon, 1977. Duprat considérait les mouvements nationalistes arabes et palestiniens comme étant généralement d’obédience néo-fasciste, une fois qu’on leur aurait retiré leurs oripeaux marxistes. Il s’intéressait tout particulièrement au néo-ba’th syrien (cf. François Duprat, Le Fascisme dans le monde, Défense de l’Occident, numéro spécial, octobre-novembre 1970 ; Le Néo-fascisme dans le monde arabe et en Amérique, Supplément à La Revue d’Histoire du fascisme, courant 1974 ; déclaration faite à la première conférence de presse du mouvement Ordre Nouveau dont il était l’idéologue, citée in Alain Rollat, Les Hommes de l’extrême droite, Calmann-Lévy, 1985, p. 50 ; point de vue également émis dans ses conversation privées selon l’un de ses camarades, ancien responsable à ON et au

GUD, correspondance avec l’auteur). Ce qu’il définit comme étant l’idéologie NR (il est largement responsable de la popularisation de cette étiquette) emprunte amplement aux nationalismes arabes, quant à l’Etat fasciste à édifier il le stipule devoir être celui du Peuple tout entier, une reprise mot pour mot de la constitution de Brejnev, apparaissant déjà dans le projet de Bakounine (François Duprat, Le Manifeste nationaliste-révolutionnaire, Supplément aux Cahiers Européens-Notre Europe, novembre 1974 ? ; René Gallisot, « Unités et figures du national-populisme », in Populismes du Tiers-Monde, L’Harmattan, Association pour la recherche de synthèses en sciences humaines, 1997, pp. 281-316). Duprat, et à sa suite tous les NR, fait reposer implicitement sa perception du fascisme sur le système idéal-typique weberien.

19. In Cahiers Européens Hebdo (CEH), 13 juillet 1976 ; il s’agissait de l’organe des GNR, formation animée par

Duprat à la lisière du Front National (FN) et qu’il concevait comme devant entretenir avec lui les mêmes rapports que

ceux que les SA avaient avec le NSDAP (Duprat, idem, p. 14). Le journal portait en sous-titre : Pour la Cause du Peuple et de la Nation, référence à une formule de Lénine devenue devise des nationaux-bolcheviques allemands -et qui fusionnèrent un temps avec un groupe maoïste. (Christian Bouchet, entretien avec l’auteur ; M. Bouchet a été militant à l’OLP, aux GNR, au MNR, à TV, qu’il a transformé en Nouvelle Résistance puis en UR.).

20. CEH, 10 août 1976.

21. Cf. Jean-Pierre Faye et Anne-Marie de Vilaine, La Déraison antisémite et son langage, Actes Sud, 1996, pp. 199-

206 ; Adolf Hitler, Mein Kampf, Nouvelles Editions Latines, p. 302 et p. 325. Ce rejet du racialisme et de la théorie de

la lutte des races signifie que le qualificatif de néo-nazi, usité par beaucoup d’auteurs pour désigner Duprat, ne convient pas pour le caractériser. Lorsque Valérie Igounet demande à Maurice Bardèche si Etre révisionniste, c’est

être antisémite

Valérie Igounet, très aimablement communiqué à l’auteur).

et antisioniste ?, celui-ci répond sans fioriture que C’est la même chose. (entretien de Bardèche avec

22. In Grégory Pons, op cit., p. 69.

23. Militant, octobre 1980. La FANE était soupçonnée à tort d’être la responsable de l’attentat de la rue Copernic. Son

sigle avait signé cinq attentats, quoiqu’elle se défendît d’en être l’auteur. Elle avait adressé peu auparavant à des

personnalités juives un courrier proférant : Pour Kippour la FANE vous souhaite

numéro d’avril 1980 portait en couverture : La FANE ? hommes en costume stylisé d’Unterfcharführer SS.

avec en illustration deux

de TOUS crever ! Heil Hitler ! Son

Une certaine idée de la France

24.CEH, 20 juillet 1976. Les éditions de Freda ont une ligne politique claire, ainsi rééditent-elles des textes antisémites évoliens (Julius Evola était le théoricien de la race et de la Tradition, doctrine d’ésotérisme fasciste) et Les Protocoles des Sages de Sion, avec des annexes visant à démontrer que des événements prédits se seraient déjà déroulés (CEH, 03 août 1976).

25.Démocratie moderne, 21 mai 1970. Leader de la mouvance solidariste (GAJ) puis du mouvement NR après l’assassinat de Duprat, il organise le rapprochement de cette nébuleuse avec le FN à la fin des années quatre-vingts. Editeur, il publie les textes d’Evola ou La France juive de Drumont. Exclu de TV par Christian Bouchet, il est devenu un cadre d’Idées-Action, le club politique d’Alain Madelin, son ancien camarade d’Occident.

26. Christophe Bourseiller, Les Ennemis du système, Robert Laffont, 1989, p. 38.

27. François Duprat, Défense de l’Occident, février 1967, pp. 112-120. La FEN avait déjà préconisé que les allocations

sociales soient réservées aux Français (Cahiers universitaires, septembre-octobre 1962 ; il s’agit de l’organe de la FEN).

4. Une praxis : la propagande contre l’immigration maghrébine

Lorsque les néo-fascistes peignaient le slogan La France aux Français, entouré de croix celtiques, sur les murs du bidonville de Nanterre, l’idée de l’immigration n’apparaissait pas, il ne s’agissait que d’un simple discours raciste. Duprat invente le discours anti-immigrés qui, à l’instar de l’antisionisme, a l’énorme avantage de laisser à penser que les gens sont attaqués pour des causes objectives et non selon les critères de leur naissance. De même que le conspirationnisme est la tentative de rationalisation de l’antisémitisme, la rhétorique anti-immigrés crée une offre et une demande raciste et un système de rationalisation des deux.

Le thème anti-immigrés est étudié dans le sens de la résurrection du nationalisme. Duprat observe patiemment les stratégies, et leurs résultats, des « partis frères ». En 1970, il constate que la renaissance du nationalisme, en divers lieux, est due à la crainte qu’engendre le gauchisme. Mais il note également que le facteur de l’immigration entre en jeu dans deux cas. En Suisse, il a provoqué une explosion de la xénophobie, malgré l’opposition à celle-ci affichée par les partis parlementaires, églises et syndicats. En somme :

Un capitalisme uniquement soucieux de rentabilité immédiate et de gros gains rapides est en

train de créer de toutes pièces en Europe un problème qui mine les USA (

renaissance d’une sorte de « néo-fascisme » à l’échelle européenne, voire à l’échelle mondiale, les agissements mercantilistes d’un capitalisme revenant peu ou prou à ses traditions esclavagistes du XVIIIe siècle risque de peser très lourd.

Dans la

).

Le cas de la Grande-Bretagne s’avère encore plus riche d’enseignements. La campagne raciste anti-immigrés, couplée à l’anti-gauchisme, de Powell, leader ultra du parti tory, lui a permis de rafler la mise dans l’électorat conservateur, de conquérir une part de l’électorat travailliste, et a reçu un fort bon accueil au sein du prolétariat. 28

Les événements postérieurs montreront que l’agitation orchestrée par Powell, exigeant le rapatriement des immigrés sous peine de déclenchement d’une guerre raciale, a d’abord contenu le vote extrême droitier, puis, de par la popularisation des thèmes racistes, a permis l’apparition réelle sur la scène politique du National Front.

Duprat constate que, si en France l’extrême droite électorale joue la carte de la modération, le NF a choisi une propagande radicale et racialiste. L’absence de l’extrême gauche lui permet de tenir le secteur politique de l’opposition radicale. Ceci explique le succès rapide de la lutte contre l’immigration en Grande-Bretagne et son échec relatif en

France. (

Le chômage rend beaucoup plus sensible la

concurrence des travailleurs immigrés sur le marché du travail. [Un projet de loi contre la propagande racialiste a été

susceptible de lui permettre d’entrer au Parlement tôt ou tard. (

Avec la lutte contre l’immigration, le NF a sa meilleure carte politique et la joue au maximum. Elle est

)

)

mis en place, cependant l’efficience de ce type de disposition] est beaucoup plus mince lorsqu’il s’agit de combattre une formation politique en pleine ascension. [Les mesures anti-immigrés prises par le gouvernement ont été sans impact sur la progression du NF qui a crû et continuera à croître grâce à la crise]. 29

C’est cette technique que Duprat va tenter d’importer en France. Disciple appliqué de Dominique Venner, il estime que la fusion antisémitisme-antisionisme-négationnisme peut lui permettre de créer le grand parti nationaliste regroupant tous les militants essaimés dans une myriade de groupuscules. L’antisémitisme fournit une idéologie unitaire, l’anti-immigration doit servir à rallier des masses auxquelles il conviendra ensuite de faire saisir le « vrai problème ».

Duprat a joué un rôle moteur dans la construction d’Ordre Nouveau, puis du Front National. Avant d’être exclu d’ON au début 1973, il a imposé différents thèmes : le gauchisme ne serait qu’une manipulation du sionisme, donc ce serait lui qui constituerait les véritables bandes armées du capital, il chercherait à manipuler les masses immigrées pour pouvoir organiser la Révolution avec le PCF auquel il est secrètement allié. Le congrès d’ON avait entériné la dénonciation du gauchisme, de l’immigration organisée par la technocratie pour saper le système social, le caractère dit totalitaire de la démocratie. Mais il avait également esquissé un discours très proche de celui de l’ethnodifférencialisme et du retournement du droit à la différence, systématisé dans les années quatre-vingts, position qui était également celle de l’ex-PPF Barthélémy au sein de la direction du FN constitué par ON. Après l’éviction de Duprat, le mouvement préférera communiquer de manière plus abrupte, éditant un tract Bougnoule go home ! 30

Entré au FN, Duprat s’appuie sur l’équipe de Militant, et regroupe autour de lui les différents éléments néo-nazis et néo-fascistes au sein de ses GNR.

Il devient le responsable de la stratégie et de la propagande frontistes, le numéro deux du parti. Il impose ses thèmes à M. Le Pen, qui dénonce le PCF comme cinquième colonne, les immigrés étant la sixième, et les deux ayant accompli leur jonction 31 . M. Le Pen ne voulait pas de la lutte contre l’immigration comme thématique de propagande, Duprat invente néanmoins un slogan, inspiré d’une affiche antisémite du NSDAP : Un million de chômeurs, c’est un million d’immigrés de trop ! La France et les Français d’abord !. Pour lui, il s’agit de ne pas se limiter à la thématique anticommuniste que les partis de droite, plus respectables et ne pouvant que bénéficier du vote utile, utilisent largement. Ce thème lui permet donc de réussir l’oscillateur idéologique : pour les électeurs et pour les militants, il offre un discours national social. Il le concrétise pleinement par une affiche de 1978 qui affirme : « LES FRANÇAIS D’ABORD « 1 000 000 de chômeurs c’est 1 000 000 d’immigrés en trop » Le 12 mars 1978 VOTEZ pour les DEFENSEURS des TRAVAILLEURS FRANÇAIS FRONT NATIONAL ».Ainsi, a contrario des classiques propagandes racistes, se pose le principe selon lequel « le parti national » ne combat pas les individus selon des motifs raciaux, mais, face au chômage, constitue le véritable défenseur du peuple, remplaçant le PCF dans la défense des travailleurs. Les CEH publient un éditorial, non signé par Duprat mais par le FN, qui expose les deux axes de la propagande pour les municipales de 1977 : anticommunisme absolu et anti-immigration. Il y est clairement expliqué que la seule

formulation doit être celle de « Un Million

», qu’il faut montrer aux électeurs que la gauche au pouvoir favoriserait

l’immigration. Le vote FN est dit pouvoir ainsi devenir un vote de protestation « à gauche » pour l’électorat

populaire. 32

La réussite de Duprat est d’avoir compris que le nationalisme ne pourrait resurgir d’une logorrhée raciste, rebutante de prime abord en raison du souvenir de la Shoah (d’où l’importance du négationnisme), mais de ce qui se présenterait comme une critique sociale et populaire, que le racisme en se donnant des airs d’objectivité, d’analyse économique et de responsabilité sociale, pouvait devenir l’instrument de résurrection du nationalisme. Ceci nécessitait bien sûr une période socialement difficile, et l’hebdomadaire dupratien constate que c’est bien grâce au chômage que la dénonciation de l’immigration fonctionne désormais. 33

Si Stirbois, le successeur de Duprat (qu’il avait lui-même recruté), allait en ce sens, il faudra ensuite attendre « l’effet Tapie », populisme social laissant rapidement ses électeurs orphelins, pour que la « préférence nationale » reprenne pleinement, pour des raisons stratégiques, cette dimension « sociale ».

Malgré son programme ultra-libéral, une fois qu’il aura fait le plein de son électorat radicalement anticommuniste, le parti de Jean-Marie Le Pen ne va pas cesser de clamer cette antienne, pour dévier à son profit les voix des classes populaires. En 1988, Stirbois déclarait que ceux qui votent traditionnellement à gauche parce qu’ils s’imaginent depuis toujours que la gauche défend les travailleurs, vont petit à petit comprendre que le mouvement qui défend le mieux les travailleurs français, c’est le Front National. 34 Son éphémère successeur Carl Lang (entré au Front suite à l’assassinat de Duprat) expliquait aux militants lors de leur université d’été 1991 que le FN se devait d’éradiquer le PC [et d’en] récupérer des bouts. Nous devons comprendre ses électeurs et leur expliquer que la vraie réponse sociale, c’est la préférence nationale. L’immigration gêne moins les riches que les pauvres. 35 Enfin, en 1992, M. Le Pen, dont le verbe crée encore le dogme dans le parti, évoque pour la première fois les travailleurs 36 , réintroduisant le terme et annonçant le virage social-raciste de son mouvement.

Enfin, Duprat saisit la nécessité d’un rapport dialectique avec la droite dite républicaine. Il rédige à ce propos un éditorial fondamental, partant de récentes déclarations de responsables du CNPF établissant la corrélation entre immigration et chômage. Il se réjouit : tandis que la droite nationale avait toujours été strictement incapable d’avoir la moindre crédibilité économique, elle y accède enfin par ce biais. De plus, les mesures de M. Stoleru avaient lavé du « pêché de racisme » nos propositions, désamorçant décisivement les campagnes furieuses du MRAP et de la LICRA à ce propos. [T]out ceci est une belle leçon pour ceux qui, il y a quelques mois, s’opposaient au sein du camp national, à la propagande anti-immigration, dont les nationalistes-révolutionnaires se montraient les plus ardents défenseurs. 37

Duprat désigne là un fait qui sera par la suite au coeur de toute la stratégie frontiste : la démagogie anti-immigrés, les lois anti-immigration (officiellement stoppée depuis 1974) ne représentent pas un barrage au parti nationaliste, mais au contraire l’un de ses meilleurs modes de propagande. C’est là la vraie leçon tirée de la campagne powelliste permettant l’éclosion du NF : la droite, en récupérant langage et idées frontistes, avalise et légitime ceux-ci et constitue dès lors un élément central et indispensable de toute progression et offensive frontiste.

Le processus de lepénisation des esprits, dénoncé par Me Badinter lors du débat sur les Lois Debré, s’amorça en fait en 1983, par une « lepénisation des partis », la reprise par la droite et par la gauche d’une rhétorique anti-immigrés calquée sur celle du FN. Ainsi lorsqu’en 1991, M. Giscard d’Estaing clamera que le type de problème auquel se trouve confrontée la France se déplace de celui de l’immigration vers celui de l’invasion 38 , il ne fit pas que reprendre l’expression frontiste classique d’immigration-invasion, il s’attire aussi cette réponse cinglante de Bruno Mégret :

Vous êtes encore en retard, nous n’en sommes plus à l’invasion mais à la colonisation 39 . Les associations antiracistes, qui eussent réagi violemment si de tels propos avaient émané d’un responsable FN, n’osèrent pas porter plainte pour incitation à la haine raciale contre un ancien Président de la République : comme l’indiquait Duprat, la « caution honorable » permet de « déminer » le champ propagandiste.

L’ancien Président de la République réclamait au passage que soit instauré le droit du sang : une proposition qui

les groupuscules néo-nazis, et qui va ainsi pouvoir être

reprise par M. Mégret dans ses cinquante propositions, le 16 novembre 1991 (parmi les autres exigences, on remarque l’insistance concernant l’abrogation des lois Pleven et Gayssot). Dès lors, le terme de colonisation s’installera dans le discours de masse du Front National, immigration-invasion en sera un leitmotiv. Alors que ses propositions s’inspirent

n’avait été formulée ouvertement antérieurement que par

du programme du NSDAP, M. Mégret réfute toute comparaison avec Vichy, car il s’agirait d’une période où la France luttait contre l’invasion tout en prétendant qu’aujourd’hui, la situation est la même. 40

Lorsqu’en août 1998, peu après les remous extrêmement violents provoqués par des accords FN-droites dans les nouveaux exécutifs régionaux, l’ancien Premier ministre Edouard Balladur estima naturel de s’interroger sur la mise en place de la préférence nationale, le Front National passa un nouveau cap. Martin Peltier, rédacteur en chef de National-Hebdo, déjà auteur d’articles anti-juifs et pro-Waffen SS, en appelle, face à la « question de l’immigration » à l’organisation de rafles et de camps de concentration, ajoutant que, justement, la Shoah sert entre autres (d’abord ?) aujourd’hui à rendre impensables certains moyens indispensables d’une juste cause, la lutte contre l’immigration- invasion. 41 Ainsi, à chaque palier passé, le parti put-il durcir son discours.

Notes.

28. François Duprat, Le Fascisme dans le monde, ibid

29. François Duprat, « La Marche vers le pouvoir », in François Duprat, Michel Faci, La Montée du nationalisme en

Grande-Bretagne, 1977, Supplément à la Revue d’Histoire du fascisme, juin-juillet 1977, pp. 33-35.

30. Cf. Pour un Ordre Nouveau ; ON, Ordre Nouveau, supplément à Pour un Ordre Nouveau, juin 1972 ; Henri Laux,

La Formation du Front National pour l’Unité Française (octobre 1972-juin 1973), mémoire de diplôme, I. E. P. de Paris, 1974 ; Le Figaro, 12 février 1974. A notre sens, c’est là une étape de l’édification du néo-racisme qu’omet à tort M. Taguieff (cf. son article fondateur sur le sujet : « Présences de l’héritage nazi: des « nouvelles droites » intellectuelles au « révisionnisme » », Droit et liberté, janvier 1981).

31. Le National, janvier 1978.

32. CEH, 10 mai 1977. Nous faisons nôtre, pour les NR, particulièrement pour la tendance nazi-maoïste, la définition

de la problématique de M. Faye en son ouvrage sur Les Langages totalitaires : un lieu bien déterminé de la topographie sera lié à une fonction singulière : celle de faire éclater les langages idéologiques et d’introduire en eux ce qui a été désigné comme la Verschänkheit (Thomas Mann), l’entrecroisement ; ou encore le Schwanken, l’oscillation, l’alternance. Cette zone de l’éclateur idéologique, c’est le syndicalisme-révolutionnaire dans l’exemple italien ; c’est le national-bolchevisme dans la topographie allemande.

33. CEH, 13 septembre 1977.

34. In Présent, 10 juin 1988.

35. Cité in Chronique quotidienne de l’extrême droite France 1991, brochure du MRAP, 1992.

36. Cité in Mmes Cuminal, Souchard, Wathier et M. Wahnich, Le Pen Les Mots, préface de Jean-Pierre Faye, Le

Monde éditions, 1997, p. 160.

37. CEH, 31 janvier 1978.

38. Interview au Figaro magazine, 22 septembre 1991.

39. Libération, 07 novembre 1991. L’année 1991 est exemplaire : M. Raoult défend les valeurs communes RPR-FN,

M. Poniatowski (PR) tient toute l’année un délire franchement raciste, M. Chirac se lamente sur le bruit et l’odeur, Mme Cresson fait l’apologie des charters, M. Longuet propose d’appliquer la préférence nationale aux versements du RMI. A l’automne, la compréhension affichée par les sondés envers le vote FN est en hausse de dix points par rapport à l’année précédente, M. Le Pen arrive en tête des hommes politiques proposant une politique satisfaisante en matière d’immigration, près de la moitié des sondés réclament l’instauration de la préférence nationale.

40. La Croix, 29 novembre 1991.

41. In National-Hebdo, 06-12 août 1998. Suite au tollé déclenché, M. Le Pen félicita publiquement M. Peltier.

5. Invention du « génocide anti-français »

Le thème de l’afflux d’immigrés se lie à celui du « génocide des enfants français » par la légalisation de l’avortement. L’assouplissement de la législation relative à l’IVG apparaissait pourtant dans le programme initial du FN (1972). Toutefois, Duprat prévient que la loi Veil peut être un moyen de récupérer électorat ou cadres droitiers, aussi expose-t- il qu’il faut animer les associations, les manifestations qui s’y opposent car seule une politique de présence peut nous permettre de rejouer un véritable rôle politique. 42 Il y a donc bien chez Duprat, encore une fois, derrière ce thème de propagande, la volonté de construire le parti nationaliste. La marge de manoeuvre apparaît d’autant mieux que le débat parlementaire a été marqué par un certain nombre d’attaques contre Simone Veil. L’anathème contre la ministre, rescapée d’Auschwitz comme tous les députés le savent, relève clairement de la banalisation du discours antisémite sionisme = nazisme. Pour René Feit, député giscardien, la ministre mène la France au nazisme, Pierre Bas, député néo- gaulliste s’enflamme, crie à l’eugénisme néo-nazi et demande Pourquoi donc épargner les aliénés, les infirmes, les vieillards ? Le nazisme les a-t-il épargnés ? Dans quelle nouvelle monstrueuse conjuration se cultivent en secret ces horreurs ? 43

Dans les colonnes de Militant, un temps organe officiel du FN, puis du National, qui reprend cette fonction et dont M. Le Pen était l’éditorialiste et le directeur politique, Duprat va dessiner le tableau d’une France que l’on tenterait d’assassiner, dont on tenterait de détruire le peuple, via immigration et IVG (un on dans quel est inclue la Trilatérale) 44 .

Duprat développe alors jusqu’au bout, de manière implacable, le raisonnement de sa logique politique. Le sionisme est censé être une machine mondiale impérialiste, colonialiste et raciste ayant pour bras séculier Israël, nouvel Etat fasciste. Un fascisme issu du capitalisme financier chercherait à s’étendre par le complot sur l’ensemble de l’humanité. Il ne manquait dès lors que de se souvenir du titre de l’ouvrage que Henry Coston avait fait paraître en 1937, La France colonie juive. Duprat peint le tableau de cette nouvelle colonisation :

Le Nationalisme-révolutionnaire envisage la France comme une nation colonisée, qu’il est urgent de décoloniser. Les Français se croient libres alors qu’ils ne sont, en vérité que les

jouets de lobbies étrangers, qui les grugent et les exploitent (

pouvons estimer que les conditions de lutte des Nationalistes-Révolutionnaires sont similaires à

celles qui furent le lot des groupes nationalistes du Tiers-Monde (

situation de pays colonisé n’est pas perçue par nos compatriotes ; cette cécité n’est due qu’à

l’habileté de nos exploiteurs, qui n’ont de cesse que de prendre le contrôle des Mass-Media, puis, insensiblement, de toute notre culture nationale, dont la réalité même peut désormais être

La conscience de l’état de Nation-dominée qui est celui de notre patrie représente la

première pierre de notre édifice doctrinal. En effet, nous devons estimer que notre devoir le plus

Face à cette situation, nous

).

