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REVUE BELGE DE DROIT INTERNATIONAL

2016/1 – Éditions BRUYLANT, Bruxelles

PEUT-ON PARLER AUJOURD’HUI


DE L’ÉMERGENCE D’UN DROIT
INTERNATIONAL DES JEUNES ?

par

Jacques Joël ANDELA*

Résumé

On observe, depuis près d’un demi-­siècle, une importante production de normes


et de politiques internationales relatives à la question des jeunes. À l’analyse,
force est d’admettre qu’on est en train d’assister à l’émergence d’un droit inter-
national des jeunes dont le système des Nations Unies en est l’un des principaux
pôles de formation. Le présent article vise à mettre en lumière les fondements et
l’état actuel de cette branche émergente du droit international.

Abstract

For almost half a century, we have been witnessing considerable development


in the production of international norms and policies relating to youth. Thorough
analysis permits us to ascertain that international law on youth is constantly
emerging, with the United Nations System being one of its main sources of devel-
opment. This article thus aims to highlight the basis and current state of this
emerging branch of international law.

Introduction

« Les jeunes peuvent et doivent faire partie de la solution aux problèmes du


monde. »

Plan d’action en faveur de la jeunesse de Braga, troisième session du Forum


mondial de la jeunesse du système des Nations Unies, Braga, 2-7 août 1998
« La question des jeunes » (1) est l’une des préoccupations croissantes sur l’agenda
international post-­Seconde Guerre mondiale. On observe, depuis plusieurs décen-
nies, de nombreuses activités et manifestations à l’échelle mondiale ou régionale
qui leur sont spécialement consacrées, qu’il s’agisse des divers congrès mondiaux
sur la jeunesse, des conférences mondiales des ministres de la Jeunesse, des jeux

*  Diplomate/ministère des Relations extérieures du Cameroun.


 (1)  Voy. résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies, 8 décembre 1988, documents offi-
ciels de l’Assemblée générale, 43e session, Doc. NU A/RES/43/94.
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olympiques de la jeunesse, des journées mondiales de la jeunesse (J.M.J.), à ne pas


confondre avec la Journée internationale de la jeunesse (2), de la journée mondiale
des compétences des jeunes, ou encore de la célébration, d’abord en 1985, puis en
2010, de l’Année internationale de la jeunesse. Dans le même sillage, s’est tenu
à Malabo, du 23 juin au 1er juillet 2011, le 17e Sommet de l’Union africaine sur
le thème « accélérer l’autonomisation des jeunes pour le développement durable »
et, quelques mois plus tard, en septembre 2011, l’Assemblée générale des Nations
Unies abritait une réunion de haut niveau des chefs d’État et de gouvernement
sur la jeunesse. Enfin, le 22 janvier 2013, le Secrétaire général des Nations Unies
informait l’Assemblée générale de la nomination d’un Envoyé personnel pour
la jeunesse. Le moins que l’on puisse dire, au regard de l’ensemble de ces faits,
à l’évidence non exhaustifs, est que la jeunesse constitue de nos jours un sujet
d’intérêt pour la communauté internationale.

Certes la définition même du « jeune » est encore problématique. Pour cer-


tains observateurs en effet, c­ elui-ci reste jusqu’à ce jour un « objet social mal
identifié » (3). C’est pourquoi, en dépit de la définition retenue dans le système
des Nations Unies, où il est considéré comme toute personne dont l’âge se
situe entre 15 et 24 ans (4), « le sens de ce terme varie d’une société à l’autre et
n’a cessé d’évoluer selon les contextes politiques, économiques et sociocultu-
rels » (5). Mais, ­au-delà de cette controverse, d’où vient le fait que la question
des jeunes devienne si récurrente sur l’agenda international, alors même que
l’humanité est encore fortement marquée par les disparités économiques et
sociales, les conflits armés, la lutte contre le terrorisme international, la dégra-
dation de l’environnement, les risques de prolifération nucléaire et, dans cer-
taines parties du monde, par des violations massives des droits humains, pré-
occupations qui, jusque-là, monopolisent le champ du débat international ?
Il faut dire qu’­au-delà de leur importance démographique (6), deux raisons
au moins peuvent justifier cette mobilisation globale en faveur des jeunes.
D’une part, les jeunes représentent une catégorie sociale qui a des besoins
spécifiques, indépendamment de leur pays d’origine ou de leur statut person-
nel (jeunes hommes ou femmes, jeunes des villes ou des campagnes, etc.) et,
pour cette raison, méritent une attention spéciale, comme il en a été d’autres
catégories sociales comme les enfants, les femmes, les étrangers, les migrants,
les réfugiés, les civils et les prisonniers en situation de conflit armé, les mino-
rités, ainsi que les personnes vivant avec un handicap. D’autre part, parce

 (2)  Les J.M.J. sont une initiative de l’Église catholique romaine et se célèbrent tous les 2 ou 3 ans
selon une date arrêtée par le Vatican, alors que la Journée internationale de la jeunesse est célébrée
le 12 août de chaque année, à l’initiative de l’Organisation des Nations Unies, par l’ensemble des
États de la planète.
 (3) L. Bantigny, « Les jeunes, objet social mal identifié », Le Monde diplomatique, no 727, octobre
2014, pp. ii – iii.
 (4)  Résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies, 7 novembre 1995, documents officiels
de l’Assemblée générale, 50e session, Doc. NU A/RES/50/728 (1995), § 9.
 (5)  Ibid., § 10.
 (6)  En 2011, les jeunes entre 15 et 24 ans étaient au nombre de 1,2 milliard d’individus, soit 18 %
de la population mondiale. Voy.  résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies, 12 juillet
2011, documents officiels de l’Assemblée générale, 66e session, Doc. A/RES/66/129, § 4.
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que les jeunes sont le « fer de lance du développement » (7) et qu’ils sont appe-
lés à diriger les destins de l’humanité, ils devraient pouvoir bénéficier d’une
attention particulière afin d’être en capacité de jouer pleinement, aujourd’hui
et demain, le rôle attendu d’eux. Leur dynamisme, leur créativité, ainsi que
leur enthousiasme constituent un atout que les gouvernements cherchent à
capitaliser dans l’optique de faire face aux multiples défis auxquels ils sont
confrontés ; la communauté internationale ne pouvait donc plus se permettre
de rester indifférente à l’égard de ces personnes dont les conditions d’existence
ont un impact indéniable sur la stabilité, l’équilibre et le progrès des sociétés.
C’est dans cette perspective que, entre 1960 et 2015, l’Assemblée géné-
rale des Nations Unies a adopté près de soixante-dix résolutions relatives à
la situation des jeunes dans le monde (8). À l’échelle régionale, l’Organisa-
tion ibéro-­américaine de la jeunesse (O.I.J.) a adopté, le 11 octobre 2005, la
Convention ibéro-­américaine des droits des jeunes (9). Le 2 juillet 2006, les
États membres de l’Union africaine (UA) ont adopté une Charte africaine de
la jeunesse (10), tandis qu’au sein du Conseil de l’Europe, on dénombre une
quinzaine de résolutions et de recommandations se rapportant notamment à
l’accès des jeunes des quartiers défavorisés aux droits sociaux, à l’information
ou à la participation à la vie publique (11). C’est donc sur le constat d’une
production de plus en plus importante de normes internationales portant sur
la question des jeunes, en marge des politiques et autres documents straté-
giques, que le juriste, constamment animé du souci d’ordonnancement, de
systématisation et de catégorisation, se pose la question de savoir si l’on peut
désormais parler de l’émergence d’un droit international des jeunes. Poser
une telle question ne relève pas, du point de vue de la science du droit, de
la nouveauté ni encore moins de la fantaisie ou de l’effet de mode. Comme
le reconnaissait en effet la Commission du droit international des Nations
Unies, « les nouveaux types de droit spécialisé n’apparaissent pas fortuite-
ment mais cherchent à répondre à de nouveaux besoins techniques et fonc-
tionnels » (12). Dans ce sens, la marche vers un droit international des jeunes
répondrait à l’exigence d’une meilleure protection internationale d’une caté-
gorie sociale particulière, les jeunes, que le droit international général, de

