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Droit Constitutionnel

Séquence 3 : L’exercice des pouvoirs : le Président de la République

Droit Constitutionnel
Dr Abdou Khadre DIOP
Séquence 3 : L’exercice des pouvoirs : le Président de la République

Trois éléments seront mis en avant, le temps du pouvoir présidentiel, le statut du Président de la République
et les pouvoirs qu’il peut exercer.

Paragraphe 1. Le temps du pouvoir présidentiel

On distinguera dans ce paragraphe l’entrée en fonction, le mandat et la sortie de fonction du président de la


République.

A. L’entrée en fonction
L’article 37 de la Constitution du Sénégal pose deux exigences relatives à l’entrée en fonction du Président de
la République : la prestation de serment et la déclaration de patrimoine

1. L’entrée en fonction et l’exigence de prestation de serment

Le Président élu n’entre pas aussitôt en fonction. En effet, il y a un laps de temps raisonnable entre la
proclamation des résultats et l’entrée en fonction ou l’investiture. Durant cette période, le Président sortant a
la charge d’expédier les affaires courantes. C’est d’ailleurs tout le sens de l’article 36 de la Constitution du
Sénégal selon lequel « le Président de la république élu entre en fonction après la proclamation définitive de
son élection et l’expiration du mandat de son prédécesseur. Le Président de la République en exercice reste
en fonction jusqu’à l’installation de son prédécesseur ». On a connu au Sénégal une illustration séduisante de
ce fait. En effet, après sa victoire sur son challenger au second tour des élections présidentielles de 2000, le
président élu Abdoulaye Wade, avant son entrée en fonction, avait prié son rival Abdou Diouf de le représenter
au Sommet de la francophonie, mission que ce dernier a accepté et remplie de façon la plus normale. Il est
tout de même apparu récemment un cas assez inédit au Burundi. Le Président sortant Pierre Nkurumziza
décède le 8 juin 2020 avant l’entrée en fonction du nouveau Président élu dont la prestation de serment est
prévue le 20 aout de la même année. La question était donc de savoir s’il fallait mettre en œuvre le dispositif
de l’intérim prévu par l’article 121 alinéa 2 de la Constitution burundaise selon lequel « en cas de vacance pour
cause de démission, de décès ou de toute autre cause de cessation définitive de ses fonctions, l’intérim est
assuré par le Président de l’Assemblée nationale… » ou tout simplement recourir à une solution innovante
puisqu’il y a déjà un président élu mais non encore investi. La Cour constitutionnelle burundaise va considérer
dans sa décision du 12 juin 2020 que « l’objet de l’intérim disparait par le fait juridique de l’existence d’un
nouveau Président élu » et par conséquent exige la tenue de la prestation de serment le plus rapidement

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possible du président élu pour marquer son entrée en fonction. Ce précédent jurisprudentiel permet donc de
dire que la prestation de serment marque l’entrée en fonction du Président de la République.

Selon l’article 37 de la Constitution du Sénégal, « le Président de la République est installé dans ses fonctions
après avoir prêté serment devant le Conseil constitutionnel en séance publique ». On peut ainsi distinguer
deux phases consécutives : la prestation de serment et l’installation. La prestation de serment est une
« formalité substantielle et préalable » pour reprendre l’expression du doyen Ibrahima Fall (« Le droit
constitutionnel au secours de l’authenticité et de la négritude : le serment du Président de la République,
acculturation ou retour aux sources », Annales africaines, 1973, p. 203). C’est un moment solennel qui rappelle
à bien des égards les traditions culturelles africaines sur l’importance de la parole donnée en public. D’ailleurs
la prestation de serment a lieu dans un cadre solennel devant une audience publique. Le cadre solennel est
caractérisé par l’organe ou l’instance qui reçoit le serment. Au Sénégal, c’est au Conseil constitutionnel que
revient cette tâche. En Afrique du Sud, la prestation de serment a lieu devant le Chief of Justice. Au Benin, le
serment est reçu par le Président de la Cour constitutionnelle devant l’Assemblée nationale et la Cour
Suprême ». Au Ghana, le serment est fait devant le Parlement. Tous ces exemples montrent la solennité de
cette formalité substantielle dans un Etat. L’audience est également publique. On a pu voir le Président
Abdoulaye Wade faire sa prestation de serment dans un stade de football rempli. D’autres, comme le Président
Abdou Diouf et le Président Macky Sall pour son second mandat ont choisi la voie de la sobriété en le faisant
au siège du Conseil constitutionnel. Mais dans tous les cas le caractère public de la cérémonie d’investiture
est requis.

L’article 37 alinéa 2 de la Constitution du Sénégal définit le contenu de la prestation de serment. En effet, tout
Président nouvellement élu doit répéter le discours suivant : « devant Dieu et devant la Nation sénégalaise, je
jure de remplir fidèlement la charge de Président de la République du Sénégal, d’observer comme de faire
observer scrupuleusement les dispositions de la Constitution et des lois, de consacrer toutes mes forces à
défendre les institutions constitutionnelles, l’intégrité du territoire et l’indépendance nationale, de ne ménager
aucun effort pour la réalisation de l’unité africaine ». La référence à Dieu à l’article 37 peut avoir de quoi
surprendre dans un Etat qui se définit comme laïque. En tout cas il est utile de noter que la mention de Dieu
dans le serment avait disparu en 1976 avant de revenir avec la Constitution de 2001. Le Professeur Demba
Sy justifie cette mention par l’importance de la religion dans la société sénégalaise (Demba Sy, « Présentation
de la nouvelle constitution sénégalaise », Nouvelles Annales Africaines, 2007, n. 1, p. 290). Au-delà de la
référence à Dieu, on peut s’interroger sur la normativité du serment. Autrement dit, sa violation est-elle
sanctionnée ou sanctionnable ? La Constitution sénégalaise ne donne aucune réponse à cette question. La
seule sanction « juridique » prévue est le cas de la haute trahison sans que cette notion ne soit définie (on y
reviendra). La Constitution béninoise semble à cet égard être plus explicite. Cette dernière dispose en son
article 74 que « il y a haute trahison lorsque le Président de la République a violé son serment ». Néanmoins,
quelle que soit la clarté de cette disposition, sa mise en œuvre ne va pas de soi. De manière plus
emblématique, le juge constitutionnel béninois a fait de l’exigence de la prestation de serment une obligation
parcimonieuse. Autrement dit, le Président nouvellement élu ne doit rien omettre dans la formule prévue par la
Constitution sous peine d’invalidation du serment. Ce fut le cas avec le Président Mathieu Kerekou, élu en
1996 qui avait omis de prononcer le deuxième membre de la phrase « …les Mânes des Ancêtres… ». Saisie
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par deux citoyens, la Cour constitutionnelle s’est, dès le lendemain, prononcée par sa décision DCC 96-017
du 5 avril 1996, en invalidant la prestation de serment pour non-conformité à la Constitution, oblige
conséquemment Mathieu Kerekou à « re-prêter » serment.

