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RAPPORT D'ENQUETE e

de M Catherine Rudel-Tessier, coroner

sur les causes et les circonstances du décès de Mohamed Anas Bennis

SURVENU A MONTREAL

Le 1er décembre 2005

Dossier 130395

Mai 2011

Dossier :

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TABLE DES MATIÈRES

1. 2. 3. 4.

INTRODUCTION, L'IDENTITÉ DE LA PERSONNE DÉCÉDÉE, LIEU ET DATE DU DÉCÈS.. LES CAUSES MÉDICALES DU DÉCÈS DE MOHAMED ANAS BENNIS LES CIRCONSTANCES ENTOURANT LE DÉCÈS DE MOHAMED ANAS BENNIS ; L'intervention policière du 1er décembre 2005 L'altercation Les soins aux blessés L'enquête ministérielle

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5.

ANALYSE DES ÉVÉNEMENTS DU 1ER DÉCEMBRE 2005 Les antécédents de Mohamed Anas Bennis - Ses antécédents médicaux - Sa personnalité et ses occupations - Conclusion Les policiers impliqués dans l'événement - L'agent Yannick Bernier - L'agent Jonathan Roy - Conclusion La problématique de l'emploi de la force par les policiers - La politique d'utilisation de la force au SPVM - L'application de ces règles par les agents Bernier et Roy

6.

CONCLUSION

Annexe 1 - Procédure Annexe 2 - Problématique de l'emploi de la force Annexe 3 - Extraits du rapport d'expertise de M. Lavoie (ENPQ) Annexe 4 - Liste des pièces

II

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1.

INTRODUCTION

Le décès de monsieur Mohamed Anas Bennis, le 1er décembre 2005, survient lors d'une opération policière dans l'arrondissement de Côte-des-Neiges, à Montréal. Dès ce jour, le coroner Rafaël Ayllon reçoit un avis de ce décès et commence son investigation, assisté du Service de police de la Ville de Québec (SPVQ). Parallèlement, le décès de monsieur Bennis fait l'objet de plusieurs requêtes, plaintes et examens, et des pressions sont faites pour qu'une enquête publique soit ordonnée. Le 30 juin 2006, alors que le coroner Rafaël Ayllon finalise son rapport d'investigation, le père de monsieur Bennis dépose une plainte devant le Commissaire à la déontologie policière. Entre-temps, le dossier d'enquête avait été soumis au substitut en chef adjoint du Procureur général de la Région Est du Québec. Le 2 novembre 2006, Me James Rondeau, après avoir analysé la preuve, constate qu'il est « impossible d'établir la culpabilité de quiconque ». Aucune accusation criminelle ne peut être portée, selon lui, car aucune infraction criminelle n'a été commise. Le 30 mai 2007, la sœur de Mohamed Anas Bennis dépose une plainte privée criminelle contre l'un des policiers impliqués dans la mort de son frère. Cette plainte est rejetée, séance tenante, par la Cour du Québec, le 24 septembre 2007. Le 21 avril 2008, le Commissaire à la déontologie policière rejette la plainte de monsieur Bennis (père). Cette décision est portée en révision. Le 3 juin 2008, la coroner en chef du Québec, la Dre Louise Nolet, ordonne la tenue d'une enquête publique sur le décès de monsieur Mohamed Anas Bennis. En août suivant, la Fraternité des policiers et policières de la Ville de Montréal (la Fraternité), de même que les deux policiers intéressés, lui signifient une action directe en nullité en vertu de l'article 33 du Code de procédure civile du Québec. Par ailleurs, en révision, la plainte de monsieur Bennis (père) est partiellement accueillie. En effet, le 8 août 2008, le commissaire-réviseur ordonne la poursuite de l'enquête afin de déterminer si le comportement de l'un des agents peut constituer une omission ou une négligence d'agir. Le 2 septembre 2010, les audiences s'étant terminées en mai 2010, la requête en nullité de la Fraternité et des policiers est rejetée par la Cour supérieure. Cette décision n'est pas portée en appel. L'enquête du coroner, longtemps retardée par toutes ces procédures, s'est finalement tenue en avril 2011. La famille de Mohamed Anas Bennis n'y a pas participé. Son père, monsieur Mohamed Bennis, s'est présenté au palais de justice de Laval, mais, en signe de protestation, est resté en dehors de la salle d'audience. Il contestait ainsi le fait que ses frais d'avocat ne lui seraient pas remboursés. Il faut, à cet égard, souligner que la Loi sur la recherche des causes et des circonstances des décès ne prévoit pas le paiement de tels frais.

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L'enquête, dans le cadre d'une procédure qui se veut ouverte et publique, a cherché à faire la lumière sur les événements de décembre 2005, comme le réclamaient depuis plusieurs années la famille Bennis et plusieurs groupes d'appui. Le 2 avril 2008 notamment, une lettre était adressée par Me Alain Arsenault, procureur de la famille Bennis, au ministre de la Sécurité publique. Il insistait, au nom de ses clients, sur l'importance d'une enquête du coroner afin que la famille et le public en général puissent entendre la version des policiers impliqués dans l'événement. Il considérait essentiel que soit examiné le niveau d'utilisation de la force par le policier Bernier et voulait comprendre pourquoi ce dernier s'était servi de son arme de service plutôt que d'un autre moyen à sa disposition. Ce rapport tentera, en expliquant les causes et circonstances du décès de Mohamed Anas Bennis, de répondre à ces questionnements parfaitement légitimes et ce, en respectant mon mandat, sans chercher de coupable et sans vouloir déterminer la responsabilité civile ou criminelle de quiconque. L'article 4 de la Loi sur la recherche des causes et des circonstances de décès l'interdit en effet formellement : «Le coroner ne peut à l'occasion d'une investigation ou d'une enquête se prononcer sur la responsabilité civile ou criminelle d'une personne. »

2.

L'IDENTITÉ DE LA PERSONNE DECÉDEE, LIEU ET DATE DU DÉCÈS

Monsieur Mohamed Anas Bennis est né au Maroc, le 29 juin 1980. Il était le fils de madame Naima El Haroussi et de monsieur Mohamed Bennis. Il est décédé à 8 h 4, le 1er décembre 2005, à l'Hôpital général juif de Montréal.

