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L’analyse du discours numérique

Collection Cultures numériques


dirigée par Milad Doueihi

www.editions-hermann.fr

Illustration de couverture :
« Dans un café », Marie-Anne Paveau,
São João Del-Rei, Brésil, 2015 (détail).

ISBN : 978 2 7056 9321 3


© 2017, Hermann Éditeurs, 6 rue Labrouste, 75015 Paris
Toute reproduction ou représentation de cet ouvrage, intégrale ou partielle, serait
illicite sans l’autorisation de l’éditeur et constituerait une contrefaçon. Les cas
strictement limités à l’usage privé ou de citation sont régis par la loi du 11 mars 1957.
Marie-Anne Paveau

L’analyse du discours numérique


Dictionnaire des formes et des pratiques

Depuis 1876
Du même auteur

Les grandes théories de la linguistique, avec Georges-Élia Sarfati, Paris,


Armand Colin, 2003 (2e édition 2014).
Les prédiscours. Sens, mémoire, cognition, Paris, Presses Sorbonne nouvelle,
2006.
La langue française. Passions et polémiques, avec Laurence Rosier, Paris,
Vuibert, 2008.
Langage et morale. Une éthique des vertus discursives, Limoges, Lambert-
Lucas, 2013.
Le discours pornographique, Paris, La Musardine, 2014.
Pour Eskenazi 2
Introduction

I. LE NUMÉRIQUE : CONVERSION,
TRANSFORMATION, CIVILISATION

Au début d’un article consacré à la trace, Louise Merzeau insiste


sur la portée générale du numérique : « L’essor du numérique ne se
réduit ni à une nouvelle codification des contenus, ni à l’introduc-
tion d’un nouveau canal de circulation. C’est une transformation
environnementale, qui affecte les structures et les relations. Une telle
mutation ne déstabilise pas seulement des usages et des objets.
Elle remet en question les modèles conceptuels qui servent à les
formaliser. » (Merzeau 2009 : 23). Milad Doueihi n’hésite pas quant
à lui à parler de « processus civilisateur » dans La grande conversion
numérique (Doueihi 2008). L’expression courante, objet d’un débat
social interminable dans lequel on n’entrera pas ici, est révolution
numérique. Quel que soit leur nom, révolution, transformation ou
conversion, les actions et les effets du numérique sont là, l’usage des
technologies numériques, d’internet et des objets connectés s’étant
progressivement intégré à nos existences, tout du moins dans les
aires culturelles, sociales et géographiques où les outils informa-
tiques et les technologies numériques ont pu se développer ; il ne
faut pas oublier en effet que le numérique, comme la démocratie
ou la sexualité, est une notion profondément située et ne souffre
aucune universalisation.
Devant cette évolution civilisationnelle, Dominique Boullier
s’inquiète de l’immobilisme des sciences sociales. Dans un entre-
tien pour Le Monde en 2015, il estime que dans notre société de la
haute fréquence, on assiste à un décrochage des sciences sociales au
profit des GAFA 1 qui embauchent des cerveaux pour « faire tourner

1. GAFA ou plus récemment GAFAM, est un sigle qui désigne les « géants du
web » : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.
8 L’analyse du discours numérique

les machines », selon de nouvelles méthodes de travail fondées


sur le volume, la variété et la vélocité. Il déplore que les sociologues,
après les linguistes, soient dépossédés du traitement des données :
« Il arrive aux sociologues ce qui déjà est arrivé aux linguistes et aux
géographes. Ces dernières décennies, les informaticiens ont pris la
main sur le traitement automatique de la langue, puis sur la géoma-
tique. Désormais, ce sont les statisticiens, les informaticiens et les
mathématiciens qui traitent et interrogent les données sur la société
récoltées sur Internet » (Boullier 2015 : en ligne). Cette mention
des linguistes est intéressante à bien des égards, et correspond à une
situation observable également à propos des productions langagières
numériques natives, on y reviendra plus bas. Pour remédier à cette
dépossession, Dominique Boullier « plaide pour des sciences sociales
de troisième génération, qui s’emparent de ces nouveaux phénomènes
[numériques] pour les requalifier : il faut inventer des concepts,
des outils et limites de validité sur ces nouvelles données, ces traces
auxquelles nous n’avions pas accès » (Boullier 2015 : en ligne).
Ce que ce chercheur dit de la sociologie est parfaitement valable
pour les sciences du langage, et plus particulièrement l’analyse du
discours, science sociale par excellence. Le travail présenté dans cet
ouvrage est une réponse à cette nécessité d’inventer de nouveaux
concepts, outils et limites pour rendre compte du fonctionnement
des discours natifs d’internet dans une perspective qualitative et
écologique.

II. LES SCIENCES DU LANGAGE


ET LE DISCOURS NUMÉRIQUE NATIF

Le discours numérique natif est l’ensemble des productions


verbales élaborées en ligne, quels que soient les appareils, les inter-
faces, les plateformes ou les outils d’écriture. Il pose aux sciences
du langage telles qu’elles sont pratiquées jusqu’à présent un certain
nombre de problèmes qu’on ne peut résoudre qu’en pratiquant le
la remise en cause des modèles conceptuels mentionnée plus haut
par Louise Merzeau.
Introduction 9

1. Une autre nature du signe : du discours au technodiscours


Dans l’article précité, elle fait d’ailleurs ce constat sur le signe :

Le signe, tel que les SIC et la sémiologie le définissent, procède d’un


acte d’énonciation doté de sens et (en partie au moins) d’intentionnalité.
L’empreinte numérique, elle, est automatiquement produite à l’occasion
d’un calcul, d’un codage ou d’une connexion, le plus souvent sans que
le sujet en soit conscient. Au lieu d’articuler une face sensible (signifiant)
à une représentation psychique (signifié), la trace assigne une signature
invisible à un comportement informationnel, qui n’est pas toujours perçu
comme tel (Merzeau 2009 : 24).

Cette remarque concerne évidemment de près les sciences du


langage, et il est remarquable qu’elle vienne d’une autre discipline.
Les sciences du langage n’ont pas encore fait ce constat et accusent
un retard important sur la question des univers numériques et de
leurs productions natives, tant sur le plan épistémologique que
théorique et méthodologique. La plupart des rares travaux qui
existent jusqu’à présent sur les discours natifs d’internet ou du web
peinent à prendre en compte leur dimension technique, intégrée à
leur nature langagière du fait de la programmation informatique qui
structure les univers numériques ; ils restent logocentrés, c’est-à-dire
axés sur la seule matière langagière, considérée dans sa définition
saussurienne et dualiste (« la langue envisagée en elle-même et pour
elle-même », selon la célèbre formule du fondateur de la linguis-
tique moderne). Ces travaux 2, qu’ils relèvent de la communication
médiée par ordinateur (par exemple Anis 1998, Marcoccia 2013,
Panckhurst 2006, 2007) ou de l’analyse du discours (par exemple
Amadori 2012, Amossy 2011, Cunha 2014, Jackiewicz 2016),
isolent en effet la matière langagière et discursive extraite de son
environnement technologique informatique, pour retrouver la forme
des extraits de corpus de l’analyse du discours traditionnelle ou les
énoncés normalisés et mis en forme du traitement automatique

2. On ne mentionne ici que des travaux francophones ; les références seront


élargies hors de la francophonie dans le cours de l’ouvrage.
10 L’analyse du discours numérique

des corpus, sur lesquels sont souvent mobilisées des théories et


méthodologies prénumériques. Comme le dit justement Isabelle
Pierozak, ce sont des travaux qui utilisent internet « for corpus » et
non « as corpus » (Pierozak 2014).
Or, la spécificité des discours natifs d’internet est justement, entre
autres, leur intense relationalité, c’est-à-dire leur intégration dans un
réseau de relations algorithmiques qui en assure le fonctionnement et
la circulation, en même temps qu’elle leur donne des traits linguisti-
quement inédits comme la cliquabilité sur le plan morpholexical ou
l’imprévisibilité sur le plan discursif. La mise à l’écart de la machine,
considérée comme un composant extralinguistique, amène à travailler
sur les formes nécessairement stéréotypées de la langue et non sur les
formes singulières, composites, mixtes, pleines des bruits et des moteurs
du monde, des discours empiriques natifs des univers numériques.
Les approches qui intègrent pleinement la machine et ses techniques
sont rares et l’on citera prioritairement les recherches du groupe
IMPEC (Interactions multimodales par écrans), reposant sur les trois
principes de la médiation comme espace d’intersection entre corps,
machine et langage, de l’affordance communicative et du design de
l’environnement électronique (Develotte et al., 2011). Le travail sur
les discours numériques natifs implique en effet, non seulement de se
défaire de la conception logocentrée du langage mais également d’une
représentation anthropocentrée de la machine : dans leur travail sur
l’écriture des machines, Cléo Collomb et Samuel Goyet décrivent
bien cette représentation qui réduit la machine (ou le programme,
le logiciel, l’application, etc.) à un outil, car, dans l’imaginaire des
chercheurs, une machine fonctionne, mais n’agit pas, applique des
règles mais n’écrit pas ; bref, elle est « neutralisée » (Collomb 2017,
Goyet, Collomb 2016). Et effectivement, la linguistique semble
neutraliser la machine pour reverser l’ensemble de la responsabilité
de création langagière sur l’humain ; d’où une perspective logocentrée
qui retombe sur ses pieds saussuriens, respectant le dualisme qui
distingue le linguistique de l’extralinguistique 3.

3. On retrouve cette défense dualiste à propos des machines parlantes au sens


propre, comme Siri, l’application d’Apple. François Perea montre cependant
Introduction 11

Or il est possible, soutiennent Cléo Collomb et Samuel Goyet,


de sortir de la vision anthropocentrée de la machine comme de sa
sacralisation techniciste, pour envisager une technologie qui ne soit
pas une anthropologie (Collomb, Goyet 2015). C’est le sens des
termes néologiques composés avec l’élément techno-, employés dans
le travail de l’analyse du discours numérique pour rendre compte
d’une évolution théorique nécessaire : parler de technodiscours,
de technomot, de technosigne, de technogenre de discours et de
technographisme, c’est inscrire dans l’analyse une option théorique
qui modifie l’épistémè mainstream des sciences du langage. C’est
affirmer que les discours numériques natifs ne sont pas d’ordre
purement langagier, que les déterminations techniques coconstruisent
les formes technolangagières, que les perspectives logo- et anthropo-
centrées doivent être écartées au profit d’une perspective écologique
intégrative qui reconnaisse le rôle des agents non humains dans
les productions langagières. Les sciences de l’information et de la
communication parlent de technosémiotique depuis les années
1990, pour signifier cette prise en compte des dispositifs techniques
dans l’analyse de la construction du sens ; le terme est naturalisé et
repris par les chercheurs qui travaillent actuellement sur le web 2.0.
Il n’est pas question d’hypertrophier le techno- et de tomber dans
la mythologie de la machine toute-puissante destituant l’humain
de son statut de sujet ; mais il semble hors de propos de conserver
une définition homogène et exclusive du langage, comme produit
de la seule faculté humaine contrôlé par l’intentionnalité du sujet.
Parler de technodiscours, d’élément technolangagier ou d’analyse
technolinguistique, c’est donc s’inscrire dans une pratique écologique
et postdualiste de la linguistique.

que le dialogue entre l’humain et la machine Siri relève davantage de la collaboration


que de la distinction dualiste, l’humain adoptant des formes technolangagières qui
l’éloignent du langage dit naturel (Perea 2016).
12 L’analyse du discours numérique

2. Les acquis des sciences de l’information


et de la communication
La perspective construite par l’analyse du discours numérique
s’inscrit dans ce mouvement de critique de l’anthropocentrisme,
impliquant, en sciences du langage, un logocentrisme. Et si l’on
cite ici deux jeunes chercheurs en sciences de l’information et de
la communication, ce n’est pas un hasard : cette discipline s’inté-
resse depuis longtemps (en France, une vingtaine d’années) aux
discours numériques natifs sous d’autres étiquettes comme écrits
d’écran ou écriture hypertexte, et elle a donc une avance considé-
rable (voir les travaux d’Emmanuël Souchier et Yves Jeanneret
notamment). Pour des raisons qui ne sont pas toutes scientifiques,
et qu’il faudra bien expliciter un jour, les deux disciplines ont été
et restent encore aujourd’hui séparées : une sorte de barrière s’est
dressée entre elles, au détriment des sciences du langage en ce qui
concerne le numérique. Les acquis des sciences de l’information
et de la communication sur l’écriture numérique, l’énonciation
éditoriale, les formats d’écriture et de publication, les différentes
sémioses des productions natives, le rôle des machines, sont des
préalables nécessaires à l’élaboration de théories et de méthodes
linguistiques pour l’analyse des discours. Les propositions faites
dans cet ouvrage s’y appuient constamment, dans un souci de
cumulativité (pour éviter la réinvention de l’existant) et de validité
scientifique (une analyse linguistique qui ne tiendrait pas compte
de la nature technocommunicationnelle des énoncés passerait à côté
de l’essentiel). Elles s’appuient également sur les acquis également
anciens d’une autre discipline séparée de la linguistique, mais peut-
être moins complètement, la littérature, qui fournit une réflexion
sur l’hypertexte et les textualités numériques depuis les années 1990
également (chez Christian Vandendorpe, Jean-Pierre Balpe, Serge
Bouchardon, Alexandra Saemmer par exemple).

3. Questions posées à la linguistique


Les discours numériques natifs posent des questions à la linguis-
tique comme discipline, en interrogeant ses principes, ses méthodes
et ses objets.
Introduction 13

C’est d’abord la nature même du langage et de ses manifestations


qui est interrogée : en ligne, ce ne sont pas vraiment les scripteurs et
locuteurs qui écrivent et qui parlent mais, pour aller vite, les machines
et leurs programmeurs qui permettent que des productions langagières
fruits de l’intentionnalité de sujets soient performées et acquièrent
une existence (Herrenschmidt 2007). Dominique Cotte parle à ce
propos de « co-énonciation technologique » (Cotte 2004 : 111).
Cet état de fait concerne absolument tous les discours numériques
natifs, des plus linéaires au plus délinéarisés par des liens hyper-
textes, des technomots (hashtags, URL), des images, des sons, etc.
Les formes produites sont en l’état actuel de la théorie linguistique,
non analysables : que peut dire la description linguistique d’une
URL, d’un hashtag, d’une pancarte numérique, d’une image macro,
sauf à séparer les éléments selon leur sémiose (texte d’un côté, image
de l’autre, et code d’un troisième) et à défaire par conséquent ce
qui fait justement leur spécificité, c’est-à-dire leur coconstitution
structurelle ? Pour en rendre compte, on parlera ici d’éléments
composites ; la production langagière à la machine est en fait une
production de la machine et il s’agit là d’une évolution inédite dans
l’histoire du langage dont les sciences du langage doivent se saisir.
Les discours natifs du web sont par ailleurs relationnels : l’archi-
tecture du réseau fait qu’ils sont tous matériellement interreliés, entre
eux et à leur énonciateur, ce qui leur donne des propriétés particulières
comme leur investigabilité (tout énoncé en ligne peut être cherché
et trouvé via des outils de recherche comme les moteurs) et leur
idionuméricité (tout énoncé du web en ligne possède une forme
unique et subjective, déterminée par les paramètres de navigation,
de sociabilité, de lecture et d’écriture de l’internaute). La linguistique
possède dans ses bagages théoriques la notion de dialogisme et il
serait tentant de l’appliquer à la relationalité des discours numériques
natifs ; mais en ligne, la relationalité est matérielle et automatique,
et ne dépend pas de marques d’intertextualité ou d’analogies issues
de la compétence interprétative de l’analyste. Encore une fois, il faut
faire avec la machine, et s’équiper pour rendre compte d’énoncés qui
sont des liens, pris dans des circuits de collecte, de traitement et de
redocumentarisation automatiques et, au sens propre, innombrables :
14 L’analyse du discours numérique

la relationalité a en effet pour conséquence une démultiplication


hors de mesure de la circulation des énoncés en ligne.
Des questions précédentes découlent directement celle de la
constitution des corpus. Comment constituer des corpus d’ana-
lyse du discours sur un terrain où les énoncés sont innombrables,
interreliés, subjectifs et composites ? Comment passer des corpus
traditionnels de l’analyse du discours, à partir de documents imprimés
ou d’enregistrements stabilisés et objectifs (au sens où ils présentent
la même forme pour tout récepteur), à des corpus subjectifs, ouverts
et évolutifs ? Comment éviter la tentation du corpus logocentré et
l’application de théories prénumériques tout en mobilisant le corpus
de théories et de méthodes des sciences du langage ? Les réponses à
ces questions passent par une connaissance approfondie des univers
discursifs numériques et l’élaboration de méthodes permettant de
respecter l’écologie du web.

III. TERRAINS ET MÉTHODES DE L’ANALYSE


DU DISCOURS NUMÉRIQUE

L’analyse du discours numérique telle qu’elle est présentée ici


constitue une analyse qualitative des discours natifs d’internet, en
particulier du web 2.0, qui implique un certain nombre de choix
méthodologiques.

1. Internet et le web
Une précision s’impose sur la différence entre ces deux terrains,
la confusion étant très fréquente chez les chercheurs en linguistique :
rappelons qu’internet (Inter Network), apparu à la fin des années 1960,
est un réseau qui relie des ordinateurs entre eux au niveau mondial,
ce réseau proposant plusieurs services, le partage de fichiers, la messa-
gerie instantanée, la téléphonie, l’envoi de courrier électronique et
le web. Le web (World Wide Web) inventé en 1989-1990, est donc
un service, une application d’internet, et ne coïncide pas avec lui.
Il a une histoire marquée par des évolutions structurelles que l’on
balise habituellement par des chiffres : le web 1.0 ou web statique,
déployé dans les années 1990, connecte des informations et repose
Introduction 15

sur le système « push » de distribution de l’information (c’est le web


des portails d’information et des forums) ; le web 2.0 ou web social ou
participatif, apparu au début des années 2000, connecte des personnes
et repose sur l’interaction multi-agents (c’est le web des réseaux
sociaux et du partage multimédiatique) ; le web 3.0, web des données
ou web sémantique, qui émerge au début des années 2010, repose
sur la curation, c’est-à-dire la collecte et l’organisation des données,
organise le web en gisement de données grâce à des métadonnées et
privilégie les connexions mobiles ; on parle actuellement de l’émer-
gence à l’horizon 2020 d’un web 4.0, web intelligent ou métaweb,
qui intégrerait une dimension connectée à l’ensemble des éléments
de notre environnement de vie. Ces différentes réalités, internet ou
les différents webs, ne constituent pas des terrains équivalents pour
la linguistique car la communication, l’interaction et la publication
de contenus langagiers n’y ont pas les mêmes caractéristiques et ne
permettent donc pas les mêmes formes langagières et discursives.
C’est la raison pour laquelle le logocentrisme de certaines approches
ne permet pas de rendre compte de tous les aspects de la communi-
cation en ligne : rassembler et classer les données langagières selon
les seuls critères linguistiques, en n’intégrant pas la dimension socio-
technique des interfaces et du codage informatique ni les modalités
d’éditorialisation des contenus implique une homogénéisation et
une normalisation des contenus qui passe à côté de traits spécifiques.
On se concentrera dans cet ouvrage sur les discours numériques
natifs du web 2.0 majoritairement francophone (certains exemples
concernent l’anglais), avec quelques incursions dans le web 1.0 ou le
web des données. Les terrains d’analyse seront donc essentiellement
l’immense continent des réseaux sociaux numériques (notamment les
plus connus et pratiqués, Twitter, Facebook, Youtube), la blogosphère,
la presse en ligne, mais aussi certains sites et forums 1.0, certains
outils de fabrication de discours en ligne. Les énoncés envisagés
dans cet ouvrage sont tous natifs d’internet, c’est-à-dire produits
directement en ligne et non portés en ligne à partir d’une numéri-
sation hors ligne ou composés sur un téléphone hors connexion.
La réflexion étant d’ordre théorique et non applicative, le travail se
fait à partir d’exemples, et non de corpus constitués.
16 L’analyse du discours numérique

2. Position du chercheur et présentation des exemples


La connaissance des objets de la recherche est une vieille question
en sciences humaines et sociales, qui croise celle de l’observation
participante, de la réflexivité du chercheur, du paradoxe de l’obser-
vateur, de son engagement ou de son immersion, du statut de ses
données biographiques, etc. Tous les objets de recherche ne réclament
pas forcément leur connaissance interne mais l’étude des discours
numériques natifs s’en passe difficilement, sauf à rester dans une
approche logocentrée et anthropocentrée. Il semble en effet nécessaire
que le chercheur soit aussi un usager d’internet et du web, ait une
connaissance minimale des interfaces techniques et du fonction-
nement de la machine. De nombreux phénomènes technodiscursifs
ne s’identifient et ne s’analysent qu’à partir de cette connaissance
pratique : la nature d’un lien hypertexte, le fonctionnement d’un
mot cliquable, l’idionuméricité et l’imprévisibilité des contenus,
les formats et les genres de texte. À défaut, la description emprunte
des analogies avec des phénomènes non ou prénumériques dont
certaines seront mentionnées dans l’ouvrage.
La perspective écologique impose de présenter les exemples dans
leur environnement natif et l’idéal serait évidemment de pouvoir
travailler avec un navigateur ouvert, ce que ne permet évidemment
pas la publication hors ligne. On a donc choisi de présenter les
exemples sous forme de captures d’écran, ce qui est le minimum
écologique nécessaire, même si ce procédé semble figer les données
technodiscursives ouvertes et mobiles, et les objectiver : les captures
d’écran sont elles aussi issues de la subjectivité de l’internaute-analyste
et il faut les considérer comme des données subjectives.

IV. ORGANISATION DE L’OUVRAGE


ET CONVENTIONS GRAPHIQUES

Cet ouvrage a été commencé sous la forme d’un dictionnaire sur


un carnet de recherche, Technologies discursives (<https://technodis-
cours.hypotheses.org>), forme qui a été conservée dans le présent
ouvrage. Les notions sont donc présentées sous forme d’entrées
alphabétiques construites à partir d’une définition, la table des
Introduction 17

matières et un index des notions permettant de se repérer dans leur


contenu. La liste d’entrées présentée n’est évidemment pas exhaustive
et l’ouvrage ne prétend pas faire le tour des questions posées par les
discours numériques natifs, mais en proposer un cadre d’analyse
orienté par l’approche écologique.
Dans tous les exemples cités, hors illustrations, les graphies d’ori-
gine sont conservées. Les nombreux anglicismes de la recherche sur
internet et le numérique en général ont été maintenus, la traduction
française étant parfois maladroite (le malheureux mot-dièse n’est pas
employé par exemple) et souvent inutile, les mots anglais s’étant vite
lexicalisés. Les citations en anglais ne sont pas traduites, le statut
de lingua franca de l’anglais scientifique ne le demandant plus.
L’écriture épicène a été écartée à regret (sauf dans les remerciements)
pour des raisons d’économie graphique et de lisibilité, le nombre
de néologismes, d’emprunts et de graphies particulières étant déjà
très élevé dans l’ouvrage.
Algorithme

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
CALCULS, TRACES, CONTRAINTES

Les algorithmes sont des suites d’instructions qui permettent de


résoudre des problèmes. Sur internet, ils permettent de résoudre le
problème du traitement de l’information en la recherchant, traitant,
classant, hiérarchisant, etc. Pour cela, ils effectuent des calculs qui
vont produire des effets : certaines informations apparaîtront plus
souvent ou en meilleure place que d’autres, seront davantage dissé-
minées que d’autres, ou au contraire invisibilisées. C’est pour cette
raison que Fanny Georges parle par exemple d’« identité calculée »
pour nommer la part automatique et non maîtrisable de notre
identité numérique (Georges 2009). Les algorithmes, qui semblent
souvent avoir une existence propre et des capacités de décision,
sont évidemment créés par des humains, informaticiens, codeurs,
programmeurs (Schmitt 2014b) ; mais leurs effets sur les contenus
d’internet, et par conséquent sur nos vies, sont importants. Comme
le précise Dominique Cardon : « Nous fabriquons ces calculateurs,
mais en retour ils nous construisent » (Cardon 2015 4).
Les algorithmes sont entrés dans l’ordinaire de notre vie, et
ce à tous les niveaux. Dominique Cardon décrit bien ce phéno-
mène : « Sur la logique des indicateurs chiffrés, se greffe désormais
celle du calcul algorithmique embarqué à l’intérieur des interfaces
numériques. En rencontrant l’informatique, les chiffres sont devenus
des signaux numériques (listes, boutons, compteurs, recomman-
dations, fils d’actualité, publicité personnalisée, trajets GPS, etc.)
qui habillent toutes les interfaces que, d’un clic, nous ne cessons
de caresser » (Cardon 2015). Les algorithmes calculent les traces

4. Cet ouvrage a été consulté sur une version Kindle qui ne fournit pas les
numéros de page.
20 L’analyse du discours numérique

de nos activités, les classent et en font des outils de prédiction de


l’avenir. Ils calculent « une forme nouvelle du social » (Cardon 2015).
Parmi ces traces, évidemment, les productions langagières sont
au premier plan. Sur le plan linguistique, on peut considérer les
algorithmes comme des opérateurs de contrainte discursive et
d’instruction sémantique, qui, comme les prédiscours, n’ont pas
d’existence langagière mais sont activés au niveau de la production
langagière à partir de processus infralinguistiques tacites, les calculs.
Les algorithmes ne sont ni des objets ni des notions ressortissant
directement aux approches linguistiques, mais, comme les frames,
les cadres préalables ou les représentations, ils doivent cependant être
intégrés à la réflexion linguistique sur les discours natifs d’internet.
Ils produisent en effet un certain nombre de régularités et de déter-
minismes que l’on peut rapprocher, toutes proportions gardées,
des formations discursives telles qu’elles sont définies par Michel
Foucault et Michel Pêcheux. Pour Michel Foucault, la formation
discursive permet de « constituer, à partir de relations correctement
décrites, des ensembles discursifs qui ne seraient pas arbitraires mais
seraient cependant demeurés invisibles » (1969 : 42). Et chez Michel
Pêcheux, la formation discursive se définit comme « déterminant
ce qui peut et doit être dit (articulé sous la forme d’une harangue,
d’un sermon, d’un pamphlet, d’un exposé, d’un programme, etc.)
à partir d’une position donnée dans une conjoncture donnée »
(Pêcheux et al., 1971 : 102 ; ital. De l’auteur). Comme le souligne
Dominique Maingueneau, le point commun de ces deux approches
est le fonctionnement de règles invisibles : « Ce qui apparaît ainsi
commun aux démarches, pourtant bien différentes, de Foucault et
Pêcheux, c’est que la formation discursive se présente comme une
unité en quelque sorte masquée par les unités topiques, un système
de règles invisibles » (Maingueneau 2012, § 38).
Mais comment approcher les algorithmes en analyse du discours
numérique ? Par quel biais les intégrer à la réflexion, dans la
mesure où les couches invisibles du code sont inaccessibles à partir
de la surface des écrans, et où, même accessible, le code ne constitue
pas un langage articulé et n’est donc pas susceptible d’une analyse
linguistique ?
Algorithme 21

II. LES PRODUCTIONS ALGORITHMIQUES

Il faut distinguer tout d’abord ce qui relève, dans la notion


d’algorithme, de l’ordre linguistique. Dominique Cardon (2015)
propose un classement heuristique permettant ce tri, en distinguant
quatre familles, nommées via une métaphore spatiale :
– les algorithmes qui sont à côté du web mesurent des audiences en
calculant le nombre de clics, selon le principe de la popularité ;
les données traitées sont alors des vues, qui ne sont pas de nature
langagière.
– les algorithmes qui sont au-dessus du web hiérarchisent l’autorité
des sites au moyen des liens, comme le fait le célèbre Pagerank
de Google, selon le principe de l’autorité ; les données sont alors
des liens hypertextes, qui constituent des données langagières et
concernent directement l’analyse du discours numérique.
– les algorithmes qui sont dans le web calculent la réputation en
prenant en compte le nombre d’amis, de retweets, de favoris,
etc., selon le principe de la réputation ; les données sont des likes,
qui ne concernant la linguistique que de manière indirecte.
– les algorithmes qui sont en dessous du web, calculent des traces
pour influencer les comportements futurs de l’internaute selon
le principe de la prédiction ; les données traitées sont des traces
numériques, dont on sait qu’elles sont, en ligne, très majoritai-
rement langagières et écrites ; l’analyse du discours numérique
est donc directement concernée.
On retiendra donc, pour construire les algorithmes comme objet
pour l’analyse du discours numérique, les deux familles « au-dessus »
et « en-dessous », correspondant aux deux principes d’autorité et de
prédiction et aux deux types de données liens et traces. On y ajoutera
une autre « famille » du côté de la création et de la production
contrôlée : les algorithmes à la source des générateurs automatiques
de textes ou de discours.