 (7)  N. Izenzama Mafouta, Le paradigme écologique du développement durable en Afrique subsaha-


rienne à l’ère de la mondialisation. Une lecture éthico-­anthropologique de l’écodéveloppement, Bern,
Éditions scientifiques internationales, 2008, p. 18.
 (8)  Cf. www.un.org/fr/documents/garesolution.shtml, consulté le 20 février 2016.
 (9) Disponible sur http://oij.org/file_upload/news/doc/20160511193844_94.pdf, consulté le
2 juillet 2016.
 (10) Disponible sur http://au.int/en/sites/default/files/treaties/7789-file-african_youth_charter.
pdf, consulté le 16 mai 2016.
 (11)  Toutes ces recommandations et résolutions sont disponibles sur http://www.coe.int/t/dg4/
youth/IG_Coop/CDEJ_documents_fr.asp, consulté le 19 mai 2016.
 (12)  Assemblée générale, Commission du droit international, Fragmentation du droit international :
difficultés découlant de la diversification et de l’expansion du droit international, Doc. A/CN.4/L.682,
13 avril 2006, p. 15.
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même que les droits nationaux, jusque-là, n’ont pas pu assurer de manière
appropriée. La question, in fine, est celle de savoir si, à ce jour, il est possible
d’autonomiser un ensemble de normes juridiques, à vocation universelle,
dont l’objet spécifique est de répondre aux problèmes des jeunes du monde
entier, indépendamment de leur appartenance nationale ou de leur statut
particulier. C’est la problématique de formation d’une nouvelle branche du
droit international : le droit international des jeunes.
Pour Michel Belanger, trois conditions doivent être réunies pour considérer
que l’on est en présence d’une nouvelle branche du droit international : la
prise de conscience internationale de la nécessité de normes juridiques dans
un domaine particulier, le pouvoir des organisations internationales dans la
production et le contrôle desdites normes, ainsi que l’existence de sources
juridiques systématisées (13). Or, l’émergence fait partie des concepts à
double sens qui, comme l’intégration, traduisent en même temps un pro-
cessus et un état déterminé. C’est pourquoi, dans la présente étude, nous
soutenons l’hypothèse de l’émergence progressive d’un droit international
des jeunes, c’est-à-dire d’un droit dont le processus de formation est certes
encore en cours, mais qui a connu des évolutions dignes d’intérêt pour le
juriste, tel que nous le montrerons à travers un examen de ses fondements
et de son état actuel.

I.  — Les fondements du droit international


des  jeunes

Les fondements du droit international renvoient aux processus qui sous-­


tendent le passage d’un certain nombre de préoccupations politiques, idéolo-
giques, sociologiques, philosophiques, éthiques ou autres en règles de droit.
Dans la distinction traditionnelle entre sources matérielles et sources formelles
du droit international, ils se réfèrent à la première catégorie de sources et, dans
cette optique, font partie intégrante du processus d’émergence de ce droit.
Pour ce qui est du droit international des jeunes, sa formation est intime-
ment liée à la mise à l’agenda de la question des jeunes, c’est-à-dire la prise
de conscience par l’ensemble de la communauté internationale de la situa-
tion encore préoccupante de ces derniers. Dans cette perspective, deux faits
majeurs structurent l’émergence des normes internationales concernant les
jeunes : il s’agit, d’une part, du souci de répondre aux problèmes auxquels
ils sont confrontés et, d’autre part, de la nécessité de pallier les carences du
droit positif en la matière.

 (13)  M. Belanger, « Une nouvelle branche du droit international : le droit international de la


santé », Études internationales, vol. 13, no 4, 1982, pp. 611‑612.
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A.  —  Le souci de répondre aux problèmes des jeunes

La jeunesse est une période de vulnérabilité dans l’existence humaine où


les dynamiques politiques, économiques, sociologiques, culturelles propres à
chaque société ne militent pas toujours en faveur des couches les plus fragiles.
C’est pour apporter des réponses à cet état des choses que le sujet a été inscrit
à l’agenda international. Si, à l’évidence, il existe des raisons légitimes de
penser que les problèmes des jeunes ne sauraient être les mêmes d’une société
à une autre, un examen attentif des politiques et stratégies élaborées dans le
but de résoudre les problèmes auxquels ils font face, tant au niveau univer-
sel (14), régional (15) que national (16), permet de noter que c­ eux-ci
affrontent également un ensemble de difficultés qui leur sont communes que
l’on peut résumer dans le besoin de protection et le besoin d’autonomisation.

1.  Le besoin de protection des jeunes


Le besoin de protection est une problématique fondamentale de la question
des jeunes. C ­ elui-ci s’exprime dans des domaines aussi diversifiés que l’accès
à une éducation, une formation ou une santé de qualité, l’accès à un emploi
décent, à l’alimentation, aux loisirs, aux technologies de l’information et
de la communication, à la mobilité dans un monde globalisé, en particulier
pour ce qui est des groupes particulièrement vulnérables comme les jeunes
filles, les jeunes handicapés, les jeunes en situation de conflit armé, d’insta-
bilité, de violence politique ou en proie à la consommation de drogues et à
la délinquance juvénile.
a.  De toutes ces préoccupations, l’accès à l’emploi est sans doute celui où le
besoin de protection des jeunes se pose avec le plus d’acuité. En ce domaine, en
effet, les jeunes rencontrent de nombreux écueils sur le chemin qui mène à un
emploi décent. La conséquence la plus visible est le taux de chômage dont ils
sont victimes dans la majorité des pays, un taux de chômage qui, en 2014, était

 (14)  Cf. Programme d’action mondial pour la jeunesse à l’horizon 2000 et ­au-delà (P.A.M.J.) : réso-
lution de l’Assemblée générale des Nations Unies, 7 novembre 1995, documents officiels de l’Assemblée
générale, 50e session, Doc. NU A/RES/50/728 (1995) ; Additif au P.A.M.J. : résolution de l’Assemblée
générale des Nations Unies, 18 décembre 2007, documents officiels de l’Assemblée générale, 62e session,
Doc. NU A/RES/62/126 ; Stratégie opérationnelle de l’UNESCO pour la jeunesse 2014-2021, dispo-
nible sur http://unesdoc.unesco.org/images/0022/002271/227150f.pdf, consulté le 20 juin 2016.
 (15)  Cf. « Une stratégie de l’Union européenne pour investir en faveur de la jeunesse et la mobi-
liser : Une méthode ouverte de coordination renouvelée pour aborder les enjeux et les perspec-
tives de la jeunesse », disponible sur http://eur-lex.europa.eu/legal-­content/FR/TXT/PDF/?uri=
CELEX:52009DC0200&from=EN, consulté le 20 juin 2016 ; « Plan d’action de la Décennie africaine
de la jeunesse 2009-2018 : Accélérer l’autonomisation des jeunes en vue du développement durable »,
disponible sur www.africa-youth.org/base/wp-­content/uploads/resources/decade-fr.pdf, consulté le
20 juin 2016.
 (16) Une revue des politiques nationales de la jeunesse de 196 pays est disponible sur www.
youthpolicy.org/nationalyouthpolicies, consulté le 21 mai 2016.
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encore trois fois supérieur à celui des personnes adultes (17). Pour les jeunes,
la difficulté d’accéder à un emploi décent est la conséquence d’une multitude
de facteurs dont notamment l’absence de formation ou l’inadéquation entre la
formation et l’emploi, une faible expérience professionnelle, le ralentissement
de l’économie mondiale (18), les préjugés d’incompétence ou encore l’insuffi-
sance de facilités en matière de mobilité internationale. Aujourd’hui encore,
en raison des carences de certains systèmes éducatifs, de nombreux jeunes
entrent dans la vie professionnelle sans posséder les compétences nécessaires
qui leur permettraient d’avoir des chances égales de trouver un emploi qui
leur procure un salaire correct et de devenir ainsi une force productive de
l’économie. Cet état des choses est davantage accentué chez certaines catégo-
ries de jeunes comme les filles et les jeunes femmes, les jeunes vivant avec un
handicap ou appartenant à des minorités, lesquels ne bénéficient pas toujours
d’une attention spéciale sur le marché de l’emploi. Toutes choses qui affectent
d’autres aspects de leur existence comme l’accès à une alimentation suffisante
et de qualité, à une santé de qualité, au logement, aux technologies de l’infor-
mation et de la communication ainsi que lorsqu’ils s’engagent à fonder une
famille. Ils développent alors un sentiment de frustration, de dévalorisation de
soi-même et d’échec qui, à terme, ne favorise pas leur insertion dans la société
ou leur contribution au progrès du milieu dans lequel ils vivent.
b.  Sur le terrain des conflits armés, les jeunes font partie de la couche de la
population qui paie le tribut le plus lourd au sein de la société en cas de trouble
de plus ou moins grande ampleur. En effet, « tout comme les enfants, ils sont
massacrés ou mutilés, rendus orphelins, enlevés, pris en otage, déplacés de
force, privés d’éducation et de soins de santé, et se retrouvent en état de choc
émotionnel ou gravement traumatisés » (19). Ils sont souvent enrôlés comme
soldats, parfois de force, souvent de leur propre gré, et les traumatismes qu’ils
subissent durant les combats se poursuivent ­au-delà des conflits concernés et
affecteront le reste de leur existence si des mesures ne sont pas prises pour
assurer leur démobilisation et leur réinsertion sociale. Par ailleurs, des études
ont montré que les jeunes, en particulier sur le continent africain, sont les prin-
cipales victimes de la criminalité et de la violence urbaine (20). C’est pourquoi
les conflits armés ainsi que toutes les situations génératrices d’instabilité ou
de troubles sociaux constituent l’un des domaines d’activité où la protection

