Vous êtes sur la page 1sur 3

"Escalator over the hill"

lkfJI Trente ans après l'avoir écrite, Carla Bley monte enfin son œuvre
avant-gardiste, opéra surréaliste des années free. Envoûtant.

u tournant des sixties et des seventies, à elle a écrit une authentique musique funéraire chi-

A New York, dans Greenwich Village, une


nouvelle avant-garde de peintres , de ci-
néastes , de musiciens, de photographes,
d'écrivains et de poètes s'intéresse au free jazz ;
et une jeune musicienne, Carla Bley, s ' intéresse à
noise d ' un effet magnifiquement ironique, A ge-
nuine Tong funeraf , quelque chose comme l'Ode
funèbre maçonnique de cette Mozart en jeans.
Mais la grande idée de Carla et de ses compa-
gnons créateurs est 1' indépendance. Ne pas avoir
eux tous ... Elle voit les films expérimentaux , à obéir aux exigences des grandes maisons de
comme New York Eye and Ear Control du peintre- disques. Elle fonde avec son mari autrichien, le
cinéaste (et trompettiste amateur) canadien Mi- trompettiste Michael Mantler, et une trentaine de
chael Snow, un moyen métrage dont la bande musiciens le Jazz Composers Orchestra. Parmi
sonore retentit des raucités dorées et spirituelles eux, il y a Roswell Rudd, qui éructe le plus beau
du saxophoniste Albert Ayler, l'ange brûlé de ces son de trombone qui soit (avec Archie Shepp, il
années-là. Le « jazz poet » de l'époque s'appelle a déjà dévasté Paris), le trompettiste italien Enrico
Paul Haines ; il écrit pour les disques d ' Ayler et des Rava, le saxophoniste argentin Gato Barbieri ,
autres des textes énigmatiques et drôles. Don Cherry et sa trompette de poche, Charlie
Les femmes commencent à jouer un rôle de Haden et sa contrebasse du XIX' siècle (ils ont
premier plan dans cet underground. Ainsi , Shir- inventé la « new thing », le free , avec Omette
ley Clarke tourne The Connection , l' histoire de Coleman) . Pour permettre aux compositeurs de
jazzmen drogués qui attendent la venue du dea- l'avant-garde de faire jouer leurs œuvres, de les
ler comme Vladimir et Estragon attendaient Go- enregistrer, .et puis de les distribuer par leur propre
dot. Samuel Beckett est le dieu lointain de tous ces circuit et de réinvestir d 'éventuels bénéfices dans
gens . Carla Bley sera leur déesse blonde. des productions nouvelles, ils fondent aussi la
Cette insoumise , fille d ' un organiste d 'égli se Jazz Composers Orchestra Association (JCOA),
à but non lucratif. C 'est la déclaration d ' indé-
pendance de Carla Bley au Nouveau Monde. Elle
voit grand. Mais écrit aussi de petites compositions