1. Les liens hypertextes et le principe d’autorité


Dominique Cardon décrit ainsi la famille « au dessus » des liens
hypertextes :
22 L’analyse du discours numérique

L’architecture particulière du réseau Internet fait du web un tissu de textes


se citant les uns les autres à travers des liens hypertextes. L’algorithme du
moteur de recherche ordonne les informations en considérant qu’un site
qui reçoit d’un autre un lien reçoit en même temps un témoignage de
reconnaissance qui lui donne de l’autorité. Sur ce principe, il classe les
sites à partir d’un vote censitaire au fondement méritocratique. Les sites
les mieux classés sont ceux qui ont reçu le plus de liens hypertextes venant
de sites qui ont, eux-mêmes, reçu le plus de liens hypertextes des autres.
Dans son principe initial, le PageRank, l’algorithme qui a fait la fortune
de Google, considère que les liens hypertextes enferment la reconnais-
sance d’une autorité : si le site A adresse un lien vers le site B, c’est qu’il
lui accorde de l’importance. Qu’il dise du bien ou du mal de B n’est pas
la question ; ce qui importe est le fait que A ait jugé nécessaire de citer B
comme une référence, une source, une preuve, un exemple ou un contre-
exemple. Le seul fait de citer enferme le signal dont le calculateur fait son
miel (Cardon 2015 : chap. 1)

Dominique Cardon utilise ici le terme citer au sens large et


non linguistique : le lien hypertexte n’est pas une citation au sens
linguistique du terme mais une mise en relation entre un site ou
texte source et un site ou texte cible ; de ce fait le texte cible est
mentionné, mais il ne s’agit pas d’une citation, qui nécessiterait
un dispositif énonciatif particulier qui n’existe pas dans le lien
hypertexte. En tout cas, le lien hypertexte constitue une donnée
langagière à laquelle il faut également attribuer un trait algorith-
mique, conformément à la nature éminemment composite des
unités technolangagières : il s’agit d’une unité composite, dotée
d’une fonction principale de délinéarisation, à laquelle il faut
ajouter une fonction d’autorité basée sur la calculabilité. Cette
fonction d’autorité déplace les critères de légitimité et de pouvoir
des discours : les discours dominants ne sont plus ceux qui sont
tenus ou sélectionnés sur une échelle verticale des pouvoirs, par des
locuteurs détenteurs des différents sceptres procurant le pouvoir
du discours, mais ceux qui sont reconnus, dans l’horizontalité des
liens, par « l’intelligence collective » constituée par les échanges
et les évaluations des internautes.
Algorithme 23

2. Les traces numériques et le principe de prédiction


Les algorithmes qui agissent « au dessous » du web utilisent des
techniques statistiques relevant du « machine learning » : « L’algorithme
apprend en comparant un profil à ceux d’autres internautes qui ont
effectué la même action que lui. De façon probabiliste, il soupçonne
qu’une personne pourrait faire telle ou telle chose qu’elle n’a pas
encore faite, parce que celles qui lui ressemblent l’ont, elles, déjà faite »
(Cardon 2015 ; ital. de l’auteur). L’algorithme va alors produire des
discours de recommandation, essentiellement publicitaires : à partir
du cookie que l’internaute a laissé sur un site visité, il déposera par
exemple sur un de ses comptes de réseau social une publicité liée à
ce site. La trace précède alors le locuteur, si l’on peut dire, puisque
ce sont les traces qui produisent des discours et non les locuteurs
qui les élaborent. Les algorithmes parlent à la place des internautes
à partir d’un ensemble de calculs qui ressemble bien à un détermi-
nisme, et qui rendent, du point de vue du locuteur, son discours
imprévisible. Le fonctionnement désormais bien connu du feed de
Facebook illustre cette idée : le EdgeRank de la plateforme est un
algorithme qui filtre les publications des amis ou des pages likées à
partir des likes des propriétaires des comptes : de ce fait certaines
interactions ne se réalisent pas et des publications restent sans like
ou sans réponse car elles n’apparaissent tout simplement pas dans
le fil. Facebook est donc bien loin d’être un lieu conversationnel ; le
réseau est plutôt un lieu de fort déterminisme discursif, à partir de
règles invisibles sur lesquelles l’internaute n’a que peu de prise. Plus
encore, certaines productions discursives des internautes eux-mêmes
peuvent être déterminées par cet algorithme, comme le montre
l’expérience de chercheurs étatsuniens : en 2014, une expérimenta-
tion a été faite, décrite dans un article publié dans la revue PNAS,
« Experimental evidence of massive-scale emotional contagion through
social networks » (Kramer et al., 2014). Églantine Schmitt la décrit
sur son carnet de recherche, La ruée vers la donnée. Épistémologie de
la donnée web en sciences sociales :

Pour le décrire brièvement, l’article a utilisé un échantillon de près de


700 000 utilisateurs de Facebook. Les auteurs ont analysé leurs publications
24 L’analyse du discours numérique

et « l’émotion » qui s’en dégage (la proportion de mots positifs et négatifs


utilisés). Ensuite, ils ont modifié l’algorithme qui détermine ce qui apparaît
dans le flux d’actualité de ces personnes pour leur montrer plus de publi-
cations positives ou négatives et tester si cela avait un impact sur les
publications de ces personnes. Par cette démarche, ils considèrent avoir
démontré expérimentalement que l’émotion est contagieuse sur les réseaux
sociaux (Schmitt 2014a).

Regardée à partir d’une perspective linguistique, l’étude montre


que les discours sont contextuels : nous produisons nos discours,
non à partir d’une intentionnalité hors sol, ni d’une subjectivité à
l’illusoire autonomie, mais au sein d’un environnement qui nous
donne des instructions sémantiques fortes. L’étude montre qu’internet,
en l’occurrence le web, constitue un contexte particulièrement déter-
ministe, où les outils de détermination peuvent aisément devenir
des armes de manipulation. Sur internet, le locuteur est donc parlé,
non plus par l’idéologie ou l’inconscient, comme le théorisaient les
pionniers de l’analyse du discours en France, mais par la machine,
ou plus exactement par les humains qui ont créé la machine pour
parler à la place des humains. Cependant, l’internaute-locuteur n’est
pas sans outil de réponse à ce déterminisme apparemment massif :
un compte Facebook se construit, et il suffit de désactiver le suivi
des feeds d’amis dont les contenus sont jugés peu intéressants pour
faire de son journal une source d’informations intéressante. Par
ailleurs, Facebook lui-même met en place des outils de contrôle de
ses publications accessibles via des messages d’alerte. Si un membre
qui ne fait pas partie de la liste d’amis like un contenu, le message
suivant s’inscrit dans le journal : « Vous contrôlez qui peut voir ce
que vous publiez. [Prénom du propriétaire du compte], il semble
qu’une personne qui ne fait pas partie de vos amis a récemment aimé
une de vos publications. Nous voulons nous assurer que vous savez
qui peut voir ce que vous publiez. Pour en savoir plus, rendez-vous
sur Privacy basics ».
Ce type de fonctionnement technodiscursif, comme les processus
de partage et de dissémination virale des discours en ligne, implique
de repenser la conception de l’énonciation et le schéma persistant de
Algorithme 25

la situation d’énonciation basé sur les quatre paramètres locuteur-


interlocuteur-temps-lieu. En ligne, il n’est plus vrai qu’un locuteur
et un interlocuteur s’entretiennent dans un espace et à un moment
donné, en produisant du sens à interpréter (schéma de base qui résiste
encore dans les travaux récents, même enrichi de complexifications
et de raffinement remarquables) ; la production et la circulation
du discours fonctionnent autrement, à partir de la composition,
de la délinéarisation, de l’augmentation, de l’investigabilité, de la
relationalité et de cette imprévisibilité discursive qui est en fait une
calculabilité prédictive.

3. Algorithme, jeu et création : les générateurs automatiques


Jusqu’à présent on a envisagé les algorithmes comme responsables
de déterminations, voire de manipulations à grande échelle qui
façonnent nos modes d’existence. Mais ils peuvent être également
mobilisés pour produire de manière ludique et/ou créative des
textes automatiques.
Du côté de la littérature, c’est Jean-Pierre Balpe qui le premier a
décrit, théorisé et développé les générateurs automatiques de textes
(Bootz 2006). La littérature numérique automatique est devenue
un genre à part entière, qui redéfinit à la fois l’acte de lecture et
la fonction d’auteur. Le générateur et ses créations sont en ligne,
hébergés par l’université Paris 8, <http://www.samszo.univ-paris8.fr/
Generateur-automatique-de-textes>. Il est testable grâce au bouton
« génère », dont voici le résultat le 12 juin 2017 :

La campagne était élégiaque la matinée manquait de temps (le ciel ne croyait


plus en rien) l’océan restait secret – parc de collines boisées – le temps venait
des mots il faisait souvent très chaud / tu te frottais de vent / beyond the
unreal vanguard le ciel était un rideau mentir est difficile le ciel s’oubliait
la terre utilisait notre foutre (fantôme) terrain vague intellectuel (tes reins
vague intellectuelle) rester seul – tutto liscio emulsionato lucente – birds
lune bidon le monde faisait des manières.

Autre exemple pérenne et qui a fait l’objet de travaux scienti-


fiques, le chroniqueur automatique du logiciel Marlowe, générateur
26 L’analyse du discours numérique

de chroniques politiques mis au point par le sociologue Francis


Châteauraynaud, disponible à cette adresse, <http://prosperologie.org/
mrlw/blog/>. Contrairement aux générateurs balpiens, le chroniqueur
automatique produit des énoncés en ligne et n’est pas interactif.
Mais tous les générateurs ne sont pas liés aux travaux en sciences
humaines et sociales et le web fourmille de générateurs de toutes
sortes, en particulier des générateurs d’insultes, des plus savants aux
plus ludiques : Ergofabulous.org propose des insultes extraites des
œuvres de Luther, sur le modèle du Shakespearian Insulter (<http://
www.pangloss.com/seidel/Shaker/>) et le générateur d’insultes du
capitaine Haddock est un classique du web depuis longtemps (<http://
www.zoglu.net/haddock/index.php>). L’automatisation ici réside
seulement dans la sélection et les insultes ne sont pas produites ni
prises dans une interaction verbale authentique. Il existe en revanche
des insulteurs automatiques, en seconde ou troisième personne, qui
mettent directement en jeu l’internaute. Mais l’on trouve aussi des
générateurs de mots doux, de phrases savantes ridicules (le Pipotron,
archivé depuis 2009), de proverbes, de proverbes défigés, de faux
textes aléatoires pour web designers (le fameux Lorem Ipsum),
de noms propres de tout type (noms de pornstars, de gangster,
de pirate, de conducteur de taxi, de vampire, etc.). Pour exemple,
l’auteure de cet ouvrage s’appellerait, le 12 juin 2017, Exotica
Peachybutt dans le cinéma X, Can’t-Remember-Where-the-Damn-
Treasure’s-Buried Hester dans une bande de pirates et Sticky-Teeth
Aurora si elle était vampire.
Les algorithmes, apparemment hors du champ des sciences
du langage, doivent en fait être pleinement intégrés à l’analyse du
discours numérique car ils entrent dans la composition hybride des
unités langagières en ligne et constituent une partie des contraintes
discursives en ligne.
Analyse du discours numérique

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
LES DISCOURS NATIFS D’INTERNET

L’analyse du discours numérique consiste en la description et


l’analyse du fonctionnement des productions langagières natives
d’internet, et plus particulièrement du web 2.0, dans leurs environ-
nements de production, en mobilisant à considération égale les
ressources langagières et non langagières des énoncés élaborés.
On appelle natives les productions élaborées en ligne, dans les
espaces d’écriture et avec les outils proposés par internet, et non
portées après numérisation d’espaces scripturaux et éditoriaux
prénumériques aux espaces numériques connectés. L’analyse du
discours numérique met en place des dispositifs méthodologiques
et théoriques qui puissent rendre compte du fonctionnement spéci-
fique des discours natifs d’internet. Les discours produits en ligne
présentent en effet des caractéristiques linguistiques, notamment
morphographiques, lexicales, textuelles, discursives et plus générale-
ment sémiotiques, dont le corpus théorique de l’analyse du discours
en contexte prénumérique, appuyé sur la conception mainstream
des sciences du langage, ne peut rendre compte : celle-ci n’est
par exemple pas équipée pour rendre compte du fonctionnement
d’un hashtag, pour catégoriser une URL, pour décrire des formes
numériques de discours rapporté (le technodiscours rapporté) ou
pour analyser les formes de classement automatique des énoncés
en ligne (via les moteurs de recherche par exemple).
L’analyse du discours numérique s’appuie sur une conception
symétrique de la linguistique, qui souhaite discuter les conceptions
logocentrées de la linguistique (Paveau 2009, Dias, Paveau 2016b dir.).
28 L’analyse du discours numérique

Une linguistique symétrique 5 accorde une place équivalente au langa-


gier et au non-langagier dans l’analyse linguistique, et repose sur
une conception composite de la langue et du discours. Elle remet en
cause la distinction entre linguistique et extralinguistique en posant
un continuum entre les matières langagières et leurs environnements
de production. C’est ce continuum qui est posé comme objet pour
l’analyse, et non plus les seules matières langagières. En ce sens
l’analyse du discours numérique est une écologie du discours.

II. TRAITS DES DISCOURS NUMÉRIQUES NATIFS

Les discours numériques natifs présentent six caractéristiques,


qui nécessitent de repenser l’équipement théorique et méthodolo-
gique de l’analyse du discours.

1. Composition
Les discours numériques natifs sont composites, c’est-à-dire
constitués d’une matière mixte dans laquelle entrent indiscernable-
ment du langagier et du technologique de nature informatique, de
manière manifeste (cas du hashtag ou du pseudo Twitter par exemple,
dotés de marques de composition) ou non manifeste (cas de tous
les technodiscours en ligne qui dépendent des programmes infor-
matiques). Ce type de composition technolangagière est redoublé
par une hybridité sémiotique : les technodiscours peuvent être
plurisémiotiques en mobilisant simultanément et dans la même
sémiose du texte, de l’image fixe ou animée, du son (exemple de
l’image macro ou de la pancarte).

2. Délinéarisation
Les discours numériques natifs ne se développent pas obligatoi-
rement selon l’axe syntagmatique spécifique du fil du discours dans
la théorie prénumérique : ils peuvent être délinéarisés par des liens

5. Le terme symétrique, emprunté à Bruno Latour (Latour 1991), qualifie


une approche postdualiste des phénomènes langagiers, dans la perspective d’une
synthèse du linguistique et de l’extralinguistique.
Analyse du discours numérique 29

hypertexte, qui dirigent le texte source et son lecteur vers un autre


discours, dans une autre fenêtre du navigateur et une autre situation
d’énonciation.

3. Augmentation
Les discours numériques natifs témoignent d’une énonciation
augmentée, du fait de la conversationnalité du web social (les billets
de blog sont augmentés de commentaires) ou d’outils d’écriture
s’appuyant sur l’ubiquité (outils d’écriture collaborative permet-
tant une écriture collective dans une énonciation unique mais avec
identification des différents énonciateurs).

4. Relationalité
Les discours numériques natifs sont tous inscrits dans une relation ;
relation avec les autres discours du fait de la réticularité du web,
relation avec les appareils du fait de leur nature composite qui en fait
des énoncés coproduits avec la machine, relation avec les scripteurs
et les (écri)lecteurs qui passe par la subjectivité de la configuration
des interfaces d’écriture et de lecture.

5. Investigabilité
Les discours numériques natifs s’inscrivent, au sens matériel du
terme, dans un univers qui n’oublie rien et qui est parcouru d’outils
de recherche et de redocumentation : ils sont donc investigables,
c’est-à-dire trouvables et collectables pour d’éventuelles mentions,
utilisations, remises en jeu, etc. Cette investigabilité est due à la
situation des métadonnées : alors que les métadonnées des discours
prénumériques leur sont extérieures (dans les paratextes par exemple),
celles des discours numériques natifs leur sont intérieures (inscrites
dans le code).

6. Imprévisibilité
Les discours numériques natifs sont en partie produits et/ou
mis en forme par des programmes et des algorithmes, ce qui les
rend imprévisibles pour les énonciateurs humains, sur le plan de
leur forme (en passant automatiquement d’un lieu d’énonciation
30 L’analyse du discours numérique

prénumérique à un lieu numérique, un énoncé change de forme)


ou de leur contenu (certains outils comme les programmes redocu-
mentent les discours natifs épars, créant des contenus originaux).
Ces traits spécifiques impliquent de forger des outils d’analyse
adéquats ou d’adapter les outils existants en analyse du discours.
On proposera ici notamment les catégories générales de technologie
discursive, technodiscours et forme technolangagière, et les catégories
particulières de technomot, technosigne, technodiscours rapporté
et technogenre de discours.
Augmentation

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
ÉCRITURE ET ÉNONCIATION AUGMENTÉES

On emploie ici le terme augmentation en rapport avec la notion


d’humanité augmentée, concept proposé notamment par Douglas
Engelbart en 1962 dans le cadre de son projet d’augmentation de
l’intelligence collective. Augmenter l’intelligence humaine, c’est lui
proposer des outils qui la prolongent et développent ses capacités. Dans
cette perspective, l’ordinateur et les écosystèmes d’écriture numérique
augmentent les capacités d’écriture des humains en leur permettant
des réalisations que la main et le stylo ne permettent pas, et en leur
ouvrant des possibilités nouvelles d’expression et de communication.
L’écriture numérique dans l’ordre de la raison computationnelle
est une écriture augmentée dans la mesure où ses capacités expres-
sives et communicationnelles dépassent celles qu’elle possède dans
l’ordre de la raison graphique. L’augmentation scripturale est de deux
types : la configuration des outils d’écriture du web social permet
d’une part de prolonger les écrits par des ajouts (les commentaires
notamment) et des circulations facilitées (partages et rebloguages) ;
d’autre part, elle permet, pour la première fois dans l’histoire de
l’écriture, que plusieurs scripteurs produisent du texte simultanément
sur le même espace sans que leurs énonciations soient confondues
(c’est le système du pad). Dans les deux cas, c’est l’ordre de l’énon-
ciation qui est impliqué et modifié et la description traditionnelle
du dispositif énonciatif issue de la théorie benvenistienne doit être
révisée à la lumière des dispositifs numériques.
De la même manière, l’activité de lecture est également augmentée
en ligne, notamment par la pratique du commentaire, sur les blogs,
les sites de presse ou les réseaux sociaux : la compréhension des
messages ne dépend plus seulement de leur première énonciation,
mais intègre les énonciations secondes, prolongements thématiques
32 L’analyse du discours numérique

ou métadiscours, que constituent les commentaires, les partages,


les circulations.

II. EXTENSIONS DE L’INSTANCE ÉNONCIATIVE

Dans les contextes numériques, l’instance énonciative n’est


plus en effet assimilable à une figure unique, l’énonciateur, comme
le veulent encore les théories mainstream en sciences du langage.
Le schéma de l’énonciation issu des travaux de Benveniste en parti-
culier, identifiant un énonciateur, un énonciataire, un temps et un
lieu pour l’énonciation, y est toujours en vigueur et la question reste
toujours, dans l’enseignement comme la recherche : « qui parle ? ».
En contexte numérique, cette interrogation s’est déplacée et la
notion d’énonciateur doit être révisée grâce à celle d’augmentation.

1. L’énonciateur augmenté
Le cas désormais bien connu du commentaire de blog ou de réseau
social numérique constitue une modalité d’écriture augmentée :
le commentaire de blog comme celui d’un réseau social ne fait pas
qu’ajouter du contenu, mais prolonge le texte premier. Sur un blog,
un billet, signé d’un « auteur », sera augmenté par les discussions,
auquel il pourra éventuellement prendre part : au bout du compte,
qui sera l’énonciateur du billet ? Quelle sera l’unité textuelle à retenir
pour la compréhension et l’analyse ? Limiter l’unité au billet ou
au statut du propriétaire d’un compte constitue une procédure
considérablement réductrice en termes de contextualisation et
donc de signification. En effet, les commentaires produisent un
effet rétrospectif sur les unités premières et modifient donc leurs
significations. Si l’on décide par exemple de rebloguer un billet
sur un autre site, ou de l’intégrer dans un autre espace, ou même
de l’imprimer, comment doit-on traiter les commentaires et les
réponses ? Les englobe-t-on, tels quels, ou après les avoir sélec-
tionnés (dans ce cas sur quel critère ?) Comment traiter les spams
et le trollage ? La question posée est finalement celle, de l’unité-texte
du billet de blog, et corrélativement, celle de la valeur de la signa-
ture individuelle. D’autres formes d’augmentation se pratiquent
Augmentation 33

dans les écritures numériques, comme celle que réalisent les liens
hypertexte : l’énonciateur du texte-source s’augmente de celui des
textes-cibles que l’écrilecteur choisit. Ces questions inédites hors
ligne sont directement posées par les possibles technodiscursifs
d’augmentation des écritures numériques.

2. L’énonciateur collectif
En ligne, peut également se manifester une collectivité constituée
par plusieurs scripteurs, explicite et visuellement manifeste. Alors que
hors ligne, sur les surfaces imprimées, les écrits produits de manière
collaborative sont en général homogénéisés pour produire un fil de
discours monologique, en ligne ou sur écran, les différents scripteurs
apparaissent. Le pad, outil d’écriture collaboratif, permet en effet
d’écrire à plusieurs simultanément dans la matérialité du texte,
les différents scripteurs apparaissant sous des couleurs différentes.
La récente thèse d’Isabelle Cailleau, Récit d’une enquête sur l’écriture
numérique collaborative synchrone (Cailleau 2015) pose les problèmes
liés à cette nouvelle pratique collaborative et en particulier ceux de la
cohérence textuelle et du statut affaibli de l’intention des scripteurs
dans ce dispositif : on a là en effet un mode d’écriture procédant plus
par émergence simultanée que par conception préalable. L’exemple
ci-dessous est un extrait d’une expérience d’écriture collaborative
avec l’outil Pirate Pad : les trois scripteurs, qui ont écrit simulta-
nément, apparaissent en couleur (vert, violet et rose), et l’on repère
des traces de leur dialogue (jeu de questions-réponses, occurrences
de « c’est vrai », reprise de détaché).
34 L’analyse du discours numérique

1. Exemple d’écriture collective sur un pad,


carnet de recherche Misanthropologue, 11/10/2011,
<http://misanthropologue.hypotheses.org/251>.
Commentaire

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
UN GENRE RENOUVELÉ PAR LE WEB

Le commentaire en ligne constitue l’une des formes de techno-


discours les plus fréquentes sur le web, apparaissant sur de nombreux
espaces d’écriture : les blogs, les réseaux sociaux numériques, les sites
de presse et d’information, les sites marchands, etc.

1. Conversion numérique d’une forme ancienne


Le commentaire en ligne, particulièrement sur les sites d’infor-
mation, fait désormais l’objet d’une critique consensuelle : consi-
déré comme majoritairement agressif voire insultant, il est de plus
en plus filtré (par la modération a priori) voire évité par certains
grands médias qui suppriment tout bonnement la fonction de leur
plateforme. Aux États-Unis, l’agence Reuters, le Chicago Sun Times,
The Daily Dot et le Toronto Sun ont fermé leurs commentaires en
2015, renonçant par là, comme l’explique Xavier de La Porte, « à des
idées fortes du Web : la relation directe entre lecteurs et journalistes ;
la possibilité donnée aux lecteurs de contredire, rectifier, informer ;
la coconstruction de l’information » (La Porte 2015).
Le commentaire en ligne, fleuron du web social à ses débuts,
principalement sur les blogs dont il constituait l’un des intérêts
majeurs, subit donc actuellement une stéréotypisation négative :
en voie de disparition sur les blogs, mais omniprésent sur les sites
d’information et les réseaux sociaux, il apparaît de plus en plus
comme un espace de violence verbale aux conséquences négatives sur
la diffusion et la réception de l’information, ainsi que sur la qualité
de la communication en ligne. C’est ce stéréotype qui informe sans
doute la remarque désormais célèbre de Bruno Latour dans une
conférence de 2014, relevée par l’historien Émilien Ruiz dans un
billet intitulé « À propos d’une conférence de “très très haut niveau”
36 L’analyse du discours numérique

sur les humanités numériques » (Ruiz 2015) : « Donc on a décidé au


contraire de faire un site fermé et d’interdire absolument l’horreur
du numérique, c’est-à-dire le commentaire », déclare Bruno Latour
à propos du site ouvert pour accueillir son projet EME, Enquête
sur les modes d’existence.
Au-delà du stéréotype, le commentaire est l’une des formes
technodiscursives les plus fréquentes et les plus riches d’internet,
et il constitue un objet majeur pour l’analyse du discours numérique.
Il s’agit d’une forme textuelle ancienne qui a évolué, depuis le
vie siècle avant J.-C. environ en Grèce 6, en même temps que les
techniques et les supports d’écriture, ainsi que les genres et les styles
de discours. Ses fonctions sont multiples et évolutives à travers
les traditions textuelles et culturelles : il est le lieu de l’exégèse,
de l’explication, de l’interprétation, mais également de la suggestion,
de la proposition ou de la conversation. Sa conversion numérique
augmente encore la variété de ses usages et produit des innovations
formelles : en s’élaborant de manière native en ligne, le commentaire
se transforme en effet sur plusieurs plans, mais prend également
des formes inédites.
On entend ici par commentaire en ligne un texte produit par les
internautes sur le web dans les espaces d’écriture dédiés des blogs,
des sites d’information et des réseaux sociaux, à partir d’un texte
premier 7. Faute d’espace et pour conserver la cohérence de l’objet
de cet article, on écarte d’autres types de productions d’internautes
comme les posts des forums de discussion, qui ne correspondent pas
à la même logique de production, ou les annotations, étudiées par
Marc Jahjah par exemple dans les réseaux sociaux de lecteurs mis en
place par certaines entreprises comme Readmill, Kobo ou Amazon,

6. Marie-Odile Goulet-Cazé précise dans la synthèse qu’elle a dirigée sur la


question que les premiers commentaires sont ceux de Théagène de Rhégium sur
Homère. La tradition du commentaire s’est perpétuée sans discontinuer jusqu’à
nos jours (Goulet-Cazé 2000 : 6).
7. Ce fonctionnement distingue les forums de discussion du web 1.0, où la
discussion se construit post après post, à partir d’une amorce, des espaces de
commentaires en ligne du web 2.0, où les commentaires prédiquent une première
publication qui ne se présente pas comme une amorce conversationnelle.
Commentaire 37

via des logiciels produits ad hoc (Jahjah 2014). Mais leur étude aurait
bien sûr toute leur place dans une analyse du discours numérique.

