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84 - Avec la Sécurité sociale

II- La Caisse primaire de Sécurité sociale de Nantes

1945-1967

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A) Une première caisse provisoire. De la désignation des administrateurs à l’élection.

1946-1947

“ En France comme ailleurs la Sécurité sociale est non pas seulement un moyen d’améliorer la situation des travailleurs, mais un élément dans la construction d’un ordre social nouveau. Elle est une conquête ouvrière au même titre que les réformes sociales de 1936. ” 163

a) Espoirs et controverses

Après la Libération du pays, l’heure est à la reconstruction. Au-delà des ruines à relever, cinq années de guerre dévastatrice imposent une réforme

politique et sociale générale. Le sacrifice consenti pour obtenir la victoire, implique l’accès à une nouvelle citoyenneté dans un État providence revendiqué depuis 1789 en France et déjà installé en Angleterre par lord Beveridge quelques années plus tôt. C’est tout le champ social que doit agiter la vague des réformes : nationalisations d’entreprises, réformes de

l’école, du logement, du syndicalisme, du système de santé

protection sociale sont à l’ordre du jour. En ce qui concerne cette dernière, l’article 1 de l’ordonnance du 4 octobre 1945 situe des objectifs qui dépassent largement ceux des assurances sociales qui précèdent. “ Il est institué une organisation de sécurité sociale destinée à garantir les travailleurs et leur famille contre les risques de toute nature susceptibles de réduire ou supprimer leur capacité de gain, à couvrir les charges de familles qu’ils supportent. 164 Il s’agit d’établir pour chaque citoyen une garantie universelle, obligatoire, assurée au moyen d’une répartition qui fonde un nouveau type de solidarité mettant en jeu de façon générale un principe de redistribution. La gestion de toutes les composantes de ce système doit être unifiée. L’accès aux soins y est maintenu dans le cadre d’un exercice libéral de la médecine, mais aux “ tarifs de responsabilité 165 des assurances sociales

de la

doit désormais se substituer “ un tarif opposable 166 . Le coût des prestations doit désormais faire l’objet d’accords conventionnels avec les praticiens pour permettre le remboursement à 80 % de tous les assurés. Des cotisations proportionnelles aux salaires, dans la limite d’un plafond et à hauteur d’un pourcentage de 6 % pour les salariés et de 10 % pour les employeurs couvrent le financement de cette assurance universelle. L’État, s’il ne participe pas pécuniairement, intervient dans une mission de contrôle et de tutelle. L’ensemble des partenaires sociaux sont sollicités : au rapport de proximité direct des salariés avec leurs employeurs, se substituent “ des rapports triangulaires entre employeurs, salariés et institutions sociales 167

.

163 .PIERRE LAROQUE, “ La Sécurité sociale de 1944 à 1951 ”, R.F.A.S. avril, juin 1971, p 11. 164 .Ordonnance n° 45-2258 du 4 octobre 1945, Journal officiel, 6 octobre 1945, p. 6280. 165 .Les honoraires sont librement fixés entre praticiens et assurés, les caisses déterminent un prix de remboursement fixe des actes pris en charge. 166 .Honoraires et remboursements doivent être déterminés pour ne laisser à l'assuré que la prise en charge du ticket modérateur légal. 167 .JEAN-JACQUES DUPEYROUX, Droit de la Sécurité sociale, Dalloz, 1980, p. 102.

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86 - Avec la Sécurité sociale D’emblée les efforts pour décliner très concrètement en terme de protection sociale justice, égalité et fraternité ne vont pas sans questions. “ Très vite l’élan de solidarité fraternelle qui a marqué la fin de la guerre a tendu à s’affaiblir alors que les particularismes des catégories professionnelles et sociales reprenaient une forme nouvelle. 168 Les bénéficiaires potentiels de cette réforme ne sont pas unanimes. Parmi eux certains contestent le modèle unique et universel qu’elle propose. Les agriculteurs et les professions non salariées revendiquent des régimes particuliers. Les fonctionnaires, s’ils soutiennent dans leur majorité cette réforme, hésitent pourtant à rejoindre la masse des salariés ; ils ne le feront que partiellement au sein de régimes spécifiques. Chez les salariés eux- mêmes des intérêts se confrontent. A côté du modèle salarial ouvrier, prévalant dans l’époque qui précède, d’autres formes se développent désormais et entendent imposer des prérogatives. La propriété sociale liée à la production tend à générer des projets de garanties s’appliquant à chaque classe de salariés. “ Les réalisations de la Sécurité sociale peuvent ainsi s’interpréter comme l’apothéose d’un salariat au sein duquel le salariat non ouvrier a pris une place de plus en plus prépondérante. 169 Les employés y occupent une place croissante. Les cadres et ingénieurs de leur côté revendiquent la spécificité de leurs statuts et de leurs avantages. Dès sa refondation, à la fin de 1944, la Confédération générale des cadres (C.G.C.) recueille une large adhésion 170 . Au sein des syndicats ouvriers, -à la C.F.T.C. dès 1944 171 , à la C.G.T. en 1948 172 -, on s’attache à fournir à ces catégories des structures particulières pour conserver leurs adhésions. Le plan de Sécurité sociale, s’il redistribue des places, perpétue l’affrontement de conceptions et d’intérêts divergents. Sur fond de nationalisations, la C.G.T., puissante et encore unitaire, se mobilise derrière cette réforme de la sécurité sociale. Ses objectifs rejoignent en partie ceux fixés par le conseil national de la résistance. De plus, en novembre 1945, la désignation d’Ambroise Croizat, responsable communiste et sidérurgiste C.G.T., à la succession d’Alexandre Parodi comme ministre du Travail, lève les dernières hésitations. Écartant ses souhaits d’étatisation du système et de financement par l’imposition des entreprises sur leurs profits en lieu et place de la cotisation des salariés, ce syndicat regroupe quelque 5 000 000 d’adhérents et aimerait réaliser autour de lui l’unité syndicale des centrales ouvrières. Ses propositions d’unité organique faites à la C.F.T.C., le 19 septembre 1944, se voient toutefois éconduites en raison de l’attachement de cette dernière à sa spécificité et à un pluralisme d’action et d’alliances. Des dissensions internes menacent même très vite son intégrité. Le 24 novembre 1944 une première scission était intervenue avec une sensibilité anarchiste très minoritaire rassemblée dans la Confédération Nationale des Travailleurs. La parution d’un premier numéro de Résistance ouvrière qui devient Force ouvrière en décembre 1945 manifeste un nouveau clivage, plus important, reconstituant l’ancienne division entre la C.G.T. et la C.G.T.U. d’avant 1936. L’hostilité de

168 .PIERRE LAROQUE, “ La Sécurité sociale de 1944 à 1951 ”, op. cit. 169 .ROBERT CASTEL, Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995, p. 376. 170 .Il s’agit d’une refondation, la C.G.C. ayant déjà connu une courte vie du Front Populaire à la dissolution générale des syndicats par Vichy. 171 .Fédération française des syndicats d'ingénieurs et cadres. 172 .Union Générale des ingénieurs et cadres.

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87 - Avec la Sécurité sociale nombreux syndicalistes C.G.T. à l’influence et aux orientations du parti communiste le motive. La C.F.T.C. dirigée par Gaston Tessier compte pour sa part un peu plus de 800 000 adhérents. Si elle confirme, lors de son XXI ème congrès, son accord pour un régime universel d’Assurances sociales, elle exprime son hostilité “à toute forme d’organisation sociale à base de contrainte et d’unitarisme et affirme son attachement à la formule démocratique et française de la liberté et du pluralisme des caisses d’Assurances sociales ”. Depuis plusieurs décennies pour les militants chrétiens l’intervention concrète dans le champ social est indissociable de l’engagement syndical. Le concept de caisse unique soumis à la tutelle de l’État représente pour leurs dirigeants historiques une intrusion dans leur mode d’action traditionnel. Du côté des praticiens, la mise en place du nouvel ordre des médecins, le 24 septembre 1945, ne recueille pas l’assentiment général. Il s’agit d’un “ petit monstre auquel nous souhaitons une vie courte ” déclare même un de

leurs représentants officiels, le Secrétaire général de la C.S.M.F., le Docteur Cibrié. Au travers de cette opposition, ce sont toutes les craintes traditionnelles du corporatisme médical qui se trouvent réactivées :

étatisation, fin du libre choix du praticien, de la liberté de prescription, de

Ils constituent pourtant les partenaires

incontournables de cette mise en place de l’assurance obligatoire. Etendue à la couverture des risques maladies, invalidité, vieillesse, accident et décès, outre la relance rapide de la production industrielle celle-ci suppose leur franche collaboration. En novembre 1945, Ambroise Croizat, lors de sa prise de fonction, souligne le caractère indispensable de leur participation et leur responsabilité dans la réussite de ces avancées sociales. “ C’est au corps médical lui-même que relève pour une large part, la répartition judicieuse des frais importants que la législation nouvelle fait supporter aux caisses. ” En ce qui concerne les employeurs, largement identifiés à une droite politique conservatrice discréditée par son comportement entre 1940 et 1945, ils sortent affaiblis et subissent de fait, plus qu’ils n’intègrent, les dispositions des ordonnances sur la Sécurité sociale 173 . D’entrée, le principe d’unicité de gestion qu’elles préconisent les heurte. Ils préfèrent une séparation de la couverture des risques et s’opposent à la mise en place d’élections pour constituer les conseils des nouvelles caisses. Ces craintes patronales, -sur ce qu’ils dénoncent comme l’engrenage d’un transfert social opéré sur la propriété, véritable instauration “ d’un capitalisme social 174 - se feront plus explicites après quelques années. “ On pouvait craindre en ayant substitué à la notion de couverture des risques, celle d’une redistribution des revenus, que celle-là ne comporte d’autre frein que la satisfaction des besoins eux-mêmes toujours susceptibles d’expansion 175 . Pourtant, même si le 12 juin 1946 le C.N.P.F. voit le jour, l’hostilité patronale reste plutôt discrète pour quelques années encore. Du côté de la mutualité, même si très peu de mutualistes deviennent, dans les faits, justiciables de l’épuration frappant les collaborateurs, on craint des règlements de compte liés au soutien des responsables du mouvement à la

l’entente individuelle sur les tarifs

173 .Cf. HENRI GALANT, Histoire politique de la Sécurité Sociale, A. Colin, 1955. 174 J. FOURNIER et N. QUESTIAUX, Le traité du social, 1976. 175 .Ainsi formulées dans un rapport de l'UIMM (Union des industries métallurgiques et minières) publié en 1951 qui précise cette position.

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88 - Avec la Sécurité sociale Charte du Travail. Une opposition officielle affiche la crainte de voir le

mouvement écarté du champ de la protection sociale. “ La mutualité était prête à apporter son concours loyal et désintéressé à la sécurité sociale. On l’écarte délibérément de la réforme actuellement poursuivie, comme si le succès d’une entreprise exigeait qu’en soient exclues les personnes expérimentées et bénévoles. ” 176 De plus, la fusion annoncée des caisses d’Assurances sociales dans une caisse unique de Sécurité sociale, implique

la reprise des personnels affectés aux caisses mutualistes

des patrimoines accumulés durant quinze années de gestion. Si pour de nombreux militants de base la chose semble naturelle, quelques clameurs ”

montent du groupe des responsables : “ La Mutualité cambriolée

s’exclamera Romain Lavielle, le secrétaire général de la F.M.N.F. Au début de 1947, -reprenant l’accord conclu entre Henri Raynaud, président de la F.N.O.S.S., et Léon Heller, président de la F.N.M.F.,- le vote de la loi Morice, du nom du député maire de Nantes rapporteur du projet, défendu par un autre nantais, Abel Durand, devant les sénateurs consacre l’adhésion des mutualistes au plan de sécurité sociale. Celle-ci s’affirmera jusqu’à progressivement s’intégrer comme un élément constitutif de défense de la Mutualité. Jack Senet, fonctionnaire des postes, et successeur de Léon Heller à présidence de la F.N.M.F. en 1950, engagera en effet fermement la mutualité dans la défense de la sécurité sociale et saura négocier pour elle des avantages particuliers sans faire défection aux principes généraux de la “ révolution ” qu’elle instaure.

et la transmission

“ La loi Morice du 27 janvier 1947 reconnaît aux sociétés mutualistes la possibilité d’assurer la responsabilité de correspondants ou de sections locales. Mais la disposition la plus substantielle de l’armistice signé entre la mutualité et les caisses de sécurité sociale concerne l’abrogation de l’article 39 de l’ordonnance du 4 octobre 1945, autorisant les sections de sécurité sociale à répondre aux besoins en matière de complémentarité de réalisations sociales, dans les mêmes conditions que les sociétés mutualistes, concurrence d’autant plus redoutable qu’elle se réclamait de la Charte de la mutualité. ” 177 Le droit ouvert aux mutualistes de participer à la gestion des sections locales du régime obligatoire sera dans l’ensemble peu suivi d’effet, à l’exception notable des mutuelles de fonctionnaires. Désireux de s’assurer la participation des mutualistes de la fonction publique à la mise en œuvre du plan français de sécurité sociale, les pouvoirs publics encouragent non seulement la création et le développement de grandes mutuelles au sein des administrations, mais leur confie par la loi du 9 avril 1947, la responsabilité du régime de protection sociale des salariés de l’État. La gestion des sections locales de sécurité sociale constituera pour les mutuelles de fonctionnaires le principal tremplin de leur remarquable essor.

176 .Placard FNMF diffusé dans toute la France après la publication de l'ordonnance sur la Sécurité sociale, cité par ROMAIN LAVIELLE, Histoire de la Mutualité , Paris Hachette, 1964, pp. 163-164. 177 .JEAN-NOËL CHOPART et BERNARD GIBAUD, p. 86. Concurrences, solidarités, La protection sociale complémentaire depuis 1945, LERS/IRTS, 1986.

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89 - Avec la Sécurité sociale En attendant ces évolutions, la nouvelle partition introduite par les ordonnances constitutives renvoie la mutualité à une complémentarité avec son organisation ainsi que vers de nouveaux champs sociaux d’innovation. En dépit des incertitudes exprimées, cette réforme redynamise le mouvement : “La mutualité s’était enlisée et bureaucratisée dans les assurances sociales. Elle était devenue purement gestionnaire, alors que sa vocation est de faire du neuf, jouer un rôle de pionnier. A l’avenir, du fait de la généralisation des assurances sociales, la Mutualité ne sera plus un organisme d’assurance maladie ou vieillesse, elle devient désormais le cadre normal de toutes les institutions d’entraide ” 178 . Au plan politique, avec le droit syndical et le droit de grève, le droit à la Sécurité sociale s’inscrit, au travers d’un vaste projet social formulé, pour la première fois, dans la Constitution de la IV e République de 1946. Dans son préambule, cette dernière pose en effet les bases d’un nouvel État Providence. “ La nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement. Elle garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, à raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique se trouve dans l’incapacité de travailler, a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens d’existence. 179 La loi du 22 mai 1946 confirme le principe de l’assujettissement obligatoire de tous les français à la Sécurité sociale, sur un principe d’obligation de prélèvement. Sa vocation de redistribution des revenus pour “ compléter les ressources des travailleurs ou des familles défavorisées 180 dépasse rapidement de simples objectifs assurantiels. Très vite ses perspectives “ n’ont plus pour unique finalité de préserver les plus vulnérables contre les risques de destitution sociale ” mais s’inscrivent dans la structure même de la rémunération, comme salaire différé, suscitant parfois la tentation de faire passer l’intérêt général après les avantages catégoriels 181 . Loin d’être un succédané des mesures d’assistance comme le dénoncent les préventions libérales, des dynamiques spécifiques portent en effet la Sécurité sociale. Pierre Laroque, un de ses fondateurs et son premier directeur, insiste sur l’effet préventif de cette libération de l’angoisse du lendemain qu’elle doit instaurer. Pour lui, un projet dynamique d’émancipation ouvrière et salariale doit inspirer ses acteurs. “ Ceux qui auront la charge de l’application des systèmes français de sécurité sociale devront s’orienter non dans le sens de la paresse et de la stagnation, mais de la vigueur et de la jeunesse. ” Après le temps de l’unité nationale réalisé à la Libération, qui permet la publication rapide des ordonnances constitutives, la controverse politique reprend ses droits. Le 20 janvier 1946 Charles de Gaulle, opposé au régime des partis, quitte ses fonctions de chef du gouvernement. Benoît Frachon et Léon Jouhaux tentent de leur côté, à la tête de la C.G.T., de garder les rangs

178 .PIERRE LAROQUE entretien avec BERNARD GIBAUD, op. cit., p 104. 179 .Préambule à la constitution de la IVe république de 1946. 180 .Alexandre Parodi. 181 .Cf HENRI GALANT, op. cit., LUC BOLTANSKI, Les Cadres, la formation d'un groupe social, Éditions de Minuit, 1982, G. PERRIN, “ Pour une théorie sociologique de la Sécurité Sociale dans les sociétés industrielles ”, Revue française de sociologie, VII, 1967.

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90 - Avec la Sécurité sociale serrés. Leur objectif commun est de relancer une activité économique dévastée justifiant un effort particulier dont un blocage des salaires. Mais l’impatience agite leurs troupes et les efforts d’apaisement social des responsables, derrière les ministres communistes, provoquent la scission 182 . La défense des revendications salariales s’impose et en juillet 1946 une hausse de 18 % des salaires est obtenue de haute lutte. En août une grève des postiers amène une augmentation de 25 % du salaire des fonctionnaires. L’état de pénurie persistant après des années de privation, rend de plus en plus inacceptable l’éventualité de sacrifices supplémentaires. Bien au-delà des discours revendicatifs habituels, se nourrir constitue alors la préoccupation de 49 % des français, bien avant celle portant sur leur santé (26 %) ou sur leur rémunération en tant que telle (15 %).

b) Une réalité locale singulière

À Nantes, ces soucis de subsistance quotidienne emplissent le quotidien des habitants mais aussi celui des militants de tous bords : syndicalistes, associatifs s’impliquent dans le contrôle des étiquettes sur les étals des commerces, sur les marchés, pour une lutte déterminée contre les profiteurs de la misère laissée par les années de guerre. Comme dans beaucoup de villes françaises, ces problèmes d’approvisionnement se doublent d’une pénurie cruciale en matière de logement. Les bombardements ont aggravé des problèmes préexistants, déjà aigus en 1939. Il faut réparer provisoirement ou définitivement tout ce qui peut être habité pour reloger des milliers de sans abri. La mise en chantier de plus de 6854 réparations s’impose. Des baraquements de fortune doivent être édifiés pour parer au plus pressé. Plus de 300 logements en bois s’érigent à cette époque et d’autres sont prévus. Non sans débats, le plan général nantais de reconstruction est confié à l’architecte Roux-Spitz, générant d’énormes besoins en ouvriers du bâtiment 183 . Toute cette précarité, l’ampleur du chantier entrepris et l’effort de productivité qu’il impose à tous les salariés qui s’y retrouvent impliqués sont désormais indissociables de l’attente d’une vie meilleure et d’une sécurité assurée, fruits espérés de la mise en place d’une protection sociale généralisée. Cette mise en place sera donc l’autre axe de l’engagement militant du moment. Elle consiste tout d’abord dans le regroupement des cinq caisses

d’Assurances sociales dans deux caisses primaires de Sécurité sociale : celle de Nantes et celle de Saint-Nazaire. Personnels, patrimoines, mobiliers,

mais aussi prise en charge des assurés, gestion des

cotisations et des prestations, doivent progressivement s’y intégrer. Dans l’attente des opérations de fusion programmées, la caisse départementale sert de caisse pivot pour l’engagement des dépenses des quatre autres caisses d’affinité. Son conseil d’administration avalise les débits à effectuer sous forme d’avances 184 .

réserves financières

182 .Celle d'abord des anarcho-syndicalistes qui fondent la C.N.T.

183 .La Résistance de L’Ouest, 5 novembre 1945. 184 .Conformément aux prescriptions de la circulaire de février 1946.

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91 - Avec la Sécurité sociale Le syndicat C.G.T.de Loire-Inférieure, derrière Auguste Penaud qui abandonne sa fonction de secrétaire départemental pour se consacrer complètement à cette installation de la sécurité sociale, s’engage résolument dans ces réformes qu’il va très majoritairement encadrer. La C.F.T.C. départementale engage alors un débat interne difficile. Un certain nombre des responsables de la rue de Bel-Air, comme leurs dirigeants nationaux, sont sur la défensive. Partisans d’une sécurité sociale étendue, ils s’opposent toutefois à l’organisation proposée et entendent défendre leurs caisses d’affinités et leurs œuvres. Des administrateurs de la caisse primaire familiale d’assurances sociales de Nantes expriment dans un tract offensif, leurs craintes des conséquences du plan de sécurité sociale.

“ Supprimant toute liberté d’association en matière de Sécurité sociale, faisant disparaître d’un trait de plume toutes les caisses d’assurances sociales, d’allocations familiales, d’accidents du travail, sans transition, négligeant les avis des techniciens malgré les difficultés de l’heure présente, par-dessus la tête des législateurs, une caisse territoriale unique rassemblera obligatoirement tous les assurés obligatoires, et prétendra servir toutes les prestations à tous les travailleurs. Vichy en 1942 avec Belin n’avait pas rêvé mieux. L’Allemagne hitlérienne et l’Italie fasciste n’ont pas fait autre chose. La RUSSIE démocratiquement totalitaire applique ce régime. Etes-vous donc si satisfaits du dirigisme en matière de ravitaillement dans la politique des prix, dans le domaine de la production et de la répartition pour permettre l’introduction d’une pareille méthode dans la sécurité sociale. L’homme n’est tout de même pas une marchandise pour être ainsi traité. ” 185

La réalité locale pourtant demeure très contrastée. Le 23 février 1946, Jean Raulo, responsable C.F.T.C., informe Gaston Tessier des débats qui agitent ses troupes. “ L’UD s’abstient de participer à la gestion des organismes uniques de Sécurité sociale. Il s’agit d’une décision de stricte discipline, la majorité de nos camarades s’étant prononcée pour une politique de la présence. L’UL de Saint-Nazaire n’a rien voulu entendre et en dépit des conseils du bureau de l’UD s’est décidée à fournir des hommes pour l’arrondissement de Saint-Nazaire ”. La colère du vieux responsable est à la hauteur du désaveu 186 . Au sein même de l’Union départementale, les controverses se développent. Le 7 mars 1946 le syndicat des employés des services sociaux souhaite lui aussi la participation au service régional des Assurances sociales, en contradiction avec les positions nationales. De nouveau Jean Raulo rend compte à Gaston Tessier, le 2 avril 1946, de ces turbulences internes. “ J’ai le devoir de vous informer, la tempête passée, qu’au cours du mois écoulé, j’ai pendant 24 heures abandonné la présidence de l’union départementale de l’Union Nantaise des syndicats en protestation contre une nouvelle location de la partie de notre immeuble actuellement occupé par la caisse familiale d’assurances sociales à la caisse unique de sécurité sociale.

185 .Tract de la caisse familiale d'assurances sociales, archives C.F.D.T. de Loire-Atlantique. 186 .PIERRE FROMY, 15 juin 1995.

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92 - Avec la Sécurité sociale Cette décision avait été prise par Monsieur Buerne, président de la société civile et immobilière, contre la volonté unanime de tous les dirigeants et militants de nos unions. Sa capitulation appartient aujourd’hui à l’histoire et la société propriétaire de notre immeuble est enfin effectivement en nos mains. ” Devant la crainte évoquée d’une réquisition préfectorale, la réponse de Gaston Tessier se veut rassurante : “ vous avez bien fait et en cas de réquisition prévenez-moi ”. Ces discussions font long feu. Une partie des militants C.F.T.C. se range en effet derrière Jean Raulo, qui s’engagera dans l’administration de la CAF et dans celle de la Maison Familiale. Une autre partie semble plus sensible à l’action de Léon Buerne puis de Léger Magimel en direction de la sécurité sociale, de la mutualité de la rue de Bel- Air et du Crédit immobilier familial. Beaucoup se retrouvent enfin, comme Alphonse Beillevaire, d’un côté et de l’autre, véritables traits d’union institutionnels, dans les différents conseils gérant les œuvres des militants chrétiens de la rue de Bel-Air. Quoiqu’il en soit, dès le mois de juillet 1946, Léon Buerne siège au premier conseil de la caisse primaire d’assurance maladie de Nantes, en tant qu’ancien président de la caisse primaire familiale et ancien administrateur de la caisse départementale. Un des bureaux payeurs de la sécurité sociale de la caisse de Nantes fonctionne bien alors au 10 rue de Bel Air.

c) La mise en route de la caisse

1) Restructurer Une caisse primaire de Sécurité Sociale est créée à Nantes 9, rue de Bréa par l’arrêté du 17 janvier 1946, sous le nom de “ Caisse Primaire de Sécurité Sociale de Nantes ”. Elle couvre tout le département de Loire- Inférieure moins la circonscription de Saint-Nazaire. Les statuts sont votés à l’unanimité. Pour appliquer le nouveau plan de Sécurité sociale, les cinq caisses existantes sont fondues en deux : l’une pour Saint-Nazaire et sa région, l’autre pour Nantes et le reste du département. 187 ” Avec cette mise en place, la caisse Départementale, la Caisse Industrielle et Commerciale, la Caisse Familiale, la Caisse le Travail et la Caisse Mutualiste disparaissent donc. Une ouverture de compte pour les “ fonds disponibles ” est effectuée à la Caisse des dépôts et consignations, une autre pour les comptes de “ disponibilités courantes ” à la même Caisse des dépôts, à la banque de France et au service des chèques postaux 188 . Le 19 avril 1946, le Conseil d’administration de la caisse primaire de Sécurité sociale de Nantes 189 est installé par Jean Acis, le directeur régional. Ce conseil est composé de partenaires qui travaillent ensemble de longue date. La C.G.T., en raison des réserves exprimées par la C.F.T.C. à Nantes, assure seule la représentation du collège des salariés et y occupe une place importante.

187 .Registre des procès verbaux de la CPSS de Nantes, 27 avril 1946, archives CPAM de Nantes. 188 .Réunion du Bureau, 4 juillet 1946. 189 .Créée par un arrêté ministériel du 17 janvier 1946.

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Témoignage d’un administrateur C.G.T. de la C.P.S.S. de Nantes “ Ce premier conseil est un conseil désigné. Il se compose de dix-huit salariés désignés par la C.G.T., de six patrons désignés par les organisations patronales, de deux représentants du personnel, de deux personnes qualifiées (Abel Durand, ancien président de la caisse régionale, y siége à ce titre), de deux médecins : les docteurs Baron et Haureau, désignés par le syndicat des médecins. Le président de ce premier Conseil d’administration est Auguste Péneau. Ancien secrétaire départemental de la C.G.T., Auguste Péneau est l’un des responsables réformistes qui, après 1936, joue sincèrement le jeu de l’unité. Dans ce premier conseil, la majorité C.G.T. (18 sur 32) rend les choses aisées pour les syndicalistes. De plus, les patrons qui y siègent n’ont pas été choisis “ parmi les plus durs ” : Huart de Châteaubriant, auréolé de son engagement courageux de résistant, Maître, patron social des Forges de Basse-Indre, tout surpris de me voir là, quelques années après nos luttes de 1936. Le conseil a des pouvoirs importants de gestion, de décision, de désignation des cadres. Le directeur, Roland Vauge se révèle très pointilleux sur les textes. Cette exigence est indispensable, toutes nos décisions doivent passer devant la direction régionale qui peut les refuser et interroger la légalité de telle ou telle mesure. Ce directeur était syndiqué à la C.G.T., je ne dirais pas que c’était un militant, mais il avait sa carte. C’était quelqu’un de valeur, connaissant bien les problèmes de protection sociale en tant qu’ancien directeur de la caisse départementale des Assurances sociales. Cette caisse était celle qui avait recueilli le plus d’adhérents de 1930 à 1946. Pierre Fromy, sous-directeur, syndicaliste CFTC, venait lui de la caisse Familiale de la Rue de Bel-Air. Il succédera à Roland Vauge comme directeur de la C.P.S.S. de Nantes. Peu après l’ouverture de la caisse en 1946, un employé aux guichets est recruté, Robert Bouet, il succédera plus tard à Pierre Fromy comme Directeur de la caisse de Nantes. ” 190

Sitôt le conseil mis en place, on procède à l’élection des directeurs, sous- directeurs et agents comptables à mains levées, mode de vote choisi à l’unanimité. Alors qu’à Saint-Nazaire, Fernand Dosseul, directeur de l’ancienne caisse départementale le Travail, devient directeur de la caisse primaire de Sécurité sociale de cette ville, Roland Vauge, ancien directeur de la caisse départementale, seul candidat, est élu à l’unanimité directeur de la caisse primaire de Nantes. Pierre Fromy, ancien directeur de la Caisse Familiale, seul candidat, est élu directeur adjoint à l’unanimité, avec le soutien de Roland Vauge et de Léon Buerne. Trois candidats se présentent au poste d’agent comptable : monsieur Creuzé –agent comptable de la caisse départementale 191 -, mademoiselle Leblanc –agent comptable de la caisse industrielle et commerciale-, Mademoiselle Philippe –agent comptable de la caisse des Batignolles. Monsieur Creuzé est élu à l’unanimité. Malgré le passif laissé dans la gestion assurances sociales, instituant sans doute dès sa naissance le “ trou de la sécu ”, les nouveaux flux économiques

190 .GASTON JACQUET, juillet 1995. 191 .Dont le fils faisait partie des otages fusillés après l'exécution du colonel Holtz.

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94 - Avec la Sécurité sociale générés par ces réformes suscitent des convoitises. Les banques nationalisées proposent aussitôt des ouvertures de fonds à la caisse. Prudents, les nouveaux administrateurs résistent et décident de s’appuyer sur le statu quo pour développer progressivement l’action de la caisse. Dès le 12 juin 1946, la caisse primaire de Nantes adopte ses statuts sur la base de la version type, parue au Journal Officiel.

Témoignages

“ Je suis rentrée en 1946 à la Familiale. Pour mon entretien d’embauche,

j’ai été reçue par Pierre Fromy, le directeur, et par Melle Leriche, fondée de pouvoir. A l’époque l’ambiance était très stricte. Pour ne pas provoquer les gens parfois très démunis qui se présentaient aux guichets, on n’avait pas le droit de se maquiller, pas même de se mettre du rouge à lèvres. Quand je lui serrais la main le lundi midi quand nous reprenions le travail, monsieur Fromy me la retournait en me regardant mes ongles, où restaient parfois des traces de vernis du week-end : “Bonjour

Madame ! “. Cela voulait tout dire

192

“ À la caisse départementale, dirigée par monsieur Vauge, l’uniforme

était de mise : nous portions toutes des blouses. Les employés avaient droit à une ou deux blouses par an, je ne sais plus. Les gros bijoux et le maquillage étaient interdits. Il fallait être correcte et ne pas choquer les usagers. Entre agents, si les rapports étaient conviviaux, l’interdiction de se tutoyer était de règle. ” 193

“ Je suis entrée en 1946 à la caisse. On recrutait sur titre, j’avais mon brevet. Une amie, Madame Billot, résistante et déportée à Ravensbruck

m’avait incitée à me porter candidate. J’avais travaillé aux assurances sociales avant-guerre, rue de la Brasserie. C’était le ministère du travail avec monsieur Acis, comme directeur. J’avais laissé cet emploi avant la guerre pour m’occuper de mes trois enfants. J’arrive donc en 1946 rue de Bréa. J’y ai fait par la suite l’école de guichetiers, dirigée par Melle Bargain. Elle formait les guichetiers de Nantes. Le directeur était Roland

Vauge, un homme assez froid mais gentil

c’était un monsieur.

L’ambiance était joyeuse à cette époque : c’était la Libération. Je ne sais pas combien nous étions de salariés au total, nous étions répartis rue de Bréa, à la caisse Mutualité, à la caisse Bel-Air, à Cambronne. ” 194

“ Nous souvenons de notre embauche à la caisse départementale. L’agent

comptable, M. Creuzé, faisait office de chef du personnel. C’était un monsieur vêtu de noir, chapeau noir, lorgnons : le premier contact ne fut pas très encourageant pour les jeunes filles timides de 18 ans que nous

étions! Pour le personnel les tenues vestimentaires devaient être très strictes, pas de maquillage ni bijoux, bas et chapeau ! ” 195

Avec la fusion des anciennes caisses, l’un des problèmes les plus ardus posés aux administrateurs de la caisse primaire, sera celui du reclassement

192 .GISELE LAINE, 2 décembre 1998. 193 .YVONNE JAVEL, 2 décembre 1998. 194 .RAYMONDE QUEHEN, 9 mars 1999. 195 .JEANNE et JACQUELINE CADIET, courrier 22 mars 99.