). Il est évident que cette

niée. (

)

impératif et le plus évident est de tout faire pour mettre fin à cet état de chose. 45

Domination-colonisation culturelle, économique, politique qui donne un sens au combat des extrêmes droites, ce sens qu’elles recherchaient désespérément depuis que la perte de l’Algérie française leur avait ôté le seul thème politique mobilisateur de l’après Seconde Guerre mondiale. La terre entière devient une grande Palestine occupée où les NR seraient l’avant-garde des peuples pour la libération nationale et sociale (de même que le ba’th se considère comme l’avant-garde de la Nation arabe). L’extension du discours antisioniste est une arme politique majeure, Duprat écrivant que QUICONQUE CROIT QUE NOTRE NATION EST COLONISEE ACCEPTERA TOT OU TARD NOS METHODES D’ACTION EN VUE DE SA LIBERATION. 46

Année Zéro, texte où François Duprat appelle les GNR à se préparer au coup de force, démontre que la rhétorique, en quelques années, est parfaitement au point : droite et gauche sont dites servir les mêmes intérêts, ceux des groupes

capitalistes qui oppressent notre peuple. Notre pays n’est plus qu’une colonie (

A cet égard, le travail opiniâtre

d’Henry Coston et de son équipe a été capital, en mettant à nu le processus de colonisation et d’exploitation de la France par une toute petite clique extérieure à notre peuple. [Il n’est que ce régime capitaliste dictatorial et] un Parti

Communiste avide de profiter de cette décrépitude pour s’emparer du pouvoir, flanqué sur sa gauche par des pseudo- révolutionnaires, manipulés par le Sionisme. 47

).

En somme, voici resurgir l’idée de Drumont, enrichie par tous les récents discours antisémites-anticapitalistes- antisionistes. C’est aussi une légitimité retrouvée : les néo-fascistes peuvent ainsi enfin se situer du côté de l’opprimé et non de l’oppresseur, faire renaître « le fascisme de gauche », mais toujours contre les Juifs. Le premier mode de domination de ceux-ci serait, à en croire Duprat, le « mythe de la Shoah », aussi devient-il le principal propagandiste négationniste.

Notes.

42. François Duprat, CEH, 05 décembre 1974. La tactique est d’autant plus importante, que le PFN, rival du FN fondé

par les-ON après leur brouille avec M. Le Pen, a une attitude hésitante envers les intégristes. Duprat cherche en conséquence à les attirer dans l’orbite du FN, la dénonciation de l’IVG fait partie de ces mains tendues. Il appelle Présent, au nom de l’unité d’action, par-delà l’affrontement idéologique entre contre-révolutionnaires et NR, à rejoindre le FN (CEH, 26juillet 1977). Il fulmine face à la constitution par les giscardiens du mouvement démocrate- chrétien : depuis plus de deux ans, je ne cesse de demander aux camarades « Nationaux-Catholiques » de créer un « Parti Social-Chrétien », afin d’utiliser cette étiquette chrétienne et d’empêcher les régitimistes de l’utiliser à leur profit. (CEH, 24 mai 1977). Le leader des GNR impose au IVe congrès du FN une motion de soutien à Mgr.Lefebvre, non sur le fond religieux, spécifié ne pas concerner le parti, mais au nom de la liberté d’expression (Le Monde, 03 novembre 1976). Les nationaux-catholiques quitteront justement la droite dite républicaine pour le FN en 1984 par refus de suivre « la juive avorteuse » aux élections européennes.

43. Cités in Maurice Szafran, Les Juifs dans la politique française, Flammarion, 1990, p. 215.

44. Le NOE adopte cette théorie immédiatement (cf. bulletin interne du NOE reproduit in Bernard Brigouleix L’Extrême droite en France, Fayolle, 1977, p. 221). Comme souvent, Duprat ne fait que vulgariser et systématiser une idée de son mentor : dès 1960 Bardèche conspue l’immigration en la décrivant telle un véritable génocide moderne (reproduit in William Karel, Histoire d’une droite extrême, deuxième partie, Arte, 3 février 1999) mais il n’insiste pas sur ce thème.

45. François Duprat, Le Manifeste nationaliste-révolutionnaire, ibid., pp. 6-7.

46. CEH, 20 juillet 1976.

47. François Duprat, Année Zéro, mai 1976, p. 5. Le nom agit en référence : c’était celui que s’était choisi un groupe

terroriste né d’Ordine Nuovo, le mouvement de Pino Rauti, également fort impliqué dans la stratégie de la tension. Il a

été récemment utilisé par la presse du GUD.

6. Le Mensonge seul serait-il révolutionnaire ?

Le service librairie des CEH est des plus éloquents : selon le recensement effectué par Alain Rollat, il ne proposa pas moins d’une vingtaine d’ouvrages négationnistes. 48 Duprat collabore avec le NOE pour ce thème. Michel Caignet, rédacteur en chef du Combat européen, traduit l’ouvrage négationniste de l’ex Waffen SS Thies Christophersen, Le Mensonge d’Auschwitz. Après que le journal l’a publié intégralement, Duprat se charge d’éditer le livre en 1976 49 . Pour assurer sa bonne diffusion, il patiente durant les quatre-vingt dix jours où la plainte est possible, et l’expédie à tous les députés français ; dès 1977, le document en serait à son troisième tirage, atteignant les soixante mille exemplaires -il s’en serait vendu un million d’exemplaires toutes éditions et traductions confondues. Il traduit et diffuse également L’Imposture du XXe siècle et Six Millions de morts le sont-ils réellement ?

Ce dernier livre est extrêmement important dans l’histoire du négationnisme, il paraît avoir disposé du plus grand nombre de traductions de cette littérature. Il a été édité par le Historical Review Press, maison d’éditions du National Front, et rédigé par l’un des dirigeants de ce parti, Richard Verrall, qui le signe sous le pseudonyme de Richard Harwood.

Le lien entre sionisme et « mythe de la Shoah » est aussi clairement assuré que la consigne de diffusion donnée dans les CEH est claire. Elle est parfaitement suivie : de nombreux lecteurs commandent la brochure en plusieurs exemplaires, action complétant la diffusion de milliers d’exemplaires par la poste, envoyés aux particuliers de manière aléatoire. Vingt mille exemplaires auraient ainsi été distribués. Une telle opération réclame d’importants fonds, versés par les régimes et mouvements arabes, amenant Duprat à devenir le diffuseur international du négationnisme. Le fascicule est adressé à de très nombreux journalistes 50 . Profondément choqué, Pierre Viansson-Ponté décide de réagir. En faisant part de son écoeurement, il place ainsi l’affaire sur la place publique 51 .

Que dit de si effarant ce texte ? Passons sur l’argumentaire négationniste, pour ne retenir que les motivations du pseudo-universitaire, énoncées en son introduction :

Est-il possible que l’histoire des Six Millions de Juifs ait un but politique et qu’il s’agisse même

Il est vraiment frappant de constater que le peuple juif

est sorti de la Deuxième Guerre Mondiale ni plus ni moins qu’en tant que minorité

triomphante.[P]ourquoi cet énorme mensonge ? Quel est son but ? Il a été utilisé en premier

) Tant que ce mythe

est entretenu, les peuples de tous les pays en resteront l’esclave ; la nécessité de la tolérance et

de la compréhension internationales leur sera enfoncée dans la tête par l’ONU jusqu’à ce que

la nationalité même, véritable garantie de la liberté, soit supprimée. (

saxons, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis notamment, sont exposés aujourd’hui au danger

) nous

devrons subir dans un proche avenir, outre l’effusion de sang d’un conflit racial, le changement

et la destruction biologique du peuple britannique (

irrémédiable de notre culture européenne et de notre héritage racial. Mais que se passe-t-il quand quelqu’un ose parler du problème racial, de ses implications biologiques et politiques ?

On lui applique la marque d’infamie (

En un mot, nous risquons la perte

) Plusieurs pays anglo-

lieu sans aucun scrupule pour décourager toute forme de nationalisme. (

d’une forme de chantage politique ? (

)

que représentent les races étrangères qui se trouvent en leur sein. Si rien n’est fait (

)

).

racisme = nazis, bien sûr ! (

)

De cette manière on

décourage efficacement toute discussion raisonnée des problèmes raciaux et des efforts qu’il

faudrait faire en vue de conserver l’intégrité raciale. On ne peut qu’admirer la façon dont les Juifs ont réussi à conserver leur race pendant autant de siècles et continuent à le faire aujourd’hui. Ils ont été aidés fortement par l’histoire des Six Millions qui a souligné, quasi comme un mythe religieux, la nécessité d’une plus grande solidarité raciale juive. Malheureusement, elle a eu l’effet tout à fait opposé pour tous les autres peuples en les rendant impuissants dans la lutte pour leur conservation. 52

Le désir de réhabilitation du nationalisme est explicite mais, surtout, le négationnisme ouvre ici sur les nouvelles mythologies de l’antisémitisme. Les Juifs auraient gagné la Seconde Guerre mondiale à la fois pour la cause sioniste et pour la destruction des autres Etats et « races » afin d’instaurer leur domination planétaire.

Le but de cette propagande n’est donc pas tant de dénoncer le « mensonge de la Shoah » par le biais d’artifices dialectiques, mais de démontrer qu’elle n’aurait été inventée que pour servir le complot juif mondial, ce qui démontrerait l’existence de celui-ci. Alain Renault le reconnaît lorsqu’il commente la réaction de Viansson-Ponté :

nous pensons que la vérité finira bien par percer. Mais ce que vous craignez sûrement c’est la question qu’elle amènera aux lèvres des Français : « Pourquoi nous a-t-on menti ? ». Car ce « pourquoi » sera lourd de conséquences

53

Il importe donc de lier de manière absolue antisémitisme conspirationniste et négationnisme, estimés tous ensemble constituer un mode de résurrection du nationalisme politique. Les NR voient dans le FN un moyen de diffuser cette pensée, et M. Renault prend soin d’accompagner M. Le Pen au grand meeting de la Mutualité de la campagne électorale de 1978, afin d’expliquer à l’auditoire pourquoi les maîtres occultes de la France cherchaient à bâillonner le Front National, celui-ci étant l’unique défenseur du peuple qu’ils oppriment et exploitent. 54

Duprat en est persuadé et l’explique autour de lui : il disait que [le négationnisme] allait se développer, que ça allait prendre, indique une de ses anciennes connaissances. Selon un autre de ses anciens camarades, Duprat pensait que c’était une question fondamentale, puisque l’Holocauste servait la cause d’Israël et qu’en France il était à l’origine des lois antiracistes et antirévisionnistes. 55

Duprat mystérieusement assassiné le dix-huit mars 1978, l’extrême droite française et internationale va, après quelques hésitations, attribuer ce crime à une volonté de faire taire « l’historien négationniste ». Le célèbre hommage funèbre publié dans l’organe officiel frontiste précise :

Tu avais parfaitement compris que derrière l’ENNEMI APPARENT se trouvait tapi L’ENNEMI

RÉEL, et tu avais osé mettre en pleine lumière son mufle hideux. Nous connaissons tous le plan qu’il avait ourdi contre notre peuple : l’ouverture toute grande des vannes de l’immigration n’était que le corollaire obligé de la campagne antinataliste et de la propagande avorteuse. Contrairement à ce qu’écrivaient d’aucuns, nous osions soutenir qu’il ne s’agissait nullement d’un « suicide collectif » de la France, mais bel et bien d’un assassinat mûrement prémédité. Etudiant les noms de ses promoteurs, nous retrouvions les mêmes, incrustés dans les MEDIAS,

dans les groupes gauchistes, et à la tête de certains lobby bien précis (

). Et puis enfin, pour

mieux conditionner encore nos concitoyens, il y avait tous ces tabous hérités du second conflit mondial. 56

Tout en étant très éloignés l’un de l’autre, et même foncièrement hostiles l’un à l’autre, Duprat comme la Nouvelle droite ont ainsi chacun à leur manière renouvelé les extrêmes droites durant les années soixante-dix. Tout en s’inscrivant dans la lignée du fascisme, Duprat a tenté de le réhabiliter, de le moderniser, et de le faire entrer dans le jeu électoral en refusant les objections sur la pureté idéologique, à son sens simple moyen des néo-fascistes de théoriser leur incapacité politique. M. Renault, encore secrétaire général du FN, affirmait ainsi :

Notes.

Que le « Fascisme » et le « Nazisme » n’aient jamais été la caricature qu’on en fait, tout à fait

d’accord et nombre d’historiens révisionnistes (

expressions sont totalement discréditées en l’instant présent ! Pourquoi vouloir se charger volontairement du handicap que nos adversaires s’efforcent de nous infliger ? C’est pourquoi François Duprat , et ceux qui travaillent avec lui, n’ont pas estimé utile de s’affirmer

« fascistes » ou « nationaux-socialistes ». Si ils avaient voulu ils auraient repris purement et

au lieu de forger celle qui est leur : le « nationalisme-

multiplient les travaux en ce sens. [Mais] ces

)

simplement ces épithètes ( révolutionnaire ». 57

),

48. Alain Rollat, « Le Front National vingt ans après », Le Monde, 04 février 1992.

49. Le Combat européen, affilié au NOE, usait des articles de Christophersen comme accroche, sa couverture de son

numéro de février 1976 titrant ainsi La Vérité sur Auschwitz. Le Combat européen a été fondé par Clémenti, célèbre collaborateur et cadre de la LVF. Duprat en fut le rédacteur-en-chef quelques semaines. Le titre fait référence au Combattant européen, l’ancien journal de la LVF dont Saint Loup (Marc Augier, dit) était le rédacteur en chef, avant que René Binet ne le reprenne brièvement en 1946, en lui donnant un axe plus ou moins national-bolchevique, dans l’espoir de regrouper les anciens Waffen SS. Michel Caignet (Miguel Caignet, dit) sera un des cadres de la FANE. Il fut vitriolé par un commando sioniste. Il se réorienta vers la métapolitique en produisant le journal Gaie France, mélange de néo-nazisme et d’idéologie néo-droitière, revue pédophile sous couvert de pédérastie. Il a été condamné en 1997 à quatre ans de prison dont dix-huit mois avec sursis, quarante mille francs d’amende et à l’interdiction de redevenir éditeur.

50. Patrice Chairoff, Dossier Néo-nazisme, préface de Beate Klarsfeld, Ramsay, 1977, pp. 210-241 ; Nadine Fresco,

« Les Redresseurs de morts », Les Temps modernes, mai 1980, pp. 2150-2211 ; Valérie Igounet, op cit., p. 175 ; Pierre

Vidal-Naquet, op cit., p. 207. Patrice Chairoff (Yvan Calzi, dit) a été entre autres : escroc diverses fois condamné, collaborateur du SAC et des RG, membre du Parti National Socialiste Prolétarien et cadre de la Worl Union of National-Socialists. Cette opération se situe à l’été 1977, or la saison estivale implique une période de creux journalistique et de globale inactivité des associations antiracistes, celles-là même qui portent plainte dans le cadre de la Loi Pleven. La date est donc parfaite pour assurer le maximum de chances de promotion par le scandale, avec un minimum de risques légaux.

51. Cf. Le Monde, 17 août 1977. Ce type de provocation publicitaire sera très usité pour les affaires Faurisson-

Guillaume et Garaudy-Abbé Pierre. Duprat et Rassinier partagent une manie, outre leur antisémitisme : tous deux se sont inventés des diplômes universitaires.

52. Richard E. Harwood, Six Millions de morts le sont-ils réellement ?, pp. 1-3 (format A4 édité d’après internet, nous

ne connaissons pas la présentation initiale).

53. CEH, 26 juillet 1977. M. Renault fut le bras droit de Duprat. Ancien d’ON, le secrétaire-général du FN jusqu’en

1980. Il épousera la veuve de Duprat. Il édite en 1979 Les Protocoles des Sages de Sion—qui ne furent interdits à la publication que par un arrêté du ministère de l’Intérieur en date du 22 mai 1990. Il quitte le FN avec le groupe

Militant, puis se rapproche à nouveau du mouvement lepénien en entrant dans le capital de Minute en 1990. Peu après, il rejoint néanmoins l’entourage de Philippe de Villiers.

54. CEH, 07 mars 1978. Le thème du baîllon occupera une place centrale dans la propagande frontiste durant les

années quatre-vingt jouant sur un double niveau : pour le grand public la dénonciation du complot politico-médiatique

antilepénien, pour les extrêmes droites la dénonciation du complot judéo-maçonnique antifrontiste.

55. Source : P., camarade de Duprat, membre des GNR, candidat FN durant les années quatre-vingt, aujourd’hui cadre

NR, entretien avec l’auteur ; témoignage in MM. Bresson et Lionet, op cit., p. 374.

56. In Le National, avril 1978. Cet hommage anonyme a très souvent été attribué à tort à M. Le Pen -sans que celui-ci

ne porte plainte. Selon M. Taguieff, son auteur serait en fait André Delaporte (Valérie Igounet, op cit., p. 179). Avis intéressant car cet ancien membre du Comité Central du FN, journaliste aux CEH et à Militant écrivait dans ce titre en septembre 1980 : Le lobby sioniste est à l’origine de la politique de génocide visant à assassiner notre peuple pour le supplanter par des masses d’allogènes hébétées, exploitables et malléables, et à prévenir par l’arsenal répressif mis en place depuis 1972, toute réaction nationale populaire (cité in René Monzat, « Voyage au sein du FN », Cahiers Bernard Lazare, janvier 1984). Par cette mort, Duprat devient le martyr par essence. Aujourd’hui la plupart des extrémistes de droite ne connaissent guère de lui que son assassinat par les sionistes. Lors du conflit l’opposant à Stirbois, critiquant l’opportunisme politique de l’ancien dirigeant du RPR, Bruno Mégret ira chercher sa légitimité en affirmant continuer le combat de Duprat (Bruno Mégret, « Carnet de route », Présent, 23 mars 1988). Suite à la scission du FN, M. Mégret a tenu meeting le 18 mars 1999 à Rouen, la ville de Duprat. Depuis 1978, M. Le Pen menait chaque année à cette date une délégation nombreuse sur la tombe de son ancienne éminence grise. Le premier geste du groupe parlementaire FN élu en 1986 sera de se rendre sur cette tombe, afin de marquer que leur élection par le système républicain ne signifiait en rien une trahison des idéaux originels. Avant les dernières élections régionales, M. Le Pen avança la cérémonie de quelques jours, afin qu’elle puisse se dérouler avant le scrutin et ainsi montrer à M. Mégret que sa tactique d’alliances avec la droite ne se ferait pas en sacrifiant la nature du parti. Depuis la partition, tous les NR ayant suivi M. Mégret, M. Le Pen a abandonné la tenue de cette cérémonie annuelle.

57.

Alain Renault, « Pour une tactique nationaliste-révolutionnaire », Défense de l’Occident, décembre 1979, pp. 71-

74.

7. Je suis partout !

Le FN obtient ses premiers succès par le biais de l’anticommunisme davantage que grâce à l’anti-immigration. L’opposition au communisme permet de se présenter positivement. Déjà, Duprat donnait cette consigne de propagande : les nationalistes étant les premiers ennemis du communisme, ils sont les premiers défenseurs de la liberté. 58 Dès l’origine, le FN s’oppose en bloc aux socialismes, i.e. selon lui à l’ensemble du bloc politique, UDF et RPR compris. Selon la presse frontiste, toute évolution sociétale serait due à l’influence pernicieuse du marxisme. En outre, le nazisme et le fascisme sont dits issus du socialisme. 59 Les néo-droitiers du Club de l’Horloge appartenant à la droite usent de leur position pour populariser l’idée que l’extrême droite était résistante alors même que le pacte germano-soviétique était encore en vigueur. M. Griotteray (UDF, Horloger) explique que l’affirmation contraire relève de manipulations pour empêcher la droite de s’allier avec le FN. 60 L’équation définie amalgame en fait la bande des quatre au marxisme, celui-ci à l’URSS, cette dernière au nazisme 61 . Face à cela, le FN se pose en garant de la République

Parmi les combats nécessaires pour le FN, il y eut bien sûr l’anti-antiracisme. Il répète que le MRAP est communiste, SOS Racisme socialiste, Ras l’Front trotskyste, la LICRA sioniste : l’antiracisme ne serait donc pas le corollaire de la République, mais le masque de la subversion totalitaire. Non seulement, après la première affaire du « détail », M. Le Pen se compare à Dreyfus, mais par surcroît il demande régulièrement si, face au complot dont il serait victime, il ne va pas porter une étoile bleu-blanc-rouge 62 . L’assassinat de Duprat, le vitriolage de M. Caignet, démontreraient que le pouvoir use de milices juives, nouvelles SA. Aussi, pour Le Choc du Mois, mêlant les signatures FN et TV, face au PCF, face à une droite affiliée à la Trilatérale, M. Le Pen serait le seul rempart contre le fascisme renaissant. 63 Quant aux immigrés, selon MM. Le Pen et Mégret et la presse FN, ils ne sont plus les travailleurs immigrés, mais des hordes dont la violence dans les banlieues, dites territoires occupés, réalisent, après l’invasion, une épuration ethnique.

La presse frontiste joue ici un rôle important. Elle ne cesse de relayer les procès faits aux négationnistes pour témoigner de la censure censée peser sur la France, rejoignant l’idée de M. Blot, Horloger frontiste, selon laquelle

l’antiracisme est devenu une idéologie totalitaire. 64 Elle présente donc les anti-négationnistes comme les nouveaux Torquemada, constituant la gestapo de la pensée. Présent remplace le mot « beur » par censuré et « Juif » par tabou, à l’instar de la presse du PPF qui écrivait intouchable à la place de « Juif ».Ces journaux usent d’une écriture très spécifique : les mots racisme ou fascisme y sont écrits entre guillemets lorsqu’il s’agit du FN, sans lorsqu’ils sont suivis de l’adjectif juif ; apartheid et intolérance servent à qualifier l’attitude de l’établissement envers le parti, révisionnisme s’écrit sans guillemets quand il s’agit de contester l’histoire officielle, en particulier pour mettre en cause le fait que celle-ci ne reconnaisse pas les nombreux génocides de tout ordre que la presse frontiste invente (le génocide vendéen en particulier, thème où la République est décrite en analogie avec le IIIe Reich) ; enfin, le « matraquage politico-médiatique » dénoncé est signifié par l’utilisation de tirets et guillemets dans l’expression « les- heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire ». Cette presse a ainsi travaillé à détourner à l’avantage du FN la phase obsessionnelle du syndrome de Vichy. 65

Si le FN a évité le discours antisémite entre 1980 (départ de Militant) et 1986, il ne cesse après cette date, où il est légitimé par son groupe parlementaire, d’y recourir crescendo. Après 1995, l’anti-immigration passe derrière la dénonciation du complot juif. Entre ces deux dates, son discours va se situer à un double niveau, par la dénonciation de la démocrature, de la Ripouxblique et de son totalitarisme larvé, discours populiste qui prépare l’affirmation antisémite. Pour lui, l’année 1986 a été marquée par la publication dans Le Monde d’un communiqué du B’nai B’rith. Cette organisation juive demandait à la droite de tenir son engagement de ne pas s’allier avec le parti lepénien. Pour celui-ci, l’affaire devient le diktat du B’nai B’rith, les hommes politiques de droite étant dits avoir dû prêter serment dans les loges de l’association. Celle-ci devient rapidement le centre d’accusations qui en font le symbole parfait du lobby juif, elle se voit également accusée d’être « la maison-mère », la donneuse d’ordres, des mouvements antiracistes. 66

Ce « lobby juif » n’est pas directement attaquable car, comme l’affirme une note interne, c’est tactiquement mauvais et cela détériore notre image, [il faut attaquer les associations antiracistes qui lui servent d’écran et qui] constituent la partie émergée de l’iceberg, du Parti de l’étranger, ou encore du lobby pro-immigration. François Brigneau expose la même idée, à propos des prémisses de la loi Gayssot, aux lecteurs de National-Hebdo :

Les étrangers étant chez eux chez nous il faut les protéger, favoriser l’insertion des allogènes,

Sous l’action des

groupes de pression : le MRAP, la LICRA, SOS Racisme, La Ligue des Droits de l’Homme cosmopolite qui est la partie visible de l’iceberg maçonnique, le parti Juif derrière tous ses

masques, s’accentue la répression contre la France française. 67

donc affaiblir la résistance française aux métissages de toute sorte (

)

La formulation du discours « communisme = Juifs = sionisme = nazisme + mensonge de la Shoah » est bel et bien passée au sein de l’offre politique. Le paradoxe veut que, pour réussir pleinement l’opération, NR et FN vont bénéficier de la disparition de ce qui fut pourtant la première motivation du militantisme d’extrême droite durant des décennies : l’existence de l’URSS « judéo-bolchevique », et que ceci va les mener à un discours qui n’est pas sans similitude avec le rapport Emilanov.

