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CHAPITRE 5 : LE BLANCHIMENT D'ARGENT ILLICITE

Le blanchiment est une infraction qui comporte de nombreux points communs avec le recel. En ce sens que c'est également un délit de conséquence. En effet, le blanchiment consiste en une série d'actes permettant d'introduire un fonds provenant du crime dans des circuits financiers licites pour leur faire perdre la trace de leur origine criminelle. Le blanchiment suppose donc une infraction préalable. Plusieurs lois ont été adoptées en matière de blanchiment au cours des dernières années. On peut faire un bref rappel chronologique.

La première loi est celle du 31 décembre 1987 qui a introduit ce délit en droit français. Elle ne réprimais toutefois que le seul blanchiment de l'argent provenant du trafic de stupéfiant. Il y a donc historiquement un lien entre blanchiment et trafic de stup. En effet, il y a une trentaine d'année avec la consommation de drogues par des couches de plus en plus large de population de tous les pays, on a pris conscience des sommes énormes que cela représentaient. Argent qui était ensuite blanchi, réintroduit dans l'économie légale. Ce type de blanchiment est toujours réprimé par 22-38 CP. Une loi du 23 décembre 1988 a prévu une autre forme de blanchiment : le blanchiment des fonds provenant d'une inspection douanière (415 code des douanes). La loi du 12 juillet 1990 a créé deux organismes de prévention : le TRACFIN (cellule de traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestin) et l'OCRJGF (office central pour la répression de la grande délinquance financière) Enfin la loi du 13 mai 1996 va créer un délit général de blanchiment. Général puisqu'il incrimine le blanchiment des fonds provenant d'un crime ou d'un délit (324-1). Malgré ce délit général, le législateur a maintenu les incriminations particulières lors que les comportements qu'elles visent auraient pu être sanctionnés sur le terrain de 324-1. Pourquoi ? Pour le trafic de stup, l'intérêt est qu'il sera possible d'appliquer _en cas d'un tel blanchiment _ le régime procédural réservé aux infractions de stupéfiants (par exemple, garde à vue plus longue). Quant au texte du code des douanes il permet aux agents des douanes d'intervenir dans la lutte contre ce blanchiment. On s'intéressera ici principalement au délit général.

Section 1 Le délit général de blanchiment

§I Élément matériel

Les techniques de blanchiment de l'argent sale sont relativement complexes. Le processus de blanchiment comporte trois phases, souvent comparées avec le cycle d'une machine à laver. Le placement (prélavage) consiste à se débarrasser des liquidités qui proviennent du crime (liquidités qui peuvent être encombrantes du fait de leur origine) en les faisant passer dans ces circuits commerciaux ou financiers licites. C'est pour les délinquants l'opération la plus risquée car c'est la plus proche de l'infraction préalable, et donc risque de faire le lien entre l'argent blanchi et l'infraction préalable. La dissimulation ou empilage (lavage) cela consiste à faire disparaître les traces de la première transformation : opération de placement de l'argent. En multipliant les canaux et en expatriant les conversions. Par exemple en ouvrant des comptes dans des pays étrangers. Ce qui donne une dimension internationale au blanchiment. Il s'agit de multiplier les écrans entre l'argent du crime et les investissements qui seront réalisés en fin de course. Bien sur, tout cela a pour conséquence (et volonté) de rendre l'enquête et les poursuites plus difficiles.

L'intégration ou conversion (essorage) c'est la dernière étape. Celle qui va donner une apparence de légalité à l'argent du crime en l'incorporant à l'économie légale, par le biais, par exemple, d'investissements immobiliers, des activités d'import-export. Selon le TRACFIN, la France est plutôt concernée par l'empilage et l'intégration, c'est-à-dire les opération de fin cycle de blanchiment. Soit le plus difficile à détecter. Reste alors à savoir de quelle manière la France a entendu lutter contre le blanchiment. Et donc comment elle a défini ce délit. À ce niveau, on se rend compte que l'article 324-1 vise/incrimine deux comportements.

