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2022 06:17

Études littéraires

Erich Auerbach, Mimésis, la représentation de la réalité dans


la littérature occidentale, traduit de l’allemand par Cornélius
Heim, Paris, Gallimard, 1968, 559 p.
Roland Bourneuf

Volume 2, numéro 3, décembre 1969


André Gide

URI : https://id.erudit.org/iderudit/500105ar
DOI : https://doi.org/10.7202/500105ar

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Département des littératures de l'Université Laval

ISSN
0014-214X (imprimé)
1708-9069 (numérique)

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Bourneuf, R. (1969). Compte rendu de [Erich Auerbach, Mimésis, la
représentation de la réalité dans la littérature occidentale, traduit de l’allemand
par Cornélius Heim, Paris, Gallimard, 1968, 559 p.] Études littéraires, 2(3),
381–383. https://doi.org/10.7202/500105ar

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COMPTES RENDUS 381

Erich AUERBACH, Mimésis, la du texte. Il n'a pas tenté l'impossi-


représentation de la réalité dans ble, une histoire du réalisme
la littérature occidentale, traduit occidental (il effleure à peine
de l'allemand par Cornélius Heim, Diderot, les romanciers anglais des
Paris, Gallimard, 1968, 559 p. xvme et XIX© siècles, Joyce), mais
prélevé des échantillons dans un
Ce livre partout cité en Suisse, en tuf épais dont les premières couches
Allemagne, aux États-Unis aura mis remontent à trois mille ans.
vingt ans à percer le silence Dès la première analyse— une
français: le voici donc enfin traduit, des plus belles —, Auerbach
et excellemment. Ne rouvrons pas le établit ses perspectives: à partir de
procès de la recherche littéraire deux textes narratifs tirés d'Homère
dans l'Université de France pour qui et de la Genèse, il montre comment
toute tentative méthodologique faite un mode de représentation littéraire
hors des frontières est, ou du moins renvoie à des structures de pensée
a été longtemps considérée comme et à des valeurs morales. Traduire
nulle et non avenue. Un linguiste les « rapports au monde », tel est le
nourri dans le sérail comme Georges problème fondamental dont
Mounin a déjà déploré que ses Auerbach suit les avatars, à com-
collègues se privent des travaux mencer par l'Antiquité, de Pétrone
d'Hatzfeld, Spitzer, Riffatterre et, à Ammien Marcellin ou saint
jusqu'à une date récente, des Augustin. Il montre comment le
formalistes russes. À ces noms, christianisme fait éclater les
nous pourrions adjoindre en ce qui distinctions rhétoriques des genres
touche plus particulièrement l'étude et des styles léguées par l'Antiquité,
de la prose narrative ceux de Henry comment par delà le Moyen Âge
James, Lubbock, Mendilow, W. C. elles reparaissent, plus intangibles,
Booth et bien d'autres. Mimésis, au xviie siècle, puis comment
publié en 1946, risquait de ne plus s'assimilent peu à peu à la littérature
être qu'un document historique, un narrative les forces historiques.
classique respecté et dépassé. Il nous Au Moyen Âge, et il aurait pu le
arrive avec sa force intacte. faire pour d'autres époques, il
On sait dans quelles conditions dégage le double mouvement
difficiles Auerbach a mené cette contradictoire et complémentaire du
enquête sur « la représentation de la rapprochement {Adam et Eve) ou
réalité dans la littérature occidenta- d'éloignement du réel (le roman
le », à Istambul où il fuyait les courtois). Par ces analyses nous
nazis, privé de bonnes éditions retrouvons une fraîcheur à des
et des sources de références. Mais œuvres trop bien défendues par les
peut-être en définitive est-ce une gloses critiques et l'on a la surprise
chance qu'il n'ait pas eu à sa dispo- de retrouver par exemple dans la
sition tous les documents Chanson de Roland un procédé de
nécessaires : Auerbach s'est vu réitération curieusement proche du
contraint à un face-à-face avec le roman contemporain. Ce n'est pas le
texte nu qui constitue l'essentiel de moindre mérite d'Auerbach que de
sa méthode. Certes il avait pour lui nous faire toucher du doigt, par
sa vaste érudition, des lectures dont quelques citations prises souvent au
la diversité étonne encore, son hasard, pourquoi des œuvres tenues
intelligence exceptionnelle des pour des chefs-d'œuvre en sont
langues — seul le domaine slave vraiment. Ainsi, avec la Divine
échappe à ses investigations—, Comédie, Dante prend une distance
mais le meilleur de son essai et, à considérable par rapport à l'Anti-
coup sûr, le plus original et le plus quité et, en intégrant l'horrible au
convaincant réside dans ce qu'il tire style élevé, il opère une révolution
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d'une puissante nouveauté. Suivant tragédie classique française,


