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Jubiler -ou les tourments de la parole religieuse,

voilà ce dont il voudrait parler, voilà ce dont il ne parvient pas à parler :


il a comme un bÏuf sur la langue ; un embarras de parole ; impossible
d'articuler ; il ne parvient pas à partager ce qui, depuis si longtemps, lui
tient tellement à cÏur ; devant ses parents, ses proches, il est obligé de
dissimuler ; il ne peut que bégayer ; comment avouer à ses amis, ses
collègues, ses neveux, ses élèves ? Il a honte de ne pas oser parler et
honte de vouloir parler quand même. Honte aussi pour ceux qui ne lui
facilitent pas la tâche, qui lui enfoncent la tête sous l'eau en prétendant
le secourir, qui lui jettent, au lieu de bouée, des mots lourds comme un
corps-mort. Plombé, voilà on l'a plombé. Oui, il va à la messe, souvent,
le dimanche, mais ça ne veut rien dire. Hélas non, cela ne veut vraiment
rien dire ; cela ne peut plus rien dire à personne. Il n'y a plus de diction
pour ces choses là, plus de ton, de tonalité, de régime de parole,
d'énonciation. Situation tordue : il a honte de ce qu'il entend le
dimanche du haut des chaires quand il se rend à la messe ; mais honte
aussi de la haine incrédule ou de l'indifférence amusée de ceux qui se
moquent de ceux qui s'y rendent. Honte quand il y va, honte quand il
n'ose pas dire qu'il y va. Il grince des dents quand il entend ce qui se dit
à l'intérieur ; mais il bouillonne de rage quand il entend ce qui se dit à
l'extérieur. Il ne lui reste qu'à baisser la tête, lassé, moutonnant, devant
les horreurs et mécompréhensions du dedans comme devant les
horreurs et mécompréhensions du dehors ; double lâcheté, double
honte, et toujours pas les mots pour le dire, comme saisi entre deux
courants de sens contraire dont la résultante le laisse tourbillonnant sur
place.

Ce n'est pas du religieux qu'il veut parler, du fait religieux. Ce n'est pas
de cette immense nappe d'institutions, de droit, de psychologie, de
rituels, de politiques, d'art, de cultures, de monuments, de mythes ; de
ce qui saisit depuis si longtemps et sous tous les climats les agrégats
humains obligés de se relier entre eux et de prendre soin de ce qui les
attache –lien et scrupule, les deux sens étymologiques du mot religio. Il
ne veut remettre en branle que l'énonciation religieuse, cette habitude si
singulière qui fut élaborée au cours de l'histoire sous la forme de la
Parole et du Verbe, et qui lui paraît aujourd'hui si affreusement
embarrassée. Il ne veut étudier ni le religieux, ni la religion –et encore
moins les religions–, mais seulement extraire une forme d'expression
qui fut jadis libre et inventive, féconde et salvatrice, et qui maintenant
se dessèche sur sa langue lorsqu'il veut en reprendre le mouvement,
l'agitation, l'articulation. Pourquoi ce qui pour lui était si vivant devient-il
mortifère quand il s'efforce d'en parler à d'autres –par exemple à ses
enfants ? Par quelle monstrueuse métamorphose ce qui avait tellement
de sens devient-il proprement insensé, comme une bouffée de mots qui
gèle par froid sibérien sur les lèvres des convicts ?