A. Justifications mensongère de l'origine des biens

On peut noter que si le blanchiment est une infraction dont on parle beaucoup, la jurisprudence en ce domaine est assez pauvre. Cette première forme de blanchiment est prévue par 324-1 alinéa 1 « le blanchiment est le fait de faciliter, par tout moyen, la justification mensongère de l'origine d'un bien ou des revenus de l'auteur d'un crime ou d'un délit ayant procuré à celui-ci un profit direct ou indirect »

1. L'infraction d'origine/préalable

Elle doit être un crime ou un délit. Ce qui exclut les contraventions. Cette exigence de l'infraction préalable rapproche le blanchiment du recel. Toutefois, un arrêt de la cour vient de marquer une différence entre les deux délit sur ce terrain et qui conduit à donner plus d'autonomie au blanchiment par rapport à l'infraction préalable. En l'espèce, le prévenu était poursuivi pour blanchiment d'un délit de fraude fiscale. Or, il faut savoir que ce délit n'est constitué que s'il y a eu une plainte au pénal préalable de la situation fiscale. Ce qui fait que en matière de recel,, le recel de fraude fiscale n'est pas punissable s'il n'y a pas eu cette plainte. Mais la chambre criminelle décide que cette solution ne s'applique pas en matière de blanchiment. Le prévenu peut être condamné pour blanchiment de fraude fiscale même s'il n'y a pas eu une plainte de l'administration fiscale concernant la fraude. Cette solution selon la cour sexplique par la nature/caractère du blanchiment d'argent qui est une infraction générale, distincte et autonome. Crim 20 février 2008, RDP 2008, n°68)

La particularité c'est que n'est pas visé le blanchiment de biens/revenus provenant directement d'un crime/délit. Il suffit que ces biens appartiennent à l'auteur d'un crime ou délit. Ce qui est différent et plus sévère puisqu'il n'est pas nécessaire de prouver que ces biens/revenus proviennent nécessairement du crime ou du délit en cause. Mais on peut présumer qu'ils procèdent d'un crime ou d'un délit parce qu'ils sont en possession de l'auteur de l'infraction.

2. La justification mensongère par tout moyen

Cette justification doit prendre la forme d'un acte positif et non pas d'une omission quant au procédé de justification. C'est très large « tout moyen ». Cette justification peut se faire par un bulletin de salaire mensonger qui va permettre d'expliquer son train de vie : Ce peut être une fausse reconnaissance de dette, une fausse facture. Et donc de manière générale, toutes sortes d'attestations de complaisances faisant croire au caractère licite de l'argent. Mais on le voit ces documents peuvent eux-mêmes constituer des faux en écriture. Ce qui peut poser des problèmes en terme de concours de qualification.

B. Apporter son concours à une opération de blanchiment

selon 324-1 al.2 « constitue également un blanchiment le fait d'apporter un concours à une opération de placement, de dissimulation, ou de conversion du produit direct ou indirect d'un crime ou d'un délit ».

1. Le produit direct/indirect d'un crime ou délit.

On voit la différence avec le recel : il s'agit du produit direct/indirect d'un crime ou délit. Donc ce qui provient d'une infraction et non pas de l'auteur de l'infraction. Il faut démontrer un lien entre le produit et l'infraction d'origine, et donc que le produit vient de celle-ci. Or c'est une preuve qui peut être difficile à faire puisque la logique du blanchiment est de faire disparaître toute trace de l'origine frauduleuse des produits recyclés. On voit également que ce qui est visé est le produit direct ou indirect de l'infraction.

- Le produit direct : argent ou bien provenant directement du crime ou du délit. - Le produit indirect : argent ou bien qui s'est substitué au produit direct de l'infraction, selon le mécanisme de subrogation évoqué pour le recel. Mais il faut prouver les substitutions successives

2. Le fait d'apporter son concours

On peut noter que la loi fait référence aux trois phases précédemment évoquées du blanchiment. Mais il n'est pas nécessaire que la personne poursuivie ait participé à l'entier processus. Il suffit d'avoir apporté son concours à une des ces opérations. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela suppose d'abord un acte positif qui peut prendre différentes formes. Ainsi, a été condamné un notaire qui avait établi un acte authentique de vente d'appartement dont le prix a été payé avec des fonds provenant d'une infraction. Crim 7 décembre 1995, Bull n°375) il y a aussi blanchiment dans le fait d'ouvrir un compte bancaire au nom d'une personne qui n'existe pas pour y verser des fonds provenant d'une infraction ; ou encore de servir de prête nom dans une opération.