l'ordre chronologique des œuvres, comment ne pas conclure après
chaque étude est centrée sur une l'analyse d'Auerbach que la
notion développée patiemment, non distinction style bas-style sublime
parfois sans quelques redites: correspond en réalité à un ordre
l'apparition d'un réalisme aux social fondé sur la caste ? Dans
couleurs violentes (« l'Arrestation de cette voie, Goldmann parlera
Pierre Valvomère »), le bas conçu d'homologie entre littérature et
vers le sublime (« Adam et Eve »), société. Mais Auerbach se refuse
l'esthétique de Rabelais où rien n'est presque toujours à systématiser et,
incompatible (« le Monde que résistant à l'attrait de la formule
renferme la bouche de Pantagruel »), frappante et réductrice, il reste
la solidarité de toutes les parties volontairement en-deça de ses
du monde shakespearien (« le intuitions.
Prince fatigué»). Mimés/s ne fait pas l'histoire des
La réflexion d'Auerbach trouve son œuvres, encore moins celle des
amorce dans une simple particularité auteurs; il ne résout pas toutes les
de syntaxe: d'une conjonction ou difficultés et les ambiguïtés du
d'un relatif, il reconstitue tout un réalisme, mais il nous rend sensibles
monde culturel avec ses préjugés, ces puissants courants de fonds qui
ses modes de pensée, sa couleur. parcourent à travers les siècles la
S'il possède à un haut degré le sens littérature narrative. En suivant les
philologique, Auerbach le double rapports des concepts style noble ou
d'un sens de la perspective histo- sérieux-réalité contemporaine,
rique d'une grande justesse. La rapports d'exclusion puis finalement
notion fondamentale de niveau d'alliance, Auerbach nous fait
stylistique lui permet de juger à assister à la naissance du réalisme
quelle profondeur dans l'enracine- moderne qui intègre successivement
ment culturel atteint l'idée exprimée. le « démonisme » social avec
Que ce soit pour un écrivain de la Balzac, l'arrière-plan historique avec
féodalité finissante comme La Sale Stendhal, avec Flaubert la mobilité
ou pour Saint-Simon dont quelques de l'époque rendue par la diversité
portraits lui fournissent des modèles des points de vue jusqu'à une
d'analyse remarquables, Auerbach «représentation pluripersonnelle de la
met l'accent sur les conditions conscience » avec Virginia Woolf.
sociales d'un style. De l'étude Et surtout, Mimés/s propose un
stylistique il tire les processus modèle méthodologique où se
intellectuels d'un écrivain et, au-delà, réconcilient de façon inattendue les
découvre l'idéologie de toute une fins du critique et celles du romancier
époque, vérifiant son hypothèse contemporain : « On a plus de con-
d'après laquelle la représentation est fiance dans des synthèses obtenues
liée à une conscience du monde et par l'approfondissement d'une
de l'histoire (p. 325). Cette notion circonstance quotidienne que dans
affleure à chaque instant et l'on un traitement global, ordonné
s'attendrait souvent que l'auteur chronologiquement, qui suit son
allât plus loin; par exemple, selon objet du commencement à la fin,
que l'on considère la position de s'efforce de ne rien omettre d'exté-
détachement face à la réalité de rieurement important et met en
Tacite ou celle d'intégration d'un relief les grands tournants de la vie
évangéliste, nous sommes renvoyés pour en faire les articulations de
à une anthropologie différente: pour l'intrigue» (p. 543). Le renouvelle-
le chrétien il n'y a plus de distinction ment de la compréhension littéraire
de rang et tout homme en vaut un par le travail sur un texte court avec
autre. Ou encore, à propos de la l'appui de la stylistique, tel est,
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encore plus précieux peut-être que c'est au prix de maintes interpréta-