Surtout ne pas croire Il faudrait tout d'abord qu'il puisse échapper à ce


choix comminatoire que le gros bon sens exige de tous ceux qui se
mettent à parler de religion : " Mais enfin, êtes-vous croyant ou
incroyant ? ". Il voudrait pouvoir répondre : " C'est en incroyant, bien
sûr, que je parle ", mais il entendrait par ce mot d'incroyant celui qui ne
croit plus du tout en la croyance, le véritable agnostique. Or, cette
croyance en la croyance, ceux du dedans la partage avec ceux du
dehors, et c'est même ainsi qu'ils parviennent à distinguer l'intérieur de
l'extérieur. Ils ne sont d'accord sur rien sinon pour marquer leur
différend par ce trait : " T'y crois, j'y crois pas ". Comment dire alors
qu'il ne s'agit pas du tout de croyance ? Et surtout pas de croire en
quelque chose, en quelqu'un, en l'imprononçable, l'improférable D.
Comment faire comprendre que la croyance ou l'incroyance en D. ne fait
aucune différence pour parler de ces choses là, pour parler à partir
d'elles ? Que le problème n'est pas là, qu'il s'agit même d'un mélange
de catégorie, d'une erreur d'adresse, d'une faute de syntaxe, d'une
confusion des genres ? Oui, dans ces affaires de religion (pour faire vite,
on peut garder le mot) la croyance en D. n'est pas engagée du tout et,
par conséquent, elle ne saurait tracer aucune frontière entre les
croyants et les incroyants, les fidèles et les infidèles. Voilà qui brouille
déjà quelque peu l'émission du message avant même qu'il ait
commencé. Pas étonnant qu'il ait quelque peine à parler, le malheureux,
puisque pour l'entendre il faut être agnostique : ni indifférent, ni
sceptique, mais bien décidé, pour reparler de religion, à se priver du
poison de la croyance. Qui serait prêt à cette ascèse ?

Surtout qu'il voudrait pouvoir prononcer une telle phrase sans choquer ?
Et sans choquer deux fois : les fidèles d'abord et les infidèles ensuite,
les croyants d'abord et ensuite les incroyants, ceux de l'intérieur et ceux
de l'extérieur. Il sait bien que celui qui cherche à scandaliser, mieux
vaudrait qu'il s'attache une pierre de meule autour du cou et qu'il se
jette dans un étang. S'il suffisait de choisir son camp, ce serait facile, on
se rangerait en ordre de bataille et il tirerait bravement le coup de feu
aussi bien qu'un autre. Soit il rentrerait dans le giron de sa sainte mère
l'église, pourfendant bravement les incroyants, luttant contre les
indifférences et les hérésies, soit il rejoindrait l'immense armée des
critiques, ferraillant contre les péchés de l'irrationalité, contre " la
résurgence des fondamentalismes " (à l'arrière, bien à l'abri de la ligne
de front, arbitre, journaliste ou savant, il pourrait aussi compter les
points). Mais voilà, pour lui il n'y a pas de front. La croyance ou
l'incroyance ne distingue pas ceux qui parlent de religion de ceux qui
n'en parlent pas. C'est pourquoi, il voudrait ne scandaliser ni ceux qui
gardent comme leur bien le plus précieux la croyance en la croyance en
" Dieu ", ni ceux qui conservent comme leur droit le plus sacré la
croyance en l'incroyance en " Dieu ". Tâche impossible bien sûr
puisqu'ils se battent entre eux : ce qui va satisfaire l'un des camps
choquera nécessairement l'autre.

Avec de telles exigences, comment écrirait-il clair et droit ? Il veut


reparler de religion, ne pas croire à la croyance, ne pas scandaliser. Un
tel carcan pèse sur ses épaules qu'il perd pied, se débat dans l'eau
boueuse. À chaque fois qu'il commence à parler, il boit la tasse, sa
bouche rejette crapauds et algues gluantes. Pour ne pas blesser, il
faudrait qu'il ait des pieds tellement légers qu'ils ne laisseraient aucune
trace sur le sable, des mains si habiles qu'on ne sentirait pas le passage
du scalpel, des vocables si bien choisis que, malgré leur étrangeté, on
les trouverait toujours justes. Il faudrait que son clavier d'ordinateur, ce
soit un ange qui vienne le toucher. Que peuvent des terriens comme
lui ? Et pourtant il s'est enfin jeté à l'eau ; il est trop tard pour qu'il
revienne en arrière : il faut qu'il nage ou qu'il coule.