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95 - Avec la Sécurité sociale des personnels. L’obligation de reprendre -sous le contrôle de l’inspection du travail- tous ces agents ainsi que ceux des maisons d’assurances couvrant les accidents du travail, fait qu’il y a pléthore sur certains postes mais qu’une carence en personnel spécifiquement qualifié, en particulier les guichetiers, se fait sentir. Ce personnel se répartit entre personnels techniques, travailleurs manuels très minoritaires, et personnels de service : employés aux écritures, guichetiers, agents de maîtrise et cadres. Selon les fonctions et l’ancienneté, des subdivisions en catégories et en échelons sont établies référées à une convention négociée entre la Fédération des organismes de Sécurité sociale (F.N.O.S.S.) où la C.G.T. joue un rôle prépondérant d’une part, la Fédération des employés et cadres du commerce, du crédit, des assurances, des professions libérales et divers ainsi que la Fédération française des syndicats chrétiens d’employés, techniciens et agents de maîtrise d’autre part 196 .

La F.N.O.S.S. Cette importante fédération est mise en place le 24 juin 1946 à Paris dans un congrès constitutif tenu à l’initiative de la C.G.T., seule organisation syndicale impliquée initialement dans le nouveau régime. Malgré son

caractère facultatif, la quasi-totalité des caisses vont s’y affilier. Elle a pour mission d’élaborer les statuts des personnels salariés des institutions, de représenter les organismes de Sécurité sociale et de leur servir d’intermédiaires dans leurs démarches, d’assurer une mission de conseil et de formation et de réaliser une cohérence juridique et sociale d’un ensemble qui sans sa coordination risque de rester dispersé et inefficace. Elle est administrée par un conseil élu nationalement à partir de candidatures émanant de l’ensemble des caisses qui désigne un bureau. Son CA mobilisera des hommes importants dans l’histoire de la Sécurité sociale, Henri Raynaud (C.G.T.) son premier président ; Théo Braun (C.F.T.C.) qui lui succédera en 1953 ; Didier Motte (C.N.P.F.) et Jack Senet (mutualité), Clément Michel son directeur général jusqu’en

1969 197 . Son rôle en matière de conseil, d’organisation, de gestion fut

essentiel. Les administrateurs nantais donnent tout de suite leur adhésion à cette création et y envoie ses représentants. À la demande d’Auguste Peneau, le directeur accompagne la délégation en tant que technicien.

Au sein des personnels, le syndicat C.G.T. regroupe au tout début un grand nombre des salariés, poursuite d’une tradition des caisses d’assurances sociales et conséquence des engagements de 1939-1945. “ Un syndicat C.G.T. des personnels se met en place très vite. Le syndicat alors, c’est Mme Billot, une collègue estimée déportée pour motif politique. A son retour d’Allemagne, son passé de résistante fait que beaucoup de gens se regroupent spontanément autour d’elle par amitié ou en raison de cette histoire ” (…) “ Dès mon entrée rue de Bréa, je me suis syndiquée à la C.G.T. C’était tout d’abord le syndicat majoritaire des personnels.

196 .Convention collective du 16 octobre 1946. 197 .BERNARD GIBAUD, Clément Michel, la passion de la solidarité, Association d’histoire de la Sécurité sociale.

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96 - Avec la Sécurité sociale Monsieur Vauge, le directeur, monsieur Auneau, le secrétaire général de la

caisse et tout le monde était à la C.G.T. 198 Très vite toutefois l’inscription grandissante des syndicats chrétiens dans le monde des employés et son engagement progressif au sein de la Sécurité sociale, tout comme la scission en germe qui donne naissance quelques temps plus tard à la C.G.T.-F.O. modifient cette donne. “ Une majorité de syndiqués C.G.T. de la Libération venait de la C.G.T. constituée par des militants socialistes ou radicaux engagés dès l’origine dans les assurances sociales. Les militants du parti communiste, issus largement de l’ancienne C.G.T.U. et hostiles aux assurances sociales jusqu’en 1936, étaient minoritaires. Sous l’effet d’une propagande amalgamant la C.G.T et le parti communiste, beaucoup vont se retirer. Tout va alors s’effriter, je suis restée à la C.G.T. mais en quelques mois nous n’étions plus que 18 à adhérer. 199 Nonobstant ces divergences militantes, installer la caisse primaire constitue pour ces personnels un effort commun exceptionnel. “ Lors de la mise en place de la sécurité sociale, afin d’assurer l’ouverture des guichets sans fermeture des bureaux, nous avons travaillé sans récriminations, les dimanche et lundi de Pâques. 200 C’est pourquoi, si la loi du 21 février 1946 fait passer l’horaire hebdomadaire de 45 heures, comme pour les anciennes caisses, à 40 heures, le ministre du Travail, tout en demandant d’appliquer la majoration prévue au-dessus de 40 heures, invite les directeurs des caisses à ne pas réduire le temps de travail. La caisse pivot décide donc du maintien des 45 heures. Les autres caisses, en instance de fusion, se conforment elles aussi à cette décision. L’intégration de l’ensemble des personnels dans un statut commun nécessite des ajustements. Ainsi, une demande d’Abel Durand, au nom de la Caisse Industrielle et Commerciale, d’une prime de fidélité au personnel qui vient de cette caisse est rejetée. Une telle mesure serait un précédent. “Le passage d’une caisse à une autre sans changement de fonction et de lieu de travail ne justifie pas le paiement d’une prime. 201 Par ailleurs, dans ces démarches de redéploiement des agents, il semble difficile de se référer aux besoins réels. Avec la fusion, cent quarante employés se regroupent dans la

il en faudrait deux cents vingt-neuf. La commission de

reclassement n’ayant pu répondre à ce besoin, quarante auxiliaires sont embauchés, plus spécialement chargés de l’immatriculation. Deux cents cinquante employés du service régional restent cependant à reclasser sur les huit caisses de la région. Ils restent prioritaires sur les auxiliaires embauchés depuis le 1er juillet 1946. Le conseil d’administration, employeur composé majoritairement de syndiqués C.G.T., est partagé entre les exigences de l’administration du Travail, la réponse aux besoins propres en personnels de la caisse et l’engagement pris avec les salariés embauchés. Il fait état de son embarras. “ Sous réserve du respect des droits des employés à reclasser, les administrateurs, membres de la commission de reclassement, s’efforceront d’éviter l’absorption d’un nombre d’employés entraînant le licenciement d’auxiliaires embauchés depuis la fondation de la sécurité sociale. 202 Par ailleurs, certains abus les mobilisent. Du côté des personnels issus des

Caisse

198 .RAYMONDE QUEHEN, 9 mars 1999. 199 .RAYMONDE QUEHEN, 9 mars 1999. 200 .JEANNE et JACQUELINE CADIET, courrier du 22 mars 1999. 201 .Bureau du 22 août 1946.

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97 - Avec la Sécurité sociale compagnies d’assurance gérant les accidents du travail, quinze employés sont retenus dans un premier temps par la commission de reclassement. Certaines compagnies, impliquées à contre cœur dans la réforme, profitent de l’occasion pour opérer des restructurations à bas prix. Ainsi, certaines nominations de chefs de service ne correspondent-elles pas aux fonctions

réelles qu’ils sont en obligation d’assumer. Certains agents d’assurance de la branche incendie sont proposés au reclassement, à tort du point de vue des administrateurs de la caisse. D’autres, soumis au reclassement, sont

maintenus en fonction dans leur entreprise

ces agents intègrent la caisse sous peine de perdre leur droit 203 . Enfin, particulièrement en ce qui concerne le reclassement des cadres, une négociation subtile d’équilibre des représentations selon les affinités syndicales doit s’opérer. M. Auneau, chef de succursale à Rezé, reçu en juin 1946 aux cours d’éducation économique et sociale, section sécurité sociale, est élu secrétaire général à l’unanimité moins une voix contre deux autres candidats venus de Paris et de la Roche-Sur-Yon. Léon Buerne exprime

Un avis est envoyé pour que

alors la crainte que le mandat de délégué syndical C.G.T. de M. Auneau n’amène de sa part une attitude partiale avec le personnel. Illustration des tensions accompagnant ces répartitions d’hommes et de fonction, au CA suivant, Monsieur Auneau présente alors une démission qui, finalement, ne sera pas entérinée. Au 15 novembre 1946, alors que près de 53 % de la population est désormais protégée par la sécurité sociale, la caisse compte 178 employés :

147 agents d’exécution, 3 agents de maîtrise, 28 cadres. Quand elle assurera

toutes ses attributions, l’effectif indispensable est évalué à environ 320 agents.

2) Administrer L’administration des caisses primaires s’inscrit à la fois dans la continuité et dans l’innovation et appelle à une large concertation les administrateurs en place. Au plan national la F.N.O.S.S. joue son rôle d’harmonisation et de référence. Les administrateurs de Nantes, forts de leur expérience

précédente, souhaitent qu’un relais soit institué au plan régional. Il existait une Fédération de l’Ouest des Caisses Départementales d’Assurances Sociales (regroupant les régions de Nantes, de Rennes, et de Rouen), l’une des premières créée en France : pourquoi ne pas recréer une telle structure régionale ou inter-régionale ? 204 Fernand Ricou, secrétaire du livre C.G.T., émet quelques réserves. Cette idée doit être soumise à l’approbation de la F.N.O.S.S., qu’il convient de ne pas court-circuiter dans ses nouvelles missions. Gaston Jacquet, secrétaire de la métallurgie C.G.T., suggère de proposer à la F.N.O.S.S. de tenir ces conférences régionales sous sa présidence. Auguste Peneau, président de la caisse, lui aussi représentant de la C.G.T. et administrateur de la F.N.O.S.S., souligne l’intérêt des échanges d’expériences que cela permettrait. Il se charge d’informer la F.N.O.S.S. de ce projet. Au conseil d’administration du

22 février 1947, une circulaire de cet organisme répond à ces

202 .Exposé de PIERRE FROMY, directeur adjoint, sur les décisions prises par le Comité permanent de la commission régionale de reclassement du personnel. P.V. du CA du 9 novembre 1946. 203 .PV du CA du 18 décembre 1946. 204 .PV du CA de la CPSS de Nantes, 18 décembre 1946, archives de la CPAM de Nantes.

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98 - Avec la Sécurité sociale préoccupations. Elle précise que des réunions entre les caisses, sur le plan régional ou inter-régional, peuvent se tenir avec son concours. Elle informe en sus, que la caisse primaire du Mans et la Caisse d’allocations familiales de cette ville, ont, d’ores et déjà, passé un accord au terme duquel une communication réciproque est faite de la liste des assujettis, permettant un contrôle plus sérieux du paiement des cotisations et l’organisation en commun de services sociaux. Pour éclairer la richesse et la liberté de ces débats, il convient de souligner combien le type de représentation instituée dans les conseils constitue une rupture marquante. A des notables ou à des permanents syndicaux qui assuraient l’essentiel de la gestion des caisses d’assurances sociales s’adjoignent désormais de nombreux salariés en activité professionnelle. Chaque conseil se trouve devant la nécessité d’entreprendre une démarche d’un nouveau type qui ne peut se limiter à une gestion de l’acquis. Une autre culture de la représentation démocratique est en élaboration qui marque fortement les évolutions sociales en cours. Au quotidien, pour les entreprises, libérer les élus pour leur nouvelle tâche n’est pas toujours chose facile et acceptée. Gabriel Goudy, secrétaire de l’Union locale C.G.T., signale comment l’un des administrateurs, M Cormerais, employé à la maison Byrrh, se voit refuser les disponibilités horaires nécessaires pour assister aux réunions du conseil. Le directeur propose d’envoyer un courrier aux employeurs pour expliciter leur devoir. Un mois plus tard, le directeur de la maison Byrrh refusant toujours à son salarié l’autorisation nécessaire, Gabriel Goudy propose alors d’intervenir comme secrétaire des syndicats confédérés. M. Fonteneau, élu employeur, propose pour sa part une démarche personnelle de persuasion : le Conseil d’Administration approuve. Dans beaucoup de situations similaires, en raison même de l’innovation en jeu, la concertation prévaut. L’heure est à la construction. Sans tarder, pour permettre au conseil de faire face à des tâches dont chacun mesure l’ampleur et l’urgence, des commissions se mettent en place, associant des petits groupes d’administrateurs pour traiter rapidement les questions qui désormais se bousculent 205 . Les premières commissions Commission de contrôle : MM. Bazin, Bergerault, Gémot et Leray, Commission de longue maladie : MM. Ricou, Bain, Jacquet titulaires et 3 suppléants. Commission de placement : la commission de contrôle avec en plus la participation de Gabriel Goudy. Commission des locaux : MM. Goudy, Cails, Gernigou, Ramier, Maître et Jacquet. Commission des textes : le bureau en a la charge. Commission du personnel : MM. Ricou, Rolland, Gernigon, Lesquibe, Buerne, Bazin. Commission chargée du rapport aux praticiens et aux établissements hospitaliers (créée à la suggestion de M. Vauge) : MM Peneau, Durand, Ramier, Gendron, Lesquibe, Peignon.

3) Organiser

205 .PV du CA de la CPSS de Nantes, 27 avril 1946, archives de la CPAM de Nantes.

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99 - Avec la Sécurité sociale Le 25 mai 1946 206 , après un historique de la caisse départementale d’assurances sociales à l’occasion duquel il rappelle ses différents stades d’évolution depuis 15 années et les tâches nouvelles qui attendent la sécurité sociale, Roland Vauge dresse l’état provisoire du déroulement de la fusion des caisses au sein de la caisse primaire. Une circulaire ministérielle sur l’organisation des caisses de sécurité sociale, adressée à tous les administrateurs, orchestre le processus. Concrètement, se posent tout d’abord le problème des locaux indispensables. La caisse de garantie accepte que la caisse départementale agrandisse les locaux de la rue de Bréa. Elle recommande l’achat de cet immeuble à la caisse des assurances sociales, administrée par la Fédération nationale des Mutuelles ouvrières, sise à Paris, rue de la Douane, n° 6 et 8. Cette proposition est retenue et rendue possible grâce à l’aide financière de l’Union Régionale. La caisse le Travail pour sa part met son immeuble, rue Désiré Colombe, à la disposition de la Sécurité sociale. Il abrite désormais les services de comptabilité de la Caisse primaire. Il est acquis de la même façon que toutes les caisses absorbées mettent leurs locaux à sa disposition. La ville de Nantes concède la moitié d’un bâtiment de la caserne Cambronne à l’usage de la caisse. Des locaux doivent s’installer à Rezé, mis à la disposition de la Sécurité sociale par la ville, ainsi qu’à Chantenay, Châteaubriant, Clisson et Ancenis dès que possible. Georges Maître, directeur des Forges, étudie pour sa part la possibilité de laisser à la disposition de la Sécurité sociale un local dans son entreprise à Basse-Indre. L’utilisation provisoire de baraquements pour ouvrir des bureaux payeurs doit être abandonnée, les Ponts et Chaussées s’opposent à une telle attribution à la sécurité sociale de moyens réservés aux sinistrés. Le besoin en locaux devient pourtant vite crucial. Bon gré mal gré, comme nous l’évoquions, “ la Caisse Familiale de la rue de Bel-Air, malgré certaines réticences de ses propriétaires, doit également mettre les locaux qu’elle possède à disposition de la Sécurité sociale qui doit prendre le bail contracté par la dite Caisse ”. Cette mise en commun des anciens locaux ne résout pas le problème que pose l’avenir de la réforme, “ le plan de sécurité sociale et son extension à d’autres institutions que les assurances sociales laisse prévoir des besoins beaucoup plus étendus ”. Dans un premier temps, le paiement des assurés se réalise dans les locaux de leurs anciennes caisses -sauf en ce qui concerne les assurés de l’ancienne caisse Le Travail qui sont servis au bureau payeur voisin de la mutualité. Chacun s’organise au mieux malgré le manque de locaux et une précarité qui touche aussi les équipements et le matériel. “ Je me rappelle avoir travaillé au centre Bel-Air, près de Talensac : l’ancienne caisse Familiale. Nous avions deux étages. La salle des guichets se trouvait au rez de chaussée et les autres à l’étage. Nous avions un seul lavabo pour trente employés. Pour le chauffage des locaux il y avait un poêle que le chef de centre allumait le matin. 207 (…) “ Rue Arsène Leloup, ancien siège de la CRIFO, on partageait les locaux avec les allocations familiales. On avait une machine à écrire partagée entre la dactylo, la personne de la CAF et moi. Il fallait attendre que l’autre finisse son travail pour pouvoir commencer le sien. On faisait 48 heures chaque semaine. 208 À l’ancienne

206 .PV des CA de la CPSS de Nantes, 25 mai 1946, archives de la CPAM de Nantes. 207 .JACQUELINE CADIET, courrier 22 mars 99. 208 .GISELE LAINE, 2 décembre 1998.

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100 - Avec la Sécurité sociale caisse mutualiste, installée rue Désiré Colombe dans des locaux tant bien que mal réaménagés après les destructions des bombardements de septembre 1943, Roland Vauge souligne le concours apporté par Jules Lucas, directeur de cette caisse, pour installer le bureau payeur de Désiré Colombe et se félicite que “ la bonne entente qui existait sur le plan des assurances sociales subsiste dans le cadre de la sécurité sociale ”. Ce souci de collaboration des responsables trouve en écho celui de personnels qui s’inscrivent dans ces réformes avec un sentiment de cohérence et de continuité. “ A la fusion des caisses, on a peu senti à notre niveau le partage ou la redistribution des fonctions. Les caisses sont restées tout un temps ce qu’elles étaient, cela n’a pas beaucoup changé. En ce qui me concerne, j’ ai été affecté à la caisse de la Mutualité, à deux pas des anciennes caisses Le Travail. C’était une pièce toute en longueur, les gens se présentaient au guichet, un agent les accueillait, d’autres assuraient un contrôle derrière. Je n’ai pas entendu trop de réticences dans la mesure finalement où les gens n’ont pas été tellement déplacés. 209 La répartition territoriale qui se dessine au fil de ces mises en place doit trouver un cadre. Pour les villes comptant plus de 2000 inscrits, Roland Vauge évoque deux possibilités : créer une section avec un conseil d’administration spécifique ou mettre en place des correspondants. Le conseil pour sa part craint la désorganisation que pourrait provoquer une multiplication des instances de décision. Cette possibilité d’installer un CA dans ces succursales ne s’applique pas à Rezé, trop proche de Nantes, mais pourrait être accordée à Clisson, qui ne regroupe pas encore 2000 assurés mais qui peut atteindre ce chiffre en associant plusieurs communes avoisinantes. Pour Ancenis, de la même façon, il accepte le principe d’une telle éventualité. Pourquoi ne pas installer partout des correspondants ? Si une telle solution présente l’avantage de préserver une centralisation des décisions au niveau de la caisse primaire, ne fait-elle pas courir un risque de dilution du service ? Ces correspondants en effet ne peuvent pas être simultanément des agents payeurs. Leur rôle se limiterait donc à celui d’intermédiaires, pas toujours en capacité “ de fournir les renseignements qu’un bureau payeur peut procurer aux intéressés ”. Ce débat sur l’organisation confronte des propositions qui débordent largement les positionnements préconçus des uns ou des autres. Georges Maître, fort de l’expérience précédente des assurances sociales, suggère d’associer la collaboration de fonctionnaires territoriaux dont le statut représente une sécurité, “ pourquoi ne pas utiliser les employés de mairie comme correspondants ? ” Roland Vauge, conscient de l’ampleur des réalisations à venir, émet des réserves. “ La tâche de ces employés est de plus en plus lourde, ils ne pourraient pas accomplir de façon satisfaisante cette mission supplémentaire. ” Pour Gabriel Goudy, pragmatique et soucieux d’innovation, il ne faut pas s’effrayer d’avancer dans l’inconnu. Selon lui, il convient d’aller de l’avant progressivement, sans planification excessive, en élaborant l’organisation dans le creuset de l’expérience et des engagements : “ il faudra créer des sections au fur et à mesure que les possibilités le permettront, il faut s’en remettre pour cela au directeur ”. Les caisses d’usines des Chantiers de Bretagne et des Batignolles, fonctionnent déjà en sections, en continuité avec le service des assurances

209 .YVES CHATEAU, 9 novembre 1998.

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101 - Avec la Sécurité sociale sociales qu’elles assuraient. Avec l’approbation du conseil d’administration, elles continuent à être gérées par leurs mutuelles respectives. Deux contraintes leur sont imposées. Leur conseil doit comporter les deux tiers de représentants salariés et les frais occasionnés par le fonctionnement de ces sections ne doivent pas dépasser 10 % des cotisations perçues. Toute liberté est laissée aux assurés de passer par la section d’usine ou par un bureau payeur ordinaire. Ce statut des caisses d’usine fait rebondir le débat sur les sections territoriales, après une question de Gabriel Goudy : “ Pourquoi accepter ces sections d’usines autonomes et refuser à Rezé la création d’une section avec un conseil d’administration ? ” Pour Roland Vauge et Auguste Peneau cette délégation de gestion accordée aux caisses d’usine s’appuie sur des dynamiques historiques : ces caisses d’usines préexistaient à l’organisation de la Sécurité sociale, par contre celle de Rezé serait une création. Si à Saint-Joseph, une succursale, faisant office de bureau payeur, s’implante dans des locaux mis à sa disposition par l’usine des Batignolles, elle associe depuis les assurances sociales le statut de caisse d’usine avec une implantation territoriale. Grâce à un accès extérieur à l’usine, elle accueille en effet tous les assurés du secteur. Intéressé par un tel service mixte, le comité d’entreprise des Chantiers de la Loire demande à se constituer lui aussi en section. L’idée est acceptée mais sa concrétisation devra prendre le temps de la préparation indispensable. Malgré la formation d’une salariée accueillie en stage par la caisse, il faudra reculer l’ouverture de la section prévue le 4 novembre 1946, le personnel en fonction n’étant pas “ suffisamment au courant ”. De nombreuses entreprises proposent enfin aux administrateurs de la caisse la désignation d’un correspondant d’entreprise. Ces demandes sont assez systématiquement acceptées comme une facilité offerte aux salariés de régler sur place leurs dossiers, et le soulagement qui cela induit aux guichets des caisses souvent surchargés. L’accueil des usagers, en effet, présente de nombreuses difficultés liées à la surcharge d’activité des bureaux liée au défaut d’organisation, à la nouveauté des tâches à assurer et à la complexité des demandes auxquelles il faut répondre. “ A cette époque beaucoup de gens ne savaient pas écrire, il fallait les aider. Les assurés étaient répartis par tranche d’âge de naissance. L’employé faisait tous les calculs à la main, calcul de la consultation au taux en vigueur à telle date, calculs du remboursement des médicaments : il y en avait à 40%, 60%, 80% et on devait aussi mentionner les non remboursables. 210 Durant toute cette période, les administrateurs, soucieux de vérifier l’application et la pertinence de leurs décisions, n’hésitent pas à aller constater sur le terrain l’évolution des files d’attente des assurés. Évoquer la difficulté de ces mises en place ne doit pas masquer l’efficacité et le dynamisme de leur concrétisation. Au 1 er août 1946, les caisses Familiales, Mutualiste et Industrielle et Commerciale fonctionnent comme succursales et bureaux payeurs de la Caisse primaire de SS. La succursale de Rezé est prête alors, elle aussi, à fonctionner. On envisage d’y rattacher Bouguenais, Bouaye, les Sorinières, Saint-Sébastien, Vertou, Saint-Aignan, Brains, Saint-Léger-des-Vignes. Pour les communes les plus éloignées, les

210 .YVONNE MULLER et LÉONE JARS,18 novembre 1998

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102 - Avec la Sécurité sociale règlements peuvent s’effectuer par mandat. La plupart des communes répondent favorablement à l’idée d’un tel regroupement dont l’effectif prévu est de 3625 assurés. Seules les communes de Bouaye et Saint-Aignan se font prier. Parfois, y constate-t-on, les correspondants détournent les intéressés de cette solution par crainte de perdre leur emploi. C’est 4000 assurés supplémentaires estime-t-on qui pourrait être ainsi absorbés avec l’extension de cette organisation, ce qui porterait l’effectif du bureau de Rezé à environ 8000 assurés. À Basse-Indre, en raison de la difficulté rencontrée pour trouver des locaux, Roland Vauge propose qu’à l’usine des Forges, M. Archereau, ancien correspondant de la Caisse le Travail, devienne correspondant d’entreprise de la Caisse primaire. Dans le bourg, une salle de la bibliothèque municipale est mise à disposition de la caisse par la municipalité. Le 23 octobre 1946, ce bureau payeur n’attend plus qu’une personne compétente pour fonctionner. Le conseil d’administration de la caisse décide donc de lancer un appel au personnel intéressé par une mutation et, si cela s’avère nécessaire, de consulter la commission de reclassement. En cas de résultat négatif, le directeur recruterait un agent. En attendant, la caisse doit recourir aux services d’une correspondante. M. Le Rouzic, administrateur habitant ce secteur, insiste sur l’urgence de la mise en route d’une implantation locale en raison du long délai de règlement des prestations qu’impose ce recours à une correspondante. Le 4 novembre 1946 l’ouverture du bureau payeur de Basse-Indre est effective. Le rattachement avec d’autres communes est aussitôt envisagé. Le maire de Saint-Herblain, s’il s’oppose à un regroupement total de sa commune autour de ce bureau, accepte d’étudier un fractionnement pour y rattacher les quartiers que cela peut intéresser. Châteaubriant devient pour sa part section locale. Un local est mis à disposition par la mairie. En attendant les dernières dispositions indispensables, une correspondante, Madame Barbero, assure l’accueil des assurés. Le 1 er novembre 1946, c’est l’ouverture de cette succursale. MM Peneau et Ricou viennent installer son conseil, désigné par l’UL des syndicats qui sera ratifié à l’unanimité. Le principe d’une telle section est décidé pour Clisson. L’élection d’un Conseil d’administration est envisagée. Il ne manque plus que l’acceptation du maire pour mettre en place cette structure. À Ancenis, des locaux sis dans la caserne de cette ville sont mis à disposition de la Sécurité sociale. Le 1 er mars 1947, l’ouverture de la succursale d’Ancenis est réalisée. Si Nantes et Saint-Nazaire disposent chacune d’une caisse primaire autonome, un comité de liaison inter-caisses s’impose entre les deux caisses. À Nantes Auguste Peneau, Fernand Ricou et Alexandre Bazin sont désignés pour y siéger. Derrière les problèmes d’organisation que cette longue énumération laisse deviner, on sent bien l’immense chantier entrepris, chantier humain, chantier technique mais aussi chantier de tramage et de tissage d’un réseau de référence cohérent structurant l’ensemble du champ social départemental.

4) Centraliser ou déléguer ? L’aventure entreprise mobilise les énergies et engage profondément ses acteurs. Très vite les administrateurs nantais, s’ils “ retroussent leurs

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103 - Avec la Sécurité sociale manches ” sans mesurer leurs efforts pour mettre en place la Sécurité

sociale, entendent bien rester les responsables de la dynamique de leur action. Le 9 novembre 1946, Roland Vauge rend compte de la conférence de

la F.N.O.S.S. à laquelle il assistait avec le président et le vice-président de la

caisse. Dans cette conférence, M. Mauras présentait un rapport de portée nationale sur la centralisation des caisses. Il y demandait de veiller à ne pas trop disperser leur gestion. “A propos des sections d’entreprise qui ont quelquefois fait suite aux caisses d’usine, il se déclare opposé à cette pratique et préconise de les absorber définitivement en leur substituant les correspondants d’entreprise.” Fernand Ricou, administrateur de la F.N.O.S.S., signale qu’une résolution

a été votée à cette conférence incitant à ne pas multiplier les sections d’entreprises. Abel Durand rappelle le droit. Outre le fait que des négociations se poursuivent annonçant des mesures nouvelles, destinées à légitimer ces sections, l’ancienne législation des assurances sociales prévoit aussi leur existence : “ Nous n’avons pas contrevenu à la loi, ces organismes sont prévus par elle. Les sections devront être maintenus si elles le désirent, car c’est un droit qui a été réservé aux caisses Mutualistes qui peuvent les gérer. ” Le Conseil avec prudence, réserve sa position sur le rapport Mauras. Au conseil du 27 novembre 1946, la question soulevée divise. Pour Gaston Jacquet, les sections d’entreprise doivent être autorisées à condition que leurs frais de gestion soient établis sur des bases raisonnables. Fernand Ricou, comme l’auteur du rapport, est plutôt favorable aux correspondants : “ Il ne fallait pas s’orienter vers la gestion de nombreux bureaux payeurs par des mutuelles, il serait bon de limiter ce régime ”. Abel Durand maintient son point de vue : “ La loi donne la possibilité d’étendre cette pratique ”. Le conseil décide alors de maintenir

l’existant (Batignolles et Chantiers de Bretagne), et d’autoriser la création de

la section des Ateliers et Chantiers de la Loire même si “ elle ne constitue

pas en tant que tel un précédent ”. En ce qui concerne les agents de l’État et ceux des principaux services et entreprises publiques, depuis le 8 juin 1946 la loi garantit l’autonomie de leurs régimes sociaux. Ainsi les services de l’E.D.F.-G.D.F., après la négociation nationale conduite sur la gestion de leurs sections par leur mutuelle, reçoivent-ils l’accord du conseil pour l’implantation d’une section locale. Un contact reste à prendre “ afin d’arrêter avec eux les conditions de fonctionnement de leurs bureaux payeurs ”. Tous les agents du gaz et de l’électricité s’y trouvent intégrés, sous la présidence de Maurice Brochet, par ailleurs administrateur C.G.T. de la caisse primaire, pour gérer leur protection sociale. Cette autorisation inaugure la coexistence des régimes particuliers de fonctionnaires au sein de sections locales autonomes fédérées à leurs structures nationales, avec le projet d’assurance universelle impulsé par les caisses primaires locales. À Nantes, comme Maurice Brochet, beaucoup de dirigeants de ces sections siégeront dans les conseils successifs de la caisse primaire comme représentants syndicaux ; ils y joueront un rôle souvent déterminant 211 . Le 6 août 1946, présidée par Charles Gifard, la M.G.P.T.T. naît à Nantes de la dissolution de la mutuelle des P.T.T. de Loire-Inférieure. Même s’il faut attendre 1958 en raison d’effectifs insuffisants, pour la voir devenir section locale, l’espace de la gestion de la

211 .Maurice Brochet (E.D.F.-G.D.F : C.G.T.), Cyprien Bourbin (M.G.E.N. : C.G.T.), Joseph Gombeaud (P.T.T. : F.O.) et plus tard Roger Ganne (P.T.T. : C.G.T.)

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104 - Avec la Sécurité sociale sécurité sociale de ses agents y est préparé. Dès 1946, la section mutualiste de l’Équipement devient correspondante de la sécurité sociale. Le 1er janvier 1947, quelques semaines après la mise en place de la M.G.E.N. nationale 212 , une section est agréée en Loire Inférieure, présidée par Cyprien Bourbin. Elle gère la sécurité sociale des personnels relevant du ministère de l’Éducation nationale, les compléments aux prestations de sécurité sociale et prend en charge certains personnels non couverts par la sécurité sociale. Alors que la loi Morice, votée le 27 janvier 1947, définit le cadre de leur inscription particulière à la gestion de la Sécurité sociale, au conseil du 22 février 1947 Pierre Fromy précise le mécanisme de l’affiliation des fonctionnaires à la Sécurité sociale. Au travers de la section locale, les syndicats ou les mutuelles gèrent la protection sociale des fonctionnaires, une commission assure la coordination entre la caisse primaire et les sections concédées de fonctionnaires ou de services publics. Cette nouvelle législation, aboutissement d’une longue négociation entre la F.N.O.S.S. et la F.N.M.F., conforte par ailleurs l’action mutualiste.

Modification à l'ordonnance du 4 octobre 1945 sur l'organisation administrative de la sécurité sociale française

Article 1 Article 6 de l'ordonnance

“ Il peut être fait appel aux sociétés et unions de sociétés mutualistes pour l'accomplissement des différentes missions qui incombent aux sections locales, aux correspondants locaux ou d'entreprise et aux agents locaux ”.

Article 2 Tout groupement d'au moins 100 membres peut être habilité à être correspondant pour ses membres. Tout groupement dont l'effectif et l'organisation permettent de remplir des missions plus étendue et le cas échéant, le rôle de section locale à circonscription territoriale doit être habilité à cet effet pour ses membres.