À la suite de la prestation de serment, le Conseil constitutionnel procède à l’installation du Président


élu. C’est à partir de cet acte que le Président de la république est investi des prérogatives liées à son statut.

2. L’entrée en fonction et l’exigence de déclaration de patrimoine

L’article 37 alinéa 3 de la Constitution du Sénégal conditionne l’entrée en fonction à l’exigence de


déclaration de patrimoine de la part du Président élu. Selon cette disposition, « le Président de la république
nouvellement élu fait une déclaration écrite de patrimoine déposée au Conseil constitutionnel qui la rend
publique ». Cette exigence est importante dans un Etat de droit et est en droit ligne avec l’exigence de
transparence dans la gestion des affaires publiques mentionnée dans le Préambule de la Constitution. Il faut
noter également que sous l’impulsion du droit communautaire de l’UEMOA, le législateur sénégalais a adopté
la loi n. 2014-17 du 2 avril 2014 relative à la déclaration de patrimoine. Cette dernière vise plusieurs autorités
publiques, mais le régime de déclaration de patrimoine du Président de la République est régi directement par
la Constitution. Trois éléments sont à noter dans l’article 37 alinéa 3 de la Constitution. Tout d’abord, le moment
de la déclaration de patrimoine est fixé juste après la prestation de serment, donc elle est consécutive à l’entrée
en fonction. La logique de la déclaration de patrimoine est en effet de permettre à l’opinion publique de
connaitre l’état des avoirs de ses dirigeants au moment de leur entrée en fonction. Cependant, la Constitution
ne fixe pas un délai précis. On a vu ainsi des pratiques divergentes. Lors de sa première élection, le Président
Abdoulaye Wade a attendu un an avant de faire sa déclaration de patrimoine. Le Président Macky Sall, a fait
sa déclaration de patrimoine en 2012, 18 jours après sa prestation de serment. Au Niger la Constitution est
plus explicite : la déclaration de patrimoine doit être faite dans les 48h suivant la cérémonie d’investiture. Par
ailleurs, la Constitution du Sénégal n’exige la déclaration de patrimoine que lors de l’entrée en fonction.
Pourtant, une telle exigence aurait plus de sens si le moment de la déclaration de patrimoine était étendu à la
fin du mandat et en cours de mandat. La Constitution du Niger est allée dans ce sens en disposant en son
article 51 que la déclaration doit faire « l’objet d’une mise à jour annuelle et à la cessation des fonctions ».
Ainsi, « les écarts entre la déclaration initiale et les mises à jour annuelles doivent être dûment justifiés ». En
République démocratique du Congo également, la Constitution prévoit qu’« avant leur entrée en fonction et à
l’expiration de celle-ci, le Président de la République et les membres du gouvernement sont tenus de déposer,
devant la Cour constitutionnelle, la déclaration écrite de leur patrimoine familial ». En France la déclaration doit
être faite lors de la candidature aux élections présidentielles mais elle ne sera rendue publique que lorsque le
candidat l’ayant fait est élu. Donc le moment de la déclaration se situe avant l’entrée en fonction mais la
publication est faite après confirmation de l’élection. Une question reste quand même encore floue dans le
système constitutionnel sénégalais de déclaration de patrimoine. Lorsque l’article 37 vise le « Président
nouvellement élu », cela signifie-t-il que cette exigence ne concerne pas le Président réélu ? La pratique
constitutionnelle, lors de la réélection du Président Macky Sall, semble corroborer la thèse de l’exclusion du

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Président réélu. En effet, en 2019 le Président Macky Sall réélu n’a pas fait une nouvelle déclaration de
patrimoine alors qu’en 2012 « nouvellement élu » il avait rempli cette exigence. Le deuxième élément est l’acte
de déclaration de patrimoine. La Constitution ne donne aucune indication à ce niveau. La loi sur la déclaration
de patrimoine et son décret d’application, même s’ils ne visent pas le Président de la République, peuvent être
d’un secours utile. D’après ces textes, la déclaration de patrimoine doit comporter toutes les informations
relatives aux biens meubles et immeubles, ainsi que les actifs détenus par la personne concernée, directement
ou indirectement. Etant donné que la déclaration de patrimoine est un acte déclaratif sur l’honneur, le contenu
de la déclaration doit être sincère. Une fausse déclaration devrait être considérée comme parjure. Le troisième
élément est l’autorité devant laquelle la déclaration doit être faite. Au Sénégal, c’est devant le Conseil
constitutionnel pour le Président de la République alors que les autres autorités visées par la loi sur la
déclaration de patrimoine doivent faire une telle formalité devant l’OFNAC. Mais une question fondamentale
demeure : le Conseil constitutionnel peut-il exiger de la part du Président de la République sa déclaration de
patrimoine ? Le Conseil constitutionnel peut-il contrôler la sincérité de la déclaration et éventuellement
sanctionner une fausse déclaration ? Sur la première question, rien en principe ne s’y oppose juridiquement.
Mais la pratique montre que c’est le Président de la République qui choisit le moment de la déclaration de
patrimoine, de façon discrétionnaire. Sur la deuxième question, le Conseil constitutionnel se comporte comme
une chambre d’enregistrement des déclarations de patrimoine des Présidents de la République, ni plus, ni
moins. D’ailleurs, on peut légitimement se demander si le Conseil constitutionnel a les compétences requises
pour contrôler la sincérité d’une déclaration de patrimoine. C’est pour éviter un tel problème que le constituant
béninois a prévu de communiquer la déclaration à la Cour des comptes et aux services fiscaux. La Cour des
comptes, institution spécialisée sur les questions financières, est chargée de contrôler la déclaration des biens
telle que reçue par la Cour Constitutionnelle.

Donc concernant l’entrée en fonction du Président de la République, l’article 37 de la Constitution du


Sénégal pose deux exigences : la prestation de serment et la déclaration de patrimoine. La question du mandat
peut, dès lors, être étudiée.

B. Le mandat présidentiel
La question du mandat a fait couler beaucoup d’encre au Sénégal comme ailleurs (voir l’actualité récente en
Guinée avec un troisième mandat d’Alpha Condé et en Côte d’Ivoire avec la réélection d’Alassane Ouattara
pour un 3e mandat également). Elle a connu des variations chronique même si elle semble être stabilisée avec
la révision constitutionnelle de 2016.