Ensuite, ne pas croire " en Dieu " Et voilà qu'il lui faut lever maintenant
une deuxième difficulté, et qu'il le fasse sans causer aucune peine,
comme l'infirmière habile arrache d'un geste vif un pansement
douloureux : non seulement le mouvement de la croyance ne fait
aucune différence mais son objet, " Dieu ", non plus. Quand on parlait
des dieux, dans les temps très anciens, il n'y avait pas plus de croyant
que d'incroyant. La présence des divins avait l'évidence de l'air ou du
sol. Ils formaient le tissu commun des vies, la matière première de tous
les rituels, le repère indiscutable de toute l'existence, l'ordinaire de
toutes les conversations. Or, il n'en est plus de même aujourd'hui –du
moins dans les riches pays de l'Occident. Le tissu commun de nos vies,
notre matière première, notre ordinaire, notre cadre indiscutable, s'il en
est un, c'est l'inexistence de dieux sensibles à la prière et régentant nos
destins. Vite, arracher le pansement avant qu'on sente la douleur : et
c'est très bien ainsi ! On ne parle pas mieux de religion à partir de
l'existence de D. qu'à partir de l'inexistence de D. Cela ne fait aucune
différence car ce n'est pas de cela qu'il s'agit –du moins pas de cette
façon, pas dans cette tonalité-là, pas dans cet esprit.

Si l'on voulait vraiment traduire dans le vocabulaire d'aujourd'hui ce


dont on parlait jadis en prononçant le mot " Dieu ", il faudrait rechercher
non pas du côté d'un nouvel être à lui substituer mais plutôt vers ce qui
procure à tous le même sentiment d'indiscutable familiarité. Pour la
plupart de nos contemporains, des expressions telles que " inexistence
de Dieu ", " banalité du monde ", " matière indifférente ",
" consommation marchande " seraient de bons synonymes puisqu'on
désignerait ainsi la même évidence, le même quotidien, la même
facilité, le même solide appui. La parole religieuse s'empare
indifféremment de l'un comme de l'autre, de " Dieu " ou de " non-
Dieu ", car elle a besoin pour commencer d'un repère accepté qu'elle va
ensuite secouer puis ébranler, afin de lui faire dire autre chose de tout à
fait distinct. Le sens du mot D. ne provient donc pas du vocable choisi
comme point de départ mais de la secousse qui le suit. Peu importe que
cette parole débute, dans les anciens temps, par le visage familier d'un
" Dieu " secourable auquel on peut s'adresser par des rituels, ou,
comme aujourd'hui, par un " non-Dieu " sourd aux rituels auquel on
serait bien fou d'adresser des prières : seul compte ce qu'elle va faire
subir par la suite à cette évidence de bon sens, la torsion formidable que
vont éprouver les certitudes ordinaires. Confondre la croyance (ou
l'incroyance) en " Dieu " avec l'exigence religieuse, c'est prendre le
décor pour la pièce, le prologue pour l'opéra. Peu importe ce qui est au
commencement : seul compte ce qui vient juste après.

Ça y est, il a emmêlé tout son écheveau. Avant même d'avoir vraiment


commencé, il a probablement déjà choqué ceux de l'intérieur autant que
ceux de l'extérieur. " Quoi, s'exclameront-ils de concert, dans la religion,
il ne serait pas question de Dieu ? ". Non, en effet, mais il va falloir
réfléchir et s'y reprendre à deux fois. Impossible de simplifier. Aucun
chemin rectiligne. Pas d'inspiration angélique, pas de muse qui susurre à
l'oreille. Aucune source claire comme l'eau de roche ne va jaillir sous les
pieds. Dès qu'on veut se remettre à parler de ces choses-là, il faut
développer des capacités de discernement qui ne s'acquièrent que par
diverses macérations, la répétition obstinée des rituels, la recherche
acharnée de concepts adéquats. En ces matières, on ne peut s'en
remettre à l'intuition. Et pourtant, exigence supplémentaire et
contradictoire, il ne faut pas se perdre en vaines complications : tout
doit être compréhensible par un enfant de sept ans. Il faut que chaque
parole soit d'une simplicité biblique (bien qu'il n'ait sûrement pas lu les
Ecritures, celui qui forgea cet adjectifÉ). On comprend pourquoi tant de
gens se détournent de cet impossible jeu de langage, l'abandonnent en
haussant les épaules. Mieux vaut se taire ou rabâcher ou se moquer. Il
n'y a plus moyen de dire de quoi il s'agit. Ou plutôt, on nous a enlevé
les moyens de parler à la fois simplement et subtilement des choses
religieuses. Elles sont devenues soit compliquées, archéologiques,
lettrées, soit tellement niaises, bondieuses, simplistes qu'on ne peut
qu'en pleurer de pitié. Comment revenir sur cette bifurcation, retracer le
chemin qui ramène à cette patte d'oie ?