Forts de cette reconnaissance, les correspondants des Sociétés mutualistes rétribués sous l’ancien régime des Assurances sociales, demandent le maintien de ces avantages. Dans un premier temps, les administrateurs répondent qu’il s’agit d’un avantage accordé par les Mutuelles qui ne concerne pas la caisse. Les réactions ne tardent pas, comme celle de la société Mutualiste des établissements Saint-Gobain, “ qui proteste contre la suppression du paiement des correspondants des Sociétés mutualistes . Ils soulignent le service rendu par ces correspondants “ et demande des heures d’ouverture de la caisse en rapport avec celles où les ouvriers peuvent disposer de leur temps ”. Suite à un courrier de l’Union départementale mutualiste, un accord est trouvé au conseil du 8 février 1947. L’action de ces agents est intéressante “ par le contrôle exercé sur les sociétaires qui sont, à la fois, des assurés sociaux ” souligne Auguste Peneau. Les correspondants en fonction avant la mise en place de la Sécurité sociale seront donc indemnisés. Par contre, contrôle des dépenses oblige, aucun

212 .Le 8 décembre 1946.

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105 - Avec la Sécurité sociale correspondant nouveau ne sera accepté sans un accord officiel de la Caisse primaire de Nantes. Pour pouvoir prétendre à un tel agrément, une société mutualiste doit compter plus de 200 sociétaires. L’indemnité allouée est de 80 francs par semaine et de 3 francs par dossier constitué. Il s’agit d’un taux identique à celui des correspondants locaux directement désignés par la caisse. Ce barème unique est fixé par la F.N.O.S.S. Consciente de l’intérêt de cette proximité qu’ils permettent avec les assurés, la caisse incite les employeurs à favoriser leur mise en place au sein des entreprises. Leur action évite aux ouvriers et employés qui traitent leur dossier par ce moyen de perdre leur temps et facilite l’action de la caisse en désengorgeant ses guichets. L’argument est efficace et les demandes d’agrément affluent, parfois génératrices d’échanges avec les entreprises. Ainsi une lettre de la direction de JJ Carnaud de Basse-Indre à la demande de désignation d’un agent de la Sécurité sociale pour assurer une permanence 2 ou 3 jours par semaine dans l’entreprise est assortie une série de questions. Doit-il s’agir d’un correspondant payé par l’entreprise ? Payé par la caisse ? La question est renvoyée sans autre commentaire à la délibération du Comité d’entreprise de la société pour qu’elle définisse ses propositions.

d) Défendre la Sécurité sociale

Dès ces premiers temps de fonctionnement, à toutes les autres missions du Conseil s’ajoute celle de faire face aux attaques qui se déchaînent contre la Sécurité Sociale. Au bureau du 11 juillet 1946, la défense de la sécurité sociale figure à un ordre du jour déjà chargé. Une campagne tendancieuse se développe dans le journal l’Avenir, reprenant des arguments hostiles à la réforme. Ces critiques ne sont pas nouvelles, elles ont été maintes fois entendues depuis 1930. Le bureau décide donc de ne pas répondre par une polémique. Cependant, comme toute période de changement ou d’installation suscite des incertitudes, des peurs et parfois des erreurs, il convient de ne pas rester muet et de développer une campagne d’information en direction des assurés. Roland Vauge reprend alors son activité de propagandiste, au service, cette fois, du plan de Sécurité sociale 213 pour combattre ces bruits. La Sécurité sociale est-elle le gouffre étatique ou se perdent les impôts ? “ Les nouvelles caisses restent comme les précédentes des organismes privés et autonomes. Dès lors si l’État contrôle leur gestion, ce qui est normal, il est inexact de dire qu’il gère les caisses. En raison du caractère privé conféré aux caisses, les frais d’administration ne grèvent pas le budget de l’état. Le personnel -du directeur au garçon de bureau- ne comporte aucun fonctionnaire. ” La Sécurité sociale outil politique et syndical d’un envahissement bolchevique ? “ Malgré l’importance de la représentation de la C.G.T., au sein du conseil de ces caisses siègent des personnalités d’ordre divers, représentant les assurés qui, par le versement de leurs cotisations, constituent leur budget. ” Ces cotisations constituent une charge obligatoire qui écrase les plus humbles ? “ Cette cotisation est passée de 1930 à 1945 à 8 % (4+4), elle est

213 .CRA le Mans, bureau CA de la caisse primaire de Nantes 1946 à 1975 9.7 à 9.14 A.

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106 - Avec la Sécurité sociale actuellement de 12 % (6+6) plus 4% de cotisation pour le financement de la retraite des vieux travailleurs exclusivement à la charge de l’employeur. ” 214 Malgré ces explications les attaques ne désarment pas. À la suite d’affirmations fallacieuses sur les frais de gestion de la caisse diffusées une manifestation organisée par les professions libérales et artisanales, d’autres mises au point s’imposent “ afin de renseigner l’opinion publique en toute objectivité . Les frais administratifs ne pouvant dépasser 10 % du montant des cotisations perçues, conformément aux instructions ministérielles, il est inexact de prétendre que ce taux est de 30 %. ” “ Cette affirmation erronée, repose sur le fait qu’en matière d’accidents de travail une majoration de 30 % est prévue sur la cotisation fixée par les Caisses de Sécurité sociale. Mais d’une part cette majoration de 30 %, ne constitue pas une augmentation des cotisations concernant les accidents du travail – puisque cette majoration était déjà versée par les employeurs en sus des primes. D’autre part, il demeure évidemment nécessaire de couvrir la charge des majorations de rentes correspondant aux accidents antérieurs au 1 janvier 1947, de même que celles des accidents dus à des risques de guerre ou de garantir la solvabilité des organismes ou entreprises débiteurs de rentes pour les accidents passés. Fonds de majoration, fonds de solidarité, fonds de garantie doivent donc continuer à jouer leur rôle pendant une période assez longue. C’est pour cela qu’il était nécessaire de maintenir cette majoration de 30 %. Cette majoration n’est donc en tout état de cause nullement destinée à couvrir les dépenses administratives et il importe que le public en soit avisé. 215 Au-delà de l’action de communication en direction des assurés, défendre la Sécurité sociale implique aussi la recherche d’une collaboration responsable avec les praticiens. Elle passe par une fermeté étayée par un éventail de solutions alternatives. C’est le sens du soutien du conseil au projet de clinique chirurgicale mutualiste nantaise, annoncé depuis le 2 juillet 1946. Alors que la section départementale des chirurgiens, s’indigne contre ce projet dont “ il résulterait le choix exclusif d’un ou de plusieurs praticiens appointés, possédant un monopole absolu, au mépris de la liberté des adhérents 216 , les administrateurs nantais remarquent l’heureux effet sur les prix qui accompagnent de telles réalisations. Dans le même esprit, un accord est réalisé entre la mutualité départementale et la caisse primaire pour la mise en place du tiers payant pharmaceutique avec la pharmacie mutualiste. Si le caractère libéral de l’acte médical est maintenu, les représentants des usagers que sont les administrateurs s’autorisent en cas d’abus à un droit d’ingérence dans la relation singulière du médecin et de son patient chaque fois que leur mandat l’exige. Dès leur accueil au sein du conseil, le 24 juillet 1946, les deux médecins représentants de l’ordre, les docteurs Baron et Haureau, voient leur arbitrage sollicité pour la répression d’abus signalés. Tel de leurs confrères, un médecin de Saint-Brévin, est radié du conseil de l’ordre sur plainte de la caisse pour avoir pratiqué un accouchement en demandant 7000 francs, après son refus de revenir sur ce prix exagéré. Le 23 octobre, c’est la plainte d’un assuré de Châteaubriant, pour dépassement des

214 .ROLAND VAUGE, directeur de la caisse de Sécurité sociale de Nantes, La Résistance de l'Ouest du 27-28 juillet 1946. 215 .La Résistance de L’Ouest, 17 janvier 1947. 216 .Courrier du syndicat des médecins de Loire-Inférieure du 10 juillet 1946, archives UMLA.

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107 - Avec la Sécurité sociale tarifs fixés par arrêté, qui est examinée. Dans ce dernier cas, les docteurs Baron et Horeau, plaident le droit de leur confrère à ce dépassement. Ces problèmes de dépassements d’honoraires, concédés exceptionnellement par

le législateur 217 mais aussitôt largement généralisés par les praticiens, sont l’un des obstacles importants à la généralisation du remboursement des assurés à 80 % promis par les ordonnances. Au bureau du 22 août 1946, une commission des dépassements des tarifs médicaux est donc constituée sur le département avec les représentants du corps médical. Auguste Peneau est désigné pour y représenter la sécurité sociale, sous réserve de l’accord de la caisse de Saint-Nazaire. Au-delà des problèmes de fraude ou d’excès, se pose la nécessité d’un accord durable entre le syndicat des médecins et le conseil d’administration de la caisse qui insiste sur l’urgence d’une convention. En Loire-Inférieure, la convention avec les médecins achoppe sur une question “d’accord ” -incontournable du conseil de l’ordre selon les médecins- ou “ d’avis ” -suffisant selon les administrateurs de la caisse-, pour la création d’une maison de soin par la caisse ainsi que sur les chiffres clé du FC et du K. Le docteur Horeau signale à ce sujet que des pourparlers sont en cours

nationalement entre les représentants du corps médical et la F.N.O.S.S

Le

23 mars 1947, après l’élaboration d’un protocole d’accord national, la question revient à Nantes : à quand la signature d’une convention départementale ? Défendre la Sécurité sociale, c’est enfin continuer à combattre l’irresponsabilité des assurés eux-mêmes. Pour beaucoup trop d’entre eux, faire valoir leur droit à la protection devient, avec parfois la complicité de leurs praticiens, l’exercice de manœuvres frauduleuses ou de prétentions excessives, aux dépens des autres cotisants. Soucieuse toutefois de permettre aux situations litigieuses de pouvoir être prises en compte démocratiquement, au début de 1947, la caisse primaire de sécurité sociale de Nantes précise la nature et les limites du contrôle médical auquel elle entend soumettre les assurés, pratiques rôdées dans le cadre des Assurances sociales. Elle porte à la connaissance du public les institutions de recours concernant les contestations d’ordre médical.

Procédures de contestation ouvertes aux assurés L’assuré contestant une décision prise par le Médecin-Conseil concernant l’assurance maladie ou maternité doit présenter une demande écrite, adressée par lettre recommandée à la Caisse intéressée ou déposée contre récépissé aux guichets de celle-ci. Cette demande doit être accompagnée d’un certificat du médecin traitant indiquant la nature de l’affection ou de l’accident. Dans les trois jours qui suivent le médecin-conseil doit se mettre en rapport avec le médecin traitant aux fins de la désignation d’un expert. A défaut d’accord, c’est le directeur régional de la santé qui procède à cette désignation et dans les huit jours qui suivent la réception de sa désignation l’expert doit procéder à l’examen du malade. Les honoraires du médecin expert sont à la charge de la caisse sauf si la demande de l’assuré est reconnue par l’expert comme manifestement non fondée. La même procédure est applicable lorsque l’assuré conteste une décision d’ordre médical prise en matière d’assurance de longue maladie.

217 .Soit en raison des revenus du client soit en raison de la qualification exceptionnelle du praticien.

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108 - Avec la Sécurité sociale

Dans ce cas l’assuré doit accompagner la demande d’un certificat délivré par un médecin autre que celui ayant examiné le malade conjointement avec le médecin-conseil.

e) Premières évolutions

1) Le renoncement à l’idée de caisse unique

La difficulté et la complexité de l’œuvre entreprise sont telles, les obstacles tellement divers, qu’il devient vite nécessaire de revenir sur certains objectifs de départ. L’assujettissement obligatoire au régime général de Sécurité sociale de “ tous les français sans exception quels que soient la nature et le montant de leurs revenus ”, se heurte au poids des particularismes. Employés et salariés constituent la base du régime général. Des régimes particuliers sont maintenus pour les salariés des Mines, les marins, les fonctionnaires ou acceptés dans leur principe : agriculteurs,

L’orientation affichée par la loi du 22 mai

1946 tendant à unifier les prestations sociales dans un seul régime connaît elle aussi une application contrastée. La loi du 30 octobre 1946 sur les accidents du travail prévoit leur prise en charge par la caisse primaire de Sécurité sociale à partir du 1er janvier 1947. À Nantes, les services d’affiliation des assurés et de recouvrement des cotisations, sont installés à la caserne Cambronne. Lors d’une conférence régionale axée sur l’immatriculation des assurés et sur cette prise en charge des accidents du travail, Roland Vauge souligne la difficulté matérielle de cette intégration. “ Les difficultés rencontrées dans la majeure partie des caisses pour réaliser ce travail au 1er janvier 1947, réside dans l’insuffisance des locaux et le manque de personnel qualifié. ” À partir de cette date, toutes les déclarations d’accident du travail, sauf les accidents agricoles, sont à faire à la Caisse primaire de sécurité sociale. Il n’y a plus lieu désormais de faire une déclaration à la mairie. L’installation de ce service, jusqu’alors assuré par les compagnies privées, ne va pas sans conflits de conception, de mentalité, de culture. Au conseil de la caisse primaire de Nantes, suite au rapport de M. Benoist, nouveau responsable de ce service venu du secteur des assurances privées, Gaston Jacquet attire l’attention des administrateurs sur son affirmation, très exagérée à son avis, que les sinistres Accidents du travail toucheraient 40 % de l’effectif salarié. Fernand Ricou de son côté s’élève contre l’autonomie du secteur “ accident du travail ” au sein de la caisse que préconise le rapporteur, contraire selon lui à l’esprit de la réforme. Le chiffre de 100 employés demandés pour ce service paraît enfin à l’ensemble du bureau fortement exagéré 218 . Dès le 4 janvier 1947, ces divergences deviennent un conflit. M. Benoist persiste dans son exigence d’un service autonome alors que les dispositions de la loi prévoient une branche accident intégrée à la Sécurité sociale et sous la responsabilité de la direction de la caisse. Il affiche de plus des prétentions impossibles à suivre, comme sa nomination comme chef de service. L’échange se fait vif. Dans un courrier recommandé à la direction de la caisse, M. Benoist menace de faire interpeller le

professions libérales, artisans

218 .CRA Bureau CPSS de Nantes, 31 décembre 1946, 1946 à 1975 9.7 à 9.14 A.

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109 - Avec la Sécurité sociale Parlement par un ami avocat, pour mettre en cause l’application nantaise du plan de sécurité sociale. Après consultation de MM. Goudy, Ricou et Jacquet, Roland Vauge ne voit qu’une issue, se séparer de ce collaborateur hostile. Sans état d’âme cette décision est prise. L’indemnisation de quelques mois de salaire qu’elle coûtera à la caisse semblera à tous un compromis heureux.

Du côté des guichets, le témoignage des agents confirme la complexité de ce transfert intégrant la garantie de ce risque à la sécurité sociale. “ Je travaillais dans une compagnie d’assurances privées, la compagnie d’assurances Soleil. Quand de Gaulle a instauré la Sécurité sociale, les accidents du Travail ont été pris en charge par cet organisme et le personnel reclassé des assurances affecté à ce service. C’est par ce biais

que je suis entrée à la caisse le 1er mars 1947

J’ai dû recevoir mon avis

de reclassement en 1946 et je suis entrée le 1er mars 1947 à la caserne Cambronne. C’était un peu la pagaille. On était beaucoup de reclassés. Il était impossible de travailler correctement faute de moyens. Il n’y avait pas de machines à écrire pour tout le monde. Une semaine nous faisions un peu de dactylo, une autre un peu de classement, je ne sais pas trop quel classement d’ailleurs, c’était une pagaille terrible. Tous les dossiers des assurances avaient été balancés en vrac. Nous venions de compagnies d’assurances diverses et dans notre nouvelle affectation, nous ne savions pas trop quels repères adopter. Monsieur Douet 219 qui venait d’une compagnie d’assurances, supervisait le service. 220 Du côté des employeurs, au fil de ces évolutions, des mises au point parfois s’imposent. Ainsi, depuis janvier 1947, les Ateliers et Chantiers de Bretagne déclassent les ouvriers âgés si l’examen médical auquel ils sont soumis fait apparaître une diminution physique. Le prétexte avancé par leurs responsables pour justifier cette mesure implique la responsabilité de la Sécurité sociale. Selon eux, la caisse ne les prendrait pas en charge s’il leur arrivait un accident, mais les Chantiers seraient déclarés responsables. Le Conseil d’administration unanime récuse ces affirmations : de telles instructions n’ont jamais été fournies aux employeurs qui en sont les seuls auteurs. La prise en charge des prestations familiales constitue un autre secteur de la protection sociale que l’ordonnance du 4 octobre 1945 prévoit d’intégrer à la sécurité sociale. Succédant aux anciennes institutions patronales regroupées dans la C.R.I.F.O. jusqu’en 1945, les C.A.F. ne constituent donc que des institutions provisoires destinées à être fusionnées dans les caisses primaires. La loi du 22 août 1946 si elle définit l’évolution de ces prestations ne réalise pas cette unité.

La loi du 22 août 1946 Elle établit la charte mettant en place quatre prestations de la branche famille :

1) allocations familiales à partir du second enfant, sans conditions de ressources, 2) allocation de salaire unique, 3) allocations prénatales,

219 .Successeur de M. BENOIST. 220 .LUCIENNE RABREAU, 2 décembre 1998.

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110 - Avec la Sécurité sociale

4) allocation maternité.

Des tensions en effet pèsent sur les rapports des gestionnaires des caisses d’allocations familiales fortement marquées par leur origine d’œuvre patronale et par l’investissement traditionnel en leur sein d’associations familiales d’origine confessionnelle, et ceux des caisses de sécurité sociale plus nettement inspirés par les jeux de représentation syndicale entre salariés et employeurs. Lorsque le regroupement de ces filières est proposé au niveau national, par l’intermédiaire de la F.N.O.S.S., deux thèses s’affrontent. La première préconise de faire adhérer individuellement chaque caisse d’allocations familiales à la F.N.O.S.S., ce que permettent les statuts adoptés lors de son congrès constitutif agréés par le ministère du Travail. Elle est défendue par la C.G.T. qui craint de voir se réinstaller les anciennes caisses de compensation patronales. C’est aussi celle du ministère du Travail et de la sécurité sociale et celle des concepteurs de la réforme. Son règlement intérieur serait alors modifié pour garantir aux caisses d’Allocations familiales au sein de cette Fédération, la possibilité de défendre avec toute l’efficacité nécessaire les problèmes qui leur sont particuliers. La seconde thèse est appuyée par le M.R.P. et la C.F.T.C.et défendue par Robert Prigent, important ministre de la Population ainsi que par l’ensemble des associations familiales. Elle propose la création d’une Fédération des caisses d’allocations familiales ayant une personnalité juridique propre, Fédération qui, une fois constituée pourrait se confédérer en toute autonomie avec la F.N.O.S.S. 221 Le 25 novembre 1946, l’Assemblée générale de l’Union Nationale des Associations familiales 222 émet le vœu que les caisses d’allocations familiales demeurent définitivement distinctes des caisses primaires de Sécurité Sociale. Le 3 décembre 1946, l’assemblée des CAF décide la création d’une fédération autonome. Le 18 janvier 1947, l’Union Nationale des caisses d’Allocation familiale (UNCAF) voit le jour. Roger Monnin, vice-président de l’ UNAF, devient son président de 1947 à 1968. Battant en brèche l’idée de caisse unique, une branche famille s’implante désormais en toute autonomie et en toute compétence couvrant un large secteur social et éducatif. La Sécurité sociale se voit pour sa part attribuer la couverture du champ sanitaire et social. Même si des collaborations ne tardent pas à s’imposer, pour le recouvrement des cotisations, pour des mises en commun de moyens et de ressources humaines, contrairement aux vœux initiaux, CAF et CPSS poursuivent désormais une histoire séparée. En ce qui concerne les retraites versées aux salariés âgés, la loi du 13 septembre 1946 institue pour le 1 er janvier 1947 l’assurance vieillesse généralisée à toute la population. Il s’agit d’un régime par répartition reversant, après 30 annuités, 40% du salaire. Cette répartition est fondée sur la solidarité, les cotisations des actifs servent à payer chaque année les ayants droits. Désormais, “ les vieux travailleurs perçoivent immédiatement une pension, certes faible en moyenne, car le plafond est bas ainsi que la durée de cotisation, par définition 223 . Ces dispositions prolongent de fait celles du 14 mars 1941, en les généralisant et en pourvoyant à leur

221 .F.N.O.S.S. du 16 novembre 1946. 222 .Assises de Paris des 19-20 octobre 1946.

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111 - Avec la Sécurité sociale financement réel. Les caisses régionales vieillesse, gestionnaires du système de retraite, s’installent tout d’abord dans le cadre des caisses régionales avant d’être dotées d’un statut autonome. À Nantes, Gabriel Goudy en devient le président et Léon Saboureau, ancien directeur de la caisse vieillesse Touraine Mutualiste et syndicaliste C.F.T.C., son directeur. Là encore des particularismes ne tardent pas à s’afficher. En raison même de la modicité de ces premières retraites de Sécurité sociale, le 14 mars 1947, les cadres créent un régime particulier, l’AGIRC, instituant à leur bénéfice un système de retraite complémentaire. Il est financé par une cotisation assise sur la partie de leur rémunération comprise entre le plafond fixé par le régime général et huit fois ce plafond. Ce nouveau régime interprofessionnel obligatoire instaure un système de retraite complémentaire par répartition. Ces mesures d’amélioration des retraites au profit des ingénieurs et des cadres mettront plusieurs années à s’étendre à l’ensemble des salariés 224 dans le cadre de régimes particuliers inscrits dans des institutions de prévoyance 225 ou dans celui d’organismes mutualistes.

2) Équilibrer les comptes Dès l’origine la question de l’équilibre des comptes de la sécurité sociale constitue un enjeu fondamental. La nécessité de régler le passif laissé par les caisses d’Assurances sociales inaugure d’emblée le problème. La maîtrise des dépenses de santé au moyen des conventionnements constitue une des lignes d’action de cet effort. En Loire Inférieure, avec les sages-femmes et les maisons de santé l’accord se réalise dans les meilleurs délais. Au 30 décembre 1946, une convention est conclue entre les cliniques, la caisse régionale et la caisse primaire. Les assurés non accidentés du travail doivent payer les frais d’hospitalisation. En cas d’incapacité de leur part, la caisse règle directement la clinique par virement postal. Par contre, avec les médecins et les dentistes un tel accord se fait attendre. La complexité d’une conciliation entre les critères gouvernementaux, les positions nationales des représentants médicaux, celles de la F.N.O.S.S. et l’entente sur le plan local dans les contacts initiés entre la caisse primaire et les praticiens, limite les avancées. Si très vite une convention nationale avec les médecins est établie, le syndicat des médecins de Loire-Inférieure temporise et s’abrite derrière les péripéties que connaît avec les gouvernements successifs cet accord négocié avec la F.N.O.S.S. au plan national. Aggravant cette incertitude sur les coûts médicaux et pharmaceutiques, le financement établi par les seules cotisations doit faire face aux exigences liées à l’installation du système, les frais de gestion de la caisse de Nantes dépassent largement les 10 % accordés. Enfin ce financement des cotisations qui devait logiquement s’adapter aux évolutions de la conjoncture économique connaît une stagnation inquiétante. Le budget prévisionnel de la caisse primaire de Nantes, présenté pour le second semestre 1946 par le trésorier Alexandre Bazin, fait apparaître un

223 .PASCAL BEAU (sous la dir.) "L'œuvre collective, 50 ans de sécurité sociale", Espace social Européen, p. 45, n° spécial 1995. 224 .Arrêté du 27 mars 1962 qui sera suivi de la création de l'ARRCO. 225 .Institutions L4, ancêtres des institutions L731-1 actuelles. Elles donneront naissance à cinq grandes caisses, toutes issues de ce secteurs des retraites complémentaires et qui se sont élargies au secteur de la prévoyance dans son ensemble : C.I.P.C., Groupe Malakoff, A.G.R.R., C.R.I., C.N.R.O. ; ces institutions sont publiques et gérées paritairement.

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112 - Avec la Sécurité sociale écart disproportionné entre l’augmentation des salaires, plus de 25%, suivant péniblement l’accroissement important du coût de la vie, et celui des cotisations passant seulement de 18 millions à 20 millions de francs. La mauvaise foi des employeurs refusant de jouer honnêtement le jeu de la réforme est incriminée. La rentrée des cotisations n’égale pas le nombre des assurés. Si ces irrégularités sont bien constatées, les possibilités de contrainte sont faibles, “ certains employeurs sont poursuivis, mais généralement ils sont relaxés par les tribunaux ”. L’application stricte et sincère des prélèvements légaux suppose des moyens supplémentaires pour faire respecter leur obligation. La caisse enfin doit elle-même s’impliquer dans cette quête d’équilibre financier. Réaliser des économies dans sa gestion constitue pour les administrateurs un souci quotidien. En raison même du nombre des assurés et de l’ampleur des masses budgétaires gérées, chaque surcoût, si minime soit-il, peut avoir des effets exponentiels. C’est ainsi qu’à la veille des premières élections de 1947, une enquête est diligentée sur les coûts en frais de fonctionnement des trois sections pour analyser la répartition des charges qu’elles génèrent 226 . MM. Fromy et Auneau sont chargés de leur côté d’effectuer une inspection de ces sections d’usines pour vérifier la bonne application des consignes de gestion fournies. C’est qu’après l’action pionnière d’implantation de la caisse du premier conseil, des efforts de rationalisation de la gestion attendent son successeur. L’organisation de la mécanisation de la caisse s’impose par exemple, pour abaisser les coûts de gestion. La précarité des ressources et l’importance de l’investissement à effectuer interdisent l’erreur. Les administrateurs décident alors de s’informer sur d’autres expériences pour étayer leur choix 227 . La caisse de Rennes ayant réalisé une étude approfondie à ce sujet, l’agent comptable et deux administrateurs s’y rendent pour recueillir les renseignements utiles. A cette même fin, Gabriel Goudy se déplace à Paris avec le directeur de la caisse régionale. Après le rapport d’Alexandre Bazin et de Pierre Ramier à leur retour de Rennes où ils ont pu étudier l’installation du centre mécanographe adopté par cette caisse, le lancement du processus de mécanisation est décidé. Cette installation est l’occasion d’une explication, première d’une longue série, avec la caisse régionale. Celle-ci traite en effet, au nom des deux caisses, l’achat de matériel avec l’entreprise Satas. Le président de la caisse primaire suivi par les administrateurs, ignorant de cette démarche, s’étonnent de cette atteinte à leurs prérogatives. Gaston Jacquet s’indigne, “ le bureau avait été chargé d’examiner les diverses possibilités et non de commander ”. Abel Durand de son côté “ proteste devant une décision qui met le Conseil devant le fait accompli ”. Gabriel Goudy, président de la caisse régionale, exprime sa surprise et affirme “ qu’il n’a rien signé de son côté ”. Des précisions sont demandées sur les échéances et sur le délai nécessaire à l’obtention des licences d’importation. La signature d’un tel contrat engage la responsabilité et la décision des administrateurs. Ces mises au point de principe effectuées, le 22 février 1947, la décision d’achat des machines Satas est entérinée à l’unanimité. Il s’effectuera, en bonne gestion, avec la caisse régionale.

226 .CA du 22 mars 1947. 227 .CRA le Mans, bureau de la caisse de Nantes, 27 janvier 1947, 1946 à 1975 9.7 à 9.14 A.

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113 - Avec la Sécurité sociale Dans l’œuvre impressionnante qui mobilise ces administrateurs, l’aide

apportée par la F.N.O.S.S. va constituer un soutien essentiel. Avis, rapports,

vont représenter pour tous autant de moyens

d’évaluation, d’orientation, de contrôle de leurs efforts. C’est ainsi que les conclusions d’un rapport d’un inspecteur de la F.N.O.S.S., M. Ropagnol, après trois jours passés à la caisse, sont soumises aux administrateurs de ce premier conseil, à la veille du premier scrutin électif qui doit le renouveler 228 . Selon lui, toute la question du contrôle des décomptes est à reprendre. De plus, alors que la question des reclassements est loin d’être close, certains services semblent avoir un effectif un peu pléthorique. La direction et le bureau souscrivent à ces observations. Au fur et à mesure que la caisse s’organise de façon efficace, l’effectif passe en surnombre. De plus, l’application de la loi du 22 mai 1946, universalisant le bénéfice de la sécurité sociale, devait être anticipée par une embauche indispensable, or la multiplication des régimes particuliers a restreint sensiblement l’extension attendue. Le travail du service d’immatriculation s’en trouve réduit. Toutefois, la décentralisation des services, entreprise pour inscrire la caisse sur l’ensemble du territoire qu’elle couvre, entraîne une augmentation des effectifs. De plus, le personnel recruté étant en majorité féminin, le secrétaire général indique un taux d’absences important. Sur 319 agents recensés au total, 298 seulement sont en moyenne en activité effective. Enfin, pour ajouter à ces difficultés, le reclassement obligatoire des agents des anciennes caisses a parfois davantage été l’objet de tractations d’influence que d’évaluation de compétence et de besoins. “ Le partage des postes d’encadrement en particulier ne s’est pas fait sans difficulté. On faisait nommer les gens plus dans une négociation entre composantes syndicales que sur leurs compétences. On savait bien qui était tel directeur adjoint de la caisse Régionale, ou tel chef de division. On les connaissait, on avait travaillé avec : de bons cadres mais pas faits pour occuper ces postes. Roland Vauge s’est plaint souvent de cet état de choses 229 . Les coûts de gestion des effectifs, principale source d’économie possible et rapide en matière de frais de gestion, constitue déjà l’un des problèmes les plus délicats soumis à la sagesse des administrateurs nantais.

expertises, conseils

3) De la désignation au système électif Ceux-ci toutefois en ce printemps de 1947 vont se trouver largement mobilisés sur des réflexions plus structurales concernant leur statut. Lors de la préparation des premiers textes fondamentaux qui devaient donner naissance au régime de sécurité sociale, un débat national s’était déjà développé à propos du choix de ces administrateurs. Président de la commission spéciale chargée d’examiner le plan de sécurité sociale élaboré par l’administration centrale, Pierre Laroque était d’avis que les représentants des travailleurs salariés au conseil d’administration des caisses soient désignés par leurs organisations syndicales les plus représentatives. Cette option qui recueille l’accord de la C.G.T., est alors vivement combattue par le M.R.P. et par la C.F.T.C. qui, outre le maintien des caisses d’affinités, défend le principe d’une désignation par voie d’élection, formulé dans une proposition législative par Robert Prigent. Les employeurs revendiquent pour leur part un strict paritarisme.

228 .CA du 17 avril 1947. 229 .GASTON JACQUET, juillet 1995.

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114 - Avec la Sécurité sociale La solution préconisée par la commission Laroque est adoptée par l’Assemblée consultative provisoire, le 31 juillet 1945, par 90 voix et 84 abstentions (M.R.P. et C.F.T.C.). L’ordonnance de 1945 entérine cette décision en instaurant le système de nomination des administrateurs par le ministère sur des listes présentées par les organisations syndicales. C’est le système qui s’applique pour l’installation des premiers conseils provisoires de 1946. À l’usage, ce système de nomination ne tarde pas à accumuler les critiques, ce que ne manque pas d’exploiter la droite politique. Les groupes de la majorité dans leur ensemble : M.R.P., S.F.I.O., P.C.F. 230 invitent alors, d’un commun accord, le gouvernement à substituer à cette désignation des administrateurs, leur élection au scrutin proportionnel. Pour le parti communiste comme pour la C.G.T., il s’agit d’une évolution radicale, dictée par le contexte et le souci de se démarquer de critiques mettant en cause la légitimité des gestionnaires des caisses. Ambroise Croizat, ministre du Travail communiste, devient même le défenseur de cette mutation, rejoignant en cela son collègue Robert Prigent, ministre de la Population. Il souhaite en effet associer les salariés plus étroitement à la gestion de leurs

propres institutions “ de manière à ce que la sécurité sociale soit le fait non d’une tutelle paternaliste ou étatiste, mais l’effort conscient des bénéficiaires eux-mêmes 231 . Ses propositions, formulées dans une circulaire, seront rejetées une première fois par un vote des députés. Dans le même temps, à la C.F.T.C., le débat sur la sécurité sociale progresse. À Nantes, A. Plard, secrétaire adjoint du syndicat des services sociaux, se prononce fermement pour une implication de la C.F.T.C. dans les Conseils provisoires des caisses. “ L’abandon des caisses d’affinité ? Il suffit de regarder les taux d’adhérents aux anciennes caisses départementales pour constater qu’il ne s’agit pas d’une question

essentielle pour les assurés

l’échec ? Ce n’est pas évident, de plus, dans ce cas, s’abstenir serait une victoire à la Pyrrhus aux dépens de la classe ouvrière : il vaut mieux participer et défendre nos idées. ” Son souhait conclusif est sans ambiguïté :

il faut participer à l’élection des conseils et en attendant il faut participer aux conseils provisoires 232 . Pour le conforter, le témoignage de l’exception nazairienne trouve à Nantes des oreilles attentives. Le plan de Sécurité sociale, si imparfait soit-il, n’est pas plus dangereux que l’étaient les assurances sociales il y a 16 ans et nos camarades qui en ont peur ne font certainement pas partie de la classe ouvrière qui est majeure et qui n’a pas peur de réformes. La Sécurité sociale se fera avec ou sans la C.F.T.C. et je me demande si on sauvegardera les principes en criant de l’extérieur ou en travaillant à l’intérieur. Les arguments présentés par les partisans de la participation sont autrement puissants que les autres et expriment une réalité de fait et

) Il

est regrettable que la CFTC ait boudé depuis le début de la Sécurité sociale et il est encore plus regrettable que ses militants n’aient pas été renseignés

Un système de sécurité sociale voué à

non pas une abstention au nom de principes plus ou moins justifiés (

230 .Nous sommes en 1946 au temps de la seconde assemblée constituante. 231 .AMBROISE CROIZAT, ministre du Travail et de la Sécurité Sociale, discours du 8 août 1946 à l’Assemblée Constituante ; une circulaire, le 9 août 1946, formalise ces propositions. 232 .A. PLARD, rapport au président de l’UD, 23 août 1946, archives CFDT.