2. Analyses prénumériques
Les analystes du discours se penchent assez volontiers sur les
commentaires en ligne qui offrent une facilité dans la cueillette
de données (les commentaires sont circonscrits dans un cadre
technique qui semble les clore), des traits discursifs et argumentatifs
saillants déjà décrits sur les corpus prénumériques (l’échange dialogal,
la polémique, la violence verbale, les caractéristiques énonciatives,
la question du genre de discours) et la possibilité de renouveler
les corpus traditionnels dans la perspective d’« internet for corpus »
(Pierozak 2014) 8.
Les travaux sur les énoncés numériques en analyse du discours sont
encore récents et éparpillés, en partie parce qu’internet est justement
plus souvent un terrain occasionnel de recueil de données qu’un
lieu d’observation en soi, et il est donc difficile d’en avoir une vue
synthétique. Mais l’ensemble des articles consultés sur le commentaire
présente un trait commun : la mobilisation d’approches théoriques et
méthodologiques prénumériques et l’absence d’intégration véritable
du paramètre technique à l’analyse linguistique. Un signe de cette
absence est le mode de présentation des commentaires, par extraction
logocentrée ne prenant pas en compte les paramètres technodiscur-
sifs et l’environnement numérique. On prendra ici quatre exemples
d’articles rédigés entre 2012 et 2015.
Dans un travail sur l’énonciation dans les blogs intitulés
« Qui parle dans les blogs ? », Malika Temmar choisit d’examiner le
fonctionnement des commentaires sur le blog littéraire du journa-
liste Pierre Assouline, La République des livres (Temmar 2013).

8. Dans sa critique des approches linguistiques qui oublient les dimensions


techniques des discours natifs du web, Isabelle Pierozak rappelle la distinction
faite par des chercheurs anglophones entre « internet as corpus », demandant de
mobiliser des outils d’analyse spécifiques aux discours numériques et « internet
for corpus », simple terrain de collecte d’énoncés rapportables à des théories et
méthodologies prénumériques.
38 L’analyse du discours numérique

Maintenant la distinction tripartite héritée d’Oswald Ducrot


entre sujet parlant, locuteur et énonciateur, elle considère que les
auteurs des commentaires, anonymes ou « cachés » derrière des
pseudos, ne se rapportent plus à des personnes physiques, et sont
pris dans un « effacement de la source énonciative ». Elle reprend
ainsi une notion mise en place sur les textes imprimés par Alain
Rabatel dans le cadre de sa réflexion sur le point de vue, et fait
l’hypothèse d’une écriture sans sujet, considérant finalement que
les auteurs des commentaires sont des « énonciateurs fictifs » et
qu’une certaine « déresponsabilisation énonciative » s’ensuit dans
ce type d’interaction. On voit que cette analyse se fait à partir
d’une position extérieure aux univers discursifs numériques où
l’énonciation sous pseudonyme est la règle, où le pseudonymat est
une réalité énonciative et non une fiction, et où les commentateurs
constituent des sujets d’énonciation à part entière. Examiner ce
type de données énonciatives à travers les filtres prénumériques
de l’effacement énonciatif, d’une conception traditionnelle de
l’auteur sous patronyme et avec signature, ainsi que d’une concep-
tion auctoriale de la responsabilité énonciative ne permet pas de
rendre compte des aspects technodiscursifs de l’énonciation des
commentaires. Choisissant comme angle d’approche la question
du genre de discours et du discours rapporté, Doris Cunha analyse
pour sa part les commentaires de récits d’information sur des
sites de presse brésiliens (Cunha 2014). Elle annonce d’emblée
que « la présente contribution s’inscrit dans la problématique de
l’articulation entre discours rapporté et genre textuel » examinée à
partir des commentaires en ligne, considérés comme un « terrain
privilégié » pour la réalisation de l’objectif proposé (p. 59). On a
donc là un exemple explicite d’internet for corpus. Dans le cours de
l’analyse, les commentaires sont observés avec les outils habituels
de l’étude du discours rapporté (la forme de l’allusion, la présence
de citations) ; Doris Cunha précise qu’il s’agit pour elle « de
relever les formes de dialogue avec autrui, d’essayer de préciser
comment le genre “commentaire de forum” se constitue par
cet échange de paroles et comment des individus particuliers
construisent leurs points de vue dans cette relation de convergence/
Commentaire 39

divergence avec le discours des autres » (p. 63). Les paramètres


matériels ne sont pas convoqués pour examiner la constitution
de ce « genre », particulièrement la relationalité des énoncés, qui
constitue plutôt un obstacle au recueil pour la chercheuse : elle
précise en effet que les dates des commentaires sont difficiles à
établir, car elles évoluent, devenant relatives (« hier »), puis dispa-
raissant. On retrouve cette absence des paramètres numériques
dans l’analyse linguistique des commentaires dans un article d’Ulla
Tuomarla sur la violence verbale, « La recontextualisation et la
circulation d’insultes dans les médias : le cas des commentaires
des lecteurs sur des articles/vidéos publiés en ligne » (Tuomarla
2014). L’article « s’intéresse à l’expression de l’impolitesse au sein
des nouvelles agoras, telles que l’espace de commentaires d’un
quotidien en ligne, par exemple » (§ 1) et mentionne cependant
à plusieurs reprises les environnements numériques en tant qu’ils
modifient les énoncés produits et le travail du chercheur. L’auteure
précise en effet que « la nouvelle technologie nous fournit une
immense quantité de données numériques sur un phénomène
langagier qui est jusqu’à nos jours resté, en grande partie, privé »
(§ 5). Elle explique également que « dans les forums de discussion,
l’absence de médiation ainsi que l’anonymat des participants sont
des facteurs qui rendent possibles, voire favorisent les attaques
plus directes et violentes parmi les commentateurs » (§ 28) et
insiste sur les identités collectives favorisées par la communication
en ligne, importante dans le cadre des discours argumentatifs
ou polémiques, fussent-ils insultants. Mais ces traits propres
au commentaire en ligne ne sont guère réinvestis dans l’analyse
proprement dite, et l’examen des commentaires demeure pris dans
des dispositifs d’analyse prénumériques. On peut faire la même
remarque à propos d’un article de Laura Calabrese, « Paroles de
lecteurs : un objet de recherche hybride en sciences du langage »
(Calabrese 2014). L’auteure entre dans l’analyse par la question du
genre du discours, adoptant un « point de vue textuel et discursif
partant de la notion de genre » (p. 14). Les commentaires sont
décrits selon trois critères, le critère formel, le critère pragmatique
et le critère technologique, traités indépendamment, le critère
40 L’analyse du discours numérique

technologique n’étant donc pas intégré aux deux autres, ni croisé


avec eux, pour rendre compte d’une hybridité technodiscursive.
L’hybridité dont parle l’auteure est en fait interne au discours dans
une perspective logocentrée : « La décentralisation de la parole que
permet le dispositif et l’horizontalité des échanges vont contribuer
à l’hybridité énonciative des commentaires, qui relèvent tantôt du
discours d’opinion, tantôt du discours d’expert, et qui comportent
des marqueurs de subjectivité propre aux énonces subjectifs ou bien
des marqueurs d’injonction comme dans les énonces prescriptifs »
(p. 19). Le critère technologique est cependant mobilisé dans la
réflexion sur la notion de genre, en ce qu’il en fait une pratique,
mais sans affecter « le dit ou le dire » : « En effet, ce qui l’emporte
dans le commentaire sur le site d’information est plutôt le faire,
autrement dit la pratique de lecture et d’écriture qui découle de
la constitution d’une communauté discursive dans un lieu institu-
tionnel, qui n’impose pas de contraintes thématiques ou formelles
mais pragmatiques » (p. 24). Mais les formes de cette pratique ne
sont pas intégrées à l’analyse formelle des commentaires.
Dans cet échantillon d’articles sur le commentaire en ligne,
la dimension numérique reste donc extérieure, n’affectant pas la
discursivité des énoncés, mais fonctionnant comme un support,
qui modifie les contextes des énoncés mais non leur forme ni leur
format. En somme, la dimension technologique entre dans la
description des pratiques, mais non dans celle des éléments langagiers,
les deux restant distincts. Elle constitue pourtant une dimension
fondamentale de la forme et du fonctionnement du commentaire,
dans l’approche de l’analyse du discours numérique.

3. Définition du commentaire numérique


Dans une perspective qui considère les énoncés en ligne comme
des composites technolangagiers co-intégrant pleinement la dimension
technologique et la dimension langagière, le commentaire en ligne
peut se définir comme un technodiscours second produit dans un
espace dédié scripturalement et énonciativement contraint au sein
d’un écosystème numérique connecté. Il est doté d’un certain
nombre de traits.
Commentaire 41

Énonciation pseudonyme
Le commentaire en ligne, comme tout énoncé sur le web de
surface 9, est signé : le minimum est une adresse IP, le maximum est
l’identité officielle de l’internaute, et entre les deux se trouve le ou
les pseudonymes choisis par l’internaute. Le pseudonyme est la règle
en ligne, et certaines plateformes programment des pseudonymes
de remplacement pour les internautes qui tenteraient d’y échapper :
le pseudonyme anonymous coward (« pleutre anonyme ») généré
automatiquement est ainsi tout à fait courant dans la culture du
web anglophone, issu du légendaire site Slashdot, et l’expression fait
même l’objet d’une entrée dans The Urban Dictionary. Le scripteur
se fait donc toujours connaître par son pseudonyme et la consé-
quence linguistique est énonciative : il est toujours un destinataire
potentiel, comme le montrent les dialogues qui s’instaurent sur les
fils de commentaires. Par ailleurs, la tripartition énonciative sujet
parlant/locuteur/énonciateur, mise en place par Oswald Ducrot
(1984), que la matérialité des gestes d’écriture bouscule, s’en trouve
également modifiée : en ligne, les pseudonymes sont les « vrais
noms » des sujets parlants, et il n’y a pas de raison d’en faire des
identifiants fictifs.

Relationalité
Le commentaire est un des nombreux lieux de la relationalité
des énoncés du web. Produit dans un cadre conversationnalisant,
c’est-à-dire offrant des possibilités conversationnelles, il revêt des
formes variées qui ne le sont pas toutes, certaines d’entre elles,
on le verra, étant seulement relationnelles. Un certain nombre de
métadonnées embarquées explicitent et soulignent cette relationalité :

9. Rappelons que les énoncés numériques natifs qui font l’objet de la présente
étude appartiennent à des espaces numériques, le web de surface, qui ne représentent
qu’environ 5 % d’internet. Le web profond (deep web), qui est celui des bases de
données, des sites institutionnels, des ressources gouvernementales, des rapports
scientifiques, etc. et le dark web, celui des transactions anonymes cryptées accueil-
lant notamment des commerces illicites représentant quant à eux environ 95 %
des contenus d’internet.
42 L’analyse du discours numérique

– le commentaire est publié dans un espace matériellement dédié,


dont le format varie selon les sites, qui explicite sa nature de
commentaire par des métadonnées (« réagir » sur Le Monde,
« publier un nouveau commentaire » sur Médiapart, « laisser un
commentaire » sur la plateforme Hypothèses, etc.). À l’intérieur de
ce microsystème, le bouton « répondre » gère matériellement les
dialogues entre commentateurs. Cela veut dire que le commentaire
est métadiscursivement identifié comme tel, ce qui prescrit à la
fois sa rédaction et sa lecture en termes de genre mais également
de contenu.
– le commentaire publié est également renseigné par des métadon-
nées : la mention de la prise de parole de l’auteur (avec des
variantes : sur Médiapart, on a la mention « par X », sur certains
blogs la mention « X dit ») et la mention de la catégorie de
commentaire (« nouveau commentaire » ou « réponse à » ou
« répond à ») explicitent le lien à la production première, le texte
publié ou un précédent commentaire.
– le commentaire comporte parfois des métadonnées produites par
l’auteur lui-même, comme « @ X » qui indique le destinataire
quand le système ne le fait pas.
– il existe une fonction d’abonnement aux commentaires d’un
blog : tout commentateur peut en effet recevoir par mail des
notifications signalant les autres commentaires publiés, ce qui
maintient la relationalité et la conversationnalité.
– sur certaines plateformes, les commentaires sont organisables et
donc lisibles à travers des catégories, comme sur Médiapart par
exemple qui propose les six entrées suivantes : Tous, Les + discutés,
Les + recommandés, Ordre chronologique, Ceux de mes contacts,
Les miens. Comme tous les énoncés du web, les commentaires
sont donc marqués par leur idionuméricité, qui prescrit les angles
et les contenus de lecture.
La présence systématique de ces métadonnées embarquées dans
le commentaire, c’est-à-dire automatiquement produite par le
format résultant de l’interface de programmation du site, en fait
une forme relationnelle spécifique au web, un technogenre de
discours qui en engage le mode de lecture et la production de sens.
Commentaire 43

L’hyperidentification générique du commentaire constitue un


phénomène d’énonciation éditoriale à prendre en compte dans son
analyse technodiscursive.

Conversationnalité et récursivité
L’analyse conversationnelle a défini la conversation par un certain
nombre d’éléments, dont les séquences d’ouverture et de clôture,
marquées par des segments langagiers spécifiques. Les conversations
dans le cadre des espaces de commentaires sont un peu différentes :
les segments d’ouverture ne correspondent pas à ceux des conversa-
tions IRL (formules de salutation par exemple) mais sont constitués
par les fenêtres des commentaires et leurs métadonnées ; ce sont elles
qui signalent qu’un échange a commencé, et elles sont proprement
technodiscursives. On peut en dire autant des séquences de clôture,
qui, en ligne, n’existent pas : tant que les commentaires restent
ouverts, la conversation peut continuer.
De plus, les affordances techniques de certaines plateformes
permettent de commenter le commentaire à l’infini : la fonction
« répondre » autorise en effet une récursivité sans limite, toujours
sous la condition de l’ouverture des commentaires. Ce trait distingue
la conversation en ligne de la conversation hors ligne, qui connaît
toujours une clôture. C’est la raison pour laquelle il semble plus
pertinent de parler de conversationnalité plus que de conversation,
même si, dans le déroulement des fils de commentaires, des moments
conversationnels peuvent avoir lieu.

Augmentation énonciative et discursive


La conversationnalité des commentaires est assortie d’une autre
fonction, rarement soulignée par les analystes : l’augmentation énoncia-
tive et discursive. Le commentaire est en effet produit à partir d’un
technodiscours premier, billet de blog, article de presse, post de réseau
social, dont il constitue une augmentation, pour plusieurs raisons.
D’abord, sur le plan de l’énonciation éditoriale, le commen-
taire se situe dans un espace intégré à celui du texte initial, parfois
sur la même page internet (certains systèmes demandent cependant
un clic spécifique pour afficher les commentaires). Ensuite, sur le plan
44 L’analyse du discours numérique

du fil discursif, les commentaires prolongent le texte, faisant parfois


intervenir son auteur, et provoquant parfois des mises à jour dans le
texte premier. Enfin, les commentaires ont un impact sémantique
sur le texte en orientant sa lecture, et donc sa production de sens.
L’étude de Ashley Anderson et ses collaborateurs l’a montré pour
les commentaires haineux (Anderson et al., 2014), mais ce phéno-
mène est commun à tous les textes augmentés de commentaires :
les commentaires, textes seconds, sont coextensifs au texte premier
et l’ensemble forment un seul entier discursif augmenté. La fonction
commentaire modifie donc le statut du texte produit nativement
en ligne : s’il semble clos par son scripteur au moment de sa publi-
cation, il reste ouvert du fait de la possibilité des commentaires,
et clôturable par leur seule fermeture. La clôture du texte n’est donc
pas une propriété du texte ni une volonté du scripteur seul, mais
un résultat des rôles combinés des programmes et des internautes.
Il faut également noter que les commentaires sont quantifiés,
comme toute production en ligne : l’augmentation est donc pour
ainsi dire mesurée et l’on sait, à la lecture d’un billet, d’un article ou
d’un post, combien de commentaires vont le prolonger et le modifier ;
c’est un trait proprement natif du web, qui introduit une donnée de
l’ordre de l’énonciation éditoriale dans le fonctionnement discursif.

Publicité et visibilité
Les quatre traits précédents, pseudonymat, relationalité, conver-
sationnalité et augmentation s’accompagnent d’une cinquième
dimension, principalement sociotechnique, qui participe du fonction-
nement technodiscursif du commentaire. Le commentaire est, sur
les sites d’information et les blogs, public et visible (public concerne
le statut technique et juridique ; visible concerne la configuration
discursive et la relation entre les internautes et les énoncés) ; sur les
réseaux sociaux, son statut dépend de la manière dont l’inter-
naute configure les autorisations sur son compte 10. Sur Twitter

10. Cette confusion entre public et visible, ou l’ignorance de cette distinction,


est à la source de bien des affaires concernant la diffusion des données privées,
comme les photographies par exemple et constitue un des phénomènes à prendre
Commentaire 45

par exemple, si tous les contenus sont réputés publics, ils ne sont


pas pour autant visibles (paramètres des comptes privés, blocages,
masquages, jeux des abonnements, etc.) ; sur Facebook, tenir un
compte public ne veut pas dire non plus que les contenus soient
visibles (nécessité d’avoir un compte, statuts différents d’abonné
et d’ami, restrictions diverses, etc.). Mais certains commentaires
ne sont ni publics ni visibles : ce sont les commentaires privés qui
sont publiés dans les espaces privés des réseaux sociaux ou par
courrier électronique. Il reste néanmoins que le commentaire en
ligne bénéficie d’une visibilité sans commune mesure avec ce qui
se passe hors ligne, ce qui module la manière dont il est à la fois
élaboré et reçu : les genres de discours peuvent s’en trouver modifiés,
une annotation privée ou une note marginale en contexte prénu-
mérique pouvant, en devenant commentaire public, changer de
statut sémiotique, ce qui peut en même temps modifier également
les données discursives et stylistiques du genre.

II. TYPOLOGIE DES COMMENTAIRES NUMÉRIQUES

On propose ici une brève typologie des commentaires numériques


qui tient compte des cinq traits définitoires proposés ci-dessus :
pseudonymat, relationalité, conversationnalité, augmentation et
publicité-visibilité. On peut distinguer quatre grandes catégories.

1. Le commentaire relationnel
On appelle ici commentaire relationnel le commentaire qui
constitue une simple relation, de type phatique, avec le discours
premier, qu’il s’agisse de son auteur ou de son contenu. Dans ce
type de commentaire, il n’existe pas de conversation, ni même
parfois de discours. Plusieurs types de commentaires entrent dans
cette catégorie selon le type de relation qu’ils formulent.

en compte dans l’analyse des questions d’éthique en ligne (voir l’article Éthique
du discours numérique).
46 L’analyse du discours numérique

Les énoncés de geste


Le like, issu de Facebook et désormais présent sur de nombreuses
plateformes, ou le favori devenu lui aussi un « j’aime » sur le réseau
Twitter, constituent des commentaires non langagiers, produisant
cependant un discours implicite. Ces énoncés de geste constituent
des manifestations phatiques, formulant de l’émotion ou signifiant
une approbation, et de nombreuses autres significations contex-
tuelles. Les énoncés de geste liés aux technosignes ont en effet des
significations variées et implicites, qui ne se saisissent qu’à partir
du contexte de la communication.

Le commentaire-lien
Certains commentaires sont constitués d’un lien, ayant pour
fonction de provoquer des visites sur un site ; poster un lien est en
effet une des techniques utilisées pour multiplier les clics sur des
contenus. Ce type de commentaire, que l’on peut appeler égocen-
trique au sens propre du terme, est parfois empêché par certaines
plateformes qui veillent à la qualité des interactions.

Le commentaire-remerciement
Forme relationnelle à la limite du conversationnel, le commen-
taire-remerciement accomplit un acte performatif sans pour autant
produire un discours sur le contenu du texte premier. Assimilable à
du small talk, le commentaire-remerciement possède une fonction
principalement sociale.

2. Le commentaire conversationnel
Le commentaire conversationnel va au-delà du contact phatique
et propose un contenu ; on peut distinguer le commentaire discursif
et le commentaire métadiscursif.

Le commentaire discursif
Il prédique le texte premier en augmentant son contenu, exploitant
les affordances techniques des différentes plateformes pour produire
de l’accord et du désaccord, du consensus et de la polémique, pour
apporter des compléments et des prolongements, pour effectuer
Commentaire 47

également des digressions. C’est celui qui est le plus souvent étudié
par les analystes du discours mentionnés plus haut, puisqu’il produit
des formes discursives, argumentatives et pragmatiques ordinaires,
dont le fonctionnement intrinsèque n’est pas différent des formes
hors ligne.

Le commentaire métadiscursif
Il porte sur la forme du texte premier ou du commentaire
précédent dans le cas d’un commentaire-réponse. Laura Calabrese
souligne justement que sur les sites d’information, nombre de
commentaires portent sur les pratiques journalistiques et non sur
les contenus informationnels des articles (Calabrese 2014). Dans la
synthèse qu’il a consacrée au journalisme participatif à partir d’une
étude ethnographique, Discussing the News. The Uneasy Alliance
of Participatory Journalists and the Critical Public, Simon Smith
explique que les journalistes, incités à répondre à leurs lecteurs,
font porter leurs réponses essentiellement sur les pratiques journa-
listiques (Smith 2017). Ce faisant, ils redéfinissent avec les lecteurs,
devenus des contributeurs (et non des journalistes), la profession
de journaliste. Le commentaire est alors un lieu de renégociation
des pratiques professionnelles et de légitimation professionnelle.
De même, les commentaires sur l’orthographe, la typographie ou
la qualité de la langue en général sont particulièrement fréquents,
et font eux-mêmes l’objet d’un métadiscours décrivant le type
d’énonciateur : la figure du grammar nazi, qui semble être native
du web, désigne spécifiquement un internaute particulièrement
normatif et intolérant sur les erreurs linguistiques et dont l’activité
principale est la critique et la correction.

Le commentaire-troll
Un troisième type de commentaire traversant ces deux catégories
est le troll 11, qui a en général pour but de semer le trouble dans la
conversation, voire de la détruire, par des interventions violentes

11. Le mot troll désigne à la fois l’énonciateur et le commentaire qu’il produit


(voir l’article Énonciateur numérique).
48 L’analyse du discours numérique

et décalées. La figure du troll est une figure d’énonciateur structu-


rante en ligne et la pratique du trollage une des grandes modalités
de production technodiscursive sur le web 2.0.

3. Le commentaire délocalisé
Un troisième type de commentaire n’apparaît pas dans la repré-
sentation courante du genre, parce qu’il n’est pas produit sur les
espaces dédiés et métadiscursivement identifiés, mais sur d’autres
espaces comme les messageries privées des réseaux sociaux, les
messageries électroniques ou les blogs. Ces commentaires sont pris
dans un jeu complexe de visibilité et publicité.

Le commentaire délocalisé privé


Il n’est ni visible ni public : il s’agit du commentaire publié
en privé sur les messageries des réseaux sociaux ou envoyé par
courrier électronique. Les blogueurs reçoivent en effet à la fois des
commentaires postés sur l’espace dédié du blog, mais également
des remarques par mail ; sur Twitter, la publication d’un tweet
amène à la fois des réponses et des retweets avec commentaires,
mais également des messages privés ; le même phénomène se produit
sur Facebook, Youtube, ou d’autres réseaux sociaux. Le cas de Seth
Godin, entrepreneur étatsunien, blogueur et auteur à succès sur le
thème du marketing, est emblématique de cette délocalisation du
commentaire : les commentaires de son blog à publication quoti-
dienne sont fermés, et il n’est contactable que par mail. Jusqu’à une
date récente, il répondait scrupuleusement à tous ses mails, et la
conversation habituellement tenue sur l’espace « commentaire » du
blog se déroule donc dans l’espace de la messagerie électronique,
ce qui modifie la nature des échanges (pas de commentaire-lien,
pas ou moins de trolling, pas ou moins de digression). Le commen-
taire délocalisé privé témoigne de l’innombrabilité des énoncés du
web, qui laisse ouverts tous les fils relationnels.

Le commentaire délocalisé public
Seth Godin répond également à ses commentaires-courriels par
des billets sur son blog, comme l’explique ce blogueur dans un billet
Commentaire 49

intitulé « Yesterday I Sent Seth Godin an Email. His Response


Was Brilliant » (Caplan 2015). Il y explique avoir envoyé un mail
à l’entrepreneur à propos de la définition de l’entreprise sociale
(social enterprise), introuvable selon lui dans son blog en utilisant
la fonction recherche. Il intègre d’ailleurs une capture d’écran
de son mail et de la recherche infructueuse, les deux tenant lieu
de commentaire, à son billet, rendant par là même son message
public. Seth Godin lui répond dans l’heure en lui annonçant que
ce thème fera l’objet de son billet du lendemain, ce qui est fait.
Autre exemple de commentaire délocalisé public par billet de blog :
en avril 2014, Noémie Marignier publie sur le blog collectif Espaces
réflexifs un billet intitulé « Je suis une femme, blanche, valide,
athée… » (Marignier 2014). Ce billet est diffusé sur Twitter et
déclenche une petite conversation, dans laquelle François-Ronan
Dubois déclare que plutôt qu’un commentaire, il va répondre à ce
billet par un billet (« Mon commentaire se transforme en billet et
le billet est en train de se transformer en article », tweete-t-il), qu’il
publie le lendemain : « Qui suis-je ? Où cours-je ? » (Dubois 2014).
Dans ce billet, il reprend à la fois une partie de la conversation sur
Twitter, et les métadonnées du billet de Noémie Marignier. On a là
un cas d’école du commentaire délocalisé public par billet de blog,
avec la description métadiscursive de la délocalisation dans le tweet
de l’auteur du commentaire-billet.
Ces commentaires délocalisés font partie intégrante de la forme
« commentaire » en ligne, ou du genre, si on le qualifie comme tel.
Or, ils ne sont jamais visés par les chercheurs qui, en sciences du
langage ou en sciences de l’information et de la communication,
élaborent des corpus à des fins d’analyse. Élaborer un corpus de
commentaires intégrant les commentaires délocalisés est donc un
processus complexe qui devrait être assorti d’une enquête auprès des
usagers pour recueillir ces données non immédiatement collectables
par une simple observation extérieure devant écran.