Peut-être que l'exigence de ne pas du tout scandaliser était trop forte,


qu'il faut la lever pour pouvoir parler un peu librement. C'est qu'il y a les
faux et les vrais scandales, les fausses et les vrais traductions, et qu'il
faut bien apprendre à discerner les unes des autres, sans quoi il n'est
pas d'énonciation qui soit audible. Différencier, contraster, vérifier,
accepter, rejeter, il n'y a pas d'autre voie. Pas de véridiction sans
méticuleux triage. Il existe en effet des scandales artificiels qu'il faut
bien relever, quitte à choquer ceux qui les prennent pour le noyau
même de leur foi. En religion comme en science, il y a des artefacts qu'il
faut soigneusement défabriquer. C'est que le temps passe, les mots qui
avaient un sens le perdent. Or, ceux dont le métier consiste à changer
les mots pour garder le sens, les clercs, ont préféré conserver
pieusement les mots au risque de perdre le sens ; ils nous ont laissé,
nous autres, les tards-venus, les ignares, les balbutiants, équipés de
mots devenus mensongers pour recueillir les choses vraies qui nous
tiennent à cÏur.

Par exemple, le mot " Dieu " qui servait autrefois de prémisses à tous


les raisonnements, ils auraient pu le traduire, quand les formes de vie
ont changé, par " cadre indiscutable de l'existence banale " pour qu'on
continue à bien comprendre qu'on ne désignait ainsi que le préliminaire
et le prélude à une conversion de sens. Mais au lieu de cette traduction
continue, sans douleur, progressive, ils se sont mis à s'agripper de
toutes leurs forces au vocable " Dieu " et à l'opposer à " non-Dieu " sans
voir qu'il s'agissait de deux formes aussi peu différentes que God, Deus
ou Theos pour traduire le même quotidien. En croyant protéger leur
héritage, ils l'ont dilapidé. En croyant bien faire et protéger " Dieu "
contre " la marée de l'athéisme ", ils n'ont pas vu que, au fur et à
mesure de cette lente dérive des plaques tectoniques, ils substituaient
peu à peu un mot à un autre. Le terme conservé trop longtemps avait
tourné en un mauvais scandale, il dégageait maintenant une odeur
pestilentielle. Autrefois préliminaire indifférent, il était devenu l'obstacle
majeur à la compréhension. Alors que jadis nul ne s'arrêtait à ce mot
" Dieu " quand il était partagé comme le début de tous les discours, ils
en ont fait la pierre d'achoppement qui leur permettrait de juger de la
loyauté des fidèles. De ce qui ne faisait trébucher personne, ils ont fait
un scandale. Hélas, ils ont poussé beaucoup plus loin la perversité : ils
ont cru que ce scandale artificiellement produit était positif, qu'on les
récompenserait selon la force avec laquelle ils auraient conservé l'ancien
terme " contre les lâchetés, les dérives, les compromissions de
l'époque ", qu'ils seraient assurés de mourir en odeur de sainteté, que
c'est à cela qu'ils seraient jugés au jour du jugement. Ils se sont crus
fidèles quand ils abandonnaient justement le sens (préliminaire familier
de ce qui nous tient tous assemblés) qui passait lentement,
subrepticement, progressivement, de l'ancien vocable, " Dieu ", à sa
nouvelle formulation " non-Dieu ". Il fallait au contraire qu'ils sautent
avec tous leurs biens dans le nouveau jeu de langage avant qu'il ne soit
trop tard ; pour conserver le mot, ils ont perdu le trésor que le nouveau
vocable devait abriter. Qui veut sauver sa vie la perdra.