3.

LES CAUSES MEDICALES DU DECES DE MOHAMED ANAS BENNIS

Une autopsie a été pratiquée sur le corps de monsieur Mohamed Anas Bennis, au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale, à Montréal, le 2 décembre 2005. Dans son rapport du 16 janvier 2006, le pathologiste décrit les signes traumatiques que son examen a mis en évidence : une zone d'érosions au visage (sur une surface de 14 cm sur 10 cm) « compatibles avec une chute accompagnée d'impact ou de frottement contre le sol »; une coupure superficielle de 3,5 cm à la partie antérieure de la main droite « au niveau de 1'eminence thénar » (le bourrelet de chair à la base du pouce), faite avec « un instrument tranchant »;

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une plaie d'entrée d'un projectile (numéro 1) à la partie gauche du thorax (à 10,5 cm) et à droite du mamelon gauche; une plaie d'entrée d'un projectile (numéro 2) à la face latérale de l'épaule droite.

Le projectile « numéro 1 » a emprunté une trajectoire de la gauche vers la droite, de l'avant vers l'arrière et du haut vers le bas. Il est passé dans la partie antérieure de la 3e côte gauche puis a perforé le lobe supérieur du poumon gauche, le péricarde, le cœur (paroi latérale de l'oreillette gauche et du ventricule gauche), le diaphragme, l'estomac, la rate et le pôle supérieur du rein gauche. Il est par la suite passé dans la partie postérieure du 11e espace intercostal gauche et s'est arrêté dans les tissus mous du dos. Les lacérations ainsi causées ont entraîné une hémorragie interne importante (hémothorax et hémopéricarde). Le projectile « numéro 2 », entré à la face antérieure de l'épaule droite, a suivi une trajectoire de la droite vers la gauche, du haut vers le bas et légèrement de l'avant vers l'arrière. Il a lacéré la peau et les muscles et fracturé la partie latérale des 4e et 5e côtes droites et la partie postérieure des 6e, 7e et 8e côtes. Les côtes ont lacéré superficiellement le poumon droit, causant une hémorragie interne (hémothorax). Le spécialiste explique que le projectile « numéro 1 » est celui qui a causé la mort de monsieur Bennis parce qu'il a été la source d'un choc hémorragique et cardiogénique. Le projectile « numéro 2 » a, quant à lui, entraîné des blessures qui auraient pu être traitées. Cependant, rien ne permet à l'expert de déterminer l'ordre dans lequel les deux projectiles sont entrés dans le corps de monsieur Bennis. Il est à noter que des analyses toxicologiques n'ont mis en évidence aucune des substances (drogues ou alcool) habituellement recherchées lors d'un dépistage général. De ces expertises, on peut donc conclure que monsieur Mohamed Anas Bennis est décédé des suites des hémorragies internes importantes provoquées par le passage d'un projectile d'arme à feu.

4.

LES CIRCONSTANCES ENTOURANT LE DECES DE MOHAMED ANAS BENNIS

L'intervention policière du 1er décembre 2005 Le 1er décembre 2005, vers 6 h 30, des policiers du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), conjointement avec des agents de la Sûreté du Québec (SQ), procèdent à une arrestation et à une perquisition dans l'arrondissement de Côte-des-Neiges, avenue Kent. Il s'agissait, semble-t-il, d'une affaire de clonage de cartes de crédit, dans laquelle monsieur Bennis n'était nullement impliqué. À 7 h 19, les policiers Jonathan Roy et Yannick Bernier stationnent leur voiture de patrouille dans l'avenue Kent. Ils viennent relever les agents Jean-François Croteau et

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Abdel Rayak Bouhenniba. Il s'agit d'une tâche d'assistance, d'un travail de routine. Les agents ne s'attendent à aucune difficulté puisque l'arrestation a déjà eu lieu. L'avenue Kent est principalement résidentielle et, à cette heure matinale, pas très achalandée1. L'altercation L'altercation qui ne dure que quelques secondes a en partie été filmée par une caméra de surveillance, installée sur l'immeuble de Bell, situé tout près. Elle a été par ailleurs observée par quelques personnes. Celles-ci ont donné à l'époque leurs versions des événements aux policiers-enquêteurs et trois d'entre elles (leurs témoignages étaient les plus complets) sont venues témoigner à l'enquête. L'enregistrement vidéo Des images filmées par les caméras installées sur l'immeuble de Bell (et récupérées par le SPVM le 2 décembre 2005) ont été visionnées à l'enquête. Ces caméras donnent sur l'avenue Kent et filment pendant quelques secondes dans un certain angle, puis se déplacent. Une personne qui ressemble à monsieur Bennis apparaît à quelques reprises sur les images. On la voit à 6 h 4 3 , à 6 h 5 8 e t à 7 h . À 7 h l 8 , on voit une voiture de patrouille se stationner. La caméra capte à 7 h 20 min 26 s, monsieur Bennis qui marche sur le trottoir vers les policiers. À 7 h 20 min 29 s, l'agent Roy a presque atteint le trottoir (il était descendu du côté de la rue et y avait marché un moment). On aperçoit un mouvement derrière une voiture stationnée. Une seconde plus tard, monsieur Roy tourne la tête vers son partenaire et, l'instant d'après, se met à courir dans sa direction2. L'angle de la caméra change. À 7 h 24, lorsque la caméra recommence à filmer dans cette direction, tout est terminé : on distingue l'agent Bernier assis de l'autre côté de la rue. Ces images, si elles ne dévoilent guère d'éléments de l'altercation, permettent de démontrer le peu de temps qui s'écoule entre le moment où monsieur Bennis croise le premier policier et celui de sa mort.
!