Pour terminer sur cet élément matériel : rappel de sa ressemblance avec le recel. À tel point que certains actes peuvent être qualifiés aussi bien de recel que de blanchiment. Il suffit qu'à un moment du processus de blanchiment, le blanchisseur détienne le produit du crime ou du délit (qu'il veut blanchir), ou en profite, p qu'il entre également dans la définition du receleur. Ainsi, un établissement financier qui, en connaissance de cause, ouvre ses guichets à un blanchiment, apporte son concours à une opération de placement ou conversion du produit d'une infraction. C'est du blanchiment. Mais en même temps, il détient et dissimule une chose provenant d'une infraction : c'est du recel. Comment doit s'opérer la qualification dans un tel cas ? On peut penser que ce qui caractérise le blanchiment c''est l'existence d'un réseau (surtout dans 324-1 al.2). Donc si celles-ci sont prouvées, il faudrait plutôt retenir le blanchiment. En l'absence de réseau ou si celui-ci n'est pas prouvé, le juge a la possibilité de retenir un recel. Cela explique d'ailleurs pourquoi la jurisprudence concernant le blanchiment est assez pauvre. Une autre possibilité est de trouver une situation comme un concours de qualifications : un fait unique qui contrevient à différents textes, avec la possibilité de retenir différentes qualifications (et applications des règles relatives au cumul des peines).

§II Élément moral du délit général

le blanchiment est un délit intentionnel. S'agissant de la réforme, cette intention suppose que le prévenu sache que la personne dont il justifie mensongèrement les revenus a commis un crime ou un délit, dont elle a tiré profit. Donc il savait qu'il est intervenu en faveur de l'auteur d'une infraction. Dans la première forme, l'intention suppose que le prévenu savait que l'opération de blanchiment portait sur des sommes provenant d'un crime ou d'un délit. Mais il n'est pas nécessaire qu'il connaisse les circonstances de commission de l'infraction ou la qualification de celle-ci, ou l'identité de son auteurs.

Ce sont donc les même règles que pour le recel. La seule connaissance exigée est que les sommes blanchies proviennent d'un crime ou d'un délit. Or la preuve de cette connaissance peut être difficile. Surtout pour les opérations de fin de cycle. C'est pourquoi la jurisprudence utilise parfois des présomptions de fait et dégage l'intention des circonstances de fait. Par exemple d'étroites relations familiales et d'affaires entretenues par les personnes poursuivies avec un auteur d'un trafic de stup (Crim 23 octobre 1997, bull 350)

§III Répression

A. les peines

Personnes physiques : 5 ans / 375 000 €, peine aggravée pour les mêmes circonstances aggravantes que le recel : commis de façon inhabituelle ou en utilisant les facilités que procure l'exercice de l'activité professionnelle. Et lorsqu'il est commis en bande organisée (10 ans /750 000€) Également, les peines d'amende ci-dessus peuvent être élevées jusqu'à la moitié de la valeur des biens ou des fonds sur lesquels ont porté les opérations de blanchiment. Également-comme pour le recel, si l'infraction dont proviennent les produits blanchis sont punis d'une peine d'emprisonnement supérieure à 5 ou 10 ans l'auteur du blanchiment encourt cette peine. S'il a eu connaissance de cette infraction ; de même si l'infraction d'origine était accompagnée de CA. Les conséquences sont que le blanchiment peut dans certain cas être puni de peines criminelles, et devient alors un crime. Il existe aussi des peines complémentaires : 324-7 Personnes morales : amende x 5 : toutes les peines de 131-35 (324-9)

B. particularité de la répression

1. Personnes responsables le blanchiment a soulevé une question délicate : est-ce que l'auteur de l'infraction d'origine peut aussi être sanctionner pour blanchiment ? On peut rappeler la solution retenue en cas de recel pour la même question. On a vu qu'il y a une incompatibilité entre la qualité de l'auteur de l'infraction préalable et celle du receleur. Ce qui fait qu'une double déclaration de culpabilité et impossible. S'agissant du blanchiment la question a longtemps divisé la jurisprudence et la doctrine. Finalement la cour criminelle a admis qu'il pouvait y avoir cumul. En l'espèce c'était un acte de blanchiment visé à 324-1 alinéa 2 qui était en cause. La chambre criminelle dit que l'article 324-1 alinéa 2 est applicable à l'auteur du blanchiment d'un produit d'une infraction qu'il a lui-même commise. Crim 25 juin 2003 RSC 2004, p. 350,solution reprise par d'autres arrêts). On peut justifier les solution tout en relativisant :