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115 - Avec la Sécurité sociale et documentés sur la question de l’origine. Je l’ai dit à Gaston Tessier et je le maintiens. 233 Ce ralliement s’assortit toutefois d’une exigence, celle de faire évoluer vers l’élection la désignation des administrateurs des caisses et reçoit à Nantes le soutien des administrateurs C.G.T. Conformément à la circulaire du 9 Août 1946, il est décidé de s’orienter vers ce passage à l’élection des membres du CA des caisses de la Sécurité sociale et d’Allocations familiales. Pour éviter tous débats inutiles, précise le directeur régional, Jean Acis, aux responsables C.F.T.C., “ la C.G.T. abandonnera les sièges qui lui avaient été attribués suite à votre abstention 234 . Les militants du syndicat chrétien entrent désormais de plein pied dans la réforme. Le 7 septembre 1946, un courrier de Gilbert Declercq au même directeur régional de la Sécurité sociale indique que suite à une entrevue avec Ambroise Croizat et Pierre Laroque, le 4 septembre 1946, la C.F.T.C. participe désormais aux nouveaux conseils. Pour cela, “ il a été demandé au ministre de fixer un délégué C.F.T.C. pour 3 délégués C.G.T. au minimum 235 . Pour appuyer cette demande, il est fait état de l’essor récent du syndicat. Quinze mille adhérents C.F.T.C. sont recensés sur le département, dont trois mille dans la région nazairienne. Le syndicat ne compte pas moins de deux cent trente agents syndiqués à la Caisse de Sécurité sociale et à la Caisse d’allocations familiales et attend plus de 100 syndiqués supplémentaires au 1er janvier 1947 avec la mise en place des services Accidents du travail 236 . Un projet de loi prévoyant l’adoption de ce système électif est voté le 5 octobre 1946, après trois mois de discussion. La loi du 30 octobre 1946 établit que les représentants des employeurs et des salariés au conseil d’administration des caisses de sécurité sociale seront élus désormais par leur pairs dans des collèges distincts. Cette élection des administrateurs est prévue le 24 avril 1947 237 .

Nouveaux enjeux Le but de ce scrutin est la constitution définitive d’une part des caisses primaires de Sécurité sociale et d’autre part de caisses d’Allocations familiales juridiquement autonomes. Au plan financier ces administrateurs auront à faire passer un souffle humain dans des règles qui ne peuvent être autrement qu’abstraites. Leur pouvoir est limité, l’équivalent de l’assemblée générale d’une mutuelle, c’est le parlement qui doit légiférer. Au plan administratif, ils ont charge d’organiser les caisses. Leur bénévolat est un critère d’économie important : les frais de gestion des Caisses primaires sont en moyenne de 6 %, ceux des CAF de 3 %. Dans le même temps, les frais des compagnies assurant les accidents du travail sont de 26 à 29 %. “ Il est donc permis d’affirmer que, contrairement à ce qui est écrit trop souvent, les institutions françaises de sécurité sociale ont toujours été gérées avec le maximum

233 .COURRIER de l’UL de Saint-Nazaire à MARCEL PEYRAUD, permanent de l'UD 26 août 1946. 234 .Communiqué du service régional des Assurances sociales, 27 août 1946. 235 .Archives CFDT. 236 .GILBERT DECLERCQ à M. PONCET inspecteur du Travail, courrier du 14 septembre 1946, archives CFDT. 237 .Liaisons sociales, 4 septembre 1962.

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116 - Avec la Sécurité sociale

d’économie. Il n’y a pas au monde un régime de Sécurité Sociale qui fonctionne avec des frais de gestion aussi faibles. ” Des efforts restent d’organisation à faire : files d’attente, délais de paiement, rapprocher les institutions de Sécurité sociale de leurs bénéficiaires. C’est la sécurité sociale qui doit aller aux travailleurs et non pas les travailleurs à la Sécurité sociale. Au plan de l’action sanitaire et sociale leur action doit se prolonger dans un large effort d’action sanitaire et social. Elle implique une participation matérielle en ce sens mais aussi une participation des travailleurs, générateurs des ressources, à la représentation des caisses pour définir les politiques à suivre et à l’utilisation de ces fonds 238 .

f) Un nouveau CA élu

Les premières élections aux caisses de sécurité sociale et d’allocations familiales se préparent. Elles concernent pour la Sécurité sociale :

- Les élections des administrateurs des deux caisses primaires autonomes installées à Nantes et à Saint-Nazaire. - Les élections de second degré par ces conseils élus, du conseil de la caisse régionale dont le siège est à Nantes. Elle a sous son contrôle les caisses primaires de Loire Inférieure, d’Indre et Loire, de Vendée, du Morbihan et du Maine et Loire. Chaque caisse désormais est administrée par un conseil dont le rôle est de contrôler la légalité de la gestion et de développer des œuvres locales, ou en accord avec d’autres caisses, des œuvres régionales. Ces Conseils d’administration comprennent une trentaine de membres. Les trois-quarts sont élus par les salariés et le quart restant par les employeurs. Le personnel des caisses élit pour sa part un ou deux de ses membres pour l’y représenter. De même le corps médical désigne par vote deux médecins et les CAF un représentant. Deux personnes enfin sont choisies par le ministère, parmi des personnalités qualifiées, en fonction de leurs travaux ou de leurs études en matière d’Assurances sociales. À Nantes, quatre listes sont présentées pour constituer le collège des travailleurs : celles de la C.G.T., de la C.F.T.C., de la Mutualité et des mouvements Familiaux. L’élection s’opère par liste avec l’utilisation des restes proportionnellement au nombre de voix. Des bureaux de vote sont prévus dans les mairies, dans les sections désignées par les maires ou dans les entreprises de plus de 100 assurés. Sont électeurs dans la catégorie des “ Travailleurs ” tous les assurés sociaux, hommes ou femmes, âgés au moins de 18 ans. L’approche de ce vote ravive les clivages. La C.G.T. est prise à partie par les représentants de la C.F.T.C, combattant la position hégémonique de son responsable national, président de la F.N.O.S.S., Henri Raynaud. Les

238 .PIERRE LAROQUE : Le sens des élections de Sécurité sociale, conférence faite le 21 mars 1947 aux services français d’information.

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117 - Avec la Sécurité sociale militants C.F.T.C. font état de l’antériorité de leur engagement dans les assurances sociales, dénonçant le ralliement opportuniste de la centrale C.G.T. à une réforme que beaucoup de ses militants avaient combattus. En retour, l’utilisation par la C.F.T.C. d’opuscules édités par la F.N.O.S.S. à l’intention des assurés et retrouvés estampillés de leur cachet, soulève la polémique du côté de la C.G.T. Gaston Jacquet “ s’étonne de ce que l’Union Départementale des syndicats Chrétiens soit en possession de ces papiers et proteste contre le fait qu’elle y ait apposé le cachet de son organisation ”. Le Conseil décide d’adresser une lettre de protestation auprès de cet organisme qui a utilisé à son titre des opuscules de la F.N.O.S.S. Les programmes électoraux s’affichent. La C.G.T., avec Gabriel Goudy à sa tête, “ entend établir un barrage contre la misère et entreprendre une action pour l’amélioration des assurances sociales ”. La C.F.T.C., emmenée désormais par Léger Magimel, souligne “ sa longue action dans le passé pour l’amélioration des Assurances sociales, garantie de sa ligne de conduite pour l’avenir ”. La Mutualité, conduite par André Duhamel, met en avant “ la stricte neutralité politique de ses représentants, constitués de vieux mutualistes rompus aux questions des Assurances sociales ”. L’Union départementale des familles nombreuses est représentée sur la liste Mutualiste par Pierre Ramier, elle souhaite privilégier l’intérêt des familles au débat politicien. Le 24 avril 1947, le vote qui se déroule est un succès 239 . “ Isoloirs et bureaux placés dans les services les plus nombreux ont en quelques heures accueillis plusieurs milliers de suffrages. Le personnel en déplacement a regagné le siège de l’entreprise, peu d’abstentions ont été relevées, car les électrices et les électeurs conscients de l’intérêt de cette consultation ont tenu à témoigner de leur attachement à cette cause. 240 L’ampleur de cette participation témoigne de l’attachement acquis désormais par la majorité des citoyens au développement de leur protection sociale.

LES RESULTATS

AU PLAN NATIONAL :

124 caisses, 75 % d’électeurs se présentent aux urnes, 7 749 858 inscrits et 5 790 148 votants. C.G.T. : 1384 sièges 59,27 % des voix 3 280 183 voix. C.F.T.C. : 613 sièges 26, 36 % des voix 1 458 475 voix Mutualistes : 144 sièges 9,17 % des voix 507 599 voix Listes familiales : 79 sièges, 5,20 % des voix 287 973 voix.

A LA CAISSE PRIMAIRE DE NANTES C.G.T. : 9 sièges, 47,47 % des voix, 33 263 voix. C.F.T.C. : 5 sièges, 30,75 % des voix, 21 541 voix. Mutualistes : 4 sièges, 21,78 % des voix, 15 206 voix . Exprimés : 70 246 Inscrits 93 571 Votants 73 119

239 .La Résistance de l'ouest, 25 avril 1947. 240 .La Résistance de l'ouest, 25 avril 1947.

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118 - Avec la Sécurité sociale

Au plan politique, ces élections sont pourtant marquées par un contexte de tension où l’on sent poindre la crise. La C.G.T. et le parti communiste expriment désormais à haute voix leur hostilité à l’application du plan

Marshall, soumission, selon ses militants, de l’économie française à l’ordre libéral américain. Les répercussions locales de cette situation ne manquent pas. Gaston Jacquet, militant historique de l’ancienne C.G.T.U., responsable communiste, est ainsi écarté de l’action qu’il a engagée au sein de la Sécurité sociale. À Nantes, comme dans tout le pays, le droit de panachage, largement utilisé par les électeurs lors de ce scrutin, l’écarte de la liste

C.G.T

En 1947, je suis resté sur la touche. J’étais deuxième de liste,

Gabriel Goudy était en premier. Il était possible de rayer les noms des candidats que l’on refusait. A Basse-Indre, il y avait une section syndicale C.G.T., tout à fait anticommuniste. Les dirigeants, Le Rouzic en-tête,

avaient donné la consigne à leurs gars, de me rayer sur la liste : je n’ai pas été élu. J’ai par contre été désigné comme personne qualifiée à la caisse régionale invalidité. 241 Dans ce qui n’est encore que le lieu d’expression de désaccords profonds au sein de la C.G.T., le journal Force ouvrière, sous la signature d’Henri Sinot commente au plan national cette situation. Il invite à cesser “ de pleurnicher sur la catastrophe qui a frappé les têtes de listes unitaires, légitime réaction de nos camarades qui ne saurait surprendre les

La classe ouvrière n’a nullement oublié la peine

majoritaires eux-mêmes

et le dévouement admirables des militants confédérés

et voilà qu’un beau

jour, on lui propose des listes où avec étonnement, elle retrouve relégués dans un coin les noms de ceux qui pour elle sont des administrateurs éprouvés et consacrés. Réparer les injustices est le propre de la justice populaire. Et cela plus que toutes les arguties, explique le phénomène qui semblait anéantir nos camarades majoritaires ”. Ce nouveau conseil, à Nantes comme partout en France, introduit une évolution notable par rapport au précédent où la suprématie de la C.G.T. en matière décisionnelle était incontestée. “ C’est désormais à un véritable petit parlement que nous avons affaire et quand il faut faire passer quelque

chose, la diplomatie s’impose. ” 242 Les élections des représentants des deux délégués des personnels confirment ce pluralisme. Malgré l’appel à tous ses adhérents : “ quelle que soit la raison de votre absence, même la maladie votre devoir est d’aller voter à la Caisse ou à la succursale dans laquelle

Qui plus est,

notre premier élu l’a été sur la répartition des restes. On n’avait pas suffisamment de voix pour avoir d’emblée un élu, sur le reste des voix, nous avons pu l’obtenir 243 .

Même si les débats sur l’analyse de cette période restent vivaces, on peut noter toutefois, avec le chercheur Numa Murard, comment, “ c’est grâce à la C.G.T. qu’en 1945 les caisses furent prêtes à fonctionner à la date

prévue

s’est révélée finalement ni plus ni moins coûteuse que celles qui devaient

vous travaillez ”, la C.G.T. laisse un siège à la C.F.T.C

et

la gestion de la C.G.T., en situation de monopole jusqu’en 1947,

241 .GASTON JACQUET, juillet 1995. 242 .PIERRE FROMY, 15 juin 1995. 243 .RAYMONDE QUEHEN, 9 mars 1999.

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119 - Avec la Sécurité sociale suivre 244 . On peut aussi souligner l’échec relatif de cette “ révolution ” souhaitée par Pierre Laroque tant en ce qui concerne l’universalisation de son application, qu’en ce qui concerne l’unicité de sa gestion. L’une comme l’autre n’ont pas fini d’alimenter les débats.

244 .NUMA MURARD, in “ L'œuvre Collective ”, Espace social européen, p. 30, op. cit.

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120 - Avec la Sécurité sociale

UN PREMIER BILAN

En 1946, on voit se succéder une série d’échecs relatifs ou d’ajustement :

sur les perspectives d’extension des assurances sociales à toute la population, sur l’intégration des régimes spéciaux dans le régime général, sur le principe de caisse unique, sur le principe de remboursement à 80% des frais médicaux réels 245 .

En 1947 s’organise le régime général 246 :

“ 1- Organismes

a) Au plan départemental, des caisses primaires de Sécurité sociale, des

caisses d’allocations familiales et des unions de recouvrement des cotisations (services communs entre caisses primaires et caisses d’allocations familiales) s’installent ;

b) Des caisses régionales de sécurité sociale assurent une mission de contrôle et de représentation de l’administration centrale et du ministère ;

c) Une caisse nationale de Sécurité sociale, établissement public, assure

notamment la trésorerie commune.

2- Conseils d’administration Leur constitution est marquée par :

- une large prépondérance des représentants de salariés dans les conseils des caisses primaires et régionales, - le principe de l’élection.

a) Les caisses primaires de sécurité sociale sont administrées désormais

par des conseils comprenant essentiellement des administrateurs élus par

les assurés d’un côté, par les employeurs de l’autre, dans la proportion de trois quarts un quart.

b) Les caisses régionales sont administrées par des conseils comprenant

essentiellement des administrateurs élus par les représentants des salariés et ceux des employeurs au sein du conseil d’administration des caisses primaires de la région, avec la même proportion trois quarts - un quart.

c) Les caisses d’allocations familiales sont administrées par des conseils

dont la composition est originale : la proportion est pour une moitié des représentants des salariés, pour un quart des représentants des employeurs et pour le dernier quart des représentants des non salariés non agricoles (bénéficiaires de prestations familiales). d) La caisse nationale de la sécurité sociale, établissement public est administrée par un conseil comprenant des représentants des caisses et des représentants des pouvoirs publics 247 .

245 .PASCAL BEAU, "L'œuvre Collective, 50 ans de sécurité sociale", N° Spécial Espace social Européen, 1995, p. 28. 246 .Cette organisation prévaudra jusqu'en 1967. 247 .JEAN JACQUES DUPEYROUX, Droit de la Sécurité sociale, Dalloz, 1980.

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121 - Avec la Sécurité sociale

B) L’essor du régime général, 1947-1958

a) Organiser : 1947-1950

En 1946-1947, la direction pour faire face, coûte que coûte, à nos obligations devait improviser, nous devons de toute évidence aujourd’hui réorganiser. ” 248

L’unité nationale qui primait à l’époque de la Libération est désormais révolue. Entre deux oppositions, -celle du Rassemblement du Peuple Français créé par Charles de Gaulle le 14 avril 1947 et celle du parti communiste 249 -, le gouvernement conduit par Paul Ramadier navigue désormais sur des vagues de contestation et d’agitation sociale qui secouent tout le pays. Si les propositions d’aide américaine, au travers du plan

Marshall, recueillent l’adhésion d’une large majorité des français allant de la droite à la S.F.I.O. qui voit là des moyens pour reconstruire et relancer l’économie nationale, le parti communiste dénonce les contreparties qui selon lui s’ensuivront. Sur le plan syndical, au sein de la C.G.T., la division s’institutionnalise. Les 13-14 novembre 1947, la C.G.T. Force ouvrière se créée. Elle s’insurge contre la politisation du syndicat C.G.T. et revendique une action syndicale autonome et démocratique. Une autre partition s’instaure dans le paysage syndical et marque le débat social. Les objectifs d’action ne manquent pas :

pouvoir d’achat, guerre d’Indochine, crise de Madagascar mobilisent dans un certain désordre les syndiqués de la C.G.T., ceux de la C.G.T.-F.O. ou de

L’année 1948 constitue un temps d’agitation sociale intense où

l’on comptabilise mille quatre cents vingt-cinq grèves, six millions et demi de grévistes, treize millions de jours de grèves. Au plan économique, la situation reste précaire. Entre la fin de 1947 et le début de 1948, une augmentation des prix de plus de 53 % est observée, ainsi qu’une dévaluation du franc de 80 %, officialisée le 24 janvier 1948. La C.G.T. exige en compensation l’instauration d’une échelle mobile des salaires, la C.G.T. F.O. et la C.F.T.C. préfèrent pour leur part l’instauration d’une baisse autoritaire des prix. Les années 1949 et 1950 prolongent ces vagues d’agitation sur les problèmes de salaire, de conventions collectives, de chômage. Alors que le 11 février 1950 le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (S.M.I.G.) est créé, le 11 avril 1950, dans le département de Loire-Inférieure, la marche sur Nantes des métallurgistes de Saint-Nazaire marque un temps fort de ces mouvements. En matière de Sécurité sociale, la période 1947-1950 voit se poursuivre l’organisation du régime. En 1948 l’assurance vieillesse se dote de régimes propres aux catégories non salariées, dans des organisations autonomes et une généralisation progressive des retraites complémentaires s’opère au sein d’institutions de prévoyance et de sociétés mutualistes. Tandis que les fonctionnaires poursuivent la mise en place de leurs régimes particuliers, le

la C.F.T.C

248 .ROLAND VAUGE, directeur de la Caisse de Nantes, CA du 12 janvier 1949, archives de la CPAM de Nantes. 249 .Les ministres communistes sont révoqués le 5 mai 1947 suite à leur refus de voter la confiance au gouvernement.

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122 - Avec la Sécurité sociale 23 septembre 1948 le parlement adopte la Sécurité sociale étudiante qui est confiée au syndicat étudiant, l’U.N.E.F. qui crée une mutuelle, la M.N.E.F., pour gérer ce système. Parallèlement, avec le décret du 25 mars 1949, l’État exerce une influence grandissante, parfois contestée, dans les délibérations des administrateurs des caisses et accroît son contrôle sur leur gestion.

1) Un nouveau conseil d’administration élu À Nantes les premières élections sociales ont renouvelé en partie le conseil précédent. Installé sous la présidence de Jean Acis, directeur régional, le 13 mai 1947, il est désormais constitué par les divers courants sociaux représentant les salariés.

C.G.T.

MM

Goudy,

Gombeaud,

Ricou,

Bourbin,

Deniaud, Rolland, Daniel, Gernigon, Bangy

C.F.T.C.

MM.

Magimel, Bilard, Viaud, Le Bot, Melle

Guillon

 

Emplo-

MM.

Gringoire, Bergerault, Maître, Guegen,

yeurs

Perrocheau, Garnier

 

Associa-

M. Ramier,

 

tions

familiales

 

Médecins

Docteurs Duverger et Jouon

 

Personnels

Deux

représentants (C.F.T.C. et C.G.T.)

Person-

MM Bazin (Mutualité), Duguy (C.G.T.)

nalités

qualifiées

 

se poursuit pour les

autres. Leur efficacité ayant imposé ces moyens de travail, deux commissions provisoires sont désignées, marquant les priorités immédiates de ce nouveau conseil. Celle gérant les conventionnements ainsi que les rapports avec les praticiens et avec les établissements hospitaliers est constituée de MM Ramier, Ricou, Magimel, Maître, Duhamel et du Docteur Duverger. Celle administrant les accidents du travail est composée de MM Daniel, Gernigon, Bilard, Gueguen, Melle Guillon et du Dr Jouon. Le 30 juin 1947, Alexandre Bazin, candidat de la mutualité, et ancien président de la caisse d’assurances sociales mutualiste, est élu à l’unanimité, président de la caisse primaire. Fernand Ricou (C.G.T.), Léger Magimel (C.F.T.C.) 250 et M. Bergerault (Employeurs) sont élus vice-présidents et Gaston Banguy (C.G.T.), trésorier. Si des luttes de préséance sont réactivées par ce recours au système électif, le souci d’efficacité prédomine. Chacun à conscience de la fragilité de ces institutions naissantes et des enjeux qu’elles représentent, ne pas compromettre la réforme dans des querelles partisanes est donc une préoccupation partagée. Cette préoccupation inspire la composition du nouveau bureau. Paul Guilbaud, trésorier de l’union mutualiste, refuse le poste de trésorier adjoint qui lui est proposé. Pour réunir le maximum de compétences, Gabriel Goudy propose alors de rétrograder Gaston Banguy régulièrement élu comme trésorier, comme adjoint et de nommer Paul Guilbaud, chef comptable des Etablissements Paris et dirigeant mutualiste expérimenté comme trésorier : tous les

Sitôt installé, le travail commence pour certains

250 .Il sera remplacé par Bilard à cette fonction après son élection à la présidence de la caisse régionale

A.R.C.N.A.M. Pays de la Loire – Jean-Luc Souchet

123

123 - Avec la Sécurité sociale administrateurs se rangent derrière cette proposition. Mlle Guillon (C.F.T.C.) devient la secrétaire de ce conseil, Joseph Gombeaud (C.G.T.), le secrétaire-adjoint. Le conseil suivant, une commission de contrôle est constituée de MM. Bergerault, Bilard, Bourbin, Amice. Dans l’effort de rationalisation de la gestion entrepris, son rôle est primordial. “ Cette dernière commission est tenue de présenter au Conseil d’administration un rapport concernant les opérations effectuées au cours de l’année écoulée et la situation de l’organisme en fin d’année, avant que l’inventaire ne soit transmis au Ministère du travail et de la Sécurité Sociale. En outre cette commission est tenue de procéder au moins une fois par an à une vérification de caisse et de comptabilité effectuée à l’improviste. 251 La commission du personnel se compose elle de MM. Bergerault, Magimel, Rolland, Ricou, Le Bot, son action est particulièrement sollicitée : les mesures concernant l’effectif des salariés semblent au cœur de la réorganisation qui s’annonce. Une commission de longue maladie se compose de MM. Ricou, Duhamel, Bilard, Durand. Une autre est affectée à la coordination avec le régime des fonctionnaires ; elle réunit MM. Ricou, Goudy, Deniaud et Magimel. La commission de contentieux sera désignée ultérieurement. Tout le champ d’activité de la caisse est ainsi découpé par ces organismes spécialisés qui ont pour fonction d’analyser les problèmes ressortissant de leur champ et de présenter des solutions rapides au bureau et à l’ensemble du conseil, décideur ultime avant les contrôles de la caisse régionale et du ministère. Dans ces commissions le souci de concertation est la règle, le service du public y prend presque toujours le pas sur le jeu des divergences

partisanes. “ Je garde le souvenir de réunions studieuses, à éplucher les dossiers et là on ne peut pas dire, que ce soit patrons ou salariés qu’il y ait eu des gens contre les assurés sociaux. Il y avait un souci général de l’intérêt des assurés. 252 Poursuivant un engagement et un travail de représentation nationale initié par Auguste Peneau, en décembre 1947, MM. Ricou et Bergerault sont élus

administrateurs de la F.N.O.S.S

indissociable de l’action locale. “ Avec la F.N.O.S.S., il y a eu besoin d’organiser. Il y avait des tas de choses à régler, ne serait-ce que le problème des personnels, le pouvoir des conseils et le pouvoir des

Cette implication devient vite, pour tous,

directeurs. Certains jouaient au P.D.G

toujours été délicat. Quel est le pouvoir du président, au plan politique,

d’orientation ? Quel est celui du directeur : “ je ne suis pas le porte- serviettes, entendit-on souvent ”. D’autant qu’à l’époque, statutairement, le directeur dépendait étroitement du conseil lui-même. Il fallait définir les rôles et il y eut de très mauvais couples. À Nantes cela s’est joué correctement. 253 Si des bases d’organisation désormais existent, une expérience déjà

s’accumule, des leçons peuvent commencer à se tirer

une culture

particulière reste à constituer. Ainsi le rapport Allex 254 du 29 juillet 1947, s’il fait état de l’important travail accompli, signale à la vigilance des administrateurs nantais certains points problématiques : le contrôle médical,

Le duo président et directeur a

251 .Art. 15 du décret du 29 avril 1947. 252 .RAYMONDE QUEHEN, 9 mars 1999. 253 .MARCEL PEYRAUD, novembre 1998. 254 .Du nom du contrôleur du ministère du Travail chargé de ce rapport.

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124 - Avec la Sécurité sociale

Il appartient désormais aux nouveaux élus

d’administrer l’existant et de le perfectionner au fil de l’expérience et des réglementations nouvelles qui se succèdent.

le contrôle des employeurs

Rapport Allex du 29 juillet 1947 La caisse primaire de sécurité sociale de Nantes a
Rapport Allex du 29 juillet 1947
La caisse primaire de sécurité sociale de Nantes a
absorbé
La caisse primaire départementale de Loire-Inférieure,
N° 44-30.
La Caisse primaire Le Travail, N° 44-01
La caisse primaire familiale départementale des SSM de
Loire-Inférieure, N° 44-02.
La caisse primaire de l’union départementale des SSM
de la Loire-Inférieure. N° 44-03
La Caisse primaire de la compagnie générale de
construction de locomotives. N° 44-05.
La Caisse primaire mutualiste et commerciale des
Assurances sociales. N° 44-06.
La Caisse primaire des chantiers de Bretagne. N° 44-08.
La Caisse primaire mutuelle des ouvriers et employés
des établissements Huard et Cie N° 44-10.
Le bilan et les comptes des caisses dissoutes ont été
approuvés, le partage du patrimoine a été réalisé entre
les caisses de Nantes et Saint-Nazaire.
En ce qui concerne le personnel, la fusion des services
des diverses caisses a été effective, chaque agent ayant
été affecté au poste où son expérience le rendait le plus
utile.

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125 - Avec la Sécurité sociale

Le regroupement géographique des assurés n’a pas encore été réalisé totalement. La succursale Bel-Air, installée dans les locaux de la caisse Familiale, a conservé l’effectif de celle-ci soit 20 000 assurés sur 30 000 (le solde est rattaché à Saint- Nazaire). La succursale Mutualité a conservé les assurés de la caisse primaire mutualiste de l’Union départementale (22 000 assurés), elle a absorbé en outre les assurés de la caisse industrielle et commerciale (18 000 assurés) et ceux de la caisse le Travail (7 000 assurés) en dehors de ceux qui se trouvent rattachés aux correspondants d’entreprise et aux correspondants mutualistes.

La caisse est installée 9, Rue de Bréa pour le siège social et les services généraux (immeuble acquis par la caisse). 2, rue Désiré Colombe pour les services financiers, (locaux loués à la caisse le Travail). Caserne Cambronne pour les Services immatriculations et cotisations et service accidents du Travail (locaux mis à disposition par la mairie de Nantes).

Le contrôle médical est installé en partie dans les locaux de l’ancien contrôle inter caisse, 1, place de l’Édit de Nantes. en partie au siège de la caisse régionale, passage Leroy (invalidité, longue maladie, radio). en partie à la succursale Bel-Air, accidents du Travail. Sept médecins contrôleurs attachés à la circonscription de la caisse ont examiné au cours des 4 derniers mois 3475 malades chaque mois.

Les correspondants d’entreprises , sont rattachés à la succursale Bel-Air. Les remises de dossier sont effectuées chaque semaine ou chaque quinzaine. Les fonds sont remis aux correspondants soit en espèces, contre acquits, lors du dépôt de dossiers suivants, soit par virement à leur compte chèques postaux. Les correspondants d’entreprise sont munis d’une procuration générale.

Les correspondants mutualistes

sont rattachés à la succursale Mutualité, rue Désiré Colombe, pour l’examen et le décompte des dossiers. Ils reçoivent une provision égale aux dépenses de la

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126 - Avec la Sécurité sociale

quinzaine. Les dossiers sont payés sur cette provision et les correspondants sont remboursés de leurs dépenses dès réception du bordereau accompagné des acquits et des pièces justificatives.

Le Contrôle des employeurs emploie quatre contrôleurs qui viennent de la direction régionale au titre du reclassement. Il faut souligner l’urgence de leur tâche : d’après les indications du fichier régional, 2900 employeurs à versements trimestriels ne cotisent pas, ainsi que 124 employeurs à versements mensuels. Toutes ces entreprises ont fait l’objet de lettres de rappel restées sans réponse. Au 30 Juin 1947, aucune poursuite n’est engagée mais plusieurs dossiers contentieux sont sur le point d’être transmis en vue de poursuites correctionnelles ou de procédures sommaires.

Treize assurés ont fait l’objet de poursuites correctionnelles, une seule affaire a été jugée avec une sanction pénale pour l’intéressé. Décentralisation du service prestations :

Bréa : 115 000 assurés. Les prestations sont réglées dans la presque totalité des cas sur-le-champ. L’assuré peut aussi envoyer son dossier par la poste, il est réglé alors par Chèque postal. Le temps d’attente moyen à Bréa est de 37 minutes. Bel-Air : 25 000 assurés. Cette succursale a gardé le système des fiches de position de la caisse familiale. On y observe de bons résultats : le service des prestations est effectué dans un temps minimum et les contestations d’ordre médical trouvent une réponse rapide grâce à la présence sur place d’un médecin-conseil permanent. Mutualité : 50 000 assurés. C’est la caisse la mieux installée mais se pose un problème de coordination du fait que les 3 caisses dont elle a pris en charge les assurés avaient des méthodes de travail et de classement très différentes. L’ancienne caisse de l’Union mutualiste avait des fiches de position, la caisse le Travail travaillait sur dossier avec un récapitulatif figurant sur les chemises des dossiers. L’ex-caisse industrielle et commerciale travaillait aussi sur dossier avec une fiche

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127 - Avec la Sécurité sociale

récapitulative par dossier, ces fiches très souvent ne sont pas à jour. Rezé (parc municipal)
récapitulative par dossier, ces fiches très souvent ne sont pas à jour. Rezé (parc municipal)
récapitulative par dossier, ces fiches très souvent ne sont pas à jour. Rezé (parc municipal)
récapitulative par dossier, ces fiches très souvent ne sont pas à jour. Rezé (parc municipal)

récapitulative par dossier, ces fiches très souvent ne sont pas à jour. Rezé (parc municipal) : 12000 assurés Basse-Indre (mairie d’Indre) : 5000 assurés Châteaubriant (41, R. A. Briand) : 26 communes de l’arrondissement : 3000 assurés Ancenis (Caserne Rohan) : 2000 assurés. Bureau des fonctionnaires (direction régionale, 24, rue de la Brasserie) : 10 000 assurés. 23 correspondants d’entreprise : 6000 assurés (pourparlers pour 11 correspondants supplémentaires) 11 correspondants mutualistes : 2000 assurés. Accidents du travail :

Ce service est placé sous les ordres d’un chef de service, ancien agent général d’une Compagnie d’assurances. Il dispose de 3 pièces et occupe 35 agents dont 33 viennent des Compagnies d’assurances.