Notes.

58. CEH, 26 juillet 1977. Bon nombre de ses travaux d’historien sont consacrés à ce sujet.

59. IFN, Militer au Front, dir. Bruno Mégret, Editions Nationales, 1991, p. 138 ; il s’agit du guide du militant.

L’argument est asséné inlassablement par M. Le Pen.

60. In Le Figaro, 3 décembre 1991.

61. La propagande anti-communiste utilise l’amalgame communisme=nazisme dès l’origine de la guerre froide.

62. Propos tenus : en meeting à Nogent-sur-Marne (Le Monde, 18 février 1986), en meeting à Besançon (Le Monde,

23-24 février 1986), aux BBR de 1987 (MM. Fredet et de Saint Affrique, Dans l’Ombre de Le Pen, Hachette, 1998, p. 121) et de 1988 (MM. Bariller et Timmermans, 20 Ans au Front, préfaces de MM. Lang et Mégret, postface de M. Le Pen, Editions Nationales, 1992, p. 94).

63. Le Choc du Mois, juillet-août 1988. Le journal est dirigé par l’ex-Waffen SS M. de la Mazière (TV) et M. Brigneau

(FN), antisémite et négationniste farouche qui a été milicien, premier vice-président du FN, et le journaliste le plus en vu de la presse d’extrême droite d’après-guerre. Suite à la partition du FN, il a publié un livre intitulé Le Pen m’a tuer.

64. In Le Figaro magazine, 15 septembre 1990. La dite « idéologie totalitaire » est nommée droidl’hommisme. Cette

expression, qui durant des années n’a été utilisée que par la presse ou les dirigeants FN, s’est retrouvée ces dernières années chez une certaine gauche « républicaine », visiblement ignorante de l’origine du concept.

65. Etude du Choc du Mois, d’Identité, de Minute, de National-Hebdo, de Présent et de Rivarol sur la période 1980-

1993, portant sur à peu près mille cinq cents exemplaires. Cf. Henry Rousso, Le Syndrome de Vichy de 1944 à nos

jours, Le Seuil, 1990.

66. Durant la campagne des présidentielles de 1988, Présent édite une brochure sur cette affaire, avec consigne de lui

assurer une diffusion sans cesse grandissante, et impossibilité d’en commander moins de quinze (!). Soixante-dix

mille exemplaires en auraient ainsi été vendus.

67. Note interne publiée par M. Taguieff in Commission nationale consultative des Droits de l’Homme, La Lutte contre le racisme et la xénophobie, La Documentation française, 1991, pp. 152-153 ; M. Brigneau, « Le Journal d’un homme libre », National-Hebdo, 12 avril 1990. La journaliste Anne Tristan a infiltré le FN quelques mois. Elle narre

qu’au départ il n’était question que du danger représenté par les Arabes. Et seulement au bout de cinq mois, ils m’ont dit : « Enfin, le vrai problème, ce sont les Juifs, la ploutocratie, la mainmise des Juifs sur tous les journaux, sur tous les

pouvoirs

» (Différences, mars 1990).

8. Du bon usage de l’anti-totalitarisme : « La Liberté, c’est l’esclavage ! »

Le discours contre le péril rouge a, en fait, su parfaitement s’adapter, grâce au travail effectué depuis longtemps par le GRECE, relayé par les NR, et grâce aux différents éléments déjà installés. A l’instar des autres courants nationalistes, les NR adoptent l’ethnodifférencialisme néo-droitier, de manière absolue. Les premiers succès frontistes ont laissé à penser au MNR qu’une contestation « fasciste de gauche » pouvait recevoir un écho : il décide de se présenter aux élections législatives dans soixante-quinze circonscriptions, en visant trois pour cent des voix. Voeu sans lendemain :

le MNR se rapproche du GRECE pour donner naissance à TV. 68

Le slogan de Jean-Marie Le

Pen « deux millions de chômeurs, c’est deux millions d’immigrés en trop » est totalement absurde et ne peut, en aucun

orchestrée par la Trilatérale. Aussi la solution serait-elle

Français-immigrés solidaires contre l’immigration 69 qui n’est qu’arme du colonialisme US 70 . La revue du GRECE théorise Un nouveau tiers-mondisme selon lequel les multinationales américaines, pour disposer d’un marché mondial,

cas, être le nôtre ; car cela reviendrait à nier la crise (

)

Il est pour eux entendu que Le véritable duel oppose le nationalisme au mondialisme (

).

doivent transformer l’Europe en une société hétérogène, « pluriculturelle » et multiraciale : c’est-à-dire s’aligner sur

Les fast-foods croissent en proportion des immigrés [victimes

le modèle universel de la north american society. (

La société multiraciale est

le terreau du racisme [car créatrice de ghettos et de citoyens de seconde zone]. 71

d’une] déportation massive [alors que la France a déjà] un niveau excessif d’allogènes. (

)

)

Un mois après la chute du Mur, Identité, la revue théorique du Front National, publie un vaste dossier exposant que le combat se situe désormais entre nationalistes et mondialistes, que pour le FN le temps de la lutte contre le cosmopolitisme et le mondialisme est arrivé, réorientation effectuée sous l’égide du néo-droitier Bruno Mégret.

L’alignement néolibéral de l’offre politique, les logomachies sur la fin de l’Histoire, la fin des idéologies, l’avènement exaltant de la République du Centre, le Traité de Maastricht, mais surtout la guerre du Golfe (perçue par toutes les extrêmes droites comme oeuvre du « lobby sioniste ») et la proclamation par Georges Bush de l’édification d’un nouvel ordre mondial radicalisent les extrêmes droites qui croient voir se réaliser le gouvernement juif mondial promis par Les Protocoles des Sages de Sion.

La propagande populiste et la dénonciation de ce totalitarisme larvé s’entrecroisent parfaitement, le guide du militant

FN précisant : Il faut progressivement installer dans l’opinion l’idée que l’adversaire est antinational, qu’il est le parti

De ce point de vue, la peur doit changer de

camp et la condamnation morale doit tomber maintenant du côté de nos adversaires. Bruno Mégret installe militants NR et néo-nazis dans l’appareil frontiste et multiplie les clins d’oeil envers ces mouvances. Le nouveau programme frontiste présente une photographie d’une publicité Mac Donald’s légendée : Un libre-échangisme sans frein détruit les économies nationales au seul profit de l’idéologie cosmopolite. Il ne s’agit pas de protester contre la mondialisation ultralibérale mais d’affirmer qu’elle constitue un complot de destruction des nations et du patrimoine génétique de leurs peuples. 72

de l’étranger ou des étrangers, et qu’il poursuit un projet totalitaire. (

)

C’est également ce que pense la nébuleuse NR. Un de ses titres prétend que Les transferts massifs de population qui

Si on laissait faire ce crime contre

notre humanité, dans la France multiculturelle et multiraciale de leur désir, la souche européenne française ne subsisterait bientôt plus qu’à l’état de résidu. TV n’a plus de raison de se nommer ainsi et devient Nouvelle Résistance. Sous l’impulsion de Christian Bouchet, s’opère un retour en force des idées de Thiriart ainsi qu’un virage national-bolchevique. L’un des premiers tracts proclame que l’occupation allemande n’a cessé en 1944 que pour laisser place à l’occupation américaine. 73 Un retour aux jeux propagandistes nazi-maoïstes est amorcé : l’organe est baptisé Lutte du Peuple, à l’instar de celui de l’OLP, la charte idéologique Pour la Cause du Peuple, le sigle représente les lettres NR à l’intérieur d’une étoile qui a tout de bolchevique. L’ennemi désigné est désormais le nouvel ordre mondial américano-sioniste. La stratégie des secteurs périphériques, chère à la LCR, est reprise et de nombreux groupes formés : Comité Anti-Mcdo, Résistance Ouvrière, etc. 74

caractérisent notre époque peuvent être assimilés à une véritable déportation. (

)

Le retournement des symboles est opéré avec une très nette reprise de l’éristique maoïste. La Gauche Prolétarienne avait dépassé la formulation du PCF et en appelait à une Nouvelle Résistance populaire (désignation de sa structure « militaire »), elle s’était dotée d’un hymne baptisé Chant des nouveaux partisans, dénonçait le système comme le nouveau fascisme doté de ses nouveaux collabos et tendait à confondre antisionisme et antisémitisme « anticapitaliste », tout en assimilant son combat à celui du Fatah. D’un autre côté existait déjà une amorce de renversement symbolique lorsque l’OAS-Métro, en même temps qu’elle effectuait une campagne antisémite et se saisissait de symboles de la Résistance dans ses appellations, arguait que la politique de l’Etat à son encontre montrait que Le Régime gaulliste, comme celui d’Adolf Hitler, a trouvé ses Juifs et que de Gaulle se rendait coupable de génocide envers ses compatriotes. Durant le conflit algérien, quelques tracts avaient dénoncé l’occupation juive censée faire suite à l’occupation allemande. 75 Dans les années soixante-dix, les membres des GAJ, qui allaient former le MNR avec des ex-GNR, revendiquèrent une série d’attentats anti-américains et anti-soviétiques sous le nom de « Résistance solidariste ».

Face à la superpuissance américaine, à la violence économique néolibérale, cette rhétorique est talentueuse. Une frange de l’appareil du PCF s’intéresse même au GRECE, et Alain de Benoist peut publier son texte de clôture du colloque gréciste, Us go home Contre les USA et leurs Kollabos, dans la presse proche du parti. 76 Nouvelle Résistance et UR en appellent à une Périphérie planétaire, soutenant l’Afghanistan des Talibans, Cuba, la Corée du Nord, l’Iran, l’Irak, la

Lybie, entretenant des liens avec les nationaux-soviétiques russes (dont le symbole est un marteau et une faucille noirs

dans un cercle blanc inclus dans un carré rouge

contre l’entité sioniste qu’est Israël appuyé sur l’impérialisme américain et visant à détruire les identités racialo- culturelles par son ordre mondial. 77 Les NR clament lors des défilés FN du premier mai des slogans tels que A Paris comme à Gaza : Intifada !, L’Abbé Pierre avec nous ! Intifada partout !, les étudiants frontistes NR criant Deauville Sentier : Territoires occupés !.

Ils ne cessent plus de se lever contre le lobby sioniste international,

).

L’anti-américanisme est devenu un marqueur idéologique qui est censé représenter la dimension sociale de son émetteur. Le fameux virage social du FN n’a rien changé à son ultralibéralisme, il n’est essentiellement que diatribes anti-américaines. C’est là aussi un mode de substitution à l’incapacité de théoriser la troisième voie économique : il s’agit d’un déplacement spatial à la question politique -de même que les extrêmes droites ont su se présenter comme garantes de la liberté puisque partisanes du « monde libre » contre le bloc de l’Est, il suffit aujourd’hui de clamer son anti-américanisme pour pouvoir éviter l’analyse économique et politique critique, censée être englobée par la diatribe. Le déplacement spatial est une forme d’a-argumentation comparable au déplacement temporel, plus classique (« tel énoncé est juste car il correspond à la tradition »). Partant de faits qui ne manquent pas de vérité (la volonté hégémonique américaine) la vision s’est popularisée d’un complot américain, du GATT à l’OMC, selon lequel les USA tenteraient de coloniser culturellement, économiquement, de vassaliser, politiquement et militairement, le reste du monde, et pour cela l’Europe en premier chef. A travers l’actualité (par exemple la guerre du Kosovo), ce sont Les Protocoles des sages de Sion qui sont réécrits et diffusés par des émetteurs provenant de la totalité du champ politique, mais cette réécriture passe massivement par la dénonciation d’un nouveau fascisme technocratique (voir M. Pasqua, tentant de séduire à gauche, et dénonçant le nouveau Reich lors du sommet de Seattle).

Sous l’impulsion de M. Mégret, le FN s’engouffre dans la brèche : l’affiche Le Pen La Résistance et l’édifiant colloque D’une Résistance à l’autre en 1993 sont les deux premiers pas de cette nouvelle définition. 78 Après 1995, M. Le Pen entame sa dénonciation de la dictature mondialiste ourdie par la fortune anonyme et vagabonde -expression de Maurras, de Brasillach, d’Henry Coston, pour désigner le « capitalisme juif ». Durant les BBR de 1996, il entonne avec la foule le Chant des partisans, tandis que des spectateurs traitent des journalistes de youpins. A cette date, le FN achève sa mutation néo-droitière, MM. Blot, Le Gallou, Mégret et Vial ayant imposé leur thématique du sang et de la race. Tableau est dressé d’une France racialement pure depuis le néolithique (!) et dont le substrat biologique est détruit en même temps que ses frontières et son identité par le lobby mondialiste, i.e. l’ordre américano-sioniste, i.e. le complot juif mondial. Plus rien ne sépare ce FN mégrétisé des nationalistes. Le FNJ a récupéré le vieux slogan fasciste Ni Droite Ni Gauche, repris par le parti lui-même. M. Vial, néo-nazi, adepte de la Commune de Paris et de la Périphérie, prophète de la guerre raciale, règne sur les étudiants frontistes. La revue de ceux-ci, autoproclamés nouveaux rebelles, titre Du Che à Le Pen Les Résistants au nouvel ordre mondial, en publiant dans le même numéro un grand article pro-négationniste et un dossier sur les crimes des USA 79 .

Nouvelle Résistance tire les conséquences du putsch idéologique mégretiste et décide en 1996 de devenir l’aile NR du parti, « une division indépendante » comme eût dit Trotsky, et participe aux listes électorales FN.

Lors de l’ouverture du procès Papon, National Hebdo présente sur sa couverture une étoile juive surtitrée JUDAPO et

avant que les racistes juifs et leurs amis

ne gagnent la paix grâce à leur puissance politique et à leur science de la propagande. Quant à M. Le Pen, il se lance lors du congrès de Strasbourg, à propos de la massive manifestation anti-frontiste, dans une diatribe d’une violence inouïe, contemptrice [des] adulateurs hier et aujourd’hui des régimes totalitaires, concluant que le totalitarisme pointe son mufle hideux. 80

explique que Juifs et francs-maçons ont poussé la France dans la guerre (

)

Nouvelle Résistance tente un regroupement des groupuscules nationalistes en se transformant en UR en 1998. Le tract annonçant la chose est largement distribué dans le défilé du premier mai. Il est provocateur et aura droit aux honneurs de nombreux journaux, assurant ainsi le lancement prochain :

Le Front National représente 15% des suffrages au niveau national, 25 à 30% dans certaines régions. Son combat électoral, juste et nécessaire, exige un certain recul, voire un silence de bon aloi, sur certains sujets historiques, anthropologiques ou, tout simplement, politiques. Cette réserve de discours n’est pas critiquable. A l’heure de la Grande inquisition, tout ne peut pas être dit, à commencer par les vérités, tout ne peut pas être fait, et notamment ce qui permettrait d’en finir. L’ennemi, qu’on l’appelle ZOG 81 , Big Brother 82 , le Système 83 ou le Mondialisme, veille avec ses chiens, ses laquais, ses juges et ses journalistes. C’est pour cette raison que beaucoup de sympathisants du Front National ressentent la nécessité de s’organiser en parallèle à celui-ci afin de militer autrement et de mener un combat radical sans ruiner une chance historique d’arriver au pouvoir. Dans les facs, les groupes gauchistes (SCALP, CNT, Ras l’>Front, LCR, etc.) jouent les rebelles à 3 francs 6 sous. Kollabos de l’invasion, vociférateurs d’amphis, délateurs haineux, ils méritent une bonne claque dans la gueule. Pour leur fermer le clapet, il faut être organisé et en première ligne, c’est pour cela que combat le GUD dans les universités françaises. Dans les lycées, les LEP, les Centre d’apprentissage, etc., les enseignants marxistes, véritable secte de l’Ordre du Temple Scolaire, imposent le

totalitarisme idéologique (

c’est pour cela que combat Jeune Résistance dans les lycées et

parmi les jeunes travailleurs. Pour militer radicalement dans sa ville, pour ne plus être isolé, pour participer à un mouvement politique et culturel, français et européen, pour agir pour l’unité des nationalistes, des révolutionnaires et des radicaux, il faut être organisé, c’est pour cela que combattent les cercles Résistance. Pour créer un pôle radical au sein du mouvement

national qui soit contre le système, contre la pensée unique, contre le politiquement correct, rejoignez-nous! 84

)

UR dispose de deux titres de presse judicieusement nommés Résistance ! et Jeune Résistance !. S’ils sont largement ouverts à l’antisionisme, clairement néo-fascistes, ils présentent en couverture une guillotine accompagnée d’une

reprise du Chant des partisans : Demain l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes 85 . Le combat pour la liberté est défini sans ambages par l’éditorial d’août 2000 du site internet d’UR : Que nos lecteurs réfléchissent bien à une chose : la démocratie est une valeur aryenne (le thing des premiers germains), alors que la dictature a toujours été

Notre combat doit donc être clairement un

une valeur sémite (consultez certains textes de l’Ancien Testament

).

combat pour la démocratie, mais pour une véritable démocratie, c’est-à-dire pour le pouvoir du peuple pas pour celui d’une minorité de privilégiés.

Notes.

68. Jeune Nation Solidariste, juin 1984 (JNS); Libération, 11 novembre 1985. Evolution d’importance puisque Duprat

refusait et de mettre en cause le cadre de l’Etat-Nation et le principe d’homogénéité raciale. Sa conception internationale, adoptée par ON, exigeait une union mondiale des mouvements nationalistes préparant la co-existence mondiale des régimes nationalistes. On notera que ce refus de l’expansionnisme se place dans la lignée des fascistes parisiens, ce désir d’entente cordiale dans celle du co-nationalisme prêché par Szálasi, le leader des Croix fléchées hongroises (cf. François Duprat, article non signé, « Un Programme de politique étrangère : nationalisme et Occident », in ON, op cit., pp. 226-261 ; François Duprat, sous le pseudonyme de Robert Cazenave, « Naissance et développement du fascisme hongrois », La Revue d’Histoire du fascisme, septembre-octobre 1972).

69. Guillaume Faye, GRECE, interview in JNS, octobre 1984 -M. Faye a eu une influence théorique sur les NR.

70. JNS, novembre 1984.

71. Le Monde, 17 avril 1984, faisant le compte rendu des deux derniers numéros d’Eléments (n° 48 et 49).

72. Identité, novembre-décembre 1989 ; IFN, Militer au Front, op cit., p. 46 ; FN, 300 Mesures pour la renaissance de

la France, dir. Bruno Mégret, Editions Nationales, 1993, p. 127.

73. Nationalisme et République, été 1990, et tract cités in Eric Rossi, Jeunesse Française des années 80-90 : la

tentation néo-fasciste, préface de Hugues Portelli, L.G.D.J., 1995, p. 73 -l’auteur est à cette date un cadre NR. Nationalisme et République cherchait à ancrer le FN vers une ligne NR, son responsable fut nazi-maoïste, élu sur une liste d’union de la gauche, conseiller de Jacques Chirac. Le nom vise bien sûr à « adoucir » le sigle NR. Parmi les rédacteurs se trouvaient de futurs responsables de Nouvelle Résistance et UR.

74. Ce qui avait été préconisé mais non réalisé par Duprat (François Duprat, La Construction du parti révolutionnaire.

Principes et méthodes, Dossiers Nationalistes, supplément aux Cahiers Européens-Notre Europe, juillet 1975).

75. Dépêches France Presse Action (i .e OAS-Métro) n° 26, 17 août 1962 et n°41, 7 novembre 1962 (A.N. 79AJ30) ;

tracts conservés aux archives du siège national du MRAP. OAS fait référence à la branche de la Résistance nommée Armée Secrète, elle jouit d’un CNR présidé par Bidault, l’ex président du CNR de la Résistance. L’un des principaux autocollants de Nouvelle Résistance reprend l’illustration d’une affiche maoïste du PCMLF.

76. In L’Idiot international, 28 décembre 1991, cf. Didier Daeninckx, « L’Obscène alliance des contraires », in

Négationnistes : Les Chiffonniers de l’Histoire, Golias, Syllepse, 1997, pp. 145-164.

77. Cf. Jean-Yves Camus, « Une Avant-garde populiste : peuple et nation dans le discours de Nouvelle Résistance »,

Mots, juin 1998, pp. 128-138.

78. Cf. illustrations. Le titre de ce colloque est-il une allusion à l’ouvrage de Céline D’un château l’autre (1957) ?

Parmi les intervenants du colloque on

notera M. Figueras. Celui-ci publie en 1997 un ouvrage dont National-Hebdo assura la publicité, mettant en avant le qualité de « vieux » résistant de M. Figueras, dont la brochure présente une Amérique complice de la Shoah, une épuration ethnique à seule fin de réserver à quelques élus la domination mondiale. Selon l’auteur les Juifs américains auraient manipulé le IIIe Reich afin d’éliminer les ashkénazes racialement dégénérés et d’obtenir cette domination. Après avoir fait main basse sur le Moyen-Orient, les USA et l’URSS, ils s’attaqueraient à l’Europe, via le Traité de Maastricht, successeur des Protocoles des sages de Sion, traité destiné à organiser ce pouvoir mondialiste auquel ceux qui escomptaient l’établir aspiraient héréditairement depuis des millénaires. (Vigilance républicaine, mars-avril 1997 ; postérité des thèses soviétiques d’union entre nazis et sionistes ?).

L’écrivain y décrivait la fuite à Sigmaringen des ultras de la collaboration

79. Offensive, avril 1997.

80. National-Hebdo, 09 octobre 1997 ; Dépêche AFP FRS FRA / AFP-RR22 (0224) ; l’expression n’est pas sans

rappeler celle de l’hommage funèbre à Duprat. M. Holeindre profère à propos de ces contre-manifestants que demain nous les mettrons au pas si nous sommes au pouvoir. Ils pleureront des larmes de sang ! Lors de la convention frontiste de 1998, durant laquelle les militants de l’oeuvre Française (à cette date satellisé par le FN) firent pleuvoir sur la contre-manifestation des tracts Dreyfus était coupable, Romain Marie lança à ceux qui brandissent des banderoles « No pasaran », une fois de plus, nous passerons ! (Renaud Dély, Histoire secrète du Front National, Grasset, 1999, p. 107 et p. 153 ; témoignage personnel).

