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Nancy Pelosi à Taïwan : guerre des mots et démonstration de force de


Pékin

La réception de la présidente états-unienne de la Chambre des Représentants par les dirigeants


taïwanais provoque à Pékin des réactions courroucées. Les militaires chinois sont mobilisés pour mettre
la pression sur l’île dont la République populaire de Chine revendique la souveraineté.

François Bougon
3 août 2022 à 14h22

Mercredi à Taipei, la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen a remis à la présidente états-unienne de la Chambre des
Représentants, Nancy Pelosi, la plus haute décoration civile de l’île : le grand cordon spécial de l’ordre des nuages
propices. Sur la médaille qui accompagne l’écharpe, des nuages blancs apparaissent sur fond de ciel bleu et sont
censés être de bon augure.

Une image apaisante bien loin de correspondre au climat de tension provoqué par le déplacement de Nancy Pelosi,
le plus important à ce niveau depuis un quart de siècle. Elle a atterri mardi soir dans la capitale taïwanaise, bravant
les menaces réitérées par Pékin les jours précédents, en particulier lors de l’entretien téléphonique de la semaine
dernière entre le président états-unien Joe Biden et son homologue Xi Jinping  : « Ceux qui jouent avec le feu
périront par le feu », avait lancé le dirigeant chinois, nourrissant ainsi des commentaires angoissés.
Nancy Pelosi à son arrivée au Parlement taïwanais le 3 août 2022. © Photo Sam Yeh/AFP

Depuis l’arrivée de Pelosi à Taïwan – dont la souveraineté est revendiquée par la Chine communiste au nom du
principe d’une seule Chine –, les médias officiels se déchaînent. Les présentateurs répètent en boucle les nombreux
communiqués officiels condamnant une violation de la politique traditionnelle des États-Unis et une atteinte à la
souveraineté et à l’intégrité territoriale chinoise. Pour évoquer le voyage de Nancy Pelosi, les textes emploient une
expression péjorative qui s’applique généralement aux malfaiteurs en fuite une fois accomplis leurs méfaits.

« Fauteurs de troubles »

Mercredi, depuis Phnom Penh, où il a assisté à une réunion de l’Asean (Association des nations de l’Asie du sud-est),
le ministre des affaires étrangères chinois Wang Yi, cité par l’agence officielle Chine nouvelle, a résumé l’état
d’esprit courroucé de Pékin : il a dénoncé une « provocation politique flagrante », jugeant « que certains politiciens
américains sont devenus des “fauteurs de troubles” dans les relations sino-américaines et que les États-Unis sont
devenus le ”plus grand trouble-fête” de la paix dans le détroit de Taïwan et de la stabilité régionale ».

Même parmi les alliés de Washington dans la région, certains sont gênés par la visite de Nancy Pelosi, estimant
qu’elle n’était pas nécessaire dans une période plus que tendue entre les deux grandes puissances mondiales. La
ministre australienne des affaires étrangères Penny Wong, interrogée par la radio australienne ABC, a ainsi appelé
toutes les parties « à contribuer aux mieux à la désescalade des tensions actuelles ». « Nous sommes dans une
situation où nous voyons la rhétorique s’intensifier et les armes déployées », s’est-elle inquiétée.

À la BBC, l’ancien premier ministre australien Kevin Rudd, spécialiste de la Chine, a jugé de son côté que la décision
de Nancy Pelosi d’aller à Taïwan « jette de l’huile sur le feu », alors que la rivalité entre Pékin et Washington dans la
région s’est accrue et que le statu quo qui prévaut dans le détroit de Taïwan depuis 1979 est soumis à rude épreuve.

Pékin affirme de plus en plus sa force dans les mers qui l’entourent, persuadé que Washington cherche à « utiliser
la carte de Taïwan » pour l’affaiblir, alors que les Américains s’inquiètent, eux, d’une possible invasion militaire de
l’île, à l’image de l’agression russe envers l’Ukraine.   
Que ce soit lors de sa rencontre avec Tsai Ing-wen, qui tient tête à la Chine depuis son élection en 2016, ou lors de sa
réception au Parlement – à l’extérieur duquel se faisaient face les pro-Chinois et les pro-Pelosi –, la présidente de la
Chambre des Représentants a expliqué être venue soutenir la démocratie taïwanaise et réaffirmer le soutien des
États-Unis. « Aujourd’hui, le monde est confronté à un choix entre la démocratie et l’autocratie », a-t-elle déclaré,
ajoutant : « La détermination de l’Amérique à préserver la démocratie ici à Taïwan et dans le monde entier reste
inébranlable. »

D’importantes manœuvres militaires chinoises sont prévues tout autour de l’île


et les représailles commerciales ont déjà commencé.

Avant de poursuivre sa tournée régionale vers la Corée du Sud, elle a rencontré des militants des droits humains.
Elle a aussi vu le président de l’entreprise taïwanaise TSMC, leader mondial des semi-conducteurs, Mark Liu. Avec
lui, elle a discuté de la toute récente loi « puces et science », qui prévoit de mobiliser 280 milliards de dollars afin de
pouvoir notamment doter le pays d’usines de fabrication mais aussi de hubs technologiques régionaux. TSMC est
en train de construire une usine de production en Arizona, mais pourrait déjà renforcer ce projet, souligne le
Washington Post. 

Une fois Pelosi partie, Pékin ne devrait pas relâcher la pression sur Taïwan. D’importantes manœuvres militaires
chinoises sont prévues tout autour de l’île et les représailles commerciales ont déjà commencé, avec la suspension
de licences d’exportation pour une centaine d’entreprises taïwanaises. Sans que l’on s’achemine cependant vers un
conflit militaire, si l’on en croit la plupart des spécialistes. Les nuages sont noirs et menaçants mais ne devraient
pas laisser échapper la foudre.

François Bougon

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