 (17)  OIT, Rapport mondial sur le travail des enfants : ouvrir aux jeunes la voie du travail décent,
2015, p. 1, disponible sur www.ilo.org/ipec/Informationresources/WCMS_372640/lang--fr/index.
htm, consulté le 1er mars 2016.
 (18)  Le Rapport 2015 de la Commission de l’Union européenne sur la jeunesse relève par exemple
qu’en matière d’emploi, les jeunes entre 15 et 29 ans continuent d’être la couche de la population
la plus affectée par la crise économique de 2008. Cf. EU Youth Report 2015, p. 184, disponible sur
http://ec.europa.eu/youth/library/reports/youth-­report-2015_en.pdf, consulté le 2 juillet 2016.
 (19)  Résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies, 18 décembre 2007, documents offi-
ciels de l’AGNU, 62e session, Doc. NU A/RES/62/126, annexe, § 44.
 (20)  Cf. Rapport sur l’état de la jeunesse africaine 2011, p. 43, disponible sur www.africa-youth.
org/base/wp-­content/uploads/resources/state-report2011_fr.pdf, consulté le 3 juillet 2016.
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des jeunes est d’une urgente nécessité, dans la mesure où le premier de leur
droit en tant qu’être humain, à savoir le droit à la vie, est directement et
continuellement menacé. Mais cette protection ne serait que mieux garantie
si leur besoin d’autonomisation est lui aussi davantage pris en considération.

2.  Le besoin d’autonomisation des jeunes


Le besoin d’autonomisation des jeunes se développe en réaction aux pra-
tiques discriminatoires dont ils sont encore victimes dans certaines sociétés.
Ces pratiques se manifestent, même si c’est à des degrés différents, tant dans
la sphère socio-­économique que politique. En effet, en raison des usages, et
parfois même des réglementations nationales, il n’est pas permis aux jeunes
d’un certain âge d’exercer des activités économiques ou d’accéder à certaines
responsabilités publiques (administratives ou politiques). Dans bien des socié-
tés africaines par exemple, il est encore interdit aux jeunes de prendre la parole
devant leurs aînés, à moins qu’on la leur concède ; ils doivent surtout écouter et
apprendre auprès de ces derniers dont le devoir est alors de partager leur expé-
rience et leur sagesse avec eux. Leur jeune âge et la présomption de manque
d’expérience qui en découle les exclut des sphères de décision, y compris sur des
questions qui les concernent au premier chef. Même dans les zones urbaines,
où les mentalités semblent différentes, ils sont encore « désavantagés par leur
faible niveau d’instruction et leur manque de compétences, par le chômage et
la pauvreté ou encore parce qu’ils n’ont pas accès à l’information et à la com-
munication de base, ni aux biens et services offerts par la mondialisation » (21).
Or les jeunes ne demandent qu’à être responsabilisés et à s’émanciper d’une
tutelle parfois trop pesante, afin de pouvoir participer non seulement à la
définition des conditions de leur propre épanouissement, mais également
de contribuer à la marche des sociétés dans lesquelles ils vivent. Il convient
d’ailleurs de reconnaître, dans les faits, que les jeunes jouent depuis long-
temps, avec plus ou moins de facilité selon les sociétés, un rôle de premier plan
dans certains secteurs de la vie nationale et internationale. Sur le continent
africain, ils ont été en première ligne dans les processus de décolonisation et
de lutte contre l’apartheid (22) et, dans certains pays, ils ont été les hérauts
et les sentinelles, parfois au péril de leur vie, de la revendication et/ou la
préservation des acquis démocratiques. Sur le continent européen, grâce
à l’institution d’un système de partage du pouvoir, la « cogestion », lequel
s’affine au fil des années, ils participent au processus de construction de
l’Europe depuis plus de quarante ans (23). Dans le reste du monde, ils sont
de plus en plus engagés au sein de la société civile et dans le secteur privé

 (21)  Résolution A/RES/62/126, précitée, annexe, § 3.


 (22)  Cf. Rapport sur l’état de la jeunesse africaine 2011, op. cit., p. 46.
 (23)  Conseil de l’Europe, « Les jeunes construisent l’Europe », disponible sur www.coe.int/t/dg4/
youth/Source/Resources/PR_material/2014_Young_people_building_Europe_fr.pdf, consulté le
20 novembre 2015.
362 jacques joël andela

où ils font preuve d’un grand esprit d’entreprenariat et de créativité (24).


Force est donc de constater que les jeunes n’ont pas attendu le droit ou un
quelconque mandat pour investir l’espace public : ils constituent aujourd’hui
des éléments catalyseurs des changements sociaux que nous observons. Et
c’est à dessein que le Secrétaire général des Nations Unies déclarait que « la
devise selon laquelle “les jeunes sont l’avenir” ne tient pas compte du fait
qu’ils participent déjà très activement à la vie de leur société » (25).
Dans cette perspective, le besoin d’autonomisation qu’expriment les jeunes
s’inscrit résolument en rupture avec une certaine conception qui voudrait les
considérer comme des êtres immatures et dépourvus de capacités propres
en matière d’initiative ou de prise de décision. Ouvrir le débat sur l’autono-
misation des jeunes vise donc en réalité à mettre un terme à la conception
aujourd’hui dépassée, qui consiste à appréhender les jeunes exclusivement
comme des acteurs du futur, mais plutôt à les voir comme des acteurs du pré-
sent, dans la mesure où ils contribuent déjà à la marche des sociétés dans
lesquelles ils vivent. Or, si le droit, en vertu de sa fonction de régulation des rap-
ports sociaux, pourrait y contribuer de manière décisive, sa tâche a jusque-là
été rendue difficile du fait de ses carences sur la question spécifique des jeunes.

B.  —  La nécessité de pallier les carences du droit positif

1.  Les insuffisances du droit international


La situation des jeunes a d’abord été adressée en droit international sous le
prisme du droit international des droits de l’homme et du droit international
des enfants. Or, l’une comme l’autre de ces disciplines ne sont pas suffisamment
outillées pour apporter des réponses appropriées aux problèmes des jeunes.
a.  Le droit international des droits de l’homme pèche par excès, les droits
protégés ne prenant pas en compte les besoins particuliers des jeunes. En effet,
en dépit des multiples conventions qu’il a générées, le droit international des
droits de l’homme est jusque-là apparu pour les jeunes comme un droit décon-
necté de leurs préoccupations singulières. Il se contenterait alors de proclamer
des droits génériques qui, en réalité, ne correspondraient pas aux besoins spéci-
fiques des êtres humains en fonction des catégories sociales précises auxquelles
ils appartiennent. Il serait, en somme, un droit pour les hommes mais qui,
paradoxalement, ignorerait l’homme dans son unité et son individualité. La
preuve : lorsque le Pacte international relatif aux droits civils et politiques

 (24)  U.N.F.P.A., Le pouvoir de 1,8 milliard d’adolescents et de jeunes et la transformation de


l’avenir. État de la population mondiale 2014, p. 96, disponible sur www.unfpa.org/sites/default/files/
pub-pdf/SWOP%202014%20FRENCH_Report_WEB.pdf, consulté le 1er mars 2016.
 (25)  Rapport du Secrétaire général des Nations Unies, Rapport mondial sur la jeunesse 2005,
Doc. A/60/61–E/2005/7, § 50, disponible sur wwwv1.agora21.org/jeune/jeunesse2005.pdf, consulté
le 14 février 2016.
émergence d’un droit international des jeunes 363

