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COMITÉ DES MINISTRES DU CONSEIL DE L’EUROPE

Strasbourg, France

Observations sur l’exécution de l’arrêt Ravon et autres c/France en date du 21 février 2008 (requête n°18497/03) destinée à être examiné au cours du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe du 30 novembre 2010

Par Maître Delphine RAVON Avocat à la Cour, Avocat des requérants dans l’affaire Ravon et autres c. France 50, rue Saint-Placide 75006 PARIS Tél : 01.42.44.00,08 Fax : 01.42.44.00.09 Palais Paris : C.2263

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Dans le cadre de la mission qui lui est conférée par l’article 46§2 de la Convention de sauvegarde des Droits de l'Homme et des Libertés fondamentales (ci-après, la « Convention »), de contrôle de l’exécution des arrêts rendus par la Cour européenne des droits de l’Homme (ci-après, la « Cour européenne »), le Comité des Ministres examinera le 30 novembre prochain l’exécution de l’arrêt Ravon et autres c/France en date du 21 février 2008 (requête n°18497/03).

C’est dans cette perspective que, en ma qualité d’avocat des requérants dans cette affaire, je souhaite porter à votre connaissance les observations suivantes sur les mesures adoptées par l’Etat français pour mettre fin à la violation constatée par la Cour dans cet arrêt.

A titre liminaire, il y a lieu en effet de rappeler que dans l’arrêt Ravon et autres c/France, la Cour européenne a considéré que la procédure française de perquisitions fiscales (pudiquement appelées « visites domiciliaires » en droit français) prévue par l’article L.16 B du Livre des Procédures Fiscales violait l'article 6, § 1 de la Convention dans la mesure où elle n'assurait pas aux personnes concernées la garantie d'un contrôle juridictionnel effectif, en fait comme en droit, de la régularité de l'ordonnance du juge autorisant la visite ainsi que, le cas échéant, des mesures prises sur son fondement, le pourvoi en cassation prévu par l'article L. 16 B ne permettant pas un examen des éléments de fait fondant les autorisations litigieuses (pt 29).

Tirant les conséquences de cette décision, le législateur français a, par l’article 164 de la loi n°2008-776 en date du 4 août 2008 (Pièce n°1), institué le droit auparavant inexistant de former un appel contre l'ordonnance ayant autorisé la visite domiciliaire fiscale ainsi qu’un recours portant sur le déroulement des opérations de visite.

Là où le bât blesse, c’est que :

- Le législateur a ouvert la faculté de former un recours contentieux aux personnes

ayant fait l’objet d’une visite domiciliaire avant la date de la promulgation de la loi - soit

avant le 4 août 2008 - même s’ils avaient déjà, à cette date, formé un pourvoi en cassation ayant donné lieu à une décision de rejet (paragraphe IV de l'article 164 précité, Pièce °1). Ces dispositions rétroactives portent atteinte à plusieurs droits fondamentaux protégés par la Convention (I).

- La réforme opérée par la loi n°2008-776 en date du 4 août 2008 n’institue pas, au

bénéfice des personnes perquisitionnées, le droit de saisir, pendant le déroulement de la visite, le juge qui a autorisé la mesure pour lui soumettre toute difficulté d’exécution, de telle sorte qu’il subsiste, après la réforme une contrariété entre le régime contentieux des perquisitions fiscales et l’article 6§1 de la Convention (II).

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I –

LES DISPOSITIONS RÉTROACTIVES DE L’ARTICLE 164 DE LA LOI DU 4 AOÛT 2008 : UNE HÉRÉSIE JURIDIQUE QUI PORTE ATTEINTE À PLUSIEURS DROITS FONDAMENTAUX PROTÉGÉS PAR LA CONVENTION

Ces dispositions rétroactives portent atteinte au droit de propriété protégé par l’article 1 er du Premier Protocole additionnel à la Convention ainsi qu’au droit à un procès équitable posé par l'article 6§1 de la Convention et au principe de l’égalité des armes.