4. Le commentaire-partage, un pseudo-commentaire
Enfin, une quatrième catégorie de commentaire non répertoriée
et peu prise en compte par les analystes est le commentaire produit
50 L’analyse du discours numérique

à l’occasion d’un partage ou par un partage. On l’appelle pseudo-


commentaire car il n’est pas identifié par les métadonnées des sites
en tant que tel. La fonction de partage ou technodiscours rapporté
est à la fois définitoire et structurante du web social. La relationalité
de cet espace discursif est en grande partie assurée par la fonction
de partage qui permet de citer et de diffuser un contenu d’une
plateforme à une autre, d’un écosystème à l’autre. Le partage peut
être assorti d’un commentaire, décrit comme tel par Facebook qui
inscrit dans la fenêtre de partage la mention en filigrane « Dites
quelque chose à propos de ceci… ». Dire quelque chose à propos
de quelque chose, c’est bien ce que constitue en effet la fonction
commentaire. Tous les énoncés accompagnant les partages, quand
la plateforme le permet, peuvent donc avoir statut de commentaire
et devraient par conséquent être intégrés à la catégorie, fût-ce sous
la forme d’un pseudo-commentaire.
C’est également le cas de ce qu’Anaïs Mak appelle le fork 12,
qui consiste, dans l’écosystème de Tumblr spécifiquement, à republier
un post de manière à pouvoir le commenter, le système ne permet-
tant pas les commentaires. Elle souligne en effet

l’absence a priori de la fonction de commentaire. Cette absence de possibilité


de communication est très rare sur un site reprenant les codes d’un réseau
social dans lequel chacun peut suivre et se faire suivre. En effet, il peut
sembler surprenant qu’il n’y ait pas d’option « commenter » sur laquelle,
d’un simple clic, l’utilisateur peut laisser un message (Mak 2014, en ligne).

Les utilisateurs de Tumblr vont donc utiliser une autre fonction,


le reblogging, de manière à pouvoir commenter, ce qui constitue
une forme de hacking ou de produsage :

12. Le mot fork est à l’origine un terme de programmation : il s’agit d’une


fonction qui permet à un processus de produire un second processus qui en est la
copie conforme (informations tirées de l’article Fork sur Wikipédia).
Commentaire 51

C’est donc davantage par la fonction Reblog que se joue l’échange. En effet,
c’est seulement en rebloguant un contenu que l’on a l’occasion de rajouter
un texte au contenu. C’est de cette manière que la plupart des interac-
tions écrites se jouent sur Tumblr. La plateforme permet donc bien une
communication entre les utilisateurs (Mak 2014 : en ligne).

Tumblr étant un réseau de partage d’images, les pseudo-commen-


taires ajoutés par reblogging tiennent également lieu de légendes
aux photographies, produisant donc une forme de conversation par
l’image (Gunthert 2014). L’auteure insiste sur la dimension hybride
de « cette manière particulière de communiquer par l’appropriation
[qui] semble se situer à mi-chemin entre le partage et le commentaire :
il s’agit bien de reprendre une image mais en la dotant d’un sens
nouveau. La fonction commentaire est arrimée à celle du reblog »
(Mak 2014, en ligne). Entre commentaire et reblogging, le fork
peut être considéré comme un pseudo-commentaire.

III. QUESTIONS D’ÉTHIQUE


ET DE DROIT DU DISCOURS

Le commentaire pose des questions relatives à l’éthique et au


droit du discours dans le cas du trolling, de la violence verbale et
de la formulation de discours pénalisés par différents états.

1. L’énonciation éditoriale remédiative de la presse en ligne


Le 7 décembre 2016, l’observatoire des médias Acrimed (Action
critique médias) publie ce message sur sa page Facebook :

Bonsoir,
Si dans vos commentaires à nos publications, vous pensez qu’il est intelligent
de dénoncer le « complot juif », de qualifier les journalistes de « salopes »,
de publier le programme (sans aucun rapport avec les médias) de votre
candidat-e préféré-e et de proposer de rejoindre sa campagne, forcément
la meilleure car opposée-aux-médias-qui-censurent, de traiter tel ou tel
journaliste de « pédé » ou d’« enculé », de nous reprocher de ne pas aller assez
loin car nous ne dénonçons pas le complot organisé par la CIA, le Mossad
52 L’analyse du discours numérique

et le neveu d’un type qui un jour a croisé le chemin d’une personne qui
avait pigé dans un journal dirigé par un individu qui a déjà fait une tribune
commune avec Jacques Attali, merci de passer votre chemin.
Sinon, on les supprime.

Le nombre des commentaires négatifs excède désormais les


capacités de modération des journaux, qui font cependant de plus
en plus appel à des sous-traitants extérieurs (sur la modération
des commentaires comme activité métadiscursive, voir l’article
Cyberviolence discursive). Cette publication résume à grands traits
les différents types de messages haineux et insultants que l’on trouve
en abondance sur les sites des médias d’information et elle est
emblématique d’une interrogation générale sur les commentaires.
Les journaux et les sites de presse tentent actuellement de redéfinir
les périmètres du commentaire en adoptant plusieurs solutions :
la solution d’Acrimed, la suppression, correspond à de la modéra-
tion a posteriori, mais, comme on le mentionnait plus haut, certains
journaux ont adopté la fermeture pure et simple. D’autres ajoutent
parfois des fonctions comme le like ou le dislike, ce qui permet de
trier les commentaires en mettant en valeur les mieux notés et inver-
sement de minorer les autres. En Finlande, le Helsingin Sanomat a
pour sa part ajouté la fonction « bien argumentée », ce qui permet
là aussi de valoriser les bons contenus. D’autres journaux, comme
le New York Times, sélectionnent les meilleurs commentaires au
bout de 24 heures, à partir d’un principe de respect de la variété
des opinions, y compris les plus minoritaires. Une solution payante
a été adoptée par Tablet Magazine, magazine culturel étatsunien
lié à la communauté juive : poster et lire les commentaires coûte
2 dollars (18 dollars par mois ou 180 par an). Une solution plus
radicale est parfois adoptée : la publication par le journal lui-même
des commentaires avec l’identité de leurs auteurs, procédure adoptée
en octobre 2015 par le journal allemand Bild et quelques semaines
plus tard par le quotidien régional français Nord Littoral 13.

13. Pour le détail de ces deux dispositifs d’affichage des commentaires haineux,
voir l’article Cyberviolence discursive.
Commentaire 53

La question de la gestion des commentaires haineux n’est pas


seulement une question discursive mais revêt également des aspects
politiques voire sécuritaires, comme le montre une décision prise
à la suite de l’attentat de Berlin en décembre 2016 : le ministre de
la justice allemand a retardé la publication de l’avis de recherche
du suspect sur le réseau Facebook pour tenter d’en éviter la stigma-
tisation dans des commentaires haineux. Sollicité pour désactiver
les commentaires à cette occasion, le réseau de Marc Zuckerberg a
répondu par la négative.

2. Droit du discours
Le commentaire pose des questions inédites en analyse du discours
et en sciences du langage en général, d’ordre technojuridique.
En ligne, la rédaction et la publication d’un commentaire, sous
réserve d’identification et d’ouverture de l’espace commentaires,
et de modération des contenus, sont libres ; en revanche sa refor-
mulation, sa correction ou sa suppression ne le sont pas, dépendant
des affordances techniques et des autorisations données par les
gestionnaires des espaces. Sur un blog par exemple, géré par les
CMS de Wordpress, le commentaire une fois publié échappe à son
auteur : il ne peut être corrigé ni supprimé ; sur les réseaux sociaux,
les commentaires peuvent être supprimés par leurs auteurs ; sur les
sites de presse, les situations sont très variées : sur Médiapart par
exemple, qui ne pratique pas la modération, le commentaire une
fois publié peut être soumis aux cinq actions suivantes : modifier,
dépublier, recommander, répondre, alerter.
Ces dispositifs entraînent un certain nombre de traits techno-
discursifs et amènent des questions linguistiques inédites :
– l’asymétrie dans les échanges verbaux est courante quelque soit
le lieu et la nature de l’échange mais en ligne elle est renforcée
par les dispositifs technojuridiques (la parole du commentateur
est extrêmement contrôlée et contrainte, jusqu’à l’interdiction
et donc au silence, par le gestionnaire du site) ;
– la modération des commentaires est une véritable activité métadi-
scursive de contrôle voire de censure, et constitue donc un lieu
de régulation important du discours social ;
54 L’analyse du discours numérique

– la question technojuridique de la propriété des commentaires se


pose (techno- à cause des possibilités techniques ; -juridique
par rapport à la propriété intellectuelle) : si un usager poste
un commentaire sur un blog, auquel il ne peut plus avoir accès par
la suite, cela veut-il dire que les commentaires appartiennent, en
termes de droit d’auteur, au gestionnaire du site ? il arrive en effet
qu’un commentateur demande à un blogueur de supprimer un
commentaire : y est-il obligé ? comment peut réagir le commen-
tateur en cas de refus ? finalement, comment le commentateur
engage-t-il son discours sur un espace numérique ?
– la question de l’intégrité textuelle des commentaires comme
du texte (relevant plus de l’éthique du discours que du droit)
se pose en cas de suppression d’un ou plusieurs commentaires :
si le commentaire est une augmentation du texte, s’il est donc
constitutif du texte, sa suppression en modifie le contenu et
le périmètre. Comment l’analyste doit-il alors appréhender le
texte en ligne ? Comment gérer son évolutivité et son instabilité
structurelles et structurantes ?

Une autre question plus marginale pour l’analyse du discours


se pose : celle du faux commentaire et de sa commercialisation.
On sait en effet que, sur les grands sites marchands en particu-
lier (hôtellerie, voyages, restauration notamment) ou les sites
d’entreprises et de commerces plus modestes qui ont besoin d’une
bonne publicité, les faux commentaires sont nombreux. Certains
sites se sont d’ailleurs spécialisés dans la vente de commentaires,
recrutant des internautes dans le cadre du microworking, comme
microworkers.com ou acheter-des-fans.com (Tual 2015) ; le genre
du commentaire intègre alors une nouvelle dimension, celle de la
monétisation du discours, qui n’implique rien de particulier sur
le plan linguistique (produire du discours contre rémunération
n’a rien de spécifique au web) mais qui en revanche questionne
le rapport du commentaire au stéréotype. Rédiger un commen-
taire factice pour un restaurant ou une boutique implique de se
référer, explicitement ou non, à un modèle de commentaire idéal
Commentaire 55

correspondant à l’acheteur du commentaire (le restaurant ou la


boutique) et au lecteur futur client.

*
* *

Le commentaire en ligne est un technodiscours omniprésent


sur le web et constitue donc l’une des formes majeures des discours
numériques natifs. Structurellement lié au discours premier qu’il
prédique, selon des modalités très diverses, y compris non langagières,
il est avant tout un lieu de relationalité. Participant du mode de
construction et de réception du sens du texte premier, il ressortit
du processus d’écrilecture spécifique aux discours connectés.
Communication médiée par ordinateur

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
LA MÉDIATION INFORMATIQUE

Le paradigme francophone et d’origine française de la


Communication médiée par ordinateur est directement issu des
travaux anglophones de la Computer-Mediated Communication
(CMC).

1. CMC (Computer-Mediated Communication)


Les premiers travaux sur les formes de langage sur internet datent
des années 1970, à l’époque où internet s’appelait Arpanet, qui a
été le premier réseau de transfert de paquets d’information (Rice,
Fuller 2013). La CMC (Computer-Mediated Communication) est
née en effet presque en même temps que son objet, en tout cas au
moment où cet objet est sorti de la confidentialité militaire pour
devenir un lieu d’utilisation plus large. Dans les années 1990,
la CMC a dirigé ses travaux sur les espaces langagiers d’internet
et a rapidement constitué un champ scientifique reconnu, pluri-
disciplinaire à base sociolinguistique. La CMC s’est d’abord axée
sur la comparaison des formes langagières online et offline, comme
en témoignent les travaux de Naomi Baron (son livre de 1998 sur
les emails est significativement intitulé Letters by phone or speech
by other means: The linguistics of email, Baron 1998) puis a évolué
vers l’intégration des pratiques électroniques dans la vie sociale.
Les linguistes notables de ce champ ont travaillé sur l’hybridité
oral/écrit, la variation, les phénomènes de communauté (Herring
1996, Crystal 2001), puis les interactions et les phénomènes de
genre (Herring 1993) au sein de ce que Susan Herring a nommé
le CMD, Computer Mediated Discourse (Herring ed. 2013, Herring
et al., ed. 2013). Dans ces travaux, les objets des chercheurs restent
souvent dans le périmètre des services de l’internet ou du pré-web
58 L’analyse du discours numérique

social (IRC, forums, messageries électroniques asynchrones et instan-


tanées, SMS) et posent souvent la question de la variation ; le travail
de la CMC anglophone est en effet doté d’une forte composante
sociolinguistique. Jannis Androutsopoulos précise le périmètre de
la CMO en donnant la liste suivante :

– Language variation and change, especially with regard to written language ;


– Constraints of digital media on language use and interpersonal interaction ;
– Language, identity and interpersonal relations online ;
– Linguistic diversity, multilingualism, and code-switching ;
– Language, globalization, and mobility (Androutsopoulos 2014 : 74).

2. CMO (Communication médiée par ordinateur)


Dans le champ francophone, se constitue au même moment
la CMO (Communication médiatisée ou médiée 14 par ordina-
teur), fortement inspirée par et parfois calquée sur la CMC anglo-
phone 15. Entre 1995 et 2004, Jacques Anis anime à l’université Paris
10 (Nanterre) un séminaire consacré aux écrits électroniques, qui
jouera un rôle important dans la constitution de la CMO française.
Des chercheurs comme Michel Marcoccia, Rachel Panckhurst et Isabelle
Pierozak jouent également un rôle prépondérant dans la construction
de ce champ qui évoluera, à partir des sciences du langage, vers une
intégration des sciences de l’information et de la communication.
La  communication médiée par ordinateur est définie essentiellement
comme une « communication électronique scripturale » :

Le terme de communication électronique scripturale embrasse des modes


de communication variés […]. Il s’agit d’échanges dont les messages,
affranchis des supports matériels habituels de l’écriture grâce à des codages
numériques, sont véhiculés par des réseaux télématiques – mot-valise créé

14. C’est la chercheuse Rachel Panckhurst qui propose de remplacer médiatisée


par médié, terme plus adéquat à l’idée d’une communication configurée par la
machine, et pas seulement transmise par elle.
15. Pour une synthèse très informée et complète de la CMO, voir Marcoccia
2016.
Communication médiée par ordinateur 59

pour désigner l’alliance de l’informatique et des télécommunications qui


peut s’appliquer aussi bien à l’internet qu’au minitel et au GSM (téléphonie
mobile). Le terme électronique généralise bien entendu celui qu’on trouve
dans electronic mail, e-mail, courrier électronique, qui a servi de modèle pour
une profusion d’autres termes associés le plus souvent à l’internet (commerce
électronique), mais pas obligatoirement (livre électronique). Pour être plus
précis, mais nous avons craint la lourdeur, il faudrait ajouter individualisée,
car nous laissons de côté, avec le Web, une communication de masse qu’on
pourrait assimiler à la publication électronique (Anis 2006, en ligne).

L’ordinateur y est considéré comme un médium, et non plus


comme un simple outil, ce qui l’implique dans l’élaboration des
discours. Les corpus et terrains sont au départ centrés sur les appareils
hors ligne (ordinateurs, téléphones) ou en ligne (services de l’internet
1.0, en particulier les messageries, les forums Usenet, les listes de
diffusion, les SMS, les chats). Ce sont ces deux dernières formes
qui constitueront le laboratoire des propositions de la CMC dans
les années 1990 et au début des années 2000, comme le montrent
les travaux de Jacques Anis par exemple, et les collectifs publiés à
cette époque (Gerbault 2006 dir.).
Dans ce courant, la terminologie est centrée sur l’écrit et
la communication, et le terme électronique est privilégié : il est
question de communication électronique ou d’écrit électronique (Anis
1999, Marcoccia 2000a, 2000b) d’écriture électronique, d’écriture
sms, d’écrit sms, ou de français tchaté (Pierozak 2003), parfois de
discours électronique médié ou DEM (Panckhurst 2007). Le DEM
est défini par Rachel Panckhurst comme un « genre de discours »
issu d’une modification de « notre discours et ainsi notre façon de
communiquer avec autrui », possédant des « marques linguistiques
et extralinguistiques » (2006 : 3). Les marques linguistiques sont
essentiellement les didascalies électroniques, les erreurs ou ratages
et les phénomènes de néologie et de néographie ; Rachel Panckhurst
ajoute des « marques plus spécifiquement syntaxiques » (utilisation
du présent de l’indicatif, de déictiques, d’ellipses et un nombre de
verbes moindre que dans l’écrit normé). Les marques extralinguis-
tiques sont décrites comme suit :
60 L’analyse du discours numérique

– le relationnel : rapidité, angoisse, impulsivité, agressivité, réajuste-


ments ultérieurs, accoutumance, incapacité à assumer des rencontres
en face-à-face ;
– la situation de communication : réduction, voire absence de formules
d’ouverture et de clôture, bouleversement des tours de parole, de l’ordre,
de la séquentialité, etc. (Panckhurst 2007 : 4).

Les travaux suivront les évolutions technologiques en se portant


ensuite sur les communications médiées par téléphone mobile
(la CMT proposée par Liénard 2013), puis la CMO/CMT investira
le Web 2.0, notamment les réseaux sociaux numériques dans les
années 2010. Plus récemment on trouve une alternance entre écriture
électronique et écriture numérique (Marcoccia 2013), alternance qui
fait l’objet d’une discussion en faveur de électronique chez Liénard
et Zlitni 2015 16. Les projets les plus importants actuellement sur le
plan financier et international sont consacrés au SMS, comme en
témoigne le projet sms4science, présenté comme suit sur le site dédié :

Faites don de vos textos à la science


L’objectif du projet Texto4Science est de contribuer à l’étude de la commu-
nication par textos (SMS, messages texte, etc.) et à l’étude du langage qu’elle
véhicule. Pour y parvenir, des chercheurs de plusieurs pays s’associent afin
d’entreprendre la constitution, pour un grand nombre de langues, de vastes
corpus de textos pour la recherche scientifique. Le projet Texto4Science
s’inscrit dans le cadre d’un projet international nommé sms4science qui
est coordonné par le CENTAL (Centre de Traitement Automatique
du Langage de l’Université catholique de Louvain), en Belgique (<http://
www.sms4science.org/>). 17

16. Leur argument étant principalement que le terme électronique leur convient
mieux car leur travail se fait à partir des usages, et donc des appareils.
17. Le projet réunit actuellement 15 universités partenaires. Les résultats de
ces travaux sont publiés notamment dans Fairon, Klein, Pommier 2006, Cougnon
2015, Panckhurst 2016, Panckhurst et al., 2016.
Communication médiée par ordinateur 61

La CMO repose sur une vision de l’ordinateur comme medium


qui reste externe et non pas comme prolongement ou augmentation
du scripteur, ce qui est le cas de l’analyse du discours numérique
proposée ici, qui pose une inséparabilité entre la technologie et le
langage, les deux constituant un véritable environnement complexe
qui constitue l’objet de l’analyse 18.
La CMO est essentiellement une linguistique de l’écrit, qui se
consacre, au départ, dans les corpus de l’écriture sms, à la description
et à l’identification de l’écrit à partir d’une tension entre oral et écrit,
de la saisie de formes morphographiques comme les abréviations
et les smileys, etc. Elle développe des branches comme la CMT
(communication par téléphone) dans les travaux de Fabien Liénard,
l’ADMO (analyse du discours médiée par ordinateur) dans les travaux
de Sara Alvarez Martínez (2007) ou Mandana Hadi-Denoueix (2014)
à la suite de la Computer-Mediated Discourse Analysis proposée par
Susan Herring (Herring 2001) 19.

II. CMO ET ANALYSE DU DISCOURS NUMÉRIQUE

La CMO (et par conséquent la CMC avec elle) repose sur un


certain nombre de principes et de conceptions orientant l’étude
des productions numériques natives vers un traitement dualiste et
logocentré. Dans l’optique postdualiste et écologique de l’analyse
du discours numérique, ces principes et conceptions font l’objet
de plusieurs critiques.

1. De la médiation à la conversion
La CMO construit le lien entre langage et technologie comme
une médiation, ce qu’indique le terme médié, qui reste pérenne
dans de nombreuses approches actuelles. L’idée d’une médiation
entre l’humain et la machine conserve la perspective binaire du

18. Pour des synthèses sur la CMO dans les années 2010, voir Liénard (dir.),
2013, Liénard et Zlitni (dir.), 2011 et 2015, Zlitni et Liénard (dir.), 2013.
19. L’analyse du discours dont il est question est la discourse analysis anglophone,
c’est-à-dire une analyse d’interactions verbales essentiellement orales.
62 L’analyse du discours numérique

dualisme : d’un côté l’ordinateur, de l’autre le locuteur, d’un côté


la machine, de l’autre l’humain, la première modifiant les formes
de communication du second. Rachel Panckhurst le dit explici-
tement, en utilisant les notions de support et d’interposition : « Nous
défendons l’hypothèse selon laquelle l’ordinateur est un “support”
de médiation, et grâce, ou à cause, de son utilisation, notre façon
de communiquer avec autrui se voit modifiée. Dans ce contexte,
la CMO concerne toute forme de communication entre individus
par ordinateurs interposés » (Panckhurst 2007 : 2 ; on souligne).
L’analyse du discours numérique pose une intégration de la
machine à l’humain et réciproquement, et inscrit la réflexion, à la
suite de Milad Doueihi (2008, 2010), dans le paradigme de la
conversion plutôt que dans celui de la médiation :

Autant dire que la culture numérique, en partie à cause de son succès et


de son rôle économique de plus en plus important, effectue un bascu-
lement et une transition qui sont à la fois politiques et sociologiques, et en
dernière analyse culturels. […] La transition tant débattue et célébrée de
l’analogique au numérique, avec toutes ses implications, revient à une
conversion aux deux sens du terme, technique et religieux (Doueihi 2008 :
23 ; ital. de l’auteur).

Cette conversion prend deux formes principales, l’appropria-


tion-modification des objets culturels existants et l’invention de
nouveaux objets :

Bref, le numérique interroge nos objets culturels premiers, ceux du


savoir, comme ceux du politique. Il le fait par un double jeu : d’une
part, en s’appropriant ces objets culturels tout en les faisant circuler
dans un nouveau contexte et en modifiant leurs propriétés, d’autre part,
en introduisant de nouveaux objets inédits. Ce double rapport explique,
en partie, la familiarité du monde numérique mais aussi sa dimension
parfois aliénante. Car l’objet numérique est tout autre : il appartient à
un nouveau régime dans lequel l’apparence n’est qu’un piège et où tout,
ou presque, est convertible (Doueihi 2010 : 60).
Communication médiée par ordinateur 63

La conversion numérique est, Milad Doueihi y insiste, double,


technique et culturelle, le et n’étant pas alternatif mais bien synthé-
tique et, d’une certaine manière, postdualiste. La dimension infor-
matique est cependant centrale et la conversion numérique « émane
en grande partie du statut complexe et multiple du code infor-
matique dans l’état actuel de notre société » (Doueihi 2015 : 52).
Cette conception du numérique informe en profondeur l’analyse
du discours numérique qui repose sur l’idée que le numérique
convertit les formes langagières et les discours existants, en s’en
appropriant une partie pour les modifier et en produisant égale-
ment de nouveaux.

2. Mise en question de la distinction linguistique


vs extralinguistique
La CMO considère les formes produites en contexte numérique
sous l’angle exclusivement, ou principalement linguistique :
les « marques » énumérées par Rachel Panckhurst sont d’ordre
linguistique, concernant le fil du discours, les marques « extralinguis-
tiques » étant peu développées (comme la notion de « relationnel »,
rassemblant des traits psychologiques difficilement observables) ou
elles aussi d’ordre linguistique (les points concernant la situation de
communication relèvent en fait de la linguistique des interactions
verbales). La CMO (et ses extensions comme la CMT de Fabien
Liénard ou l’ADMO proposée en France à la suite de Susan Herring)
privilégie en effet des approches morphographiques ou graphopho-
nétiques, comme le montre par exemple la notion d’« écrilecte »
récemment proposée (Laroussi, Liénard 2012) ou les orientations de
certains travaux vers une sociolinguistique de la variation : Michel
Marcoccia propose par exemple la notion de « français standard
numérique » par comparaison avec le français standard prénumé-
rique, à partir d’une étude des formes de langue (Marcoccia 2013).
La dimension technique n’apparaît guère dans le cours des
analyses, dans ses articulations avec la matière langagière : la CMO
maintient par conséquent la distinction linguistique vs extralinguis-
tique, en minorant la dimension technique (les travaux de Michel
Marcoccia sur les forums de discussion par exemple ne parlent que
64 L’analyse du discours numérique

très peu des machines et de leurs usages, par exemple dans Marcoccia
2003), en distinguant les appareils des modes et des scripturalités
ou en classant les écritures par appareils, comme le propose Fabien
Liénard (Liénard 2012).
L’analyse du discours numérique pose plutôt un continuum entre
l’ordre linguistique et l’ordre extralinguistique, voire une abolition
de cette distinction : bien des productions numériques, comme le
hashtag, le mème ou l’URL, ne se laissent pas analyser selon une
perspective linguistique classique, mais appellent des aménagements
épistémologiques, théoriques et méthodologiques.
Composite

I. DÉFINITION ET DESCRIPTION.
UN ASSEMBLAGE ENTRE LANGAGIER
ET TECHNOLOGIQUE

Un élément de discours est composite quand il est constitué d’un


assemblage entre du langagier et du technique. Dans le cadre de
l’anthropologie symétrique de Bruno Latour (Latour 1991), le terme
assemblage désigne l’articulation du social et du naturel en un tout
hybride ; de la même façon, dans la perspective de l’ADN, le terme
composite désigne la coconstitution du langagier et du technique
dans les discours natifs d’internet. Les observables ne sont plus alors
des matières purement langagières, mais des matières composites,
métissées de non-langagier de nature technique. On parlera alors
de formes technolangagières, technomots, technogenres de discours.

II. UNE PERSPECTIVE POSTDUALISTE

L’idée d’une matière langagière composite entre dans le cadre


d’une approche postdualiste des productions verbales (Paveau
2012b), qui remet en cause la distinction binaire entre linguis-
tique et extralinguistique (Brassac 2004). Cette approche suppose
des liens entre l’humain et le non-humain qui dépassent la simple
utilisation des objets pour envisager des réalités sociales vérita-
blement hybrides ; le composite technolangagier en est un. Si l’on
veut rendre compte des discours natifs d’internet, il faut en effet
adopter une perspective qui dépasse l’idée d’une séparation entre
le langage et ses extérieurs, en particulier techniques, et modifier
la conception de la langue pour la penser comme constituée avec
de l’autre. Dans le champ de l’analyse des interactions multimodales
par écran (IMPEC), Christine Develotte développe depuis la fin des
années 2000 une réflexion sur l’intégration des éléments matériels
66 L’analyse du discours numérique

simultanément techniques, sémiotiques et linguistiques, à travers la


notion d’exposition discursive des médias sociaux (Develotte 2009).
Elle montre que les interactions multimodales par écran se déploient
dans des espaces où coexistent des éléments graphiques, iconiques,
fixes ou animés, et des fonctions de communication synchrones ou
asynchrones. Les propositions de Christine Develotte et du groupe
de recherche IMPEC (Develotte et al., 2011) s’accordent avec une
perspective postdualiste et écologique du discours et proposent des
éléments de théorie et de méthodologie mobilisables en analyse du
discours numérique.