La version des témoins civils Monsieur Daniel Doiron, employé de Bell, arrive très tôt à son travail, au coin de l'avenue Kent et du chemin de la Côte-des-Neiges, le matin du 1er décembre 2005. Il raconte qu'il a tout de suite remarqué une voiture de police et qu'il l'a surveillée du coin de l'oeil, car il craignait une contravention. Il voit les deux policiers sortir de l'auto-patrouille. L'un d'entre eux se dirige vers le chemin de la Côte-des-Neiges, l'autre paraît arrêté (il semble chercher une adresse). Monsieur Doiron remarque également un homme (il s'agit de monsieur Bennis) qui marche vers les policiers. Après avoir dépassé le premier policier, monsieur Bennis « charge » le second violemment. L'agent tombe au sol, et l'employé de Bell l'entend hurler et peut voir que l'agresseur tient un couteau (il
L'avenue est un sens unique de l'ouest vers l'est et le stationnement est permis des deux côtés. L'auto-patrouille se stationne du côté sud, l'immeuble occupé par Bell se situe du côté nord. 2 Voir en annexe : extraits de la pièce C-20 (rapport de M. Simon Lavoie de l'ENPQ).
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emploie le terme d'arme blanche également). Le témoin décrit l'agression comme le placage d'un footballeur sur le terrain. Tout se déroule très rapidement, mais il a l'impression, à entendre hurler le policier, qu'il a été atteint. Le premier policier fait volte-face et court vers son collègue. Il a son arme à la main et la pointe vers le suspect qui semble « enragé ». Monsieur Doiron entend alors deux coups de feu. Le policier blessé est traîné par son collègue de l'autre côté de la rue. Le témoin croit que monsieur Bennis, au moment où il fonce vers l'agent, dit quelque chose, mais il ne comprend pas les paroles qu'il entend. Il ne l'a cependant pas entendu crier au moment des coups de feu. Madame Lizanne Brunelle habite avenue Kent, juste en face de l'endroit où se déroule l'événement. Alors qu'elle se trouve dans son salon, vers 7 h 20 probablement, elle remarque une voiture de patrouille et se demande si sa voiture n'a pas été volée. Elle s'approche de la fenêtre et voit un policier devant chez elle. Elle aperçoit un autre agent accourir vers lui et un troisième homme apparaître tout à coup. Il y a une altercation entre les trois. Elle a l'impression qu'ils échangent des coups de pied. Elle ne voit pas d'armes, mais entend des détonations (une première, puis très vite une autre). Madame Brunelle se jette au sol, puis va trouver son conjoint dans la chambre. Quand elle revient à sa fenêtre, elle voit un policier blessé de l'autre côté de la rue (il a une compresse à la gorge près de la mâchoire et une autre à la cuisse droite) et plusieurs personnes, policiers et ambulanciers. Madame Mirjana Martic habite également avenue Kent. Ce matin-là, lorsqu'elle sort de chez elle (presque au chemin de la Côte-des-Neiges, devant le coin de l'immeuble de Bell) et descend l'escalier extérieur, elle remarque que des personnes dirigent de son côté. Elle reconnaît leurs uniformes de police et n'est donc pas inquiète. Tout est tranquille. Rapidement cependant, le calme disparaît; elle est témoin d'une bousculade : quelqu'un vient de se jeter aux genoux d'un policier, il s'accroche à lui. Madame Martic a l'impression que l'homme a « plaqué » le policier, comme « des enfants qui jouent ». Elle est à une quarantaine de pas du groupe. Elle se fige, ne comprend pas ce qui se passe. Elle voit quelqu'un à terre et croit qu'il s'agit d'un policier. Un autre policier, arme à la main, se dirige vers son collègue. Madame Martic entend un coup de feu et retourne chez elle prévenir sa fille de ne pas sortir. Elle est en choc, pleure et hurle que tout cela est inutile. À sa famille et aux voisins descendus voir ce qui se passe, elle crie qu'un policier vient de tuer un homme. À l'enquête, elle se décrit comme étant alors en panique totale et explique qu'elle a une très faible tolérance face à la violence. Madame Martic explique être restée marquée longtemps par la scène qui s'est déroulée devant elle ce jour-là, même si elle n'a pas été en mesure, de là où elle était, de tout voir. La version des policiers L'agent Bernier, passager, descend de l'auto-patrouille. Il est confus quant à l'adresse où ils doivent se rendre et décide de se diriger vers l'ouest, tandis que son collègue fait quelques pas vers l'est. L'agent Roy marche une dizaine de pieds devant lui dans la rue. Un homme vient vers eux. Il marche sur le trottoir les mains dans les poches. L'agent Roy le remarque. Ils ne se croisent pas vraiment, selon les images de la caméra de surveillance, l'agent Roy étant alors encore dans la rue, au moment où monsieur Bennis passe à sa hauteur sur le trottoir. Le patrouilleur l'a dépassé, depuis quelques secondes