énonce, à son article 25, le droit et la possibilité de tout citoyen de prendre


part à la direction des affaires publiques, de voter et d’être élu et d’accéder aux
fonctions publiques de son pays, il ne prend pas en compte un certain nombre
de pesanteurs (politiques, économiques, juridiques, culturelles, etc.) qui ne
permettent pas aux jeunes de l’exercer effectivement. C’est pourquoi, si l’on a
coutume de dire des droits civils et politiques que leur effectivité est tributaire
d’une attitude d’abstention des pouvoirs publics (26), une telle conception ne
vaut pas à l’égard des jeunes, dans la mesure où elle ignore le besoin d’attention
spéciale qu’ils expriment. Elle ferait croire qu’ils ont les mêmes possibilités
de participation dans la gestion des affaires publiques que les adultes, ce qui,
dans les faits, n’est pas tout à fait exact. Le droit international des droits de
l’homme ne serait en définitive qu’un discours sur « l’homme imaginaire » (27)
dont parlait Edgar Morin si des dispositifs appropriés ne sont pas mis en place
aux fins de garantir non seulement la jouissance des droits proclamés, mais
surtout leur exercice effectif par toutes les catégories sociales concernées (28).
C’est conscient de cette insuffisance qu’il s’ouvre progressivement à certaines
catégories sociales spécifiques comme les enfants.
b.  Le droit international des enfants en revanche pèche plutôt par défaut,
les droits qu’il consacre et protège, en plus de ne s’adresser qu’à une portion
limitée de jeunes, ne traitant pas tous les problèmes qui leur sont propres.
D’abord, les problèmes des enfants ne sont pas, en tous points, ceux des
jeunes. Il convient à cet effet de préciser d’entrée que l’enfant se distingue
du jeune, tant du point de vue juridique que physiologique. Tous les enfants
ne sont pas des jeunes et tous les jeunes ne sont pas des enfants. Alors que la
Convention internationale relative aux droits de l’enfant considère ce dernier
comme tout être humain âgé de moins de 18 ans (article premier), le jeune
est considéré dans le système des Nations Unies comme une personne dont
l’âge se situe entre 15 et 24 ans. Ce qui veut dire que seuls les jeunes âgés de
moins de 18 ans (c’est-à-dire ceux qui se situent entre 15 et 18 ans) bénéficient
des dispositifs mis en place au profit des enfants, ceux de 18 ans et plus, en
revanche, en étant exclus. Il s’agit là d’une faiblesse du droit international
que le Secrétaire général des Nations Unies avait au demeurant relevée dans
un rapport consacré à la situation des jeunes dans le monde (29).
En outre, bien que le droit international des enfants se présente lui aussi
comme un droit de protection et d’autonomisation (30), cette seconde préoc-

 (26)  K. Vasak, « Le droit international des droits de l’homme », R.C.A.D.I., t. 14, 1974, p. 344.
 (27) E. Morin, Le cinéma ou l’homme imaginaire, Paris, Minuit, 1958.
 (28)  Ce serait par exemple l’institution de quotas en faveur des jeunes lors d’élections au sein des
assemblées représentatives.
 (29)  Il déclarait en effet dans ce rapport qu’« un cadre juridique global de protection des jeunes
a été élaboré au cours de la décennie écoulée. Il est toutefois limité aux jeunes âgés de moins de
18 ans ». Voy. Rapport mondial sur la jeunesse 2005, op. cit., annexe, § 27.
 (30)  P. Buirette, « Réflexions sur la convention internationale des droits de l’enfant », R.B.D.I.,
vol. 1, 1990, p. 56.
364 jacques joël andela

cupation est traitée avec plus de retenue en ce qui concerne l’enfant. Certes,
­celui-ci jouit des libertés d’opinion, d’expression, de participation, mais ces
libertés s’expriment davantage sur les questions relatives à son épanouisse-
ment personnel, et beaucoup moins en ce qui concerne la marche de la société
dans laquelle il vit, comme c’est le cas pour ce qui est du jeune. C’est aussi
parce que l’enfant se conçoit comme un être vulnérable exprimant davantage
un besoin de protection, alors que le jeune, a ­ u-delà de la nécessaire protec-
tion, est considéré comme ayant atteint un niveau de maturité qui lui permet
de jouer un rôle dans la société. C’est un besoin légitime du jeune, lié au déve-
loppement de son sens du discernement, qui n’est pas suffisamment repris par
le droit international des enfants. Cela est compréhensible, dans la mesure
où « chaque peuple, chaque catégorie sociale, et même chaque génération
d’un même peuple, est “situé” dans l’histoire avec des espérances distinctes
et diverses et souvent avec des divergences en ce qui concerne l’attente de
l’avenir » (31). En effet, plus on progresse en âge, plus se développent les capa-
cités et les facultés d’agir de manière indépendante, plus les attentes ­vis-à-vis
de la société se transforment. On comprendra donc aisément que « l’intérêt
supérieur de l’enfant », cher à la Convention internationale relative aux droits
de l’enfant (32), ne puisse être assimilé à « l’intérêt supérieur du jeune » (33).
En d’autres termes, les considérations primordiales qui conditionnent la prise
de toutes les décisions concernant les enfants ne sont pas forcément les mêmes
en ce qui concerne les jeunes. Ce qui est tout à fait compréhensible, dans la
mesure où les contraintes qu’implique la protection d’un enfant d’un ou de
deux ans ne sauraient être les mêmes pour ce qui est d’un jeune de vingt ans
par exemple. C’est pourquoi, en dépit des garanties qu’il offre aux jeunes
générations, le droit international des enfants ne saurait remplir les mêmes
fonctions et satisfaire les mêmes attentes que celles placées dans un droit
dédié aux jeunes ; il ne saurait constituer un repère susceptible d’apporter
des solutions convenables aux problèmes des jeunes.

2.  Les omissions des droits nationaux


L’incapacité des droits nationaux à proclamer et à protéger effectivement
les droits particuliers des jeunes constitue l’ultime fondement juridique de
l’émergence d’un droit international spécialement dédié aux jeunes. En
effet, le droit international se développe également du fait des carences des
droits nationaux à intérioriser certaines valeurs internationalement recon-
nues. C’est d’ailleurs pour cette raison que la théorie d’un domaine réservé
par nature de l’État, destiné à prémunir ce dernier d’influences ou d’im-

 (31)  M. Bedjaoui, « La difficile avancée des droits de l’homme vers l’universalité », R.U.D.H.,
vol. 1, 1989, p. 11.
 (32) Convention internationale relative aux droits de l’enfant, 20 novembre 1989, 1577,
R.T.N.U., 3. Voy. en particulier les articles 3, 18 et 21.
 (33)  Voy. résolution A/RES/62/126, précitée, annexe, § 17.
émergence d’un droit international des jeunes 365

mixtions extérieures, a été battue en brèche par une partie de la doctrine,


dans la mesure où le droit international a vocation à s’étendre à toutes les
matières dont l’assise transcende les frontières d’un seul État, à plus forte
raison lorsque ces matières ne font pas l’objet d’un traitement satisfaisant
au niveau national. Or, les problèmes des jeunes, jusqu’à ce jour, sont peu
adressés par les législations nationales. Dans un récent rapport, le Fonds des
Nations Unies pour la population (U.N.F.P.A.) reconnaissait en effet que « le
cadre juridique, réglementaire et politique en place dans la plupart des pays
reste encore en deçà des engagements pris par ces pays au titre des divers
traités et accords internationaux garantissant les droits des adolescents et
des jeunes » (34). Bien qu’un grand nombre d’États disposent aujourd’hui
d’une politique nationale sur la jeunesse, très peu l’ont accompagnée d’une
législation nationale spécifiquement en charge de définir les droits et les obli-
gations des jeunes et éventuellement assortie de mécanismes de protection
et de garantie (cf. tableau).
Tableau : États dotés d’une politique ou d’une législation nationale sur
les jeunes

Nombre d’États ayant servi d’échantillon 196


États dotés d’une politique nationale sur la jeunesse
(Afghanistan, Afrique du Sud, Albanie, Allemagne, Andorre, 132 (67,34 %)
Angola, Antigua et Barbuda, Arménie, Australie, Autriche,
Azerbaïdjan, Bangladesh, Barbade, Belarus, Belgique, Bélize,
Bénin, Bhoutan, Bolivie, Botswana, Brésil, Brunei, Bulgarie,
Burkina Faso, Burundi, Cambodge, Cameroun, Cap Vert,
Chili, Colombie, Corée du Sud, Costa Rica, Croatie, Danemark,
Dominique, Équateur, Estonie, Éthiopie, Fidji, Finlande, France,
Gabon, Gambie, Géorgie, Ghana, Guatemala, Honduras, Hongrie,
Île Maurice, Îles Salomon, Inde, Irlande, Jamaïque, Japon,
Kazakhstan, Kenya, Kirghizstan, Kiribati, Kosovo, Lettonie,
Liban, Liberia, Liechtenstein, Lituanie, Luxembourg, Macédoine,
Madagascar, Malaisie, Malawi, Maldives, Malte, Maroc, Mexique,
Moldavie, Mongolie, Mozambique, Namibie, Nauru, Népal,
Nicaragua, Niger, Nigéria, Niue, Norvège, Nouvelle-­Zélande,
Ouganda, Ouzbékistan, Palau, Panama, Papouasie Nouvelle-­
Guinée, Paraguay, Pays-Bas, Pérou, République démocratique du
Congo, République dominicaine, République tchèque, Roumanie,
Royaume-Uni, Russie, Rwanda, Saint-Kitts-et-Nevis, Saint-Marin,
Salvador, Samoa, Sénégal, Serbie, Sierra Léone, Slovaquie, Slovénie,
Sri Lanka, Suriname, Swaziland, Suède, Suisse, Tadjikistan,
Taïwan, Tanzanie, Thaïlande, Timor Leste, Togo, Tonga, Trinité
et Tobago, Turkménistan, Turquie, Ukraine, Uruguay, Vanuatu,
Venezuela, Vietnam, Yémen, Zambie, Zimbabwe)

 (34)  U.N.F.P.A., rapport précité, p. 44.