81. I.e : Zionist Occupation Governement, terme skinhead, inventé par les néo-nazis américains et repris par tous leurs

homologues. Sa présence ici se justifie par la volonté d’attirer ces militants, UR étant résolument NR et non néo-nazi. A UR, le Juif n’est pas stigmatisé pour cause « raciale » mais en tant que type et propagateur du capitalisme et du cosmopolitisme.

82. Terme le plus souvent utilisé par les frontistes et les royalistes mais sans exclusive.

83. Terme utilisé par les NR, dont Nouvelle Résistance.

84. Reproduit in Ras l’Front, mai 1998.

85. Couverture de Résistance !, mai-juin 1998.

9. Etudie la situation : où est l’ennemi ? 86

Il est donc désormais clairement entendu, tant au FN que chez les NR et autres nationalistes, que le fascisme est juif et que le véritable génocide global contemporain est celui qu’il exerce à l’encontre de la mythique souche indo- européenne. Les extrémistes de droite sont dès lors les véritables démocrates, résistants, défenseurs de la liberté -ce n’est pas un hasard si le B’nai B’rith judéo-maçonnico-américano-international personnifie à la fois le « lobby juif » et le « lobby antiraciste » persécuteur.

Il faut toutefois préciser que cette évolution doctrinale n’a strictement aucun rapport avec la dénomination « Front National ». L’ouvrage de Guy Konopnicki a en effet popularisé l’idée que le FN, dont nombre de fondateurs étaient d’anciens collaborateurs, n’avait choisi ce nom que pour pouvoir détourner l’une des appellations de la Résistance. 87 Cette affaire a été portée devant les tribunaux, via l’hebdomadaire Charlie-Hebdo, et a reçu un large écho médiatique. L’idée peut être séduisante, la présence de Bidault lors des préparatifs de création du FN tendrait à la rendre crédible, mais il faut la réfuter absolument. Cette polémique était surgie une première fois, à la naissance du parti. Un ancien résistant avait protesté face à cette « usurpation », M. Le Pen lui avait répondu en citant les organisations homonymes de Déroulède et le FN de 1934 88 . C’est là une réalité d’autant plus importante que ce FN de 1934 avait été fondé dans le but d’opposer un front nationaliste au front populaire : c’est bien de la même question qu’il s’agissait en 1972, face à l’union de la gauche. Les principaux groupes composant le rassemblement de 1934 étaient : l’AF (contacté en 1972 également 89 ), les Jeunesses Patriotes (en 1972, M. Holeindre vient au FN avec ses Jeunesses Patriotes et Sociales, qui ressemblent en bien des points à ces JP, qui s’étaient transformées en Jeunesses Nationales et Sociales), le parti franciste (dont Bousquet, ex-Waffen SS et premier trésorier du FN, était membre) et Solidarité française (l’organe du mouvement Poujade se nomma Fraternité française, nom repris par l’association caritative frontiste créée par Stirbois).

Toute l’histoire des extrêmes droites, en France mais aussi dans le monde, fourmille de « fronts nationaux ». Or, c’est François Duprat, historien passionné par la politique internationale, qui use en premier de ce sigle, et il est le théoricien du mouvement NR comme mouvement anticolonialiste : ces mouvements-ci aussi choisirent de se nommer Front National à partir de 1941. De plus, Duprat évoque dans un de ses livres la préparation d’un coup d’Etat en 1968 au cas où de Gaulle laisserait les « rouges » prendre les rênes de l’Etat, afin d’assurer la prise du pouvoir par un gouvernement de Front National. 90 Ce coup d’Etat devait fonctionner selon le plan-modèle défini en 1965 par le Service Information Défense, service secret italien largement impliqué dans la stratégie de la tension. C’est également lui qui est utilisé lors de la tentative de coup d’Etat en Italie par Borghèse, à la tête du Frente Nazionale, dans la nuit du sept au huit décembre 1970. Duprat se prit autant de passion pour le modèle chilien que pour l’italien. En 1976, dans Année Zéro, il prôna justement le coup d’Etat par la reprise de la tactique chilienne, les GNR devant jouer en France le rôle de Patria y Libertad - d’ailleurs le nom du journal de ce mouvement se nommait Orden Nuevo et le groupe dominait un Frente Nationalista ; informations provenant d’un Duprat, tête pensante d’un ON dominant au départ le FN, qui ne les donne pas par hasard 91 . Pour finir, il faut noter que, dès le combat pour l’Algérie française, M. Le Pen définissait le combat politique comme devant être front contre front et choisit pour cette raison de baptiser son mouvement d’alors le Front National des Combattants 92 , puis prit la tête d’un Front National pour l’Algérie française.

Ce sont là des informations qui ne fournissent en rien des corrélations absolues mais qui, toutes ensembles, et les reprises historiques en premier lieu, permettent de rejeter complètement la thèse d’une simple démarcation d’un parti empli de vieux collaborateurs du PPF voulant reprendre l’image du FN résistant. Il s’agit là d’une perspective journalistique, d’un fort bon sujet de propagande antifasciste, mais non d’un point de vue historique.

En outre, la recherche en sciences humaines et sociales ne s’est focalisée que sur l’aspect technique du négationnisme, répondant en fait à sa propre problématique, aussi brillantes que fussent certains études. Elle l’a par trop considéré comme un élément alors qu’il constitue en-soi une idéologie nationaliste, un oscillateur idéologique (comme en ont témoigné certains lambertistes, libertaires, écologistes) largement appuyé sur d’autres oscillateurs, l’anti-américanisme et le soutien à la cause palestinienne. Il importe donc d’affirmer que le but du négationnisme n’est pas en premier lieu de persuader la population de la non-existence de la Shoah mais qu’il vise plusieurs objectifs. Il recherche une banalisation des régimes fascistes, de leur nature et de leurs crimes. Il souhaite les rendre comparables aux natures et crimes des régimes libéraux et communistes. Il constitue un syncrétisme entre antisémitisme et antisionisme ; Israël née de l’extermination des Juifs européens doit perdre sa légitimité afin que soit à son tour légitime sa destruction. Ceci est soutenu par un jeu de comparaison avec d’autres génocides, ou l’invention de certains, tels « le génocide vendéen », ou « le génocide palestinien » par « les nazis de Tsahal », logomachie évidemment efficace.

Le négationnisme désire donc non pas que les masses se passionnent pour les aspects techniques de la Shoah, mais qu’elles en viennent à se demander : « à qui profite le mensonge et son orchestration ? ». La réponse mène irrémédiablement au thème du complot juif mondial, ayant imposé le mythe de la Shoah aux Etats, aux politiques et aux media. Cette réponse est menée avec l’affirmation que le véritable génocide global contemporain serait celui de la race blanche, via l’immigration, provocatrice de métissage, la non-discrimination à l’encontre des homosexuels, la légalisation de l’avortement (la comparaison de la Shoah avec celui-ci n’étant donc pas du tout une simple manière de la banaliser - les deux derniers éléments étant plus le fait des néo-nazis et des nationaux-populistes que des NR, avant tout anti-américano-sionistes). Tous ces phénomènes seraient causés par le « complot juif mondial » afin d’asseoir sa domination planétaire (mondialiste). Le négationnisme revient donc à légitimer et la destruction d’Israël et une nouvelle solution finale du problème juif - cette définition correspond à ce que l’on pourrait qualifier d’analyse gestaltiste du négationnisme, des modulations sont donc à faire selon les individus, qu’ils soient émetteurs ou récepteurs.

Le négationnisme constitue un véritable mythe au sens sorelien, basé sur la théorie du complot, et cela explique sans doute son succès en une période socialement très difficile. 93 Il se situe enfin dans une tradition de la réponse

nationaliste. En effet, Maurras et Barrès renvoyaient au rêve d’une France champêtre, antithèse de la révolution industrielle dont ils étaient les contemporains. La France juive attribuait ce qui était le fait de cette instauration de la révolution industrielle et du libéralisme au complot juif : un changement de civilisation amenait l’image d’un âge d’or, et cherchait à rationaliser les bouleversements par une cause extérieure unique et négative. Les Protocoles des sages de Sion, rédigés pour contrer l’évolution libérale de la Russie tsariste, poursuivent aujourd’hui leur carrière. L’apparition de la technocratie, la crise des années trente, la défaite de 1940, la persistance d’un système capitaliste malgré la Révolution Nationale, ont amené le mythe de la Synarchie. Aussi, l’éclosion de l’ère post-industrielle, de la révolution conservatrice néolibérale, du pouvoir toujours grandissant de la technocratie et des media, phénomènes connexes, a donné le jour aux mythes de la Trilatérale, du B’nai B’rith, a été à l’origine d’une nouvelle diffusion des Protocoles ; en quelque sorte le mythe du complot est (au sens jungien) l’ombre de la réalisation d’une utopie qui s’impose aux réalités sociales.

L’axiome posé par Dominique Venner et souvent repris par François Duprat, pas de parti révolutionnaire sans idéologie révolutionnaire, a enfin obtenu sa solution, une véritable idéologie étant constituée tant au niveau de l’utopie qu’à celui de la désignation de l’ennemi 94 . Ce dernier point a parfaitement fait l’économie de la présence de l’URSS :

mieux , la fin du bloc soviétique a permis aux NR et aux néo-droitiers de pouvoir fournir un « ennemi de rechange » aux autres extrémistes de droite, de donner une connotation socialisante au parti lepénien, et d’ainsi faire avancer ses propres conceptions utopiques au sein de ce champ. Il ne saurait être question de sous-estimer l’importance d’une définition de l’ennemi lorsqu’il s’agit d’extrémisme politique, l’adversaire se voyant chargé de donner une forme aux velléités de révolution et de rationalisation. L’ennemi désigné par les NR a obtenu l’assentiment, pour sa totalité ou pour partie de ses schèmes, des extrémistes de droite, depuis les nationaux-catholiques jusqu’aux nationalistes- européens 95 .

Le comportement militant NR est bien celui d’une avant-garde (terme revendiqué par Duprat et M. Bouchet). Ses rangs n’ont jamais atteint les trois cents adhérents, mais elle a su apporter des éléments langagiers et des idées à un parti national-populiste en croissance 96 . La formation du Front National était d’abord pour Duprat un moyen de fédérer le vote des mécontents ne désirant pas voter pour l’Union de la Gauche, afin, grâce au talent oratoire de M. Le Pen qu’il espérait manoeuvrer, de les mener à un parti néo-fasciste 97 , tandis que l’utilisation de l’étiquette NR était un moyen de fédérer les nationalistes. Car si le point commun le plus évident entre toutes les extrêmes droites est l’antimarxisme (ce qui permit la création du FN), le point commun entre tous les nationalistes est la croyance en un complot juif. Par ce biais, condition sine qua non, peuvent être unis tous les nationalistes sous une étiquette homogénéisante, et une forme de combat peut leur être imposée. UR s’est positionné face au FN mégretisé exactement comme l’étaient les GNR (ce que reconnaît parfaitement M. Bouchet 98 ), afin de servir d’aiguillon idéologique au parti, d’en constituer l’avant-garde, d’assurer une propagande plus radicale servant en fin de compte au FN. Alors que le discours de masse de celui-ci a trouvé sa mise en forme consensuelle grâce à la Nouvelle droite et aux dérapages de l’ensemble du champ politique, essentiellement de la droite dite républicaine, les NR lui ont apporté un discours de rupture, largement emprunté à l’autre extrémité de l’espace politique.

La partition du FN n’est pas pour eux une bonne nouvelle, UR considérant, avant les européennes, qu’en cas d’échec de Bruno Mégret les NR feraient un recul de vingt ans. Il est, en effet, possible de considérer que la relation FN-GNR de 1978 est actuellement celle d’UR et du MNR. Le choix de cette appellation de Mouvement National Républicain témoigne parfaitement de la situation de M. Mégret. Celui-ci avait mené la campagne des élections régionales avec le slogan National et Républicain, les initiales étant marquées sur ses affiches pour bien désigner le sigle NR - complètement inconnu de son électorat. En la situation très difficile où il se trouve actuellement, ce sigle lui permet à la fois de donner des gages aux militants NR dont il serait incapable de se passer, par ce clin d’oeil à leur propre MNR, et, conformément à sa stratégie, de se positionner en « républicain » vis-à-vis des masses électorales.

La présente rémission de l’extrême droite n’empêche pas que la population française a subi une imprégnation national- populiste. L’ensemble de la presse française adopta la thèse de la profanation du cimetière de Carpentras en tant que complot gouvernemental anti-frontiste : c’est là le signe d’une vulnérabilité évidente. De plus, à la question Y a-t-il trop de Juifs en France ? la réponse affirmative des sondés a évolué de 24% en 1990 à 35% en l999, ce chiffre passant à 63% pour les Arabes en 1999. Lorsque M. Le Pen évoqua l’inégalité des races, il provoqua une hausse de douze points des réponses positives à la question portant sur le droit d’exprimer une telle idée dans les journaux, de neuf points pour celle acceptant le droit d’exprimer cette idée dans les campagnes électorales (sondages annuels de la Commission nationale consultative des Droits de l’homme). Si l’offre politique raciste est en plein désarroi, la demande, elle, existe, et un espace persiste pour un mouvement extrémiste de droite, le seul qui puisse prétendre avoir « la légitimité politique » à résoudre « la question raciste ».

Notes.

86. Recommandation de Carl Schmitt pour procéder à l’analyse politique, cf. Stefan Breuer, Anatomie de la

Révolution conservatrice, Maison des Sciences de l’homme, 1996.

87. Guy Konopnicki, Les Filières noires, Denoël, 1996.

88. Le Monde, 29-30 octobre 1973.

89. Les royalistes seront la seule famille à refuser de participer au compromis nationaliste. Ce refus, pour cause

doctrinale, n’a cependant jamais empêché qu’il existe des passerelles.

90. François Duprat, Les Journées de Mai 68, Les Dessous d’une Révolution, préface de Maurice Bardèche, Nouvelles

Editions Latines, 1968, p. 172.

91. François Duprat, Le Néo-fascisme dans le monde arabe et en Amérique, ibid

92. MM. Bresson et Lionet, op cit., p. 187.

93. Selon Raoul Girardet c’est toujours en ce type de période que fonctionne un tel mythe, cf. Raoul Girardet, Mythes

et mythologies politiques, Le Seuil, 1986.

94. Les NR se revendiquent autant du Che Guevara, du sous-commandant Marcos, que du Ba’th, de Codreanu, Evola,

Mussolini, Nasser, Niekisch, Perón, Thiriart, Sorel, Strasser ou de la RSI. Nous avons préféré ne pas aborder ici la question de l’utopie NR qui, si elle n’est que très peu traitée, a déjà bénéficié néanmoins de quelques analyses (fort intéressantes) - précisons seulement que sa complexité a pour conséquence que bien peu de personnes deviennent NR par leurs lectures: dans la militance générale la désignation de l’ennemi est prépondérante. L’aspect provocateur et sophistiqué des NR (« je suis fasciste, comme Che Guevara ») leur apporte sans doute un certain parfum de séduction et de rupture avec l’image du skinhead ou du « beauf » écervelé , icônes souvent véhiculées concernant le militant d’extrême droite (ainsi d’un ex-militant nationaliste s’auto-définissant comme nazi, anticapitaliste, d’extrême gauche ; entretien avec l’auteur).

95. Romain Marie déclare que l’IVG est un génocide et que est-ce tabou de le dire ? Tout est organisé pour qu’il y ait

de moins en moins de petits Européens et de plus en plus de Maghrébins. Cela va dans le sens de l’Europe cosmopolite et affairiste prônée par Guy Sorman (Présent, 26 novembre 1984). Dans Militant est affirmé : On pourrait croire qu’une main invisible dirige une opération monstrueuse d’épuration ethnique d’un continent entier,

détruisant d’un côté toute procréation de petits aryens plus ou moins christianisés pour les remplacer doucement mais

fermement par des allogènes (

Tous les gouvernements européens poussés au derrière par les USA déjà dépravés,

colorisés à la manière de leurs films et multiracialisés, ont-ils été contaminés, convaincus ou sont-ils simplement bouchés ? (Militant, novembre 1999)

).

96. Puisque tous les ouvrages relatifs aux extrêmes droites stipulent que c’est M. Taguieff qui, en 1984, mena le

concept de national-populisme en France, précisons que la première citation provient en fait de Duprat, Le Néo- fascisme en Occident III Amérique latine, Supplément à La Revue d’Histoire du fascisme, novembre 1975 ?, p. 25.

97. François Duprat in CEH, n°25 non daté, première ou deuxième semaine de juin 1974 ; Jean Castrillo, membre du

PPF, de la Waffen SS, d’Europe-Action, membre fondateur de Militant et du FN, membre du comité central et du bureau politique du FN, actuellement rédacteur en chef de Militant et animateur de l’Association des Amis de François Duprat, entretien avec l’auteur ; la couverture de François Duprat, Le Néo-fascisme en France en 1973, Cahiers Européens, Supplément à la Revue d’Histoire du fascisme, septembre 1975, porte en illustration la flamme FN, et le texte va en ce sens.

98. Entretien avec l’auteur.

Stratégies et pratiques du mouvement nationaliste-révolutionnaire français :

départs, desseins et destin d’Unité Radicale (1989-2002)

Le Banquet, n°19, 2004/1.

Par Nicolas Lebourg

Le 14 juillet 2002, la tentative d’assassinat perpétrée par M. Brunerie à l’encontre du président de la République devait, tout à la fois, apporter au mouvement Unité Radicale sa reconnaissance médiatique et sa dissolution décrétée par l’État. L’objet central d’UR était la résolution du problème posé par Dominique Venner dans Pour une Critique positive (1962) : comment organiser la tendance révolutionnaire de l’extrême droite (les nationalistes) et la faire participer au leadership idéologique et partisan de ce champ, et ce malgré une évidente faiblesse numérique ? De sa naissance à sa mort, UR a ainsi constituer un objet historique synthétisant les dilemmes et évolutions de l’extrême droite radicale.

De la périphérie à la fraction

Secrétaire général de Troisième Voie, Christian Bouchet affirme en 1989 aux adhérents que deux voies s’offrent à eux : soit « se situer comme une aile/marge N-R du FN » y recrutant, soit « s’affirmer comme un mouvement alternatif » soutenant « toutes les contestations (régionales, écologiques, sociales, populaires, etc.) » et pour cela il faut « rompre avec l’extrême droite groupusculaire et réactionnaire. [Quoique] un travail sur les marges du FN – considéré comme un mouvement de contestation populaire de masse – peut être mené ».

TV connaît une scission, menée par M. Bouchet, qui aboutit à la fondation de Nouvelle Résistance (1991). Celle-ci veut regrouper abstentionnistes, écologistes, extrêmes gauches, extrêmes droites, régionalistes, etc., afin de mettre en place le « Parti du Peuple » qui capitaliserait ces effectifs. Le mouvement affirme que le FN ne serait qu’un moyen du « Système » de détourner la protestation, il serait anti- social, clérical, philosioniste et pro-américain, tandis que TV maintenue autour de M. Malliarakis est disqualifiée en tant que « petite clique de réactionnaires liquidateurs ». La scission est, en effet, officiellement motivée par la trahison idéologique à l’encontre du nationalisme- révolutionnaire imputée à M. Malliarakis, de par ses contacts avec les milieux droitiers (FN et CDCA). C’est, en fait, ce rapprochement du leader de TV qui empêche son opposition interne de négocier sa propre adhésion en bloc au FN et l’oblige à adopter cette position.

Devant ces difficultés, NRE décide à son second congrès de réorienter ses efforts vers la débauche des électorats de Lutte Ouvrière, du PCF et du FN, en axant sa propagande sur les thèmes estimés les traverser : défense des « petits », caractère anti-démocratique du régime, rejet de l’immigration.

L’ambiguïté stratégique prévaut d’autant plus que, pendant ce temps, son équipe dirigeante participe au journal Nationalisme et République. Créé en 1991, celui-ci regroupe toutes les familles nationalistes et prône l’organisation d’une tendance dure au sein et à coté du FN. Cet anti- lepénisme n’est pas un positionnement rédactionnel, mais le but même du journal, tel que défini par le courrier prévalant à sa fondation et

adressé à divers cadres nationalistes. Alors qu’idéologiquement, le titre se situe souvent en un cadre fort différent de celui de NRE, les adhérents de celle-ci sont prévenus que le journal doit « être considéré comme notre périodique et soutenu en conséquence ». Dès l’origine, un double travail est donc mené, à la fois hors du FN et œuvrant sur sa marge. NRE envisage ainsi de créer un secteur périphérique qui ressemble beaucoup à ce que sera UR : sous le signe de la croix celtique, paraissant indépendant, et dont le but est de s’assurer une position « hégémonique en province », menant les meilleurs éléments à la structure-mère.

Aussi croît une tension entre les ailes « fascistes » et « progressistes » du mouvement qui ne cesse de perdre ses militants ; quant à ceux qui le rejoignent, ils sont à 75 % des néo-fascistes. La crise perpétuelle mène le secrétaire général à annoncer peu après sa lassitude, et sa décision de mener les affaires courantes jusqu’au congrès du 30 novembre où prend effet sa démission. C’est là le nœud qui mène à UR. En effet, des militants décident de ne pas attendre : ils déposent légalement le nom du mouvement et de tous ses principaux appendices et excluent la direction pour dérive fasciste et « collaboration avec la réaction lepéniste ». Ils proclament la fusion de l’organisation avec le Parti Communautaire National-européen.

Le congrès de NRE-maintenue se déroule toutefois et, devant l’adversité, l’union du « canal historique » se reforme : la motion proposée par M. Bouchet, revenu sur sa démission et annonçant qu’il remet son mandat en jeu sur la question de l’adoption de son texte, est avalisée. L’organisation considère que la ligne d’union de la périphérie contre le centre est un échec, que les marques de gauche sont à abandonner au profit d’un repositionnement fasciste et d’une collaboration active avec le FN passant par l’encartage dans ses rangs. Est décidée la constitution, aux marges du FN, d’un pôle NR en appelant à l’unité de tous les nationalistes – car si la démarche est considérée n’avoir aucune chance d’aboutir, il faut « faire croire en l’idée d’une unité en marche ». La ligne idéologique est synthétisée en ces termes : « En résumé “Moins de gauchisme, plus de fascisme !” ». Il s’agit bien d’essayer l’autre voie stratégique considérée dès le document cité de 1989.

L’unité des formations nationalistes

Officiellement, NRE reconnaît dorénavant la possibilité de double appartenance avec le FN : les NR évolueraient donc vers le FN car le FN aurait idéologiquement avancé vers eux par sa mue anti-américaine et anti-cosmopolite. À l’été 1997, est annoncée la dissolution de NRE. Sont définis « deux créneaux : le radicalisme idéologique et le combat culturel ». La stratégie s’organise en une triple perspective :

« Radicale : […] Notre ligne est dure, fasciste, révolutionnaire. Unitaire : [regroupant tous ceux qui] au sein du mouvement national [se disent] NR, NB, RC, radicaux, populiste, gaucho-lepéniste, gauche nationaliste, etc. Transversale : [est conservé la ligne de] l’union de la périphérie contre le centre » en y intégrant cette fois le FN. L’organe change de nom et devient Résistance !, ses diffuseurs étant rassemblés au sein de l’Union des Cercle Résistance (UCR).

UR naît ainsi en 1998 en proclamant triomphalement qu’elle réalise l’unité des nationalistes, constituant la plate-forme commune de l’UCR, de Jeune Résistance et du GUD.