Selon l’article 27 de la Constitution du 22 janvier 2001, modifiée en 2016 par voie de referendum, « Le mandat
du Président de la République est de 5 ans. Nul ne peut faire plus de deux mandats consécutifs ». L’article
103 rajoute « … la durée et le nombre de mandat consécutifs du Président de la République ne peuvent faire
l’objet d’une révision ». Ainsi le cadre juridique du mandat présidentiel est défini par les articles 27 et 103 de la
Constitution qui définissent la durée et la limitation du mandat ainsi que leur inscription dans la clause d’eternité.

1. La durée du mandat présidentiel

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La durée du mandat est une question cruciale dans les régimes constitutionnels, plus particulièrement en
Afrique. Généralement, les Etats appliquent le quinquennat (mandat de 5 ans) ou le septennat (mandat de 7
ans). Des pays appliquent une durée de 4 ans (exemple des États-Unis).

Au Sénégal, l’histoire constitutionnelle témoigne d’une instabilité dans la définition de la durée du mandat du
Président de la République. Elle est souvent allongée ou écourtée selon les circonstances et les intérêts du
moment. La reconstitution temporaire de la variation de la durée du mandat permet de s’en rendre compte.
Fixé à 7 ans en 1960, la durée du mandat présidentiel a été établie à 4 ans par la Constitution de 1963,
rallongée à 5ans en 1967, puis à 7 ans en 1991, réduite à 5 ans en 2001, rallongée de nouveau à 7 ans en
2008 avant d’être ramenée, de façon définitive, par la révision de 2016 à 5 ans. Aujourd’hui, c’est pour mettre
un coup d’arrêt définitif à la variation vertigineuse de la durée du mandat présidentiel que la réforme de 2016
a fait l’option de restaurer le quinquennat et de le stabiliser par le verrouillage de la disposition y relative. En
effet, selon l’article 27 de la Constitution, « la durée du mandat du Président de la République est de 5 ans ».
L’intangibilité de cette disposition est proclamée à l’article 103 de la Constitution.

Une question constitutionnelle a quand même fait l’objet d’un débat passionnant sur le souhait du
Président de la République de respecter sa promesse de campagne électorale en voulant réduire le mandat
de 7 à 5 ans. Le Président Macky Sall a été élu en 2012 pour un mandat de 7 ans. Dans le projet de révision
de la constitution de 2016, qui ramenait le mandat à 5 ans, une disposition transitoire y était incluse selon
laquelle « la réduction du mandat s’appliquait au mandat en cours ». Le Conseil constitutionnel saisi pour avis
avant soumission du projet de révision au peuple par voie de referendum, va censurer, dans sa décision n.
1/C/2016 du 12 février 2016, cette disposition transitoire. En effet, selon le Conseil, « la disposition transitoire
prévue à l’article 27 dans la rédaction actuelle que lui donne l’article 6 du projet et aux termes de laquelle,
« cette disposition s’applique au mandat en cours » doit être supprimée ; elle n’est conforme ni à l’esprit de la
Constitution, ni à la pratique constitutionnelle, la loi nouvelle sur la durée du mandat du Président de la
République ne pouvant s’appliquer au mandat en cours ». Le juge poursuit en disant que « la sécurité juridique
et la stabilité des institutions constituent des objectifs à valeur constitutionnelle que toute révision doit prendre
en considération pour être conforme à l’esprit de la Constitution. Elles ne seraient pas garanties si à l’occasion
des changements de majorité, la durée des mandats politiques en cours régulièrement fixée au moment où
ceux-ci ont été confères pouvait, quel que soit au demeurant l’objectif recherché, être réduite ou prolongée ».
Autrement dit, un Président de la République en exercice, ne peut faire modifier la constitution pour rallonger
ou écourter le mandat pour lequel il a été élu. Tout changement ne saurait avoir un effet quelconque sur le
mandat en cours et ne peut être applicable que durant le prochain mandat. Le Conseil constitutionnel justifie
un tel raisonnement en se fondant sur des objectifs à valeur constitutionnelle à savoir la sécurité juridique et la
stabilité des institutions ainsi que l’esprit de la Constitution. Au-delà du fait que cette décision très popularisée,
a étendu le bloc de constitutionnalité et a permis au Conseil constitutionnel pour la première fois de se
prononcer sur un projet de révision de la Constitution, elle est diversement appréciée. Certains, comme le
Professeur Serigne Diop, ont considéré que c’est juste un avis qui ne lie pas le Président de la République.
Ainsi, ce dernier est libre de respecter sa promesse de campagne électorale et ne pas s’inscrire dans le « wakh
wakhèt ». D’autres comme le Professeur Ismaël Madior Fall, y ont vu une décision du Conseil constitutionnel

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qui s’impose aux pouvoirs publics et lie le Président de la République (pour aller plus loin, voir :
https://www.seneplus.com/opinions/ismaila-madior-fall-repond-serigne-diop).

2. La limitation du nombre de mandant présidentiel

La limitation du nombre de mandats présidentiels n’est pas une préoccupation nouvelle. Le débat sur
son bien-fondé est en effet ancien. Elle a été pratiquée par les démocraties antiques et aux premières
heures du système représentatif. Ferment de la notion de rotation aux postes, la limitation des
mandats électifs est profondément enracinée dans la pensée politique classique. Au Fouta en 1776,
Thierno Souleymane BAAL avait instauré un certain nombre de principe de gouvernement de la
société Torodo, parmi lesquels la rotation et la limitation des mandats du dépositaire du pouvoir afin
d’éviter que les populations aient le sentiment que c’est une seule famille qui exerce ce pouvoir. Aux
Etats Unis, la limitation a d’abord été une coutume constitutionnelle pendant plus d’un siècle avant
d’être consacrée en 1951 par le 22èmeamendement de la constitution. En France, le principe de la
limitation à deux du nombre de mandats présidentiels successifs a d’abord été institué en 1848 sous
l’influence d’Alexis de Tocqueville, ensuite pratiqué à la faveur de la Constitution d’octobre 1946
(article 29) et enfin systématisé dans le cadre de la réforme instituant le quinquennat (article 6).

En Afrique, la limitation du nombre de mandat présidentiel est devenue une exigence démocratique,
notamment au début des années 90. Elle est observable dans la plupart des Etats qui se réclament de régimes
démocratiques. Elle présente des vertus certaines. Elle permet d’éviter la monopolisation du pouvoir en
proscrivant les longs règnes préjudiciables à l’institutionnalisation du pouvoir. Elle favorise l’alternance, la
circulation des élites.