366 jacques joël andela

États dotés d’une loi nationale sur la jeunesse (Azerbaïdjan,


Belarus, Bolivie, Bosnie Herzégovine, Bulgarie, Colombie, Corée 31 (15,81 %)
du Sud, Équateur, Finlande, Islande, Kazakhstan, Kosovo,
Kirghizstan, Lettonie, Liechtenstein, Lituanie, Luxembourg,
Moldavie, Roumanie, République dominicaine, Saint-Marin,
Salvador, Suède, Suisse, Tadjikistan, Turkménistan, Ukraine,
Ouzbékistan, Venezuela, Vietnam)
Source : www.youthpolicy.org/nationalyouthpolicies.

Ainsi, dans certains pays, le cas du Cameroun par exemple, il existe depuis
2006 une politique nationale de la jeunesse (35), de nombreux programmes
en faveur de l’autonomisation des jeunes et de leur accompagnement dans
certaines de leurs initiatives, un ministère en charge de la Jeunesse, de même
qu’un conseil national de la jeunesse, mais tout cela n’a pas donné lieu à
l’adoption d’une loi nationale visant à cristalliser les droits des jeunes pour en
faire de véritables sujets de droits en tant que tels. Bien qu’ayant adopté la
loi du 4 juillet 2008 sur la jeunesse, le Luxembourg en revanche s’est contenté
d’y faire figurer les objectifs et les grands principes de la politique nationale
de la jeunesse, sans toutefois consacrer des droits facilement mobilisables par
les jeunes, notamment devant des instances judiciaires (36), tandis que la
Youth Law of the Federation of Bosnia and Herzegovina qui, en ses articles 5
à 7, énumère les droits et obligations des jeunes (37), est restée trop générique
dans la mesure où elle n’apporte pas des réponses adaptées aux problèmes
spécifiques des jeunes, notamment sur la question lancinante de l’accès à
l’emploi ou à des formations de qualité préparant à l’emploi.
L’absence d’une législation nationale sur la jeunesse a pour conséquence
que, dans les faits, de nombreux jeunes sont encore victimes de discrimi-
nations dont certains facteurs explicatifs doivent être recherchés dans des
traditions et pratiques locales que les lois nationales ne condamnent pas
formellement ou n’adressent pas directement. C’est le cas dans certains pays
et régions où l’éducation des jeunes garçons est encore considérée comme
prioritaire par rapport à celle des jeunes filles, où le recrutement des jeunes
hommes est privilégié sur celui des jeunes femmes, quand bien même leurs
qualifications professionnelles seraient identiques. C’est que, en général, les
lois nationales, quel qu’en soit l’objet, n’accordent que très rarement une
attention spéciale à la situation des jeunes et l’on est en droit de s’interroger
au sujet de la pleine réalisation de leur potentiel si des changements ne sont
pas opérés dans ce sens. La persistance de telles insuffisances constitue l’un

 (35)  Cf.  www.youthpolicy.org/national/Cameroon_2006_National_Youth_Policy.pdf, consulté


le 21 mai 2016.
 (36)  Cf.  www.youthpolicy.org/national/Luxembourg_2008_Youth_Law.pdf, consulté le 21 mai
2016.
 (37)  www.youthpolicy.org/national/Bosnia_2010_Youth_Law.pdf, consulté le 21 mai 2016.
émergence d’un droit international des jeunes 367

des facteurs explicatifs de formation de normes internationales particulière-


ment portées sur les problèmes des jeunes.

II.  — L’état actuel du droit international


des  jeunes

Consciente de la situation préoccupante des jeunes dans le monde, la com-


munauté internationale s’est engagée depuis plusieurs décennies en faveur de
l’amélioration de leur condition. Cet engagement s’est traduit par la mise en
place d’organismes internationaux, ainsi que l’adoption, à divers niveaux, de
stratégies, politiques et normes qui, de manière directe ou non, concourent
à leur épanouissement. En dépit des résultats significatifs enregistrés, le
dispositif institutionnel de promotion des droits des jeunes reste fortement
décentralisé et n’a pas favorisé l’apparition d’un corpus normatif de portée
universelle.

A.  —  Un dispositif institutionnel fortement décentralisé

1.  Une multitude d’organismes internationaux en charge de la question


des jeunes
Les organismes internationaux ayant reçu mandat pour intervenir sur la
question des jeunes sont aujourd’hui en nombre important. Bien que l’Or-
ganisation des Nations Unies y joue un rôle primordial, compte tenu de son
antériorité et de sa mission générale, elle est depuis lors assistée dans sa tâche
par d’autres organismes appartenant aussi bien au système des Nations Unies
qu’à certains espaces régionaux. Mais, quels que soient leur champ géogra-
phique d’intervention ou leur centre d’intérêt principal, c’est davantage leur
fonction normative qui nous intéresse, c’est-à-dire leur capacité à produire
des règles de droit visant à garantir une meilleure protection et autonomi-
sation des jeunes. Or, sur ce terrain, la plupart des organismes concernés
présentent un bilan normatif peu important.
Au niveau universel par exemple, l’ONU a engagé différentes initiatives
visant à la résolution des problèmes des jeunes dans le monde. Cette question,
en effet, est inscrite à l’agenda de l’Assemblée générale depuis le début des
années 1960. Depuis lors, l’organe plénier de l’ONU a adopté près de soixante-
dix résolutions portant sur la question des jeunes (38) dont les plus embléma-
tiques sur le sujet sont sans doute la résolution A/RES/50/728 du 7 novembre
1995 relative au Programme d’action mondial pour la jeunesse (39), ainsi que

 (38)  Disponible sur www.un.org/fr/documents/garesolution.shtml, consulté le 20 février 2016.


 (39)  Résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies, 7 novembre 1995, documents officiels
de l’Assemblée générale, 50e session, Doc. NU A/RES/50/728 (1995).
368 jacques joël andela

la résolution A/RES/62/126 du 18 décembre 2007 relative aux Politiques et


programmes mobilisant les jeunes (40). Ces deux résolutions, qui identifient
quinze domaines d’activités prioritaires, définissent un cadre d’action et des
lignes directrices pour toutes les initiatives entreprises aux niveaux national
et international afin d’améliorer le sort des jeunes. Par ailleurs, le Secrétaire
général de l’Organisation produit régulièrement un rapport mondial sur l’état
de la jeunesse mondiale (41). Il est assisté dans cette tâche par le Département
des affaires économiques et sociales qui, en son sein, dispose d’un Point focal
spécialement en charge des questions de jeunesse. Dans la même lancée, le
Secrétaire général a nommé, le 22 janvier 2013, un Envoyé personnel pour
la jeunesse dont la mission est de plaider pour une plus grande attention
de la communauté internationale aux droits des jeunes et de rapprocher
ces derniers du travail des Nations Unies. On pourrait enfin mentionner
la contribution du Conseil économique et social qui a pris de nombreuses
résolutions se rapportant au thème transversal de la jeunesse (42) et, depuis
2012, organise chaque année le Forum de la jeunesse qui a permis à ­celle-ci
de participer au débat sur les objectifs du Millénaire pour le développement
ainsi que le programme de développement pour l’après-2015 (43).
En marge des activités de l’ONU, l’Organisation des Nations Unies pour
l’Éducation, la Science et la Culture (UNESCO) se présente comme l’ins-
titution du système des Nations Unies la plus portée sur la question des
jeunes (44). Groupe prioritaire pour l’UNESCO depuis plusieurs décen-
nies (45), la jeunesse fait en effet partie des acteurs clés de l’Organisation
dans sa mission fondamentale de contribuer à la paix, au développement
durable, à l’éradication de la pauvreté et à la promotion du dialogue inter-
culturel. Aussi, dans le cadre de sa stratégie à moyen terme, l’UNESCO a
développé une stratégie opérationnelle pour la jeunesse pour la période 2014-
2021 dans laquelle elle conçoit les jeunes comme les bénéficiaires des services
qu’elle offre, des acteurs indépendants ainsi que des partenaires de premier
plan (46). Pour ce faire, elle a institué le Forum des jeunes de l’UNESCO,
partie intégrante de la Conférence générale de l’Organisation depuis 2003,
comme un moyen de combler le fossé avec les jeunes.

