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Elle était blonde, elle était belle.

Grace Kelly fut l'héroïnE


idéale de l'Hollywood des années cinquante. Elle épou&

Haute société (1956).


ette vie est un scénario. A se son avant-dernier film, Le Cygne, où tante, hautaine, réservée. Mais explo-

C demander si on ne l'a pas déjà


vu cent fois à l'écran. Fille
d'un pauvre immigrant irlan-
dais devenu richissime, élevée au cou~
vent dans l'excellente ville de Philadel-
elle épousait Alec Guiness, prince
d'opérette. Juste après le film, les
spectateurs voyaient, aux actualités, le
vrai mariage de la vraie princesse. Rare
téléscopage, on en conviendra. Et dans
sant brusquement, tout à la fin, par
amour fou. La froide beauté cache
bien son jeu. Hitchcock ne met pas
longtemps à la repérer. D'autant plus
quedansMogamoo, deJohnFord,elle
phie, l'héroïne, d'une pure et virginale son tout dernier film, Haute société, est la rivale de son exact contraire, la
beauté, suit des coursd'art dramatique elle mimait la vie brillante et sophisti- brune, pétulanteetagressiveAvaGard-
à New York, fait la une des magazines quée de l'aristocratie, à laquelle elle ner, auprès de Clark Gable. La plus
comme manneguin, débute au allait appartenir. passionnée, la plus dangereuse n'est
théâtre, à la téléVIsion, s'envole pour Mais ses premiers rôles, eux- pas celle que l'on croit.
Hollywood, tourne avec les plus mêmes, sont presque des décalques de Hitchcock est décidé : elle sera la
grands et, en trois ans, obtient la sa vie. Mannequin, à New York, elle vedette de son prochain film. Il s'en-
suprême récompense, l'Oscar. Ici, le est célèbre, auprès des photographes, tête, contre l'a$ des producteurs.
scenario s'envoie. L'héroïne, au faîte pour sa très stncte pudeur. Plus tard, à « C'est un poisson froid, me disait-on.
de sa gloire de star new-look, accepte Hollywood, elle mène une vie rangée Je ne me donnaiS pas la peine de
d'épouser le .Prince d'un de ces lTilni- de jeune fille modèle, raccrochant répondre. Je n'ai jamais été abusé par
royaumes qw n'existent qu'au cinéma, froidement au nez,des échotiers qui lui cette beauté glàçante... >>Et Grace Kel-
dit adieu aux studios, et VIt un conte de demandent si elle dort nue ou en ly prend place dans la longue liste des
fées quotidiennement célébré par la pyjama (on se souvient de l'humour de blondes et froides héroïnes hitchco-
presse mondiale. là réponse de Marilyn ... ). C'est made- kiennes, les Joan Fontaine, Ingrid
Et puis, un virage manqué, sur la moiselle bon chic bon genre, comme Bergmàn, Eva Marie Saint, Kim No-
corniche, au-dessus de la mer., le crisse- on dit aujourd'hui. La Marie-Chantal vak, Tippi Hedren. Mieux : elle sera,
ment des pneus, la voiture qui dégrin- type, comme on l'écrivait dans la aux yeux du maître lui-même, la seule
gole dans le précipice, et la mort. Le presse des années cinquante. Digne et authentique incarnation de son idéal
public sort en larmes. fille de la puritaine Philadelphie. d'actrice.
Vie et films se sont toujours faits de Sonpremier grand rôle à l'écran, Hitchcock s'est souvent expliqué sur
curieux clins d'œil, chez Grace Kelly. c'est justement celui d'une quaker son refus des brunes pétulantes et sexy.
Le rôle de princesse de Monaco, ultra-puritaine, et non-violente, aux «Prenez une.belle femme avec les yeux
qu'elle a tenu à la perfection pendant côtés de Gary Cooper, dans le très noirs et des formes opulentes, genre
vingt-cinq ans, elle l'avait joué dans célèbre Train sifflera trois fois. Dis- A va Gardner ou Liz Taylor, dont on