Au Sénégal, la limitation ne résulte pas de la transition démocratique. Elle a traversé l’histoire politique
du pays avec, cependant, des mouvements de valse dans sa consécration. La clause limitative des
mandats présidentiels a été introduite pour la première fois par la loi n° 70-15 du 6 février 1970. Mais
elle sera remise en cause par la loi n° 76-27 du 6 avril 1976. Elle sera réintroduite par la loi n°91-46
du 6 octobre 1991 portant révision de la Constitution. La limitation des mandats à deux sera supprimée
à nouveau avec la révision du 10 octobre 1998. La Constitution du 22 janvier 2001 restaurera le
principe du double mandat dans le but d’éviter la longévité au pouvoir comme ce fut le cas de Senghor
et Diouf et en disposant à l’article 27, qu’une telle limitation ne peut être modifiée que par voie
référendaire. En 2012, la volonté du Chef de l’Etat, Abdoulaye Wade, d’enfreindre la limitation des
mandats est une des principales causes de sa défaite. Au regard de cette instabilité, la révision
constitutionnelle de 2016 vient avec une nouvelle formulation : « Nul ne peut exercer plus de deux
mandats consécutifs ». Cette disposition est inscrite dans la clause d’éternité de l’article 103 et ne

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peut donc faire l’objet de révision. À y voir de près, la Constitution sénégalaise n’interdit pas un
troisième mandat. Elle interdit un troisième mandat qui serait consécutif des deux précédents.
Autrement dit, un Président de la République peut, après avoir fait deux mandats, briguer un troisième
mandat mais à condition qu’il y est une période d’interruption entre le deuxième et le troisième. En
réalité, une fois sortie après le deuxième mandat, s’il revient après une période d’interruption
correspondant au moins à la durée d’un mandat, le compteur redémarre à zéro. En guise d’exemple,
c’est ce qu’a fait Vladimir Poutine en Russie. Il a fait deux mandats de 4 ans de 2000 à 2008, puis
cède la place à son vice-président Dimitri Medvedev avant de revenir en 2012. Ainsi juridiquement, il
n’a pas fait 3 mandats consécutifs, vu qu’il y a une période d’interruption de 4 ans. Une telle possibilité
est clairement écartée par le constituant béninois. D’après la Constitution du Benin, en son article 42
alinéa 1 il est précisé qu’« en aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux mandats ». On remarque
ici que la précision « consécutifs » qu’on retrouve dans la Constitution du Sénégal est absente. Il n’est
donc pas possible, même après des années d’interruption, de briguer un troisième mandat. Chaque
Président de la République ne dispose que de deux cartouches pour reprendre la métaphore d’Ismaila
Madior Fall.
Cependant, quels que soient les mérites vantés de la clause de limitation des mandats, sa confrontation
avec le droit transitoire ou des conflits de loi constitutionnelle dans le temps a souvent été source de tension
et de confusions. Ce fut le cas en 2012 avec le Président Abdoulaye Wade et la question du troisième mandat.
Cela semble être aussi le cas aujourd’hui avec le Président Mack Sall en vue des élections de 2024. Dans le
cas du Président Abdoulaye Wade, il convient de noter qu’il a été élu en 2000 sous l’emprise de la Constitution
de 1963 qui prévoyait un mandat de sept ans sans clause limitative. En 2001, la Constitution de 1963 est
abrogée et une nouvelle constitution adoptée. Dans cette dernière, le mandat est de 5 ans et est soumis à une
clause limitative à deux. Le Président Wade a été réélu après son premier septennat en 2007. En 2012, il
présente sa candidature pour un troisième mandat. L’opposition considère qu’il n’y a pas droit, parce que la
Constitution est d’application immédiate. Le camp du Président Wade, après le fameux « ma wakhone
wahèt », soutient que juridiquement le premier mandat de 7 ans ne fait pas partie du décompte en vertu du
principe de non rétroactivité des lois. Le Conseil constitutionnel appelé à trancher sur la question de la
candidature du Président Wade, rendra une décision importante le 29 janvier 2012, dans laquelle il rappelle
les règles applicables en la matière. Selon le Conseil, le principe de non rétroactivité n’a valeur constitutionnelle
qu’en matière pénale, comme il l’avait d’ailleurs rappelé dans sa décision sur l’affaire du rabat d’arrêt en 1993.
Ainsi, le Conseil reconnait que le principe applicable en droit constitutionnel est celui de l’effet immédiat.
Autrement dit, une constitution adoptée est d’application immédiate dès sa promulgation. Cependant ce
principe d’application immédiate peut connaitre une exception, si le constituant en décide ainsi, notamment par
la voie des dispositions transitoires. Et dans la Constitution de 2001, il y avait une disposition transitoire à
l’article 104 selon laquelle « Le Président de la République en fonction poursuit son mandat jusqu’à son
terme ». Ainsi selon le Conseil, le mandat écarté sans équivoque par l’article 104 de la Constitution ne fait pas
partie du décompte. C’est sur la base de cette argumentation que le Président Abdoulaye Wade était autorisé
à participer aux élections présidentielles de 2012 qu’il perdra d’ailleurs. Donc en résumé, on peut retenir de

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cette décision de 2012, que le principe applicable en matière constitutionnelle est celui de l’effet immédiat et
non de la non rétroactivité. Ce principe d’effet immédiat, peut par contre connaitre une exception, si le
constituant adopte une disposition transitoire qui vise une situation déterminée.