Atteinte au droit de propriété

- Il résultait de l’arrêt Ravon que toutes les visites et saisies effectuées sous

l’empire de l’article L.16 B avant sa réforme législative de l’été 2008, étaient irrégulières puisqu’effectuées sur la base d’ordonnances rendues en application d’un texte jugé non conforme à l’article 6§1 de la Convention par la Cour.

Or selon une jurisprudence constante du Conseil d’Etat 1 , l'irrégularité d'une opération de visite et de saisie entraîne celle de la procédure d'imposition ultérieurement poursuivie à l'encontre du contribuable visé par cette opération dans la mesure où les droits établis procèdent de l'exploitation des informations recueillies à son occasion

(CE, avis, 1er mars 1996, n° 174244, Egot, n° 174245 et n° 174246, SARL France Finibeton, Pièce

n°2).

La conséquence de l’irrégularité de la procédure d’imposition est la décharge des redressements fiscaux qui en résultent.

De nombreux rehaussements d'imposition risquaient ainsi d'être remis en cause du fait de l’arrêt Ravon.

Pour tenter d'échapper à ce risque, le législateur a inséré une disposition rétroactive dans la loi n°2008-776 du 4 août 2008, qui consiste à ouvrir aux personnes ayant fait l’objet d’une visite domiciliaire avant l’entrée en vigueur de la loi (la loi n°2008-776 du 4 août 2008), la voie de l’appel contre l’ordonnance d’autorisation et celle du recours contre le déroulement des opérations.

L'intervention législative a empêché les intéressés de tirer argument de l'absence de conformité de l'article L. 16 B du LPF avec l'article 6, § 1 de la Convention devant les juridictions administratives, les privant ainsi d'une chance d'obtenir devant le juge de l'impôt la décharge de l'imposition qui leur avait été appliquée.

Cette loi constitue ainsi en réalité une loi de validation des procédures de visites et de

1 CE, avis, 1er mars 1996, n° 174244, Egot, n° 174245 et n° 174246, SARL France Finibeton : Dr. fisc. 1996, n° 39, comm. 1153, concl. F. Loloum ; JCP E 1996, pan. 382 ; Journal Officiel 4 Avril 1996 ; RJF avr. 1996, n° 463, chron. S. Austry, p.231. – CE, 16 nov. 2005, n° 264077, min. c/ SARL Sarim : JurisData n° 2005-080801 ; Dr. fisc. 2006, comm. 490, concl. L. Vallée, note A. Lefeuvre ; BDCF 2006, n° 20

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saisies domiciliaires passées en ce qu'elle a pour objet de valider de manière rétroactive une disposition remise en cause (ou susceptible d'être remise en cause) par

le juge (V. en ce sens, A. Angotti et M. Rodrigues, Visites domiciliaires (LPF, art. L. 16 B) : bilan de la jurisprudence du premier président de la cour d'appel de Paris : Pièce n°3 ; F. Martinet, La loi validant la procédure de visites et saisies domiciliaires sort-elle blanchie de la QPC ?, Pièce n°4).

- Or l’espérance légitime d’une créance est un bien auquel il ne peut être porté atteinte par une loi rétroactive qu’en raison d’un impérieux motif d’intérêt général

Selon la jurisprudence de la Cour, l’espérance légitime d’une créance est un bien (CEDH 20 novembre 1995 n° 17849/91, Pressos Compania Naviera SA c/ Belgique :

série A n° 332, § 31-32 ; CEDH 16 avril 2002, SA Dangeville c/ France, n°36677/97 : RJF 7/02 n° 889 § 44-48).

Seuls d'impérieux motifs d'intérêt général permettent d’admettre la conventionnalité d'une atteinte rétroactive à un bien protégé par ses stipulations (CEDH 14 février 2006 n° 67847/01, Lecarpentier c/ France, § 47-49).

