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Bulletin de l'Association

Guillaume Budé

La Chute de la République romaine (Colloque de Dijon)


La Chute de la République romaine (Colloque de Dijon)
Emilio Gabba

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Gabba Emilio. La Chute de la République romaine (Colloque de Dijon). In: Bulletin de l'Association Guillaume Budé, n°2, juin
1990. pp. 145-148;

https://www.persee.fr/doc/bude_0004-5527_1990_num_1_2_1425

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La chute de la république romaine
(Colloque de Dijon)*

INTRODUCTION

Je remercie vivement l'organisateur de ce colloque et mes


collègues, qui ont accepté si aimablement d'y apporter leur autorité
scientifique.
Je commencerai par des considérations générales. Lorsqu'on
parle de « crise » de la République romaine, et qu'on entend par
là la phase historique du Ier siècle avant J.-C. marquée par le
passage du régime républicain, qui n'était maîtrisé par
l'oligarchie sénatoriale qu'au prix de graves tensions, au régime
impérial, nous sommes toujours influencés par une certaine tradition
historiographique : celle qui considère le dernier siècle de la
République comme une période de guerres civiles et de
décadence politique, en recherchant les causes dans un déclin social et
moral. On a tenté de dater le début de ce déclin. Presque toute
l'historiographie ancienne, celle du Ier siècle avant J.-C. comme
celle du Ier siècle de notre ère, révèle un pessimisme aux formes
variées, de Posidonius à Salluste, d'Asinius Pollion à Tite-Live,
des historiens de l'âge augustéen à Tacite. Déjà la Préface du
livre III des 'Histoires' de Polybe révélait une nuance de doute et
d'incertitude ; implicitement ou explicitement, la comparaison
s'établit avec un passé exceptionnel. L'apogée de l'histoire de
Rome est situé entre les guerres samnites et la guerre d'Hanni-
bal. le jugement historique repose sur une base moralisante, sous
laquelle on discerne néanmoins la conscience d'un changement
profond de la société romaine, de ses fondements idéologiques et
spirituels, de sa base socio-politique. Au-delà du pessimisme, du
reste bien compréhensible chez les contemporains des guerres
civiles et dans les générations suivantes, l'historien moderne a vu
des causes fondamentales au déclin politique et institutionnel de
la République. Dès la moitié du IIe siècle avant J.-C. on avait vu
s'aggraver le contraste, ou plutôt la contradiction, entre les
institutions d'une cité au territoire limité et les fonctions nouvelles
d'un État impérial aussi étendu que l'État romain de ce temps.

* Ce texte et les suivants reproduisent un Colloque organisé à l'université de


Dijon par J.-M ANDRÉ autour d'Émilio Gabba, qui recevait les insignes de
Docteur honoris causa (octobre 1988).