En février 1997, NRE barre toute la couverture de son journal d’un titre mobilisateur : « Une seule exigence : L’Unité des Nationalistes- Révolutionnaires ». Jeune Résistance lance dans son édition d’avril un manifeste dit « l’Appel des 31 ». Le texte est présenté comme émanant de « membres de diverses organisations, cercles et journaux » qui, devant l’inexistence politique du mouvement NR, proposent « la création de Comités de base pour l’unité nationaliste [devant] faire pression sur les actuels dirigeants pour qu’une dynamique unitaire se mette en place ». À la suite de cette campagne basiste, fin 1997 sont pris des contacts avec les directions de l’ensemble de la galaxie nationaliste : GUD, Œuvre Française, PNF et PNFE. La stratégie s’inspire également du modèle trotskiste. Lors de la publication de Cet Etrange monsieur Blondel de Christophe Bourseiller, UR indique à ses cadres qu’il devait « absolument être lu et médité par nos adhérents. Cet ouvrage relate l’histoire et l’action des trotskistes lambertistes. […] Le Collectif de coordination a la ferme intention de s’inspirer de ce travail. Donc il faut s’en imprégner et commencer à réfléchir […] à l’usage des “blazes”, à l’action “en fraction”, aux stratégies à plusieurs détentes… ».

Structurellement, seul le GUD répond positivement à l’appel unitaire. Né en 1968 de la dissolution du mouvement Occident, officiellement auto-dissout en 1981, il entretient une longue histoire avec l’idée même d’unité nationaliste. À l’origine de la fondation d’Ordre Nouveau (1970), il mène parfois des listes communes avec d’autres formations aux élections universitaires. En 1985, il participe à la fondation de TV. Est alors clamé que « L’Unité nationaliste-Révolutionnaire est faite » et que « tous ceux qui se tiendront à l’écart devront être tenus pour médiocres, sectaires et aigris ». Devant le caractère foncièrement provocateur du GUD, afin et de le canaliser et de pouvoir s’en désolidariser, il est entendu que celui-ci et la section lycéenne « sont des appellations strictement contrôlées par le Mouvement », mais qu’ils enregistrent leurs propres adhésions. Le GUD finit par rompre avec cette direction (1988) et attaque physiquement un de ses meetings (1989). Il se rapproche du FN et participe, à partir de 1993, avec le FNJ et divers groupuscules, au syndicat nationaliste étudiant frontiste. D’un néo-fascisme a-dogmatique il évolue vers des positions NR : antiaméricanisme, adoption de l’utopie d’une Europe fédérée des régions mono-ethniques, et assimilation de son combat à celui du peuple palestinien autour du slogan « À Paris comme à Gaza Intifada ! » (1995). Samuel Maréchal, ex-TV, gendre de M. Le Pen et responsable du FNJ, tente de s’appuyer sur le GUD pour contrer M. Mégret, mais le GUD rejoint celui-ci et forme son service d’ordre (1997) afin de le protéger du service d’ordre du parti, le Département Protection Sécurité.

Le GUD accepte la jonction à la suite des contacts pris par M. Robert. Ceci a surtout valeur symbolique : c’est alors un groupe quasi fantôme, mais dont le nom représente une « légende ». Par quelques violences, il refait parler de lui dans les media, reprenant sa classique tactique de provocations publicitaires. Dans le même esprit, Jeune Résistance devient un temps son organe et il y use d’un slogan typique :

« La barre de fer comme moyen d’expression ». À la suite de la partition du FN (décembre 1998-janvier 1999), il refuse de faire preuve du même enthousiasme mégretiste que la direction d’UR et lance un nouvel organe qui lui est propre, Jusqu’à nouvel ordre. UR met en place une séparation fonctionnelle, usant du sigle GUD pour les actions violentes et de celui d’UDEN (Union des étudiants nationalistes) pour ses sections estudiantines officielles ; derrière cette stratégie peut s’être dissimulée une volonté d’encadrer le GUD-Paris au sein d’un mouvement comptant des sections provinciales moins animées de pulsions autonomistes. Lors du conseil national d’UR du 18 décembre 2001, la tension est manifeste, puisqu’il est précisé que l’appellation GUD appartient à UR et que les velléités d’indépendance de sections du GUD seront sanctionnées par leur dissolution. In fine, le GUD reprend sa liberté, est las du mégretisme d’UR, « en a ras-le- keffieh des sionisteries des uns et surtout des autres, et décrète que ça a assez duré ».

Les cas du PNFE est lié à la tortueuse histoire des relations entre NR et néo-nazis. Au sein des Groupes Nationalistes-Révolutionnaires fondés par François Duprat en 1976 s’était réalisée la jonction entre les deux tendances. Après l’assassinat de leur leader, le dix-huit mars 1978, les GNR implosent et les néo-nazis de la Fédération d’Action Nationaliste et Européenne (1966) qui s’y étaient intégrés revendiquent l’héritage du mouvement, proclamant la fusion entre la FANE et les GNR. Quant aux NR, ils se joignent à des rescapés du solidarisme pour fonder le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire.

Les deux mouvements connaissent un cycle de violence, le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire voulant interdire à la FANE de se revendiquer du nationalisme-révolutionnaire, et exigeant que tout néo-nazi quitte ses propres rangs afin de ne pas nuire à son développement. La méthode paye et la FANE se positionne dès lors en un néo-nazisme ostentatoire. Devant la déliquescence de cette structure, nombre de ses membres décident de rejoindre TV. Celle-ci les accepte à la base, tout en adressant à ses cadres une « mise en garde » spécifiant qu’il s’agit d’être « extrêmement vigilant vis-à-vis de ses nouveaux venus ». L’expérience est délicate et, quelques mois plus tard, il est cette fois précisé aux responsables qu’il ne faut pas admettre « dans nos rangs d’éléments provocateurs néo-nazis et/ou skins. Le port d’uniformes, de brassards, de chemises noires ou brunes est une cause d’exclusion ».

Mais à son troisième congrès, NRE décide de mettre fin « à toute critique écrite vis-à-vis des autres composantes du mouvement national (des cathos aux nazis en passant par les nationaux-libéraux) ». L’Appel des 31 obtient ainsi le ralliement des responsables francilien et perpignanais du PNFE. Le décès de l’organisation (1999) provoque un transfert de ses ex-militants vers UR. Les néo-nazis rejoignent un mouvement qui leur est ostensiblement ouvert et qui réclame la grâce de Michel Lajoye, condamné pour avoir commis un attentat raciste et qui a pris en prison la carte du PNFE avant de devenir l’un des rédacteurs du site d’UR.

Maison-mère du PNFE, l’équipe du PNF avait jadis participé au sein du FN à l’union des nationalistes autour de Duprat. Elle avait également, avec l’OF et le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire, participé à la fondation d’un mort-né Regroupement Nationaliste (1982) et est, depuis la moitié des années quatre-vingt dix, très étroitement liée à l’OF. Si elle décline l’offre initiale, le développement d’UR la mène à s’en rapprocher. Après avoir marqué sa sympathie pour le GUD, le PNF manifeste avec UR le 1 er mai 2001, adresse un message au solstice de Montségur d’UR et invite M. Marsan, en qualité de représentant d’UR, à son banquet nationaliste. Mandaté pour proposer l’unité nationaliste au PNF, faisant de son local parisien et de Militant des biens communs, M. Marsan préfère le rejoindre et dénonce cette stratégie d’UR visant à l’hégémonie derrière l’appel à l’union.

L’OF est la seule structure à n’avoir entretenu aucun contact probant avec UR, mais elle lui a fourni des membres dès l’origine.

Ainsi, si UR n’a pas réalisé la grande union qu’elle a prétendue, ne regroupant que les structures déjà jointes et divisant artificiellement NRE en UCR et Jeune Résistance pour mieux faire croire en l’unité en marche, elle a toutefois su, par la suite, occuper la totalité du terrain militant nationaliste. Cette tactique avait déjà fait ses preuves dans l’histoire du nationalisme français, puisqu’elle avait été utilisée pour la formation d’ON, pseudo-rassemblement de tous les nationalistes.

Des groupes nationalistes-révolutionnaires de base

La stratégie d’UR suivit amplement celle mise en place par François Duprat, lui même inspiré par les NR allemands. En créant ses GNR, de simples groupes coordonnés à la lisière du FN, il exposait : « Nous devons savoir faire cohabiter une organisation de combat et une organisation de formation et d’encadrement. Sans les SA, jamais le NSDAP n’aurait pu prendre le pouvoir, mais sans la Politische Organisation » les SA n’auraient eu aucun avenir. Il imposa à cette époque le qualificatif de NR, afin de donner une commune étiquette aux divers courants, désignant leurs communs ennemi (le complot juif au pouvoir) et adversaires (les gauchistes). Les GNR lui permirent tout à la fois d’effectuer un travail de propagande inaccessible au FN et d’attaquer le rival PFN au nom de la pureté révolutionnaire, tout en appelant ses militants à œuvrer de concert à la base. Autour du terme « radicaux », en lieu et place de celui de NR, c’est la même stratégie qui s’impose : tenter de réaliser l’hégémonie sur la mouvance nationaliste afin de peser sur le parti électoraliste et d’y ramener les militants de la première.

La première difficulté est de « vendre » les décombres de NRE au FN et ce dernier aux NR, après leur avoir exposé durant des années que ce parti représentait le comble de l’incurie politique. Le premier numéro de Résistance ! est un acte de si intense lepenophilie que lorsque UR choisit de suivre M. Mégret, ce numéro n’est pas mis en ligne sur le site web du mouvement.

Les militants sont invités à se rendre à la manifestation FN du premier mai 1998, le contact avec le GUD devant permettre d’y diffuser un tract co-signé par celui-ci, Jeune Résistance, et Résistance ! Là aussi, c’est la définition de l’ennemi principal qui permet l’union des marges,

le tract conspuant « L’ennemi, qu’on l’appelle ZOG, Big Brother, le Système ou le Mondialisme ». Il affirme la complémentarité des NR par rapport au FN : « Son combat électoral, juste et nécessaire, exige un certain recul, voire un silence de bon aloi, sur certains sujets historiques, anthropologiques ou, tout simplement, politiques. Cette réserve de discours n’est pas critiquable. À l’heure de la Grande inquisition, tout ne peut pas être dit, à commencer par les vérités, tout ne peut pas être fait, et notamment ce qui permettrait d’en finir ». Sur ces thèmes ainsi que sur celui de la violence physique à l’encontre de la mouvance antifasciste et « pour créer un pôle radical au sein du mouvement national », les signataires appellent à les rejoindre. En juin 1998, UR est officiellement créée, et M. Robert proclame dans Jeune Résistance « qu’une

phase historique de l’histoire du nationalisme révolutionnaire vient de se terminer. [

]

Nous voulions l’unité, nous avons eu l’hégémonie ».

Si, dès l’origine, telle devait bien sûr être la conclusion, les cadres de l’UCR furent les premiers à s’étonner que leur appel fût effectivement entendu par la base dès son lancement. Les cartes d’adhérents à UR portent les noms des « trois mouvements » fondateurs, le membre choisissant auquel il se rattache : il s’agit donc d’une division symbolique qui offre, entre autres, le contrôle et la jouissance de l’étiquette GUD. Celle-ci marque la propagande : alors qu’à l’origine les autocollants portent la croix celtique et/ou l’aigle national-bolchevique, ce dernier disparaît, car jugé « trop ésotérique », au profit de la seule première.

En ce qui concerne son fonctionnement interne, UR voulait réaliser une « communauté militante » et se revendiquait du « centralisme démocratique ». Le Conseil national est composé par les Groupes de Base présents à sa réunion annuelle, jouissant chacun d’une voix par tranche de trois militants encartés. Tout adhérent peut y présenter une proposition mais les votes relèvent d’un double quorum : 33 % des GB + 50 % du Comité exécutif. Ce dernier est élu à chaque CN et chacun de ses membres est responsable d’un secteur d’activité : c’est une collégialité d’exécution et non de direction.

Le résultat quantitatif doit se mesurer avec plusieurs facteurs. Le mouvement NR le plus dense fut TV, avec environ 250 encartés. En 1996, restaient moins de 50 militants NRE. UR se donne un objectif ambitieux : atteindre les 400 adhérents. Elle parvint, non à atteindre cet objectif, mais à plus que tripler sa base initiale (entre autres par un patient travail de réunions locales, animées par ses responsables nationaux). Toutefois, il ne s’agit pas d’un échec. Dès l’origine, le mouvement a connu un fort écart entre sa puissance militante et son halo de sympathisants, qu’elle situait fin 1999 dans une fourchette de quatre à cinq mille personnes.

En somme : a) l’organisation n’a pas eu le nombre fantasque d’adhérents annoncé dans l’après 14 juillet 2002, moment où circula le chiffre de deux mille membres ; b ) elle a su occuper la quasi-totalité de l’espace nationaliste ; c) sa difficulté à faire s’encarter les sympathisants est à prendre en compte en son évolution : UR va offrir un discours idéologique a minima dans l’espoir d’accroître les adhésions.

Le procédé unitaire est réutilisé consécutivement à la partition du FN. Début 1999, les jeunes mégretistes lancent un Front de la Jeunesse. UR considère à son propos : « Nous ne pouvons pas nous opposer à ce Front ou le snober sans courir le risque d’être à court terme marginalisés. Par contre nous pouvons utiliser ce Front pour recruter et influencer ». L’organisation expose qu’il s’agit d’unir à la base la jeunesse lepéniste et mégretiste. L’opération est, certes, intéressante pour les mégretistes qui espèrent ainsi « déborder les lepénistes à la base [et] étouffer les extrémistes en les embrassant ».

Une seconde opération est tentée : le lancement en septembre 2000 d’une CoordiNation dite réunifier à la base le mouvement nationaliste en travaillant localement à des pactes de non-agression, à l’édification de listes communes, à une action propagandiste unitaire. Pour UR, cette structure « doit démultiplier notre influence et nous donner une caution de sérieux. Attention donc, il faut agir sous le nom de CoordiNation pour tout ce qui est politique interne aux forces nationales et Unité radicale, Jeune Résistance et GUD pour ce qui est activisme et agit- prop ». Le procédé eût pu permettre à des membres d’UR d’obtenir des places sur des listes uniques FN-MNR. Il pouvait, surtout, favoriser une déstabilisation du FN au profit du MNR, et c’est bien cette perspective, par trop visible, qui a scellé son échec.

La stratégie du réseau de groupes de base s’est donc avérée « pertinente » mais non reproductible ensuite, car la scission du FN transforme l’extrême droite en champ de bataille et car le succès lui-même d’UR entraîne une pénurie de formations où débaucher des militants aptes à l’encadrement pour donner l’image d’une action qui ne soit pas une manœuvre à prétention hégémonique.

Un « pôle de radicalité »

La volonté de créer un « pôle de radicalité » aux marges du FN va avec l’affirmation de la neutralité d’UR dans la lutte fratricide, et la stratégie « italienne » d’alliance avec les droites que prônent les mégretistes est condamnée comme une déviation de la cause nationaliste. Cette condamnation est destinée à attirer les éléments ultra et, une fois le camp mégretiste rejoint, cette stratégie est louée comme le seul moyen réaliste d’accéder au pouvoir. Dès l’origine, la direction d’UR précisait : « Nous n’avons pas d’ennemi au sein du mouvement national et nous ne critiquons en aucune occasion son aile dure et son courant mégretiste ».

UR a proposé ses services aux lepénistes, mais de par la désorganisation générale du parti à cette date, n’a pu obtenir de réponse satisfaisante ; elle a donc lancé tout son poids dans l’aventure mégretiste. Le bulletin de liaison spécifie lors de la partition : « 1- Nous ne devons pas compromettre l’équipe Mégret en la soutenant officiellement. 2- Nous conseillons à nos membres adhérents au FN de signer l’appel au congrès et si possible de participer à celui-ci. 3- [Si la crise aboutit à un schisme :] il serait impératif que nos membres rejoignent la nouvelle structure et y occupent des responsabilités locales ». Les problèmes posés par un positionnement par trop mégretiste ne sont pas sous-estimés : ce n’est pas « notre pensée réelle », la lutte de concurrence est âpre avec les réseaux de la jeunesse mégretiste, et « ce soutien serait sans doute plus nuisible que profitable à Mégret ». L’action vis-à-vis du FN persévère et, lorsque le FNJ tient congrès peu après la partition, les militants d’UR qui y sont encartés reçoivent un texte leur exposant la ligne à y défendre, et sont convoqués pour une réunion présidée par M. Robert.

Si le discours présente les pratiques comme transversales, il s’agit bien d’un travail de fraction, d’une part, au sein du FN au profit du MNR, d’autre part, au sein du MNR au profit d’UR.

Les relations entre les deux formations sont accrues dans la foulée d’une rencontre entre leurs directions, début mai 2000. Il est décidé que « la clause d’exclusion pour appartenance à une autre structure politique prévue dans les statuts du MNR n’est pas applicable à ceux adhérant simultanément à » UR et au MNR, et que les militants d’UR « figureront à des places éligibles » sur les listes aux élections municipales. Dans la perspective des élections présidentielles, le choix paraît d’autant plus justifié que circule également chez les mégretistes la rumeur selon laquelle l’entourage du président de la République empêchera M. Le Pen d’obtenir les cinq cents parrainages nécessaires à sa candidature.

Quand, en février 2002, le MNR organise son congrès à Nice, l’union des deux formations est patente. La préparation de l’événement doit beaucoup à Fabrice Robert, responsable niçois du MNR ; Philippe Vardon, responsable de l’UDEN et membre du CE d’UR, est interviewé par France 2 en tant que responsable jeunes du MNR, Guillaume Luyt fait une intervention à la tribune et un stand d’UR est installé.

Avant le congrès, au siège du MNR, MM. Mégret et Bouchet se rencontrent. UR veut démontrer qu’elle a eu un rôle significatif : « Celui d’un réservoir militant pour les municipales et les activités militantes. [Elle] a été un sas permettant à des militants du FN en désaccord avec leur direction de se rapprocher du MNR en deux temps. [UR]a fixé la mouvance radicale en réduisant la base des forces centripètes et en limitant les dissidences. Nous occupons un espace large ce qui ne permet pas de développer d’autres groupes. De plus, en fixant la frange la plus radicale du mouvement national, UR empêche au maximum les provocations toujours possibles. [Avec UR, le] MNR s’assure de cadres jeunes et de militants dont le soutien actif n’est pas à négliger pour l’action de terrain. Dans le même temps ceux-ci ne sont pas officiellement au MNR ce qui lui permet éventuellement de se dédouaner et de ne pas compromettre ses relations avec des courants plus modérés. [Cette] alliance n’est crédible que si elle est concrétisée d’une manière forte […] c’est-à-dire par l’entrée d’un ou deux dirigeants connus d’UR à l’équivalent du BP du MNR (avec un objectif fonctionnel s’occuper du travail en direction des milieux populaires) ».

Selon UR, M. Mégret, lors de cette réunion, « a remercié notre organisation pour son action et validé notre stratégie ». M. Mégret paraît accepter partiellement l’offre : MM. Bouchet et Robert sont élus au Conseil national du MNR lors du congrès. Ils en sont exclus après l’attentat du 14 juillet, où, feignant la surprise, M. Mégret argue que les statuts de son parti interdisent la double affiliation.

Précédemment, le 21 avril a vu la situation se transmuer. Le matin est diffusé un communiqué qui annonce que M. Bouchet abandonne la direction d’UR à ses porte-parole, MM. Luyt et Robert. En fait, il est poussé vers la sortie par ces derniers et le choix de la date sert à évacuer l’information. Dès le lendemain, UR prend langue avec la direction du FN pour négocier sa participation à la manifestation du premier mai et affiche les négociations sur son site web.

S’il en était besoin, cet épisode témoigne de la volonté d’UR de toujours trouver son avantage dans ses relations avec l’extrême droite parlementaire, n’hésitant pas à changer de champion en une journée. Les contacts acceptés par M. Gollnisch, lui-même antérieurement attaqué par UR pour avoir épousé une femme qui n’est pas de « race blanche », souligne que le parti lepénien peut être plus magnanime qu’on ne le croit, et qu’UR peut espérer pouvoir se repositionner. Le climat entre responsables frontistes et membres d’UR fut toutefois moins cordial que ce qu’ont affirmé ceux-ci. En affichant sur Internet ces contacts, en défilant bruyamment, UR semble avoir cherché à forcer la main au FN, suivant le principe qu’elle avait jadis défini : « Rien ne nous oblige à faire de la publicité pour qui ne nous en fait pas, à moins que ce soit dans le but de le mouiller à nos côtés ».

En fait, UR a rapidement décidé ce qu’elle devait annoncer haut et fort à la suite de sa dissolution : procéder à la formation d’un véritable parti nationaliste et, pour cela, proclamer la nécessité d’une « réforme profonde de nos mentalités, trop souvent portées à la nostalgie ou au folklore ».

Concurrences et congruences

Les alliances sont ainsi placées sous le critère de l’efficacité. Souhaitant occuper tout l’espace radical, UR est affrontée à la nébuleuse völkisch qui pèse d’un poids certain sur la marge et au sein du FN. Pierre Vial en est la figure centrale, ayant su fédérer les jeunes ultra du parti, avant d’être limogé du FN en décembre 1998. Son association, Terre et Peuple, partage avec UR l’utopie de l’édification d’une Europe fédérée des régions mono-ethniques. Alors que NRE nommait cette construction « l’Eurasie », UR et TP reprennent le mot de Guillaume Faye, « l’Eurosibérie », afin de spécifier que cet empire ne saurait être multiracial. Malgré les divergences (TP est néo-païen et islamophobe, UR se veut laïque et philo-islamiste, etc.) les publics visés se recoupent. Avant même le lancement d’UR, une rencontre s’opère entre TP et l’ex-NRE. UR cherche à attirer à elle la mouvance, demande à Guillaume Faye de rédiger son propre manifeste (ce qui ne se fit pas) et veut

« s’afficher avec des personnalités telles que Vial, Faye […] en essayant de les faire collaborer à Résistance ! ».

UR tente un entrisme à TP afin d’y intégrer des militants aux postes de responsabilités. Si, pour sa propagande, TP est une sorte de club scout pseudo-intellectualiste, en même temps UR ne cesse de lui tendre la main : en 2000, M. Faye tient meeting en son nom, M. Vial est l’orateur d’une réunion commune aux deux formations, UR se joint au solstice organisé par TP à Montségur (quoique « fêter le solstice en un tel lieu ne peut être que très mytho » 464). TP est le « meilleur ennemi » d’UR.

Mais le problème va survenir là où nul ne l’attendait : sur le terrain idéologique, dans les conséquences de la Seconde Intifada et du 11 septembre. L’un des membres de la mouvance völkisch, Alexandre del Valle, mène une politique de séduction dirigée vers les milieux pro- israéliens. Ses thèses reposent sur l’idée que l’Islam est manipulé par les États-Unis afin d’empêcher la naissance de l’Eurosibérie. Celle-ci devrait donc se réaliser puis assurer, devant le monde musulman, son entente cordiale avec les États-Unis. Si leur prime réception fut positive au sein d’UR, le différend est publiquement affiché par l’éditorial du site web, à la suite d’une conférence de M. del Valle pour TP où il eût encensé le Likoud et prôné l’alliance entre nationalistes et sionistes. UR ne va cesser de pourfendre ses thèses, arguant qu’elles ramènent les extrêmes droites à leur philosionisme pré-Duprat et qu’elles tendent à déplacer la question de l’immigration du fait racial au religieux.