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seulement, lorsqu'il entend son collègue crier, en état de panique : « Lâche-moi ! ». Il voit les deux hommes à terre et part en courant vers eux. L'inconnu frappe l'agent Dernier qui tente de se protéger des coups et de le repousser avec ses pieds. L'agent Roy crie à l'homme de lâcher son couteau et de se coucher au sol. Celui-ci n'obtempère pas. L'agent Dernier réussit à le repousser et à se dégager. L'homme tombe sur le dos à environ trois pieds de Jonathan Roy. Il tient un couteau. L'agent Roy sort alors son arme de service. À plusieurs reprises, il ordonne au suspect de lâcher son arme et de rester à terre. L'homme se relève en mettant un genou au sol d'abord. L'agent Dernier, à son tour, sort son arme de service. Le regard fixé sur l'agent Dernier toujours à terre, l'homme fait un pas vers lui, le couteau à la main droite. L'agent Dernier tire alors deux coups de feu qui atteignent son agresseur. L'agent Roy ne sait pas encore que son collègue est blessé. Il demande une ambulance pour monsieur Dennis, puis remarque le sang au cou de son collègue et s'aperçoit qu'il a du mal à marcher. Celui-ci est « blanc comme un drap » et a besoin de son aide pour se déplacer de l'autre côté de la rue. Quelques semaines après les événements, l'agent Dernier écrit ce qu'il a vécu : (...) Le Cst Roy est dos à moi et marche vers l'est, il est à environ 15-20 pieds. Lorsque je regarde le Cst Roy devant moi, il y a un homme d'origine arabe qui le contourne et qui marche vers moi en me regardant, sans aucune expression, les mains dans les poches. Lorsqu 'il arrive à plus ou moins 3 ou 4 pieds de moi, il sort un couteau (ressemblant à un scalpel) de sa main gauche, en ayant le bras gauche complètement déplié. Puis il fonce vers moi en donnant un coup de sa main gauche toujours armée du couteau, vers mon cou. Enfonçant sur moi, il passe à ma gauche pour aller derrière moi tout en gardant sa main gauche sous mon menton en essayant de me trancher la gorge. Il fait tout cela de façon très rapide. J'ai peur qu'il me tue en me coupant la gorge! Je me retourne rapidement et je me bats contre lui pour survivre. Je le prends par ses vêtements du haut de façon à le repousser pour le faire basculer au sol. Je le pousse plus d'une fois en criant plusieurs fois de me lâcher mais il me tient donc je ne peux me libérer de lui. Ensuite, dans l'énervement, et la peur de mourir sur place, je ne me souviens pas de quelle façon nous nous sommes ramassés sur le sol. Je me souviens toutefois d'être allongé sur le sol, sur mon dos. Mon agresseur est couché sur le sol également, il est rendu sur le ventre et il est à maximum 5 pieds de moi. Je vois mon partenaire qui est debout à ma droite. Je savais que j'étais coupé et poignardé par le couteau du suspect parce que je sentais une chaleur dans mon cou et un engourdissement à ma jambe droite qui m'empêchait de me relever facilement et rapidement pour sauver ma peau. Je sors mon pistolet et je le place en direction du suspect pour me défendre car je ne peux pas me déplacer et je n'ai aucun endroit sécuritaire près de moi où je peux me rendre facilement. Je place mes mires vers le centre masse3 du suspect et j'attends de voir la réaction du suspect. Le suspect a toujours son couteau dans sa main gauche. Je lui crie à plusieurs reprises de lâcher son couteau en même temps que mon partenaire car je suis en panique. Il se relève le haut du corps avec ses mains comme en position « push-up » et le genou droit au sol, il me regarde et me démontre qu 'il veut m'achever car il se donne une poussée
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II s'agit de la région qui présente la plus grande superficie du corps humain, celle qui s'étend de la base du cou à la ceinture.

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avec ses jambes pour se lancer vers moi. Alors que je suis toujours allongé et que je n 'ai aucune autre action possible pour sauver ma vie, je tire une balle dans le centre masse. Je le regarde, il se dirige toujours vers moi et constitue toujours une menace : je tire une autre balle. Les deux coups de feu se font en moins d'une seconde d'intervalle. Je vois qu'il s'effondre sur le sol. Je me relève difficilement debout avec ma jambe gauche, car ma jambe droite méfait mal et est engourdie. À ce moment je sens mon sang couler sur mon mollet de ma jambe droite, la blessure est très grave. Ma jambe est engourdie etj 'ai une sensation de brûlure au cou. Mon partenaire m'informe que j'ai une grosse coupure au cou du côté droit. (...) À l'enquête, l'agent Bernier souligne que rien dans l'attitude de monsieur Bennis, au moment où il l'aperçoit, ne lui permet de croire qu'il constitue une menace. L'homme marche les deux mains dans les poches sans expression particulière. Toutefois, alors qu'il est seulement à trois ou quatre pieds de lui, l'homme sort sa main gauche de sa poche, déplie son bras et fonce sur lui, essayant de lui trancher la gorge. Il tente de se retourner pour se protéger et de déstabiliser son agresseur. Ils engagent un corps à corps. L'agent Bernier se retrouve au sol, couché sur le dos et se sait très vulnérable. L'inconnu est lui aussi par terre à quelques pieds de lui. Son collègue est debout pas loin non plus. L'agent Bernier sent une chaleur, une brûlure au cou et une de ses jambes est engourdie. Il a mal. Il veut survivre. Mais, il est incapable de se relever. Sa jambe ne le soutient pas. Il sort son arme, met le suspect en joue, lui crie de lâcher son couteau, mais l'homme n'obtempère pas. Au contraire, il s'apprête à se relever et à se jeter sur lui de nouveau (il est en position de « push-up »). Il a un regard menaçant et ne donne aucun signe de soumission. L'agent Bernier, à ce moment, ne voit qu'une façon de sauver sa vie, tirer. Après le premier coup de feu, monsieur Bennis ne réagit pas, il continue son mouvement et l'agent Bernier tire une nouvelle fois. L'homme s'effondre au sol. Le policier est incapable de se relever. L'agent Roy l'aide à aller s'asseoir de l'autre côté de la rue. Il saigne abondamment. Des renforts policiers et des ambulanciers arrivent rapidement. Il enlève son gilet pare-balles et son ceinturon et remet son arme de service à un collègue4. Avant l'altercation, l'agent Abderazak Bouhenniba, ayant été averti que ses collègues arrivent, sort sur le balcon pour leur faire signe. Il voit la scène : les deux policiers marchent vers lui, un homme qu'il perçoit comme étant d'origine arabe (et qu'il ne connaît pas) se dirige vers eux. L'homme croise un premier agent (l'agent Roy) puis, tout à coup, fonce sur l'agent Bernier en criant « Allah Akbar » (Dieu est grand). L'agent Bouhenniba qui parle arabe comprend alors immédiatement le danger (il explique à l'enquête que cette expression est souvent utilisée par les musulmans pour se donner du courage). Le policier appelle du renfort d'urgence et en même temps court vers les lieux de l'altercation, l'arme à la main. Il est alors certain que l'homme a un couteau (son geste est caractéristique, selon l'agent, d'une agression à l'arme blanche). Lorsqu'il arrive près de ses collègues, des coups de feu ont déjà été tirés. L'agresseur est allongé au sol. Il y a un couteau devant lui. Il le ramasse afin de sécuriser la scène, le met dans un sac, puis le
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Rapport de contrôle de pièces à conviction du SPVM complété par l'agent Guy Simard et fonnule de contrôle des pièces à conviction du SPVQ.