III. EXEMPLES D’ÉLÉMENTS COMPOSITES


MANIFESTES

Le hashtag est un composite car il s’agit d’un segment à la


fois langagier (il s’agit de sigles, de mots, d’expressions ou de
phrases entières) et technique via sa nature cliquable (assurée par
le croisillon #). Outre son statut linguistique ordinaire, le hashtag
assure comme technomot une fonction de redocumentation qui
relève de l’investigabilité des énoncés natifs du web (Paveau 2013a).
L’hyperlien, en tant que mot ou segment discursif cliquable
et support d’hypertexte, est un élément composite dans la mesure
où il assure une double fonction linguistique et technique, par
délinéarisation d’un énoncé premier permettant d’atteindre un
énoncé second (Saemmer 2015).
Les noms de comptes sur les réseaux sociaux, les identifiants ou
pseudos sur Twitter sont également des éléments composites, comme
tous les segments cliquables qui associent du sens et du technique :
les mots-consignes permettant d’accomplir des opérations en ligne
(aimer, partager, ne plus voir sur Facebook, copier le lien du tweet,
intégrer le tweet sur Twitter, épingler sur Pinterest, écouter sur Deezer,
etc.) et les boutons de like ou de partage, technosignes permettant des
opérations techno-énonciatives parfois complexes. Sur l’illustration
suivante, tous les éléments en rouge (couleur choisie) et en gris clair
(couleur de l’interface de Twitter) ainsi que les photographies sont
composites car cliquables.
Composite 67

2. Page d’accueil du compte Twitter de l’auteure au 25/07/2017


(interface du réseau).
Corpus numérique natif

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
DONNÉES ET OBSERVABLES NUMÉRIQUES

Pour définir ce qu’est un corpus numérique natif, il faut d’abord


parler des données et observables collectés et élaborés en ligne.
Ces notions sont difficiles à définir précisément car elles font l’objet
d’usages étendus et parfois contradictoires : pour certains chercheurs,
les données et le corpus se confondent, et par ailleurs la notion
d’observable n’est pas des plus répandues en linguistique, mobilisée
surtout en analyse du discours.
Les données langagières correspondent aux productions technolan-
gagières en ligne, dans toute leur variété (discours, technographismes,
productions multimédiatiques, etc.). Accessibles par les subjectivités
de l’internaute dans le cadre de la relationalité structurelle d’internet
(les configurations des navigateurs, les historiques de consultation et
de recherche, les comptes des réseaux sociaux, les logiciels installés,
etc.), les données sont préconfigurées 20 et constituent le premier
état des éléments que le linguiste peut recueillir en ligne. On peut
par exemple recueillir une série de billets de blogs, avec l’objectif
d’analyser les formes de la communication augmentée.
Les observables sont issus d’un dispositif d’observation défini à
partir de choix épistémologiques, théoriques et méthodologiques
et constituent la matière de travail de l’analyste. Ils sont construits
par la réflexion linguistique, ce qui les distingue des données seule-
ment recueillies, et spécifiques à un environnement discursif. Dans le
cas des billets de blogs, on recueillera également les commentaires,

20. On écarte définitivement l’expression données brutes, déjà largement


invalidée, y compris en contexte non ou prénumérique : à partir du moment où
le recueil est issu d’un objectif de recherche et où il y a recueil, tout simplement,
rien n’est brut.
70 L’analyse du discours numérique

à partir de l’hypothèse de l’augmentabilité des énoncés du web,


et les observables seront constitués des segments dont la forme et
le contenu fournissent des indices de cette augmentabilité.
Le corpus est constitué par un ensemble d’observables et non
une simple collection de données. Les observables seront situés dans
leurs environnements discursifs, et seront classés à partir de catégo-
ries linguistiques correspondant aux objectifs et aux hypothèses.
On pourra par exemple classer les commentaires en ligne selon la
typologie présentée dans l’article Commentaire.
La difficulté principale du traitement des discours produits en
ligne, dans le cadre du web 2.0 tout particulièrement, tient à leur
relationalité : tous les observables sont instables, aucun d’entre eux
ne pouvant être doté d’une forme fixe, sauf à les extraire et à les
stabiliser hors ligne, dans le cadre d’un programme de traitement
automatique par exemple, ce qui n’est pas le projet de l’analyse
du discours numérique. Les discours natifs du web demandent en
effet à la linguistique de repenser les notions d’extralinguistique,
de contexte et de situation (Develotte et al., 2011, Paveau 2015a,
2015b, 2017). Dans sa perspective écologique et postdualiste,
l’analyse du discours numérique repose la question de la construction
du corpus, déjà largement interrogée en analyse du discours depuis
plus de cinquante ans (Mayaffre 2005, Moirand 2004, Mourlhon-
Dallies et al., 2004 dir.).

II. DES CORPUS RELATIONNELS

Il faut donc explicitement poser la question de la nature et de


la constitution du corpus quand il s’agit des discours numériques
natifs. En 2010, dans un dossier intitulé « L’internet, corpus
sauvage », Isabelle Pierozak remarque une lacune à ce propos :
« Le plus souvent les études relevant des sciences du langage et se
basant sur des corpus électroniques ont tendance à faire comme si la
question du corpus se posait en termes classiques, c’est-à-dire ne se
posait pas, tant le renvoi à une supposée doxa méthodologique est
systématique » (2010 : 17). Cette constatation trop rarement faite
n’a eu que peu d’écho et les analystes du discours qui travaillent
Corpus numérique natif 71

sur les discours en ligne continuent encore largement d’élaborer


leurs corpus sur les critères traditionnels de l’analyse du discours
(choix d’un événement discursif, d’une polémique, d’un genre
de discours, d’un mode d’interaction). Selon Isabelle Pierozak,
qui reprend une distinction anglophone, ces chercheurs utiliseraient
internet pour trouver du corpus et non comme corpus : « On pourra
considérer par exemple chez les anglophones, en matière de “corpus
linguistics” […] l’usage d’un internet “as corpus” (en l’occurrence
source de corpus, étudie pour lui-même, avec l’idée d’en cerner
les spécificités) ou “for corpus building” (généralement des corpus
conséquents, facilement élaborés avec l’internet, orientés sur un
aspect particulier, et mis en comparaison avec d’autres corpus) »
(Pierozak 2014 : 5). Considérer internet comme un lieu de recueil
de discours, et y recueillir des collections d’énoncés, c’est le consi-
dérer « for corpus building », sans se pencher sur ses caractéristiques
linguistiques.
Le sociolinguiste Jannis Androutsopoulos pose une seconde
distinction, entre d’une part les « screen-data », données recueillies par
le chercheur à partir de son écran, et de l’autre les « user-based data »
recueillies par ethnographie auprès des usagers (Androutsopoulos
2014). Les screen-data répondent à une perspective plutôt objectivi-
sante, tandis que les user-based data relèvent d’une perspective davan-
tage affectée par les subjectivités des internautes-scripteurs. L’analyse
du discours, dont le cadre postdualiste écarte l’opposition rigide
objectivité vs subjectivité, se positionne entre les deux : elle procède
tout en même temps par recueil de données sur écrans mais s’informe
des connaissances pratiques et de l’expérience numérique des analystes
comme des internautes-scripteurs.
Cette expérience montre que les univers discursifs numériques
compliquent notablement la confection des corpus d’analyse pour
trois raisons : la quantité des énoncés, leur augmentabilité tirant
vers l’innombrabilité et leur hypertextualité.

1. Quantité
Sur internet, l’analyste du discours doit faire face à un phéno-
mène inédit dans l’histoire de sa discipline : ce terrain présente
72 L’analyse du discours numérique

une quantité extrêmement importante d’énoncés qui rendent


caduques les procédures de sélection et les critères de représentativité :
au 31 décembre 2016, les chiffres de production par minute sont
les suivants : 7 millions de snaps envoyés sur Snapchat, 350 000
tweets sur Twitter, dont 10 000 contenant un émoji, 110 000 appels
sur Skype, 70 millions de mots traduits sur Google Translate,
830 000 fichiers téléchargés sur Dropbox, 3,5 millions de textos aux
États-Unis 21. Ces chiffres inédits dans l’histoire de la production
sémiotique humaine et démesurés au sens propre du terme sont
dus entre autres à l’accessibilité éditoriale et scripturale d’un lieu
de communication ouvert à tous (sous condition d’équipement et
de compétences numériques), alors que les lieux de publication et
d’écriture hors ligne restent fortement hiérarchisés par la sélection
sociale et culturelle. Quel est alors le nombre correct de données
pour une représentativité satisfaisante ? La démesure des données
demande-t-elle forcément une méthodologique quantitative ?
L’approche qualitative est-elle vraiment inefficace devant le grand
nombre ? Nombre de questions se posent et affectent frontalement
l’élaboration des corpus et des observables.

2. Augmentabilité et innombrabilité
La difficulté du recueil de données est d’autant plus impor-
tante qu’elles sont dépourvues de la stabilité et de la clôture qui
permettraient leur enregistrement méthodique et définitif. Toutes
les publications sur les plateformes du web social et conversa-
tionnel sont augmentables par des commentaires, des réponses,
des partages, des rebloguages. La quantité des énoncés devient
donc doublement innombrable : à l’innombrabilité des énoncés
premiers, s’ajoute celle des énoncés seconds. Comment dans ces
conditions constituer un corpus de technodiscours ? Le corpus
ne doit-il contenir que les énoncés premiers ? C’est la solution
adoptée par nombre de chercheurs sur le réseau Twitter par
exemple, qui sélectionnent des tweets à partir de leur seule fenêtre

21. Source : Le blog du modérateur, <http://www.blogdumoderateur.com/


chiffres-internet/>.
Corpus numérique natif 73

de publication, ou sur les blogs, qui ne conservent que sur les


billets en écartant les commentaires. Le corpus doit-il contenir
également les énoncés seconds, retweets, réponses, commentaires,
partages, republications, etc. ? Par exemple, une vidéo postée sur
Youtube ou un statut publié sur Facebook reçoivent plusieurs
milliers de commentaires : le chercheur doit-il les intégrer ? si oui,
de quelle manière ? peut-il faire une sélection ? et si oui, de quel
type ? Par ailleurs, le phénomène de la publication multisite
accroît l’innombrabilité des énoncés : il s’agit de « contenus (texte,
image, vidéo, liens hypertextuels) qui sont diffusés (ou publiés)
dans plusieurs environnements numériques de façon simultanée »
(Bibié-Émerit 2017, à par. : 1). Un quotidien publiera par exemple
simultanément sur des différents espaces numériques, par exemple
son site (dans deux versions, la version ordinateur et la version
mobile accessible via l’application dédiée), son compte Twitter,
son compte Facebook, voire son compte Instagram.
Ces questions restent pour le moment sans réponse en analyse
du discours et les travaux exploratoires qui se développent essaient
de leur donner des réponses qui ne se calquent pas sur les modèles
prénumériques.

3. Hypertextualité
L’hypertextualité est un trait structurel des discours numériques
qui modifie leur linéarité, effectue des mises en relation entre des
textes-sources et des textes-cibles, et rend le texte ouvert à des
potentialités. L’hypertextualité des discours natifs du web pose
donc elle aussi la question des corpus, et en particulier celle de
leur clôture. Les textes-cibles doivent-ils entrer dans les données
recueillies pour le corpus et participer à l’élaboration des obser-
vables ? Si oui, quel serait leur statut ? La relationalité des discours
natifs du web rend donc ceux-ci potentiellement infinis et la
clôture du corpus, nécessaire pour le travail de l’analyste, doit être
envisagée dans une logique relationnelle et non plus une logique
de collection : les données, et les observables qui en sortent,
ne sont plus des énoncés mais des relations, ou tout au moins des
énoncés relationnels.
74 L’analyse du discours numérique

III. DES OBSERVABLES SUBJECTIFS

Sur le web social et relationnel, tout énoncé est un lien potentiel ;


de ce fait, le technodiscours en ligne diffère du discours hors ligne
par sa subjectivité intrinsèque issu de sa contextualisation techno-
relationnelle (Paveau 2015b). Il s’agit là d’un trait fondamental,
déjà souligné par Isabelle Pierozak en d’autres termes en 2014, dans
la perspective d’une critique des travaux en sciences du langage :

Tout se passe en effet, dans le domaine des diverses études effectuées en


sciences du langage, comme si les données électroniques enregistrées ne
connaissaient aucune variation de présentation, alors même que tout utilisa-
teur d’une interface quelconque – et donc a fortiori un linguiste fabriquant
un corpus – sait qu’il pourra toujours personnaliser un minimum cette
dernière, et que ce paramétrage joue sur la forme des données, et donc
leur interprétation (Pierozak 2014 : 5).

La transparence des données numériques natives reste en effet


prégnante dans les représentations des chercheurs : dans sa synthèse
récente sur la communication numérique écrite, Michel Marcoccia
présente les corpus en ligne comme « naturels », définis comme des
« activités discursives qui auraient lieu en l’absence du chercheur,
qui n’ont pas été sollicitées par ce dernier et qui ne sont pas biaisées
par leur recueil » (2016 : 38). Il mentionne plus loin cependant
un « faible accès au contexte » pour le chercheur, dû notamment à
des différences d’affichage, mais n’en fait pas un critère de recueil
ou d’analyse. Mais chaque écran est propre à chaque internaute
et les pages consultées ont des formats et des contenus fortement
contextualisés par l’ensemble de ses relations. La réticularité du
web implique en effet que tout énoncé soit pris dans une relation
avec un autre internaute, dans un calcul algorithmique ou dans
les annuaires de liens qu’il a construits en ouvrant des comptes de
réseaux sociaux. Il s’agit donc d’une contextualisation technorela-
tionnelle robuste qui modifie fortement le regard des linguistes sur
les énoncés et qui pousse Laetitia Bibié-Émerit à parler de corpus
« idionumériques » (Bibié-Émerit 2015, 2016), c’est-à-dire des corpus
Corpus numérique natif 75

constitués de données propres à un seul internaute, ce qui est parti-


culièrement le cas sur les réseaux sociaux. L’analyse du discours,
née à partir de l’observation de corpus communs à tous, et donc
objectivables (corpus de journaux, de tracts, de discours politiques),
doit intégrer ces nouvelles réalités discursives et fournir des outils
théoriques et méthodologiques adéquats pour en rendre compte.
Elle doit aussi réfléchir à la subjectivité du chercheur au-delà de
la simple élaboration du corpus et du geste interprétatif de l’ana-
lyse : les discours numériques natifs, dans leurs environnements
technodiscursifs en tout cas 22, ne sont pas accessibles directement
aux chercheurs, qui doivent travailler sur leurs propres données,
spécifiques et non généralisables, ou reconstruire les données d’autres
internautes-scripteurs.
La contextualisation technorelationnelle est issue de la relationalité
du web, du choix des formats de navigation et de lecture-écriture
ainsi que des calculs algorithmiques.

1. Relationalité du web
Sur le web, la présence de l’internaute assure la connexion,
le choix de l’appareil, le choix du navigateur, la configuration
des barres d’outils, le choix des clients et un ensemble de gestes
techniques qui configurent la forme et parfois le contenu des
discours. Les technodiscours sont donc manipulables et modifiables
car ils dépendent de la relation que l’internaute établit avec eux :
ils sont idionumériques. Sur les grands réseaux sociaux comme
Twitter et Facebook, qui constituent des terrains de choix pour
les linguistes, les discours, posts ou tweets, apparaissent dans des
fils individualisés qui dépendent directement des relations de
l’internaute. On ne voit des réseaux sociaux que des fragments
partiels, les dispositifs technodiscursifs interdisant une vision globale
telle qu’on pouvait l’avoir d’un journal quotidien par exemple.

22. Il est toujours possible de traiter les discours numériques hors contexte par
extraction, normalisation et traitement automatique des énoncés, comme le font
certaines recherches relevant du ou inspirées par le TAL ; cette perspective logocen-
trée n’est pas capable de rendre compte du fonctionnement des discours en ligne.
76 L’analyse du discours numérique

Cette relationalité pose des questions importantes à l’analyse du


discours, qui n’est pas encore complètement équipée pour rendre
compte de ce type d’énoncé.

2. Formats de navigation
Les formats concernent la lecture comme l’écriture. Les pages
consultées prennent des formes différentes selon les appareils :
ordinateur, tablette et téléphone mobile proposent des architectures
techniques différentes. Il en est de même pour les comptes des
réseaux sociaux, dont la présentation dépend du client sélectionné :
on peut consulter son compte Twitter sur l’interface d’origine ou
sur des applications dédiées (par exemple Tweetdeck, Tweetcaster,
Twiterrific ou Hootsuite), ou sur différents types d’appareil. Les
interfaces ne sont pas les mêmes et par conséquent les énoncés
accessibles et productibles non plus. Les deux illustrations suivantes
montrent le même compte Twitter consulté à la même heure à
partir de l’application Tweetdeck, et à partir d’un Iphone 5S, que
l’on pourra comparer avec l’interface native du site.
La différence est importante : Tweetdeck permet de faire apparaître
simultanément les quatre fils de la timeline, des notifications, des likes
et des messages privés ; l’application sur smartphone n’affiche que la
timeline, et la différence dans la suite des tweets est due à un tweet
sponsorisé qui apparaît sur l’application du smartphone et non sur
Tweetdeck. L’abonné ne voit, ne lit et donc n’écrit littéralement
pas la même chose selon l’appareil et la configuration qu’il choisit.
Les productions en ligne sont contraintes par des formats d’écriture
qui ont un impact sur les formes de l’énonciation éditoriale mais
aussi sur les formes scripturales elles-mêmes (pour le détail, voir
l’article Écritures numériques).

3. Contraintes algorithmiques
Les algorithmes contribuent à la production d’écrits et aux activités
de lecture à partir des traces des internautes. Chacun d’entre eux
dispose en effet d’une sorte de web personnalisé que l’analyse du
discours ne peut plus mettre en corpus comme une page de journal
ou un extrait de roman. Cette personnalisation du web est manifeste
Corpus numérique natif 77

3. Compte Twitter de l’auteure consulté à partir de l’application Tweetdeck.

4. Compte Twitter de l’auteure


consulté à partir d’un smartphone.
78 L’analyse du discours numérique

par exemple dans les résultats des moteurs de recherche, qui diffèrent
d’un internaute à l’autre puisqu’ils dépendent de ses traces, ou dans
les affichages publicitaires qui constitueront une partie de ses pages,
eux aussi calculées à partir de son historique.

*
* *

Les corpus numériques natifs posent des questions frontales aux


linguistiques du texte, du discours et de l’interaction, qui doivent
repenser leurs dispositifs méthodologiques. Des réponses commencent
à être apportées, esquissant un programme méthodologique (Bibié-
Émerit 2016, 2017, Combe 2016, Paveau 2017).
Couleur

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
LA COULEUR DU LIEN

Dans les univers discursifs numériques natifs, la couleur est


une marque visuelle qui signale une propriété des technodiscours.
Elle signale deux caractéristiques des technodiscours, l’hypertextualité
et la collectivité énonciative.
Aux origines du web, au début des années 1990, les liens sont
bleus. Cette couleur est choisie par Tim Berners-Lee, inventeur du
web, pour distinguer les segments hypertextuels des autres. À cette
époque la technologie ne permet d’utiliser que peu de couleurs
(une quinzaine), les fonds des pages sont souvent gris et les caractères
noirs ; le bleu apparaît comme une couleur de contraste possible, après
avoir écarté le vert et le rouge déjà trop investis sémantiquement.
La couleur bleue n’est donc pas un artifice décoratif mais une vraie
propriété technodiscursive signalant à l’internaute la cliquabilité d’un
segment 23. La couleur s’accompagne du soulignement, autre vestige
graphique du web : sur les premiers ordinateurs qui accueillent les
premières navigations, les écrans sont en noir et blanc ou bichromes ;
le soulignement sert donc de signal pour les liens hypertexte.
L’évolution de la technologie a permis la modification de la
couleur des liens : toutes les interfaces des différents espaces d’écri-
tures en ligne permettent désormais de modifier la couleur des liens,
et les conseils et tutoriels abondent sur la question : quelle couleur
choisir, quel contraste décider entre la couleur du texte et celle du
lien, quelles opérations effectuer, etc. Sur un blog, des couleurs diffé-
rentes peuvent être choisies pour les liens internes (vers des contenus

23. Aucune étude n’existe en sciences du langage sur cette question. On se


reportera à d’efficaces descriptions par des consultants et concepteurs web comme
Duhem-Verdière 2013.
80 L’analyse du discours numérique

internes au blog) ou externes (vers d’autres sites). Le réseau Twitter


permet de personnaliser son compte en choisissant la couleur des
liens (voir l’illustration 2 où les liens apparaissent en rouge).
La couleur est donc non seulement un signal d’hypertextualité
mais également un cadre cognitif permettant à l’usager de reconnaître
immédiatement un segment technolangagier et donc de pouvoir
cliquer. Les services les plus importants d’internet, comme Google,
Facebook ou Amazon, ont gardé le bleu originel pour cette raison :
le bleu, enregistré dans la mémoire de l’internaute, est immédiatement
identifié comme un segment cliquable. Il y en a une autre, selon
Joe Clarck cité par Jeffrey Zeldman : le rouge et le vert seraient les
couleurs les plus difficiles à identifier pour les déficients visuels alors
que le bleu est, à l’opposé, la plus facile (Zeldman 2013, en ligne).
Facebook aurait conservé le bleu originel dans tous les éléments
cliquables et dans le design général du site à cause du daltonisme
de Mark Zuckerberg.
La couleur du lien fonctionne dynamiquement, manifestant
trois états : le lien est dans une première couleur avant cliquage, une
seconde ou un soulignement au moment du pointage du curseur
et une couleur différente après le clic, comme marque de passage.
Le texte en ligne est donc de cette manière nativement annoté.
Sur Google par exemple, le lien présenté est bleu, il réagit au curseur
en étant souligné et devient violet après visite. Sur Amazon, le lien
est d’abord bleu, ocre au survol par le curseur puis le titre de l’élé-
ment cherché s’affiche en noir. Sur Facebook, tout reste bleu mais
le lien se souligne au survol par le curseur.

II. LA COULEUR DANS L’ÉCRITURE COLLABORATIVE

La couleur intervient dans un autre contexte d’écriture native :


l’écriture collaborative sur des applications Web d’écriture, les pads,
outils permettant à plusieurs scripteurs d’écrire directement sur
un document sous des couleurs différentes (voir l’illustration 1).
La collaboration peut être synchrone (les scripteurs interviennent
simultanément) ou asynchrones (les scripteurs interviennent en
différé). Les pads sont des traitements de textes augmentés de certaines
Couleur 81

fonctions : une localisation en ligne grâce à un lien, la couleur des


productions des scripteurs et un tchat pour les interactions des
scripteurs distants. Sur deux des plus connus, Etherpad et Framapad,
jusqu’à 16 personnes peuvent intervenir dans la production d’un écrit.
Dans l’écriture collaborative sur pad, la couleur constitue à
la fois un signal de segmentation et d’augmentation énoncia-
tives : les segments colorés sont signalés comme appartenant à des
locuteurs différents et témoignent en même temps de l’unité énoncia-
tive d’une production qui, bien qu’émanant de plusieurs scripteurs,
constitue un énoncé énonciativement homogène ; la construction
de l’homogénéité dans les négociations de la messagerie instantanée
est retraçable dans son archive. La couleur devient ainsi une marque
énonciative, et constitue un élément qui doit intégrer la description
théorique du fonctionnement de l’énonciation écrite connectée. Dans
la théorie élaborée à partir de corpus prénumériques, les marques
visuelles de couleur ne jouent en effet aucun rôle dans la description
linguistique.
Cyberviolence discursive

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
CYBERVIOLENCE VS DÉCENCE TECHNODISCURSIVE

Comme dans les espaces hors ligne, la notion de décence est


relative aux époques, espaces et cultures, et fait l’objet de négociations
permanentes au sein d’événements discursifs moraux déclenchés par
des énoncés violents, décrits couramment sous le terme de cyber-
violence 24. C’est ce phénomène que l’on décrit ici : on donne une
description des cyberviolences discursives qui part des environnements
technodiscursifs et qui rend compte de la dimension composite
du phénomène. Il ne s’agit pas, comme c’est le cas dans la plupart
des travaux sur la violence verbale en ligne, de transposer dans les
univers discursifs numériques des analyses prénumériques, et de
reconduire des analyses logocentrées qui n’intègrent pas les dispositifs
sociotechniques. La perspective de l’analyse du discours numérique
implique d’identifier ce qui est spécifique de la transgression des
valeurs de décence dans les écosystèmes connectés.
On adoptera une classification des modalités technodiscursives
ou des technogenres de discours produisant de la violence verbale,
qui se situe à l’interface des formes techniques et des domaines
sémantiques de la violence. Le commentaire comme fonctionna-
lité technique, le statut (sur Facebook) ou le tweet sont dans cette
perspective 25 des formes techniques ; le sexisme, le racisme, l’homo-
phobie sont des domaines sémantiques. Entre les deux, un certain

24. C’est le terme utilisé par les organisations internationales (l’ONU par
exemple), par plusieurs gouvernements dont le Gouvernement français, par la
plupart des médias et par de nombreux chercheurs, en particulier dans les domaines
de l’éducation, de la psychologie sociale ou de la sociologie.
25. On précise « dans cette perspective » car sous un angle plus général,
il s’agit de technogenres de discours ou en tout cas de routines qui possèdent des
caractéristiques langagières et discursives.
84 L’analyse du discours numérique

nombre de modalités proprement technodiscursives servent l’attaque


d’autrui, l’humiliation et la transgression des valeurs de décence.
Ce sont des formes technodiscursives qui ne pourraient s’élaborer
hors de la contribution de dispositifs informatiques et numériques.
En cela elles sont véritablement natives de l’internet.