Justification : la solution de recel s'explique par le lien logique/nécessaire entre infraction préalable et le recel. Celui qui commet une infraction contre les biens, le plus souvent c'est pour garder le bien (acte unique). On ne retrouve pas ce lien nécessaire en cas de blanchiment. La commission d'une infraction n'entraîne pas nécessairement le blanchiment du produit qui en résulte. Et il y aura en général un acte différent : infraction + acte de blanchiment. Ce qui peut justifier une double déclaration de culpabilité. Relativisation de la solution : en effet, le cumul de qualification ne semble possible que sur le terrain de 324-1 alinéa 2. Car l'alinéa premier semble bien distinguer entre celui qui blanchit et celui qui a commis l'infraction d'origine. Ce doit être des personnes différentes.

2. La tentative

La tentative de blanchiment est punissable : 324-6. Ce qui contribue alors à une différence avec le recel.

3. La prescription

Elle est de trois ans (sauf si le blanchiment est de nature criminelle) et comme le blanchiment est une infraction instantanée. Le point de départ est le jour de l'acte de blanchiment. Si le blanchiment est consécutif à une infraction dont la jurisprudence retarde le point de départ (infractions occultes) le blanchiment ne commencera pas à courir tant que la prescription de l'infraction d'origine n'aura pas commencé.

Section 2 Le délit de blanchiment du trafic de stupéfiants

C'est ce que l'on appelle le blanchiment des narco. En 1996, l'article 222-38 a été réécrit pour être harmonisé avec l'article 324-1 CP. Ce qui fait qu'en ce qui concerne ses élément constitutifs, ce blanchiment se différencie peu du délit général. En ce qui concerne l'élément matériel : on retrouve les deux mêmes formes : la justification mensongère de l'origine des biens et revenus de l'auteur d'un trafic de stup ; le concours à une opération de placement, dissimulation, conversion de produit d'un trafic de stup. La particularité concerne surtout l'élément moral. En effet, le blanchisseur ne pourra être sanctionné sur le fondement de 222-38 que s'il est démontré qu'il savait que l'infraction d'origine était un trafic de stup. Si cette connaissance n'est pas rapportée, il sera toujours possible de le condamner sur la qualification générale du blanchiment. Et il y a un intérêt à savoir quel est le fondement de la poursuite. Car les peines prévues par 222-38 sont plus sévères : 10 ans et 750 000 €, avec la possibilité d'aller jusqu'à la moitié de la valeur des biens blanchis. Et si l'infraction préalable est un crime de trafic de stupéfiants dont il a connaissance, le blanchisseur encourt la peine prévue.

En guise de conclusion, il convient d'évoquer un autre aspect de la réglementation du blanchiment. Qui a trait au dispositif mis en place pour prévenir ce délit et lutter contre le blanchiment : ne faisant intervenir que marginalement le droit pénal. Ainsi un certain nombre de professionnels ont des soupçons sur l'origine de sommes d'argent, s'ils supposent qu'elles proviennent d'activités délictueuses, ils doivent faire une déclaration au TRACFIN, qui pourra enquêter. Et s'il estime qu'il y a blanchiment il pourra en saisir le parquet. Parmi les professionnels tenus à cette déclaration de soupçons (énumérés par la loi) : organismes financiers, sociétés d'assurances, marchands de biens et agents immobiliers, experts comptables, CAC, avocats, etc. Professionnels qui pour la plupart sont tenus au secret professionnel qui sont alors méconnus.

La non déclaration d'un soupçon fait encourir une sanction disciplinaire mais pas de sanction pénale. On aurai pu imaginer de considérer qu'il y a concours à opération de blanchiment, mais ce n'est pas possible car ici on est en présence d'une abstention. Par contre, il existe une sanction pénale (amende de 22 500 €) contre le professionnel qui avertit le propriétaire des sommes ou l'auteur des infractions de la déclaration qui a été faite ainsi que des suite qui lui ont été données. La non déclaration ne suffit pas non plus à elle seule à conclure à une complicité de banqueroute.