 (40)  Résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies, 18 décembre 2007, documents offi-
ciels de l’Assemblée générale, 62e session, Doc. NU A/RES/62/126.
 (41)  À ce jour, le Secrétaire général des Nations Unies a produit six rapports sur l’état de la
jeunesse dans le monde, respectivement en 2003, 2005, 2007, 2010, 2011 et 2013, disponibles sur
www.un.org/development/desa/youth/world-youth-­report.html, consulté le 2 juillet 2016.
 (42)  Cf. www.un.org/ecosoc/en/documents/resolutions, consulté le 2 juillet 2016.
 (43)  Cf. www.un.org/ecosoc/fr/content/youth-forum, consulté le 2 juillet 2016.
 (44) Sans être exhaustif, on peut mentionner aussi l’action du F.N.U.A.P. qui a adopté un
cadre d’action sur les adolescents et les jeunes articulé autour d’une stratégie multisectorielle pour
promouvoir le développement global des jeunes à travers le monde ainsi que celle du P.N.U.D. qui a
adopté une stratégie pour la jeunesse 2014-2017.
 (45)  Cf. Résolutions de la Conférence générale de l’UNESCO en 1993 et stratégies à moyen terme
consécutives à partir de 1995.
 (46)  Stratégie opérationnelle de l’UNESCO pour la jeunesse 2014-2021, précité.
émergence d’un droit international des jeunes 369

En dehors du système des Nations Unies, d’autres organismes s’inves-


tissent également pour l’amélioration de la situation des jeunes à un niveau
régional. C’est le cas de l’Union européenne (UE) qui, dès son Traité sur le
fonctionnement (version consolidée) du 25 mars 1987, avait déjà fait de la
condition des jeunes une de ses politiques prioritaires (articles 165 et 166).
En 2001, la Commission de l’UE a adopté le Livre blanc de la Commission
européenne : un nouvel élan pour la jeunesse européenne, dont l’objectif était
d’ouvrir le processus décisionnel au sein de l’Union à la participation des
jeunes, notamment pour ce qui est des décisions qui les concernent (47).
En 2009, les ministres en charge de la Jeunesse de l’Union ont adopté une
stratégie en faveur de la jeunesse pour la période 2010-2018 (48). C ­ elle-ci
a pour objectif, d’une part, de créer davantage de possibilités et d’instaurer
l’égalité des chances pour tous les jeunes dans l’enseignement et sur le marché
du travail et, d’autre part, d’encourager les jeunes à participer activement à
la marche de la société européenne.
Par ailleurs, le Conseil de l’Europe, organisation intergouvernementale
à part entière, intervient sur les sujets concernant la jeunesse par l’inter-
médiaire de son Comité directeur européen pour la jeunesse (49). ­Celui-ci
compte à son actif une quinzaine de résolutions et recommandations visant
l’amélioration de la situation des jeunes européens (50).
Sur le continent africain, la question des jeunes est traitée au sein de l’Union
africaine (UA) par un organe spécialisé, à savoir la Division de la jeunesse,
logée au sein du Département des ressources humaines, de la science et de la
technologie de la Commission de l’UA. La Division de la jeunesse est chargée
du suivi de l’agenda de l’Union dans le domaine de la jeunesse, notamment le
développement des politiques nationales de la jeunesse, le suivi de la Charte
africaine de la jeunesse (51) et du Plan d’action de la Décennie africaine de
la jeunesse (2009-2018) (52), l’organisation du Forum des jeunes de l’Union
africaine, la célébration, chaque 1er novembre, de la Journée africaine de la
jeunesse, ainsi que la mise en œuvre d’un certain nombre d’initiatives dont
le programme des jeunes volontaires de l’UA. La plus grande réalisation
de l’Union africaine en ce qui concerne les droits des jeunes est sans doute

 (47)  Disponible sur http://eur-lex.europa.eu/legal-­content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:52001


DC0681&from=FR, consulté le 2 juillet 2016.
 (48) « Une stratégie de l’Union européenne pour investir en faveur de la jeunesse et la mobiliser :
Une méthode ouverte de coordination renouvelée pour aborder les enjeux et les perspectives de la
jeunesse », op. cit.
 (49)  Le Comité directeur européen pour la jeunesse rassemble les administrations publiques char-
gées de la jeunesse des 50 États parties à la Convention culturelle européenne.
 (50) Ces résolutions et recommandations sont disponibles sur www.coe.int/t/dg4/youth/IG_
Coop/CDEJ_documents_fr.asp, consulté le 19 mai 2016.
 (51) Disponible sur http://au.int/en/sites/default/files/treaties/7789-file-african_youth_charter.
pdf, consulté le 21 mai 2016.
 (52) « Plan d’action de la Décennie africaine de la jeunesse 2009-2018 : Accélérer l’autonomisation
des jeunes en vue du développement durable », op. cit.
370 jacques joël andela

l’adoption, le 2 juillet 2006, de la Charte africaine de la jeunesse. Entrée en


vigueur le 8 août 2009, elle compte, au 1er juin 2016, 38 États parties sur les
54 États membres de l’Union (53).
Enfin, l’Organisation ibéro-­américaine de la jeunesse, fondée en 1992, est
une organisation internationale focalisée sur la promotion des droits des
jeunes ressortissants des États de culture ibérique d’Amérique latine et d’Eu-
rope (54). Sa mission principale est de promouvoir des politiques publiques
et des projets intégrateurs en faveur de la jeunesse de ses États membres.
Elle a adopté, le 11 octobre 2005, la Convention ibéro-­américaine des droits
des jeunes (55), entrée en vigueur le 1er mars 2008.
Qu’en est-il des interactions entre tous ces organismes qui, sur le terrain,
concourent au même objectif, à savoir l’épanouissement des jeunes ?

2.  Un effort de coordination interinstitutionnelle


En dépit des avancées enregistrées sur le terrain de la protection et de
l’autonomisation des jeunes ces dernières années, la multiplication des
organismes internationaux intervenant en ce domaine n’a pas abouti aux
résultats escomptés. Comme le reconnaissait en effet le Secrétaire général de
l’Organisation des Nations Unies lui-même, « les difficultés que rencontrent
les jeunes étant multidimensionnelles, les approches sectorielles ne suffisent
pas à améliorer complètement leur situation » (56). En effet, en l’absence
d’une organisation internationale exclusivement dédiée aux problèmes des
jeunes dans le monde, l’action d’une seule entité, fut-elle à vocation univer-
selle, ne saurait être suffisante pour traiter tous les problèmes auxquels les
jeunes sont confrontés. C’est pour surmonter cet écueil, lié au principe de
spécialité des organisations internationales, que dix-sept entités œuvrant
dans le domaine de la jeunesse ont mis en place le Réseau inter-­institutions
des Nations Unies pour l’épanouissement des jeunes. Constitué à ce jour de
43 membres parmi lesquels la Banque mondiale, la F.A.O., le H.C.D.H.,
l’O.I.T., l’OMS, ONU-­FEMMES, ONU-­HABITAT, le P.N.U.D., l’UNESCO,
l’U.N.H.C.R., l’UNICEF (57), ce Réseau est le principal mécanisme de coo-
pération, au sein du système des Nations Unies, sur les questions concernant
les jeunes. Sa mission principale est de rendre plus visible et plus efficace

 (53)  Disponible sur http://au.int/en/sites/default/files/treaties/7789-sl-african_youth_charter_2.


pdf, consulté le 2 juillet 2016.
 (54)  L’organisation ibéro-­américaine de la jeunesse compte à ce jour 21 États membres. Pour
plus d’informations, cf. www.oij.org.
 (55)  Disponible sur http://oij.org/es_ES/noticia/joven-­conoces-tus-derechos, consulté le 21 mai
2016.
 (56)  Voy. Assemblée générale, Conseil économique et social, Mise en œuvre du Programme d’ac-
tion mondial pour la jeunesse : coordination et collaboration des organismes des Nations Unies pour
leurs activités concernant les jeunes, Doc. A/66/61-E/2011/3, p. 14.
 (57)  La liste complète est disponible sur http://unyouthswap.org/bla/network-­members, consulté
le 2 juillet 2016.
émergence d’un droit international des jeunes 371