24 TELERAMA N° 1706- 22 SEPTEMBRE 1982


'BITCBCOCJ
un prince. Comme dans les films. Les journaux en ont fait
tout un cinéma, poursuivant la star et oubliant la femme.

comprend tout de sùite qu'ell~ est à son une réserve, qui font merveille. Man- chanteur déchu gui effectue et réussit
a{fazre avec les hommes, faites~la entrer nequin (comme à l'orée de sa carrière) son come-back. Sa rivale pour le titre :
dànsunsalonoùsetrouveunmonsieur. et fianéée de James Stewart dans Fe- Judy Garland, dans un film au sujet
Si elle se précipite sur lui et lui arrache nêtresùrcour, elle al' air, au début, tout assez proche, Une Etoile est née.
son pantalon, on risque d'être choqué, aussi Marie-Chantal, bien laquée, bien Hollywood, lassé des vamps tumul-
mais pas vraiment étonné. Sic'est, par élevée. Mais comme Stewart, occupé à tueuses, consacre un nouveau type
contre, une blonde distinguée du genre espionner la fenêtre d'en face, l'ignore d'actrice, clean, simple, vertueuse.
Grace Kelly, tailleur Chanel et politesse par trop, elle devient passionnée, brû- Bref répit avant la tornade Marilyn.,.
de réfrigérateurscandinave, eiqu'ellefait lante, ferme autoritairement les ri- Grace Kelly retrouve Bing Crosby,
exactement la même chose, non seule- deaUx pour se jeter sur lui. avec Frank Sinatra, dansHautesociété,
ment on sera choqué mais, en plus, on Avec La Main au 'collet, l'alchimie bien pâle remake de Philadelphia Sto-
sera sacrément surpris. Ce qui est nette- hitchcockienne est parfaitement réus- ry, et dont le seul intérêt, comme celui
ment plus excitant. C'est pout ça que sie. Elle est, cette fms, une milliardaire du Cygne, est de mimer, de préparer
toutes mes héroïnes ont été de grandes désœuvrée, aux prises avec le sédui- son entrée dans le grand monde. Car,
blondes élégantes et glacées» .. Et à santissime Cary Grant. Pendant tout entretemps, elle a rencontré Ràinier
François Truffaut, il précisait : « Si le un dîner, elle est glaciale, hautaine. lls sur la Côte d'Azur, pendant le tour-
sexe est trop criant et trop évidènt, il n'y a n'échangent pas un seul mot. Puis, nage, dit-on, de La Main au collet.
pas suspense. Nous cherchons des brusquement, dans les couloirs de l'hô- Ironie : si Hitchcock perd son ac-
l_emrries âu monde, de vraies dames qui tel, elle se jette fougueusement contre trice idéale, c'est, au fond, de sa propre
deviendront des courtisanes dans la lui. Cary Grant ne résiste pas au choc faute ... En 1962, il fera courir fe bruit
chambre à coucher ». Mystère et sus- du contraste. Comme l'écrivait alors qu'elle a accepté de jouer Pas de
pense, froideur et sensualité: la règle André Bazin:« Plaignons-le de tomber printemps pour- Mamie. Mais ce n'é-
d'or du p-and Hitch. · dans les mains de la milliardaire à qui tait, sans doute, -qu'un coup de bluff
La demonstration se fait en trois Miss Kelly prête la grâce blonde d'une publicitaire. Plus tard, quand on lui
films. Dans Le Crime était presque virginale et subtile perversion ». n avait fera répondre au Questionnaire de
parfait, épou~e ~dèle au crue giacé, tout dit. Proust, à la question «votre héroïne
elle tue· celm qm est payé par son C'est, malheureusement, avec un dans la vie réelle», il dira, mélancoli-
propre mari pour l'assassiner. Prise film sans grand intérêt, Une fille de la quement: «Grace Kelly ... »
dans les filets de la machination, elle province, de George Seaton, qu'elle Et lui, dans le film, il ne l'aurait
joue l'ambiguïté de sa situation de obtient l'Oscar en 1954. Elle est la jamais laissée mourir au fond du ravin.
victime-crimmelle avec une distance, femme méritante de Bing Crosby, Alain Rémond

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