Compagnie d’assurances. Il dispose de 3 pièces et occupe 35 agents dont 33 viennent des Compagnies
Compagnie d’assurances. Il dispose de 3 pièces et occupe 35 agents dont 33 viennent des Compagnies
Compagnie d’assurances. Il dispose de 3 pièces et occupe 35 agents dont 33 viennent des Compagnies
Compagnie d’assurances. Il dispose de 3 pièces et occupe 35 agents dont 33 viennent des Compagnies

2) Continuité et changement Le relais avec l’ancien conseil mobilise aussitôt le jeu de sa nouvelle pluralité. Après le temps de l’unanimité vient celui des débats. L’œuvre est en marche et l’urgence vitale des premières mises en place, “ où trop de démocratie met en péril la démocratie ”, n’élude plus désormais la confrontation constructrice sur les principes qui guident chaque sensibilité. Défenseur farouche de la gestion démocratique de proximité, sur le modèle mutualiste, André Duhamel revient sur l’institution de conseils d’administrations pour des succursales importantes comme celle de Rezé. M. Rolland, en accord avec la majorité des élus du conseil, rappelle la complexité du débat déjà engagé avec la caisse régionale, la F.N.O.S.S., le gouvernement. Va-t-on multiplier encore les instances de décision ? Rezé et Basse Indre selon lui doivent être gérées par le Conseil de la caisse primaire de Nantes. Le débat toutefois rebondit avec la demande de Cyprien Bourbin, président de la mutuelle des fonctionnaires de l’Éducation Nationale, de l’attribution de frais de gestion pour la section locale des enseignants. Le directeur souligne alors, de son côté, le coût de ces décentralisations. Il met en garde contre des surcoûts inacceptables au moment où se posent des problèmes d’équilibre de la gestion qui vont amener des efforts d’économie. C’est l’occasion pour les mutualistes, André Duhamel et René Amice, d’exprimer à nouveau leur désaccord sur ce qu’ils considèrent comme des prétextes économiques. Tous les deux demandent une étude chiffrée sur le coût des sections locales. Quelques semaines plus tard, la question rebondit. La Mutuelle générale de l’enseignement, rue Saint André, décide en effet de

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128 - Avec la Sécurité sociale fonctionner avec un personnel fourni par l’éducation nationale. Cette situation ravive les questions. Pourquoi cette hâte des enseignants quand des textes sont à paraître ? Ne serait-il pas plus logique de placer des personnels de la Sécurité sociale, déjà en surnombre, dans une telle section plutôt que des instituteurs ? Multiplier de telles caisses n’implique-t-il pas en effet à terme pour la Sécurité sociale de licencier une partie de son propre personnel. L’application de la loi Morice n’a pas fini de générer le débat. La caisse primaire, au gré des besoins et des évolutions poursuit pourtant sa construction. La création d’une section locale de la Manufacture des tabacs est souhaitée. Le 3 novembre 1947, on fête l’ouverture de la succursale de Clisson. La SSM “Les Vanniers”, la Société Mutualiste Rezé- Trentemoult et l’Union des Travailleurs de France obtiennent chacune un correspondant, tout comme la mutuelle d’entreprise Brissonneau et Lotz. Centraliser les décisions et les moyens, décentraliser les contacts avec les usagers semblent bien désormais le fil rouge qui va guider, dans la complexité de leurs appréciations, l’ensemble des administrateurs tout au long de ce mandat. Accepter une succession c’est aussi assumer un héritage. Le Conseil précédent a parfois privilégié le fondement social de sa mission par rapport au légalisme de son action. Cette orientation amène des demandes de réajustements de la caisse régionale ou de l’administration centrale. Les nouveaux élus se sentent solidaires avec leurs prédécesseurs, tout en s’attachant à négocier des accords acceptables. C’est ainsi qu’une mission est envoyée près de Pierre Laroque peut de temps après ces premières élections. L’ancien conseil a outrepassé ses droits en augmentant localement les tarifs de remboursement. Sans doute était-il alors difficile de faire autrement, plaide-t-on, les tarifs pratiqués par les médecins auraient laissé trop de la dépense à la charge des assurés. De plus, il semble difficile de revenir en arrière. Des rajustements pourtant s’imposent. A la demande du ministère et après un vote du conseil pour savoir si celui-ci se conforme à cette demande où reste dans l’illégalité, un retour aux tarifs fixés par voie d’autorité est majoritairement décidée. (15 voix pour - 4 contre : Goudy - Amice - Ramier - Gringoire, et 1 abstention). Sur les dépassements de tarifs et d’honoraires, André Duhamel précise la position légaliste des

Mutualistes, quel que soit leur avis sur le fond, ils se tiendront à la stricte application des décisions ministérielles. Concernant les personnels, un même type de problème agite le conseil et perdurera tout au long de ce mandat. Il porte sur un trop perçu par les salariés, généré par un cumul illégal de points Croizat et de points de titularisation liés au protocole d’accord du 7 novembre 1947. Ce cumul est entériné localement jusqu’en septembre 1949, date où un rappel du ministère impose le retour à la règle. Le conseil sur le fond est unanime, la faute n’incombe pas aux salariés mais à une erreur d’interprétation. A Saint- Nazaire cela a pu être compensé grâce à un avancement systématique de tous les salariés. L’importance de la caisse de Nantes et son nombre de salariés rend cette mesure impossible. Pour Gabriel Goudy et André

Duhamel, la position du ministère peut être contestée

Gaston Jacquet, qui

a rejoint le conseil en remplacement de M. Bertrand démissionnaire, s’oppose au nom de la C.G.T. à toute diminution des salaires et a fortiori à toute retenue pour rembourser un trop perçu. Paul Gringoire de son côté remarque, au nom des employeurs, qu’il serait anormal de baisser les

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129 - Avec la Sécurité sociale salaires et plus encore de demander un remboursement. Cela serait impossible dans toute entreprise privée. Le 9 février 1950 pourtant, sans tenir compte de cette belle unanimité, le retrait des points Croizat s’effectue d’autorité sur la paye de janvier. Une démarche est effectuée, sans résultat, auprès de la caisse régionale pour supprimer tout effet de rétroactivité, nouvel épisode de la longue lutte des administrateurs de Nantes pour faire admettre la souveraineté de leurs décisions. De nouvelles dispositions dont celles qui donnent au conseil l’initiative de création d’œuvres locales élargissent enfin la tâche des nouveaux élus. Ceux-ci constatent par exemple dès leur prise de fonction qu’aucune maison de repos agréée n’existe en Loire-Inférieure. Avant de doter la caisse d’une structure spécialisée, le conseil va s’attacher à aménager l’existant en particulier dans le cadre de lits aménagés à cet effet dans les hôpitaux périphériques. Cette poursuite de l’œuvre entreprise nécessite enfin le traitement des problèmes soulevés par l’évolution du système. Depuis la mise en place des caisses, de nouvelles charges -la hausse des tarifs et la prise en charge de la longue maladie qui n’existaient pas à l’époque des caisses d’Assurances sociales- aggravent les difficultés sans que se dégagent des solutions appropriées. La question des contrôles constitue de plus en plus une préoccupation indissociable du traitement des déficits. Les abus de tous ordres sont bien en effet les premières économies qu’il appartient aux caisses de réaliser. Ces abus impliquent tout d’abord les assurés eux-mêmes. Le docteur Jouon observe par exemple que chez les dockers on constate, à son avis, une double sorte de fraude. Des feuilles de maladie vierges sont signées par certains médecins. Il appartient aux médecins de ne viser que des feuilles dûment remplies au préalable. D’autre part, leurs arrêts et leurs reprises de travail successifs sèment la confusion. “ Les dockers continuent à travailler et échappent facilement au contrôle médical en signalant une reprise de travail au bout de huit jours par exemple et en rechutant quelques jours après. Il appartient à la caisse d’améliorer le contrôle médical. ” La truculence des échanges avec ces assurés au statut particulier, reste inscrite dans la mémoire d’anciens agents. “ J’ai travaillé à l’ancienne caisse du Travail à Désiré Colombe, il y avait beaucoup de dockers. Tous les samedis, ils avaient un accident du travail. Il y en avait toujours un dont le doigt s’était coincé quelque part. Ils se rencontraient devant nos guichets, il fallait les entendre. Tous ces assurés se connaissaient et parlaient entre eux. Ils racontaient des âneries, jamais contents de ce qu’ils avaient touché. Et c’était toujours “ c’est nous qui vous paye ”. Mais ils n’étaient pas méchants, jamais on n’a eu d’histoires. Ils discutaient entre eux, essayaient de se faucher des places. Ca fermait à 11 heures le samedi, mais à deux heures souvent on y était encore. C’était le folklore de la caisse. 255 Au-delà de ces situations particulières d’indemnisation abusives, Gabriel Goudy évoque l’absentéisme saisonnier généralisé comme une autre source importante de dépenses injustifiées. On confond la lutte légitime pour améliorer des conditions de travail parfois difficiles et l’indélicatesse poussant à abuser des nouveaux droits instaurés. Le temps des congés voit par exemple une sérieuse augmentation de ces arrêts. Elle touche d’ailleurs

255 .YVONNE MULLER,18 novembre 1998.

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130 - Avec la Sécurité sociale de façon importante les personnels féminins de la caisse elle-même. Le contrôle des assurés doit s’organiser plus efficacement, les malades ayant souvent une autorisation de sortie l’après-midi, le contrôle des arrêts de travail par les visiteurs, pour être plus efficace, doit s’effectuer désormais le soir. Avec un nombre significatif d’employeurs, l’affrontement se poursuit. Les élus du collège salarié déplorent la difficulté rencontrée pour encaisser les cotisations dues. Au 22 mai 1947, près de la moitié des petites entreprises restent redevables de leurs cotisations. En effet, sur 1054 employeurs de plus de 10 salariés, 930 ont acquitté leurs cotisations et sur 5823 employeurs de moins de dix salariés recensés, 2893 seulement ont effectué un versement. La lettre recommandée adressée aux employeurs défaillants semble si souvent sans effet, que l’adoption de mesures plus coercitives devient inévitable. Après le temps de l’explication et de la persuasion, celui de la sanction s’impose. Ce problème de perception des cotisations employeurs n’épargne d’ailleurs pas les sections locales de fonctionnaires. Cyprien Bourbin souligne que les dépenses, 12 millions pour le 3ème trimestre 1948 pour les fonctionnaires excèdent largement les recettes, 6.251.000 francs. “ Les administrations ne sont pas excusables si elles ne versent pas les cotisations rapidement ”. Pour le contrôle des employeurs, quatre contrôleurs travaillent désormais sur le terrain. En réponse à la suggestion de la caisse régionale d’organiser un corps commun d’agents contrôleurs avec la CAF, Roland Vauge souligne que la caisse d’allocations familiales n’a pas encore étudié cette question. Toutefois, “ il estime que le corps des contrôleurs doit être placé sous une seule autorité ”. Les relations avec le corps médical enfin demeurent un problème toujours aussi difficile “ sujet toujours brûlant d’actualité malgré le nombre d’années qu’il est sans véritable solution ”. Certes, localement, administrateurs et membres du syndicat médical se connaissent et ont déjà l’expérience du travail commun. Cependant, les bons rapports pouvant exister sont souvent inopérants, les accords réalisés, soumis aux instances régionales et nationales de contrôle, étant régulièrement désavoués. Malgré le poids de ces problèmes ardus de gestion et d’organisation, les administrateurs sont pénétrés de la nécessité, pour ces tâches comme pour leur relation aux usagers, d’avoir à insuffler un sens politique, symbolique, à leur engagement. La promotion de la Sécurité sociale plus que jamais doit se poursuivre. Bien avant les grandes mesures d’humanisation des services qui seront déployées durant les années 1960, administrateurs et personnels considèrent que cette promotion repose sur un effort interne axé sur l’accueil du public. Les personnels sont dûment chapitrés. “ On doit toujours se monter serviable et d’une correction absolue. Les renseignements doivent être donnés brièvement mais avec précision. Si l’assuré insiste plus qu’il ne convient, il suffit de lui faire comprendre poliment que nous ne faisons qu’appliquer les textes réglementaires et ainsi la discussion est close. Tout en étant complaisant et affable, il est inutile de répéter plusieurs fois la même chose ou de sortir du sujet. Ne pas oublier en tout état de cause qu’un assuré n’est pas une entité anonyme au milieu d’une masse également anonyme. c’est un être humain qui souffre dans sa chair et souvent même dans son cœur. ” 256 Cette préoccupation sociale explique aussi l'obligation

256 .Caisse primaire de sécurité sociale de Nantes. Règlement intérieur de la succursale de Rezé, août 1948, archives CPAM de Nantes.

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131

131 - Avec la Sécurité sociale de réserve déjà évoquée dans la tenue des salariés. “ Les bijoux seront limités le plus possible et portés en tout état de cause avec discrétion. Les couleurs vives pour les ongles sont rigoureusement interdites. Ceci n’excluant pas une certaine recherche dans la tenue, mais en raison du caractère particulier de nos organismes, il faut proscrire toute exagération. 257 Le message de la sécurité sociale doit en effet être compris par les usagers. Cet effort de communication doit toucher le public le plus large. En octobre 1947, la caisse de Nantes charge une commission de réaliser des articles de presse et de diffuser l’information indispensable. Elle est constituée, en lien avec la direction, par MM. Gombeaud, Duhamel et Plard. Tâche difficile, s’il en est. La Sécurité sociale n’a pas que des amis et ses détracteurs ne se privent pas de déverser des calomnies dont les thèmes se répètent :

étatisation, coût, investissements inutiles, mise en danger de l’économie et de l’industrie. De plus, son objet même et la complexité de ses règlements ne fournit pas spontanément matière à une lecture attractive dans les journaux quotidiens. Comment faire passer le message ? Même si d’ores et déjà, les parutions syndicales et mutualistes ouvrent amicalement leurs colonnes, comment s’assurer de la fidélité et de la bonne place de ces diffusions dans la presse locale ? Pour faire passer le message, Roland Vauge propose une série de conférences dans les succursales de Clisson, de Châteaubriant et d’Ancenis. Pierre Fromy suggère des réunions cantonales avec les correspondants locaux. A la demande de la direction de l’École d’Assistantes sociales, rattachée au centre hospitalier, des cours sur la sécurité sociale sont désormais institués. Comprendre ce travail pionnier suppose aussi de réévoquer son contexte matériel largement effacé des mémoires. Bien loin de la gabegie que certains dénoncent alors, au quotidien l’action de la caisse est une lutte constante pour pallier les pénuries. La crise du papier, par exemple, pose un problème aigu. Elle retarde la modification du format des feuilles de maladie et des fiches de décompte. Des consignes sévères engagent le personnel à la vigilance la plus grande. “ Si accidentellement, un employé commet des dégradations, il le signale à son chef direct. En vue du bon entretien du matériel et du mobilier toutes les défectuosités doivent être immédiatement signalées. Les imprimés doivent être utilisés exclusivement pour l’usage auquel ils sont destinés ; on ne gaspillera pas le papier brouillon en se servant d’une page entière quand par exemple la 1/8 partie de cette page suffit. Il convient de veiller à la fermeture des robinets des lavabos et à l’extinction des lampes électriques dès que l’éclairage artificiel devient inutile. 258 Enfin, la rareté de l'essence dont la distribution doit être réduite de 80 %, freine le contrôle médical.

Un grand vent d’organisation continue pourtant à souffler et le 9 janvier 1948, un comité de liaison est installé entre les divers organismes issus des assurances sociales. Son objet, au moyen d’une réunion mensuelle est d’étudier les problèmes communs que pose l’application des textes réglementaires. MM. Bazin, Bergerault et Duhamel représentent la caisse primaire de Sécurité sociale de Nantes, MM. Ricou, Billard et Sambron la

257 .Règlement intérieur de la succursale de Rezé, op. cit. 258 .Règlement intérieur de la succursale de Rezé, op. cit.

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132

132 - Avec la Sécurité sociale caisse régionale. Dernière touche au décor de cette fin des années 1940, en janvier 1948, une Union Locale Force Ouvrière est créée à la Bourse du Travail de Nantes. M. Vaillant en est le responsable. La partition du conseil s’en trouve bouleversée. Quatre administrateurs quittent l’affiliation à la liste C.G.T. Gabriel Goudy, tête de liste C.G.T., Joseph Gombeaud, Lucien Duguy, Alphonse Deniaud choisissent de placer leur représentation sous le mandat C.G.T.-F.O. De nombreux salariés de la caisse, derrière leur directeur Roland Vauge font de même. “ Après la scission avec FO, tout s’est effrité. Cet impact de F.O. à la scission a reposé sur l’argumentation :

FO est libre politiquement et la C.G.T. c’est le parti communiste. Cette assimilation a fait beaucoup de tort. 259

b) Entre plan d’organisation et rapports, la caisse de Nantes se transforme 260

1) Observer L'effort d’organisation représente sans doute le cœur de l’action de ce premier conseil élu. Au milieu des sollicitations multiples qui le mobilise, les nombreux rapports des contrôleurs ou inspecteurs de l’administration centrale qui désormais jalonnent l’histoire de la caisse constituent pour les élus des outils précieux, même s’ils sont parfois fermement contestés. Commandités par le Ministère du Travail et la caisse régionale, ils sont régulièrement l’objet de l’examen le plus attentif des élus. Le souci constant des Nantais de défendre leurs prérogatives reste indissociable de leur exigence attentive pour construire dans l’intérêt de leurs mandants le meilleur outil possible de Sécurité sociale. La F.N.O.S.S. joue dans cette démarche le rôle de tiers, d’expert engagé entre les pressions de l'administration centrale et de l'État et l'exigence de

coordination de l'action locale de chaque caisse. Elle sera à la fois, pour les

un expert en

évaluation. Suite au rapport déjà évoqué de M. Romagnol, la caisse de Nantes perçoit l'intérêt de cette aide et demande à cet organisme, dès le 16 avril 1947, la réalisation d’une étude de fonctionnement. Elle sera l’œuvre de Georges Crémois. Le 12 mai 1947 ce responsable national visite la caisse et entame aussitôt avec son adjoint, M. Cyprien, une observation qui très vite constitue un socle pour l’évolution qui va suivre. Dans un premier temps, l’ambition de la démarche n’a sans doute d’égal que l’incompréhension ou les réticences de personnels largements tenus éloignés de la signification de ces enjeux. “ Les audits ? Ah ! Cyprien de la F.N.O.S.S. : vous ne savez pas à qui il me fait penser : à Cohn Bendit ! Il s’appelait organisateur, ça m’a sidérée. J’étais une simple employée mais j’étais stupéfaite, M. Vauge lui ouvrait les portes, il passait comme un président. Je ne pouvais pas le voir. Il ne fallait plus d’archives ; il ne fallait plus rien, on ne retrouvait plus rien ! Il fallait tout brûler,

élus de base, un soutien politique, un conseil en organisation

259 .RAYMONDE QUEHEN, 9 mars 1999. 260 .GEORGES CREMOIS, responsable de la F.N.O.S.S. sera chargé de l'étude d’un plan d'organisation, souvent cité comme plan Crémois, demandée par la caisse de Nantes en 1947.

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133 - Avec la Sécurité sociale

l’autodafé ! 261 Malgré le choc des bouleversements associés à ces interventions émerge pourtant aussi le sentiment d’un certain soulagement. “ Je me souviens de ces grands chambardements avec la descente de

pontifes de la région parisienne, pour nous préciser de nouvelles méthodes

Son passage est

associé pour moi à la disparition des gros dossiers remplis de nombreuses fiches “ position ” et d’archives, auxquels une seule fiche de position a été substituée. 262 Ce qui désormais pour tous devient le plan Crémois, c’est d’abord un rapport de 165 pages, réceptionné en novembre 1947 et transmis officiellement au conseil le 5 décembre 1947, avec en annexe de nombreux modèles d’imprimés. C’est ensuite, dès la communication de ce rapport pour étude aux chefs de succursale, un débat qui va se développer de novembre 1947 à mars 1948. Se référant à des normes du ministère évaluant que les caisses devraient fonctionner avec 1 salarié pour 800 assurés, le rapporteur constate que l’effectif devrait être pour Nantes de 250 salariés, or la caisse compte 320 agents. Les administrateurs dans une belle unanimité s’emploient alors à justifier l’existant. Ils soulignent qu’une telle estimation ne vaut que pour une caisse en situation optimale de fonctionnement, sans aucuns travaux annexes, sans trop d’effets de décentralisations, sans trop d’absentéisme. Ils insistent par ailleurs sur l’effet du reclassement. “ Il fallait recaser tout le monde : des négociations se sont passées poste par poste entre tous les partenaires des anciennes assurances sociales. On avait certains étonnements, on voyait tel employé devenir cadre sans que l’on sache très bien pourquoi. “ 263 Ses effets d’ailleurs perdurent bien après la fusion et des reprises de personnels se trouvent régulièrement imposées en contradiction avec les recommandations du ministère du travail. Soulignant la nécessité de mettre une fin rapide à ces processus, les administrateurs remarquent que ces reclassements, qui n’ont pris que peu en compte les besoins concrets de la caisse, sont aussi à l’origine de problèmes de compétence soulevés par le rapport au niveau des guichetiers. Trop d’erreurs de caisse sont constatées, souligne M. Crémois, certaines sont régularisées, d’autres non relevées passent en profit et perte. “ Il semble a priori que les erreurs en plus l’emportent sur les erreurs en moins ; ceci fait ressortir en tous cas la nécessité de procéder à une sélection sévère du personnel ”. Cette observation du rapporteur justifie donc l’embauche des auxiliaires réalisée contre l’avis de l’administration centrale. “ Au-delà de ces reclassements, il y avait besoin de personnels spécifiques, qualifiés. 264 Or ces nouveaux salariés, paradoxalement les plus adaptés au travail demandé, sont, déplore-t-on, les plus menacés. La compression des personnels est en effet la première recommandation du rapport. Malgré la protection légale dont jouissent les reclassés, la direction et le conseil refusent de traiter uniquement le problème dans le sens d’un licenciement des auxiliaires. Ils demandent à pouvoir tenir compte de la valeur des employés. C’est l’occasion pour le directeur, à la tête désormais de 328 agents dont le taux d’absentéisme s’élève à 7,73 % et qui se

de travail. Je me rappelle M. Cyprien de la F.N.O.S.S

261 .YVONNE JAVEL, 2 décembre 1998. 262 .JEANNE et JACQUELINE CADIET, courrier du 22 mars 1999. 263 .ROBERT BOUET, 8 mars 1996. 264 .ROBERT BOUET, ibidem.

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134 - Avec la Sécurité sociale déclinent en 247 titulaires et 76 auxiliaires, d’insister sur sa ferme résolution de se séparer en priorité des employés médiocres ou insuffisants. En ce qui concerne la mécanisation des services, le contact est rompu avec la société Satas suite au refus du ministère d’accorder les licences d’importation pour ce matériel. Georges Crémois propose d’abandonner l’idée de machines à statistiques et insiste sur la nécessité de mettre en concurrence divers fournisseurs. Dans son rapport, la clef de voûte de l’organisation doit être l’organisation d’un fichier central. Dix employés sont embauchés à titre temporaire pour sa constitution dès janvier 1948. Le 22 mars 1948, vient le temps d’une première synthèse. Les remarques des chefs de succursales sont confrontées aux observations du rapporteur. Les conclusions présentées par MM. Crémois et Cyprien se voient opposer le caractère très spontané de l'histoire de la constitution de la caisse : “ on a fait au mieux, au fur et à mesure en s’adaptant aux réglementations et aux événements sans d'ailleurs avoir d'autre choix ”. Au delà des statistiques de référence, chacun attend donc des analyses adaptées à cet existant pour s’orienter. Tant bien que mal la décentralisation et le maillage du réseau territorial se poursuit. La succursale de Clisson intègre désormais les communes d’Aigrefeuille-sur-Maine, de Maisdon-sur-Sèvre, de Remouillé, de Vallet, du Pallet, de Mouzillon. Sont rattachées à Ancenis les communes de Nort-sur-Erdre, desTouches, de Petit-Mars, de Saint Mars du Désert. Des bureaux itinérants sont prévus dans un proche avenir pour obtenir un contact de proximité avec les assurés.

2) Réduire des frais de gestion et les coûts de personnels La question de la réduction des dépenses a beau être retournée en tous sens, si les frais de personnels semblent bien un des secteurs sur lequel le conseil puisse agir assez directement, il n’existe concrètement que peu de

possibilités de compression. En ce qui concerne l'estimation des effectifs, la charge de travail est croissante, elle a augmenté de 30 % depuis le début du rapport : les chiffres présentés alors sont donc déjà largement caduques. Des activités sans cesse en évolution liées au développement de la sécurité sociale (déclarations fiscales des praticiens, cotisations des personnels de

sont à l’origine de cet accroissement. L'objectif poursuivi de

décentralisation implique par ailleurs l’exigence d’un travail de liaison et de coordination important qui mobilise des personnels. L’argument du fort taux d’absentéisme est balayé par le directeur qui souligne comment la compression des dépenses qui peut être obtenu en l’améliorant ne serait que minime. Roland Vauge souhaite surtout que le débat gestionnaire n’obère pas le projet social. Il tient à s’opposer à des conceptions qui deviendraient minimalistes pour le plan de sécurité sociale. “ Quand se posent des problèmes de déficit, deux problématiques peuvent être considérées : il faut trouver des dépenses à réduire ou des recettes à générer. Qu’en est-il du côté des recettes ? “ En fait pour le conseil, toute réduction du personnel doit attendre les effets de la mécanisation organisée au travers du plan Crémois, c’est à dire au moins une année. Elle peut s’opérer grâce à des départs en retraite non remplacés. Si la situation l’y contraignait, le directeur réaffirme sa détermination de privilégier le licenciement des employés insuffisants ou médiocres. Ces questions de gestion du personnel imprègnent les débats des élus. A l’occasion de la présentation des résultats financiers 1946-1947, le trésorier,

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maison

)

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135 - Avec la Sécurité sociale le mutualiste Paul Guilbaud, souligne l’augmentation excessive du poste appointements. Il le fait d’autant plus fermement que, suite aux aléas des reclassements, le coût important des effectifs ne génère pas toujours, selon lui, une qualité correspondante du service aux assurés. L’attente aux caisses semble un phénomène trop répandu. Les rapports statistiques du 30 juin 1948, cités à la réunion du Conseil supérieur de la Sécurité sociale du 20 juillet 1948, “ enfoncent le clou ”. Nantes a l’un des pourcentages de frais de gestion le plus élevé ! Les administrateurs nantais n’acceptent pas une telle remise en cause de leur action. Leur travail d’organisation est une recherche d’innovation et de modernisation. Pierre Laroque lui-même, directeur national de la Sécurité sociale, fait état des frais de gestion incontournables générés par toute entreprise de décentralisation des organismes. M. Bergerault signale pour sa part qu’à la dernière estimation de ces frais, leur taux, désormais de 12,80 %, est en réduction. Pour Gabriel Goudy, vieux militant rompu aux spéculations qui entourent souvent l'analyse statistique, objet fréquents de rationalisations scientistes pour masquer des intentions partisanes, il convient d’éclairer ces résultats par une approche concrète de la situation locale. Le niveau de ce poste budgétaire, d'une importance relative, ne signifie pas forcément une mauvaise gestion mais elle peut aussi être la marque de la rigueur des comptes nantais. Certaines caisses, en effet, pour avoir de bons chiffres, n’ont pas déclaré les frais de gestion qui se rapportent aux accidents du travail. Dans une belle unanimité, l’ensemble des administrateurs souhaite que ces explications soient présentées à tous par un délégué ou dans une déclaration publique. Sur un autre plan, les rapports successifs de la caisse régionale insistent de façon répétitive sur le problème des effectifs. Le rapport Doussin du 16 juillet 1948 dénonce le surnombre des salariés pour la Caisse de Nantes qui compte 356 employés. En novembre 1948, le conseil de la caisse aura beau jeu toutefois de dénoncer l’incohérence de l’administration centrale. La commission nationale d’enquête pour le reclassement, profitant du congrès de la F.N.O.S.S. auquel assistent président et du directeur, impose à la caisse de Nantes lors d'une visite surprise réalisée en leur absence, le reclassement de trois cadres venus du secteur des accidents du travail. Elle remet en cause, lors cette même visite, le recrutement de cinq cadres dont l’embauche s’est faite à une époque où la commission de reclassement n’avait aucune proposition à faire en réponse aux besoins de la caisse de Nantes. La détermination du conseil est des plus fermes : ce dernier recrutement est confirmé et il est hors de question d’embaucher les trois cadres à reclasser. Le rapport Dufour du 1 er janvier 1949 désigne à nouveau des dépenses excessives, liées à un effectif à nouveau qualifié de pléthorique. On compte trop de personnels par rapport aux cotisants, trop de cadres, un coût de

productivité élevé, beaucoup d'absentéisme

le rapporteur la situation

est inquiétante. Dans sa réponse, le président Alexandre Bazin exprime toute l’attention des administrateurs par rapport à cette difficulté. Un redressement est en cours. Leur souci toutefois est de suivre davantage l’esprit que la lettre des textes et d’avoir comme objectif principal le respect de l’usager avant celui des quotas.

pour

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136 - Avec la Sécurité sociale Le plan Crémois, comme ces rapports successifs de la caisse régionale, s’ils sont parfois fortement contestés, constituent toutefois pour les élus nantais des indicateurs importants. Pour peaufiner leur propre analyse et mieux être en mesure d’en développer une critique constructive, les élus nantais décident d'enrichir leur démarche de réflexion en se donnant des critères de comparaisons tirés d’autres expériences de terrain. La visite de plusieurs autres caisses est alors programmée. En janvier 1949 après avoir rencontré leurs collègues des caisses de Lille et de Rouen, quelques éléments nouveaux enrichissent leurs débats :

Nantes

Lille et Rouen : trois caisses en phase d'organisation

Si l’on compare le bureau Rouen-Est et le bureau Mutualité de Nantes, l’effectif nantais est de trois fois supérieur. Ceci pose des questions sur l’organisation du travail, même si, dans ce bureau de la Mutualité, il y a les dossiers de trois caisses fusionnées, sur lesquels on travaille encore avec des méthodes différentes. Au plan du service prestations dans son ensemble, alors que Rouen est plus décentralisé que Nantes, on compte 50 % en plus d’effectif à Nantes. En ce qui concerne les services financiers, Lille et Nantes sont sur une même ligne, la différence avec Rouen tient sans doute à un supplément de travail côté nantais. Le conseil tient des réunions beaucoup plus nombreuses à Nantes que dans les deux autres caisses.

L’analyse comparative confirme trois données sur lesquelles il faut agir :

-

des frais de gestion trop élevés, + 30 % par rapport aux autres

caisses.

- trop de cadres,

- trop d’employés.

Pour s’engager plus avant dans la réorganisation, les administrateurs procèdent à la création d’une commission pour suivre ce travail. Amice (mutualité), Bergerault (employeurs), Bilard (C.F.T.C.), Bourbin (C.G.T.), Goudy (F.O.) et Guilbaud ( à titre consultatif comme trésorier du CA) la composent. Loin de vouloir court-circuiter l’action du directeur, le conseil l'incite fermement à prendre en main et à traiter ces questions : “ toutes les autres caisses ont également rencontré des difficultés lors de la fusion des assurances sociales et de la sécurité sociale ”. Au nom des employeurs, M. Bergerault fait état d’une conversation qu’il a eue avec Georges Crémois à Paris. La F.N.O.S.S. n’a pas été sollicitée par les caisses de Rouen et de Lille, mais les conclusions de son rapport sont totalement concordantes avec les observations réalisées lors de la visite des

Nantais aux caisses de Lille et de Rouen. Avec la semaine de 45 heures et 25% d’absentéisme, la caisse de Nantes ne devrait pas compter plus de 213 employés au lieu des 300 qui existent. M. Crémois s’étonne, précise-t-il, de la lenteur des décisions prises par la caisse après son rapport qui date de mai

1947.

Fernand Ricou présente les propositions de la C.G.T. qui souhaite l’instauration pour les salariés de la semaine de 42 heures, sans que soient

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137 - Avec la Sécurité sociale changées les heures d’ouverture au public. Il demande que très vite la commission soumette des propositions de réorganisation à l’examen du Conseil. Il souhaite qu’aucune nomination de cadre n'intervienne et qu'un contrôle des coefficients et de la fonction de chaque employé soit réalisé. Si, après ces mesures, cela s’avère nécessaire, il préconise la semaine de 40 heures. Léger Magimel au nom de la C.F.T.C. se rallie à ces propositions.