l’action des Nations Unies dans le domaine de l’épanouissement des jeunes,


notamment à travers une meilleure collaboration entre toutes les institutions
qui interviennent en ce domaine, ainsi que la mise en place de programmes
conjoints en faveur des jeunes.
Pour ce faire, le Réseau a élaboré le Plan d’action du système des Nations
Unies pour la jeunesse en tant que cadre de référence pour les interventions
prioritaires de ses différents membres (58). Articulé autour de cinq objec-
tifs généraux, à savoir (1) l’emploi et l’entrepreneuriat, (2) la protection des
droits et engagement civique, (3) l’inclusion politique, (4) l’éducation, dont
l’éducation sexuelle complète et (5) la santé, ce Plan sert de feuille de route
pour les activités visant à favoriser l’épanouissement des jeunes et donne
des indications sur les résultats à atteindre. Or, une lecture attentive de ce
document nous incline à constater que le Réseau recherche davantage la
mise en cohérence des interventions des organismes concernés et s’intéresse
peu à la production d’un cadre juridique commun à la question des jeunes
pouvant venir en appui à son action et à celle de ses membres. Certes, ce
Plan comporte un volet juridique (cf. objectif 2) pour lequel il est demandé
aux parties prenantes d’accroître la mise en application des instruments
existants relatifs aux droits de l’homme aux fins de renforcer les droits des
jeunes, d’identifier les lacunes éventuelles des instruments relatifs aux droits
de l’homme applicables aux jeunes et d’améliorer l’accès à l’information sur
les droits des jeunes (59). Mais, comme nous l’avons relevé plus haut, le
droit international actuel, qu’il s’agisse du droit international des droits
de l’homme ou du droit international des enfants, n’est pas en mesure de
garantir efficacement les droits des jeunes. En d’autres termes, dans sa for-
mulation actuelle, il ne peut pas permettre au Réseau d’atteindre les résultats
visés. C’est pourquoi, dans le souci d’améliorer ses interventions et celles de
ses membres, il aurait été souhaitable que le Réseau intègre également dans
ses priorités — à court, moyen ou long terme — la production d’un corpus
normatif de portée universelle visant l’épanouissement des jeunes. Ce qui,
pour le moment, n’est pas le cas.

B.  —  Un corpus normatif à la recherche de son universalité

1.  Des normes essentiellement de portée régionale


Les normes relatives au droit des jeunes, en l’état actuel, trouvent leurs
principales sources dans des conventions de caractère régional. Or, en raison
du frein qu’il constituerait à l’adoption de règles de portée universelle, le

 (58)  La version française du Plan d’action est disponible sur http://unyouthswap.org/system/


refinery/resources/2015/04/13/19_27_10_135_UNYouth_Outcomes_Goals_FR4.pdf, consulté le
2 juillet 2016.
 (59)  Ibid., p. 5.
372 jacques joël andela

régionalisme juridique n’a pas toujours eu bonne presse en droit internatio-


nal (60). ­Celui-ci s’est pourtant développé ces dernières décennies à la faveur
des mouvements de décolonisation et d’intégration régionale que l’on observe
dans divers espaces géopolitiques. Tout comme pour ce qui est des droits de
l’homme en général, le régionalisme soulève la question de la pertinence d’une
approche universelle s’agissant des droits catégoriels. En effet, parce que le
droit est le reflet d’un certain nombre de préférences propres à chaque société,
les droits des jeunes traduisent le rapport de chaque société à sa jeunesse,
rapport qui diffère selon les traditions philosophiques, les appartenances
culturelles, voire les niveaux de développement économique. La question dès
lors est celle de savoir si l’apparition au niveau régional de normes juridiques
concernant les jeunes peut freiner, voire fragiliser la dynamique universaliste.
À ce jour, deux conventions internationales sur les droits des jeunes ont été
adoptées au niveau régional et transrégional, à savoir la Convention ibéro-­
américaine sur les droits des jeunes et la Charte africaine de la jeunesse.
La Convention ibéro-­américaine sur les droits des jeunes a été adoptée le
11 octobre 2005 au sein de l’Organisation ibéro-­américaine de la jeunesse.
Elle a immédiatement fait l’objet d’un grand intérêt des États membres de
l’Organisation, dans la mesure où elle est entrée en vigueur le 1er mars 2008 et
compte à ce jour 16 États parties sur les 21 membres de l’Organisation (61).
La Convention exprime le vœu, dès son préambule, de s’insérer dans le sys-
tème universel de protection des droits humains et l’on comprend pourquoi,
à la lecture de son libellé, on a du mal à déceler une spécificité fondamentale
dans les droits reconnus aux jeunes par rapport à ceux qui figurent dans les
grandes conventions internationales des droits de l’homme (62). L’un des
aspects marquants de cette Convention, au demeurant, tient à ce qu’elle
reprend à son compte la définition du jeune prévue au sein du système des
Nations Unies, à savoir toute personne dont l’âge se situe entre 15 et 24 ans
(article 1er). En même temps que l’on pourrait se poser la question de sa valeur
ajoutée dans la matière des droits de l’homme, on notera qu’elle ne constitue
pas une réelle menace pour la dynamique universaliste qui se développe dans
le domaine des droits des jeunes.
C’est plutôt sur le continent africain, où une Charte africaine de la jeunesse
a été adoptée le 2 juillet 2006, que le problème de l’articulation entre la dyna-
mique régionale et la dynamique universelle pourrait se poser. En effet, s’il
est possible de dire comme d’autres auteurs qu’il existe bien une conception
africaine des droits de l’homme (63), avec cette Charte, on doit admettre qu’il

 (60)  P. Daillier, M. Forteau et A. Pellet, Droit international public, 8e  éd., Paris, L.G.D.J.,
2009, p. 86.
 (61)  Cf. http://oij.org/es_ES/noticia/joven-­conoces-tus-derechos, consulté le 21 mai 2016.
 (62)  À savoir le Pacte international sur les droits civils et politiques, d’une part, le Pacte interna-
tional sur les droits économiques, sociaux et culturels, d’autre part.
 (63)  R. M. Koussetogue Koude, « Peut-on, à bon droit, parler d’une conception africaine des
droits de l’homme ? », Rev. trim. dr. h., no 62, 2005, p. 546.
émergence d’un droit international des jeunes 373

existe aussi un particularisme africain en ce qui concerne les droits des jeunes,
dont les racines pourraient être recherchées dans les réalités économiques,
politiques, culturelles et historiques du continent noir. Dès le préambule de
la Charte africaine de la jeunesse en effet, on y lit que les États membres de
l’Union africaine se déclarent « profondément attachés aux vertus et valeurs
des traditions historiques et des civilisations africaines sur lesquelles se fonde
la conception des droits des peuples ». Plus loin dans la Charte, on décèle la
volonté des plénipotentiaires de prendre en compte le contexte propre de
l’Afrique. D’abord par la définition spécifique du jeune africain, qui s’entend
comme toute personne âgée de 15 à 35 ans (64). Si les Africains ont choisi
d’étendre l’âge de la jeunesse a ­ u-delà du plafond retenu dans le système des
Nations Unies, on peut penser que c’est en raison des conditions économiques
difficiles sur le continent où, jusqu’à un âge relativement avancé, beaucoup
d’individus sont encore à la charge de leur famille, « la famille africaine » (65),
parce que sans emploi ou revenus suffisants. La société devrait donc encore
les considérer comme des jeunes, c’est-à-dire des personnes dépendantes, afin
que les dispositifs d’accompagnement prévus en leur faveur par la commu-
nauté puissent être mis en mouvement. Mais ce choix peut aussi s’expliquer
par le fait que cette tranche d’âge désigne ceux qui, dans les sociétés afri-
caines, ne sont pas entendus par leurs gouvernements (66).
Dans le sillage de son ancrage socio-­culturel, la Charte africaine de la jeu-
nesse consacre, a ­ u-delà des droits traditionnels reconnus à toute personne
humaine (liberté de circulation, d’expression, d’information, d’association,
de pensée, droit à la paix, à l’éducation, à l’emploi, à la santé, à la parti-
cipation, à une politique nationale pour les jeunes, etc.), un ensemble de
droits des jeunes qui répondent aux problèmes spécifiques auxquels ils sont
confrontés sur le continent africain. C’est ainsi qu’en proclamant le droit
à une éducation de bonne qualité (article 13), elle reconnaît ipso facto les
carences des systèmes éducatifs africains actuels. Plus loin, elle précisera
d’ailleurs qu’une telle éducation devrait « favorise[r] la pensée critique plutôt
qu’un bourrage d’esprit ». Dans le même sens, elle demande aux États afri-
cains de prendre les mesures appropriées pour éliminer les pratiques sociales
et culturelles néfastes, notamment « les us et coutumes inégalitaires envers
les jeunes se basant sur la différence des sexes, de l’âge ou d’autres critères »
(article 25). Fidèles aux options tracées par la Charte africaine des droits de
l’homme et des peuples, qui codifie la conception communautaire des droits
africains (67), elle met également à la charge des jeunes un ensemble de

 (64)  Cf. préambule de la Charte.