Peut-on en dire autant pour le Président Sall ? Sans prétendre faire de la météo constitutionnelle, on
peut d’ores et déjà dire que la situation n’est pas la même que celle de 2012. La première différence est que
dans la situation du Président Sall, c’est une révision de la constitution (2016) qui a été opérée réduisant le
mandat de 7 à 5 ans et non une nouvelle constitution comme ce fut le cas pour le Président Wade en 2001. La
deuxième est que la révision de 2016 n’a pas prévu de disposition transitoire comme ce fut le cas sous Wade
avec l’article 104 qui excluait le premier mandat du Président Wade du décompte. Donc logiquement si on
applique la jurisprudence de 2012, en l’absence d’exception prévue (disposition transitoire) au principe d’effet
immédiat, le Président Sall en est à son second mandat. On peut néanmoins trouver dans la jurisprudence
constitutionnelle d’autres arguments qui militent en faveur du contraire. Dans sa décision de 2012, le Conseil
a estimé que ‘la durée du mandat, traduction temporelle de celui-ci, ne peut en être dissociée ». Autrement dit,
selon le Conseil on ne peut dissocier la durée du nombre de mandat. Cela renvoie à une sorte de théorie de
coïncidence entre la durée et le nombre. De ce fait, en l’appliquant à la situation du Président Sall, si on
applique cette théorie de la coïncidence, il doit constitutionnellement faire deux mandats de 5 ans, le premier
de 7 ans ne coïncidant pas avec la définition du mandat selon le nouvel article 27. Un autre argument pourrait
venir de la jurisprudence de 2016 qui a considéré que la réduction du mandat de 7 à 5 ans ne saurait être
d’application immédiate parce que ce serait contraire à l’esprit de la Constitution, au principe de sécurité
juridique et de la stabilité des institutions. Ce même argument pourrait être transposé à la question de la
limitation du mandat. On pourrait quand même objecter que la clause limitative ne date pas de 2016 mais de
2001 et que dès lors elle s’applique au Président depuis sa première élection. Certains avancent l’argument
des déclarations du Président, disant lui-même qu’en 2019 il entame son second et dernier mandat. Cet
argument ne saurait prévaloir en droit car comme l’affirmait le Conseil constitutionnel du Sénégal dans sa
décision du 29 janvier 2012, « l’opinion exprimée par le Président de la République, quelle que soit par ailleurs
sa solennité, ne peut valoir règle de droit dès lors qu’elle ne se traduit pas par un acte législatif ou
règlementaire ». En définitive, la seule instance habilitée à trancher cette question est le Conseil constitutionnel
dans l’hypothèse où le Président Macky Sall décide de se présenter aux élections de 2024.

C. La fin de la fonction
En dehors des hypothèses normales (non réélection ou impossibilité de se représenter en raison de la fin des
mandats), les fonctions du Président de la République prennent fin, de façon volontaire par la démission ou
involontaire par un empêchement ou la destitution. Ces éléments renvoient à la notion de vacance du pouvoir.

1. La fin volontaire : la démission


La démission est bien naturellement l’une des causes de vacance du pouvoir et plus exactement la cause
volontaire. Elle peut être définie comme l’acte par lequel on se démet d’une fonction, d’une charge, d’une
dignité. Elle se traduit par une renonciation, une abdication, un abandon d’une charge publique ou privée. La
démission est un acte librement consenti ou imposé par des circonstances particulières par lequel le titulaire

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d’une compétence manifeste clairement sa volonté de ne plus exercer les prérogatives qui lui avaient été
confiées. C’est donc une technique juridique autorisant le titulaire d’une fonction à renoncer prématurément à
la fonction qui lui a été confiée.

Il n’y a pas de formalisme particulier prévu par la Constitution en cas de démission sauf la constatation qui doit
être faite par le Conseil constitutionnel saisi par le Président de la République. L’acte de démission relève en
réalité de l’appréciation discrétionnaire de son auteur. C’est la raison pour laquelle les modalités de démission
sont laissées à sa libre appréciation. Pour illustrer, le Président Senghor en 1981 a annoncé sa démission lors
d’un message à la nation. L’organe d’accueil qu’est le Conseil constitutionnel doit être saisi par l’auteur de la
démission. La pratique montre qu’une telle saisine se fait par écrit. Par exemple, c’est par une lettre du 31
décembre 1980 que le Président Senghor avait saisi le Président de la Cour Suprême, qui faisait office à
l’époque de juridiction constitutionnelle. Toutefois, l’organe juridictionnel ne fait que constater la démission et
n’a aucun pouvoir d’appréciation sur les motifs et éventuellement la validité de l’acte de démission. C’est un
acte individuel volontaire. On peut donner d’autres exemples de démission ; celle du Général de Gaule en
1969 après être désavoué par le peuple lors d’un referendum, celle du Président Nixon aux États-Unis à la
suite du scandale du Watergate en 1974, celle du Président Ahidjo du Cameroun en 1982. Plus récemment,
on peut citer la démission de Jacob Zouma, président sud-africain à la suite d’un scandale pour acte de
corruption, la démission le 5 novembre 2020 du Président du Kosovo, Hashim Thaçi pour répondre à
l’accusation de crime de guerre devant la justice pénale internationale.

2. La fin involontaire : l’empêchement et la destitution


Des circonstances extérieures peuvent être à l’origine de l’impossibilité définitive pour le Président de la
République d’exercer ses fonctions.

La première situation qu’on peut invoquer est le décès. Le décès du Président de la République, sur
constatation du Conseil constitutionnel, ouvre la vacance du pouvoir et la suppléance. Dans la Constitution du
Sénégal, selon l’article 41, c’est l’autorité habilitée à suppléer le Président décédé qui doit saisir le Conseil
constitutionnel aux fins de la constatation du décès. Dans la pratique, cette constatation du Conseil se base
sur un avis médical déclaratif du décès. Dans le droit positif sénégalais, l’autorité habilitée à suppléer le
Président décédé est le Président de l’Assemblée nationale (article 39). La jurisprudence constitutionnelle du
Burundi a permis de prévoir une exception à la suppléance, si avant le décès du Président est intervenu après
l’élection d’un nouveau Président et avant l’installation de ce dernier. Dans ce cas de figure, la Cour
constitutionnelle burundaise a, dans sa décision du 12 juin 2020 suite au décès du Président sortant Pierre
Nkurumziza, ordonné l’investiture immédiate du président nouvellement élu.

La deuxième situation qu’on peut évoquer est l’empêchement définitif. L’empêchement est la situation dans
laquelle se trouve le titulaire d’une compétence juridique rendant impossible l’exécution Il convient tout d’abord
de distinguer l’empêchement provisoire de l’empêchement définitif. L’empêchement provisoire est limité dans
le temps et n’ouvre pas la vacance du pouvoir. Il est temporaire car le titulaire de la compétence ne rencontre
qu’un obstacle provisoire à l’exercice des fonctions. Il peut résulter par exemple d’une maladie, d’une prose
d’otage, d’un voyage, etc. L’empêchement temporaire n’est pas une cause de vacance du pouvoir présidentiel.

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Séquence 3 : L’exercice des pouvoirs : le Président de la République

Le chef de l’État provisoirement empêché retrouve toutes ses prérogatives une fois que les causes de son
empêchement disparaissent.