Les thèses arabophobes sont d’autant moins rejetées initialement qu’elles parviennent à UR par le biais de M. Faye. L’idéologue publie en

2000 un ouvrage sur la Colonisation de l’Europe par l’immigration islamique et la nécessité de l’édification de la « Reconquête ». Prédisant la guerre ethnique (vieux thème de Pierre Vial), il affirme que le pro-islamisme par anti-américanisme n’est plus d’actualité. L’accueil est favorable : UR reprend le vocable du livre (« ethnomasochisme » et « fracture ethnique »), M. Faye est longuement interviewé dans Jeune Résistance pour expliquer l’évolution de son analyse du philo-islamisme à l’Islam comme ennemi principal, et Fraction, le groupe de rock de Fabrice Robert (très populaire chez les jeunes nationalistes), publie un album Reconquista et un titre Islam hors d’Europe. Si le groupe précise qu’en sa pensée l’immigration est d’abord un effet du capitalisme, qu’il est un « esclavage mondial » et ensuite seulement une

« colonisation », l’influence se révèle toutefois sans ambages.

D’où l’apparition, semble-t-il, d’une tension au sein d’UR entre la tendance dirigeante, pour laquelle les ennemis principaux sont les États- Unis et le mondialisme, et une partie de la masse militante qui se convertit aux « nouvelles » thèses.

Lors du CN d’UR de décembre 2002, cette tension se relève clairement dans les motions adoptées, soulignée par les jeux de langage :

« L’ennemi prioritaire des peuples européens est le système occidental », défini comme la mondialisation néo-libérale dont « la coalition

américano-sioniste [est la] véritable incarnation » ; les Arabes sont dits être des immigrés comme les autres, devant tous être rapatriés avec

leurs descendants naturalisés, les islamistes pouvant être « dans certains pays et dans certaines conditions » des alliés « contre l’impérialisme américano-sioniste ».

Il importe de préciser que, tout au long du texte, ce n’est plus l’auto-définition de NR que se donne UR, mais celle « de nationaliste et identitaire », témoignant de l’évolution idéologique via la taxinomie. In fine, UR évolue en mai 2002 à une ligne « ni keffieh, ni kippa », estimant que l’antisionisme radical est trop complexe pour une base militante obnubilée par l’Islam et l’immigration nord-africaine.

Propagandes et idéologie(s)

C’est la question de l’idéologie et de la stratégie du nationalisme en France ces dernières années qui est révélée par la problématique

« identitaire » dans le discours d’UR. Celle-ci a conservé la langue (inspirée de la révolution conservatrice allemande) et les concepts NR,

mais en une perspective ethniciste : le « Système » organise la « colonisation » de l’Europe : il faut mettre en place la « résistance » contre

les « Kollabos » pour assurer « l’Europe aux Européens » ; cette dernière formule ne se réfère plus à la doctrine Monroe, comme antérieurement, mais au paradigme indo-européen, au substrat racial.

UR profite ici du repositionnement du FN qui, pour se démarquer du MNR, affirme alors la possibilité d’une France pluriethnique et met en avant un nouveau cadre, Farid Smahi, d’origine maghrébine. UR affirme qu’il s’agit d’une trahison et abandonne toute référence positive à la question de la Nation au profit de son total démantèlement en régions mono-ethniques fédérées dans l’Eurosibérie. Il s’agit de contourner la problématique universaliste républicaine en affirmant que si, certes, tout un chacun peut devenir français, la qualité régionaliste repose sur une origine ethno-culturelle qui interdit toute assimilation. L’utopie géopolitique devient ainsi une arme rhétorique dirigée vers les milieux militants pour leur démontrer le « cosmopolitisme » frontiste.

Le caractère tactique de ce virage est d’autant plus attesté qu’avant les attaques très violentes contre M. Smahi, i.e. avant la partition du FN, UR publia un long entretien avec lui. La nomination de M. Smahi au bureau politique du FN a servi de prétexte en de multiples occasions. M. Luyt, responsable du FNJ, ayant vilipendé le schisme mégretiste et ayant été brocardé par UR, souhaitait être nommé au BP frontiste :

reproche fut donc fait au FN de préférer un « beur » à un « Français de souche ». Exclu de la direction du FN, M. Luyt affirme ensuite avoir démissionné pour protester contre ce geste. C’eût été le déclencheur pratique d’une évolution idéologique, entamée par la lecture de La Colonisation de l’Europe, qui, selon lui, l’eût mené à intégrer UR en 2001.

Cet épisode est révélateur du mode de fonctionnement de l’organisation : une souplesse tactique extrême, légitimée par l’affectation d’une rigidité doctrinale en ce qui concerne l’immigration. Pour la direction d’UR existe en effet une bible stratégique : le livre de Nonna Mayer, Ces Français qui votent FN. Cette analyse permet à UR de « définir une cible prioritaire : la jeunesse populaire xénophobe ». Même lorsque

les militants tractent, il leur faut le faire « en conformité avec notre cible : choisir de préférence les zones d’HLM et les lycées techniques et professionnels ».Y consacrant son énergie propagandiste, UR considère trois ans plus tard avoir acquis « une certaine influence parmi la jeunesse prolétaire blanche ».

Cependant, le souhait de capitaliser la montée des sentiments racistes au sein de jeunes au faible capital culturel représente un coût idéologique.

En 1997, il n’était certes question que de droitiser le discours antérieur. Mais les cartes sont vite brouillées, car si le choix du titre de l’organe et de son logo est une référence au Widerstand (Résistance) de Niekisch, c’est bien plus l’influence du Resistance américain, fondé en 1994, qui se fit sentir. Organe de la maison de disques Resistance records, tous deux formés par le groupe musical RAHOWA (pour « Racial Holy War »), ce titre néo-nazi est à l’origine de l’essor de l’acronyme ZOG, entité devant laquelle il appelle au passage au terrorisme. Lié à Combat 18 (18 pour AH, i.e. « Adolf Hitler »), une « internationale » skinhead, il a renouvelé l’approche du rapport musique-politique en arguant que la première devait amener des personnes a priori non racistes à s’engager politiquement auprès de la mouvance nationaliste.

Les références au néo-nazisme américain sont courantes sur le forum d’UR, signe d’une forte présence néo-nazie dans un mouvement qui ne l’est certes pas et qui est mené initialement par des NR. La direction doit donc s’adapter à sa cible militante. RAHOWA est interviewé et très favorablement présenté. Les tee-shirts qui sont vendus pour financer UR portent des textes tels que « Oï White Power », « White Aryan Resistance » (nom d’un groupe américain), etc.

La dureté des sentiments racistes provoque une profonde évolution. Ainsi la violence n’était-elle louée par NRE qu’en tant qu’arme à utiliser contre l’État lorsque se ferait jour la crise révolutionnaire. Avec UR, la violence à l’encontre des militants antifascistes est vantée et la violence raciste est très favorablement présentée dans sa presse. Le champ lexical pour cela utilisé est celui du nationalisme-révolutionnaire, mais il est déplacé sur une thématique idéologique qui, dans la quête de la structuration hégémonique de l’extrême droite extra- parlementaire, mène UR dans une fuite en avant dans l’idéologie de la guerre ethnique, parcours symboliquement entamé par le tract de fondation assimilant ZOG et Système.

Là aussi, l’évolution est grande depuis le temps où Fabrice Robert distribuait dans les banlieues des tracts négationnistes rédigés en arabe, ou, avec des militants tout à la fois maghrébins et communistes, contre la Guerre du Golfe. À l’époque, les NR considéraient que « des rapprochements/collaborations avec des cercles arabes ou musulmans anti-impérialistes (a priori les futurs facteurs de déstabilisation du Système) sont probables et souhaitables. Dans ce cas, on insistera sur un discours ethnodifférencialiste ». Toutefois, pour toucher les militants potentiels et orienter leur idéologie, le soin apporté à la contre-culture a été constant de la part d’UR.

Révolution culturelle

UR n’a cessé de clamer que la moitié de son travail politique s’effectuait dans le combat culturel populaire. Si cette perspective s’organise en citant Gramsci et le « gramscisme de droite » néo-droitier, UR paraît plutôt s’inspirer de Resistance et de l’histoire du mouvement skinhead.

Personnage-clef de cette politique, musicien et infographiste, Fabrice Robert a obtenu une maîtrise de science politique avec pour sujet d’étude la propagande nationaliste via la musique. Il la conclut ainsi : « Internet se présente, à ce titre [pour la diffusion de l’idéal identitaire], comme le vecteur idéal pour la création d’un vaste réseau relationnel dans lequel la musique est partie prenante ». Il s’agit là d’une déclaration de programme que devait suivre son auteur.

Apparu en Angleterre en 1982, le RAC y est une courroie de transmission du National Front au sein de la jeunesse skinhead, puis il s’auto- structure avec Blood and Honour, qui en appelle à l’unité skin et est proche de C 18. La thématique centrale est la guerre ethnique et le complot juif mondial de métissage des races.

Proche de l’ex-FANE, se crée en 1986 le premier skinzine politisé, animé par une cellule qui reprend le nom de GNR et en appelle à l’unité skin. En 1987, est fondé Rebelles Européens, d’obédience néo-nazie, qui devient le second label d’Europe et reprend le symbole du Schwarze Front d’Otto Strasser (1931) ; cet emblème est ensuite utilisé par Fraction, Jeune Résistance, mais aussi par NRE et UR. Le responsable du label milite au FNJ, à TV, puis se lie au PNFE. Intéressé à la scène skin dès 1986, TV n’est pas non plus indifférent au thème de l’unité skin et tente de la réaliser à son avantage, elle aussi en faisant référence à Duprat, avec la fondation des Jeunesses Nationalistes- Révolutionnaires (1987), puis avec son label. En sa première phase, NRE refuse le contact avec le RAC et est le premier mouvement réellement engagé vers l’indus et le black metal. Elle produit un fanzine « indépendant », Napalm Rock, consacré aux musiques « metal » et se penche avec intérêt sur les potentialités politiques du mouvement techno. Ce n’est qu’après son second congrès, changeant sa ligne, que NRE lance Jeune Résistance en tant que skinzine. Faut-il voir une conséquence du thème de l’unité skin dans le fait que ce soit dans Jeune Résistance et non dans Resistance ! que fut publié l’Appel des 31 ?

Fraction participe au lancement de la scène RIF (Rock Identitaire Français), un mot qui apparaît en 1997 et est un faux-ami puisque le RIF recouvre la totalité des genres musicaux. L’objectif affiché du RIF, loin de la provocation du RAC, est d’amener de nouvelles personnes aux idées nationalistes, devant être à l’extrême droite ce que des groupes comme les Béruriers noirs ou Zebda sont à l’extrême gauche. Il est en ce sens aussi un moyen « d’ouvrir » l’esprit des nationalistes à la réalité sociale qui les entoure.

UR créé deux labels (Europa Records et Martel en tête) et M. Robert coordonne Bleu-Blanc-Rock, label fondé sur des groupes militants, jouissant d’un matériel de propagande propre. BBR réalise deux opérations emblématiques : la production d’une cassette de RIF vendue dix francs et dotée d’un visuel politique neutre, « vendue à plus de 5 000 exemplaires […] devant les collèges, les lycées et dans la rue, profitant d’événements tels que la fête de la musique ») et d’un CD «Antimondial », vendu deux euros.

L’autre pan de cette activité est l’importance accordée à Internet. Le site d’UR, dont le webmestre était M. Robert, se voulait au centre de la « galaxie faf » du web. Il comptait près de 60 000 pages visitées par mois au printemps 2002. Il proposait, entre autres, un forum, des chroniques hebdomadaires, des revues de presse thématiques, un imposant annuaire, une mise en ligne d’une partie de la presse NR, des tracts et des textes de Strasser à télécharger, l’actualité d’UR… Pouvait aussi s’y trouver le catalogue de la maison d’éditions de M. Bouchet, les cent-cinq publications pouvant être directement commandées, dont Programme d’Unité Radicale et Unité Radicale, questions et réponses éditées en janvier 2000, classées en rubriques « Fascisme et nationalisme-révolutionnaire italien », « Fascisme international », « Révolution conservatrice et nationalisme-révolutionnaire français », « National-bolchevisme allemand et Révolution conservatrice », « National- socialisme », « Evola et paganisme » et « Divers ».

L’une des phrases les plus importantes du document préalable à la fondation d’UR est restée lettre morte : elle énonçait que la formation devrait être « une structure de cadres qui impose à ses membres une discipline financière (prélèvement), idéologique et stratégique qui n’est pas discutable ». C’est constamment sur la question du manque de cadres de qualité qu’a butté UR, connaissant là le problème permanent de la mouvance NR depuis son origine. Conformément à une tradition de celle-ci, UR se voulait stratégiquement ferme et tactiquement souple. Ces deux données l’ont menée à concentrer ses efforts métapolitiques et politiques sur la jeunesse raciste à faible capital culturel, afin d’en user au sein du champ de l’extrême droite comme armée de manœuvre au profit des décisions de la direction. Cette conception relevait d’une analyse politique « pertinente », servie par une intense énergie propagandiste, mais a également débouché sur « l’affaire Brunerie ». Elle paraît avoir abouti à une intensification des contradictions internes et à une réduction de l’idéologie et de la stratégie à la tactique. UR, de sa pré-conception en 1989 à sa dissolution en 2002, pose ainsi radicalement le problème de l’histoire des NR : d’une part, l’élément « histoire des idées » et « histoire des mouvements » y est particulièrement tributaire de l’histoire des cadres et de leurs interactions avec les extrêmes droites parlementaires ; d’autre part, les indications initiales sont biaisées, en raison des difficultés qu’elles rencontrent devant un milieu militant et sympathisant qui peine à suivre les impulsions de son encadrement.

Terror « Véridique rapport sur les dernières nécessités de préservation et d’extension de la domination américaine sur le monde »

éditions SAMIZDAT

Sur le modèle de « Véridique Rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie » par Censor (1974)

Extraits :

« Le chantage spectaculaire au terrorisme nous permet donc de toujours plus unifier ce qui devrait se séparer et de séparer davantage ce qui devrait s’unifier »

« La diffusion de l’angoisse permet à notre gouvernance économique et médiatique de faire passer en force la nécessité coercitive de son spectacle puisqu’elle rend ainsi toujours plus nécessaire le spectacle de notre coercition »

« La question médiatique de la pré-connaissance, étroite ou large, qui aurait amené certains des responsables gouvernementaux à être plus ou

moins informé à l’avance des attentats du 11 septembre et qui insiste là sur les « lacunes » des services spéciaux officiels qui n’auraient pas

su exploiter les « tuyaux d’avertissement », constitue ici le nec plus ultra de notre système d’intoxication. »

« Ainsi, tandis que le spectacle met en scène une fausse dénonciation des fausses impéties et pseudo-incompétences du FBI et de la CIA qui

n’auraient pas su exploiter les signes avant-coureurs des attentats, il couvre simultanément d’un voile impénétrable le véritable énoncé de la scène puisque l’exploit de compétence effectif de la CIA et du FBI est de la sorte passé sous silence. »

A tous les niveaux où circule l’information préalablement

infectée, nous sommes parvenus à ainsi intoxiquer, hormis quelques rares micro-espaces alternatifs, la totalité des instances à partir desquelles s’acheminent les nouvelles du monde. »

« Ecrans de fumée, écrans de disparition, écrans d’occultation de la réalité

« Dans le chaos politique et social et dans la généralisation de la misère et de la souffrance, il s’agissait et il s’agit toujours d’encourager la propagation de l’intégrisme islamique pour que cette vaste religion devienne un protectorat définitivement dénué de toute envergure stratégique autonome. »

« Nos bombes à uranium appauvri ont là fait merveille en production de richesse politique durable car, par-delà les succès massifs de

destruction immédiats, elles ont su de plus destructurer profondément les espaces de vie de l’ennemi qui, irakien ou serbe, est desormais pour longtemps héritier d’une eau contaminée et d’un sang leucémique. »

« A l’archaïsme sous-équipé des dictatures policières du passé qui pesaient grossièrement sur les consciences par la sous-production retenue

de l’information, nous avons substitué la souplesse technologique et raffinée de la modernité spectaculaire dont le despotisme s’infiltre en chaque conscience par la sur-production de notre universelle déformation de tout ce par quoi l’histoire se forme. »

« Ainsi, plus d’un an après avoir mis en marche notre opération de bombardement et d’occupation de l’Afghanistan et alors que la vérité officielle qui fonde la réalité de notre mensonge du 11 septembre n’est bien sûr étayable que par le biais de notre propre plaidoyer spectaculaire sans cesse rediffusé, la réécriture constante de cette diffusion présuppose en même temps le caviardage permanent des multiples aberrations inévitablement rencontrées à chaque fois que celles-ci deviennent perceptibles. »

« Les exlosions du 11 septembre et ce qui a suivi confirment bien leur allure spectaculaire d’une préparation psychologique intense et d’un piège de grande habileté pour entraîner le monde dans une crise globale de vaste ampleur et d’une guerre terroriste inexpiable nous permettant d’accéder à la maïtrise du nouvel ordre mondial, par la mondialisation ordonnée de cette maïtrise nouvelle à laquelle nous accédons par la terreur spectaculaire. »

« Nous ne pourrons gagner la guerre économique actuelle qu’en terrassant l’Europe et nous ne le pourrons que si nous parvenons à faire divorcer l’Europe d’elle-même, c’est-à-dire à en faire une sous-Amérique servilement constituée de sous-américains. »

« Pour gagner sur l’Europe, il convient donc de gagner l’Europe à nos valeurs en lui faisant oublier les siennes. »

« Historiquement, notre civilisation est puritano-urbaine, elle est - dans son architectonique mentale - judéo-protestante et son dogme c’est le

commerce et la réussite financière par lesquels elle s’est toujours affirmée en se positionnant oppositionnellement à l’Europe dont l’héritage identitaire jouissif et naturaliste est demeuré - dans son inconscient collectif - très proche du mode d’être festif des communautés paysannes

anciennes. »

« La pensée critique de l’histoire est née exclusivement en terre historique d’Europe laquelle, à travers le paganisme de ses profondeurs, le

christianisme médiéval qui l’a poursuivi et les incessantes luttes paysannes et ouvrières qui, au fil du temps de la culture ainsi spécifiquement

produite comme insoumission à l’autorité, n’ont pas arrêté de rythmer son temps social et politique. »

« Afin que l’Europe soit définitivement anéantie, elle doit être conduite à la néantisation de ce qui fait sa vie historique pour qu’elle ne puisse plus jamais opposer ses racines de critique à notre oeuvre anti-critique de déracinement. »

« Nous savons tous bien sûr que les vieilles nations d’Europe avec leur potentiel de culture et d’insoumission, constituent le dernier obstacle à l’avènement définitif de la définition planétaire de notre dictature spéctaculaire. »

« Nous sommes certains dès lors que la cohésion historique identitaire des peuples d’Europe est le seul ferment potentiel de combativité radicale qui puisse nuire au totalitarisme spéctaculaire de notre entreprise. »

« Il n’y a jamais eu de Commune de Paris ailleurs qu’en Europe et pour que l’Europe complètement domestiquée à nos impératifs

consommatoires ne connaisse plus jamais de débordements sociaux et politiques extrêmes, il est nécessaire que le mode culturel qui fonde la possibilité même du dé-border soit anéanti. »

« Rappelez-vous la chute du Chah d’Iran! Nous ne pouvions plus tolérer alors la montée en puissance d’un ex-allié dont les signes

d’indépendance devenaient de plus en plus frénétiques. De contrats avec l’Europe, en contrats avec l’URSS, progressivement un Iran

moderne se constituait en nous échappant. »

« Pour notre organisation, les pays riches en matières premières ou en couloirs stratégiques, doivent demeurer des zones politiquement et économiquement faibles, insusceptibles de devenir des forces étatiques et militaires d’envergure. »

« Ces pays n’ont pour nous de sens qu’en tant que nous pouvons les obliger à rester dépendants. C’est pourquoi les idées de grandeur du

Chah d’Iran nous forcèrent à le déstabiliser pour que son pays retourne à l’arriération des mollahs. C’est pourquoi l’entêtement des talibans à vouloir ne plus être seulement les gardiens de nos champs de pavots et les agents de sécurité de notre projet de gazoduc nous contraignit à les remplacer par un gouvernement plus souple. »

« Nous avons aussi décidé d’écraser le gouvernement taliban en raison de sa décision de considérablement réduire la production d’opium laquelle est passé, en terme de surface cultivée, de près de 90 000 hectares en 2000 à moins de 8000 en 2001. »

« Notre bombardement de l’Afghanistan après le 11 septembre, nous a ainsi donné la possibilité de restaurer pleinement les conditions de plantation et de commercialisation de la drogue, laquelle a immédiatement pu reprendre ses niveaux antérieurs. »

« L’argent est une drogue facile aussi féroce que la drogue est férocement de l’argent facile et le commerce des drogues nous rapporte ainsi

des milliards de dollards, en même temps qu’il décervèle de larges portions de spectateurs, rendant ainsi nos tâches d’anesthésie culturelle et

politique encore plus aisées. »

« Malgré tous les tiraillements internes qui existent et qui expriment le caractère éclaté du passé, le sens de l’histoire a bien le sens d’une modernité unificatrice qui a rendu possible l’étroite fusion progressive et organique du militaire, de l’industriel, du pétrolier, du

biotechnologique, du médiatique et du narco-trafic

»

« La racine du spectacle marchand est dans cette unité de modernité qui brise toutes les barrières et qui a criminalisé l’Etat au plus haut point en étatisant tous les points du crime.

« Le nouvel Ordre Mondial est la mondialisation d’un ordre nouveau qui dépasse toutes les lignes de démarcation du passé et qui fusionne dès lors tout ce qui était antérieurement séparé. »

« C’est le spectacle de terreur le plus grandiose jamais filmé en direct qui a rendu ainsi possible le plus grand film de terreur directement mis en spectacle pour que la première puissance mondiale actuelle aille au bout de l’actualisation mondiale de sa puissance. »

Regards critiques :

Petit tri sélectif dans les poubelles de l’Histoire

Un livre anonyme intitulé Véridique rapport sur les dernières nécessités de préservation et d’extension de la domination américaine sur le monde est paru le 18 avril 2003. Son sous-titre en précise l’idée centrale : Du terrorisme et de l’Etat en leur contexte général ou comment Washington est à la Genèse opérationnelle des attentats du 11 septembre 2001 et de tous ceux qui ont suivi, dans le cadre d’une appropriation recherchée des ressources pétrolières mondiales et d’abord irakiennes. De même, son contenu ne manque pas de réinvestir, apparemment, les analyses de Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti, les actualisant en quelque sorte à propos des attentats du 11 septembre 2001.