Stigmatisant une inquiétude partagée sur la situation de la caisse, entre les élus employeurs et les représentants syndicaux un dialogue peu habituel s’ensuit traduisant la complexité du problème. On analyse les critères pouvant permettre des licenciements de personnels en excédent : la faute (Ricou), les fiches de rendement (Bergerault), les notes éliminatoires (Ricou). On évoque la réorganisation et la définition indispensable des

Le directeur se voit fixer un délai de 10

mois, jusqu’au mois de novembre 1949, pour réduire les frais de gestion et Pierre Fromy est désigné pour conduire la réorganisation. M. Bergerault (employeurs) insiste sur le fait qu’avec 42 heures, le salaire des personnels de Nantes est nettement plus élevé que celui de Lille et de Rouen. Joseph Gombeaud souhaite, au nom de la C.G.T.F.O., qu’avant de baisser les heures de travail on procède à une enquête pour voir avec M. Crémois si des économies ne peuvent pas être faites sur d’autres chapitres. M. Bergerault insiste. Pourquoi tergiverser, on sait que les économies possibles sont essentiellement réalisables sur les effectifs. Pour Léger Magimel, les 42 heures sont une mesure de solidarité pour éviter des licenciements. Fernand Ricou (C.G.T.) n’est pas hostile aux 40 heures et Paul Guilbaud insiste pour sa part, ses fonctions de trésorier obligent, sur la priorité que constitue l'amélioration de la situation financière difficile de la caisse : “ Il ne suffit pas de s’occuper du bien-être du personnel, il importe de prendre en compte l’intérêt des assurés sociaux ”. Pour éviter des licenciements, le conseil décide, au terme de ces échanges, qu’au 1 février 1949 on passerait à 42 heures. Si cela ne suffisait pas, on appliquerait les 40 heures avant d’envisager le moindre licenciement. Roland Vauge tente une analyse dynamique de la situation qui engendre ce problème de sureffectifs. “ En 1946-1947, la direction pour faire face, coûte que coûte, à nos obligations devait improviser, nous devons de toute évidence aujourd’hui réorganiser ”.

fonctions des cadres (Bergerault)

Les personnels, au centre de ces préoccupations, souhaitent eux-aussi s’associer à la réforme entreprise. L’intersyndicale demande le passage des membres de la commission de réorganisation sur place, dans les bureaux 265 . Elle exige que les représentants du personnel au Comité d’entreprise qui doit être installé le 22 février 1949, participent à cette commission. Les employeurs sont réticents. Chez les représentants syndicaux, MM. Magimel (C.F.T.C.) et Banguy (C.G.T.) souhaitent leur présence ; Alphonse Deniaud (F.O.) pense pour sa part que cela n’est pas indispensable. Il est finalement décidé que deux délégués du CE participeraient à cette réflexion. Paradoxalement, c’est un éclaircissement des rapports entre élus et personnels qui s’amorce, une place à part rassemblant personnels et syndicalistes non plus dans la défense d'intérêts catégoriels mais dans une

265 .CA du 28 janvier 1949.

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138 - Avec la Sécurité sociale mission commune au service des assurés sociaux. “ Il y a eu alors beaucoup de débats autour des décisions ou orientations qu’il fallait prendre. Le point de vue de la C.G.T. était de concilier la défense des personnels et l'intérêt des assurés. Les délégués au début avaient du mal à concevoir cette fonction. Si les choses qui se passaient pouvaient être préjudiciables à l’intérêt des assurés on s’appuyait alors sur l’avis autoritaire du directeur. ” 266 Aux problèmes de reclassement qui persistent, s’oppose désormais le projet de constituer une équipe efficace. Le 22 mars 1949, Roland Vauge donne lecture d’une lettre du ministère suite au refus de la caisse d’embaucher deux agents en reclassement. Ce courrier rappelle que leur embauche est une priorité absolue prévalant, en cas d’effectif complet, sur toutes les embauches préalablement effectuées par la caisse. La question sera finalement réglée par l’embauche de ces deux salariés par la caisse régionale, mais la position particulière de la caisse concernant la compression des effectifs est réaffirmée. Elle s'oppose au licenciement d’auxiliaires recrutés qui donnent satisfaction. Par contre les salariés titulaires convoqués régulièrement devant la commission de discipline pour insuffisance ou faute professionnelle seront bien les premiers sur la liste des licenciables. Parmi les autres critères retenus, les hommes sont gardés en priorité ainsi que les jeunes de façon à procurer à la caisse les cadres nécessaires à son avenir. Même si les femmes ont acquis désormais le droit de vote, l’égalité au travail avec les hommes reste encore à gagner : l’idée d’un chef de famille homme qu’il faut privilégier, celle de salariées femmes facteurs d’absentéisme, font encore figure de vérité établie.

3) La répartition territoriale des assurés Au conseil du 24 février 1949, MM. Crémois et Cyprien de la F.N.O.S.S. dressent un nouveau bilan de leur intervention pour la réorganisation de la caisse. L’inscription des assurés sociaux dans le bureau de leur choix, vestige des caisses d’affinité, constitue un risque de pluri-adhésion. Une répartition géographique autoritaire s’impose : l’assuré doit s’inscrire à la caisse de son secteur. De plus, la pratique du libre choix entraîne un coût du décompte trop élevé et non maîtrisable. Des personnels doivent être maintenus dans les divers lieux de façon souple pour assurer une réponse de proximité sans pour autant mobiliser une organisation trop lourde. On constate ainsi pour Ancenis, la présence de 4 employés qui traitent 46 dossiers par jour, pour Basse-Indre celle de 5 employés en charge de 87 dossiers par jour. Pour Châteaubriant on compte 5 employés réalisant 47 dossiers par jour tandis qu’à Clisson on dénombre 3 employés assurant 37 dossiers par jour. Or, soulignent les rapporteurs, “ un centre n’est viable, c’est à dire rentable dans de bonnes conditions pour la caisse, lorsqu’il établit au minimum 100 décomptes par jour ” et le centre idéal, en terme d’efficacité, devrait accueillir 12 000 à 15 000 assurés sociaux. Partant de ce constat, la commission propose de supprimer ces quatre succursales. Pour cela il convient de procéder à la mise en place d’un réseau territorial adapté et de rattacher ces succursales à des centres existants déjà ou à créer. Rezé peut être le centre sud-Loire. Pour ne pas désorienter les assurés, à des jours fixes des agents se rendront dans les bureaux de Clisson

266 .GASTON JACQUET, juillet 1995.

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139 - Avec la Sécurité sociale ou d'ailleurs, réceptionner les dossiers et faire préciser à l’assuré s’il souhaite être réglé par mandat ou lors d’un prochain passage. Cette nouvelle répartition implique de prendre en compte des particularités locales. Ancenis par exemple est presque une banlieue de Nantes ; Châteaubriant constitue par contre une entité bien particulière et autonome, c’est “ le bout du monde ”. Enfin, il est nécessaire de substituer aux contrôleurs pré-médicaux, qui ne donnent pas satisfaction sur l’ensemble des caisses françaises, un contrôle médical implanté dans les succursales. Seuls les justiciables d’examens plus spécialisés seraient adressés au centre de diagnostic de Cambronne. Pour Roland Vauge, l’implantation de ces succursales répond pourtant à un critère psychologique essentiel de présence et de proximité, souligné par Georges Crémois. Peut-on les transformer en bureau de sécurité sociale avec un seul permanent ? À Ancenis par exemple un guichetier peut traiter les dossiers quotidiens. Peut-être d’autre services peuvent-ils se rapprocher de l’assuré ? Le principe directeur défendu par la F.N.O.S.S. est alors rappelé. L'accueil des assurés doit être décentralisé pour assurer avec eux une proximité relationnelle, mais il devient incontournable de regrouper au siège tout ce qui ne concerne pas directement ce contact avec l’assuré pour opérer une centralisation de la gestion et des moyens. Au terme d’une longue discussion, le président Bazin souhaite un vote sur les propositions Crémois car la commission doit poursuivre son travail : sans vote, les conseillers de la F.N.O.S.S. repartent à Paris et mettent un terme à leur action :

1) S’attacher à rendre efficace le service des prestations en s’intéressant au groupement géographique de tous les assurés sociaux. 2) Revoir le fonctionnement des succursales. Pour Basse-Indre et Clisson une fermeture est à envisager. Un employé de la caisse serait installé à titre permanent à Ancenis et à Châteaubriant. 3) Le contrôle médical serait rattaché à chaque bureau payeur.

4) Les orientations issues du rapport Crémois Ces orientations sont acceptées à l’unanimité moins une abstention. L’application de cette décision ne traîne pas. Ancenis voit le transfert de son bureau payeur dans les locaux du contrôle médical. Châteaubriant conserve ses locaux où est transféré à l'inverse le contrôle médical. Les agents réintégrés au siège social gardent un coefficient de salaire correspondant à l’emploi qu’ils occupent. L’employé restant est nommé caissier secondaire :

Employé responsable des fonds et valeurs qui lui sont confiés, il est capable d’effectuer, de positionner et de vérifier les opérations de caisse, les paiements de toutes les opérations courantes ”. Pour accompagner cette réorganisation M. Cyprien séjourne à Nantes du 5 au 15 avril 1949. Le transfert des dossiers dans les succursales est réalisé les 9-10-11-12 avril grâce à la contribution d’une centaine d’employés volontaires, travail ardu de manutention pour le déménagement et de reclassement. Pour cela, les guichets sont fermés le lundi 11 et le mardi matin 12. Le 12 avril 1949 à 14 heures, le nouveau régime de répartition des assurés entre en vigueur. “ A partir de ce jour les assurés sont invités à se faire régler à la succursale la plus proche. Cambronne, Bel Air, Bréa, Mutualité… Cet avis ne vaut pas pour les mutualistes rattachés à un correspondant d’entreprise ou mutualiste ou pour les fonctionnaires qui

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140 - Avec la Sécurité sociale

continuent comme dans le passé. 267 Dès la réouverture, le public afflue. Il

y a bien quelques dossiers déclassés qui ne sont pas retrouvés

réclamations, mais très généralement, on se félicite de l'efficacité de l'opération réalisée. D'autant plus que cette réorganisation s'accompagne de celle du fichier. L’indexage des fiches employeurs permet désormais de déceler systématiquement ceux qui n’ont pas versé leurs cotisations. Désormais, gain de place et de lisibilité, la totalité des informations utiles est contenue sur la fiche de position de chaque assuré. Le temps des lourds dossiers qu'il fallait éparpiller devant soi pour rechercher l'information souhaitée est révolu. À Chantenay, deux pièces sont louées au 7 de la rue de

la Constitution. Parallèlement à ce contact facilité avec l'usager, cotisations, contentieux et contrôle se regroupent désormais dans un service unique installé au siège, rue de Bréa. Ces changements ne vont pas parfois sans réticences. Ainsi le docteur Babin-Chevaye, médecin-chef et les sept médecins conseils qu’il dirige 268 préfèreraient au contrôle médical de proximité, un contrôle centralisé permettant une coordination plus poussée de leur action et augmentant leurs moyens. Chaque médecin toutefois accepterait, proposent-ils, d'être affecté à une succursale où il tiendrait une permanence une fois par semaine. Le

directeur insiste sur la nécessité de cette décentralisation vers l’usager

médecin-chef à l’inverse affirme que se déplacer n’est pas un problème pour les assurés. Il suggère plutôt que ces derniers puissent s’adresser directement à un contrôle médical centralisé sans passer par les succursales. Le contrôle accru exigé sur les prestations les plus lourdes, institué par une demande d’entente préalable obligatoire, va nécessiter de leur part un maximum d'efficacité. Finalement, malgré cet avis des médecins, le service médical s’inscrit dans les succursales. D’avril à novembre 1949, la réorganisation du service “ accidents du travail ” est lui aussi à l’ordre du jour. Les 16, 17 et 18 décembre 1949, de nouveaux transferts de services sont opérés, avant que le 23 décembre, MM. Breton et Crémois ne reviennent constater le travail effectué et dresser un bilan mitigé de ces restructurations. Les travaux d’extension de Bréa sont terminés. Une centralisation des archives à Cambronne est effectuée. Alors que le manque de place se fait criant à Rezé, rien n’est en place à Chantenay. À Clisson le bureau payeur est désormais ouvert toute la journée du mardi et du vendredi. Des guichets hygiaphones sont sur le point d’être installés. Ils constituent une protection pour les guichetiers et doivent permettre une canalisation du public limitant les attentes. Si le mouvement d'organisation est lancé, beaucoup reste encore à poursuivre.

Le

et quelques

4) Réorganiser et gérer le quotidien Un rapport de l’inspecteur Mariani 269 porte un regard critique sur ces efforts. Pour le service cotisation, l'enquêteur souligne “ deux petites choses ” : la non-application des majorations de retard et le manque de prospection pour déceler les employeurs non-inscrits. Par ailleurs, le service accidents du travail, à peine créé, est déjà en pleine restructuration. Les frais de gestion que cela génère influent fortement sur le déficit de la caisse. Un rapport complémentaire en doit en traiter.

267 .La Résistance de l'Ouest, 4 avril 1949. 268 .CA du 19 avril 1949, archives C.P.A.M. de Nantes. 269 .Rapport de la caisse régionale du 30 avril 1949.

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141 - Avec la Sécurité sociale En ce qui concerne le niveau des prestations servies, le rapporteur les justifie par une analyse contextuelle de la situation nantaise. “ Sans retenir des données démographiques identiques sur toutes les caisses de la région admettons un état sensiblement plus mauvais à Nantes : climat humide et malsain, alcoolisme, entassement des familles en raison des destructions causées par les bombardements, taudis, vieilles maisons suintantes

d’humidité. ” Il épingle par contre l’inefficacité des contrôles administratifs et l’efficacité insuffisante du contrôle médical en matière de répression. Dans l’attente du rapport sur les frais de gestion, le conseil réserve son commentaire. Si ces problèmes persistent, ce n'est pourtant pas faute d'évolution du travail. Le 13 mai 1949 à ce titre, marque une étape pour les salariés qui abandonnent désormais les écritures réalisées à la main, pour des décomptes tapés à la machine qui permettent une lisibilité optimale tant pour les usagers que pour les personnels. Cette mutation implique une double opération. Les guichetiers établissent des fiches manuscrites qu’ils transmettent ensuite à des dactylos. Elle est à l’origine d’un échange entre les membres du conseil, soucieux de garder le gouvernail de ces réformes et la direction. Gabriel Goudy déplore en effet que le conseil n’ait pas été consulté avant de réaliser les investissements en matériel qui étaient nécessaires à cette évolution. Roland Vauge lui rappelle alors que cette initiative et l’achat des machines à écrire étaient prévus dans le plan Crémois. Il fait alors appeler M. Cyprien de la F.N.O.S.S., présent au siège social, pour confirmer ce propos. L’incident est clos mais l’ensemble des administrateurs expriment alors le souhait que les réunions de la commission soient plus fréquentes et ne soient pas convoquées seulement en fonction des présences ou absences de M. Cyprien : “ la F.N.O.S.S. a été sollicitée pour un conseil et non pas

pour prendre en charge cette réorganisation qui est l’affaire du C.A Leur vigilance est d’autant plus soutenue que pour le moment les améliorations trouvées dans la réorganisation en cours sont plutôt aléatoires. Alexandre Bazin, le président, doit mettre “ les points sur les i 270 ”. Au 16 juin 1949, 9 296 dossiers sont en retard. Même si par rapport aux années précédentes, il y a eu une augmentation sensibles des dossiers maladie 271 , cela n’est pas acceptable pour les assurés. MM. Bangy et Anizon arguent des difficultés de la réorganisation qui amènent ces retards dans les dossiers mais Cyprien Bourbin, plutôt que des justifications, souhaite que l’on arrête des solutions concrètes et efficaces. Faut-il rappeler des retraités pour éponger le passif ? Faut-il autoriser soixante dix agents à des heures supplémentaires au-delà des 42 heures (sachant que le passage de 45 heures à 42 heures a amené 8 % d’économie sur les frais de gestion) ? Sentant poindre la mise en cause, Pierre Fromy pose alors la question de confiance :

le Conseil m’accorde-t-il le même crédit moral que lorsqu’il m’a confié la charge de la réorganisation ? ” Quels moyens d’agir alors lui donne-t-on ? La confiance en la direction est alors renouvelée pour autoriser des heures supplémentaires afin de résorber le retard. Ce souci de faire respecter les prérogatives des différents mandats et de définir les tâches respectives des

270 .CA du 8 juillet 1949. 271 .Au 4ème trimestre 1948 : 93 948 règlements de dossiers, au premier trimestre 1949 : 113 646 dossiers traités.

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142 - Avec la Sécurité sociale élus et des dirigeants salariés est l’une des préoccupations marquantes de cette période. Alors qu’un décret ministériel du 25 mars 1949 renforce le contrôle de l’État sur les organismes de Sécurité sociale, en septembre 1949 un rapport des inspecteurs de la direction régionale, MM. Mariani et Dufour, oppose la caisse à ces inspecteurs exigeant, pour son bon fonctionnement, une application littérale des textes réglementaires. Roland Vauge et l’ensemble du conseil réaffirment pour leur part que c’est l’esprit social qui doit guider le personnel des caisses dans leurs rapports avec les assurés. En matière de solidarité, l'esprit doit prendre le pas sur la lettre. Alexandre Bazin, le président, est chargé d’informer les inspecteurs de cette détermination du conseil.

Lettre du président Bazin au Directeur Régional de la sécurité sociale après le rapport Mariani et Dufour 15 juillet 1949 “ Le conseil d’administration et la Direction savent parfaitement qu’un redressement s’impose tant au point de vue de la gestion qu’au point de vue des prestations. Mais il importe de ne pas oublier les difficultés innombrables qui ont du être surmontées en juillet 1946, pour créer la caisse primaire, et depuis cette date pour faire face à toutes nos obligations.

Nous avons un important déficit de gestion mais ainsi que le soulignait l’un de mes collègues, en sa qualité d’administrateur de la F.N.O.S.S., la Caisse de Nantes a des réalisations à son actif. ”

“ Je dois insister sur le fait que la tâche incombant à la direction est particulièrement lourde. Mes passages fréquents à la Caisse, mes

entretiens avec les uns et les autres me permettent de souligner que tous les problèmes se présentent à la fois : organisation intérieure avec les difficultés résultant d’une décentralisation aussi poussée que la nôtre - conventions - P.M.I. - A.M.G. - Lutte anti-vénérienne - Lutte anti turberculeuse - travaux - contrôle médical, etc. ”

réorganisation en cours, le suivi très minutieux des statistiques, le

contrôle des prestations et des hospitalisations devraient produire des

effets, mais c’est aussi une question de principe qui oppose la caisse, qui certes a pu être parfois trop libérale, aux conclusions des inspecteurs.

“ Sur un plan plus général nous avons toujours pensé qu’il convenait

d’appliquer les textes dans leur esprit et non à la lettre. Si nous devions demain, opposer des refus systématiques, notamment quand les assurés ont omis certaines formalités, une telle politique nous paraîtrait déplorable. ” “ Il n’est pas douteux que par des mesures draconiennes, les dépenses pourraient être notablement réduites, mais une telle rigueur à l’égard des assurés qui sont déjà péniblement surpris par l’écart entre nos remboursements et leurs dépenses, ne pourrait qu’accentuer la campagne de dénigrement de la sécurité sociale. En matière de maternité notamment nous pensons qu’il faut éviter d’appliquer des sanctions. ” ” Nous vous donnons l’assurance que les dispositions nécessaires, étudiées avec soin et appliquées comme il convient tendent, dès maintenant à la réduction de nos dépenses de prestations et de gestion. ”

La

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143 - Avec la Sécurité sociale

Le président, A. BAZIN

Le bilan sur le fonctionnement 272 ne cesse pas pourtant d'être inquiétant. Les retards dans le règlement des dossiers s’amplifient suite à des problèmes de recrudescence de maladies. Le directeur : “souligne les efforts particuliers accomplis par ses collaborateurs directs et par l’ensemble du personnel. Il signale les difficultés qui ne sont pas encore terminées et qui ne peuvent pas leur être imputées. ” Léger Magimel note cependant que pour les congés, 50% de l’effectif s’est trouvé en congé à la même période. Alexandre Bazin défend son directeur et souligne qu’il semble difficile, dans le cas d’un personnel essentiellement féminin, de répartir les congés sur cinq mois, en partie hors des congés scolaires. La résorption des retards doit être obtenue avant de remettre en route la réorganisation stoppée le temps des congés. En attendant, suivant en cela la proposition de René Amice, le bureau payeur des Batignolles propose d’expérimenter la mise en place des décomptes dactylographiés. Une autre succursale importante sera choisie comme second lieu test. Le rapport Gautron du 8 octobre 1949 semble tenir compte des arguments présentés à la direction régionale au nom du conseil par son président. Il porte sur le redressement de la situation financière de la caisse et souligne

toutes les pondérations que doit inciter l’attente des résultats de l’étude de la

Ses conclusions mesurées se veulent apaisantes. “Il faut tenir

compte que dans une certaine mesure, le déficit de la Caisse est irréductible pour plusieurs raisons : la première est que les habitants de Nantes se soignent. Les autres qui ne sont pas particulières à cette seule région, ce sont : l’alcoolisme (cette raison est en contradiction avec la première) ; l’action de praticiens qui ne poussent pas le degré de conscience professionnelle assez loin et un certain désintéressement de la part des assurés dont l’éducation serait à faire, rôle qui semble revenir aux différents syndicats. ” La difficulté de mener de front la charge quotidienne du service aux assurés et la mise en place de la réorganisation entamée amène de nouveaux échanges de points de vue 273 . Faut-il revenir à 48 heures ? Embaucher ? Permettre des heures supplémentaires ? Mais que voudrait dire un tel retour en arrière ? Accorder des heures supplémentaires ? Le personnel est fatigué, il lui a été beaucoup demandé. Embaucher ? Cela semblerait cohérent par rapport aux problèmes actuels de chômage, en particulier des jeunes, mais se heurterait au veto de la caisse régionale et de l’administration centrale. MM. Magimel, Ricou se prononcent pourtant en faveur d’heures supplémentaires : il faut traiter le problème technique du retard au plus vite. Paul Guilbaud souligne qu'à son point de vue l’embauche de jeunes pose la nécessité d’assurer leur formation ce qui prendrait du temps supplémentaire. Pour traiter les retards, il préfère l’embauche de personnels expérimentés. André Duhamel fait observer pour sa part que depuis la diminution des horaires de travail, c’est la troisième fois que la direction demande des horaires supplémentaires. Où en est la réorganisation qui doit solutionner ces problèmes ?

F.N.O.S.S

272 .CA du 29 septembre 1949, archives de la C.P.A.M. de Nantes. 273 .Conseil du 18 novembre 1949, archives de la C.P.A.M. de Nantes.

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144 - Avec la Sécurité sociale Devant la diversité des avis exprimés un vote est proposé sur ces questions d’horaires. La majorité des représentants syndicaux et mutualistes s’oppose au retour à la semaine de 48 heures pour tous les salariés. Une proposition de la C.G.T.du maintien des 42 heures assorti d’une embauche selon les besoins se voit refusée par la majorité du conseil. La proposition d’un moyen terme est alors faite par M. Gringoire (employeur) d’établir un horaire de 45 heures ou de 48 heures selon les besoins de service et de procéder à des embauches s’il en était besoin. Gabriel Goudy précise que F.O. accepte de voter cette proposition si on limite l’horaire maximum à 45 heures, horaire spécifié par les textes ministériels, et que des embauches soient effectuées si le besoin se manifeste. M. Gringoire est d’accord. Malgré l’abstention de la C.G.T. et de quelques mutualistes ; malgré l’opposition de la C.F.T.C., cette troisième proposition est retenue. Un régime de 45 heures pour certains services est autorisé. Des embauches à titre temporaire selon les besoins peuvent s’effectuer. Ces questions d’horaires apportant une solution aux retards, la réorganisation peut se poursuivre.

L’action menée par les administrateurs, désormais engagée “ au milieu du gué ”, est désormais sans retour. La charge de travail augmentée de 50 % depuis le début du rapport Crémois, rend indispensable de nouveaux moyens pour terminer ce travail à la fin de 1950 : “ c’est inéluctable car les mesures prises s’imbriquent et s’impliquent de telle façon qu’on ne peut pas s’arrêter en chemin ”. Ces moyens consistent d’abord en l’embauche immédiate d’agents masculins supplémentaires pour parer à l’absentéisme. En tenant compte de l’effectif, il s'agirait de 25 personnes au service de la réorganisation dont 15 sont d’ores et déjà engagées. Mais l’exigence de présence et de compétence que supportent les personnels doit être assortie de possibilités de formation. Des cours sont mis en place le lundi matin, et pour répondre à l’urgence, une école de guichetiers est installée 274 . De nouveaux lieux, d'autres locaux, doivent être trouvés. Une commission est créée pour étudier les achats de terrains et prévoir les travaux à venir. MM Bazin, Bangy, Goudy, Guégen, Guilbaud, Larue la composent. Madame le Docteur Jeanneau s’y joindra quand il sera question des travaux touchant les locaux. Très vite des aménagements importants sont envisagés, conformément aux recommandations de M. Cyprien. À la succursale Bel-Air, le rez-de- chaussée doit être transformé : la création d’une grande salle est prévue, la réparation du plafond du premier étage doit être effectuée, un chauffage central doit remplacer le vieux poêle à charbon. Le montant de ces transformations est estimé à une somme de 700 000 francs. Pour Gaston Jacquet des précautions toutefois doivent être prises : “C’est une question de principe et ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un bâtiment appartenant à la C.F.T.C., mais de tels travaux sont incompatibles avec un bail d’un an qui stipule que les travaux d’aménagements ne seront en aucun cas remboursés à la caisse ”. En attendant d’examiner la possibilité d’une reconduction de bail sur un temps plus long, la décision est reportée.

274 .Conseil du 10 mars 1950, archives de la C.P.A.M. de Nantes.

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145 - Avec la Sécurité sociale À Cambronne, le percement d’une porte, la réfection des peintures et l’installation de deux hygiaphones sont envisagés, pour un montant de 250 000 francs. Ces travaux sont votés à l’unanimité. Au siège social rue de Bréa, le cloisonnement de la salle du rez de chaussée en partie avec des cloisons hautes, en partie avec des cloisons basses et deux cabines vitrées pour délimiter le bureau du chef de service accidents du travail et celui du chef de service cotisations semblent indispensables pour un total de 875 000 francs. Seule la réalisation des deux cabines est retenue, pour le reste selon Gaston Jacquet et Paul Guilbaud, les arguments de M. Cyprien ne sont pas suffisamment convaincants. Le service médical Bréa doit voir l’aménagement du premier étage pour les services médicaux des succursales Bréa et Mutualité. Pour une estimation de 775 000 francs, ces travaux du premier étage sont votés à l’unanimité. La proposition d’acheter un terrain à Rezé pour agrandir la succursale est par contre rejetée. Un nouveau rapport de M. Mariani, en mai 1950, rendant compte d'une vérification du service prestations, maintient la position rigoureuse de cet inspecteur. Les efforts de la caisse sont soulignés, mais aussi son hésitation à adopter une politique de fermeté avec les usagers. Deux raisons sont retenues à cela par le rapporteur, l’esprit social très développé, surtout chez les cadres supérieurs, et les retards apportés dans le règlement des dossiers qui rendent difficile trop d’exigences dans l’autre sens. La caisse a souci de bien faire mais refuse les méthodes trop brutales. C’est pourquoi en matière d’entente préalable par exemple les paroles ont été toujours jusqu’à ce jour plus sévères que les actes.

c) Défendre la Sécurité sociale

Cette construction de la sécurité sociale n’est pas seulement un travail d’organisation et de construction. Au plan national, les 9 milliards de déficit constatés pour l’assurance maladie soulèvent des polémiques dont l'effet pèse sur les contrôles menés par l'administration centrale au sein des caisses : le premier argument de défense de la sécurité sociale c’est d’être inattaquable. Les suspicions qui en découlent sont douloureusement vécues par des administrateurs qui s’efforcent de comprendre, d’expliquer et de mettre en perspective le constat des chiffres et les divers niveaux des enjeux. À Nantes, si l’on ne conteste pas la nécessité de cette rigueur accrue pour améliorer la collecte des recettes et sanctionner les dépenses abusives, on montre du doigt l’attitude de l’État incitant certaines dépenses qui se voient systématiquement imputées aux cotisations des assurés. Pour André Duhamel (Mutualité), les déficits ne sont pas pour l’essentiel le fait des caisses et de leurs administrateurs mais ils sont liés au poids des fléaux sociaux que sont la tuberculose, le cancer et la syphilis qui devraient être pris en charge exceptionnellement par l’État. M. Bergerault (employeur) de son côté souligne le développement d’une politique économique qui entretient un déséquilibre persistant entre les salaires, alimentant de plus en plus insuffisamment le niveau des recettes de la protection sociale, et les

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146 - Avec la Sécurité sociale prix, alourdissant de plus en plus, à l'inverse, le coût des prestations à assurer. Comme il l’a si souvent fait depuis 1930, Roland Vauge reprend sa plume et exprime sa foi militante en la sécurité sociale dans les quotidiens régionaux pour tenter de “ mettre les pendules à l’heure ”. “ Coûteuse la sécurité sociale ” entend-on de tous côtés. Pourtant, les services qu’elle rend sont inappréciables. Quand on parle des nouvelles caisses primaires de Sécurité sociale, on méconnaît encore souvent leur fonctionnement. “ Ce sont des organismes privés, gérés par des conseils d’administration élus, comprenant assurés, employeurs et deux médecins ces caisses sont des organismes autonomes et privés. Leur fonctionnement n’a donc aucune incidence sur le budget de l’État ”. Quand on glose sur leur richesse et leurs excédents de biens immobiliers, on ne s’en tient pas aux faits. “ La caisse de Nantes ne possède qu’un immeuble, celui de la rue de Bréa ”. En ce qui concerne l’accroissement de leurs effectifs, on se laisse aller souvent à l’affabulation. “ Si la caisse de Nantes est passée de 150 en juin 1946 à 320 personnes actuellement, il faut bien considérer qu’elle a regroupé toutes les caisses existant précédemment ”. De plus, les caisses primaires ont connu un accroissement sans précédent de leurs missions. Elles gèrent désormais le risque accidents du travail ; elles procèdent aux immatriculations et au recouvrement des cotisations, opérations précédemment réalisées par le service régional. Quand on dénonce leurs frais de gestion inconsidérés, on ne tient pas compte de la vérité des chiffres. “ Les dépenses administratives sont de 15,30 % des dépenses maladie et longue maladie et 11,88 % de l’ensemble des dépenses (y compris les accidents du travail) ”. Pour rendre tous ces aspects de la réalité plus clairs , M. Vauge s’engage à publier chaque année, comme il le faisait pour la caisse départementale d’assurances sociales, avant-guerre, les comptes de la caisse. Chacun dès lors pourra voir qu’il ne s’agit pas “ d’une machine à prendre de l’argent et qu’en regard des cotisations encaissées, il y a les services rendus à la collectivité, à ceux qui souffrent 275 . Ces mises au point provoquent très vite des réactions plus précises. Répondant à l’article précédent un groupe de chefs d'entreprises dénonce le montant des frais de personnels prélevés sur les cotisations. “ Des employeurs déclarent : les employés des caisses sont favorisés par rapport à ceux des entreprises privées. ” titre leur article. “ Le personnel de ces caisses perçoit des salaires plus élevés que des salariés privés à fonction égale. Il bénéficie en plus d’avantages accessoires nettement supérieurs à ceux des entreprises privées 276 . On pourrait dire tant mieux pour eux se termine ce communiqué sauf que le coût de ces privilèges retombe sur tous les citoyens :

1) Des personnels moins bien payés doivent verser 6 % sur leur salaire, seule source sur laquelle ces salaires des salariés de la Sécurité sociale peut être pris. 2) Les charges sociales importantes demandées aux entrepreneurs se répercutent forcément sur les prix. 277 C’est dans la presse mutualiste que le directeur de la caisse de Nantes, refusant d’entrer dans des polémiques stériles, choisit de répondre de façon

275 .ROLAND VAUGE, article paru dans La Résistance de l'Ouest, 8 mars 1948. 276 .La Résistance de l'Ouest, 27 avril 1948. .Ibidem.