Pour reprendre langue, pour réapprendre maladroitement à parler juste,


il faudrait pouvoir dire : l'athéisme forme un aussi parfait point de
départ que la croyance " en Dieu ". Et même un point de départ bien
préférable puisqu'il procure le cadre indiscutable de l'action commune et
qu'il ressemble donc davantage à ce qu'était l'expression " Dieu
secourable " du temps où l'on tournait ses mains vers le ciel en présence
du malheur qu'aucune invocation actuelle faite à un " Dieu " dont la
forme de vie a passé. Mais comment prononcer cette phrase sans
scandaliser ni ceux pour qui " Dieu " est une évidence, ni ceux pour qui
" non-Dieu " est une évidence –les premiers parce qu'ils croient le début
seul important, les seconds parce qu'ils ne veulent pas entendre la
suite ? Il s'est engagé à ne pas choquer sur deux fronts ; il doit donc
éviter aussi bien les nouveautés impies que la hideuse apologétique,
tout en discernant avec le plus grand soin les chocs nécessaires à la
compréhension du message, des scandales artificiels qui font obstacle à
la compréhension du message. À force d'empiler toutes ces exigences
contradictoires, il va se rendre muet ; à force de s'arracher les yeux
pour distinguer les faux des vrais scandales, il va devenir myope.
Pourtant, il n'a pas d'autre solution que d'avancer plus loin. Le sens se
perd si l'on s'arrête de le collecter, de le recueillir –religere dit le latin
pour parler de religion. Mais pour cela il faut toujours tout reprendre à
zéro, dire les mêmes choses dans un tout autre idiome –oui, les mêmes
choses ; oui, mais dans un tout autre idiome. À la première audition
forcément, toute reprise nouvelle d'un thème ancien paraîtra stridente,
insupportable, inaudible, cacophonique. Il faut d'abord habituer l'oreille
à la nouvelle sonorité, à la reprise dans une tonalité neuve de la même
exacte vieille mélodie.

L'impossible invocation " Il n'y a pas de Dieu ", dit l'homme sensé dans
son cÏur et c'est très bien ainsi : tout est plus net, plus précis, plus
défini. Et donc il n'y a pas non plus de croyance en D. C'est là le point le
plus délicat ; sa langue fourche à nouveau, fourchue comme les pieds
du diable, à deux doigts de sa perte, et pourtant il faut qu'il passe sur le
sentier périlleux, qu'il franchisse la porte étroite : on ne peut plus
s'adresser sous la forme du vocatif à quelqu'un qui nous entendrait,
nous écouterait et nous consolerait. Nous ne sommes plus de ces
enfants qui parlent très haut dans le noir pour éviter d'avoir peur. Le
" Dieu " que l'on invoquait n'a plus de main, plus d'yeux, plus d'oreilles,
et sa bouche est à jamais cousue.
Dans la petite église de Montcombroux, bâtie en l'an mil, quand j'y
parle, solitaire, c'est ma voix que j'entends, ma voix seule, et les mots
me manquent, hélas, car aucune des prières offertes au pèlerin sur de
petits cartons rongés par l'humidité ne correspond plus au jeu de
langage dans lequel je souhaite me trouver engagé. Ce serait tellement
facile, bien sûr, de tomber en pleurs devant quelque pilier et de se
confier, défaillant, à l'invocation : " Toi, ô Ômon Dieu' écoute ma
prière " –mais aussi quel mensonge, quelle imposture, car je perdrais
alors ceux qui ne m'ont pas suivi dans la nef, ceux qui se riraient de
moi, ceux qui croient que je crois, que j'invoque et que je prie. Et c'est à
eux également que je dois continuer à m'adresser. Il faut résister à la
tentation. J'ai bien mieux à faire que de revenir au bercail, car ce n'est
plus une brebis qui s'est égarée, c'est le troupeau qu'on a perdu en
route, avec l'alpage, avec la vallée, avec le massif montagneux, avec le
continent tout entier ; oui, c'est au berger de rejoindre le troupeau, c'est
au bercail, à la bergerie, à la ferme, au village, à se mettre à nouveau
en chemin pour rattraper le temps perdu, regagner la terre promise
qu'ils ont laissé en friche derrière eux. Est-ce ma faute si l'on m'oblige à
m'adresser par la prière au " non-Dieu ", comme du temps où l'on
prenait pour acquise la présence consolatrice d'un " Dieu " ? Si l'on
exige de moi que je profère les mêmes mots dans le silence d'une église
de campagne que ceux qui animaient, mille ans plus tôt, les paysans du
Bourbonnais venus faire protéger leurs récoltes lors de la fête des
rogations ? Le monde a " perdu la Foi ", comme on dit ? Non, la " Foi " a
perdu le monde.