L’empêchement définitif peut résulter d’une incapacité physique ou mentale permanente. Là aussi la
constitution n’est pas très loquace sur les conditions de déclenchement de la procédure de vacance pour
empêchement définitif lié à une maladie. La seule précision est que l’autorité suppléante doit saisir le Conseil
constitutionnel aux fins de la constatation de l’empêchement définitif. On peut quand même penser que le
Conseil constitutionnel ne peut faire cette constatation que sur la base d’un avis médical. Un exemple qu’on
peut donner est l’empêchement définitif du Président Bourguiba constaté en Tunisie en raison d’une longue
maladie.

L’empêchement définitif peut aussi résulter d’un fait juridique. C’est lorsque la Constitution prévoit des
hypothèses dans lesquelles le Président de la République est destitué, c’est-à-dire, est déclaré ne plus être
digne d’exercer ses fonctions. Cette hypothèse qui relève encore de la chimère, est codifiée à l’article 101 de
la Constitution du Sénégal. En effet, le Président de la République peut être mis en accusation devant la Haute
Cour de Justice en cas de haute trahison.

Il y a des systèmes constitutionnels dans lesquels la problématique de la destitution du Président de la


République se présente parfois. Il en est ainsi des États-Unis, même si jusque-là aucune procédure de
destitution ou impeachment n’a abouti. Des tentatives de destitution des présidents Nixon, Bill Clinton et plus
récemment Donald Trump ont été initiées sans que la procédure n’aboutisse. Au Madagascar, l’article 131 de
la Constitution prévoit que « le Président de la République n’est responsable des actes accomplis liés à
l’exercice de ses fonctions qu’en cas de haute trahison, de violation grave, ou de violations répétées de la
Constitution, de manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat. Il ne
peut être mis en accusation que par l’Assemblée Nationale au scrutin public et à la majorité des deux tiers de
ses membres. Il est justiciable devant la Haute Cour de Justice. La mise en accusation peut aboutir à la
déchéance de son mandat ». La Haute Cour Constitutionnelle de Madagascar a rendu des décisions sur le
fondement de cette disposition. C’est à ce titre qu’elle a constaté la vacance de la présidence dans sa décision
du 4 septembre 1996 (voir fiche de td n. 7). En 2015, elle a été saisie pour une procédure de destitution du
Président Hery RAJAONARIMAMPIANINA, mais a déclaré la requête infondée (décision n. 24-HCC-D3 du 12
juin 2015). En Afrique du Sud également des développements intéressants ont eu lieu dans la jurisprudence
de la Cour constitutionnelle relative à la destitution du Président Jacob Zuma mis en accusation pour des actes
de corruption. Dans sa décision du 29 décembre 2017, Economic freedom fighters Vs Speaker OF National
Assembly et celle du 31 mars 2016, Nkandla, la Cour a condamné le Parlement pour n’avoir pas mis en œuvre
les mécanismes institutionnels susceptibles d’engager la destitution du Président de la République. Même si
par la suite, le Président Zuma n’a pas été destitué mais a été poussé à démissionner par son parti l’ANC, cet
exemple montre aussi la possibilité de mettre fin au mandat d’un Président de la République par la procédure
juridico-politique de destitution.

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Séquence 3 : L’exercice des pouvoirs : le Président de la République

Paragraphe 2. Le statut du Président de la République

Le statut du Président de la République est protégé en droit constitutionnel. Il ne s’agit pas à proprement parler
d’une protection de la personne, mais de la fonction. C’est la raison pour laquelle en droit constitutionnel
sénégalais, le Président de la République bénéficie d’une immunité quasi absolue, qui est tempérée par une
hypothèse quasi chimérique.

A. Une immunité quasi absolue

L’immunité pourrait être perçue comme une carapace à l’intérieur de laquelle s’engouffre le dirigeant,
pour se soustraire de toute velléité de justifications d’actes accomplis dans le cadre de compétences dont il
était régulièrement dépositaire durant son office. Elle protège l’institution et non pas forcement la personne et
se traduit par une irresponsabilité et une inviolabilité.

Le Président de la République, contrairement aux ministres, bénéficie d’une irresponsabilité politique.


Le principe fondateur de cette irresponsabilité politique du Chef stipule prosaïquement qu’il n’existe aucune
procédure constitutionnelle susceptible de le contraindre à démissionner pour des motifs politiques. Le vote de
la motion de censure ou de la question de confiance permet de renverser le gouvernement, et non le Président
(système en vigueur avant la révision constitutionnelle de 2019 supprimant le poste de premier ministre). Cette
irresponsabilité politique se justifie par le souci de mettre le Président de la République au-delà de toute
contingence politique, donc un souci de stabilité et de confort. Les décisions qu’il peut prendre, quelle que soit
l’appréciation qu’on puisse en faire au plan politique, sont couvertes par cette irresponsabilité. Cette
irresponsabilité politique ressort d’une lecture a contrario de l’article 101 de la Constitution du Sénégal selon
lequel « le président de la République n’est responsable des actes accomplis dans l’exercice de ses fonctions
qu’en cas de haute trahison ». Autrement dit, en dehors de l’hypothèse de la haute trahison, le Président de la
République ne peut être inquiété par une procédure ou initiative qui viserait à lui faire perdre son statut.

Néanmoins, même si cette irresponsabilité politique découle du droit positif, la pratique politique et les
rapports de force peuvent conduire parfois à une autre forme d’engagement de la responsabilité politique. La
première est celle de la démission provoquée, comme l’a fait le General De Gaulle lorsqu’il a perdu le
referendum de 1969 ou le Président Sud-africain Mbeki lorsqu’il a perdu le soutien de son parti. La seconde
est celle de la non réélection qui peut s’analyser comme une sanction du peuple qui me renouvelle pas sa
confiance à un homme (le cas de Abdoulaye Wade en 2012 et d’Abdou Diouf en 2000). Comme l’affirme à
juste titre le Professeur Pierre Avril, « la responsabilité politique ne relève ni de la faute, ni du risque, elle résulte
de l’obligation pour le titulaire d’un mandat politique de répondre de son exercice devant celui de qui il le tient »

L’immunité se traduit aussi par une inviolabilité. Autrement dit, le Président de la République ne peut
être arrêté, convoqué ou traduit devant les juridictions, que ce soit à titre de suspect, témoin ou
victime. En guise d’exemple, la Cour Suprême du Ghana a reconnu dans l’affaire New Patriotic Party
vs président Rawlings en 1993, que le Président en fonction ne peut comparaitre devant les

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Séquence 3 : L’exercice des pouvoirs : le Président de la République

juridictions, ni civiles ni pénales. C’est le cas aussi devant la Cour constitutionnelle sud-africaine dans
l’affaire Président of Republic of South Africa and others vs.South African Rugby Football Union and
others, qui a retenu que le Président ne pouvait pas être cité à comparaître comme simple témoin
dès lors que l'un de ses actes était contesté.