277

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147 - Avec la Sécurité sociale plus détaillée. Citant Pierre Laroque, il tente de préciser les enjeux de cette réforme : “ Sécurité Sociale : ces mots évoquent bien des réactions contradictoires. Espoir immense, ardent et confus pour certains, machine de guerre à des fins politiques, mystérieuses et obscures pour d’autres, monstrueux appareil bureaucratique rébarbatif et coûteux pour d’autres encore, la sécurité sociale a été et demeure le sujet de vives controverses, d’éloges hyperboliques ou de critiques hâtives, témoignant trop souvent d’une singulière ignorance de la réalité ” 278 . Réitérant les informations déjà dispensées, il s’attache à réfuter l’une après l’autre les critiques. La sécurité sociale n’est pas cet organisme bureaucratique occupé à aligner des chiffres que ses ennemis stigmatisent. Nous nous occupons, à l’inverse, de la souffrance physique et morale de nos assurés, au sein de la communauté. 279 L’argumentation des détracteurs de la sécurité sociale pourtant inlassablement se répète. Elle tente même de se concilier une part du mécontentement social qui monte : “ Sécurité sociale problème délicat de notre économie 280 . Alors, après l’information, après la polémique, ses défenseurs tentent d’identifier les racines de ces réformes et de mettre en évidence le progrès qu’elles actualisent. “ Qu’en est-il d’une sécurité sociale qui semble si décriée ? ” Avant 1945 la notion de Sécurité sociale était peu répandue. Après les efforts de la mutualité, l’avancée des Retraites Ouvrières et Paysannes, celle des allocations familiales dont Nantes fut l’un des berceaux, la mise en place des Assurances sociales, il était indispensable de réaliser une synthèse de tous ces acquis dispersés. Avant même d’entreprendre cette mise en cohérence de ce patrimoine social, les opposants se sont fait entendre : des salariés ne souhaitant pas payer de cotisations, des patrons hostiles. Certains d’entre eux se plaignent alors de cotisations élevées ? Ces mêmes employeurs n’assurent–ils pas leurs usines contre l’incendie en recherchant les meilleures garanties ? Comment dès lors peuvent-ils contester la nécessité de garantir ce capital humain qui les rend performantes ? Une autre catégorie d’opposants à ces réformes dénonce des prestations allouées insuffisantes ? Certes, mais combien ne se soigneraient pas, ou pas de la même façon, sans elles. Ceux qui crient le plus fort au scandale d'ailleurs ne sont-ils pas souvent les mêmes qui n’hésitent pas à prendre chaque année 8 ou 10 jours d’arrêts en supplément de leurs vacances ? On pérore sur des personnels trop nombreux, mais combien de personnes se présentent chaque semaine au guichet ? On déplore des formalités trop complexes, le contrôle croissant que l'irresponsabilité de certains impose n’en est-il pas la cause ? S’il existe bien des économies à réaliser, il convient de mesurer la complexité de cette institution et la tragédie que représenterait pour beaucoup sa disparition. Au-delà de ces joutes par communiqués de presse interposés, l’action de défense de la sécurité sociale passe aussi dans les faits et mobilise salariés et administrateurs dans tout le département. Malgré le souci de convaincre plutôt que de sanctionner, pour certains assurés, pour certains praticiens, pour certaines entreprises, le couperet doit parfois tomber. Ainsi en juillet

278 .ROLAND VAUGE, directeur de la caisse primaire de Nantes. “ La gestion de la sécurité sociale ” citant PIERRE LAROQUE. Préface d'une brochure sur la Sécurité sociale éditée par l'Association nationale des assistantes sociales. Le Mutualiste de Bretagne n° 157, avril, mai, juin 1948. 279 .ROLAND VAUGE, ibidem. 280 .La Résistance de l’Ouest, 29 novembre 1948.

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148 - Avec la Sécurité sociale 1949, la S.N.C.A.S.O. est-elle poursuivie devant les tribunaux : elle compte alors 17 millions de francs de retard de cotisations.

d) L’action des sections locales et des correspondants

En matière de protection sociale, l’action plus que jamais impose la proximité, l’information, l’implantation. Outre la présence de bureaux décentralisés déjà évoqués, l'activité des sections locales et des correspondants constitue des relais efficaces auprès des usagers. Leur rôle, essentiel depuis l’époque des assurances sociales, s'inscrit au sein des entreprises, des mutuelles, véritables traits d'union et outils de cohérence parfois anticipateurs 281 . Au-delà des questions sur leur indemnisation, sur leur statut, très vite leur utilité s’impose. Pourtant c'est un débat national sur la portée et l’application de loi Morice encadrant ces gestions déléguées de la sécurité sociale, qui s'ouvre après le

conseil d’administration de la F.N.O.S.S. du 21 mars 1949. La C.G.T. et F.O. estiment qu'une application tendancieuse de la loi Morice, visant par son extension une mutualisation générale de la sécurité sociale y a été votée, créant pour la première fois une majorité et une minorité au sein de la

Cette extension a bien été votée par 21 voix contre 17, mais

précisent ces syndicats, trois administrateurs du syndicat F.O. et deux de la C.G.T. étaient absents. Ils avaient pourtant transmis par écrit leurs positions à leurs collègues mais le mandat qu’ils avaient donné à leurs colistiers pour les représenter a été refusé dans la procédure de vote. Le président Raynaud évoque pour ce vote une majorité factice. Un désaccord national entre la Mutualité et la F.N.O.S.S. sur l’interprétation de la loi Morice naît de ce vote, suscitant une demande d’arbitrage auprès du Président de la section sociale du Conseil d’État. Au sein de la caisse de Nantes, le problème vient à l’ordre du jour 282 . Ses administrateurs décident alors de reprendre à leur compte le débat et de traiter le problème sous forme d’enquête en plusieurs questions sur lesquelles les élus doivent se prononcer.

F.N.O.S.S

L'application de la loi MORICE pour les administrateurs Nantais QUESTION A :

M. BAZIN : “ Une société Mutualiste d’entreprise ou interentreprises peut-elle devenir section locale au sens des articles 6-7 de l’ordonnance du 4-10-1945. Répondre oui, c’est revenir aux caisses d’affinités voire même aux caisses professionnelles : c’est un danger certain et l’alourdissement du système de Sécurité sociale ”. André Duhamel précise alors que, sur le plan local, la mutualité souhaite l’application de la loi Morice sans aucune extension. M Gringoire (employeurs) s'empresse alors de jouer les conciliateurs : “Si les

281 .Bien avant la gestion en réseau entre la Sécurité sociale et la mutualité, des correspondants mutualistes ou certaines sections locales avaient mis au point une gestion globale Assurance maladie et garanties complémentaires, au moyen d'une sorte de guichet unique proposant à l'assuré la totalité de ses remboursements et procédant ensuite, au moyen d'une délégation, aux remboursements des fonds avancés auprès de la Sécurité sociale. 282 .Conseil du 13 mai 1949, archives de la C.P.A.M. de Nantes.

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149 - Avec la Sécurité sociale

mutualistes ne demandent rien sur le plan local il n’y a pas lieu de discuter plus de l’application de la loi.” Gabriel Goudy, en fin politique, souhaite laisser le débat se dérouler : “ nous devons appliquer cette loi, mais comment l’appliquer ? ” Le cas d’E.D.F.-G.D.F. un instant évoqué semble un cas à part. Suite à un accord national entre la F.N.O.S.S. (et son président M. Reynaud) et la C.C.A.S. des industries électriques et gazières (et son président M. Marcel Paul), E.D.F.-G.D.F. devient de plein droit au plan national un régime spécial et échappe à la juridiction locale. M. Ramier conteste ce particularisme et argue du fait que le Conseil a déjà tranché en accordant à E.D.F.-G.D.F. la possibilité d’être section locale de Sécurité sociale. Une employée de la Caisse primaire est d’ailleurs affectée à cette section, 16 allée des Tanneurs à Nantes. Alexandre Bazin, conteste ce point de vue, il s’agit bien d’un régime spécial, or le présent débat autour de la loi Morice porte sur le régime général. M. Ramier insiste, pour lui E.D.F.-G.D.F. est bien recensé sur le régime général dans les statistiques mensuelles. Gabriel Goudy, regrette cette intervention de Ramier qui embrouille le débat et précise que cette décision du conseil correspond à une simplification. Fernand Ricou cite la réponse d’Henri Raynaud, président de la F.N.O.S.S., sur le régime des industries gazières : “Les sociétés électriques et gazières ont un régime spécial qui s’apparente à celui des fonctionnaires et que c’est par extension des dispositions relatives aux fonctionnaires, qu’une simple recommandation a été adressée aux caisses en vue de la création éventuelle des sections locales ; au demeurant d’ailleurs, E.D.F.-G.D.F. n’a jamais demandé la création de sections d’entreprises”. M. Ramier, opiniâtre, rappelle qu’en mars 1947, la caisse de Saint Nazaire avait pris une décision différente avec la mutuelle S.N.E. (Société Nationale d’Électricité). C’est suite à cet accord que le conseil avait décidé la création de la section locale E.G.F.

RÉPONSE à la QUESTION A :

23 non. 5 oui (les employeurs, qui précisent : “sous réserve que cela soit conforme à la Loi Morice dont le sort sera fixé par des tiers arbitres”). 2 abstentions Alexandre Bazin précise que ce n’est pas un vote contre la loi que vient de réaliser le conseil de la caisse primaire de Nantes, mais contre les problèmes que créerait une extension de son application. QUESTION B :

A. BAZIN : “Dans l’affirmative les assurés mutualistes qui pourront opter pour cette section locale seront-ils seulement ceux qui travaillent dans la ou les entreprises considérées ?” Réponse :

Oui à l’unanimité. QUESTION C :

A BAZIN : “Quel nombre minimum d’adhérents ayant opté pour leur rattachement à la section locale mutualiste doit grouper une société mutualiste pour pouvoir être agréée comme section locale compte tenu des nécessités d’une gestion normale ?”.

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150 - Avec la Sécurité sociale

Pour Léger Magimel, une section locale doit au moins compter 1500 adhérents pour être rentable. Roland Vauge confirme son accord et 1500 est le chiffre retenu. QUESTION D :

“Une section locale mutualiste peut-elle avoir la même circonscription que celle de la Caisse Primaire à laquelle elle est rattachée ?”

23 non :

5

oui :(employeurs)

2

abstentions :

QUESTION E :

A. BAZIN : “Une section locale mutualiste peut-elle être créée concurremment avec une section locale non-mutualiste déjà en fonctionnement ?”

28 non

Pas de oui

2 abstentions

QUESTION F :

A. BAZIN : “ La société Mutualiste doit-elle supporter les frais des

premiers établissements nécessités par l’installation de la section de paiement ?” Oui à l’unanimité. QUESTION G :

A BAZIN : “La caisse primaire peut-elle consentir une avance sur ces

frais ?” Oui à l’unanimité. “Dans quelle limite ? “ Selon l’entente réalisée entre la C.P. et la société Mutualiste.

A. BAZIN : “Sous quelle condition de remboursement ?” Chaque demande devra être examinée par les deux parties, tant en ce qui concerne les limites que les conditions de remboursement. QUESTION H :

A BAZIN : “La société Mutualiste qui crée une section locale doit-elle

être tenue d’embaucher le personnel antérieurement en fonction à la Caisse primaire et qui se trouverait, du fait de cette création, en surnombre ?” Oui à l’unanimité.

Après qu'André Duhamel, au nom des mutualistes, ait rappelé que le vote de leur groupe n'a pas d'autres implications qu’un libre exercice de leur mandat local, ce débat devient l’occasion d’un bilan. L’agent comptable rappelle que l’arrêté du 30 juin 1948 permet aux bureaux payeurs des Mutuelles d’usine de recevoir une remise de gestion de 10 % du prix de revient moyen du dossier payé par la caisse. Pour 1949, deux mutuelles restent débitrices de la caisse primaire, après l’arrêt des comptes, les A.C.B. lui doivent 94 025 francs et les A.C.L. 96 929 francs. Par contre la caisse devra verser à la Mutuelle des Batignolles une somme de 68 105 francs : “ A l’unanimité l’Assemblée félicite la Mutuelle des Batignolles pour sa gestion économique ”. L’action des correspondants, bien qu'appréciée dans son ensemble, soulève quelques critiques. Ainsi M. Bangy évoque que des plaintes ont été

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151

151 - Avec la Sécurité sociale recueillies à l’encontre de correspondants locaux. C’est le cas à Blain “ où le correspondant manque totalement d’esprit social et d’amabilité ” à Rougé où l’on déplore “ une correspondante qui n’est pas à la hauteur ”. Ces remarques soulignent que si parfois ces correspondants ne sont pas assez compétents pour répondre aux questions des assurés, cela pose aussi aux élus la question du sérieux de leur choix, celle de leur formation et enfin celle de leur juste rémunération. Roland Vauge rappelle que “ le ministre a déclaré aux syndicats patronaux que les caisses sont tenues de rétribuer les correspondants d’entreprise ”.

e) La gestion du fonds d’action sanitaire et sociale

Dans une gestion globale de plus en plus soumise aux contrôles de l'administration centrale et de l'État, celle du fond d’action sociale va largement se référer à l'autorité et aux choix des administrateurs locaux. Outre son volume propre, tant par ses moyens que par son action, il va constituer au plan sanitaire et social un pôle d’influence et de partenariat de la sécurité sociale vers les réseaux associatifs et une possibilité d’action importante sur l’évolution des équipements sanitaires. Au plan de l’action sociale, la CAF joue un rôle comparable. Certains types d’intervention peuvent d’ailleurs nécessiter la collaboration des deux systèmes.

Le fonds d’action sanitaire et sociale 283 “ Sa gestion était une fonction importante des caisses primaires et régionales. C’était le seul secteur laissé au pouvoir des administrateurs, même si, pour les projets importants, la caisse régionale devait défendre le projet devant le conseil de la caisse nationale. C’était un fonds légal, un pourcentage des cotisations affecté à la caisse. Une législation encadrait son affectation sur certains domaines. Il y avait aussi des affectations spécifiques de la caisse primaire et de la caisse régionale pour son emploi. Cela provoqua les allées et venues de certains dossiers entre les deux caisses : la caisse régionale renvoyait au financement de la caisse primaire, qui de son côté retournait la demande vers la caisse régionale. La gestion de ce fonds supposait un choix sur des objectifs sanitaires et sociaux : quels étaient les besoins, quels étaient les projets, entrant dans son champ, que la Sécurité sociale pouvait promouvoir en les finançant. Cela a été la lutte antituberculeuse, la lutte antialcoolique après une évaluation des projets et de l'action des associations, dans leurs diverses tendances. Il y avait parfois des frottements, des contradictions, j’ai dit parfois qu'on n’était pas un distributeur de subventions. Si cinq associations s'alignait sur un projet comparable, on ne pouvait pas permettre de diviser un budget par cinq purement et simplement. Un choix s'imposait : que font-elles, quelle cohérence présente leur action avec nos projets en matière d’action et de prévention ? ”

283 .Entretien avec MARCEL PEYRAUD, janvier 1999.

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152 - Avec la Sécurité sociale Dès sa création, les administrateurs nantais souhaitent étendre l’action de

ce fonds d’action sanitaire et social 284 : fourniture de layettes dans le cadre de la protection maternelle et infantile, aide aux vieux travailleurs, aux célibataires sans ressources, octroi de suppléments alimentaires pour éviter

les carences

peuvent leur permettre de remplir. Le conseil décide donc d’accorder des suppléments alimentaires aux femmes enceintes et d’étendre le bénéfice des diverses prestations énumérées à tous ceux que la commission retiendrait après enquête sociale. En octobre 1948, un projet déjà ancien 285 de centre régional de rééducation professionnelle, est mis en chantier par la caisse régionale de sécurité sociale sur le domaine de la Gaudinière. Son projet ? Des blessés de guerre, des accidentés du travail, des malades invalides, doivent changer de profession : comment les sélectionner, les reclasser, les reformer. “ Redonner à ceux que le sort a brutalement frappé la possibilité de gagner de nouveau leur vie honorablement sans être à charge à la société, en refaisant des hommes libres et indépendants 286 , telle est la vocation que la sécurité sociale entend voir assumer par une telle réalisation. P.M.I., politique du lait, lutte contre la tuberculose (aide à l’œuvre Graucher pour le placement d’enfants), lutte contre les maladies vénériennes, gymnastique médicale pour les enfants figurent parmi les champs d’application vers lesquelles la gestion de ce fonds ne tarde pas à s’orienter. A la fin de 1948, ce sont 3 millions de francs qui sont consacrés à la protection maternelle et infantile et 2 millions versés à l’office central des œuvres sociales. Pour d'autres types d'action, un partage de responsabilités doit s’opérer. Ainsi, répondant à une circulaire ministérielle demandant un subventionnement pour l’enfance inadaptée, une réunion de la caisse régionale en présence des représentants des allocations familiales 287 renvoie- t-elle ce problème aux CAF de la région qui prennent en main la poursuite de cette étude. Parfois ce partage devient œuvre commune. Ainsi se met à l’étude une contribution commune de la Sécurité sociale et de la CAF à l’aide aux mères 288 . Si chacun s’efforce de définir strictement ses attributions, le service des assurés reste bien le vecteur commun de ces implications. Au-delà de l’énumération des actions qui s’y engagent et des nouveaux moyens que beaucoup d’associations peuvent y trouver, c’est une définition moderne de l’action associative et de son implication citoyenne qui se trouvent générées.

leur semblent entrer dans les missions que ces moyens

f) Les conventions avec les hôpitaux

Le financement des hôpitaux n’est pas, comme aiment à le rappeler Léger

Magimel

ou

André

Duhamel 289 ,

affaire

de

sécurité

sociale,

c’est

à

284 .Conseil du 9 juillet1948, archives de la C.P.A.M. de Nantes. 285 .L’idée d’un tel établissement se discute depuis deux ou trois ans. 286 .La Résistance de l'Ouest du 1 septembre 1949. 287 .Réunion tenue le 8 septembre 1948. 288 .Réunion du comité mixte Sécurité sociale et Allocations Familiales du 21 avril 1949 (des représentants de la Caisse de Saint-Nazaire y assistaient). 289 .CA du 15 octobre 1948.

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153 - Avec la Sécurité sociale l’ensemble des contribuables de financer les hôpitaux, il n’y a pas que des assurés sociaux à être hospitalisés ”. Toutefois l'état de délabrement du parc hospitalier, lié en partie à la guerre, lié en partie au retard chronique pris en cette matière en France, vont faire que participer à l’équipement sanitaire et social du pays sera l’une des tâches que les administrateurs aux divers échelons d’organisation des caisses auront à cœur d’accomplir. Reconstruire 290 et moderniser les hôpitaux au moyen de subventions et de prêts, veiller aux capacités d’accueil hospitalier, contrôler le bien fondé des hospitalisations et leur coût, veiller à l’adaptation et à la qualité des actes et des services qui sont fournis, sont des tâches qui incombent aux conseils des caisses de sécurité sociale. Ils représentent la garantie de la fourniture de soins appropriés pour les assurés et l’effort vigilant d’une maîtrise des coûts incontournable. Le moyen principal d’action des caisses vers ce secteur outre l'aide financière déjà évoquée, sera le conventionnement permettant la prise en charge ou non pour les assurés des frais occasionnés par les soins qu'ils y reçoivent. L’action de la caisse au travers des signatures de conventions peut être dissuasive. C’est ainsi qu’à l’hôpital d’Ancenis le conseil constate que de nombreuses opérations O.R.L. d’enfants sont réglées directement aux chirurgiens et que, alors que trois ou quatre enfants se succèdent sur un seul lit la même journée durant quelques heures après les interventions, l’hôpital facture une journée pour chacun. Exagération des tarifs des chirurgiens, exagération des facturations de l’hôpital : les administrateurs décident de retirer la convention à cet hôpital durant tout le temps où cette affaire ne sera pas réglée. Un mois après, le 9 juillet 1948, les choses sont revenues dans l’ordre et une nouvelle convention peut être signée avec l’hôpital d’Ancenis, sous réserve du remboursement des sommes trop perçues. Poussant ce contrôle jusqu’au service hôtelier, MM. Anizon et Duhamel souhaitent connaître pour ce même hôpital, la différence entre les menus de la salle commune et ceux de la clinique ouverte. L’action de la caisse en matière hospitalière peut être aussi incitatrice d’innovation et d’amélioration de la qualité des prestations. À l’hôpital de Châteaubriant une convention est signée. Au cours de la visite effectuée par Roland Vauge et Pierre Fromy, ce dernier signale l’impression pénible ressentie lors de leur visite, en particulier au service thoracique : chambres sans fenêtres, salle d’opération à l’hygiène douteuse. La clinique ouverte par contre donne une impression très favorable. Le président suggère que l’on propose à l’hôpital de créer un service de clinique ouverte pour ce genre d’intervention. Ces actions de conventionnement permettent le recensement et l'évaluation de l'équipement hospitalier installé sur le territoire de la caisse. La visite de l’hôpital de Guéméné-Penfao, construit en 1939, n’amène que des éloges. Il s’agit d’un hôpital de bonne qualité. Un service de maternité très confortable (chambre seule) y est toutefois fermé. La loi du 5 janvier 1948 fixant les tarifs des praticiens de clinique à 40 % des tarifs de ville, les médecins ne veulent pas pratiquer des accouchements à ce prix. Comme on ne peut pas pratiquer le remboursement de tarifs illégaux, les parlementaires sont saisis de cette question. Gabriel Goudy propose d’écrire à Pierre Laroque et à la F.N.O.S.S. pour demander la réouverture de cette clinique.

290 .Entreprise incontournable à Nantes et à Saint-Nazaire, où la guerre 1939-1945 a laissé des hôpitaux en ruines.

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154 - Avec la Sécurité sociale Les besoins en matière hospitalière sont criants, des conventions cliniques ouvertes sont signées avec l’hôpital du Loroux-Bottereau puis avec celui de Machecoul et celui de Nozay (fin 1949). Elles permettent aux praticiens libéraux le suivi individuel de leurs patients dans un cadre hospitalier agréé par la caisse. En décembre 1948, ce sont 46 millions de francs que la caisse de Nantes a consacrés en tout à l’équipement hospitalier. Il s’agit entre autres de 1 800 000 de francs pour le sanatorium de Maubreuil, de 1 660 772 francs pour celui de la Droitière, et le 10 décembre 1948, d’une subvention de 5 millions de francs accordée pour l’édification d’une clinique mutualiste à Nantes par l’Union départementale des Sociétés Mutualistes. Cette clinique de quarante-cinq lits sera ouverte à tous les chirurgiens. Léger Magimel déclare que de son côté, la caisse régionale qu’il préside a voté pour ce projet une subvention de 10 millions de francs. Il précise qu’en Gironde, trois cliniques chirurgicales mutualistes ont concouru à faire baisser les tarifs de façon importante. C’est la raison du soutien à cette initiative. Avec les remerciements de Paul Guilbaud, la subvention est votée à l’unanimité moins les quatre voix des administrateurs mutualistes qui se sont abstenus. Au niveau régional une des conditions de cette aide est la présence de deux administrateurs de la Caisse régionale au Comité de gestion de la clinique. André Duhamel fait connaître qu’il était bien dans l’intention de l’Union départementale Mutualiste de demander à la Caisse Régionale et à la Caisse Primaire de désigner plusieurs administrateurs pour représenter ces caisses au sein du dit comité de gestion. Ce déploiement de moyens suppose, au delà des visites d'inspection ponctuelles, des contrôles. Depuis le 15 novembre 1949, fonctionne au sein de la caisse un contrôle des hospitalisations. Il mobilise un médecin et une assistante sociale. L’assistante sociale se rend tous les jours au bureau des entrées du C.H.R. et prépare des fiches pour le médecin-conseil qui doit vérifier le bien fondé des frais et des thérapeutiques engagées pour chaque patient immatriculé et pris en charge par la caisse.

g) Les relations difficiles avec les praticiens

Les méandres infinies des négociations avec les syndicats médicaux constituent pour la caisse de Nantes, comme pour beaucoup de ses homologues, une histoire en soi, sur fond de mouvements sociaux et d’augmentation des prix considérable (plus 53 % en moyenne de hausse des prix industriels entre la fin de 1947 et le début de 1948, dévaluation du franc de 80 % le 24 janvier 1948, invention par l’État du tiers provisionnel permettant d’encaisser l’impôt par avance pour remplir ses caisses… ). Une convention est établie et signée le 1er mai 1947 (C = 130 et K = 100), elle est refusée par la commission nationale des tarifs. Alors qu’en janvier 1948, la négociation d’une convention médicale doit reprendre, le mécontentement des assurés se fait plus insistant. Ils protestent contre l’écart entre les tarifs médicaux pratiqués et les tarifs de remboursements de la caisse. Le syndicat médical se déclare prêt à collaborer à la lutte pour équilibrer la gestion des caisses : contre l’absentéisme, pour l’économie des prescriptions, pour la

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155 - Avec la Sécurité sociale modération des actes médicaux et la stricte application des tarifs, mais répugne à signer la convention raisonnable permettant leur juste rétribution, le remboursement à 80 % des assurés et une gestion prévisionnelle plus sereine du budget de la caisse. Une seconde convention est établie le 17 février 1948 (C = 180 et K = 150) entre le syndicat départemental des médecins de Loire-Inférieure et la caisse primaire. Un nouveau refus de la commission nationale d’homologation anéantit à nouveau les espoirs.

J’ai l’honneur de vous faire connaître que dans sa séance du 26 Février 1948, la commission nationale a examiné les tarifs inscrits dans la convention signée le 17 février 1948 entre votre syndicat et la Caisse Régionale de Sécurité Sociale de Nantes. ” “ La dite commission n’ a pas cru devoir donner son approbation à ces tarifs, ceux-ci étant trop élevés. Elle invite en conséquence les parties à reprendre des pourparlers en vue de l’élaboration d’une nouvelle convention comportant des tarifs plus modérés que ceux que vous lui avez soumis précédemment. 291

Une nouvelle réunion avec le syndicat aura lieu le 16 avril 1948 à 11

heures. Chacun campe sur ses positions. La lecture d’un courrier de la caisse régionale sur des sanctions prises à l’encontre de médecins de la région parisienne attise les tensions. Le 13 mai 1948, à l’instigation de la Caisse primaire de Tours, le conseil de Nantes formule ses exigences dans une motion envoyée au ministre du Travail et à la F.N.O.S.S. :

1) Que les honoraires médicaux soient fixés à des niveaux raisonnables.

2) Que ceux qui sont dus pour nos assujettis soient réglés directement par

les caisses en tiers payant. ”

Le 8 septembre 1948, les administrateurs de Nantes se réjouissent qu’une convention établie avec les médecins nazairiens ait pu être agréée par la caisse régionale. Le 1er octobre 1948, les médecins nantais, suivant l'exemple de leurs confrères, acceptent le modèle de convention adoptée à Saint-Nazaire sous réserve que la caisse de Nantes porte le tarif de la consultation à 150 francs au lieu de 145 francs. Cette proposition est soumise à l’examen de la caisse régionale et une troisième convention est réalisée le 5 octobre 1948 (C = 200 et K = 150) : elle est homologuée et appliquée dès le 13 novembre 1948. Commence alors une longue série d'accords dénoncés à peine conclus par les praticiens nantais. Un mois plus tard, à nouveau, les médecins nantais dénoncent leur signature et demandent une augmentation de 20% des tarifs en vigueur. Après entente et accord de la F.N.O.S.S. sur ce relèvement, les médecins se dédisent à nouveau le 24 février 1949. Dans un communiqué aux termes mesurés, pour éviter un blocage préjudiciable aux assurés, la caisse maintient unilatéralement un statu quo : “ le Ministre du Travail ne s’oppose pas à ce que la caisse continue à appliquer jusqu à un nouvel accord, la convention dénoncée par le syndicat des médecins 292 .

291 .Courrier de la caisse régionale de Nantes au syndicat départemental des médecins. 292 .CA du 29 mars 1949, archives de la C.P.A.M. de Nantes.

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156 - Avec la Sécurité sociale Plusieurs mois durant, on se contente de part et d'autre de ce compromis, du côté des administrateurs de la caisse sa réorganisation mobilise l’essentiel des énergies. En janvier 1950, le contact avec le syndicat des médecins est renoué. Regrettant qu’une convention médicale soit toujours en attente, Paul Guilbaud, le trésorier, tente d’éclairer le débat en retraçant la déjà longue histoire des tractations autour des honoraires médicaux auxquelles mutualistes et administrateurs de caisses d'assurances sociales se sont déjà employés 293 .

Dans son rapport, il met en relation l’évolution de l’indice pondéré des prix de détails -en 1949 de 13 310, alors qu’en 1914 il était de 100, soit une évolution de 133 fois- et les demandes des médecins de Nantes et de Saint-

Nazaire qui exigent que le prix de leur visite soit de 450 francs, c’est à dire

225 fois le prix pratiqué en 1914, 2 francs.

Le Docteur Pasquier proteste : en 1914, ce prix était en réalité de 3 francs, cela ferait 150 fois. Imperturbable, Paul Guilbaud poursuit sa démonstration. Parallèlement le salaire de l’ouvrier de la métallurgie était en 1914 de 0,35 francs de l’heure, il est en 1949 de 63,85 francs, sur lequel il est prélevé 6 % pour la Sécurité sociale, soit un salaire net de 60 francs, c’est à dire une augmentation de 175

fois. Mais, précise-t-il, ce chiffre doit être corrigé si l’on prend le salaire hebdomadaire, l’ouvrier travaillait 60 heures en 1914 et 40 heures actuellement : ce qui en salaire net perçu chaque semaine met le salaire de 1949 à 114 fois celui de 1914. Un ingénieur chef de service gagnait 500 francs par mois en 1914. Actuellement dans les cas les plus favorables, il gagne de 50 000 à 60 000 francs, représentant, après déduction des 6 % de cotisation à la Sécurité sociale, une évolution allant de 94 à 112 fois les tarifs de 1914. Faisant état des remboursements médicaux payés en 1949 à Nantes -107

000 000 francs- Paul Guilbaud signale que si la Caisse primaire acceptait les

tarifs proposés par les médecins, l’augmentation de ces remboursements serait de 80 %, soit 85 000 000 francs qu'il faudrait ajouter au total des dépenses. Léger Magimel pour sa part rappelle qu’une convention a été décidée le 5 octobre 1948 mais jamais appliquée. Les docteurs Pasquier et Odiette font chorus pour défendre leurs confrères et souligner les liens entre ces problèmes et la situation économique du pays : si les tarifs ne sont pas appliqués, c’est qu’ils ne correspondent pas aux prix de la vie courante. Léger Magimel, dont les fonctions de président de la caisse régionale donne à la déclaration un poids particulier, rappelle les vieilles recettes mutualistes et clôt le débat par un ultimatum. “ S’il n’y a pas d’accord, attendez-vous à voir se créer des cabinets médicaux de la Sécurité sociale. ” L'argument semble porter. Au conseil d'administration suivant de la caisse primaire de Nantes 294 , le docteur Chauveau annonce qu’il doit présenter la proposition de la Sécurité sociale au conseil d’administration du syndicat départemental des médecins. Pour trouver au plus vite une solution durable à l'issue attendue des négociations en cours, MM. Guilbaud et Anizon proposent une indexation des tarifs sur l’indice des salaires. M. Gendron les

293 .CA du 9 février 1950. 294 .CA du 10 mars 1950.

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157 - Avec la Sécurité sociale alignerait bien pour sa part sur le taux “ de l’heure marine ”, prix moyen horaire des chantiers navals de Nantes qui suivent les fluctuations des salaires et des prix. “ Il serait à son avis, connaissant ce prix, facile de calculer les tests servant de base à la fixation des honoraires des médecins ”. Le conseil se rallie à cette proposition. À Saint-Nazaire, la Convention qui est déjà signée prend en compte les cas de dépassements des horaires médicaux, autorisés en fonction de la notoriété du praticien, des services rendus et de la situation de fortune de l’assuré. Chez les administrateurs de la caisse de Nantes, malgré des avancées, on tarde à conclure et le mécontentement enfle. Alexandre Bazin déplore une attaque du corps médical par voie d’affiche contre la Sécurité sociale, les insinuations injurieuses y pleuvent contre les administrateurs et contre le personnel. Paul Guilbaud propose une action en justice pour diffamation. En réponse à cette affiche des médecins, deux articles sont publiés pour corriger

les inexactitudes qu’elle diffuse. Les personnels de leur côté réagissent avec

indignation aux accusations proférées : “ les favorisés de la sécu

de travail effectif pour 14 mois de salaires payés

des réactions d’indignation légitimes, souhaite que la dimension politique du problème soit bien mise en évidence. Il s’agit d’un désaccord de conception fondé sur des points de vue opposés, conception libérale mettant en avant des intérêts particuliers ou conception de solidarité sociale où “ la sécurité sociale est une sorte de Mutualité obligatoire ”. Alors qu’une convention des sages-femmes est en cours de négociation à Nantes et ne tarde pas à être réalisée sur la base de celle qui vient d’être conclue avec la caisse de Saint-Nazaire, au mois de juin 1950, le corps médical de Loire-Inférieure persiste dans son refus de signer la convention proposée par la caisse primaire de Nantes. Cyprien Bourbin déplore cette situation qui met les assurés dans la situation de devoir payer 850 francs la visite, pour 160 francs remboursés. L’exaspération des élus de la caisse est à son comble, “ dans le département jamais il n’a été possible de trouver un accord sur une convention avec les médecins ”. Malgré tous les efforts le temps de ce mandat ne suffira pas aux administrateurs nantais pour régler ce problème, dont faut noter d’ailleurs qu’il se pose dans des termes analogues dans chaque département.