II. QUESTIONS DE TERMINOLOGIE

Les composés en cyber-, bien qu’un peu datés désormais (ils corres-


pondent aux premières études de l’internet dans les années 1980-1990
et portent une connotation liée à la science-fiction et à la robotique),
sont toujours usités pour nommer la violence verbale en ligne.
Un rapport pour l’Observatoire des droits de l’internet réalisé
par des chercheurs belges (Walrave et al., 2009) propose d’après
Vandenbosch et Van Cleemput 2009 la notion générale de cyberagres-
sion, regroupant des formes plus ou moins violentes et plus ou moins
harcelantes : le cyberteasing ou moquerie en ligne, le cyberarguing
ou dispute en ligne, le cyberattacking ou action nuisible unique,
le cyberharassment ou harcèlement sexuel en ligne et le cyberbullying
ou cyberharcèlement qui est marqué par la répétition 26. On emploiera
ici cyberviolence verbale pour désigner l’ensemble de ces phénomènes
agressifs sous l’angle des discours, en s’attachant plus particulièrement
à l’exemple du cyberbullying.
La notion de cyberbullying est proposée au début des années
2000 par Bill Belsey, enseignant canadien, à la suite de la tuerie de
Colombine aux États-Unis, qui déclenche chez lui une réflexion
sur le harcèlement et la maltraitance des et par les ados à l’école.
Il le définit ainsi :

26. On trouve également dans le même ordre d’idée cyberthreats (traduisible


par cybermenaces), cyberbullycide (mot-valise désignant un suicide à la suite d’un
cyberbullying), ou en français cybersexisme. Le composé avec le terme internet ou
online entre en concurrence avec l’élément cyber puisqu’on rencontre également
couramment internet harassment, internet bullying, internet stalking, online aggression
(voir par exemple dans Walrave et al., 2009 : 20).
Cyberviolence discursive 85

Cyberbullying involves the use of information and communication


technologies to support deliberate, repeated, and hostile behaviour by an
individual or group, which is intended to harm others. […] Cyberbullying
can happen through the use of almost any means that we communicate over
the Internet such as: Social Media such as FaceBook and Twitter, e-mail,
cell phone text (SMS) and multimedia messages (MMS), instant messaging
(IM), defamatory Web logs (Blogs), personal Web sites, online personal
polling sites and apps such as Snapchat, Streetchat, Ask.fm, YikYak and
others, especially those that encourage anonymity (Belsey 2006 : en ligne).

Il fonde deux sites importants (www.bullying.ca puis www.


cyberbullying.ca) qui deviendront des références en la matière
et diffuseront la notion au niveau international. Les grandes
caractéristiques du cyberharcèlement, qui est très généralement
d’ordre scriptural, donc langagier, sont l’anonymat, l’absence de
face-à-face, le caractère permanent et la diffusion massive. Il existe
une imposante littérature anglophone sur le cyberbullying, essen-
tiellement en sciences de l’éducation et en psychologie (voir par
exemple les travaux de Nancy Willard 2005, 2007a, 2007b et la
synthèse de Tokunaga 2010) et quelques travaux sur ses formes
langagières, dans la perspective de la détection automatique.
Dans cette dernière perspective, les chercheurs explorent assez
classiquement le vocabulaire de l’agression verbale et de l’insulte,
ainsi que certaines formes graphiques comme les capitales par
exemple (voir par exemple Bayzick et al., 2011 ou Marathe, Shirsak
2015). Beaucoup moins d’études sont disponibles en français,
et l’ouvrage-rapport de l’Observatoire des droits de l’internet
publié en Belgique en 2009 s’appuie significativement sur une
bibliographique presque entièrement anglophone (Walmare
et al., 2009). Il n’existe pas en revanche de recherches sur ses
formes technolangagières et technodiscursives dans la perspective
de l’analyse du discours, de l’interactionnisme ou de la sociolin-
guistique. Dans les rares travaux qui existent en linguistique sur
la violence verbale en ligne, on ne trouve pas en effet de prise en
compte des paramètres technodiscursifs ni sociotechniques, mais
en général des applications de dispositifs d’analyse d’énoncés
86 L’analyse du discours numérique

prénumérique (par exemple dans Bellachhab, Le Gal 2012 sur des


conversations en ligne entre clients et téléconseillers, Atifi 2014 et
Atifi, Gauducheau, Marcoccia, 2015, sur la violence verbale dans
les forums ou Amadori 2012 sur la violence polémique dans les
commentaires sur Youtube 27).

III. TYPOLOGIES DES TECHNODISCOURS VIOLENTS

On trouve des essais de typologie du cyberharcèlement dans une


perspective générale, non spécifiquement linguistique, comme celle
de Nancy Willard par exemple, qui distingue dans son ouvrage de
2007, Cyberbullying and Cyberthreats: Responding to the Challenge of
Online Social Aggression, les sept catégories suivantes : flaming (attaques
verbales), harassment (harcèlement), denigration (dénigrement),
impersonation or masquerade (usurpation d’identité), outing ou trickery
(diffusion d’informations intimes sensibles), exclusion (par bannis-
sement ou réduction au silence) et cyberstalking (traque obsessive).
Les auteurs de « Detecting the Presence of Cyberbullying Using
Computer Software » qui porte sur des fils de commentaires du réseau
MySpace explorés au moyen du programme Bullytracer (Bayzick
et al., 2011) 28, énumèrent quant à eux neuf catégories : flooding
(occupation du fil de discussion pour empêcher un internaute de
publier), masquerade, trolling (ou baiting c’est-à-dire interruptions

27. L’article de Sara Amadori est intéressant à cet égard car il décrit bien le
dispositif numérique de la plateforme Youtube et prend donc en compte l’envi-
ronnement technodiscursif. Mais le travail d’analyse des commentaires repose
cependant sur une application des théories de l’argumentation et de la polémique
prénumériques, sans mention de travaux en internet studies ou medias studies,
ou en sciences du langage qui porteraient spécifiquement sur la violence verbale en
contexte numérique (à l’exception des travaux de Michel Marcoccia). La définition
du flaming par exemple, est significativement reprise de celle de Ruth Amossy qui
elle-même en donne en 2011 une définition à partir de savoirs prénumériques
coupés des modes et rituels de communication en ligne (Amossy 2011).
28. « Bullytracer uses a dictionary of code words that fall into the categories:
insult word (retarded, dumb), swear word (bitch, fucker), and second person
pronouns (you, your). Bullytracer marks each post in a window with the category
of any words found in the dictionary. » (Bayzick et al., 2011 : 2).
Cyberviolence discursive 87

verbales violentes destinées généralement à polluer ou tuer les


échanges), harassment, cyberstalking et cyberthreats, denigration, outing
et exclusion. La liste proposée par Catherine Blaya, une des rares
chercheuses françaises travaillant sur la question, comporte quant à
elle une dizaine de catégories : textos méchants ou humiliants, prise
et diffusion de vidéos humiliantes, messages d’insultes, exclusion
d’un groupe en ligne, diffusion de fausses rumeurs, groupes de haine,
piratage de profils et usurpation d’identité, diffusion d’informations
personnelles, sexting, messages ou appels menaçants (Blaya, 2011).
Ces catégories, plutôt de type fonctionnel ou psychologique, restent
imprécises pour une approche linguistique qui voudrait saisir des
formes langagières et des dispositifs discursifs.

1. Le critère direct vs indirect


L’Observatoire des droits de l’internet propose dans son ouvrage
une classification plus charpentée (où l’on retrouve la plupart des
items précédents), distinguant le harcèlement direct avec « implica-
tion directe de la victime (“to my face”-bullying) » et le harcèlement
indirect qui « se déroule sans que la personne visée n’en soit consciente
(“behind my back”-bullying) » (2009 : 27).
Les formes du harcèlement direct proposées sont :
– le cyberharcèlement physique sous « la forme de l’endommagement
ou de l’annulation/l’interruption des activités TIC de la victime,
ou d’une intrusion virtuelle dans son système » ;
– le harcèlement verbal en ligne ou flaming, décrit comme un
ensemble d’« interactions belliqueuses et méprisantes par e-mail
et par le biais de forums en ligne » et de « tirades insultantes » ;
– le harcèlement en ligne non verbal par envoi massif d’images
explicites ou par happy slapping (films brefs de bastonnades
diffusés en ligne) ;
– le harcèlement social en ligne par exclusion ou silenciation
(par exemple sur les sites ou forums de jeux en ligne peu accueil-
lants pour les femmes en général).
Du côté du harcèlement indirect, on trouve :
– l’outing ou révélation d’informations personnelles à caractère
sensible, sur la sexualité par exemple ;
88 L’analyse du discours numérique

– l’usurpation d’identité (masquerade en anglais) : le harceleur vole


l’identité de sa victime par piratage de ses comptes ou se fait passer
pour quelqu’un d’autre pour abuser de sa victime (imposture) ;
– la dénigration 29 (denigration ou put-down en anglais) qui consiste
à attaquer le nom et la réputation d’un individu en lançant par
exemple des rumeurs malveillantes ;
– les sites de haine, lieux numériques dédiés à la malveillance envers
un individu (une page Facebook par exemple) où les internautes
peuvent laisser des commentaires.
Dans cette typologie, on retiendra les catégories qui mettent
principalement en jeu l’usage du langage, bien que, dans la réalité
de la communication numérique, les différents codes sémiotiques
soient étroitement liés.

2. Le critère énonciatif
On proposera ici à titre heuristique une typologie linguistique
de la cyberviolence verbale, qui trouvera cependant vite ses limites,
à cause de la spécificité environnementale des phénomènes et de leur
variété innovante, comme tout phénomène de discours. Il semble
que les sept grandes catégories suivantes puissent se dégager, à partir
d’un classement énonciatif 30.

En deuxième personne, en contexte interactionnel


– Le cyberharcèlement verbal ou flaming (messages de haine et
insultes), passant par des adresses directes en deuxième personne ;
la question technolinguistique est d’ordre pragmatique (les effets
des discours violents dans l’environnement technodiscursif) et
sociodiscursive (les normes d’acceptabilité des discours en ligne et
le rôle des trolls et des faux nez dans l’élaboration des discours).
– L’imposture (masquerade) : un internaute masqué sous une
fausse identité (un faux nez) attaque ou trompe un individu ;

29. Le rapport emploie le mot dénigration par anglicisme semble-t-il, mais on


dira plutot dénigrement en français.
30. Le traitement énonciatif proposé ici écarte des figures comme le Grammar
Nazi ou le troll qui seront traitées dans l’article Énonciateur numérique.
Cyberviolence discursive 89

la question technolinguistique est celle de la vérité énonciative


et des effets pragmatiques du mensonge et de la manipulation
dans les dispositifs de pseudonymat/anonymat de l’internet
créant des effets d’absence.
– Le harcèlement social : un internaute est banni d’un site ou d’un
forum, ou réduit au silence par des discours d’intimidation, de
haine ou de menace ; la question technolinguistique est d’ordre
pragmatique, c’est celle du silence et de la silenciation (ou du
silenciement selon Orlandi 2004) dans les dispositifs communi-
cationnels des forums bénéficiant de l’anonymat/pseudonymat,
de l’autorité du modérateur, de la force du nombre et des possi-
bilités de circulation des messages.

En troisième personne, en contexte descriptif, narratif


ou argumentatif
– Le dénigrement, du simple gossip à la rumeur malveillante ;
la question technolinguistique est d’ordre éthique (celle de la
vérité des discours ou ajustement discursif aux vérités acceptées
par un collectif) et techno-énonciatif (dispositifs de circulation
virale et effets d’absence).
– L’outing ou révélation à l’insu d’un individu et contre son gré
d’éléments de vie privée sensibles ou compromettants ; la question
technolinguistique est celle, énonciative, des dispositifs de circu-
lation virale et des effets pragmatiques de la révélation.
– L’usurpation d’identité, mettant en jeu le piratage d’un compte
de messagerie ou de réseau social : la question linguistique
posée est celle de l’énonciation elle-même du sujet source
de ses paroles, puisqu’il se trouve doublé par un autre sujet
produisant des discours à sa place (en troisième personne) et
en son nom (ce qui revient à une première personne). Cette
usurpation énonciative est fortement articulée aux possibilités
techniques de piratage et constitue donc une question propre-
ment technodiscursive.
– Les sites de haine, groupes ou pages dédiées au dénigrement d’un
individu, sont des espaces organisés pour accueillir les énoncés
de dénigrement, se présentant parfois comme des livres d’or
90 L’analyse du discours numérique

de l’attaque contre autrui. Il existe par exemple des groupes


sur Facebook intitulés I hate Donald Trump, I hate Justin Trudeau,
I hate Hillary Clinton, mais aussi I hate nerds, I hate dialysis ou
I hate coriander. Ils fonctionnent de manière symétrique aux sites,
groupes et pages dédiées à la mesure de la popularité ; cet aspect
quantitatif, permis par le dispositif numérique, en fait un espace
de nature technodiscursive.
Le flaming et le dénigrement sont les formes plus fréquentes selon
les résultats de l’étude que Francine Dehue et ses collaborateurs ont
consacrée à la question, publiés dans « Cyberbullying: Youngsters’
Experiences and Parental Perception » : « The most frequently used
nature of harassments were name-calling and gossiping », écrivent-
ils (Dehue et al., 2008 : 217).
Mais au-delà des dimensions énonciatives, pragmatiques ou
éthiques mentionnées, sont également engagées des paramètres
techniques et pratiques qui contribuent fortement à la nature des
technodiscours de haine. Ils doivent donc entrer dans l’analyse du
discours de la cyberviolence verbale.

IV. PARAMÈTRES TECHNODISCURSIFS

Si l’on veut éviter d’une part les analyses hors sol (ce qui concerne
l’analyse du discours en général, et pas seulement numérique) et
d’autre part l’usage d’outils et de théories prénumériques pour
rendre compte des discours natifs du web dont les conditions de
production sont spécifiques aux environnements technodiscursifs,
il faut envisager des paramètres de la communication en ligne qui
marquent les discours numériques de certains traits.

1. L’anonymat-pseudonymat
On a montré ailleurs (Paveau 2015a, 2015b) que le pseudo-
nymat sur internet constituait une véritable culture énonciative
et discursive. Rappelons que, hors des espaces du dark web, et des
processus de cryptage des données et de navigation privée, l’anonymat
n’existe pas sur internet puisque toute trace est signée au moins de
l’adresse IP de l’ordinateur utilisé. C’est donc le pseudonymat qui
Cyberviolence discursive 91

règne sur internet et qui présente un large éventail de possibilités


de création et de gestion d’identités en ligne, des plus créatives et
lumineuses aux plus nuisibles et sombres. En ce qui concerne la
cyberviolence verbale, il joue un rôle non négligeable d’intensifi-
cateur : la cible ne pouvant identifier la source, celle-ci devient une
source énonciative omnipotente (pouvant produire du discours
toujours et partout de manière imprévisible). Le schéma énonciatif
classique ne fonctionne pas sur ce type de communication qui ne
présente pas de symétrie entre locuteur et interlocuteur, mais au
contraire une profonde asymétrie. La victime ne peut donc mettre
en place des dispositifs discursifs de défense qui seraient dirigés vers
son agresseur, intraçable et inconnaissable.

2. L’effet d’absence et la bedroom culture


Au pseudonymat est étroitement lié ce qu’on appellera l’effet
d’absence, symétrique de cet effet de présence souvent évoqué
à propos des échanges en ligne : Louise Merzeau a largement
décrit la notion de présence numérique dans une tension entre
dissémination incontrôlée de ses traces et possibilités de réappro-
priation par la redocumentarisation notamment (Merzeau 2009,
2010). La communication en ligne, parce qu’elle n’implique pas
la personne physique, produit un effet d’absence augmenté par le
pseudonymat qui détermine donc le type de réponse à l’attaque
verbale, et, partant, le déroulement des interactions verbales.
On peut parler à ce propos, pour les adolescents en particulier,
de bedroom culture, notion proposée par la sociologue Angela
McRobbie en 1978 et développée avec Jennie Garber (McRobbie
1978, McRobbie, Garber 1978) pour désigner les cultures adoles-
centes féminines se distinguant de celles des garçons par des choix
d’espace (l’intérieur et la chambre pour les filles et le dehors ou
la rue pour les garçons). Plus récemment, Sian Lincoln a repris
cette notion pour rendre compte de la manière dont les jeunes
filles utilisent les technologies de l’internet, en particulier via le
téléphone, pour mettre en place leur espace culturel et vivre leur
relations amicales et amoureuses (Lincoln 2013). Cette notion
présente un double intérêt pour l’analyse du discours numérique :
92 L’analyse du discours numérique

d’abord un intérêt démystificateur puisqu’elle montre que l’iso-


lement dans un espace confiné n’est pas lié à l’arrivée d’internet
mais se vit bien avant, après la Seconde Guerre mondiale ; et égale-
ment un intérêt descriptif pour l’analyse du discours numérique
dans la mesure où elle nomme un environnement technodiscursif,
courant pour les adolescents en particulier, dans lequel il n’existe
pas de supervision par des adultes ; hors du contrôle des adultes,
la bedroom culture est donc un espace où la cyberviolence verbale
trouve des conditions propices de réalisation.

3. L’effet cockpit
Inversement, du point de vue du hater ou du harceleur, la victime,
sans présence physique et connaissabilité concrète, a un aspect
virtuel qui pousse sans doute à un relâchement de la censure verbale.
N’ayant pas de contact physique, visuel ou interactionnel avec sa
cible, comme un aviateur qui lâche une bombe ou un pilote qui
manipule un drone, le locuteur produit un discours à la fois ciblé
et non ciblé, adressé à un interlocuteur à la fois présent et absent,
et qui ne suscite donc pas d’empathie. De plus, il ne perçoit pas
son acte de langage comme dangereux pour lui-même, protégé par
les parois du cockpit imaginaire. Cette expression, mobilisée dans
le champ du numérique par Catherine Blaya (2013), désigne des
conditions de production des discours fortement liées au pseudonymat
et à l’effet d’absence qui impliquent des modifications notables des
schémas énonciatifs habituels.

4. Le déplacement du rapport de pouvoir


La question du pouvoir est au centre de l’analyse du discours dans
sa tradition française, et doit être prise en compte par l’analyse du
discours numérique. En ligne, les schémas d’analyse prénumérique
ne fonctionnent plus et il faut intégrer le paramètre technologique.
Catherine Blaya considère que les adolescents actuellement sont
« techno-puissants » (Blaya 2013) et il faut effectivement consi-
dérer le pouvoir discursif de celui qui détient des compétences
numériques, au-delà ou à côté des sceptres sociologiquement plus
traditionnels comme la classe sociale, le pouvoir économique, le genre
Cyberviolence discursive 93

ou la force physique. En ligne, le détenteur du pouvoir discursif est


celui qui détient les savoir-faire technologiques, informatiques et
numériques, les pratiques de publication, de diffusion, de référen-
cement et de partage. Récupérant la force du pseudonymat, de
l’effet d’absence et de l’effet cockpit, le locuteur numérique déplace
le rapport de pouvoir traditionnel en maîtrisant les effets techno-
pragmatiques des discours numériques.

5. L’inséparabilité
On a peu parlé des appareils dans ce travail, ce que certains
chercheurs appellent encore « supports », car la perspective écolo-
gique postdualiste de l’analyse du discours numérique considère
l’appareil comme un élément intrinsèque de l’environnement et
non un simple outil « sur » lequel des discours seraient produits,
comme s’ils possédaient une autonomie. Mais il faut intégrer, dans
une perspective de réception, l’usage de l’appareil par les internautes :
nous avons tous notre téléphone constamment avec nous, et nos
ordinateurs et tablettes ne nous quittent guère. De plus, nous restons
connectés avec nos appareils, notre téléphone en particulier, pour des
raisons pratiques, sociales, familiales ou professionnelles, qui sont
autant d’obligations. On parle d’inséparabilité pour désigner ce lien
obligé avec l’appareil, qui est d’autant plus crucial chez les jeunes,
adolescents mineurs (Walrave et al., p. 16). Sur le plan discursif,
cela veut dire que les discours de cyberharcèlement ne peuvent pas
ne pas être reçus, ce qui leur donne un trait prescriptif inédit qui
doit entrer dans leur description technodiscursive.

6. La viralité
Dernier paramètre qui caractérise les discours sur internet, et qui
renforce les effets pragmatiques des discours de cyberviolence :
la viralité. On peut la définir comme l’association de deux sous-
paramètres : la quantité des émetteurs et récepteurs et la vitesse
de propagation. Un post sur un forum ou réseau social, un tweet,
un commentaire, sera partagé avec un nombre très important de
récepteurs en très peu de temps, via les dispositifs techniques des
plateformes (listes de diffusion, répertoires, inscriptions, abonnements)
94 L’analyse du discours numérique

et surtout la dimension fractale du partage (un internaute partage


par exemple un contenu sur une liste de 300 personnes qui peuvent
elles-mêmes chacune partager à 300 personnes ou plus, et ceci de
manière presque infinie). Du côté de l’émission, le nombre des
internautes présents en même temps sur un réseau peut aboutir à un
« shitstorm » en ligne, les attaques étant nourries par la multiplicité
des intervenants. La nature même de la production technodiscursive
en est affectée et il devient difficile de traiter les énoncés de manière
logocentrée, en les décrivant sous l’angle de l’interdiscours, sans
tenir compte de leur viralité, qui a des conséquences pragmatiques
importantes.

V. LES RÉPONSES TECHNODISCURSIVES

Ces paramètres permettent ou impliquent la formulation d’un


certain nombre de réponses technodiscursives à la cyberviolence
discursive, aspect rarement traité dans le champ de la violence verbale
en général, prénumérique notamment, mais qui fait évidemment
partie du phénomène. Il faut d’autant plus traiter les réponses
technodiscursives aux discours violents et agressifs qu’en ligne
elles sont visibles, du fait de la publicité et de l’investigabilité des
interactions ; elles le sont moins, et sont même parfois impos-
sibles à recueillir, dans le cadre de la violence verbale hors ligne,
en particulier privée. Elles doivent être également prises en compte
dans une analyse du discours numérique car elles font l’objet d’un
certain nombre de métadiscours procéduraux en ligne : conformé-
ment à la nature éminemment réflexive d’internet, conseils, guides
et préconisations abondent, qui expliquent comment traiter la
violence verbale en ligne.

1. Flame wars, shitstorms et tweetclashes


Un premier type de réponse aux messages de haine en ligne est la
réponse explicite, qui pourra souvent déclencher une altercation plus
ou moins longue et plus ou moins violente entre deux ou plusieurs
internautes. Il existe plusieurs dénominations pour ce type d’inte-
raction en ligne, de l’ordre du familier ou de l’argotique. La plus
Cyberviolence discursive 95

ancienne, flame war, littéralement « guerre de messages incendiaires »,


appartient à une famille lexicale apparue dès les débuts d’internet
(début des années 1990) construite autour de flame, désignant
une agression verbale violente, souvent fondé sur des attaques
personnelles : le flaming désigne la pratique de l’agression verbale
sur un forum ou un site, souvent dans un contexte argumentatif ;
le flamebait est un article ou message agressif destiné à déclencher
une flame war (bait signifie « appât ») ; le flamer, littéralement
« incendiaire », est l’auteur du message. Ces dénominations plutôt
spécifiques au web 1.0 ont un peu disparu d’internet et ont été
remplacées par d’autres, liées aux contextes du web social : un tweet-
clash est une altercation sur Twitter, et le terme générique shitstorm
désigne souvent les altercations sur les médias sociaux. Ce sont les
termes anglais qui ont été retenus et se sont acclimatés en français,
et il est rare de voir des mots français (la traduction la plus proche
serait engueulade). Dans tous les cas, la réponse verbale à la cyber-
violence déclenche l’altercation.

2. Silence, blocage, masquage, bannissement


Une autre réponse peut être l’inverse : le silence. Une vieille loi
de l’internet, « Don’t feed the troll », conseille de ne pas nourrir
les haters et de rester silencieux devant toute tentative de flaming.
L’internaute dispose de plusieurs procédés : le silence, mais aussi
le blocage, le masquage et le bannissement, qui sont des outils
technodiscursifs par excellence.
Le blocage consiste à activer une fonction qui permet à un inter-
naute d’empêcher un autre internaute de voir ses publications en
ligne, publiques ou privées. Si je bloque une personne sur Facebook
par exemple, elle ne pourra plus, me dit la fonction « Aide » de la
plateforme :

– Voir ce que vous publiez sur votre Journal


– Vous identifier
– Vous inviter à des évènements ou groupes
– Démarrer une conversation avec vous
– Vous ajouter dans sa liste d’amis
96 L’analyse du discours numérique

La personne bloquée ne reçoit pas d’information explicite sur


Facebook mais peut lire un message formulaire qui s’affiche en cas
d’inaccessibilité d’un compte quelle qu’en soit la raison (suspension
par les administrateurs de la plateforme par exemple) : « Désolé,
ce contenu n’est pas disponible actuellement. Le lien que vous avez
suivi a peut-être expiré ou la page n’est peut-être accessible qu’à
une audience dont vous ne faites pas partie ». Sur d’autres réseaux,
comme Twitter, le blocage est explicité : si je consulte le compte
Twitter d’un internaute qui m’a bloquée, je peux lire le message
suivant : « Vous avez été bloqué, vous ne pouvez ni suivre @X,
ni voir les Tweets de @X. ». En cliquant sur « En savoir plus », je lis :

Quelqu’un a bloqué mon compte


Twitter offre aux utilisateurs divers outils pour mieux maîtriser leur
expérience. Le blocage en fait partie. Le blocage permet aux utilisateurs
d’empêcher que certains comptes les contactent, voient leurs Tweets et
s’abonnent à eux. Si vous avez été bloqué par un utilisateur de Twitter,
vous pouvez toujours bloquer d’autres comptes (y compris ceux qui vous
ont bloqué).
Si vous accédez au profil d’un compte qui vous a bloqué, un message
s’affichera pour vous avertir que vous êtes bloqué. De plus, vous ne
pourrez pas voir les Tweets et les Moments de cet utilisateur, ni les autres
informations relatives à son compte.

Vous pouvez signaler un compte qui vous a bloqué.


Rendez-vous sur la page de profil du compte que vous souhaitez signaler :
Cliquez ou appuyez sur l’icône Engrenage (sur le web ou sur Twitter pour
IOS) ou appuyez sur l’icône Débordement (sur Twitter pour Android).
Cliquez ou appuyez sur Signaler.
Nous vous demanderons ensuite de fournir des informations supplémen-
taires sur le problème que vous signalez.
Pour plus de détails sur le blocage, notamment des informations sur la
façon dont il limite les interactions entre comptes, lisez cet article.

Il s’agit donc d’un geste technodiscursif non verbal avec énoncé


implicite : le blocage ne se réduit pas à un geste technique mais il est
Cyberviolence discursive 97

associé à un message d’interdiction. Comme la demande d’amitié,


il constitue un énoncé de geste et une forme de routine technodis-
cursive. On voit par ailleurs dans l’extrait ci-dessus que le geste de
blocage peut être à son tour considéré comme une cyberviolence
puisqu’il est possible de le signaler comme un dysfonctionnement
ou un abus.
Le masquage, fonction qui existe sur les réseaux sociaux sous des
formes différentes (« masquage » sur Twitter ou fonction « ne plus
suivre » sur Facebook) permet à l’internaute de ne plus voir les
contenus de la personne masquée dans son journal mais de conserver
la relation d’amitié ou d’abonnement ; les personnes masquées ne
connaissent pas les restrictions dont elles font l’objet. La plateforme
Facebook propose également une gamme de restrictions de contenus
qu’elle nomme « prendre ses distances » : ici encore, les outils
techniques produisent du discours implicite qui façonne les relations
sociales. La sociabilité numérique fonctionne de manière analogue
à la sociabilité hors ligne mais permet sans doute plus de souplesse
et de variété dans la construction des relations.
Silence, blocage et masquage sont des procédés accessibles
aux internautes sans responsabilité particulière ; l’administra-
teur ou le modérateur d’un forum, d’une liste de discussion ou
d’une simple page Facebook a accès à une autre procédure liée
au silence : le bannissement. Il s’agit d’un blocage à la source qui
empêche un internaute d’avoir accès aux activités d’un collectif
en ligne. Le bannissement est décrit et encadré par des normes
(conformément, comme toujours, à la réflexivité d’internet et sa
nature métadiscursive), et correspond à des procédures précises
souvent décrites dans des tutoriels. Ces procédures sont parfois
appelées rituels, sur les sites de jeux en ligne notamment. Le site
Forumactif par exemple, qui est un forum de forums, propose une
page-tutoriel destinée aux administrateurs présentant les différentes
étapes de bannissement et leurs fenêtres, selon que l’internaute
est membre ou administrateur. Une des fenêtres administrateur
se présente comme suit :
98 L’analyse du discours numérique

5. Fenêtre de bannissement pour administrateur


(<http://forum.forumactif.com/t134650-le-bannissement>).