- En l’occurrence, l’adoption des dispositions rétroactives de la loi n°2008-776

du 4 août 2008 a poursuivi exclusivement un motif financier

Quel motif y avait-il derrière l'adoption des dispositions rétroactives de la loi du 4 août 2008 ? Le texte même de la loi n'éclairant guère les motivations du législateur, il faut se référer aux travaux préparatoires. Il en ressort clairement, s’agissant des dispositions rétroactives de la loi, que leur vote poursuivait uniquement un objectif financier.

D'après le rapporteur de l’Assemblée Nationale, le nombre de contrôles fiscaux potentiellement concernés par l'arrêt Ravon était estimé à environ 2.000 correspondant à un montant de droits nets d’un peu plus de 1,3 milliards d’euros

pour les seules années 2006 et 2007 (Avis n°905 présenté au nom de la Commission de Finances par M. Nicolas FORISSIER, Député, Pièce n°5) :

« Le vote du présent article permettra de sauvegarder les impositions établies à la suite des visites domiciliaires, ce qui constitue un enjeu économique d’importance pour l’État (*). […] Le nombre de contrôles fiscaux potentiellement concernés par les effets de l’arrêt Ravon est difficile à évaluer, peut-être supérieur à 2 000. » »

(µ) En effet, dès lors que le juge administratif, juge de l’impôt, veille au respect de la Convention européenne des droits de l’homme – dont l’autorité normative est supérieure à celle de la loi –, il pourrait accueillir favorablement un moyen soulevant l’irrégularité sur ce point de la procédure de visite domiciliaire au regard de la Convention. Or, en cas de vice affectant la visite, il est de jurisprudence constante pour le juge de l’impôt d’annuler les redressements fondés sur des documents recueillis dans ce cadre.

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Devant le Sénat, le rapport n° 413 (2007-2008) de M. Laurent BÉTEILLE, Mme Élisabeth LAMURE et M. Philippe MARINI (Pièce n°6), fait au nom de la commission spéciale, déposé le 24 juin 2008 souligne :

« Le nombre de contrôles fiscaux et douaniers potentiellement concernés par l'arrêt Ravon étant difficile à estimer avec précision, mais estimé à environ 2.000. Il apparaît dès lors indispensable d’assurer la pérennité des procédures en cours ».

Or selon une jurisprudence constante de la Cour, un motif financier n’est pas un impérieux motif d’intérêt général de nature à justifier l’adoption d’une loi rétroactive qui porte atteinte aux biens (CEDH 23 juillet 2009 aff. 30345/05, Joubert c/ France)

Les dispositions rétroactives de la loi n°2008-776 du 4 août 2008 portent atteinte

à l’article 1 er du Premier Protocole additionnel à la Convention.

Atteinte au droit à un procès équitable et au principe de l’égalité des armes

La rétroactivité de la loi du 4 août 2008 va jusqu’à porter atteinte à la force de chose jugée dans les cas où l’ordonnance d’autorisation a déjà fait l’objet d’un pourvoi en cassation ayant donné lieu à un arrêt de rejet de la Haute juridiction.

Dans le cadre de l’examen de l’appel de l’ordonnance d’autorisation, la décision de rejet antérieure de la Cour de cassation est produite aux débats, ce qui influence nécessairement le juge d’appel et fausse l’exercice de la voie de recours.

Si l'on prend l'exemple de l'affaire Ravon, la situation créée par ces dispositions rétroactives est la suivante :

Les perquisitions ont été effectuées le 4 juillet 2000 dans les locaux de deux sociétés et au domicile de leur gérant commun. Le gérant, à titre personnel, ainsi que la première des sociétés perquisitionnées ont obtenu un avis d'absence de redressement. En revanche, la seconde société a fait l'objet d'un contrôle fiscal qui a débouché sur un redressement de près de 12 millions d'euros. Le Tribunal administratif de Marseille a, par jugement du 30 octobre 2007 - donc antérieur à l’arrêt Ravon et autres de la Cour - accordé pour des raisons de fond à la société la décharge totale des impositions supplémentaires mises à sa charge. L'administration a interjeté un appel partiel de ce jugement. La procédure est donc toujours en cours.