On note quand même une exception à cette immunité de la fonction présidentielle ; le cas de haute trahison.

B. Une exception difficilement applicable

Selon l’article 101 de la Constitution du Sénégal, la seule hypothèse dans laquelle le Président de la
République peut être poursuivi est « la haute trahison ». Deux éléments fondamentaux se posent : d’une part
la notion de haute trahison, d’autre part la procédure d’engagement de la responsabilité pour haute trahison.

Concernant la notion de haute trahison, la Constitution l’utilise sans la définir. En l’absence de définition
textuelle, on ne peut se satisfaire d’une quelconque définition jurisprudentielle de la part du Conseil
constitutionnel. Effet, dans l’histoire constitutionnelle du Sénégal, l’article 101 de la Constitution n’a jamais été
activé. La Constitution béninoise a quand même essayé de donner un contenu à la notion de haute trahison.
Selon l’article 74 de la Constitution béninoise, « il y a haute trahison lorsque le Président de la République a
violé son serment, est reconnu auteur, co-auteur ou complice de violations graves et caractérisées des droits
de l’homme, de cession d’une partie du territoire national ou d’acte attentatoire au maintien d’un environnement
sain, satisfaisant, durable et favorable au développement ». En France, l’imprécision de la notion de haute
trahison a conduit à remplacer cette notion lors de la reforme de 2007 par celle de « manquements à ses
devoirs manifestement incompatibles avec l’exercice de son mandat » (voir article 68 de la Constitution
française).

La notion de haute trahison est donc imprécise dans le droit constitutionnel sénégalais. La procédure
de mise en œuvre de l’engagement de la responsabilité pour haute trahison est difficile à mettre en œuvre. En
effet, en cas de haute trahison, l’immunité présidentielle saute. Mais il bénéficie d’un privilège de juridiction.
Autrement dit, il ne peut être jugé devant les juridictions de droit commun. L’article 101 précise qu’il ne peut
être jugé que par la Haute Cour de Justice. Et pour qu’il soit jugé par la Haute Cour de Justice, il faut qu’il soit
au préalable mis en accusation par l’Assemblée nationale statuant par un vote identique au scrutin secret, à la
majorité des 3/5e des membres le composant. Avec le phénomène majoritaire, il est peu probable que
l’Assemblée nationale vote une mise en accusation du Président de la République. La Haute Cour de justice
est une juridiction spéciale. Sa particularité se reflète dans sa composition. Selon l’article 1er de la loi organique
du 22 février 2002 sur la Haute Cour de Justice, celle-ci se compose du premier président de la Cour Suprême
et de huit juges titulaires élus par l’Assemblée nationale, parmi les députés. Donc dans sa composition, il y a
à la fois des députés comme juges titulaires et un magistrat qui fait office de président de la Cour. Cette
composition reflète le caractère politique de cette juridiction d’exception chargée de juger le Président de la

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République en cas de haute trahison, mais aussi des membres du gouvernements pour les actes accomplis
dans l’exercice de leur fonction qualifiés de crime ou délit.

Au-delà de l’hypothèse de la haute trahison, la ratification par le Sénégal du traité de Rome instituant
la Cour pénale internationale introduit une hypothèse d’engagement de la responsabilité pénale du chef de
l’Etat au niveau international pour des actes accomplis même durant son mandat. De tels actes sont
limitativement énumérés : crime de guerre, crime contre l’humanité, agression et crime de génocide.

Paragraphe 3. Les pouvoirs du Président de la République

Le Président de la République est considéré dans le dispositif constitutionnel comme la clé de


voute des institutions. C’est lui qui définit la politique de la nation, est l’incarnation de l’unité nationale,
gardien de la constitution et garant du fonctionnement régulier des institutions de l’indépendance
nationale et de l’intégrité territoriale, selon l’article 42 de la Constitution du Sénégal. A ce titre il dispose
de pouvoirs importants qu’il convient de distinguer selon qu’on soit en période normale ou en période
exceptionnelle.

A En période normale
1. Pouvoir règlementaire
Selon l’article 43 de la Constitution, « le Président signe les ordonnances et les décrets », ce qui lui
confère un pouvoir normatif.

L’article 77 de la Constitution précise le régime des ordonnances. Selon cet article, « Dans les
limites de temps et de compétence fixées par la loi d'habilitation, le Président de la République prend
des ordonnances qui entrent en vigueur dès leur publication mais deviennent caduques si le projet
de loi de ratification n'est pas déposé sur le bureau de l'Assemblée nationale avant la date fixée par
la loi d'habilitation… » Une ordonnance est un acte du chef de l’Etat qui relève normalement du
domaine de la loi, sur habilitation du pouvoir législatif. L’ordonnance n’a en réalité qu’une validité
temporaire car elle doit être ratifiée par l’Assemblée nationale.
Selon l’article 50 de la Constitution, « Le président de la République est détenteur du pouvoir
règlementaire et dispose de l’administration ». Le pouvoir de prendre des décrets renvoie au pouvoir
règlementaire général du Chef de l’Etat en tant que le supérieur hiérarchique de l’administration. Un
décret renvoie donc à l’acte du président de la république pris dans le cadre de la fonction exécutive
et qui produit des effets de droit. Il en est ainsi par exemple du décret proclamant l’état d’urgence en
rapport avec la crise de Covid-19. Les décrets du Président de la République peuvent faire l’objet
d’un recours, mais seulement devant le juge administratif. Le juge constitutionnel sénégalais s’est
déclaré incompétent pour contrôler la conformité d’un décret à la constitution (voir décision du 11
juillet 2005 sur la nomination du Président du CENA), contrairement à d’autres Etats comme le Benin,
le Gabon, le Madagascar etc.

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2. Pouvoir de nomination
Selon l’article 44 de la Constitution, « le Président de la République nomme aux emplois civils ». L’article
45 paragraphe 2 rajoute qu’ « il nomme aux emplois militaires ». Le pouvoir de nomination du chef de l’Etat va
de soi. Ce pouvoir englobe la nomination des membres du gouvernement (article 49), des membres du Conseil
constitutionnel (même si deux d’entre eux sont proposés par le Président de l’Assemblée nationale), la haute
administration (directeurs généraux), les dirigeants d’autres institutions politiques (Conseil économique social
et environnemental, Haut conseil des collectivités territoriales).