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Ce contraste n'apparaît pas dans le jugement positif porté par
Polybe, au livre VI, sur les institutions romaines, et, d'une
manière générale, il ne semble pas perçu explicitement dans la
réflexion politique ancienne : seule l'époque impériale établira
une corrélation nécessaire entre l'extension territoriale de l'Etat
et le régime monarchique. Or une tendance fondamentale de la
politique sénatoriale jusqu'au IIIe siècle avait été de ne pas trop
agrandir le territoire de l'Etat romain. La gestion traditionnelle
du pouvoir, oligarchique et temporaire, avait probablement fait
considérer comme moins grave la perte d'autorité et
d'importance constitutionnelle des comices populaires, progressive et
continue. La connexion étroite entre classe dirigeante et corps
civique, qui faisait de la première, même restreinte, la
représentante des intérêts des masses, se trouve brisée avec
l'agrandissement du corps civique; ainsi, dès le IIe siècle s'accentua la
séparation entre les masses populaires et l'État, entre les institutions
et leurs justifications idéales. Cette séparation, depuis le
IIe siècle, prenait aussi la forme d'un éloignement physique du
centre du pouvoir, en raison du processus de colonisation en
Italie et hors d'Italie, et aussi ultérieurement de l'extension de la
citoyenneté romaine à toute l'Italie (après la Guerre sociale).
Inévitablement de nouvelles relations s'étaient créées avec les
nouvelles réalités municipales. Le phénomène juridique et
constitutionnel marqué par le déclin du fonctionnement des comices
et de leur capacité représentative (on pouvait de moins en moins
y participer à cause de l'éloignement) entraîne, dès le IIe siècle,
une évolution des mentalités qui éloigne une grande partie des
citoyens des idéaux de participation politique. Des fragments de
discours de Tibérius Gracchus, prononcés en 133 sur la loi
agraire, et conservés par Plutarque et Appien, se dégage une
évidente absence de motivation des soldats prolétarisés à l'égard de
l'idée de patrie, de la défense de l'Etat et de son expansion. Un
siècle plus tard, Cicéron constatera à son grand regret le
désintérêt politique des citoyens, dont le seul souci était la sécurité
économique et sociale, et, dans son 'De Legibus', il reprochera aux
sénateurs de la période post-syllanienne leur 'ignorantia', en
rappelant la nécessité de 'nosse rem publicam'. Tacite, dans la
Préface du livre I des 'Histoires', citera parmi les causes du déclin
du zèle politique T'inscitia rei publicae ut alienae'; il visera
même la classe dirigeante du temps, qui se dérobait à la vie
publique. Tel avait été le processus séculaire qui avait provoqué,
plus ou moins spontanément ou par force, l'abstention politique
de couches sociales de plus en plus nombreuses : ainsi se
caractérise le passage de la République à l'Empire.
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Contre cette dépolitisation, les tentatives généreuses de Cicé-
ron battant le rappel des 'boni omnes' pour défendre la
République étaient restées vaines. Leur 'consensus', selon la théorie
du 'Pro Sestio', aurait représenté un engagement politique
renouvelé. C'est à leur intention qu'à la fin de sa vie, dans son
'De Officiis', Cicéron proposa comme paradigme politique les
valeurs éthiques de la grande tradition aristocratique, celles de la
génération de Scipion Émilien. Même Salluste, pourtant hostile
au projet cicéronien, avait critiqué âprement la montée politique
des 'homines noui', n'ayant plus aucune motivation liée à l'idéal
ancien et tentés seulement par le pouvoir.
Il était inévitable et presque naturel que le détachement des
citoyens de la politique fût pour ainsi dire compensé par la
primauté des intérêts économiques individuels et par leur défense
corporative. La thèse moralisante sur l'influence néfaste de la
richesse montrait la nette conscience que les exigences sociales et
les attitudes avaient changé. De plus en plus, de l'époque de
Marius à celle d'Auguste, le service militaire parut le moyen de
recouvrer une autonomie sociale, pour les classes qui avaient
subi les conséquences dévastatrices des transformations
économiques du IIe siècle avant J.-C, lorsque le phénomène de
l'esclavage avait pris des proportions jadis impensables. L'économie de
Rome et des états alliés de l'Italie, à cette époque, avait acquis
une dimension impériale, bouleversant partiellement les
structures traditionnelles de l'agriculture italienne, fondée sur la
petite propriété paysanne. Celle-ci, dans plusieurs régions
d'Italie, fut alors remplacée par la grande propriété, dont la
production devait être vendue sur les marchés urbains. L'armée elle
aussi représenta un nouveau type d'intégration sociale, de plus
en plus étranger au cadre institutionnel; c'est ainsi qu'elle
devint, entre les mains des chefs des grandes factions, un
instrument de lutte politique. Le processus de colonisation,
d'urbanisation et de municipalisation favorisa au cours du Ier siècle une
dispersion des forces politiques qui n'était pas seulement
géographique. La désunion traditionnelle des communautés d'Italie ne
trouva pas dans l'organisation municipale issue de la Guerre
sociale et poursuivie tout au long du siècle jusqu'à Auguste un
facteur d'unification véritable. Malgré la formule 'tota Italia',
déjà présente chez Cicéron, reprise et gonflée par la propagande
augustéenne, il n'y eut même pas à l'époque impériale de liaison
entre le centre du pouvoir (orienté plutôt, en province, dans le
sens de l'empire) et les réalités locales si variées de l'Italie : je
crois qu'onjxouve ici les prémisses des discordes qui ont séparé,
au Moyen Age, les républiques libres d'Italie. Alors que la réalité
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impériale imposait cette rationalisation des rapports entre le
pouvoir central et les provinces, qui avait été commencée par Sylla,
et poursuivie par Pompée et César, et bien davantage encore par
Auguste, le 'princeps', bien loin des théories du 'De Republica'
cicéronien, devenait le point de rencontre, ainsi que le trait
d'union indispensable de toutes les forces sociales italiennes,
surtout de celles qui, à cette époque, pratiquaient l'abstention
politique, et il apparaissait, dans les provinces, comme la garantie
d'une administration renouvelée. Les forces politiques
traditionnelles, qui avaient jusque-là détenu le pouvoir, étaient en
passe de devenir, fort à contrecœur, des collaboratrices du
prince. Comme Tacite le remarque avec finesse, dans les
'Annales', VI, 32-33, au changement de régime politique
correspondaient une transformation et une orientation nouvelle du
genre historiographique. Le fait que les décisions politiques, dès
lors circonscrites à l'entourage du prince, avaient une publicité
restreinte, parut aux historiens sénatoriaux un recul de la
connaissance, donc un déclin de la liberté politique et culturelle,
sensible également dans l'art oratoire. L'auteur anonyme du 'Traité
du sublime', Sénèquie le philosophe, Quintilien, Tacite, ont,
chacun à leur manière, mis en lumière la modification des
rapports entre liberté et culture : on y voyait, et ajuste titre, l'un des
aspects capitaux du changement politique survenu à Rome.
Emilio GABBA.

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