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remet à un autre policier5. Il s'agit, dit-il, d'un couteau à manche de bois. Celui-ci est ainsi décrit au rapport d'enquête du SPVQ : la lame mesure 10 cm et a une largeur de 1,7 cm. Une substance rouge la souille. Le manche mesure également 10 cm. Les soins aux blessés Des manœuvres de réanimation cardiorespiratoire sont commencées immédiatement sur monsieur Bennis, par les policiers présents. L'appel au 9-1-1 est fait au même moment (à 7 h 23) et les ambulanciers d'Urgences-santé arrivent à 7 h 26. Ils notent Fasystolie du jeune homme, installent un combitube et partent rapidement, avec escorte policière, vers l'Hôpital général juif. Les manœuvres commencées à 7 h 25, par les policiers, sont arrêtées, à 8 h 4, à l'hôpital et le décès de monsieur Bennis est déclaré. Des notes d'évolution, rédigées à 8 h 10, expliquent que le patient aurait poignardé un policier avant d'être lui-même atteint par une balle. À son arrivée à l'hôpital, monsieur Bennis est cyanose, sa peau est froide. Il a vomi (« tube filled with vomitus ») et a été incontinent. Le policier Bernier est, quant à lui, transporté à l'Hôpital général de Montréal. Dans l'ambulance qui le conduit à l'hôpital, l'agent Bernier est en état de panique et il tremble. Les ambulanciers ont beau le rassurer, il est certain qu'il va mourir. Il arrive en salle d'urgence à 7 h 50. Il présente une lacération superficielle, d'environ 7 cm, au cou (du côté droit). Il a également une abrasion, ainsi qu'une blessure à la cuisse droite plus profonde qui a provoqué un saignement abondant. Ses signes vitaux sont normaux. Il se calme et refuse de prendre des médicaments contre la douleur. On lui administre un antibiotique puis du Fentanyl et l'on suture ses plaies. Une radiographie des poumons (pour éliminer un pneumothorax) et une angiographie de la jambe sont prescrites, en raison de la présence d'un hématome important (7 à 10cm). Les examens se révèlent négatifs. L'agent Bernier quitte l'hôpital, le 2 décembre 2005, avec des ordonnances contre la douleur. Il restera en arrêt de travail jusqu'en septembre 2006. L'enquête ministérielle La mort de monsieur Bennis, étant liée à une intervention du SPVM, c'est le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) qui, dès 9 h 20, le 1er décembre, est chargé de l'enquête (en vertu des règles s'appliquant à de tels cas). Le sergent-détective Yves Pelletier est désigné pour mener l'enquête. Deux douilles de calibre 9 mm Ludger sont trouvées par les enquêteurs du SPVQ sur la scène de crime6. Celles-ci proviennent de l'arme de service de l'agent Bernier (un pistolet 9 mm) qui avait immédiatement été saisie par les policiers du SPVM7. Elles possèdent les mêmes caractéristiques de rayures et de cloison.
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Rapport de pièces à conviction du SPVM complété par l'agent Bouhenniba. Le couteau fut remis par la suite à un technicien de l'identité judiciaire du SPVQ. 6 Formule du contrôle des pièces à conviction du SPVQ. 7 Analyse du pistolet, des douilles et des projectiles récupérés à l'autopsie par Gilbert Gravel, chimiste au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale. Rapport d'expertise balistique du 12 décembre 2005. •

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Les enquêteurs procèdent à l'interrogatoire des témoins, mais ne peuvent, dans les jours suivant les événements, questionner le policier Dernier qui est encore hospitalisé au moment de leur départ de Montréal. Il est alors entendu que le sergent-détective du SPVM, au dossier, rencontrera l'agent Bernier et fera parvenir son rapport à ses collègues de Québec. La déposition de celui-ci se fera finalement le 25 janvier 2006, sous la forme d'un message (non daté et non signé) transmis par courrier électronique. Le 6 février, l'agent Yannick Bernier remet au sergent-détective du SPVM une copie signée de son rapport qui est transmis, le 14 février, au SPVQ. Le 16 février, interrogé par les enquêteurs, l'agent Bernier précise qu'il ne connaît pas son agresseur. Au moment de l'incident, il ne travaillait que depuis deux mois dans le poste de quartier couvrant l'arrondissement Côte-des-Neiges et n'avait jamais eu encore affaire avec celui-ci.

5.

ANALYSE DES ÉVÉNEMENTS DU 1ER DÉCEMBRE 2005

Les antécédents de Mohamed Anas Bennis
Ses antécédents médicaux Mohamed Anas Bennis s'est présenté à l'hôpital à quelques reprises seulement durant les dernières années. En août 2003, il s'est piqué avec une seringue qu'il croit contaminée et se rend à l'urgence de l'Hôpital Saint-Luc du CHUM. Il est nerveux et doit être calmé par l'infirmière. Il ne se présente cependant pas, par la suite, à ses rendez-vous à la clinique de relance. Le mois suivant, le 11 septembre, à 3 h 51, il consulte pour de l'insomnie depuis une semaine. Les notes de triage indiquent que monsieur Bennis veut « savoir s'il fait une dépression ». Toutefois, il ne répond pas à l'appel de son nom à 9 h 35, à 9 h 45 et à 10 h 10. Le 17 décembre 2003, le jeune homme souffre toujours d'insomnie, d'anxiété et d'angoisse; il consulte cette fois au CLSC des Faubourgs. Il vit de prestations de la sécurité du revenu, mais fait de la programmation par ordinateur et se dit de plus en plus nerveux depuis un an. Il parle à l'infirmière qui le reçoit de problèmes familiaux et affirme qu'il ne dort que 3 ou 4 heures par nuit. Il ne fait que peu d'activités et se sent fatigué. Il pense avoir besoin de médicaments de façon temporaire. Le médecin note que son patient a des inquiétudes liées à sa vie. Monsieur Bennis ne démontre pas d'idées suicidaires ou homicidaires à ce moment et ne présente pas d'hallucinations ni de délires, selon les notes du médecin. Il souffre de dépression cependant et le médecin lui prescrit du Paxil (10 mg) renouvelable une fois. Monsieur Bennis se rend à la pharmacie pour remplir son ordonnance le 24 décembre 2003, mais n'y retourne pas par la suite. En janvier 2004, un peu après minuit, monsieur Bennis se présente à l'urgence, pour obtenir une ordonnance d'analgésique pour une rage de dents. Il quitte l'hôpital avant