Serait-ce donc une entreprise louable destinée, à première vue, à éclairer le radical bon teint sur quelques aspects de la question qui lui auraient échappé ? Très vite on sent pourtant que quelque chose cloche, et ce n’est pas tant un certain manque de talent dans des concepts critiques mécaniquement assénés (ainsi un logiciel ad hoc, quasiment à chaque paragraphe, persuade le lecteur que le renversement du génitif est forcément le génitif du renversement) : toute vérité ne serait elle pas bonne à dire et à redire, même maladroitement ? Non, il s’agit plutôt de surprenantes et de plus en plus sinistrement évidentes affirmations, que je cite pêle-mêle :

« Israël et l’Amérique sont les deux bases stratégiques interactives (…) de l’organisation de la domination de la marchandise »

« le Koweït (…) faisait effectivement historiquement partie intégrante du champ géo-stratégique irakien depuis des siècles » (p. 30)

« Bosniaques et Croates (…) tiraient régulièrement sur leur propre population pour pouvoir ensuite en accuser les Serbes (…) Les

massacres réels et répétés de civils serbes furent méthodiquement occultés pendant qu’une épuration ethnique radicale vidait progressivement des régions entières de toute présence serbe alors même que cette dernière y avait existé depuis des siècles » (p. 32)

(p. 21)

« La victoire de 1945 nous [c’est l’empire américain qui s’exprime] a donné le moyen de totalement maîtriser les processus historiques qui forment l’économie politique de la planète lorsque asservissant l’Allemagne et le Japon jusqu’au coeur même de leur âme culturelle, nous pûmes planétiser la politique de notre économie » (p. 36)

« Nous avons digéré progressivement l’ancien empire britannique et nous avons cassé celui de la France pour partout la remplacer » (p. 44)

« Si un ouvrier européen, conscient de ses intérêts de classe et d’appartenance culturelle, a encore la capacité de se rebeller pour dire « US Go Home » et refuser l’immigration massive que nous organisons délibérément vers l’Europe pour casser le coût de son travail et l’afro- américaniser, le spectateur que nous construisons par l’Europe américaine de Bruxelles acceptera d’emblée toutes les lobotomisations de notre spectacle tel que le Village mondial du grand métissage obligatoire les régentera narcotiquement dans la religion du mode de vie multi-culturel americain » (p. 48)

« vu son vieillissement continu, spectaculairement systématisé par l’industrie de la contraception et de l’avortement qui l’a méthodiquement établi, la population européenne devra pour maintenir ses équilibres entre actifs et retraités, accueillir d’ici à 2025, 159 millions de nouveaux immigrés » (p. 49)

« Il y a le mythe terroriste mais il y en a bien d’autres comme par exemple le mythe du « trou d’ozone » (…) « Il en est de même des

campagnes contre le nucléaire Français qui correspondent à cette nécessité impérieuse pour l’empire américain de briser une technologie de pointe détenue par un adversaire commercial (…) Qui aurait dans le monde médiatique du diktat totalitaire la pertinence anti-médiatique et l’intérêt professionnel suicidaire d’aller chercher l’exacte nature profonde des liens existants entre les compagnies pétrolières américaines et les diverses mouvances écologistes existant de par le monde ? » (p. 93-94) On l’a compris sans peine : ces « combattants conscients de la cause identitaire culturelle et sociale » (p. 103) ne sont que le dernier avatar faurissonien de l’opération révisionniste qui commença à la fin des années soixante dix autour de la revue La Guerre Sociale. Et il s’agit

grosso modo des mêmes. Le but de cette prose irrésistible, qui avance comme un panzer lourdaud, est notamment de discréditer toute critique vraie à propos des attentats du 11 septembre 2001 ; et au-delà de tenter de séduire quelques naïfs de la mouvance dite « radicale ». La méthode est toujours la même : tenter de faire passer les idées les plus réactionnaires en les mixant avec la critique sociale la plus extrême d’une époque. La réussite de la manœuvre voudrait que les petits clowns du spectacle critique alternatif viennent bientôt dénoncer ce complotisme national-situationniste comme la suite logique des idées tordues de Guy Debord.

Mais qui prend tous ces gens au sérieux ?

J-F Martos - Le 29 avril 2003

Le rapport verse par trop dans un certain sens et Monsieur Martos dans un autre.

En présentant la tension entre ces deux textes (le rapport et sa critique par JF Martos), nous mettons en oeuvre la possibilité d’une approche moins partielle du sujet ô combien complexe de cette forme spéciale de domination à laquelle nous assistons.

Il nous a semblé parfois, comme à JF Martos, qu’il y a dans ce texte des notes dissonantes d’avec une simple analyse géopolitique, sociétal et culturelle.

Cependant, Monsieur Martos, ne cite que les passages les moins intéressants et les plus polémiques du rapport sans une seule fois revenir sur les hypothèses et véritables informations qui les étayent. Son regard critique nous paraît alors partiel, mais c’est un bien car dans sa sélectivité il souligne aussi les points faibles du rapport. D’un faux, l’autre.

D’autre part, toute la partie liée à l’explication et à la mise en perspective de la politique hégémonique américaine du dernier demi siècle est absolument oubliée par l’auteur de ce premier regard critique. Or, il y a sur ce point une vraie question quant au caractère conscient, réfléchi et surtout planifié de longue date de la mise en oeuvre de cette hégémonie sur une telle longueur de temps. Question à laquelle nous ne pouvons répondre dans l’immédiat sans : soit prouver la main mise de directions occultes sur le pouvoir américain depuis cinquante ans (théorie du complot conscient et organisé), ce qui est impossible actuellement sans citer des sources controversées ; soit admettre une sous- culture ou under-cover couche du pouvoir américain lui-même dont Edgar Hoover serai le meilleur exemple tangible. (The New York Times wrote: “For nearly a half century, J. Edgar Hoover and the Federal Bureau of Investigation were indistinguishable. That was at once his strength and its weakness ”)

Rien ne se passe jamais exactement comme on l’espère ou comme on le redoute.

Quel antifascisme aujourd'hui ? Texte de la CGA-Lyon.

Jeudi 31 mars 2011

À l’heure où, entre les violences fascistes dans les rues et la recrudescence du FN dans les médias, la lutte contre le fascisme est toujours plus présente dans les préoccupations militantes, petite réflexion sur la situation actuelle et sur les moyens de lutter.

Le nécessaire bilan de deux décennies «d’antifascisme»

La lutte contre le fascisme a jusqu’à son effondrement temporaire, été souvent amalgamée en France avec la lutte contre le Front National et les idées racistes et réactionnaires qu’il véhicule.

Or le Front national n’est pas à proprement parler un parti fasciste, même s’il comporte une composante fasciste. C’est un parti d’extrême- droite nationaliste, qui a pendant longtemps fait coexister des tendances idéologiques différentes, depuis les nostalgiques de l’Algérie fran- çaise, jusqu’au catholicisme intégriste, et pour un certain temps, les nationalistes révolutionnaires.

Il a représenté pendant longtemps la face visible et la plus explicite d’un nationalisme qui irrigue la classe politique en France, de la droite à la gauche voire à une partie de l’extrême-gauche.

Il a représenté la formulation explicite des conséquences idéologiques de ce nationalisme : un discours raciste et xénophobe, mais aussi sexiste et homophobe.

Il correspond au choix de la bourgeoisie française, dans le contexte de crise lié au second choc pétrolier, de promouvoir une grille de lecture raciste et xénophobe pour masquer les antagonistes de classe, et ainsi combattre le développement de luttes populaires. Il a également bénéfi- cié des facilités accordées par la sociale-démocratie, dans une perspective politicienne, afin de briser sur le plan électoral l’influence de la droite.

La stratégie antifasciste de riposte dominante pendant ces 20 dernières années a été la création de fronts antifascistes spécifiques, larges et unitaires, dont la dominante idéologique a été un discours moral, fondé sur les valeurs humanistes, dans lesquels les références de classe et à la nature du nationalisme comme outil des classes dominante a été dilué, voire complètement masquée.

Même si les libertaires, comme d’autres groupes d’extrême-gauche, ont tenté de visibiliser cette dimension au sein de ces fronts, ils n’ont pu se faire entendre de manière audible, ce qui a amené à une prédominance du discours républicain en matière «d’antifascisme». Cela a sou- vent amené les libertaires à faire les «petites mains» de fronts antifascistes qui promouvaient une approche classiste du fascisme.

«L’antifascisme radical» n’échappe pas à ce constat. Malgré la volonté et les tentatives de relier la lutte contre le fascisme à la lutte contre le capitalisme, la dimension spécifique de ce courant a souvent évolué vers une tendance à réduire la lutte contre le fascisme à la lutte contre les fascistes, à se contenter d’une «riposte» qui plaçait nécessairement la lutte sur le terrain même du fascisme, lui laissant l’initiative politique, voire dans certaines de ses expressions, au folklore plus qu’à l’action politique. Une chose est sûre c’est que le développement des idées nationalistes, racistes et xénophobes n’a pas été stoppé, et qu’il a même été donné crédit à la rhétorique du fascisme qui a ainsi pu se présen- ter comme «antisystème», comme «révolutionnaire».

Un autre aspect de ce bilan est qu’une telle approche focalisée sur une organisation, le FN, est passé à côté de la réalité idéologique du fas- cisme, à savoir sa stratégie d’implantation «métapolitique», c’est-à-dire en conquérant une influence idéologique par la culture, mais aussi par un patient travail d’implantation sociale. Elle a également eu pour effet d’empêcher de saisir les «nouvelles» formes et tendances du fas- cisme, celui de la réorganisation d’un courant fasciste authentique, alliant racisme, antisémitisme et rhétorique «anticapitaliste», alliant dis- cours social et national, et se développant hors de la sphère classique et identifiée du fascisme français, puisqu’il s’enracine et se développe également au sein des minorités nationales.

Analyser le fascisme comme tendance

Définir le fascisme

Qu’est-ce que le fascisme historiquement ? C’est l’alliance entre discours social et national, la formation d’une «droite révolutionnaire» qui remet en cause l’idéologie démocratique bourgeoise, se vit comme «révolutionnaire», mais sert les intérêts de la bourgeoisie en brisant les luttes populaires et toute perspective révolutionnaire. C’est aussi un discours voyant la société — amalgamée à la «nation», ce mythe au ser- vice de la bourgeoisie — comme un «organisme» qu’il faut purifier (des «ennemis intérieurs» que sont les minorités nationales et les étrangers, mais aussi les subversifs), diriger et défendre contre elle-même, en la guidant d’une main de fer.

C’est un discours idéologique qui se fonde sur une vision raciste ou ethnodifférencialiste identitaire (racisme biologique ou culturel) qui divise l’espèce humaine en groupes auxquels il assigne une «race», une identité essentialisée, c’est à dire une ensemble de caracteristiques stéréotypiques. C’est enfin un discours assignant ces identités à un territoire, autour d’une mystique de la terre et des morts (cf. Maurras, l’un des théoriciens français du fascisme).

C’est une idéologie qui oppose le capitalisme industriel, corporatiste, considéré comme «authentique», au capitalisme financier, arbitraire- ment séparé, et amalgamé aux juifs par le discours antisémite, ce qui permet de protéger la classe capitaliste par une stratégie de bouc émissaire.

Le fascisme et la crise

Dans une période de crise d’adaptation capitaliste, le fascisme est l’ultime recours du capitalisme et de la bourgeoisie : pour briser toute résistance des classes populaires à ses offensives, mais aussi pour «mettre de l’ordre» en son sein. Tant que son pouvoir n’est pas remis en cause, la bourgeoisie a intérêt à préserver le cadre de la démocratie représentative, car le pouvoir d’influence est la forme de pouvoir la plus efficace et la plus économique. Mais dès lors que ce pouvoir est fragilisé, la tentation fasciste suscite rapidement l’adhésion de larges sec- teurs de la bourgeoisie.

Dans la période actuelle, la crise économique et sociale capitaliste a suscité un certain nombre de résistances populaires qui inquiètent la bourgeoisie. Parallèlement, elle bénéficie depuis plus de dix ans d’un avantage certain dans la lutte des classes liée à la désorganisation du mouvement ouvrier à l’échelle internationale :

Du fait de l’effondrement de l’URSS, la fin de l’illusion stalinienne a marqué l’affaiblissement des mouvements de classes qui se situaient en référence à l’Union soviétique. Faute d’un projet révolutionnaire alternatif, c’est le fatalisme et le sentiment de l’immuabilité du système capitaliste qui s’est installé dans de larges secteurs des classes populaires.

L’intégration d’une partie du mouvement ouvrier par le système capitaliste, lié à la bureaucratisation et à l’électoralisme, a affai- bli l’autonomie de celui-ci et l’a rendu dépendant de la politique sociale-démocrate.

Cet avantage, la bourgeoisie veut le pousser et c’est ce qui l’amène à mener une offensive sans precédent contre les conquêtes sociales popu- laires, qu’elle n’est plus contrainte de conserver pour prévenir une dynamique révolutionnaire, puisque l’existence d’une alternative au capi- talisme n’est plus portée que par une fraction très restreinte du mouvement ouvrier et des classes populaires, inaudible pour le plus grand nombre, en partie du fait de la puissance des relais idéologiques de la bourgeoisie.

La stratégie de «contre-révolution préventive», appliquant notamment la doctrine de la guerre révolutionnaire à la gestion de la contestation sociale, est à l’œuvre.

La doctrine de la guerre révolutionnaire repose sur deux aspects : isoler un «ennemi intérieur» réel ou désigné du corps social. Créer dans ce sens des hiérarchies parallèles visant à saper la base sociale de cet «ennemi intérieur», c’est-à-dire les liens qu’il entretient avec la popula- tion.

Le statu quo aujourd’hui qui permet au capitalisme de se maintenir, sans exploser sous les contradictions qui le travaillent, est lié à la capa- cité d’adaptation de celui-ci, et plus largement des systèmes de domination. Il est lié à l’absence de perspective révolutionnaire, faute de perspective (projet de société alternative) et de dynamique d’auto-organisation de masse.

Mais l’État et la bourgeoisie savent que ce statu quo est précaire, et tentent de préserver l’avantage en menant une offensive généralisée qui vise non seulement à faire payer la crise aux travailleuses et travailleurs, et ainsi pour elle se «refaire», mais aussi à les démoraliser. Mais elle s’inscrit plus largement dans la logique systémique du capitalisme, celle de l’appropriation d’une part toujours plus importante des richesses créées par les travailleuses et travailleurs.

La situation sur le plan international

Cette situation est visible clairement sur le plan international. On assiste à un triple mouvement : Le renforcement des outils de coercition des États et des régimes coercitifs visant à réprimer les mouvements populaires liés à la révolte des classes populaires contre leurs conditions de vie ; Le développement de mouvements populaires poussés par la nécessités, qui se confrontent aux intérêts de la bourgeoisie et des États, pour défendre leurs intérêts ; Et enfin le développement de courants idéologiques qui s’inscrivent dans la défense des intérêts de la bourgeoi- sie confrontée à ces soulèvement, mais qui se présentent comme «révolutionnaires» et «anticapitalistes». Ces tendances correspondent aux différentes formes que prennent le fascisme.

En Europe, on constate le développement de mouvements nationalistes, et notamment «nationalistes révolutionnaires», qui se traduisent à la fois par des violences contre les minorités nationales (Arabes, Noirs, Juifs, Rroms…), et contre les militant-e-s antifascistes et progressifs (agressions de camarades en Russie, en Serbie, etc…). Aux États unis, on constate le développement de groupes nationalistes et racialistes, depuis les supprémacistes blancs jusqu’aux «Minute Men» servant d’auxiliaires à la politique de répression de l’immigration américaine. En Amérique du Sud, le développement de groupes paramilitaires de type nationaliste et de groupes néo-nazis répond aux mêmes dynamiques.

En Turquie, les groupes fascistes tels que les Loups gris mènent une politique de violence et de terreur fasciste contre les minorités nationales kurdes, arméniennes, les minorités religieuses (halevis), et les militant-e-s révolutionnaires.

Dans un certain nombres de pays où la religion musulmanes est majoritaire, les groupes qui assument ce type de politique se cachent derrière le masque de la religion : nervis fascistes iraniens se réclamant de l’islam qui répriment et attaquent les militant-e-s ouvriers et féministes ira- nien-ne-s, fascistes ou réactionnaires religieux tels que les Frères musulmans, les salafistes, les militant-e-s du FIS en Algérie, qui servent de supplétifs à la répression antiouvrière et antiféministe, ainsi que de «fausse opposition» et de «fausse alternative» à des pouvoirs nationalistes discrédités, qui mènent eux aussi une répression directe des luttes populaires.

Ce type de mouvement existe également dans bon nombre de pays catholiques ou orthodoxes, à travers notamment des mouvement réaction- naires religieux qui assument ce type de politique.

La situation en France

La période récente se traduit par une montée en puissance du nationalisme, entretenu notamment par le pouvoir politique, mais aussi les relais médiatiques et idéologiques de la bourgeoisie. Si ce nationalisme irrigue la quasi totalité des courants politiques, depuis la gauche colo- niale jusqu’à l’extrême-droite, les courants fascistes sont le fer de lance de sa diffusion en milieu populaire, au moyen d’une rhétorique «sociale» pseudo-anticapitaliste.

Au sein des catégories de population désignée par l’idéologie nationale comme constituant le «corps national», le fascisme joue un rôle mobilisateur pour les intérêts de la bourgeoisie, en présentant la violence sociale non pour ce qu’elle est, le résultat du capitalisme, mais pour l’effet de l’action «d’ennemis intérieurs» ou «d’ennemis extérieurs». Ces «ennemis intérieurs» et «extérieurs» sont désignés comme étant les membres de minorités nationales, religieuses, sexuelles du pays, ou les étrangers.

En contexte de crise, c’est la tendance «socialiste-nationale» qui se développe le plus rapidement, autour notamment d’un antisémitisme virulent (qui se masque derrière un discours prétendument antisioniste) réactivant la figure de bouc émissaire du Juif, d’une islamophobie virulante (substituant ou le plus souvent ajoutant à la figure bouc-émissaire du Juif celle du Musulman), et plus largement d’un racisme «décomplexé».

Cette tendance «socialiste-nationale» est représentée par plusieurs organisations se réclamant plus ou moins ouvertement du nationalisme révolutionnaire : Égalité et réconciliation et ses alliés (Dieudonné et les relais de l’État d’Iran en France que sont les militants du centre Zahra), qui privilégie un front antisémite visant à mobiliser au côté des nationalistes français une partie des personnes appartenant à la mino- rité nationale arabe. Les identitaires qui privilégient un front «antimusulman» qui vise à mobiliser au côté des nationalistes révolutionnaires européens les courants racistes qui se cachent derrière une «laïcité» à deux vitesses, et une partie des personnes appartenant à la minorité nationale juive (notamment la frange fasciste du sionisme, comme en témoigne l’organisation d’une manifestation commune identitaires-LDJ devant l’ambassade d’Israël).

Enfin, à cela s’ajoute la fraction mariniste du FN qui tente de développer un discours «national et social» proche de celui des identitaires, mais qui diffère en ce qu’il privilégie un cadre nationaliste français au cadre nationaliste européen (suprémaciste blanc) des identitaires.

Toutes ces tendances tentent de dévier la révolte sociale vers une approche nationaliste, xénophobe et raciste, en se présentant comme «révo- lutionnaires». Leur radicalité formelle leur permet d’amener aux thèses nationalistes une partie des travailleuses et travailleurs en révolte contre le système capitaliste, à travers un «anticapitalisme» qui se réduit à la défense du corporatisme contre le «capital financier», à présen-

ter la nation comme un recours contre la «finance internationale», à une critique des valeurs consuméristes, sans contenu de classe, sans lien avec la réalité des luttes populaires. C’est en ce sens que ces courants diffèrent des courants nationalistes de la droite classique : en période de crise ceux-ci apparaissent trop ouvertement comme les représentants de la classe bourgeoise (en témoignent les affaires Béttencourt, etc…), et suscitent donc la méfiance au sein des classes populaires. Alors que la radicalité de postures des nationalistes révolutionnaires, leur conviction d’être «révolutionnaires», leur permet d’attirer aux thèses nationalistes des individus appartenant aux classes populaires, en mobi- lisant les valeurs réactionnaires largement présentes dans la société (sexisme, homophobie, chauvinisme…).

Soral a ainsi d’abord construit son image de «rebelle» sur un discours antiféministe et homophobe, présenté comme un «refus du politique- ment correct», puis sur un antisionisme antisémite qui a visé à instrumentaliser la question palestinienne pour relégitimer l’antisémitisme his- torique des fascistes français.

L’outil internet a donné une caisse de résonance importante à des courants au départ confidentiels, qui ont su utiliser les nouvelles technolo- gies (vidéos sur Dailymotion, Youtube), pour diffuser leur pensée. Ils ont également su utiliser des passerelles, sous la forme de sites internet relayant en lien leurs discours ou de personnes cautionnant leur discours (les universitaires «Bricmont», le journaliste «Michel Collon») au nom d’un «anti-impérialisme» hérité du stalinisme ou du tiersmondisme d’une part, les pseudos laïques relayant un discours raciste (par exemple l’officine raciste «Riposte laïque») derrière une prétendue critique de l’islam.

Sur internet par exemple, de nombreux sites diffusent l’idée d’un «nouvel ordre mondial» (expression qui provient à l’origine de la droite radicale américaine) dirigé par les «sionistes» et les «illuminatis». Il ne s’agit de rien d’autre que du bon vieux discours national-socialiste et fasciste sur le «complot juif et franc-maçon mondial», qui a adopté une nouvelle forme pour contourner le discours antifasciste et la législa- tion de l’État sur le racisme.

Cette nouvelle forme du discours sur le «complot judéo-maçonnique» a des succès inattendus, au sens où de telles approches sont repris par des musiciens de rap, y compris ceux qui affichent des sympathies libertaires (par exemple Kenny Arkana), qui en ignorent peut-être l’ori- gine, mais qui les banalisent et contribuent à leur diffusion dans la jeunesse populaire.

On retrouve ces influences dans les courants fascistes ou nationalistes spécifiques aux minorités nationales : ainsi, les sionistes de tendance fasciste de la Ligue de défense juive reprennent le discours raciste anti-arabe des identitaires ou la théorie du «choc des civilisations» et du danger islamique. À Belleville, des nationalistes chinois ont organisés une manifestation «contre l’insécurité» au cours de laquelles des pas- sants noirs ou arabes ont été pris pour cibles, désignés comme des «voleurs» sur critères racistes, ce qui a provoqué les applaudissement des réseaux identitaires français (par exemple sur le site internet «Français de souche»).

De même une partie des courants fascistes panarabes et des courants fascistes se réclamant de l’islam politique reprennent la rhétorique anti- sémite issue du nationalisme français.

Ces convergences expliquent le développement de front communs entre nationalistes français et nationalistes se revendiquant des minorités nationales, qui peut apparaître surprenante au premier abord, puisque c’est le nationalisme français qui en excluant Juifs et Arabes du corps national a «créé» de toutes pièces les minorités nationales, en créant dans le même temps les conditions de l’oppression raciste des individus qui y sont alors assignés par leur origine et/ou leur couleur de peau.

Mais cela traduit au contraire la profonde parenté idéologique entre ces différents courants, et le fait qu’ils se nourrissent les uns des autres, au détriment des classes populaires, et particulièrement des individus victimes de l’oppression raciste parce qu’assignés à une «minorité nationale».

Cela montre qu’il n’existe pas d’alternative au racisme dominant dans le développement d’un nationalisme au sein des minorités nationales, puisque celui-ci reproduit le discours raciste dominant et converge parfois avec le nationalisme dominant, mais au contraire dans le dévelop- pement d’un antiracisme populaire qui combatte toutes les formes de racisme, sur le plan idéologique comme sur le plan pratique.

Les différents courants fascistes ont progressés sur le plan organisationnel comme sur le plan de leur influence idéologique et culturelle : ils ont ainsi réussi à imposer leurs «sujets», leurs «approches» dans le débat politique : une approche éthno-différentialiste des questions politi- ques et économiques au détriment d’une approche de classe, une rhétorique fondée sur la «menace intérieure» ou «extérieure» que représen- teraient les minorités nationales ou religieuses, au détriment de l’affirmation de la question sociale, etc…

L’influence de l’idéologie nationaliste a progressé, et celle de l’idée de la «guerre du tous contre tous» également. Dans le même temps les discours ouvertement sexistes ou homophobes, qui constituent également une partie du corpus fascistes, ont gagné du terrain. L’influence de l’idéologie fasciste dépasse de loin celle des groupes constitués, mais ceux-ci progressent quantitativement et organisationnellement, notam- ment dans les campagnes, mais aussi en ouvrant des locaux pignons sur rue dans plusieurs grandes villes.