Comment peut-on imaginer qu'un magistrat qui serait saisi aujourd'hui, en 2010, d'un appel formé par la société contre l'ordonnance ayant autorisé les perquisitions qui ont eu lieu le 4 juillet 2000, statue sur ce recours sans tenir compte du jugement du Tribunal administratif qui dégrève entièrement la société et apporte ce faisant la démonstration que les présomptions de fraude fiscale qui lui étaient imputées étaient injustifiées ?

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Dans ce cas de figure, la situation est favorable au contribuable mais dans tous les autres cas où le juge administratif ou pénal aura, dans le cadre des instances au fond, jugé bien- fondé les présomptions de fraude initialement alléguées par l’administration, elle lui sera nécessairement défavorable.

Ces dispositions transitoires contreviennent en conséquence au droit à un procès

équitable tel que posé par l'article 6§1 de la convention européenne et au principe de l’égalité des armes.

Il y a donc lieu de sanctionner ce que l'on pourrait nommer, par référence à la

matière fiscale, « un abus du droit de légiférer », le législateur ayant artificiellement créé une voie de recours rétroactive à des fins exclusivement financières.

II.

IMPOSSIBILITÉ DE FAIRE APPEL AU JUGE PENDANT LE DEROULEMENT DES OPERATIONS

La loi votée en première lecture avait ajouté aux mentions obligatoires de l'ordonnance la mention de la faculté pour le contribuable de « contacter » le juge qui a autorisé la visite, ainsi que les coordonnées du greffe du juge des libertés et de la détention, et la mention de la faculté pour le contribuable de faire appel à un conseil de son choix. Elle précisait que l'exercice de ces facultés n'entraînait pas la suspension des opérations de visite et de saisie.

Cette disposition tendait manifestement à répondre au grief de l'arrêt Ravon qui avait dénoncé l'absence de caractère effectif du régime légal et jurisprudentiel selon lequel la visite s'opère sous le contrôle du juge qui l'a autorisée, faute de dispositions pratiques pour informer l'occupant des lieude ses droits et des modalités de leur mise en œuvre.

Dans le texte définitif, la mention de la faculté pour le contribuable de « contacter » le juge qui a autorisé la visite, ainsi que les coordonnées du greffe du juge des libertés et de la détention a été supprimée dans le texte voté par le Sénat et entériné par la commission mixte paritaire.

Il n’est donc pas prévu pour l’occupant des lieux le droit de demander l’intervention du juge de l’autorisation pendant le déroulement de la visite.

Il s’agit d’une nouvelle contrariété conventionnelle aggravé. La réforme n’atteint pas le but affiché.

En l’absence, au cours des opérations de visite, d’un véritable recours effectif au

sens de l’article 6§1 de la Convention, la procédure française des perquisitions fiscales demeure contraire au droit à un procès équitable.

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En conclusion, l’exécution par la France de l’arrêt Ravon et autres c. France prononcée par la Cour n’est pas satisfaisante.

Je déclare en toute conscience et loyauté que les renseignements qui figurent sur les présentes observations sont exacts.

Liste des pièces jointes :

À Paris, le 12 novembre 2010

Delphine Ravon Avocat à la Cour

1. Article 164 de la loi n°2008-776 en date du 4 août 2008

2. CE, avis, 1er mars 1996, n° 174244, Egot, n° 174245 et n° 174246, SARL

France Finibeton

3. Visites domiciliaires (LPF, art. L. 16 B) : bilan de la jurisprudence du

premier président de la cour d'appel de Paris, A. Angotti et M. Rodrigues

blanchie de la QPC ?, Florence Martinet

5. Avis n°905 présenté à l’Assemblée nationale au nom de la Commission de

Finances par M. Nicolas FORISSIER

6. Rapport n° 413 (2007-2008) de M. Laurent BÉTEILLE, Mme Élisabeth

LAMURE et M. Philippe MARINI présenté au Sénat au nom de la commission spéciale.