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d'avoir vu le médecin (1er appel de son nom, selon le dossier, à 2 h 20). Il s'agit de la dernière consultation inscrite au registre de la Régie de l'assurance maladie du Québec. Sa personnalité et ses occupations Les seuls éléments permettant de cerner la personnalité de monsieur Mohamed Anas Bennis sont les déclarations de ses proches (sa sœur jumelle ne s'est pas présentée à l'enquête). Il est arrivé au Canada avec sa famille, en août 1991, comme immigrant et a obtenu la citoyenneté canadienne le 6 octobre 1995. Monsieur Bennis était pratiquant et fréquentait depuis quelque temps assidûment (cinq fois par jour) une mosquée, située dans un appartement de l'avenue Kent, proche de chez lui et située à une trentaine de mètres du lieu de l'altercation (les enquêteurs du SPVQ n'ont pu, malgré leurs efforts, interroger le responsable du lieu de prière qui aurait, peu après les événements, quitté Montréal). Le jeune homme portait des vêtements traditionnels. Il priait beaucoup, lisait le Coran et suivait la Sunna. Les quelques personnes qui le voyaient régulièrement à la mosquée, interrogées par les policiers, le décrivent comme une personne calme, réservée et souriante. Tôt le matin du 1er décembre, monsieur Bennis était allé prier à la mosquée. Au moment des événements, il en sortait. Conclusion Les quelques notes médicales au dossier d'enquête nous permettent de penser que monsieur Mohamed Anas Bennis était un jeune homme fragile. Il était inquiet et anxieux. Cependant, si l'on en croit les déclarations faites aux policiers, par sa famille en décembre 2005, rien dans son attitude récente ne permet de comprendre pourquoi le 1er décembre au matin il a ainsi attaqué un policier. Était-il en proie à un délire, à une paranoïa? Pourquoi avait-il un couteau sur lui? L'enquête n'a pas apporté de réponses à ces questions. Les policiers impliqués dans l'événement L'agent Yannick Bernier En décembre 2005, l'agent Yannick Bernier était policier, depuis quelques années, après avoir été formé à l'École nationale de police. Il avait été affecté au poste de quartier de Côte-des-Neiges, depuis deux mois seulement, au moment des événements (il était auparavant au poste de Villeray). L'opération qu'on lui confie avec son partenaire, le matin du 1er décembre, à son arrivée au poste est un travail de routine pour lui. Il n'a jamais rencontré auparavant son agresseur.

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130395 L'agent Jonathan Roy

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L'agent Jonathan Roy est au Service de police de la Ville de Montréal, depuis le 14 mars 2005 seulement. Il a obtenu son diplôme de l'École nationale de police, à l'automne 2004 et a travaillé durant quelques mois, par la suite, au sein du Service de police de la Ville de Saint-Jean-sur-Richelieu. Il ne faisait de la patrouille, dans l'arrondissement de Côte-des-Neiges, que depuis un mois. Il avait, pour la première fois le 1er décembre 2005, été affecté à une tâche d'assistance aux policiers de la Sûreté du Québec et à la relève de collègues. La surveillance qu'il devait exercer de l'appartement de l'avenue Kent était cependant un travail de routine qu'il connaissait. Il ne s'attendait pas à rencontrer ce matin-là de difficulté particulière et ne connaissait pas non plus monsieur Bennis. Conclusion Les deux policiers impliqués dans les événements du 1er décembre 2005 sont nouveaux dans le quartier Côte-des-Neiges. Ils ne connaissent pas monsieur Bennis et n'ont aucune raison d'être sur le qui-vive, de façon particulière, ce matin-là. La problématique de l'emploi de la force par les policiers La politique d'utilisation de la force au SPVM Une politique, en vigueur depuis 2001 et connue sous le numéro 220, autorise le policier à recourir à la force « pour se défendre, pour protéger la vie humaine, pour contrôler une personne ou pour empêcher la fuite d'une personne en état d'arrestation ». Cette force ne doit pas être excessive et, si celles-ci sont possibles, la communication et la négociation doivent toujours être privilégiées.
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Le policier qui utilise la force à l'encontre d'un contrevenant doit compléter et remettre un rapport à son supérieur, lorsque cet usage a occasionné « une blessure nécessitant une intervention médicale ». Il doit consigner et détailler tous les renseignements relatifs au type de force utilisé et à l'état de santé de la personne blessée. La procédure 229-1, du 18 août 2002, précise que le policier peut utiliser son arme de service en situation de danger, mais ne doit faire feu « qu'en dernier recours, lorsqu'il a des raisons de croire que sa vie ou celle d'une autre personne est en danger, en tenant compte de la présence possible de tierces personnes et du milieu environnant ». Lorsque l'utilisation d'une arme, par un policier du SPVM, a comme conséquence qu'une personne est tuée ou que ses blessures sont suffisamment grandes pour mettre sa vie en danger, le personnel policier enclenche le MF 24 (« Intervention particulière — décès ou blessures pouvant entraîner la mort d'une personne lors d'une intervention ou d'une détention — Politique ministérielle »).