ses trouvailles, l'apport de ce grand tions erronées. L'ethnologie, la
livre tonique et chaleureux. Loin de psychanalyse, la linguistique même,
figer la réflexion, il appelle d'autres ne deviennent pas structuralistes
analyses qui établiront des liens, sans solliciter de façon souvent
prépareront des synthèses, conti- périlleuse la pensée qui les fonde.
nueront l'aventure critique. Espérons que ce livre pourra avoir
du Lévi-Strauss, Lacan ou Ben-
Roland BOURNEUF veniste et qu'il y a, vieille de cin-
quante ans, une œuvre importante
Université Laval que notre époque feint de pratiquer
tout en négligeant de la lire.
Il en va un peu aujourd'hui de la
n o n linguistique en général comme de
l'œuvre de Saussure en particulier,
voilà bien une discipline dans le
Georges MOUNIN, Ferdinand vent, à la pointe de la recherche en
de Saussure ou le structura- sciences humaines, à laquelle on
liste sans le savoir, Paris, Seghers, rend hommage de partout, mais qui,
« Philosophes de tous les temps », utilisée à toutes les sauces, apparaît
1968, 191 p.; Clefs pour la souvent mal comprise quand ce
linguistique, Paris, Seghers, 1968, n'est pas sciemment trahie. C'est
189 p. pourquoi Georges Mounin, dans ses
Clefs pour la linguistique, ne cher-
Étrange fortune de Ferdinand de che pas tant à nous donner un
Saussure, grand philologue en son premier contact avec cette science
temps mais « structuraliste sans le qu'à la débarrasser des inexactitudes
savoir », célèbre pour un livre qu'il qu'une idéologie à la mode véhicule
n'a pas écrit, le Cours de linguistique à son sujet. Il nous rappelle fort à
générale, et mis en vogue par un propos que la linguistique moderne
ethnologue, Claude Lévi-Strauss, doit ses succès à une patiente
un philosophe, Maurice Merleau- attention à son objet même, le
Ponty, et un littéraire, Roland langage. Il insiste sur ce que cette
Barthes, dont il ne pratiquait pas attention pourrait avoir d'un peu
les disciplines; et ce n'est peut- myope par rapport aux brillantes
être pas le moindre paradoxe que élucubrations de la philosophie,
de voir un linguiste tenter de lui mais signale ce qu'elle y gagne,
donner sa juste place en le situant la précision et des résultats con-
parmi les « philosophes de tous les trôlables.
temps ». C'est heureusement la Dans une série de courts chapitres,
seule ambiguïté de cette excellente Mounin nous présente de façon
introduction à l'œuvre du maître très claire les différents domaines de
de Genève où il faut lire avec l'analyse linguistique et un succinct
attention autant la précieuse mise état de la recherche qui s'y effectue.
au point de Georges Mounin que Il s'agit bien entendu surtout de ce
l'heureux choix de textes extraits du qu'on fait en France, et, dans cette
Cours et de ses sources. On parle perspective, il faut regretter que le
aujourd'hui beaucoup de Saussure chapitre sur la syntaxe n'ait pu
et de son œuvre, il ne serait pas rendre compte des travaux de
mauvais de savoir avec un peu de Dubois, comme d'ailleurs le cha-
précision de qui et de quoi l'on pitre sur la sémantique ignore
parle. Car si la réflexion saussu- l'œuvre de Greimas. La parution
rienne a généré le structuralisme récente de leurs ouvrages peut
actuel, Mounin fait bien voir que facilement expliquer ce silence, mais

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