Le bannissement est également le lieu d’une inventivité techno-


graphique importante, chaque forum ou groupe ou espace proposant
des fenêtres de bannissement particulières, avec illustration fixe ou
animée, effets iconiques et graphiques, etc.
Les administrateurs des réseaux sociaux disposent également des
suspensions ou fermetures de comptes. Il faut également mentionner
la fermeture des commentaires, qui commence à s’envisager sur les
sites des grands journaux, comme solution silencieuse radicale à
la cyberviolence verbale considérée comme incontrôlable, même
en faisant appel à des équipes de modérateurs (pour le détail, voir
l’entrée Commentaire).

3. La modération, une métadiscursivité


Les commentaires sur les sites, blogs ou réseaux sociaux sont
volontiers pris comme objets par les analystes du discours, car ils
constituent une matière facile à recueillir et à observer. Leur modéra-
tion, qui constitue une forme de discursivité moins accessible est
quant à elle largement ignorée par les travaux sur le numérique.
Le geste technodiscursif de modération est pourtant d’une importance
cruciale pour la nature même des commentaires en ligne puisqu’il
les sélectionne et donc, d’une certaine manière, les fait exister.
La modération des commentaires constitue une métadiscursivité
dans la mesure où les énoncés premiers, les commentaires postés par
les internautes, font l’objet de trois opérations : lecture, évaluation
et décision de validation ou de suppression, à l’issue desquelles,
quand ils sont finalement postés, ils ont un statut d’énoncés seconds
Cyberviolence discursive 99

ou médiés. La modération des contenus est donc une activité à la fois


technologique, discursive et cognitive. Elle est traitée dans le cadre
de la cyberviolence verbale car, comme l’explique une modératrice
de sites de presse, la plus grande partie des commentaires postés en
ligne relève d’un discours de haine :

Il ne s’agit pas de quelques réactions. On ne peut pas dire que ce sont


quelques égarés, quelques imbéciles, lorsqu’on compte par jour des milliers
de réactions de ce type. Un de mes collègues souligne que peu de gens
imaginent ce que nous lisons tous les jours. Plus encore dans ces moments
car il est impossible de l’imaginer sans être immergé dedans. Beaucoup
pensent qu’il s’agit de « trolls », que cela reste rare, mais ce n’est pas le
cas. Les quelques exemples évoqués à demi-mots représentent une large
part de ce que nous recevons tous les jours. C’était le cas vendredi soir
durant plusieurs heures, les appels à la haine devenant la grande majorité
des contenus reçus. 31

Il existe plusieurs types de modération selon les choix techno-


logiques et les politiques des sites et plateformes : modération
automatique ou manuelle, modération a priori ou a posteriori.
La plateforme Facebook déploie un système de modération
automatique par blocage d’un certain nombre de termes, comme
l’indique la page « Aide » :

Il se peut que des filtres automatiques masquent des commentaires ayant


été identifiés comme indésirables, y compris des commentaires contenant
des mots qui sont bloqués sur votre Page. Ces commentaires apparaîtront
en gris pour les administrateurs de la Page, mais ne seront pas visibles par
les autres personnes. Pour afficher un commentaire qui apparaît en gris,
passez le curseur de la souris sur le commentaire, puis cliquez sur Afficher.

31. Valérie, témoignant sur le magazine basta ! le 18 novembre 2015, après


les attentats du 13/11/2015 à Paris <http://www.bastamag.net/Apres-les-
attentats-de-Paris-une-moderat>.
100 L’analyse du discours numérique

Il s’agit alors d’un simple dispositif de filtrage lexical, comme il


en existe dans de nombreux logiciels et applications sur le web. Mais
la plupart des sites acceptant des commentaires pratiquent plutôt
une modération manuelle, qui mobilise des travailleurs du web.
La modération de commentaires est en effet devenue une véritable
activité professionnelle et les journaux font de plus en plus souvent
appel à des entreprises extérieures pour modérer leurs contenus.
Les commentaires sont modérés de deux manières, a priori ou a
posteriori. La modération a priori, qui est la plus fréquente, s’effectue
avant publication, par vérification de la conformité des énoncés aux
critères des chartes et règles adoptées par le site. Le travail effectué
relève alors de l’éthique du discours et les modérateurs deviennent
les seconds producteurs des discours de commentaires. Quand le
modérateur est l’auteur de l’article, ce qui est le cas sur les blogs
personnels ou de manière occasionnelle dans certains journaux, alors
la modération associe métadiscursivité et dialogue, que l’échange
soit implicite (l’activité de lecture-interprétation et validation) ou
explicite (l’auteur-modérateur répondant à une question posée dans
un commentaire). La modération devient une activité méta-interac-
tionnelle. C’est la plus utilisée. La modération a posteriori quant à elle,
qui implique un échange après la publication du commentaire, est de
fait toujours interactionnelle, et implique davantage les auteurs des
articles. La modération a priori apparaît souvent comme réductrice de
liberté d’expression voire comme une forme de censure, la modéra-
tion a posteriori étant plutôt considérée comme assurant davantage
de démocratie. Le site Médiapart a fait ce dernier choix par exemple,
choix politique en faveur d’une liberté d’expression maximale.
L’examen du contenu des chartes des sites permet de détailler
le geste technodiscursif de modération. On prendra l’exemple de
celle du quotidien régional Le progrès (région de Lyon) qui distingue
de manière significative les impératifs juridiques et les choix éthiques
de la rédaction :

Les commentaires contraires aux dispositions prévues par la loi seront


systématiquement supprimés :
– l’incitation à la haine raciale et les propos racistes, antisémites et xénophobes ;
Cyberviolence discursive 101

– la négation de crimes contre l’Humanité et des génocides reconnus, et


l’apologie des crimes de guerre et/ou du terrorisme ;
– les propos à caractère homophobe ou sexiste ;
– les propos d’une nature violente, pornographique ou pédophile,
– la diffamation et les injures entre internautes ou à l’égard d’une tierce
personne ;
– les atteintes à la vie privée ou à la présomption d’innocence, l’usurpation
d’identité ;
– le non-respect du droit d’auteur et de la propriété intellectuelle,
– l’incitation à la commission de crimes ou de délits, l’apologie des
stupéfiants ;
– l’appel au meurtre et l’incitation au suicide ;
– la promotion d’une organisation reconnue comme sectaire.

La rédaction se réserve également le droit de supprimer :


– les messages sans rapport avec le contenu de l’article (hors-sujet) ;
– les propos agressifs, grossiers, attaques directes et injures entre internautes ;
– la reprise partielle ou totale de messages postés dans l’espace privé des
inscrits et les règlements de compte entre internautes à ce sujet ;
– les attaques nominatives à l’égard d’un ou de plusieurs journalistes du
Progrès (la critique réfléchie et constructive de la ligne éditoriale ou
d’articles du Progrès est néanmoins autorisée) ;
– la critique de la modération (en cas de désaccord, vous pouvez adresser
un mail à l’équipe éditoriale en cliquant ici) ;
– les messages à caractère ouvertement publicitaire ;
– les commentaires qui ne respectent pas les victimes.

Le non-respect régulier de ces règles peut donner lieu à un avertissement


de la part de notre service. Si les avertissements répétés ne sont pas pris en
compte par l’internaute, celui-ci verra son compte d’utilisateur suspendu. 32

On comprend que la modération est une sorte d’analyse éthique


et juridique du discours qui constitue un véritable travail de lecture

32. Extrait de la page, <http://www.leprogres.fr/a-propos/charte-moderation-


commentaires>.
102 L’analyse du discours numérique

et d’interprétation, engageant les compétences et les savoirs, mais


aussi les valeurs et les émotions des modérateurs. Ceux-ci ne sont
pas en effet de simples lecteurs prenant des décisions en leur âme
et conscience, mais doivent effectuer un travail de veille et de
documentation parfois soutenu pour élaborer un métadiscours
sur les commentaires. La modératrice de sites de presse citée plus
haut explique la nature de son travail au moment des attentats du
13 novembre 2015 en France : vérifier les informations en temps
réel en regardant les grandes chaînes d’information et suivre préci-
sément le déroulement de l’événement tout en lisant les commen-
taires qui affluent en grand nombre. Elle confirme également que
la modération peut relever du dialogue, quand les internautes font
des retours sur la modération dont ils ont fait l’objet, et propose
aussi une forme de théorie profane de la cyberviolence :

Il est parfois intéressant – même si c’est rare – de constater que certains


internautes, après voir été modérés, nous remercient. Ils nous disent qu’ils
se sont rendus compte de ce qu’ils avaient écrit et qu’ils n’avaient pas pris
conscience de la gravité de leurs propos. Même si on peut douter de leur
sincérité, on sait aussi que l’effet de meute et de masse joue. On le constate
clairement sur les pages Facebook des journaux où les réactions sont
publiées avant modération : ces réactions sont beaucoup plus violentes et
il est à supposer que lire des propos extrêmement violents et racistes peut
donner l’impression à certains que ce qu’ils pensent n’est au fond pas si
grave car dit par d’autres. 33

La cyberviolence relèverait alors d’une forme de doxa, la fréquence


d’un propos amenant l’idée de sa légitimité.
À la modération humaine, peut s’ajouter parfois un dispositif
d’alerte spécifique. En avril 2016, <EgaliteEtReconciliation.fr>, site de
l’association d’Alain Soral 34, a été condamné à placer un bouton

33. Témoignage de Valérie sur basta ! le 18 novembre 2015, <http://www.bastamag.net/


Apres-les-attentats-de-Paris-une-moderat>.
34. Alain Soral est un essayiste et polémiste proche inscrit dans les traditions
idéologiques de l’extrême-droite française.
Cyberviolence discursive 103

de signalement des commentaires racistes, antisémites ou autres,


tombant sous le coup de la loi, utilisable par les internautes à des
fins de suppression. Les éditeurs de site étant pénalement irrespon-
sables des contenus publiés par les internautes selon la loi pour la
confiance en l’économie numérique, il fallait en contrepartie que
ces contenus illégaux puissent être détectés et supprimés. Ce dispo-
sitif est plutôt rare, et se situe dans le cas présent dans le contexte
d’un site d’extrême droite. Mais il est intéressant de constater que
la modération est ici finalement un geste technodiscursif doublé :
à la lecture des commentaires par les modérateurs, s’ajoute leur
signalement par les lecteurs.
Jusqu’ici on n’a abordé la modération comme un travail effectué
de manière individuelle, par un seul lecteur assumant la lecture-
interprétation, de manière verticale. Il existe cependant des dispositifs
collectifs, comme le montre la mise en place récente par l’applica-
tion de vidéos en direct Périscope d’une modération participative,
comme l’explique un article des Échos :

Ce système fonctionne en plusieurs temps : lors d’une retransmission,


les spectateurs peuvent d’abord signaler un commentaire comme étant
abusif ou considéré comme un spam. L’utilisateur qui émet le signalement
ne voit ensuite plus apparaître les commentaires publiés par cette personne.
Au même moment, l’application sélectionne au hasard un groupe d’inter-
nautes et leur demande de déterminer si le commentaire doit bien être
supprimé. Ce dispositif vise à éviter une modération arbitraire. Si une
majorité estime que oui, l’auteur du message litigieux se voit notifier
l’interdiction temporaire de poster des messages sur cette retransmission.
S’il récidive une nouvelle fois, il est exclu des commentaires pour le reste
de la diffusion 35.

Il s’agit d’une forme d’auto-modération, en temps réel, qui n’est


d’ailleurs pas systématique : ce sont les utilisateurs qui choisissent

35. <http://www.lesechos.fr/tech-medias/hightech/021986051453-periscope-
met-en-place-la-moderation-des-commentaires-2002964.php?RUFFdJyaAc
FMDuLj.99>.
104 L’analyse du discours numérique

d’activer la modération, et les internautes tirés au sort peuvent


s’extraire du dispositif à tout moment. Ce nouveau type de modéra-
tion horizontale introduit peut-être des possibilités d’autorégulation
du web dans la pratique des commentaires haineux.

4. Signalement, outing, publication


Un autre type de réponse est la mise en évidence publique ou
institutionnelle de la cyberviolence verbale de manière à déclencher
une sanction ou une réaction de cet ordre. Il s’agit alors d’une forme
de dénonciation vertueuse qui prend en ligne plusieurs formes
natives : pointer un contenu violent peut passer par le signalement,
l’outing ou l’exposition publique.

Signalement
Le signalement est un autre geste technodiscursif consistant
à utiliser un dispositif préinstallé sur les sites et plateformes pour
indiquer un contenu contestable sur le plan juridique ou moral.
Le terme signalement, reporting en anglais, est employé dans son sens
juridique et administratif : il s’agit de faire connaître à une autorité
un fait ou discours dangereux, transgressif ou illégal de manière à ce
qu’il y en ait une prise en charge officielle. Le signalement consiste
en deux opérations : un clic sur la fonction de signalement et un
second clic explicatif. Sur Facebook par exemple, la phrase-consigne
Signaler la publication qui apparaît dans le menu déroulant d’une
publication amène une fenêtre qui donne trois choix à l’internaute :
1) « C’est ennuyeux ou inintéressant » ; 2) « Je pense que cela n’a
rien à faire sur Facebook » ; 3) « C’est du contenu indésirable ».
Le signalement est également l’objet de mesures gouvernementales
ou institutionnelles plus officielles par le biais d’espaces numériques
dédiés. Le gouvernement français a ouvert un site entièrement
consacré à cette activité technodiscursive, <internet-signalement.
gouv.fr>, qui propose un imposant bouton rouge « SIGNALER »
sur sa page d’accueil, avec la présentation suivante :

Internet est un espace de liberté où chacun peut communiquer et s’épa-


nouir. Les droits de tous doivent y être respectés, pour que la « toile »
Cyberviolence discursive 105

reste un espace d’échanges et de respect. C’est pourquoi les pouvoirs


publics mettent ce portail à votre disposition. En cliquant sur le bouton
« SIGNALER », vous pouvez transmettre des signalements de contenus ou
de comportements illicites auxquels vous vous seriez retrouvés confrontés
au cours de votre utilisation d’Internet.

L’anonymat est proposé, mais l’identification est protégée :


« Si vous choisissez de vous identifier, vous ne serez pas contacté
(sauf cas particulier). Votre identité sera conservée confidentielle-
ment. Votre signalement sera conservé 10 ans dans notre base de
données, puis effacé ». La procédure oblige l’internaute à passer
par plusieurs étapes d’informations, avertissements et conseils qui
ont pour but de trier les signalements de manière à éviter les faits
nécessitant des interventions urgentes (« Les signalements ne sont
pas consultés la nuit, les week-ends et les jours fériés : ne signalez
aucun contenu nécessitant une intervention urgente (par exemple,
l’annonce d’un suicide) ») 36, les problèmes de consommateurs
(« Pour un problème de consommation, de qualité ou de sécurité
de produits commerciaux, écrivez à la Direction Générale de la
Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes
(DGCCRF) en vous rendant sur <www.economie.gouv.fr/dgccrf> »)
ou les signalements massifs issus des réseaux sociaux :

Quelques internautes incitent leurs contacts des réseaux sociaux à signaler


massivement sur <www.internet-signalement.gouv.fr> des contenus qui
les ont particulièrement choqués. Ces incitations partent d’une bonne
intention – lutter contre les contenus illicites sur Internet – mais s’avèrent
contre-productives. Une action est entreprise par les enquêteurs dès le
premier signalement. L’envoi massif de signalements, pour signaler un
unique contenu, les oblige à des manipulations inutiles qui impactent
leur travail.

36. Avant d’accéder au formulaire de signalement, l’internaute doit d’ailleurs


cocher une case dédiée à ce point : « Pour confirmer que mon signalement ne
concerne pas des faits nécessitant une intervention immédiate de services de police
ou de secours cochez la case suivante ».
106 L’analyse du discours numérique

Ces discours procéduraux sont autant d’éléments de définition


du signalement numérique, qui est donc restreint à une informa-
tion sur un contenu numérique illicite ou indésirable. Il y a là un
cadrage discursif relativement précis sur une forme d’énoncé qui
devient, du fait de ce cadrage, une forme de routine discursive.
Et de fait, le formulaire de signalement propose d’abord une liste
fermée de neuf items :
– pédophilie ou corruption de mineur sur Internet,
– incitation à la haine raciale ou provocation à la discrimination
de personnes en raison de leurs origines, de leur sexe, de leur
orientation sexuelle ou de leur handicap,
– menaces ou incitation à la violence,
– trafic illicite (stupéfiants, armes, etc.),
– mise en danger des personnes,
– incitation à commettre des infractions,
– spam,
– injure ou diffamation,
– escroquerie.

Suivent quatre écrans où l’internaute doit produire un discours


descriptif puis valider son geste : 2. Quand/Où ; 3. Description ;
4. Informations ; 5. Validation.
On voit donc que le signalement numérique constitue un
protogenre de discours, à l’instar de sa forme prénumérique décrite
par exemple dans les travaux d’André Collinot sur le signalement
de l’enfant en danger Collinot (2005). À ce titre, il fait partie des
technogenres de discours natifs de l’internet.
L’aspect technologique est en effet le critère essentiel de la
spécificité numérique de ce genre de discours et l’on en trouve une
manifestation sur le site <pointdecontact.net>, créé par un regrou-
pement de prestataires de l’internet. La présentation du service pointe
en effet l’adaptation du formulaire de signalement aux téléphones
portables et aux tablettes :

Pointdecontact.net est depuis 1998 le service français de signalement


en ligne, soutenu par la Commission Européenne, permettant à tous
Cyberviolence discursive 107

les internautes de signaler par le biais d’un formulaire simple, anonyme


et adapté aux terminaux mobiles, tout contenu choquant rencontré sur
Internet. Point de Contact est une initiative de l’Association Française des
Prestataires de l’Internet (AFPI), créée en 1997, qui regroupe Fournisseurs
d’Accès Internet, hébergeurs, moteurs de recherche et plates-formes du
web 2.0.

Le détail « adapté aux terminaux mobiles » décrit un aspect


technodiscursif essentiel qui va déterminer la forme de la production
discursive : les formes langagières et discursives ne sont en effet pas
forcément les mêmes sur un ordinateur et un appareil mobile, en ce qui
concerne la brièveté, la typographie ou la mise en page par exemple.
Il est intéressant de remarquer que la définition du signalement et
les catégories choisies par ce site ne sont pas les mêmes que celles du
gouvernement français. À l’expression administrative neutre contenu
illicite s’ajoutent contenu choquant et contenus odieux, qui sont des
évaluations émotionnelles et morales explicites. Aux neuf items de
<internet-signalement.gouv.fr>, correspondent sur <pointdecontact.
net> les six catégories suivantes :
– pornographie enfantine,
– provocation au suicide,
– incitation à la violence, à la discrimination ou à la haine,
– provocation au terrorisme ou à la fabrication de bombes,
– contenus choquants accessibles aux mineurs,
– apologie de crimes contre l’humanité,

On voit que ces catégories sont plus précises et par conséquent


plus dramatiques, ou dramatisantes que les catégories gouverne-
mentales plus générales et englobantes. Les termes pornographie
enfantine, suicide, terrorisme, choquants et crimes contiennent en
effet une charge sémantique plus violente que corruption, menaces
ou mise en danger par exemple.

Outing
L’outing est d’abord un terme à connotation socio-sexuelle :
il s’agit d’un discours de révélation de l’orientation sexuelle
108 L’analyse du discours numérique

d’une personne publique sans son consentement. Il constitue un


geste politique pour des associations comme Act Up qui en font
un outil militant, mais également un geste commercial pour la
presse people qui en fait un argument de vente. Le terme a vu son
emploi s’étendre à la révélation d’une identité cachée sous pseudo,
tout particulièrement sur les réseaux sociaux. Ont été ainsi outés
des twitteurs français célèbres, comme Maître Eolas en 2011 ou
des trolls légendaires, comme l’Américain Michael Brutsch qui
est intervenu sur la plateforme Reddit sous le pseudo Violentacrez
jusqu’en 2012. Cette dernière révélation constitue une réponse
à la cyberviolence verbale car Violentacrez était l’auteur régulier
de propos racistes, antisémites, sexistes, pornographiques, faisant
l’apologie de toutes formes de violences et de transgressions, dont
l’inceste. L’outing de Michael Brutsch a provoqué une discussion
générale sur internet pendant plusieurs semaines, centrée sur la
question éthique de rupture de l’anonymat-pseudonymat. Plus
récemment, une affaire d’outing a également provoqué des débats
en France : en juin 2016, le journaliste Denis Robert révèle dans
un article publié sur Facebook, « Les Golden corbeaux de Twitter »,
les noms de deux traders, d’un banquier et d’un cadre supérieur qui
publient sous pseudo des énoncés provocateurs et stigmatisants sur
Twitter, ciblant notamment les Rroms, les femmes, les musulmans,
les pauvres. L’outing de ceux qu’il appelle des « ultras du libéralisme
sectaire » lui vaut à son tour de nombreux commentaires agressifs
et menaçants, des menaces physiques contre sa famille, le hacking
puis la fermeture de son compte, la défense des twitteurs outés
exploitant les arguments de l’humour et de la parodie, dans le cadre
de la liberté d’expression. Mais l’article publié sur Facebook a été,
avant d’être supprimé, disséminé sur le web à travers des outils de
curation, comme Scoop.it par exemple ou de simples republications ;
il est donc toujours facilement accessible, inscrit dans la mémoire
technodiscursive du web, sans oubli possible. L’outing, qui repose
sur la publication d’une information rendue confidentielle par le
dispositif technodiscursif de pseudonymat du web, relève, comme
le signalement, d’un véritable technogenre de discours, son existence
étant dépendante de la dimension technologique des discours.
Cyberviolence discursive 109

Exposition publique
Dernier type de réponse mobilisant la publication et la publi-
cité : ce que l’on peut appeler l’exposition publique des contenus
violents et offensants. On a vu plus haut que certains journaux en
ligne fermaient leurs espaces de commentaires ; d’autres au contraire
décident de les ouvrir davantage en publiant ceux qu’ils reçoivent
sur leurs comptes de réseaux sociaux, prioritairement Twitter et
Facebook. Le quotidien allemand Bild inaugure cette démarche en
octobre 2015 en publiant dans ses colonnes, sous le titre « Le pilori
de la honte » (« Der Pranger der Schande »), 42 commentaires
haineux concernant les réfugiés qui affluent en Allemagne à ce
moment-là, assortis des noms et adresses de leurs auteurs. Il s’agit
bien, comme le signale le mot pilori, d’une exposition publique
et les débats qui s’ensuivent dans la presse posent évidemment la
question de la délation. Quelques semaines plus tard, le quotidien
régional français Nord Littoral reprend ce dispositif et publie sur sa
page Facebook les noms et prénoms des auteurs de commentaires
anti-migrants postés sur son site. Le quotidien nomme ce dispositif
le « mur de la honte ». Dans les deux cas, il s’agit d’une hybridation
physico-numérique intéressante, les commentaires numériques se
trouvant imprimés sur les éditions papier, dans une circulation
discursive inédite. Dans le même ordre d’idée, l’ONG afro-brési-
lienne Criola a lancé en décembre 2015 une campagne antiraciste
intitulée « Racisme virtuel, conséquences réelles » 37, consistant
à louer des espaces publicitaires pour afficher des commentaires
numériques racistes. Des statuts Facebook se sont ainsi trouvés
affichés en grands formats dans les villes brésiliennes, reproduisant
les contenus racistes et les noms de leurs auteurs, choisis parmi les
noms réels figurant sur le réseau (les commentaires postés par des
internautes sous pseudo ne sont pas sélectionnés mais les noms
réels sont cependant floutés sur les affiches). L’idée est d’afficher les
commentaires dans les villes habitées par les auteurs, pour accentuer
les effets de réalité.

37. Un site internet dédié présente la campagne, <http://www.racismovirtual.


com.br/virtual-racism/>.
110 L’analyse du discours numérique

Ces réponses, qui peuvent sembler parfois aux frontières de


l’éthique journalistique et numérique, assurent une forme de régula-
tion des discours sur le web. Les grandes plateformes de l’internet
sont en effet désormais fortement critiquées pour leur incapacité
à gérer la cyberviolence verbale. En mai 2016, trois associations
françaises, l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), SOS Racisme
et SOS Homophobie ont publié les résultats d’une enquête sur les
systèmes de modération de Facebook, Twitter et YouTube. Elles
montrent que les contenus indésirables et offensants signalés par les
internautes sont très insuffisamment supprimés : le technodiscours
du signalement semble donc inefficace. Leurs recommandations,
qui concernent notamment les technologies de signalement et leur
suivi, ainsi que la lutte contre l’enfermement algorithmique 38, sont
essentiellement de nature technologique, ce qui montre, si besoin
en était encore, à quel point le discours numérique est apparié à la
technologie : une analyse du discours prénumérique, qui exami-
nerait les formes de la violence verbale sans prendre en compte
l’écologie du web, ne pourrait produire de résultats satisfaisants et
scientifiquement valides.

5. Resignification et désamorçage
La resignification est cette procédure lexico-discursive qui consiste
à reprendre à son compte une (dé)nomination insultante pour en
faire un étendard d’identité ou de fierté, dans une visée d’éthique
du discours. Elle a été notamment théorisée par Judith Butler
à propos des insultes homophobes (Butler 2004). En ligne, les
dispositifs techno- et sociodiscursifs permettent de mettre en place
des procédures de resignification qui amènent même parfois une
rémunération : l’insulte ou l’agression finit par être bénéfique, au sens
économique du terme, aux insultés et agressés. Les exemples se sont
multipliés ces dernières années d’internautes ayant élaboré de tels
détournements créatifs et rémunérateurs.