ar, a's
difficiles sous leur apparence simple, qu ' adorent
jouer les jazzmen.
Un jour de janvier 1967, elle reçoit une lettre
de Paul Haines , avec un poème. Il a quitté New
York : trop de stress. Tl vit parmi les Indiens, au
Nouveau-Mexique, et s ' apprête à aller enseigner
le français dans une école internationale à New
Delhi. La seule phrase sortie de sa machine qui
lui ait rapporté quelques dollars est Lofty Fake
Anagram (Anagramme pompeux et truqué) , que
lui a emprunté Gary Burton pour titrer 1'un de
ses meilleurs albums. Carla Bley lit le poème de
cet ami lointain, y entend une musique, est saisie
d'une illumination : il faut qu 'elle écrive un opé-
ra, un vrai, sur des textes de Paul Haines. Accord
immédiat. Le titre est trouvé tout de suite : Esca-
suédois émigré en Californie, qui lui a appris à lator 01•er the hiff. Le thème : la rencontre de
jouer toute petite, a quitté sa familie à 15 ans 1'Orient et de 1' Occident. Les musiciens de deux
pour courir les routes avec des musiciens folks . orchestres qui se croisent dans un hôtel en plein
A 17 , elle est arrivée à New York, a découvert le désert, le Cecil Clark 's Old Hotel ...
jazz, puis s'est mise à composer, a vend u des ci- Au cours des deux ans qui suivent, la poste mar-
garettes au Five Spot dans l'East Village quand che fort entre New Delhi et New York. Mai s, en
Thelonious Monk y jouait, a épousé un pianiste 1967, surgit encore un autre événement. Michael
canadien de free jazz qui devint célèbre un peu Snow vient chez Carla avec un album sous le bras
plus vite qu 'elle: Paul Bley. Après leur divorce, et lui dit: << Tu sais , les artistes, ici. n'écoutent plus
elle a gardé ce nom , son nom de musicienne à trop fe jazz, ifs trou vent ça ringa rd, et moi aussi
New York. Elle est belle, elle a une voix à la Lau- quand j'entends cet album des Beatles, Sgt. Pep-
ren Bacall , elle chante, ell e joue du piano et de per's Lonely Hearts Club Band . » Elle écoute
l'orgue, elle écrit une musique pleine de cuivres, l' album , le monde s' ouvre. Il y avait pour elle
de fureurs douces et de délicatesses provocantes. Mozart, Stravinsky, Kurt Weill , John Coltrane,
Pour le vibraphoniste Gary Burton , un ga rçon Nino Rota, désormais. il y a Sgt. Pepper's en plus.
sérieux qui enregistre pour un grand label de jazz, « Aucun disque, dit-elle, n' a eu plus d' influence
68 Télérama N' 2528 - 24 juin 1998
à cette époque. Même Frank Zappa et ses roc- œuvre. Elle avait été enregistrée, de 1968 à 197 1, Carla Bley, ex-déesse
kers des Mothers of In vention, qui ne juraient que pa r br ibes et mo rcea ux, avec des ac ro baties de l'underground
par Edgar Varèse et John Cage, ont craqué. » de mi xage alors rares , permettant de faire c han- new-yorkais, a reçu un
Escalator over the hill va donc devenir, quatre te r e nsembl e e n du o sans qu ' il s se tro uve nt accueil enthousiaste
ans plu s tard , le Sgt. Pepper's du jazz d ' avant- e nsembl e en studi o Linda Ronstadt, la star de pour la création
garde. Et c ' est ains i qu ' il sera reçu. ac heté en la musique pop. et Jack Bruce, le chanteur rock d'Escalator. Elle le
d isque par environ vingt-c inq m ille personnes, d u groupe Cream, dans les rô les principaux de dirigera une vingtaine
soit le rapport normal (?) du jazz au rock : de un Ginge r et Jack. de fois cet été.
contre cent. L'album au coffret doré trô ne dans L'a nnée de rni è re , la tr ie nn a le de C o log ne
les discothèques des« happy few », trois vinyles demande à Carla Bley de créer enfi n son opéra sur
d ' une durée totale de deux heures plus l' intïn i. scène, comme un oratorio avec orchestre et im-
car le dernier sill on, comme ce lui de Sg t. Pep- prov isations. Don Cherry est mort , Jack Bruce,
per·s, ga rda it capt if diamant ou saphir pour pro- John McLaughlin, Charlie Haden, Linda Ronstadt,
duire un accord final éte rnel. G ato Barbier i, Paul Moti an, sont devenu s des
L'éternité a duré plus d ' un quart de siècle . jus- stars hors de pri x. << De la première distribution ,
qu 'à la première représentation publique de cette il ne reste que moi et ma jïlle, Karen Man- .,....._
Télérama N• 2528 - 24 juin 1998 69
dernisme » , si celui-ci consiste à dire en même
temps une chose et son contraire. Ce que font
tous les jours nos politiques, mai s qui , en phi-
losophie et en mus ique, devient la vérité étour-
di ssante de notre monde.
Le collage musical qu ' opère Carl a Bley dans
une veine qu 'ell e ne cherchera plus jamais à
retrouver, on peut l'appeler dadaïste, surréali ste,
situationniste : il brave les loi s du spectacle et
du commerce et rav it le cœur et l'esprit. Sur cet
escalier roulant défilent des valses, de la coun-
try, des di ssonances contemporaines , des batte-
ments d ' org ue à vapeur comm e le s hélice s
d ' hélicoptères dans Apocalypse now, du blues
indien (1' inoubliable Rawalpindi Blues, joué par
Don Cherry), une ouverture grandiose avec re-
mou s free qu ' on peut garder pour la faim, du
rock style Soft Machine, des échos de la musique
de Bernard Herrmann pour Psychose, de Hitch-
cock ... et du jazz encore et encore.
Les années 70 ne sont pas mortes. Un public
tout neuf ne demande qu 'à les rev ivre. Ce qui
est certain, c'est que l'Europe a mieux aimé cette
..,...... tfer. Elle avait 4 ans , elfe chantait dans aventure new-yorkaise que 1' Amérique, qui est
une partie chorale. A présent, elfe chan te mon pourtant évoquée avec autant d amour que d ' iro-
rôle, j oue du piano et de l' orgue, et moi j e n'ai ni e. ,, Je n' aime pas parler des musiciens en
plus qu'à diriger. J'ai donn é fe tout à réorches- termes de nationalité, dit Carla Bley, et je n' ai
trer à Jeff Friedmann , avec qui je travaiffe de aucune idée de ce que pourrait être fe jazz euro-
temps en temps pour mon orchestre actu el. Je péen. Tous les musiciens européens que je connais,
n' ai qu ' â diriger. Les musiciens et les chanteurs ceux que j'engage, phrasent comme les Améri-
appartiennent tous à fa génération suivante. Phil cains, quand ifs sont bons. A vrai dire , je n' ai
Minton est pour moi le chanteur britannique fe pas le temps d' écouter la musique des autres.
plu s excitant depuis Jack Bruce, if est magn i- J'écris et je joue fa mienne. Ecouter les disques
fiqu e dan s son rôle. Et j'ai inventé un e place qu'on m' envoie me perturbe. Comme if faut vivre,
pour Paul Hain es , qui monte pour fa première j'exécute les commandes que me font quelques