” Léger Magimel, au delà

10 mois

i) Des personnels au centre de la réorganisation

Conformément à la législation, le 22 février 1949 le premier comité d’entreprise de la caisse primaire de sécurité sociale de Nantes a été installé. Déjà, depuis les élections de 1947, deux délégués (C.F.T.C. et C.G.T.) représentent le personnel au sein du conseil d'administration. Siéger, ès qualité, entre élus patronaux, mutualistes, syndicalistes, c’est une pratique nouvelle qui s’instaure pour les personnels. C’est aussi un apprentissage complexe de la distinction entre leurs liens militants avec certains de ces dirigeants syndicaux et cette nouvelle mission de représentation générale qui leur incombe au sein du CA. Parfois les débats auxquels ils participent, les plongent à l’articulation des problèmes d’administration de la caisse et de défense de leurs intérêts

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158 - Avec la Sécurité sociale catégoriels. Ainsi en est-il le 10 mars 1950, quand la discussion s’engage sur le protocole d’accord sur les salaires proposé par la F.N.O.S.S. le 28 février 1950. Alors qu'une prime de 3000 francs est accordée pour les personnels, dans l'attente d'un accord, le ministère du Travail suspend l’application de ce protocole. Une motion est alors adoptée par le Conseil Régional, communiquée aux élus de la caisse primaire par Léger Magimel :

Le conseil d’administration de la caisse Régionale sans vouloir prendre position sur l’opportunité d’une prime d’attente de trois mille francs au personnel et laissant à chacun de ses membres sa liberté d’appréciation à ce sujet, tient à l’unanimité à protester contre la décision du ministre du travail suspendant l’exécution du protocole d’accord conclu entre la F.N.O.S.S. et les organisations syndicales signataires de la convention. Il s’élève contre l’interprétation faite par le ministre de la loi du 1 février 1950 sur les conventions collectives qui prévoyait notamment en son article 21 : que des accords sur les salaires pourraient être conclus librement dès sa promulgation. Il voit dans cette mesure une atteinte aux prérogatives des conseils d’administration ”. Joseph Gombeaud, pour la C.G.T. -F.O., propose un additif qui ne sera pas retenu : “ le CA de la Caisse Primaire de Nantes demande que soit pris en compte les revendications des personnels de cette caisse ”. C'est une motion identique à celle proposée par la caisse régionale préside par Léger Magimel qui sera adoptée. Ces personnels, souvent pris comme cible des attaques les plus virulentes contre la sécurité sociale, s'ils bénéficient d'un statut sensiblement meilleur que celui de nombreux autres salariés, tiennent à faire connaître le poids réel et méconnu de leur fonction. Outre les difficultés matérielles liées à un travail qui les plonge au cœur de l’effort d’organisation de la caisse, ils sont aussi confrontés au quotidien à des situations qui les rapprochent de certaines misères justifiant à elles seules, si besoin était, leur action.

Témoignages 295 " Il existait des paiements de bons de lait pour l’allaitement des enfants et des primes à l’allaitement qui étaient supérieures à ces bons pour favoriser l’allaitement maternel. Pour éviter les fausses déclarations, il y avait donc des enquêtes au domicile. Lors de l’une de ces enquêtes, chez l’une de ces familles qui habitait au Marchix, l’enquêtrice trouva un bébé dont le berceau était recouvert d’un grillage. A sa question, la maman expliqua que ce grillage avait pour fonction de protéger l’enfant des rats qui circulaient dans l’appartement." " Un homme un jour est convoqué au guichet. Il proteste violemment pour cette convocation qu’il ne comprend pas. Il s’est avéré que cet homme était convoqué pour un de ses enfants, une petite fille de quelque mois, placée dans un foyer : cet homme ignorait l’existence de cette enfant placée là par sa mère. "

La réorganisation dont ils furent les acteurs privilégiés constitue pourtant le fonds essentiel des souvenirs rattachés à cette époque. L’apprentissage de

295 .RAYMONDE MULLER, 20 mars 99.

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159 - Avec la Sécurité sociale méthodes nouvelles, les mutations successives amènent l’ensemble des personnels à un horaire hebdomadaire plus proche des 48 heures que des 45 heures officiellement en vigueur. Si à l’époque on ne comprend pas toujours

le sens de ces “ chambardements ”, la précarité des installations et celle des moyens, tout comme les files d’attente à chaque guichet, font bien sentir la nécessité de l'évolution et du changement. Une nostalgie souvent persiste quand on évoque ces premiers temps où la précarité cohabite avec la richesse de l’expérience humaine, en sentant bien que ces regrets portent aussi sur la jeunesse passée. C’est ainsi qu’on se rappelle, les yeux mi-clos pour mieux fouiller les mémoires, la richesse des contacts personnels avec les assurés durant ces premiers temps de fonctionnement. “ On suivait

des rapports cordiaux existaient entre agents,

même si le vouvoiement était de règle. On se rappelle aussi, sans trop d'aigreurs, les campagnes de presse et d’affiches sur les “ privilégiés de la sécu ”. Elles ont pu blesser à l'époque, mais très vite, chacun en a pris son parti. “ L’image du personnel a toujours été contestée. Sans doute parce nous n’étions ni publics ni privés. Les gros salaires, les “ c’est nous qui vous payons ”, “ les bons à rien ” : on a connu. Plus tard cette image est restée. Quand j’ai été responsable du personnel, j’ai eu l’occasion d’embaucher des stagiaires durant les vacances. On les mettait d’abord à des travaux de classements pour les informer. Certains sont venus me dire après : “ qu’est ce qu’on travaille, nous on pensait que tout le monde lisait des magazines ou faisait du tricot ! ” 296 Paradoxalement pour beaucoup, la dimension politique de la Sécurité sociale et de ses enjeux semblent assez peu perçus. C’était plutôt du ressort d’administrateurs que la plupart connaissent peu. “ Les administrateurs, on les connaissait quand on avait des choses à faire avec eux : secrétariat de direction, réunions, délégations

chaque dossier de A à Z

et commissions. Les salariés n’étaient que peu touchés par le débat politique, sauf au titre d’un militantisme personnel. 297 Quelques figures un peu mythiques des administrateurs de cette époque émergent pourtant des mémoires, Gabriel Goudy auréolé de son passé de résistant et de déporté, “ un homme de grande valeur et de grande tolérance ”, Fernand Ricou “ quelqu’un de très simple, très gentil ”, Gaston Jacquet, “ c’était un pur, un

homme

de

grand

bon

sens."

c’était

l’humanité et la gentillesse

personnifiée ”, Léger Magimel, “ un homme déterminé et compétent

quand il tapait du poing sur la table, il était vraiment impressionnant. Finalement “ les personnels dans leur majorité, ont été plus touchés par les grandes étapes d’évolution qui changeaient leur quotidien :

fiches manuelles, mécanisation, déménagements, informatisation

i) Évolutions

298

Si le grand projet de caisse unique de sécurité sociale est désormais écarté, la complémentarité d’action avec la caisse d’allocations familiales semble pourtant s’imposer. Le 9 janvier 1948, un accord est trouvé avec la C.A.F.

296 .YVONNE JAVEL, 2 décembre 1998. 297 .YVONNE JAVEL, 2 décembre 1998. 298 .YVONNE JAVEL, 2 décembre 1998.

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160 - Avec la Sécurité sociale pour une coordination des contrôles. Une clause toutefois conditionne cet accord : un nombre de contrôleurs égal pour les deux caisses et un nombre équivalent de secteurs prospectés sous la responsabilité de chaque caisse doivent être établis. Un problème toutefois subsiste. Il faut former les inspecteurs sécurité sociale à la législation des allocations familiales et

inversement. La circulaire F.N.O.S.S. 55 d’avril 1948, relative à la création d’un service commun d’encaissement des cotisations relance la reprise de pourparlers avec la C.A.F., restés sur ces interrogations. La complexité de l’opération amène un report au 1er janvier 1949 de la date des contrôles communs, prévus initialement le 1er octobre 1948. Des tournées en commun sont organisées pour assurer la transition, les trois derniers mois de l’année. Le 24 janvier 1949, lors d’une réunion commune avec la C.A.F., Émile Decré, président de la C.A.F., suspend ce contrôle commun des employeurs à peine installé, invoquant la nécessité d’une

Alors que la loi du 1er février 1949 assure

l’autonomie des C.A.F., en juillet de la même année, le même Émile Decré, relance la reprise du projet de ce contrôle commun des employeurs qui a tourné court. Considérations techniques et problèmes de répartitions de compétences ajournent à nouveau ces velléités de coordination. C.A.F. et Caisse primaire ont sans doute besoin de construire leur nouvelle identité avant de pouvoir travailler ensemble plus avant. Le projet d’assurance maladie universelle, lui aussi, cède aux particularismes. Tandis que les fonctionnaires bénéficient désormais de régimes particuliers, tout comme les salariés de l’agriculture, les artisans emboîtent le pas et refusent l’adhésion à une assurance universelle. Ils souhaitent gérer eux-mêmes leur Sécurité sociale. En Loire-Inférieure, une société mutualiste départementale, organisée en section, est aussitôt créée à cette fin. Après que Jean Acis eût présenté son successeur à la direction de la caisse régionale, M. Deysson, le 10 décembre 1948, le problème posé par le développement de ces particularismes est abordé. Une délégation d’étudiants est reçue en effet à la caisse souhaitant organiser leur régime. Sans texte d’application à trois semaines de leur prise en charge, le conseil décide de faire établir des imprimés pour permettre leur immatriculation à compter du 1er janvier 1949. Cette proposition est acceptée à la quasi unanimité. Seul Léger Magimel vote contre, estimant qu’avant d’affilier les étudiants il eut été logique d’assurer le financement des charges nouvelles qui en découle. Roland Vauge est d’accord sur le plan économique mais sur le plan social se désintéresser des étudiants lui semble impensable. Léger Magimel s'il partage ce point de vue, souligne qu'une prise en charge comme celle des étudiants concerne l’ensemble des contribuables et non les seuls assurés sociaux du régime industriel qui supportent seuls les frais de cette affiliation : “ n’est-ce pas saboter la Sécurité sociale que d’agir ainsi ? ” À la veille de nouvelles élections, c’est un satisfecit relatif que peuvent s’accorder les administrateurs nantais malgré les problèmes de gestion que rencontre la caisse. La partition de F.O. avec la C.G.T. s’est faite sans trop de déchirements au sein de ce conseil, sans doute grâce à l’intelligence d’hommes comme Goudy, Ricou, Gombeaud, Jacquet, qui outre le fait de se connaître et de se respecter, surent placer leurs convictions de bâtisseurs, au dessus de leurs désaccords politiques, au service de l’œuvre commune entreprise. Un des points problématiques de leur mandat reste, sans conteste, la difficulté de recouvrer les cotisations des employeurs. Faut-il créer un

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réorganisation de la C.A.F

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161 - Avec la Sécurité sociale

corps de prospecteurs, adjoints aux contrôleurs et choisi sur les effectifs existants : mais quelle fonction, quel salaire, quel statut leur seraient

réservés ?

cette question. Avec l'organisation progressive du système, on sent poindre d'autres types de sollicitations en direction de la caisse. De nouveaux champs d’action sanitaire et sociale sont incités, par exemple, par une demande comme celle de Mme Dugast, responsable de l’association d’aide aux mères dont les vingt cinq salariées demandent un relèvement de leurs tarifs horaires. Suite à un conventionnement avec la caisse, ces personnes sont payées comme femmes de ménage alors que leur action concrète les projette de façon croissante dans une action relationnelle et sociale. Bien au-delà de la question salariale, leur déficit en formation par rapport à des évolutions de leur action soutenues par la F.N.O.S.S., pose un problème de fond :

La commission de réorganisation propose de se pencher sur

comment répondre aux demandes qui inexorablement les sollicitent. C’est toute la question d'un réseau de professionnels intervenant au domicile des assurés, acteurs d'un nouveau mode d'action sanitaire et sociale, qui se pose :

questions de moyens, questions de statuts, questions d’adaptation à de nouveaux besoins. Enfin, l'expulsion annoncée des locaux de Cambronne, suite à une réorganisation préfectorale, repose de façon incontournable le problème des locaux. Comme il est impossible de poursuivre la centralisation de la gestion et des moyens rue de Bréa où tout l'espace disponible est désormais occupé, comme les temps héroïques des installations de bric et de broc sont désormais du passé, ne faut-il pas envisager de construire un nouveau siège plus adapté aux exigences nouvelles de l’action d'une entreprise désormais largement réorganisée ?

j) Élections

Les élections prévues le 8 juin 1950 laissent pour un temps en suspens le

traitement de ces questions. L’aventure est désormais bien lancée, “ une véritable forêt de textes a étendu la sécurité sociale à la presque totalité de

la population sur l’ensemble du territoire français

l’épargne individuelle une répartition des risques : le cotisant en bonne santé abandonne par obligation une partie de sa chance et paie pour celui qui est moins heureux. 299 Tirant les leçons du scrutin précédent, les bureaux de vote sont situés désormais hors des lieux de travail. Le temps passé à se rendre au vote est comptabilisé comme un temps de travail rémunéré. L’élection a lieu cette fois sur des listes sans panachage, toute marque sur un bulletin le rendant nul. Sont électeurs aux collèges de travailleurs (assujettis), les hommes et femmes âgés de 18 ans au moins et jouissant de leurs droits civiques. Votent au collège employeurs les personnes tenues à cotiser pour des salariés au titre des assurances sociales à la caisse primaire. Les débats qui entourent ces deuxièmes élections retraduisent largement les débats de ce mandat. Ainsi, à Nantes, une déclaration des médecins du

Elle

a substitué à

299 .La Résistance de l'Ouest, 12 mai 1950.

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162 - Avec la Sécurité sociale département donne d’emblée à la campagne une tonalité offensive :

“ Attaquer pour se défendre, 300 “ C’est la tactique employée par les dirigeants de la sécurité sociale qui s’inquiètent “ ENFIN ”de votre mécontentement ; ils voient en effet leur réélection approcher… “ Ils cherchent à détourner votre colère en essayant de rejeter sur le corps médical l’échec catastrophique de leur gestion…

“ La majorité des administrateurs que vous avez élus s’opposent aux rajustements nécessaires ”.

De leur côté, les candidats pour siéger à ce conseil annoncent leurs programmes :

Les Mutualistes -emmenés par André Duhamel, Joseph Anizon, René

- sociale humanisée. Ils offrent leur expérience de gestionnaires historiques de

la protection sociale au service de la loi et des assurés et réclament au moins 80% de prise en charge du coût des prestations médicales ou pharmaceutiques, le droit à la sécurité pour tous, la mutualisation de la Sécurité sociale. Ils affichent une opposition sereine à l’emprise jugée paralysante de l’administration et souhaitent voir l’assouplissement de textes dont ils demandent la clarté. Ils rappellent et revendiquent le rôle de décideurs des conseils. Ils exigent enfin l’application de la loi Morice. Pour la C.G.T., Fernand Ricou, Gaston Bangy, Cyprien Bourbin, Maurice

Brochet, Victor Lemarié, Emmanuel Gendron

Amice, Léon Busson

présentent une liste de défense pour une Sécurité

conduisent une “ liste

d’union pour l’amélioration de la Sécurité sociale et la gratuité complète des soins ”. Son projet reprend le programme général proposé au plan national par Henri Raynaud 301 :

- La gratuité complète des soins médicaux et des produits pharmaceutiques y compris toute spécialité et tous soins dentaires de prothèses.

- La suppression complète de toute avance de l’assuré social au médecin et au pharmacien.

- L’éviction des “ patrons ” des conseils d’administration des caisses de sécurité sociale.

- L’allocation aux vieux travailleurs portée à 60 000 francs par an,

sans abattement de zone et relèvement correspondant des pensions de retraite.

- Le recul de 65 ans à 60 ans de l’âge donnant droit à une pension

normale de retraite et à 55 ans pour les professions insalubres et les métiers pénibles.

- La prise en charge intégrale des accidents du travail figure de plus

dans les garanties que les syndicalistes C.G.T. souhaitent voir attribuées aux

assurés sociaux. La C.G.T.- F.O., pour sa part, présente “ une liste d’entente pour la défense, l’amélioration et l’indépendance de la sécurité sociale ”. À Nantes cette liste est emmenée par Gabriel Goudy, Joseph Gombeaud, Lucien

300 .Affiche apposée dans les cabinets de consultations et quelques officines de pharmacie, sauf à Saint-Nazaire. Archives C.F.D.T 301 .HENRI RAYNAUD, Le Peuple, 1 au 8 mars 1950.

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163 - Avec la Sécurité sociale Duguy, Alphonse Deniaud, Pierre Vaillant… Elle entend garantir une gestion autonome de la caisse, contribuer à simplifier les formalités, voir intégrer le risque chômage au régime général, améliorer de façon générale les prestations. Constatant que le financement est en fait intégralement supporté par les salariés, -la dite cotisation patronale n’étant en fait qu’une partie du salaire- elle déplore que les classes sociales les plus favorisées ne participent pas réellement à ce financement. Elle exige que le petit risque, que les employeurs en particulier souhaitent exclure pour réaliser des économies de gestion, continue à être assuré. La C.F.T.C. se regroupe derrière “ une liste d’action familiale pour la défense et l’amélioration de la Sécurité sociale ”. Elle est conduite pour la caisse de Nantes par Léger Magimel, Pierre Bilard, Louis Guénégues, Marcel Peyraud, Henri Chevet… Elle entend lutter contre la réaction toujours active à cette réforme et affirme que la sécurité sociale ne constitue pas une charge anormale sur les entreprises. Elle apporte un nouveau partage du revenu salarial et non pas un nouveau prélèvement. Elle s’oppose à l’étatisation car pour ce syndicat, il est hors de question d’accepter que les ressources des cotisants soient mélangées à celles de l’État. Ces cotisations en effet ne sont pas un impôt mais un salaire différé. Dénonçant l’opportunisme du syndicat C.G.T., elle entend faire obstacle à sa démagogie. Il s’agit pour ses militants d’améliorer la Sécurité sociale, d’humaniser, de simplifier, de gérer, d’assurer le remboursement immédiat à 80 et 100 % et de procurer une retraite correcte à tous. Elle s’oppose enfin à toute réduction de la couverture sociale et entend en particulier contrecarrer les menaces existant sur le petit risque : “ à partir de quand le petit risque non soigné devient-il gros risque ? De plus, il concerne pour 1/3 l’assuré et pour 2/3 le conjoint et les enfants, il ne représente qu’un cinquième de l’absentéisme total et son coût représente 13,7 % de l’assurance maladie et 0,69 % des cotisations. Le supprimer serait anti-social. ” La confédération du travail indépendante emmenée par Léon Mémain souhaite la suppression des lenteurs administratives, la réduction des frais de gestion, et l’existence de caisses autonomes décentralisées. Une seule liste d’employeurs est présentée, avec comme tête de liste Paul Grégoire. Elle défend la constitution dans les conseils d’une majorité indépendante de toute pression extérieure, souhaite la compression des dépenses, et la restitution aux conseils de leur pleine responsabilité et autorité. De nouveau ces élections, si elles se déroulent dans une certaine “ pagaille ”, sans atteindre les scores de précédentes, sont un succès de participation. “ On vit arriver des électeurs, qui à pied, par groupe, qui à bicyclette, qui en camion ou en camionnette. Les électeurs du collège des employeurs et des travailleurs indépendants sont venus voter les uns après les autres. Il était assez difficile de se rendre compte si les abstentions étaient nombreuses. Pour la première fois les étudiants ont participé au vote. La distribution de leur carte d’électeur donna lieu à un petit incident technique. On raconte que les dites cartes tombèrent dans une cuvette et qu’il fallut les faire sécher ? Tel est du moins l’explication compte du retard avec lequel elles furent distribuées. 302

302 .La Résistance de l'Ouest, 9 juin 1950.

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164 - Avec la Sécurité sociale Les résultats de Nantes 303

a) salariés :

Inscrits : 71269 - votants : 50508 - suffrages exprimés 49152

C.G.T. 15 429 F.O. : 6585 C.F.T.C. : 12 223

Mutualité 12 227 Indépendants 2 780

b) Employeurs :

Inscrits 705, votants 265, Liste unique : suffrages exprimés 265 .

Au plan national 304 Inscrits : 7.908.262 - suffrages exprimés 5 503.431 C.G.T. : 2.392.067 voix, 43,5% des suffrages, 968 sièges F.O. : 832.934 voix, 15,2% des suffrages, 405 sièges C.F.T.C. : 1.172.612 voix, 21,3% des suffrages, 536 sièges Mutualité : 609.686 voix, 11,1% des suffrages, 206 sièges

Mouvements Familiaux : 289.903 voix, 5,3% des suffrages, 33 sièges

Divers (C.T.I., autonomes

)

: 206.234 voix, 3,6% des suffrages, 45 sièges.

Au plan national, si elle a perdu la majorité absolue, la C.G.T. conserve la première place. Les observateurs soulignent que si l’on additionne aux 43,5% des voix obtenues, les 15,2 % de la C.G.T.-F.O. qui intervient pour la première fois dans le scrutin, on se retrouve avec 58,7 %, un chiffre quasiment identique aux 59,2 % obtenus par la “ C.G.T. pré-scissionniste de 1947 ”. La C.F.T.C. n’est plus désormais la seule grande organisation concurrente de la C.G.T., elle conserve la seconde place mais avec seulement 21,3 % au lieu de 26,1 % des voix. Du côté des organisations syndicales chacun semble satisfait. Henri Raynaud dans la Vie ouvrière constate que les adversaires de la C.G.T. en

lançant leur fameux mot d’ordre : “ le devoir national est d’évincer les communistes de la sécurité sociale ” ont fait de ces élections, des élections politiques. “ Ils ont mis tout en œuvre pour opérer sur cette base une division parmi les assurés sociaux. C’est donc bien un succès que dans de telles conditions, la C.G.T. ait obtenu 43,6 % des voix et précisons : non seulement les voix du prolétariat des usines, des chantiers et des bureaux, mais aussi les voix d’une multitude d’employés, de cadres et de

fonctionnaires jusqu’aux grades les plus élevés À Force ouvrière, on a le sentiment d’une victoire : Force ouvrière ? Ca fait tout au plus 300 000 adhérents disaient les cégétistes récemment. Ils ajoutaient “ nous à la C.G.T. nous en avons trois, quatre, cinq millions ? ” Les élections de la sécurité sociale ont donné 832 934 voix à F.O., 2 392.067 à la C.G.T. Alors maintenant, il faut savoir, si F.O. a eu trois fois plus de suffrages qu’elle n’a d’adhérents, la C.G.T. ne peut faire moins ! ” Robert Vansieleghem, exprimant le point de vue de la C.F.T.C. dans Syndicalisme, exprime un sentiment de satisfaction analogue “ Si la double élection du 8 juin a donné à la C.F.T.C. 875 sièges contre 919, ce léger recul de 44 sièges pour 234 conseils d’administration ne peut être

303 .La Résistance de l’Ouest, 10-11 juin 1950. 304 Liaisons sociales n° 77/62, 4 septembre 1962.

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165 - Avec la Sécurité sociale

considéré comme un échec pour la C.F.T.C., surtout lorsqu’on tient compte

des circonstances dans lesquelles s’est déroulé le scrutin

certains ont voulu le contester, “ elle tient bien la deuxième place parmi les

organisations syndicales ”.

Même si

Ces élections suivent d'un mois la proposition du 9 mai 1950 de Robert Schuman pour la création d’un “pool européen du charbon et de l’acier” :

acte de naissance de l’Europe. Pour préparer la possibilité de faire accepter les extensions repoussées, la sécurité sociale doit s'intégrer désormais dans la vie du pays. Il devient essentiel d'apporter au système des améliorations, “ fruits de la méditation et de la prudence ”. Pour réaliser ces évolutions, “ le chemin était étroit et plus que la refonte spectaculaire réclamée fréquemment, c'est d'efforts internes qu'il s'agissait 305 . Entre les exigences de la réorganisation à poursuivre, de l’équilibre de gestion à trouver, de la défense du projet social des nouveaux élus qui la gère, la tâche qui attend ces derniers, à Nantes comme dans toutes les caisses de France, mobilise plus que jamais l'engagement militant et des compétences sans cesse plus développées.

305 .JACQUES DOUBLET, “ La sécurité sociale et son évolution ”, RFAS, avril, juin 1971, p. 27.

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166 - Avec la Sécurité sociale

C) Préserver l’esprit social et traiter les problèmes financiers 1950-1955

Il est évidemment nécessaire de prendre des mesures pour éviter une faillite financière de la Sécurité sociale, mais il ne faut pas que nous constations un jour une faillite morale. 306

a) Étendre la protection sociale et maîtriser les déficits de son financement

L'évolution du système de protection sociale, après l'échec de la mise en place de l'assurance universelle recherchée par l'ordonnance de 1945, se poursuit progressivement. L’extension de la sécurité sociale est à l’ordre du jour du mandat des nouveaux élus. Le 1er novembre 1950, les grands invalides, les veuves et orphelins de guerre s’en voient ouvrir les portes. Le 1er avril 1951, c’est au tour des agents permanents des collectivités locales d’adhérer à l’assurance maladie et maternité. Le 1er avril 1952, le régime vieillesse agricole voit le jour. Le déficit de la sécurité sociale mobilise toujours plus l’inquiétude de ses défenseurs et les critiques de ses détracteurs : 45 milliards en 1950, 20 milliards de francs à la fin de 1951. Si des contributions du Trésor public et les excédents des prestations familiales le couvrent, année après année, des mesures s’imposent. Faut-il entreprendre une réforme générale pour équilibrer la gestion du système ? Chaque tentative soulève des passions.

Après les étudiants qui battent le pavé suite à la réduction de près de moitié du budget de leur protection sociale, le 16 mars 1951 307 , ce sont les mineurs du Pas-de-Calais qui s’insurgent contre l’imposition d’un ticket modérateur

Un projet de réforme de la sécurité sociale est l’une

des causes du renversement du cabinet Pleven, le 7 janvier 1952. En décembre 1952, Antoine Pinay doit à son tour démissionner, le groupe M.R.P. ayant décidé de s’abstenir dans un vote de confiance sur la Sécurité sociale et les Allocations familiales. Pour les politiques, si des réformes semblent s’imposer, tout ce qui touche la sécurité sociale semble une question brûlante La situation inquiétante que connaissent les comptes de la Sécurité sociale appellent pourtant des décisions. De nouvelles mesures de contrôle pour garantir les versements des employeurs sont l’un des moyens choisis. Après l’obligation de l’affichage du numéro d’immatriculation et des coordonnées de la caisse où les cotisations sont versées sur le bulletin de salaire (1951), la levée partielle du secret professionnel imposé aux administrations locales et aux agents de Sécurité sociale ouvre la possibilité de créer des caisses de

le 15 novembre 1951

306 .ROLAND VAUGE, conseil d'administration, 12 juillet 1950, archives de la C.P.A.M. de Nantes. 307 .Lorsque le 23 septembre 1948 fut décidé par le gouvernement l’extension aux étudiants du régime de Sécurité sociale. Son financement devait être assuré par la cotisation étudiante et par le budget de l’éducation nationale. Or le ministère de l’Education Nationale réduit un budget qui devrait être de 400 millions à 200 millions : la baisse de prestations et l'augmentation des cotisations qui s 'ensuit provoque la grève des étudiants dans toute la France.

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167 - Avec la Sécurité sociale recouvrement et le droit reconnu d’imposer certaines contraintes (14 avril 1952) 308 . Un autre axe de cette action est la maîtrise des coûts générés par le remboursement des prestations facturées par les praticiens. Le 24 mai 1954, le projet de réforme de l’assurance maladie envisage une fixation contraignante des tarifs médicaux. Une vive polémique s’ensuit avec les

syndicats de médecins. Le projet exprimé d’instaurer des tarifs obligatoires, évolutifs sous le double critère du coût de la vie et de la prospérité nationale, devra attendre 1960 pour pouvoir s’imposer. Mettre en synergie l’action générale des réformes entreprises en matière sanitaire et sociale est le troisième axe d’évolution proposé. Une réforme du code de la santé publique est élaborée le 5 octobre 1953. La notion d’aide sociale s’y substitue à celle d’assistance. Alors qu’une réforme hospitalière, pourtant indispensable se fait attendre, la priorité est donnée aux réponses en direction des handicapés, à l’enfance en difficulté, aux personnes âgées. La pratique des soins à domicile est encouragée, origine d’un développement important de tout un pan de l’action sanitaire et sociale des caisses primaires déjà évoqué pour la caisse de Nantes. Enfin, le chômage, point crucial d'un système de protection social basé sur le salaire, sans être intégré pour l’instant dans les mesures générales de protection sociale, impose sa prise en compte. En 1951 s’organise l’assistance aux privés d’emplois au moyen d’une assurance facultative et d’une allocation d’aide publique. A propos des salaires base de financement du système, le 20 mars 1954 voit se substituer la notion de rémunération à celle de salaire, pour asseoir les cotisations : des interprétations restreintes émanant des employeurs, réduisant souvent les cotisations salariales à une portion congrue. Le contexte politique international laisse planer l’inquiétude. De la guerre d’Indochine à la reddition de Diên-Biên-Phu (le 7 mai 1954) ou de la guerre d’Algérie imminente au conflit Coréen, après les promesses suscitées par la paix retrouvée, les pages des journaux s’emplissent à nouveau de bruits de guerre et d’un cortège de nouvelles tragiques. Au plan national l'heure est à l’instabilité et à la division. Des gouvernements éphémères se succèdent, en

place quelques jours, quelques semaines, quelques mois

L’agitation

sociale, locale ou générale, soutenue ou sporadique, ne connaît guère de relâche. Au plan économique, les lendemains qui chantent attendus des efforts de reconstruction, tout comme les grands rêves utopistes d’abolition de la misère échangés en 1945 sont désormais bien estompés. Suite au décès d’un enfant, mort de froid sur un trottoir parisien, l’appel de l’abbé Pierre en faveur des sans abris, au cœur de l’hiver 1954, dénonce avec indignation le niveau de précarité qui règne dans le pays pour une fraction importante des citoyens. En Loire-Inférieure deux périodes marquent particulièrement les esprits. L’été 1953, la grève des postiers, -suivis par l’ensemble des fonctionnaires (deux millions seront en grève nationalement)- et son comité d’action pour un front unique regroupant les différentes centrales syndicales est le moment mobilisateur d’engagements locaux spécifiques. Au cours de l’été 1955, les chantiers navals de Nantes et Saint-Nazaire sont le point de départ d’une série de grèves pour l’amélioration des salaires qui se propagent dans tout le

308 .Après cette possibilité ouverte de créer des unions de recouvrement, il faudra attendre le 20 mai 1960 pour voir ces unions devenir obligatoire.

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168 - Avec la Sécurité sociale pays. Elles démarrent en août et se concluent le 4 octobre 1955 avec un accord signé par l’ensemble des syndicats augmentant les salaires de 12 % à 15 %. Ces évènements, leurs effets et leurs retombées, ainsi que l’implication des administrateurs, chacun à leur place, dans leur déroulement, même s’ils savent respecter de façon exemplaire leur mandat spécifique au sein du conseil, constitue certainement un éclairage essentiel à la compréhension de leur engagement dans la gestion de la sécurité sociale de cette période.

b) Rupture et continuité

Le 19 juin 1950, M. Deysson, directeur régional, installe les nouveaux élus à la caisse primaire de Sécurité sociale de Nantes.

Collège

Élus

des salariés

C.G.T. : 6

Fernand Ricou, Gaston Bangy, Cyprien Bourbin, Maurice Brochet, Victor Lemarié, Emmanuel Gendron

C.F.T.C. : 5

Léger Magimel, Pierre Bilard, Louis Guénégues, Marcel Peyraud, Henri Chevet

F.O. : 2

Gabriel Goudy, Joseph Gombeaud,

 

Mutualité : 4

André Duhamel, Joseph Anizon, René Amice, Léon Dusson

C.T.I. : 1

Léon Mémain

 

Collège des employeurs : 6

Paul Gringoire, Georges Maître, Pierre Henri, Emmanuel Gueguen, Auguste Corbineau, Émile Gauguet

Médecins : 2

Docteurs Albert Pasquier et Donatien Odiette

Associations Familiales : 1

Pierre Ramier

 

Délégués du personnel : 2

Paul Remaud et Louis Martin

 

Personnalités qualifiées : 2

Lucien

Duguy