La deuxième personne du singulier avait une force d'évidence qu'elle n'a


plus. L'invocation sèche sur ma langue. Ça ne passe pas. Ça me reste en
travers de la gorge. Que faire alors ? M'en aller ? Admirer la voûte
romane ? Me lamenter sur les restaurations ? Esthétiser ? Historiciser ?
Touristiciser ? Mythologiser ? Démythologiser ? Non, attendons un peu,
essayons encore, rassieds-toi. Je parviens à murmurer, en tremblant de
peur et de ridicule : " Je m'adresse à toi, toi qui n'existe pas. Je
m'adresse à moi seul, moi qui n'existe pas non plus tout à fait, et je sais
bien que je ne suis pas plus le maître et le propriétaire de ma parole que
tu n'as toi de présence en dehors de ma voix cassée qui bégaie sous la
voûte ".

Pourrait-on s'entendre à ce prix ? S'entendre parler ? Double abandon :


celui du vocatif impossible depuis que " non-Dieu " réside sur la terre ;
celui de la maîtrise de la langue par un sujet libre en plein contrôle de
lui-même. Bien sûr que c'est moi et moi seul qui parle : est-ce que vous
me prenez pour un fou qui croit qu'il s'adresse à un absent qui lui
répondrait par le truchement des pierres silencieuses ? Bien sûr que ce
n'est pas moi qui parle quand je parle : est-ce que vous me prenez pour
un fou qui vivrait dans l'illusion d'une transparence à soi-même et qui
saurait d'avance ce qui va sortir de sa bouche ? Non pas devant, non
pas au dessus, non pas à l'intérieur, mais à côté, de travers, lové dans
mon acte de parole hésitante, une autre hésitation bat la breloque. Non,
ce n'est pas l'écho renvoyé de mes paroles, car l'écho répète,
simplement amplifié ou déformé, ce que j'ai crié ; non, ce n'est pas de
la ventriloquie, car le prestidigitateur maîtrise les deux voix, la sienne et
celle qu'il sait habilement projeter ailleurs, vers un autre corps ; non, ce
n'est pas la mauvaise foi qui me ferait prendre pour une voix étrangère
ce qu'une autre partie de moi prononcerait à voix basse. Personne
d'autre ne parle que moi, mais voilà, le moi s'est tordu, dissemblable à
lui-même, surpris, légèrement aliéné, disons plutôt altéré. Que s'est-il
passé ? Ça parle bizarrement là-dedans. Comment vais-je exprimer ma
surprise devant ces mots que je prononce sans savoir que je vais les
dire ?

Compatissez maintenant à ma misère : pour articuler le premier jeu de


langage, celui du " Dieu " consolateur, les fidèles ont à leur disposition
six mille ans de poètes, de prédicateurs, de psalmistes inspirés ; pour
articuler le deuxième, celui de la non-maîtrise de la parole, je n'ai rien,
pas un bréviaire, pas un psautier, pas un livre de chant, pas la plus
petite image, rien que moi qui ne suis rien –pas même croyant. Et
pourtant, l'ancien vocatif est bien devenu imprononçable, insituable,
injustifiable –sauf dans l'étroit bercail, parmi ceux qui ont l'habitude de
prier entre eux. Or, c'est bien du nouveau que j'ai besoin, de ce psautier
que nul n'a versifié, de ce recueil de chants que nul n'a compilé, de ces
images pieuses que nul n'a coloriées. Pas étonnant que je meure de soif,
que ma langue collée à la poussière se dessèche sous mon palais. Tous
les mots qu'on m'offre pour m'introduire à la prière supposent
l'acquiescement préalable à une langue devenue étrangère. Ce n'est pas
l'objet de la prière qui a passé, c'est la forme prière qui est devenue
caduque. Et si je me décidais enfin à lire les textes naïfs inscrits sous les
affreuses statues de plâtre, je deviendrais doublement imposteur : si je
les prononçais alors qu'elles n'ont plus de sens ; si je ne les prononçais
pas alors que je me trouve seul dans une église, l'été, à prier sans
prière, devant ces icônes. Que je parle ou que je me taise, on me force
au blasphème : je prononce en vain le nom de D.