 (65) A. Adepoju (dir.), La famille africaine, Paris, Kathala, 1999.
 (66)  L. Isa-Odidi, « La Charte africaine de la jeunesse : l’opportunité pour l’Afrique de jouer un
rôle de leader dans le développement », disponible sur www.afrimap.org/english/images/paper/Afri-
MAP-AYC-Isa-Odidi-FR.pdf, consulté le 31 janvier 2016, p. 2.
 (67)  A. B. Fall, « La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples : entre universalisme
et régionalisme », Pouvoirs, 2009/2, no 129, pp. 89‑91.
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devoirs, qu’elle qualifie par ailleurs de « responsabilités », envers leur famille,


la société, l’État et la communauté internationale (article 26). En définitive,
même si ce texte n’est pas révolutionnaire (68), dans la mesure où il n’a pas
prévu de mécanismes pour garantir l’effectivité de tous ces droits et devoirs, il
a au moins le mérite d’adresser de front des problèmes qui affectent les jeunes
africains. Son entrée en vigueur à peine trois ans après son adoption, le 8 août
2009, liée à sa ratification par la majorité des États africains traduit, à n’en
point douter, l’adhésion des États africains aux grandes options tracées par
le texte. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils entendent se démarquer
des initiatives qui sont prises en dehors du Continent, comme pourrait en
témoigner l’élaboration de la stratégie de l’UNESCO sur la jeunesse afri-
caine (2009-2013) (69) de concert entre le Groupe africain et le secteur des
sciences sociales et humaines de cette organisation. C’est pourquoi, dans le
souci de parvenir à l’universalité des droits des jeunes tout en garantissant
une excellente articulation avec les expériences régionales, il convient de
mettre davantage l’accent sur ce qui est commun à tous les jeunes et non
sur ce qui les distingue.

2.  L’universalité en projet


Les éléments d’universalité du droit international des jeunes peuvent être
recherchés au travers d’un ensemble de données objectives sur lesquelles
ont porté certains de nos développements précédents. Il s’agit notamment
de l’existence de problèmes communs à tous les jeunes, indépendamment de
leur pays d’origine ou de leur statut particulier, du développement progressif
d’une « culture de la jeunesse » liée à la mondialisation et à l’apparition de
certaines manières de faire propres aux jeunes du monde entier et, enfin, de
la nécessaire prise en compte de l’intérêt supérieur des jeunes dans toutes
les décisions qui les concernent ; toutes choses qui suggèrent la formation de
normes communes qui leur soient applicables.
Ces éléments d’universalité trouvent aujourd’hui une part importante de
leur expression dans les nombreuses résolutions de l’Assemblée générale et du
Conseil économique et social de l’Organisation des Nations Unies, ainsi que
des décisions de la Conférence générale de l’UNESCO portant spécifiquement
sur la question des jeunes.
Faisant l’économie du débat désormais classique sur la valeur juridique
des résolutions des organisations internationales, entre « non-droit » pour les

 (68)  J. J. Andela, « Les instruments africains traitant des droits de l’homme en dehors du champ
conventionnel de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples », in A. D. Olinga (dir.),
La protection internationale des droits de l’homme en Afrique, Yaoundé, Éditions CLE, 2012, p. 71.
 (69) Disponible sur http://unesdoc.unesco.org/images/0018/001875/187571f.pdf, consulté le
2 juillet 2016.
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uns (70) et « bon droit » pour les autres (71), nous pensons que le meilleur
support pour cristalliser l’universalité du droit international des jeunes est le
support conventionnel, en d’autres termes l’adoption d’une convention inter-
nationale sur les droits des jeunes. L’objectif d’un tel instrument juridique
serait de consigner, dans un texte unique, un ensemble de droits qui seraient
reconnus à tous les jeunes, en même temps qu’ils constitueraient des obliga-
tions pour les États qui feraient le choix d’en devenir parties. Une convention
internationale ne viserait certainement pas à uniformiser les droits des jeunes
sur l’ensemble de la planète mais, en s’appuyant sur les données objectives
énoncées plus haut, il s’agirait plutôt de condenser dans un même document,
ce qui est commun à tous les jeunes. C’est la raison pour laquelle, compte tenu
des divergences qui persistent sur la définition de la jeunesse, la convention
pourrait par exemple consacrer un principe de flexibilité afin de laisser le soin
à chaque État, au moment de la signature ou de l’expression du consentement
définitif à être lié (ratification, adhésion, approbation, accession, etc.), de
faire une déclaration sur le sens qu’il donne à ce concept.
En revanche, une telle convention s’appuierait d’abord sur les résolutions
de l’ONU, en tant que support d’une coutume internationale émergente sur
les droits des jeunes, pour identifier ce qui, à ce jour, constitue les grands
principes du droit international des jeunes, notamment les principes de pro-
tection spéciale et de non-­discrimination (par exemple dans les domaines de
l’éducation, de l’emploi, de la santé ou de l’accès aux technologies de l’infor-
mation et de la communication) ainsi que les principes de responsabilité et
de participation des jeunes à la gestion des affaires publiques.
La convention internationale devrait ensuite déterminer ce qui pourrait
constituer le « noyau dur » des droits des jeunes, c’est-à-dire les droits fonda-
mentaux qui leur seraient reconnus, indépendamment de leur origine géogra-
phique ou de leur statut dans la société (jeunes hommes ou femmes, jeunes
des villes ou des campagnes, jeunes scolarisés ou non, jeunes vivant avec un
handicap, etc.). Ces droits prendraient inévitablement appui sur les préoccu-
pations formulées par le P.A.M.J. et son Additif, ainsi que la Stratégie opéra-
tionnelle de l’UNESCO 2014-2021. Elle ne remettrait pas en cause les droits
acquis dans le cadre d’espaces régionaux ou transrégionaux, notamment dans
les contextes où des conventions régionales sur les droits des jeunes existent
déjà (72), mais les renforcerait plutôt. En ce sens, une convention interna-
tionale ne constituerait alors qu’un catalogue minimal des droits des jeunes
que la communauté internationale se propose de consacrer et de protéger et

 (70)  P. Weil, « Le droit international en quête de son identité. Cours général de droit interna-
tional public », R.C.A.D.I., t. 237, 1992, p. 242.
 (71)  A. Mahiou, « Le droit international ou la dialectique de la rigueur et de la flexibilité. Cours
général de droit international public », R.C.A.D.I., t. 337, 2008, p. 93 ; A. Pellet, « La formation du
droit international dans le cadre des Nations Unies », J.E.D.I., vol. 6, no 3, 1995, p. 404.
 (72)  Le cas de l’Union africaine et de l’Organisation ibéro-­américaine de la jeunesse.
376 jacques joël andela

que tous les États signataires s’engageraient à respecter ; elle ne saurait aller
en deçà des droits reconnus au niveau régional, voire national.
La convention, enfin, serait assortie d’un mécanisme international de
garantie, comme c’est le cas d’autres conventions internationales portant
sur des droits catégoriels (73). Il s’agirait alors d’instituer en son sein une
voie de recours pour les jeunes ou leurs ayants droit (notamment les organi-
sations de jeunesse ou agissant en faveur de la jeunesse), dans le cas où les
droits qui leur sont reconnus ne sont pas respectés au niveau national. Non
seulement la justiciabilité serait une garantie de l’universalité des droits
ainsi consacrés (74), mais en plus elle servirait de garde-fou pour préserver
l’homogénéité desdits droits ­au-delà des applications nationales qui seraient
faites. C’est à ce prix que les droits des jeunes pourraient faire des pas décisifs
dans des sociétés où la demande se fait pressante.

Conclusion

Quoi qu’il en soit, l’importance démographique des jeunes dans le monde,


les problèmes et défis auxquels ils sont encore confrontés, les initiatives dans
lesquelles ils sont impliqués susciteront sans doute d’autres développements
politiques et juridiques. En l’état actuel des choses, on est encore en présence
d’un droit international en construction, un droit en phase de maturation,
bref un droit émergent, dans la mesure où les dispositions de portée univer-
selle relèvent encore de la soft law, tandis que celles qui ont acquis une force
obligatoire sont circonscrites à des espaces régionaux précis. Si le processus
de formation d’un droit international des jeunes de portée universelle est en
cours, le principal défi à relever est celui du « durcissement » des normes qui en
constituent la substance, au regard de la situation encore préoccupante d’un
grand nombre de jeunes dans le monde. En somme, le droit international étant
une « matière “à tiroirs” » (75), il convient de conclure de la présente étude
que celui des jeunes n’est pas encore entièrement ouvert ; l’adoption d’une
convention internationale sur les droits des jeunes y contribuerait sans doute.

 (73)  Voy.  Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des
femmes, 18 décembre 1979, 1249, R.T.N.U., 13, articles 17-22 et Convention internationale relative
aux droits de l’enfant, citée plus haut, articles 43-45.
 (74) M. Chemillier-­Gendreau, « À quelles conditions l’universalité du droit international est-elle
possible », R.C.A.D.I., conférence inaugurale, session de droit international public, t. 355, 2011,
p. 34.
 (75)  M. Belanger, « Une nouvelle branche du droit international : le droit international de la
santé », op. cit., p. 611.

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