"Je passe le plus clair de mon temps à écrire mes

1 compositions, et le plus sombre à chercher de l'argent


pour pouvoir les faire jouer par mon orchestre."
fois sur scène : if dit fe texte du Narrateur. A fa
jïn , if salue, mieux que Marion Brando . » L' ac-
rares institutions américaines. Mais je passe fe
plus clair de mon temps â écrire mes composi-
cueil a été si enthousiaste que 1'opéra tournera sur tions, â les orchestrer, et fe plus sombre à cher-
une vingtaine de scènes européennes cet été. cher de l'argent pour pouvoir les faire jouer par
Comme tous les opéras , Escalator raconte, mon orchestre. Les gens ont horreur des artistes
selon le librettiste Paul Haines, « le texte même qui parlent d' argent. Ifs pensent que l'art devrait
de nos rêves et de nos fantasmes de vie, d' amour couler de la tête des musiciens, comme une fon-
et de mort .. . ». Les fans d' Escalator et les musi- tain e. C' est qu ' ifs n'ont vraiment aucune idée
ciens se répètent des paroles comme : " Don' t de l'art. » La Grande Carla, sous sa crinière blon-
do il if you haven' t do ne it. You' If do it anyway. de que les souci s ont teintée de gris, a gardé sa
Carla Bley chante, ft ' s aff up to you. And you might as we ff fa ce it. tête de contestataire. Son orchestre, elle le dirige
joue du piano, de It's not up to you anyway. » («Ne le faites pas si toujours avec une grâce de dompteuse et de longs
l'orgue, dirige et écrit vous ne l'a vez jamais fait . Vous fe fere z de toute doigts de magicienne . La musique avant toute
une musique pleine fa çon. Ça ne dépend que de vous. Et autant voir chose • Michel Contat
de cuivres, de fureurs les choses en face . Ça ne dépend de toute façon Concerts : Escalator over the hill a u Festival Or-
douces et de suaves pas de vous. ») Elles sont les plus poétiques des léans' Jazz (Campo Santo), le 3 juillet ; à Paris,
provocations. mots de passe de ce qu ' on appelle le« postmo- La Villette Jazz Festival (Cité de la musique, Salle
des co ncerts) , le 5 ; au festival Jazz à Vienne
(Théâtre a ntique), le 6 .
Disques : Esca lator over the hill. A chron otrans-
duction by Carla Bley & Paul Haines (2 CD, JCOA/
ECM/Polygram) ; Tropic Appetites, textes de Paul
Haines (1 CD, WATT/ECM/Polygram); Fancy
Chamber Music, pour cordes, piano, basse et
percuss ions (1 CD, WATT/ECM/Polygram).
70 Télé rama N• 2528 - 24 j uin 1998

Vous aimerez peut-être aussi