Les arriérés de traduction Vous qui êtes à l'intérieur ne condamnez pas


trop vite mon manque de foi ; vous qui êtes à l'extérieur ne vous
moquez pas trop vite de mon excès de crédulité ; vous qui êtes
indifférents n'ironisez pas trop vite sur mes perpétuelles hésitations.
Considérez tous les arriérés que je dois payer en plus des mots, des
formules, des tours de phrase que je tire de mon maigre fonds : oui, les
arriérés, les déficits, les impayés de traduction. Les changements
d'époque ont fait glisser lentement, inexorablement, les nappes de
discours de la même façon que les plaques rocheuses le long de la faille
de San Andrea, si bien qu'une moitié de l'église se trouve maintenant
éloignée de plusieurs dizaines de mètres de l'autre moitié. Il n'y a plus
que deux ruines béantes : l'une pour abriter les gens de l'intérieur,
l'autre juste bonne à expulser les gens de l'extérieur. Depuis combien de
siècles avez vous cessé de rebâtir la nef pour empêcher qu'elle ne
s'effondre ? de la décaler et de la recaler sans arrêt afin d'accompagner
par cette incessante reprise le lent cisaillement qui tord de plus en plus
les lèvres béantes de la faille ? Deux, trois, quatre, dix siècles ? Quand
bien même vous n'auriez attendu que dix ans, que deux ans, que deux
jours, cela suffirait à fissurer l'édifice. Mais plusieurs siècles ? Mesurez-
vous l'ampleur du déficit ? Imaginez vous la montagne de dettes que
cela représente ? Comment voulez-vous que je rembourse à moi tout
seul ces indemnités de retard, que je repaye ce trou vertigineux
découvert dans les comptes ? L'église n'est plus jointive, les mots n'ont
plus de sens.

En cessant de traduire on a cessé de conserver, voilà ce qui a détraqué


le moulin à parole, le moulin à prières. C'est là dessus qu'il faut revenir,
sur cet accident de parcours, pour voir si l'on ne peut pas réparer la
machine, la machine à mouliner de la religion. C'est le seul moyen de
payer mes dettes et de commencer à rembourser l'immense déficit dont
je me suis chargé. Ce n'est pas le mien ? Je n'en suis pas responsable ?
Si ! puisque j'essaie à nouveau, après avoir longtemps hésité, de
remuer des phrases dans ma bouche, de mettre en branle ce troupeau
de bÏufs que j'ai sur la langue. D'ailleurs c'est mon héritage, je viens le
réclamer, et tant pis si je le trouve grevé d'hypothèques. Une fois les
dettes apurées, le trésor qu'on m'a légué, j'en suis sûr, les remboursera
au centuple. Je vois déjà l'or briller dans les gestes transmis, j'entends
le cliquetis des merveilles amassées dans le coffret, même s'il est
transporté de messe en messe sans être mieux compris par ses
commentateurs que les convoyeurs de fonds ne profitent des milliards
qu'ils déplacent au péril de leur vie. Du temps de l'enseignement du
mépris, les sculpteurs médiévaux représentaient la Synagogue les yeux
bandés, transmettant aux chrétiens le Livre qu'elle ne parvenait plus à
comprendre après l'avoir pourtant rédigé. Avec quels masques épais,
quels voiles, quels catafalques, faudrait-il représenter aujourd'hui les
Eglises transmettant le trésor des Ecritures sans plus vouloir
l'interpréter ?

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