3. Droit de grâce

Selon l’article 47 de la Constitution, le Président de la République a le droit de faire grâce. Le pouvoir


de grâce a pour effet de supprimer, de transformer ou de réduire la peine qu’un condamné aurait dû
subir. La grâce emporte seulement une dispense d’exécuter tout ou partie de la peine mais ne prive
pas la victime d’obtenir réparation du préjudice causé par l’infraction. La grâce présidentielle n’annule
pas le jugement ni n’efface le casier judiciaire du condamné. En cela, elle doit être distinguée de
l’amnistie qui est une mesure législative qui efface les condamnations prononcées. C’est un pouvoir
discrétionnaire du chef de l’Etat, quoi qu’encadré. En effet, il ne peut intervenir qu’après condamnation
définitive et ne vise pas les condamnations pour crime. Souvent l’exercice de ce pouvoir est très
politisé. Par exemple c’est ce qui a permis à Khalifa Sall et Karim Wade de retrouver leur liberté après
avoir fait l’objet d’une condamnation définitive.

4. Droit de communication
Selon l’article 48 de la Constitution, « Le Président de la République peut adresser des messages à la nation ».
Et l’article 79 ajoute que « le Président de la République communique avec l’assemblée nationale par des
messages qu’il prononce ou qu’il fait lire et qui ne donne lieu à aucun débat ». Ce droit de communiquer avec
la nation et le pouvoir législatif fait partie des prérogatives exclusives du Président de la République. Le
message à la nation est un moment solennel de dialogue entre le Président et son peuple, Il intervient souvent
à l’occasion de fêtes solennelles telles que la veille de la fête de l’indépendance et la fin de l’année. C’est le
lieu pour le Président de revenir sur ses programmes, d’informer sur l’état d’exécution des engagements. Il est
donc le seul à pouvoir adresser un message solennel à la nation. Le message à la nation peut aussi intervenir
de manière occasionnelle en cas de crise ou d’un contexte spécifique. Ce fut le cas avec la crise de Covid-19
ou le message est allé de pair avec la prise de décision (état d’urgence, couvre-feu, fermeture des écoles et
universités).

La communication avec l’assemblée nationale est aussi une prérogative importante du Président de la
République d’autant plus que ce dernier n’est pas responsable politiquement devant l’Assemblée nationale.
D’ailleurs, c’est pour la protection de cette irresponsabilité politique que la Constitution a prévu l’absence de
débat suite à un message qu’il aurait prononcé devant l’Assemblée nationale.

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C. En période exceptionnelle
« A situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle ». Le droit constitutionnel n’échappe pas à cette
réalité. Même si la Constitution vise avant tout à mettre en place un ordre institutionnel et sociétal
stabilisé, il peut arriver des moments ou cette stabilité est fragilisée par des évènements extérieurs.
C’est la raison pour laquelle la Constitution prévoit des régimes d’exception pour faire face à
d’éventuelles situations pouvant fragiliser l’ordre constitutionnel établi. C’est ainsi que les
mécanismes prévus aux articles 69 et 52 permettent de répondre à de telles situations.

1. Etat d’urgence et Etat de siège (article 69)

Selon l’article 69 de la Constitution, « l’Etat de siège comme l’Etat d’urgence, est décrété par le Président de
la République ».

L’Etat d’urgence peut être défini comme une régime d’exception qui vise a étendre les pouvoirs de police des
autorités civiles et à restreindre les libertés fondamentales. Il peut être décrété sur tout ou partie du territoire
national en cas de péril imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre public, en cas de menées subversives
compromettant la sécurité intérieure, ou en cas d’évènements présentant par leur nature et leur gravité, un
caractère de calamité publique. Récemment, une révision de la loi 69-29 du 29 avril 1969, en janvier 2021 a
étendu le régime de l’état d’urgence à la gestion des catastrophes naturelles ou sanitaires pour faire face à la
crise de la Covid-19. Donc à l’état d’urgence sécuritaire, se rajoute dans le dispositif sénégalais un état
d’urgence sanitaire ou relatif aux catastrophes naturels. Le regime de l’etat d’urgence permte aux autorités
exécutives de limiter la circulation des personnes avec notamment l’instauration du couvre-feu, l’interdiction
des déplacements interurbains, le port obligatoire de masque, etc, ce qui en temps normal constitue une
violation des droits fondamentaux.

L’état de siège renvoie à un régime d’exception qui aboutit à un transfert de pouvoir de police aux autorités
militaires et prescrit des restrictions aux libertés publiques allant au-delà de ce qu’autorise le droit commun. Il
peut être déclaré sur tout ou partie du territoire en cas de péril imminent à la sécurité intérieure ou extérieure
de l’Etat. Le plus souvent, il se rapporte à des situations de guerre internes ou une agression armée externe.

Le déclenchement de l’état d’urgence comme de l’état de siège est de la compétence exclusive du Chef
de l’Etat. Mais la Constitution précise que le décret proclamant l’état d’urgence ou l’état de siège cesse d’entrer
en vigueur après 12 jours à moins que l’Assemblée nationale autorise sa prorogation. Néanmoins, le nouveau
régime de l’état de gestion des catastrophes naturelles ou sanitaires fixe un délai d’un mois renouvelable sans
intervention de l’Assemblée nationale. C’est la raison pour laquelle certains commentateurs y ont vu un recul
démocratique dans la mesure ou l’assemblée nationale ne joue aucun rôle dans le déclenchement d’un régime
d’exception. C’est laissé à la libre appréciation du Président de la Republique.

2. Le régime des pleins pouvoirs

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Séquence 3 : L’exercice des pouvoirs : le Président de la République

Selon l’article 52 de la Constitution, « lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la nation,


l’intégrité du territoire national ou l’exécution des engagements internationaux sont menacés d’une manière
grave et immédiate, et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ou des institutions est interrompus,
le Président de la République dispose de pouvoirs exceptionnels. Il peut, après en avoir informé la nation par
un message, prendre toute mesure tendant à rétablir le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et des
institutions et à assurer la sauvegarde de la nation ». Ce régime qu’on qualifie de « pouvoirs de crise » ou
« pleins pouvoirs » est inspiré de l’article 16 de la Constitution française. L’article 52 est caractéristique de
l’ouverture d’une période de dictature dans un régime de démocratie constitutionnelle. Il autorise la
concentration des pouvoirs entre les mains du Président de la République, ce qui le différencie de l’état
d’urgence et de l’état de siège ou l’Assemblée nationale intervient pour autoriser la prorogation du régime
d’exception. La seule limite imposée est qu’il ne peut être procédé à une révision de la Constitution pendant la
mise en œuvre du régime des pleins pouvoirs.

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