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130395 L'application de ces règles par les agents Dernier et Roy

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Monsieur Simon Lavoie, de l'École nationale de police de Nicolet (ENPQ), a témoigné comme expert à l'enquête. Policier depuis 1992, il a été instructeur en utilisation de l'emploi de la force, notamment, durant plusieurs années. Il agit régulièrement comme personne-ressource pour l'ENPQ et s'est vu confier, en 2008, un premier dossier d'expertise : l'étude de l'intervention du 1er décembre 2005 et, plus particulièrement, du rôle de l'agent Jonathan Roy dans l'altercation. Cette étude avait été, en avril 2009, présentée au Commissaire à la déontologie policière. Lors des audiences tenues en mai 2011, monsieur Lavoie explique que dans le cadre du mandat qui lui avait été confié par l'ENPQ, il avait été amené à analyser tous les aspects de l'intervention des policiers Dernier et Roy, en prenant connaissance du dossier d'enquête du Service de police de la Ville de Québec. L'expert souligne que rien, dans les témoignages rendus durant l'enquête du coroner, ne modifie son opinion sur le travail des policiers. Il explique d'abord que les policiers se présentent avenue Kent avec un niveau de vigilance «jaune» c'est-à-dire standard: il s'agit d'une opération de routine qui ne présente normalement pas de danger. Les agents Dernier et Roy doivent être « conscients de leur environnement ». La rue est calme, ils voient monsieur Dennis s'avancer vers eux, mais son attitude de prime abord ne les met pas en situation d'alerte. L'agression vive et brutale dont l'agent Dernier est l'objet les prend par surprise. Cette agression est, selon l'outil énonçant la problématique de l'emploi de la force et servant à la formation des policiers à l'ENPQ, une agression physique grave. Le policier sait qu'il doit l'arrêter rapidement. Le corps à corps qui s'engage immédiatement ne permet pas au policier d'utiliser ses armes (le bâton télescopique, le poivre de Cayenne ou son pistolet). Il réagit en employant une technique puissante à mains nues, l'amenée au sol. Toutefois, l'agent Dernier se retrouve lui aussi par terre et l'agression physique grave se poursuit. Le policier est très vulnérable, il peut se faire désarmer et le couteau que tient son agresseur peut le tuer. Il a du mal à se relever. Il ne peut donc pas se dégager et se mettre à l'abri. Il est impossible, à ce moment, pour l'agent blessé de réussir un repositionnement tactique et il ne peut compter sur des renforts, l'agression étant trop imminente. Tous les autres moyens sont donc inutilisables ou non applicables. Il ne lui reste que l'arme à feu. Un premier projectile n'arrête pas l'agression; le deuxième neutralise monsieur Dennis. Selon monsieur Lavoie, l'action du policier Dernier respecte le continuum de la force enseigné à l'école de police. L'expert précise les circonstances dans lesquelles un policier est autorisé à utiliser son arme de service. Le suspect doit avoir la capacité (physique, technique, environnementale) et l'intention de causer des lésions graves ou la mort. Le policier, quant à lui, doit avoir une bonne connaissance de son arme; il doit s'interroger sur

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l'opportunité qu'il a (il doit en évaluer les risques et les conséquences possibles pour des personnes innocentes) et être assuré de ne pas avoir d'autre solution. Monsieur Lavoie soutient que toutes ces conditions étaient respectées et que, face à son assaillant dont l'intention était claire (il n'obtempère pas aux ordres, ne lâche pas son couteau; son attitude et son regard confirment sa volonté de frapper) et qui avait la possibilité de le poignarder de nouveau, l'agent Bernier a bien évalué (même si cela s'est fait en quelques secondes) la situation. Il était suffisamment proche de son agresseur et la rue était suffisamment déserte, pour ne mettre personne d'autre à risque. Aucun autre choix ne s'offrait à lui. En effet, le peu de distance entre eux ne lui permettait pas de se servir du poivre de Cayenne (celui-ci prend plusieurs secondes avant de faire effet). Le policier ne pouvait pas, non plus, sortir son bâton; il était trop vulnérable. Cela était trop risqué, car il aurait fallu qu'il attende que monsieur Bennis s'approche de lui et il n'avait visiblement pas la force physique de résister à un nouvel assaut. L'agent Bernier devait agir. Il y avait urgence. Il a visé « le centre de masse », comme on le lui avait enseigné. Monsieur Lavoie explique que c'est la façon d'avoir un tir efficace (mettre fin à la menace) et d'éviter les dommages collatéraux (il y a moins de projectiles tirés et moins de risques d'atteindre quelqu'un d'autre que le suspect). L'expert souligne qu'à l'ENPQ, on n'offre d'ailleurs aux patrouilleurs aucune formation sur cible en mouvement. L'expert explique que le policier Jonathan Roy avait, lui aussi, à sa disposition une seule façon d'intervenir : c'était de se servir de son arme de service. En effet, en s'approchant du contrevenant, pour pouvoir utiliser son bâton télescopique, l'agent Roy se mettait à risque. Il se devait de rester à une distance sécuritaire de l'agresseur. Le poivre de Cayenne, en raison du délai de réaction du suspect, n'était pas une solution non plus. Enfin, monsieur Lavoie a expliqué que le policier ne devait pas tenter de maîtriser monsieur Bennis par un contrôle par l'encolure, une des techniques puissantes à mains nues qui est enseignée, parce que celui-ci était armé et que, même si cette technique est bien appliquée, le temps de réaction espéré est de 5 à 10 secondes. La manœuvre, beaucoup trop risquée, est proscrite. Lors de leurs témoignages, les deux policiers ont insisté : face à un contrevenant armé, à l'intérieur d'un périmètre de 21 pieds, le danger est imminent et la seule possibilité est de se servir de son arme de service. Monsieur Lavoie, interrogé sur ces affirmations, explique que, depuis 20 ans, il est reconnu qu'un policier « moyen » face à un contrevenant « moyen », représentant une menace et étant armé (on parle ici d'arme blanche), bénéficie d'un délai d'environ 2 secondes pour dégainer et tirer avant que le suspect l'ait atteint, si celui-ci se trouve à 21 pieds de lui. Plus l'agresseur armé se trouve près du policier, plus la menace est critique.

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6.