Il est également significatif que des discours reprenant les canons de l’idéologie fasciste ne sont pas considérés comme tels y compris au sein de la gauche et de l’extrême-gauche, voire d’une partie du courant anarchiste. C’est ce qui explique notamment l’invitation de «Riposte laïque» sur Radio Libertaire, la promotion d’un livre développant l’idée de la défense de «valeurs de l’Occident» aux Éditions du Monde Libertaire, ou le travail avec des organisations relayant le discours des antisémites comme Gilad Atzmon au nom de la solidarité avec la Palestine. Ce qui explique par exemple la tolérance dont a longtemps bénéficié Dieudonné au sein de l’extrême-gauche au nom d’une posture «rebelle», certains groupes le trouvant fréquentable jusqu’à ce que celui-ci invite Faurisson sur scène.

On peut trouver des éléments d’explication dans la faiblesse de réflexion sur le fascisme de «l’antifascisme des années 90», qui s’est focalisé sur les groupes fascistes plutôt que sur leurs idéologies (quand dans sa version gauchiste ou social-démocrate il ne s’est pas contenté d’une dénonciation du FN), qui a négligé la lutte idéologique antifasciste pour se consacrer exclusivement à la nécessaire (mais pas suffisante) lutte et autodéfense contre les groupes fascistes constitués. On peut aussi trouver une explication à cela dans l’amalgame fréquent entre nationa- lisme, fascisme et racisme. Or si le fascisme se nourrit et fait la promotion du racisme et du nationalisme, il ne s’y résume pas, et réciproque- ment : on retrouve l’idéologie nationaliste dans une grande partie du spectre politique, comme le discours raciste. La spécificité du fascisme réside dans le développement d’un discours social «antisystème» qui permet de recruter au sein des milieux populaire en période de crise des personnes qui auraient pu être attirées par un réel discours révolutionnaire.

Une réponse anarchiste

Cela soulève la nécessité d’une contre-offensive idéologique. Cela fait apparaître de manière d’autant plus criante la nécessité d’une réponse politique anarchiste.

D’abord sous la forme d’une autoformation sur les formes que prennent les discours racistes et fascistes au sein de notre organisation, et plus largement, dans le mouvement libertaire et le mouvement social.

Ensuite sous la forme du développement de luttes populaires qui restent le meilleur moyen d’imposer nos thématiques (lutte de classe, soli- darité, refus de la domination masculine et de l’homophobie…) dans le débat politique et de briser ainsi les tentatives d’hégémonie culturelle des nationalistes et des fascistes.

Enfin sous la forme du développement d’une autodéfense antifasciste qui évite le piège d’un tête à tête anarchistes contre fascistes, qui pla- cerait l’État, et les courants politiques institutionnels dans le rôle d’arbitres, usant tour à tour de la répression pour l’un et pour l’autre, ce qui n’empêche pas l’État par ailleurs de soutenir ponctuellement les fascistes (en leur garantissant l’immunité ou en les protégeant). Cette auto- défense antifasciste, c’est une culture d’autodéfense à développer dans nos quartiers, nos lieux de travail, nos associations, nos syndicats, qui ne se résume pas à l’autodéfense physique, nécessaire, mais aborde aussi l’autodéfense idéologique contre les offensives fascistes masquées derrière des «passerelles».

Coordination des Groupes Anarchistes - Lyon

Rebellyon, 31 mars 2011.

Cimetières profanés à Strasbourg : huit skinheads mis en examen

Le 31.03.2011

Huit jeunes skinheads, ont été mis en examen à l’issue d’une longue enquête sur les profanations de tombes juives et musulmanes dans trois cimetières de Strasbourg l’an dernier, a annoncé aujourd’hui le parquet.

Agés de 18 à 27 ans, ils sont poursuivis pour "dégradations volontaires en raison de l’appartenance à une religion et provocation à la haine raciale" et encourent cinq ans de prison.

En revanche, le parquet ne possède aucun indice les rapprochant d’autres actes racistes constatés ces derniers mois à Strasbourg, comme des dégradations aux domiciles de personnalités musulmane et juive ou des incendies visant des personnes d’origine turque.

Deux sites d’info sur le fascisme :

http://reflexes.samizdat.net/

http://droites-extremes.blog.lemonde.fr/

ANTI-FASCISME ET POLICE - (CNT-AIT)

QUELQUES QUESTIONS DE PRINCIPE

(A PROPOS DES ACCOINTANCES DE NO PASARAN)

samedi 23 août 2008

En mai 2008, à l’occasion de la venue en France d’antifascistes russes, une polémique a éclaté sur internet concernant les liens entre un certain antifascisme et l’Etat. Il n’est pas toujours facile de s’y retrouver dans la nébuleuse antifasciste (qui n’est peut-être pas nébuleuse

pour rien

militant. Des compagnons ont donc jugé nécessaire, comme dans toute polémique, d’étudier les arguments des uns et des autres, à

commencer par vérifier leur véracité. Puis, vu les questions soulevées, de porter le débat sur la place publique.

),

mais les points soulevés sont particulièrement clairs et précis et les questions qu’ils soulèvent cruciales d’un point de vue

La polémique a éclaté lorsqu’un internaute (avec lequel les rédacteurs del’article n’ont rien à voir) a dévoilé que les fameux antifascistes russes invités en France avaient des liens avec "Searchlight", magazine britannique qui affiche certes un bel antifascisme mais dont le rédacteur en chef reconnaît avoir des liens avec les services secrets de son pays. Ce même internaute faisait par ailleurs remarquer que le mouvement qui faisait venir en France ces Russes (en l’occurrence le conglomérat "Réflex", "Scalp", "Réseau no pasaran"), fait partie d’un réseau appelé United (auquel appartient également Searchlight).

Qu’est-ce donc que cet United ?

C’est, d’après ce qu’affirme son site, "le plus grand réseau pan-européen antiraciste". Il regroupe 560 organisations et lutte contre le nationalisme, le racisme, le fascisme et pour les droits des immigrants et des réfugiés. Très bien jusques là. Sauf que, si l’on se donne seulement la peine de lire ses rapports d’activité, on a directement connaissance de la liste des organisations qui financent United. C’est là qu’on rigole. Dans le rapport d’activité 2006, on relevait en vrac, parmi les généreux donateurs : la Commission Européenne, le Conseil de l’Europe, le Conseil mondial des Eglises ( !), le Conseil culturel de Suède, le Groupe parlementaire européen des Verts, le Groupe parlementaire européen Socialiste, le Groupe parlementaire européen Communiste, le Ministère des affaires étrangères Suisse, etc. Bien pire, deux ministères de la police (au moins) financent directement United : le ministère de l’intérieur britannique et le ministère de l’intérieur néerlandais. Et c’est bien de ce réseau que Reflex (auquel appartient le Scalp) est membre !

Ces révélations qui appelaient soit un démenti formel (si elles étaient fausses) soit, dans le cas contraire, des explications politiques ont certes soulevé une vive polémique, mais les explications se font toujours attendre.

Ainsi le principal mis en cause, le réseau No- Pasaran (auquel appartient Reflex, tout comme le Scalp) s’est fendu d’un communiqué tonitruant (dont nous reproduisons plus loin les principaux extraits) mais qui, sur le fond, se garde bien de donner quelque explication que ce soit.

Remarquons tout d’abord que le Scalp-no pasaran se garde bien de démentir formellement les deux accusations qui ont lancé la polémique :

à savoir tout d’abord qu’ils participent eux-mêmes à un réseau financé par la policeles deux accusations qui ont lancé la polémique : ensuite que le directeur de la revue

ensuite que le directeur de la revue Searchlight est en relation avec la police secrète britannique.participent eux-mêmes à un réseau financé par la police Ne démentant pas formellement, ils tentent de

Ne démentant pas formellement, ils tentent de noyer le poisson en parlant "d’allégations fumeuses". Reconnaissons que ces deux termes sont fort habilement choisis : une allégation, c’est une affirmation quelconque (le terme allégation en lui-même n’implique pas qu’elle soit vraie ou fausse), et quelque chose de fumeux est simplement quelque chose d’approximatif. Bref, après avoir lu le communiqué, on ne sait pas si le

Scalp affirme qu’il s’agit de mensonges ou s’il reconnaît que c’est la vérité, simplement approximative

ainsi fait preuve, avec finesse, de beaucoup de prudence. Ils ont eu grandement raison. Car non seulement les deux allégations sont fondées, tout à fait exactes, mais de plus elles n’ont rien de fumeux puisque chacun peut en trouver confirmation sur les sites suivants, qui sont réputés pour leur sérieux et leur fiabilité :

Les rédacteurs du communiqué ont

http: //libcom.org/library/searchli

et

http://www.katesharpleylibrary.net/

"Searchlight" & the State

Relevons, à notre tour, une allégation, cette fois-ci parfaitement mensongère dans ce fameux communiqué : ce n’est pas à l’avocat de la

victime que les invités russes du Scalp apportent leur aide mais

administrer, et par la même méthode. Sur le site des amis des intéressés (http://www.searchlightmagazine.com/

"Here in St Petersburg, anti-fascists have actively helped the public prosecutors as expert witnesses since the early 1990s and have run some successful campaigns." Or, sans conteste possible, "public prosecutors" se traduit en français par Procureur, certainement pas par avocat. Ce passage de la revue Searchlight est donc parfaitement limpide : "Ici, à Saint- Pétersbourg, les anti-fascistes aident activement le procureur du ministère public [l’équivalent de notre Procureur de la République] comme témoins experts depuis le début des années 1990 et mènent

des campagnes efficaces." Bref, c’est au Procureur, à l’émissaire direct du ministère de la justice d’un pays très autoritaire (pour ne pas dire

plus

au Procureur. Il y a là plus qu’une nuance ! La preuve est ici aussi facile à

) on peut lire en effet :

)

que les invités russes du Scalp apportent tout leur soutien actif depuis 18 ans. Une paille.

Maintenant, direz-vous, que viennent faire Zyed et Bouna dans cette galère ? Qu’ont-ils à voir avec des militants qui ont choisi de collaborer avec les Procureurs ? Rien. Ils sont là, eux aussi, pour noyer le poisson. Mais, au-delà de la stupidité de la mention de leur prénom en des circonstances qui n’ont rien à voir avec eux, c’est une véritable insulte à leur mémoire. Surtout si l’on veut bien se rappeler que le Scalp n’a pas été capable de se fendre ne serait-ce que d’un communiqué en soutien à la jeunesse qui se révoltait à la suite de leur mort (il ne l’a fait que bien plus tard).

Revenons maintenant aux trois affirmations morales que le conglomérat Scalp-No pasaran-Réflex martèle dans son communiqué. Un bref commentaire suffira :

"La solidarité - lit-on dans le communiqué - [c’est] mettre en place un réseau de contacts et d’échange." En soi, le propos est intéressant. Mais quand le "contact" et "l’échange" s’étendent jusqu’à la police, chacun comprendra qu’un révolutionnaire préfère couper les ponts !martèle dans son communiqué. Un bref commentaire suffira : "L’internationalisme - lit-on ensuite - [c’est]

"L’internationalisme - lit-on ensuite - [c’est] accepter et comprendre la réalité à laquelle sont confrontés nos camarades étrangers." Et laqu’un révolutionnaire préfère couper les ponts ! "réalité" à laquelle sont confrontés - camarades

"réalité" à laquelle sont confrontés - camarades ou pas - les étrangers, c’est celle des expulsions organisées par

ceux-là mêmes qui financent le réseau international des rédacteurs du communiqué. A ce stade d’incohérence, est-il besoin de s’appesantir ?

les ministères de l’intérieur

Enfin, nous dit-on, " L’antifascisme ce n’est pas traquer chez les antifascistes qui agissent d’hypothétiques défaillances". Qualifier de simple défaillance une collaboration clairement établie avec le Procureur, c’est un euphémisme particulièrement pervers. D’autant que ces défaillances ne sont pas hypothétiques.besoin de s’appesantir ? les ministères de l’intérieur Au lieu de répondre aux principales questions que

Au lieu de répondre aux principales questions que posent ces révélations (à savoir, est-il légitime qu’un groupe antifasciste collabore avec l’Etat ? Surtout dans le cas présent, l’Etat russe, qui n’a pas grand chose à envier aux Etats fascistes ; est-il normal qu’un réseau antifasciste perçoive des financements de la police ?) ce communiqué est un numéro de criailleries. Cette affaire devrait interroger tous ceux qui ont, à un moment où à un autre participé à des manifestions du Scalp-no pasaran, ce qui est d’ailleurs le cas de divers militants de la CNT-AIT, dont les auteurs de ces lignes. Aussi, aux questions ci-dessus, nous voyons nous dans l’obligation d’en ajouter au moins deux autres :

Comment se fait-il que ces données aient pu rester cachées si longtemps ?Les membres "de base" du Scalp étaient-ils au courant ? Nous attendons la réponse. Des

Les membres "de base" du Scalp étaient-ils au courant ?que ces données aient pu rester cachées si longtemps ? Nous attendons la réponse. Des militants

Nous attendons la réponse.

Des militants

#################################################### Article paru dans Anarchosyndicalisme ! #107

Disponible en ligne ici :

http://www.cntaittoulouse.lautre.ne

ou par demande postale :

CNT AIT 7 rue St Rémésy 31000 TOULOUSE

PS : pour prévenir tout tentative de noyer le poisson sur « ceux qui agissent » et ceux qui ne feraient rien, en ce qui concerne la solidarité avec les antifascistes russes nous renvoyons à une actions au Centre culturel de l’Ambassade de Russie à Paris à laquelle nous avons

participé au mois de mai dernier

théoricienne influente nationaliste cléricale du parti de Poutine au pouvoir en Russie

(perturbation d’une conférence de la vice présidente de la Douma, parlement russe, et par ailleurs

)

http://cnt-ait.info/article.php3?id

“François Duprat, une histoire d’allers-retours entre subversion et contre subversion”

le 07 avril 2011

Vendredi 8 avril à 18 heures, sera mis en ligne sur le site du “Monde.fr“, un webdocumentaire “François Duprat, une histoire de l’extrême droite”.

Produit par Le Monde.fr, l’INA et 1+1 Production, ce documentaire écrit par Joseph Beauregard et Nicolas Lebourg s’attache à expliquer le parcours politique de François Duprat et le rôle essentiel qu’il a joué au sein de l’extrême droite française. C’est surtout le portrait d’une époque. Nous avons interrogé le chercheur Nicolas Lebourg et le réalisateur Joseph Beauregard. Nous avions consacré deux posts (ici et là ) aux difficultés rencontrées par les auteurs dans leur enquête.

Comment présenteriez-vous François Duprat ?

Nicolas Lebourg : Né en 1940, assassiné par un attentat à la voiture piégée en 1978, c’est un personnage central de la reconstruction des extrêmes droites européennes après la débâcle des fascismes. Il se reconnaît lui-même comme néofasciste. C’est à la fois un réactionnaire obsédé par l’anticommunisme, et un révolutionnaire qui veut changer le monde.

Il réinvente l’extrême droite à qui il impose des thèmes novateurs alors, comme l’antisionisme, le négationnisme, le rejet de l’immigration sur une base sociale. Cadre fondateur et dirigeant d’Occident , d’Ordre Nouveau , du Front National, entre autres, il a pourtant été exclu de chacun de ces mouvements à un moment de sa trajectoire.

Son trajet personnel ne manque pourtant ni de logique ni de sens quant à ses contemporains, car la duplicité et la dualité que certains pointent chez lui sont aussi les nôtres. En effet, ces allers-retours entre subversion et contre-subversion, sa volonté de balayer l’Etat tout en travaillant volontiers avec l’essentiel de ses secteurs répressifs sont très révélateurs des rapports de la société française à sa démocratie et des jeux de la Guerre froide.

Joseph Beauregard : Cet homme est un jeu de poupées gigognes. C’est un intellectuel néofasciste et un enseignant plutôt de la pédagogie fustigée aujourd’hui comme soixante-huitarde, un commis voyageur des circuits internationaux de l’anticommunisme qui danse bien le rock’n'roll, un numéro deux du Front National qui offre un disque de Maxime Leforestier à sa nièce.

Au travers de ses méandres, Duprat raconte quelque chose de vertigineux sur son époque. Il cherche à capitaliser sur toutes les formes de transgression. Nous avons interrogé plus de 130 témoins : les termes les plus récurrents chez eux, quelle que soit leur empathie pour lui, sont la « fascination » qu’il exerce, et la « perversité » qu’ils ressentent. Ils ne font pourtant pas montre d’un jugement moraliste, car l’homme échappe aux schémas ordinaires.

Qu’est-ce que le parcours de François Duprat révèle de son époque ?

Joseph Beauregard : Avec François Duprat on comprend la résurrection idéologique et organisationnelle des extrêmes droites. Comment durant les Trente glorieuses, de l’Épuration à l’élection de François Mitterrand, a couvé la résurrection d’une tendance politique qui paraissait avoir été balayée par l’Histoire. Et on voit bien que c’est une coproduction nationale. Duprat se faufile partout. Il prône la révolution et est accueilli discrètement à l’Hôtel Matignon. Il dit pis que pendre de la gauche, mais a un pied dans les milieux du financement occulte de la gauche non communiste.

Nicolas Lebourg : Il est quelqu’un de très adapté aux jeux à triple tiroirs avec double fond très typiques de la Guerre froide, mais en même temps c’est un homme qui rêve d’un héroïsme fantasmé à partir de la Seconde guerre mondiale au milieu de cette société des années 1960- 1970 toujours plus matérialiste.

Il se revendique d’une idéologie, le fascisme, qui correspond à « l’âge des masses », à l’ère industrielle, et de l’Etat-Nation, alors que lui- même est dans « l’âge des marges », l’internationalisation du politique, les hybridations idéologiques. Il s’engage pour l’Algérie française mais devient très vite un admirateur du régime baassiste syrien et de l’essentiel des nationalismes arabes.

Il montre bien à quel point le réel est structuré par ses contradictions internes. C’est d’ailleurs peut-être l’une des raisons pour lesquelles il agaçait tant de monde : avec lui, il ne reste rien d’une catégorisation simpliste, malgré son discours ultra-radical, totalement clivant, le monde qui se dessine quand on le regarde apparaît en zones de gris.

En quoi ce personnage est-il actuel ?

Nicolas Lebourg : Duprat a été à l’avant-garde de propositions politiques d’une importance cruciale aujourd’hui. La fusion de l’antisémitisme, de l’antisionisme, du négationnisme et du conspirationnisme est une offre idéologique à l’échelle mondiale désormais. Sa stratégie consistant à faire exploser les droites après leur avoir fait avaliser des thèmes de discrimination nationale, et ainsi relégitimer l’extrême droite, est celle qui a permis le 21 avril 2002 et explique une bonne part de notre actualité politique.

Joseph Beauregard : C’est lui l’inventeur de cette formule si souvent reprise par Jean-Marie Le Pen « l’électeur préfère toujours l’original à la copie ». Moins que théoricien, comme on le présente toujours, il est avant tout un tacticien très conscient que sa première force c’est la faiblesse morale de ses adversaires, leur enfermement dans un temps électoral court alors que les révolutionnaires tablent sur un temps long.

Il s’est passé trente-trois ans depuis l’attentat à la voiture piégé qui le visait. Les conditions de cette mort n’ont pas été éclaircies. Que faut-il en penser ?

Joseph Beauregard : D’emblée, évacuons une rumeur coriace : contrairement à ce qui a souvent été dit, il y a eu une enquête. La police, le juge d’instruction, ont fait leur devoir. Ils l’ont fait, c’est vrai, sans le soutien des services de renseignement qui auraient pu leur être utiles.

Aujourd’hui, je regrette humblement que Michèle Alliot-Marie, lorsqu’elle était ministre de l’Intérieur, ait apposé son veto à la dérogation que nous avions obtenu d’accès aux archives sur l’assassinat. C’est conforme avec son refus en tant que ministre de la Justice de donner suite à la demande de la fille de Robert Boulin, ministre assassiné à la même période, de faire rouvrir cette autre enquête. Mais je crois que c’est regrettable pour notre démocratie.

Pour notre part, nous avons repris toutes les hypothèses qui avaient été soulevées, publiquement ou non, et les avons étudiées sereinement. L’essentiel d’entre elles sont balayées par la démonstration logique et des aspects factuels.

Nicolas Lebourg : D’abord, malgré tous les fantasmes liés à cet assassinat, totalement hors norme par son mode opératoire dans la vie politique française, nous nous sommes refusés à tout sensationnalisme autour de cela. Pour une raison très simple : l’éthique. La veuve de François Duprat était une militante engagée, sur des idées qui ne sont pas les nôtres, mais elle mérite le respect. Nous ne nous imaginions pas faire montre de légèreté là-dessus, n’en déplaise au voyeurisme de notre époque.

Ensuite, nous ne sommes pas investis d’une charge de police ou de justice, or pour qu’une démocratie fonctionne il faut qu’elle soit structurée… Néanmoins, pour que cette démocratie existe, qu’elle ne soit pas dans une dérive bureaucratique ou qu’elle ne devienne pas le théâtre d’ombres de dominants, il faut exercer une pression sur elle, il faut qu’il y ait une tension permanente.

C’est pourquoi nous poursuivons toujours cette décision du ministre de l’Intérieur devant le tribunal administratif. C’est ce qui explique l’importance de travailler sur la vie et la mort de Duprat. Sans toutefois donc confondre les fonctions d’histoire du temps présent et d’enquête judiciaire.

N’ayant ni les moyens ni la légitimité à refaire cette enquête, il était plus pertinent d’essayer de comprendre ce que cette mort occultée pouvait dire sur notre société et nos institutions. Notre pays était alors très tolérant avec les manques de tempérance et de transparence. Le manque d’émoi face à l’assassinat de Duprat et à l’échec de l’enquête sur son assassinat témoignent que le goût pour l’arbitraire et l’autoritaire dépasse amplement la zone de l’extrême droite radicale.

Votre webdocumentaire va être diffusé à parti du 8 avril, en même temps que devait sortir en librairie votre biographie de François Duprat

Joseph Beauregard : Ce « webdoc » n’est pas une adaptation du livre mais plus une histoire de l’extrême droite dont la figure de François Duprat est le fil rouge. Les deux objets sont complémentaires, l’un situant l’homme dans sa profondeur, l’autre correspondant à une critique politique de son action menée. Chaque élément correspond ainsi à sa propre logique et cela évite les « parasitages » entre ces deux démarches. Nous étions particulièrement soucieux de proposer un élément analysant un homme en mouvements dans son temps, sans jugement, et, d’une autre manière, d’assumer notre libre choix de la critique de son action et ses pensées.

Nicolas Lebourg : Au bout de cette longue enquête, le manuscrit et le webdocumentaire ont été validés à la réception par l’éditeur et les producteurs. Cependant le premier mars 2011, l’éditeur nous a fait savoir qu’il réorganisait son planning de parution. L’ouvrage serait renvoyé à janvier 2012. Lemonde.fr n’a pas souhaité surseoir à la diffusion du webdoc et l’a programmé à compter du 8 avril 18 heures.