CONCLUSION

Lors d'une opération de routine, vers 7 h 20, le matin du 1er décembre 2005, l'agent Yannick Bernier a été victime d'une agression au couteau. Un inconnu, monsieur Mohamed Anas Bennis, s'est jeté sur lui et a tenté de l'égorger. Lors du corps à corps qui a suivi, le policier a été poignardé à la jambe. À terre, vulnérable, il a dégainé et a pointé son arme de service sur son agresseur, lui ordonnant de lâcher son couteau. Rien dans F attitude de ce dernier ne lui a indiqué sa reddition. Il a tiré deux fois pour mettre fin à la menace. Son partenaire, l'agent Jonathan Roy, s'apprêtait alors, lui aussi, à tirer, convaincu comme l'agent Bernier qu'aucune autre solution de rechange n'était possible. L'expert instructeur, monsieur Simon Lavoie, leur donne raison. Les deux policiers ne pouvaient réagir autrement, sans mettre leurs vies encore plus à risques. Les raisons de l'attaque de monsieur Bennis resteront cependant inexpliquées. Il est en effet impossible de comprendre pourquoi, alors qu'il revenait de la mosquée, il avait un couteau sur lui et pourquoi, tout à coup, il a agressé violemment un policier qu'il ne connaissait pas.

Montréal, le 30 mai 2011

Me Catherine Rudel-Tessier Coroner

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Annexe 1 - Procédure
L'enquête sur le décès de Mohamed Anas Bennis s'est tenue au palais de justice de Laval, les 27 et 28 avril 2011. J'avais préalablement reconnu comme personnes intéressées : Monsieur Mohamed Bennis, père de Mohamed Anas Bennis; La Ville de Montréal, représentée à l'enquête par Me Pierre-Yves Boisvert et Me Isabelle Massé; Monsieur Yannick Bernier, représenté par Me Pierre Dupras; Monsieur Jonathan Roy, représenté par Me Guylaine Lavigne. Par ailleurs, dans une lettre du 21 avril 2011, j'ai refusé ce statut à la Coalition Justice pour Anas, créée en 2007, par la famille de monsieur Bennis afin : qu'une enquête publique soit tenue sur la mort de celui-ci; que la famille et le public aient ainsi accès aux éléments de l'enquête; qu'on mette fin à l'impunité et à la brutalité policières. Dans ma réponse à la coalition, j'ai expliqué que sa participation, compte tenu de mon mandat, de ses expériences et de son expertise, ne contribuerait pas à l'avancement de l'enquête. J'ai toutefois offert à l'organisme de me présenter, à la fin des audiences, des observations, de faire un bilan de la preuve et de me suggérer des recommandations. Après avoir entendu les témoins et les observations des procureurs des personnes intéressées, le représentant de la coalition a préféré s'abstenir de tout commentaire. Monsieur François Van Vliet a expliqué que ses membres considéraient que l'enquête n'avait aucune crédibilité ni légitimité et qu'ils préféraient donc continuer à faire leurs représentations « dans la rue ». Il est à noter que monsieur Bennis père, qui était présent au palais de justice de Laval les 27 et 28 avril, a refusé d'entrer dans la salle d'audience et, donc, d'entendre les témoignages des personnes ayant vécu les événements et de prendre connaissance de l'analyse par un expert de ceux-ci. Le père protestait parce que l'État n'assumait pas ses frais d'avocat, la Loi sur la recherche des causes et des circonstances des décès ne prévoyant pas ce type d'aide aux familles des personnes décédées. À l'enquête, sept témoins, dont un expert, monsieur Simon Lavoie (de l'École nationale de police du Québec), ont été entendus. Vingt et une pièces ont été déposées.

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Annexe 2 - Problématique de l'emploi de la force

PROBLÉMATIQUE DE L'EMPLOI DE LA FORCE
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Annexe 3 - Extraits du rapport d'expertise de M. Lavoie (ENPQ)
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7h20:26 Véhicule patrouille stationné derrière une autre voiture. Jonathan Roy à la hauteur du parechocs; devant lui, Mohamed Anas Bennis, marchant sur le trottoir, les mains dans les poches 7h20:27 J. Roy continue d'avancer et il n'y a pas d'échange entre les deux; il se rapproche du trottoir. M. A. Bennis continue de marcher, il est juste devant le parechocs du véhicule de Lizanne Brunelle. 7h20:28 J. Roy est rendu devant la voiture stationnée et l'on perd le mouvement de M.A. Bennis; il se retrouve derrière la voiture stationnée et rejoint Yanick Bernier.

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130395 7h20:29 J. Roy est presque sur le trottoir de la rue Kent, sur la vidéo, on voit du mouvement derrière la voiture stationnée; il s'agit de l'altercation.

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7h20:30 J. Roy pose un pied sur le trottoir. En même temps, il se tourne la tête vers son partenaire.

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7h20:31 J. Roy se déplace en courant vers son partenaire, Y. Bernier

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Annexe 4 - Liste des pièces
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Description Rapport sommaire final d'autopsie Rapport d'expertise en toxicologie Rapport d'expertise en balistique Rapport du technicien en reconstitution de scène Bande vidéo Document papier de la bande vidéo Photos - Blessures du policier Dossier Hôpital général juif de Mohamed Anas Bennis 05-12-01 Dossier Hôpital général juif de Mohamed Anas Bennis Dossier médical de l'agent Yannick Bernier Directive d'intervention SPVM Déclaration de M. Daniel Dorion Déclaration de Mme Lizanne Brunelle Déclaration de Mme Mirjana Martic Dossier médical de Mohamed Anas Bennis. En liasse : Fiches historiques médecine et médicaments RAMQ (1er janvier 1995-161 décembre 2005) Dossier patient Vincent Roy, pharmacien Dossier de l'usager CLSC des Faubourgs Déclarations de l'agent Yannick Bernier (6 et 16 février 2006) Déclarations de l'agent Yannick Bernier (6 et 16 février 2006) Déclaration de l'agent Abderazac Bouhenniba (1er décembre 2005) Rapport d'analyse de M. Simon Lavoie, policier-instructeur (ENPQ) (27 avril 2009) Décision du Substitut en chef adjoint du Procureur général Région Est du Québec (2 nov. 2006) Décisions du Commissaire à la déontologie policière (21 avril 2008; 26 mai 2009)

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Centres d'intérêt liés