38. Le fait qu’un internaute consultant un site de haine sera automatiquement


dirigé vers un site analogue, en vertu des algorithmes de recommandation.
Cyberviolence discursive 111

En novembre 2015, Marion Maréchal-Le Pen, députée Front


national du Vaucluse en France, annonce qu’elle retirera ses subven-
tions au Planning familial si elle est élue présidente de la région
Provence Alpes Côte d’Azur. Klaire, une Youtubeuse, poste alors une
vidéo de soutien au mouvement féministe et d’éducation populaire,
qui lui vaut un nombre important d’insultes violentes (du type :
« Qu’elle saloop espèce de merde » ou « Qu’on la tonde, qu’on lui
couse les paupières avec du fil de fer et qu’on lui fasse manger de la
terre »). Elle décide alors d’éditer ces insultes au profit du Planning
familial en publiant un livret, organise la prévente de l’ouvrage sur un
site de crowfunding (Ulule) qui rapporte 12 000 euros et continue
actuellement de vendre le livret sur son site 39 pour parvenir à la
somme de 20 000 euros. Cette opération est donc un succès à la
fois financier et pragmatique : la production d’insultes produit de
la richesse qui revient à l’insultée par une boucle vertueuse. Ce sont
les dispositifs de production de discours en ligne qui ont permis
l’existence de cette boucle : la vidéo sur la chaîne Youtube de Klaire,
la fonction « commentaire » de la vidéo, le site de crowdfunding,
le blog comme interface de communication avec le public.
Une opération analogue s’est déroulée après la tuerie d’Orlando
aux États-Unis en juin 2016. Un nombre important de commentaires
haineux homophobes ayant été postés à cette occasion sur le web
et notamment sur les réseaux sociaux, la chaîne web humoristique
Seriously.TV met en ligne sous le titre « Men kissing men », une vidéo
de baisers d’hommes entrecoupés de pancartes qui expliquent que
pour chaque commentaire homophobe, la chaîne s’engage à verser
un dollar aux victimes et à leurs familles 40.
Le procédé n’est pas nouveau puisqu’en novembre 2015, Susan
Carland, une Australienne convertie à l’islam, avait signalé donner un
dollar à l’Unicef par commentaire islamophobe reçu sur ses comptes
Twitter et Facebook. Là aussi, ce sont les dispositifs discursifs natifs
du web (fonction « commentaire » et pancarte) qui permettent

39. Klaire Fait Grr, <http://www.klaire.fr>.


40. On peut voir la vidéo sur la chaîne Youtube de Seriously.TV, <https://
www.youtube.com/watch?v=sXTTgBKgkdg>.
112 L’analyse du discours numérique

la resignification et la rémunération de la haine, en une inversion


vertueuse et habilitante.
D’autres procédures de resignification restent symboliques mais
non moins habilitantes : l’humoriste youtubeuse Solange choisit par
exemple de composer un sketch oral avec les commentaires haineux
reçus sur sa chaîne, qu’elle adresse à une petite chienne 41. Elle prononce
par exemple des énoncés comme : « Art contemporain c’est de la
merde. J’aurais aimé qu’un chien te viole », ou « Putain c’est quoi
cette vidéo de salope ? et en plus t’es hideuse », ou encore « Bobo c’est
ferme bien ta gueule sale chienne et suce ma verge ». Cette adresse
imaginaire à l’animal, qui modifie la situation d’énonciation d’origine,
produit un effet comique qui assure un désamorçage de la violence.
Mais symétriquement, l’oralisation des commentaires est accompagnée
de leur inscription à l’écran, ce qui produit un effet d’authenticité,
et maintient la charge agressive des commentaires. L’ensemble du
dispositif constitue une forme de réponse à la cyberviolence verbale.
La resignification peut emprunter sur le web des chemins singu-
liers et même non directement langagiers. En juin 2016, des articles
dans la presse culturelle française signalent un phénomène de
graphie numérique à dimension antisémite forte : des internautes
néonazis marquent la judéité de certaines personnes en entourant
leur nom d’une triple parenthèse, de cette manière : (((Paveau))).
Le phénomène a été rendu public dans un article du site Tech.Mic,
intitulé « (((Echoes))), Exposed: The Secret Symbol Neo-Nazis
Use to Target Jews Online » et une page Wikipedia anglophone,
« Triple parentheses », a été créée, largement à partir des informa-
tions données par Tech.Mic.
La triple parenthèse affecte aussi les noms communs, et en
explorant les comptes suprémacistes étatsuniens on constate qu’il
s’agit d’une pratique assez courante, comme le montre cet exemple,
extrait d’un tweet de))) WakeUpGentiles (((le 11 juin 2016 :
« Never underestimate the (((Enemy))) Keep fighting day in day
out, no matter what, I work full time, train full time, and learn

41. Solange te parle, « Tranches de haine », 25 janvier 2016, <https://solange-


teparle.com/2016/01/25/tranches-de-haine/>.
Cyberviolence discursive 113

fulltime ». On voit que le nom de ce compte est marqué par le signe


inverse, les trois parenthèses étant fermantes à gauche et ouvrantes à
droite, pratique qui marque plusieurs des comptes d’extrême droite
consultés, et qui est censée signifier la non-judéité.
Cette pratique de stigmatisation du nom des juifs s’inscrit
évidemment dans une sombre généalogie de marquage où s’accu-
mulent les ethnotypes physiques, les traits racialisants et les étoiles
jaunes. Elle présente aussi des traits linguistiques qui en font un
dispositif, presque un système, à la fois efficace et fragile : facile-
ment disponible à la viralité du web, la triple parenthèse est cepen-
dant tout aussi facilement réappropriable dans un mouvement de
retournement sémiotique. Au départ, il s’agit d’un marquage oral,
explique l’article de Tech.Mic : dans les podcasts en ligne d’une série
intitulée « The Daily Shoah » sur le site d’extrême droite The Right
Stuff, un écho sonore se déclenche quand un nom juif est prononcé.
Cette pratique, datée de 2014 selon l’article de Wikipedia, est pour
cette raison nommée echo ou echoes, graphiée (((echoes))) quand il
s’agit de l’écrit, comme l’explique Tech.Mic :

The symbol comes from right-wing blog the Right Stuff, whose podcast
The Daily Shoah featured a segment called « Merchant Minute »
that gave Jewish names a cartoonish « echo » sound effect when uttered.
The « parenthesis meme » as Right Stuff editors call it, is a visual pun. In Right
Stuff propaganda, you’ll often read that Jewish names « echo. » According
to the blog’s lexicon page, « all Jewish surnames echo throughout history. »
In other words, the supposed damage caused by Jewish people reverberates
from decade to decade. (Fleischman, Smith 2016 : en ligne.)

La triple parenthèse est donc matériellement la transcription


graphique d’un « écho » sonore, lui-même matérialisation sonore de
l’idéologie selon laquelle les noms juifs auraient une sorte de reten-
tissement lié à une transmission mémorielle. Voilà donc un double
système de correspondance, exposé par ses utilisateurs même (ce sont
en effet les auteurs du site The Right Stuff qui donnent abondamment
ces explications) : à une croyance idéologique correspond un symbole
sonore ; et à ce symbole sonore correspond une traduction graphique.
114 L’analyse du discours numérique

Ce système sémiotiquement élaboré est soutenu par un dispositif


technologique puisqu’une extension pour Chrome que Google vient
de supprimer, « Coincidence Detector », permettait d’automatiser
la triple parenthèse à partir d’une liste d’une centaine de noms.
De plus, la triple parenthèse n’est pas traçable par les algorithmes
qui traquent les discours de haine sur les réseaux, notamment sur
Twitter. La marque stigmatisante a pu ainsi fonctionner pendant
plusieurs années sans pouvoir être détectée, ni comprise d’ailleurs
par les cibles, et encore moins le grand public qui n’a reçu l’infor-
mation qu’en juin 2016.
Alors que cette pratique semble avoir deux ans, elle n’a fait que
récemment l’objet d’un processus de resignification par appropria-
tion. Toujours en juin 2016, Jeffrey Goldberg, journaliste pour
The Atlantic, ajoute la triple parenthèse au nom de son compte Twitter,
au nom de ce qu’il appelle une « appropriation culturelle », pratique
généralement condamnée aux États-Unis, mais qu’il s’autorise au
nom de la nature de la culture en question ; il est le précurseur de
cette pratique resignifiante. Tech.Mic qui suit l’affaire de près publie
aussitôt un billet sur le phénomène, dans lequel Jeffrey Goldberg est
interviewé, et d’autres articles de presse se feront l’écho de l’appro-
priation de la triple parenthèse par les juifs étatsuniens. Il est bien
suivi sur le réseau puisque de nombreux twittos, juifs et non-juifs,
reprennent la marque à leur compte, vidant de fait le stigmate de
son potentiel infamant.
Les parenthèses, appropriées et resignifiées, deviennent alors
des outils de libération et d’affirmation, des réponses habilitantes,
dirait Judith Butler, à des discours d’écrasement et d’extinction,
quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent.

6. Le renversement axiologique automatique


Il existe des processus analogues à la resignification qui utilisent
les possibilités techniques de l’automatisme. Le projet Licornes vs
Haters par exemple, émanant de l’association « Respect Zone »,
propose de remplacer automatiquement les insultes par des émoti-
cones à connotation joyeuse ou humoristique (de style « kawaii » :
licornes, arcs-en-ciel, cœurs). L’association, avec les agences Netino
Cyberviolence discursive 115

et Kantar Media, effectue une veille régulière de la gestion des


commentaires en ligne sur les sites d’information et leurs pages
Facebook. En 2015, les modérateurs ont rejeté 27 % des messages
pour les raisons suivantes : 22 % pour insulte, 20 % pour agression,
19 % pour racisme (xénophobie, racisme, antisémitisme), 15 % pour
diffamation, 15 % pour appel à la haine ou à la violence, 7 % pour
manque de respect à une victime, pornographie ou encore publicité et
spam et 2 % pour homophobie. L’agence Kantar Media a également
effectué un sondage des insultes 42 émises sur les médias sociaux
dans les messages publics, et sur un choix de blogs, sites et forums
sur 24 heures, entre le 22 et le 23 janvier 2016. 200 456 insultes
ont été relevées, dont voici les dix plus fréquentes : pute, couille,
FDP (« fils de pute »), cul, nique, conne, connerie, salope, connard,
pédé. C’est à partir de cette liste que le dispositif de remplacement
par des émoticones a été élaboré 43. Dans l’esprit de ses promoteurs,
il s’agit de « ridiculiser les haineux du web », comme l’explique
Philippe Coen, le président de Respect Zone 44. La ridiculisation est
en effet une procédure d’inversion, celle qui transforme la haine en
rire, l’agression en moquerie. On a ici un dispositif icono-discursif
d’inversion axiologique, c’est-à-dire d’inversion des valeurs, passant
par les possibilités d’automatisation des technologies numériques.

7. Labels et logos
La technodiscursivité permet également de formuler des messages
non verbaux à l’aide d’images. La pratique des labels et des logos
peut constituer une forme de réponse à la cyberviolence verbale.
L’association Respect Zone propose par exemple aux internautes
d’apposer sur leur site un label librement téléchargeable, de manière
à avertir les visiteurs de leur politique de « respect » et de leur lutte

42. Il s’agit en fait d’insultes et mots grossiers.


43. Le plug-in, toujours en cours de finalisation, n’est pas encore disponible.
44. Interview de Philippe Coen dans « Insultes sur Internet : quelques
dizaines de trolls essaient de s’imposer », Le Parisien [site], <http://www.lepari-
sien.fr/espace-premium/culture-loisirs/quelques-dizaines-de-trolls-essaient-de-s-
imposer-09-02-2016-5527569.php>.
116 L’analyse du discours numérique

contre la cyberviolence : « Le principe est simple, explique la page


de présentation du site. Être labellisé Respect Zone, c’est inciter ses
interlocuteurs connectés à une modération des propos sur Internet
tout en assurant leur liberté d’expression, et les protéger de propos
haineux polluant l’espace en ligne et touchant les plus exposés
d’entre nous. »
Ce label peut également être apposé sur la photo de profil de
Facebook, par l’intermédiaire d’une application, comme mini-logo
délivrant le même message (il apparaît alors en bas à droite de la
photo), ce que les responsables appellent la « respectzonification ».
Délinéarisation

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
UN TRAIT DE L’ÉCRILECTURE NUMÉRIQUE

La délinéarisation, trait spécifique à l’énoncé numérique natif,


consiste en l’intervention d’éléments cliquables dans le fil du
discours, qui dirigent le lecteur-scripteur d’un fil-source vers un
fil-cible, instaurant une relation entre deux discours (par exemple
un hashtag ou un hyperlien) ; cette relation est le produit d’une
décision de l’internaute-lecteur, activant les éléments cliquables par
un « énoncé de geste » (Bouchardon 2011). Relevant de plusieurs
catégories, ces éléments technolangagiers engagent le déroulement
syntagmatique de l’énoncé, son fonctionnement énonciatif et sa
matérialité sémiotique ; ils portent en outre une marque visuelle
spécifique, la couleur ou le soulignement, qui sont des signaux
de délinéarisation. Dans un sens plus large, on peut également
parler de délinéarisation pour certaines productions discursives en
ligne qui passent par un geste technique tenant lieu de discours
suivi (par exemple une demande d’abonnement ou d’amitié sur
un réseau social). La délinéarisation est une élaboration du fil du
discours dans laquelle les matières technologiques et langagières sont
coconstitutives, et affectent la combinatoire phrastique en créant
un discours composite à dimension relationnelle. La délinéarisation
est un phénomène relevant pleinement de la technologie discursive
(Paveau 2013a).

II. ÉLÉMENTS TECHNOLANGAGIERS


DÉLINÉARISATEURS

Ils appartiennent à deux grandes catégories, les technomots


(Paveau 2015b) et les hyperliens (Ertzscheid 2002, Saemmer
2015). Les technomots sont nativement et directement cliquables,
118 L’analyse du discours numérique

soit à partir des programmes d’écriture des plateformes (noms de


comptes de réseaux sociaux, pseudos Twitter, résultats de recherche,
mots-consignes), soit à partir d’un geste d’écriture (tag, hashtag).
Ils dirigent l’internaute vers des comptes, des fils, des redocuments.
Les hyperliens, qui sont toujours des URL, sont directement cliquables
sous cette forme, en version longue ou réduite, ou indirectement s’ils
sont discursivisés (c’est-à-dire placés « sous » une couche langagière)
dans un texte par exemple, apparaissant alors sous la forme d’un
mot ou d’un énoncé. L’insertion d’émoticônes ASCII, de figures
issues de l’art ASCII ou d’émojis, qui délinéarisent l’énoncé de
manière visuelle ou syntagmatique, ne produit cependant pas de
délinéarisation technodiscursive caractérisée par l’élaboration d’un
lien avec un autre fil de discours. Tous les énoncés numériques
natifs ne sont pas délinéarisés et l’on trouve sur les réseaux, sites et
blogs des pratiques d’écriture où le fil du discours reste analogue à
l’écriture hors ligne (c’est le cas de la twittérature et de nombreux
blogs littéraires ou poétiques par exemple).

III. TYPOLOGIE DE LA DÉLINÉARISATION

1. Délinéarisation visuelle
La couleur joue un rôle important dans les discours natifs en ligne,
tant en écriture qu’en lecture. Tout élément cliquable engageant un
geste de l’internaute-lecteur apparaît en couleur (plus rarement sous
l’équivalent du soulignement) ; la couleur est prescrite par le programme
du site ou de la plateforme (c’est le cas du réseau social Facebook où le
bleu originel des segments cliquables reste inchangé depuis l’origine) ou
modifiable par l’utilisateur (cas du réseau Twitter où chaque abonné
peut en choisir la couleur, voir Illustration 2). La délinéarisation
possède donc une existence visuelle matérielle et manifeste.

2. Délinéarisation syntagmatique
Le fil du discours est délinéarisé syntaxiquement, sur le plan de
la combinaison des éléments sur l’axe syntagmatique. Les éléments
cliquables engagent en effet une interruption du déroulé de l’énoncé,
permettant d’entrer dans un autre fil discursif relié. Quand les liens
Délinéarisation 119

sont textualisés, c’est-à-dire portés par des mots ou des segments


textuels, ces derniers portent de fait à la fois une fonction syntaxique
et une fonction technodiscursive. Dans l’exemple ci-dessous, issu
d’un billet de chercheur, les segments Jean-françois Bert et livre sont
respectivement en position de sujet et de complément circonstan-
ciel, et simultanément en fonction délinéarisatrice via l’hyperlien
de couleur rouge.

6. Début d’un billet sur le blog, de Marc Jahjah.


Numérique, recherche et autres écrits.
<http://www.marcjahjah.net/1256-fiche-metamorphoses-
dune-architecture-savoir>.

3. Délinéarisation énonciative
De la délinéarisation syntagmatique découle une délinéarisation
énonciative : la sortie du fil du discours est aussi une sortie du fil
énonciatif, le fil-cible étant alors matérialisé à l’intérieur du fil-source
par les marques de cliquabilité. Cette coexistence dans le même fil de
plusieurs situations d’énonciation n’est pas signalée par les procédés
120 L’analyse du discours numérique

de changement d’énonciation tels qu’ils sont identifiés dans le discours


hors ligne (procédés d’hétérogénéité énonciative comme le discours
rapporté, la citation, l’intertextualité, l’évocation, l’allusion) ; on
peut donc y voir un phénomène d’hétérogénéité techno-énonciative.

4. Délinéarisation discursive
On peut appeler délinéarisation discursive des phénomènes
d’équivalence entre un geste technodiscursif et un énoncé linéaire.
Le genre de la « demande d’amitié » par exemple, issu de l’écosystème
du réseau social Facebook, est par définition composite, c’est-à-dire
en même temps technologique et discursif. Cette demande passe
en effet par le bouton « ajouter » en français, sur lequel il suffit de
cliquer pour produire l’énoncé d’invitation, accompagné (ou pas)
d’un message scriptural explicite. La demande d’amitié est donc
une forme discursive constitutivement délinéarisée, au sens où sa
linéarité langagière, celle de la combinatoire de la phrase, est rendue
implicite par le geste technodiscursif. On peut en dire autant du
bannissement, dont on a vu plus haut qu’il était largement pris en
compte par des outils logiciels.

5. Délinéarisation sémiotique
La nature composite des énoncés numériques natifs inclut des
éléments non verbaux comme l’image, le son, le graphique ou
l’action. Tout lien peut renvoyer vers des formes non verbales,
mais certaines manipulations rendent le verbal et le non-verbal
constitutifs ; c’est le cas de certains phénomènes de technodiscours
rapporté (le partage d’un billet sur un réseau entraîne automati-
quement celui de ses photos par exemple, les données d’une unité
d’information étant embarquées dans le code). Un cas extrême
de délinéarisation sémiotique, rencontré surtout dans la littéra-
ture numérique est le « simulacre de référent » (Saemmer 2015 :
32) : le lien possède alors une fonction performative puisque son
activation réalise une action (Saemmer 2015 donne l’exemple du
segment appuie sur le petit interrupteur, qui réalise l’action quand
il est activé par le lecteur).
Dualisme numérique

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION

En 2011, le sociologue Nathan Jurgenson propose la notion de


digital dualism pour désigner la croyance selon laquelle ce qui est
connecté et ce qui ne l’est pas constituent deux univers séparés de
nature distincte, l’un de nature virtuelle et l’autre de nature réelle :

The power of social media to burrow dramatically into our everyday lives
as well as the near ubiquity of new technologies such as mobile phones
has forced us all to conceptualize the digital and the physical; the on- and
off-line.
And some have a bias to see the digital and the physical as separate; what
I am calling digital dualism. Digital dualists believe that the digital world
is « virtual » and the physical world « real. » (2011 : en ligne)

Le digital dualism, que l’on traduira en français par dualisme


numérique 45, soutient selon Nathan Jurgenson trois types de distinc-
tions binaires : Atoms/Bits (atomes vs bits) identifiant la matière
des choses, Physical/Digital (physique vs numérique) décrivant
les types de réalité impliquée, and Offline/Online (non connecté
vs connecté) décrivant le rapport à internet. Cette proposition est
d’emblée critique, la notion de dualisme numérique étant en effet
présentée comme une « fallacy » et devant être remplacée selon le
sociologue par la notion de réalité augmentée (augmented reality) :

I am proposing an alternative view that states that our reality is both


technological and organic, both digital and physical, all at once. We are not
crossing in and out of separate digital and physical realities, ala The Matrix,

45. En français, le terme anglais digital correspond à ce que nous appelons


numérique, digital ayant un sens plus technique dans la paire digital/analogique.
122 L’analyse du discours numérique

but instead live in one reality, one that is augmented by atoms and bits
(2011 : en ligne).

Le dualisme numérique s’inscrit dans la longue tradition dualiste


qui, dans une lignée qui court de Platon à Descartes et se prolonge
jusqu’à nos jours, organise une vision binaire du monde qui distingue
globalement le matériel et l’immatériel. Pour Stéphane Vial, la notion
de virtuel qui décrit ce qui se passe en ligne est une « métonymie
malheureuse en vertu de laquelle l’adjectif substantif virtuel s’est mis
à désigner tout ce qui se passe dans un ordinateur ou sur Internet,
comme si tout ce qui se passe dans un ordinateur ou sur Internet se
résumait à la simulation, i.e. la virtualité » (Vial 2014 : 44). Mais selon
lui, comme pour Nathan Jurgenson, le numérique doit se définir
davantage comme une redéfinition de nos activités cognitives et
perceptives que comme un second univers séparé du premier par
une frontière intangible : « Percevoir à l’ère numérique, c’est être
contraint de renégocier l’acte de perception lui-même, au sens où les
êtres numériques nous obligent à forger des perceptions nouvelles,
c’est-à-dire d’objets pour lesquels nous n’avons aucune habitude
perceptive » (Vial 2014 : 48). Stéphane Vial appelle cette renégo-
ciation une « ontophanie », c’est-à-dire une manière de naître de
nouveau dans les environnements connectés, sans pour autant se
dédoubler ni se perdre (Vial 2013).
La vision dualiste d’internet et des univers numériques a plusieurs
implications sur le plan du langage et des discours.

II. ENJEUX LINGUISTIQUES

Sur le plan linguistique, envisager le rapport aux univers discursifs


numériques de manière dualiste implique une certaine conception
de l’énonciation, une évaluation négative des discours natifs du
web ou connectés et un discours de l’absence corporelle en ligne.

1. Conception clivée de l’énonciation


Certains chercheurs considèrent que les énonciateurs sont
masqués sur le web du fait du pseudonymat (souvent appelé
Dualisme numérique 123

anonymat), n’assumant pas leur responsabilité énonciative ni


les conséquences de leurs discours (Temmar 2013). En ligne,
les engagements de l’énonciation qui seraient pris dans la prise
de parole sous identité véritable et dans l’ancrage d’un temps et
d’un lieu identifiés, ne tiendraient plus du fait de l’achronicité
et de l’ubiquité. La psychologue Sherry Turkle parle à ce propos
de « second self », titre de son premier livre publié en 1984,
The Second Self : Computers and the Human Spirit (Turkle 1984).
L’idée générale est donc que l’énonciation en ligne est une autre
énonciation, issue d’un dédoublement de nos instances de parole.
Cette idée est suffisamment répandue pour faire l’objet d’un
discours humoristique, en particulier sur Youtube. Une série de
vidéos de Tripp and Tyler porte ainsi sur la transposition de la
communication numérique dans la vie quotidienne hors ligne
(« Email in real life », « Websites in real life », « A Conference
call in real life ») et l’on trouve de nombreuses déclinaisons de
ce type d’humour reposant sur le dualisme digital 46. L’humoriste
français Gad Elmaleh exploite également cette veine dans le
spectacle Sans tambour (2014), où figure cette réplique devenue
culte : « Tu peux pas parler dans la vie comme tu parles par
texto, tu peux pas parler dans la vie comme tu parles par MSN
ou par Facebook ! T’imagines ? Si tu parlais dans la vie comme sur
Facebook ? Tu rentres dans un resto, tu vas direct vers un mec, tu
lui dis : “tu veux être mon ami ?”. Il te dit “non je t’ignore”. “Ok”.
Tu vas vers une jolie fille tu dis : “ajoute-moi !” ».
Cette conception est informée par le dualisme numérique posant
que les instances de discours en ligne sont de nature différente de
celles qui se manifestent hors ligne. Or, si les traits de l’énonciation
sont modifiés, ou plus exactement convertis (Doueihi 2008) dans
les univers numériques, il n’en existe pas moins une économie et
une régulation énonciatives qui articulent étroitement les situations
en ligne et hors ligne : si nos modes d’existence sont différents dans
les univers connectés, ils n’en sont pas moins tout à fait intégrés

46. Chaîne Youtube des deux humoristes <https://www.youtube.com/user/


dontbethatguyfilms/videos>.
124 L’analyse du discours numérique

à l’ensemble de nos modes d’existence dans les différents espaces


où nous évoluons.

2. Évaluation négative des discours natifs du web


Seconde implication du dualisme numérique, une évaluation
négative de la qualité des discours natifs du web, qui peut aller
jusqu’à la contestation du statut de texte d’une production en ligne
par exemple. Il existe un discours critique voire technophobe bien
installé dans le genre de l’essai grand public mais également chez
les chercheurs, qui porte sur les productions natives du web un
regard circonspect et parfois excluant : pour Raffaele Simone par
exemple, les textes écrits en ligne, sur les blogs, les sites de presse ou
les réseaux sociaux, ne sont pas de véritables textes. Dans son ouvrage
Pris dans la toile. L’esprit au temps du web (2012), il dénonce, dans
la perspective ouverte par Nicholas Carr 47, le déclin de la lecture,
des formes de savoir et de sociabilité, la falsification du réel, la perte
de la mémoire humaine, et, dans une partie intitulée « Le texte et
son auteur », la « dissolution » du texte.
Cette vision négative de la textualité numérique s’articule avec
une représentation délétère voire toxique de la conversation ou plus
généralement de l’échange dans les univers discursifs numériques
ou sur des appareils connectés comme le smartphone. Dans son
dernier livre, Reclaiming Conversation: The Power of Talk in a Digital
Age (2015), Sherry Turkle développe une critique assez rude des
communications par téléphone ou via le web, en estimant qu’elles
sont déficitaires en termes de présence « réelle », comme l’explique
Hubert Guillaud :

Tout au long de son livre, la psychologue fait l’hypothèse, que la conver-


sation et la connexion doivent se faire sans écrans, refusant de voir que

47. Dans Internet rend-il bête ? : réapprendre à lire et à penser dans un monde
fragmenté (Carr 2011), Nicholas Carr formule la doxa critique des univers
numériques : internet modifie les fonctions cognitives, provoque le déclin de la
lecture « profonde », détruit la concentration, freine les apprentissages et appauvrit
les fonctions humaines au profit de la machine.
Dualisme numérique 125

la communication via les écrans est bien plus humaine que machinique,
même si elle est opérée par les machines. Elle oppose la société et la
technologie, comme si l’un était le contraire de l’autre. Elle plaque sur
son analyse un dualisme numérique un peu simpliste assurant que nos
téléphones remplacent l’autre, mais qui refuse de voir que nos téléphones
contiennent les autres (Guillaud 2016, en ligne).

Comme l’explique Nathan Jurgenson, « le dualisme numérique


permet à Turkle d’écrire comme si elle défendait l’humanité, la conver-
sation et l’empathie, quand finalement elle privilégie seulement la
géographie » (Jurgenson 2016 traduit et cité par Guillaud 2016,
en ligne). Comme Noam Chomsky à propos de Twitter et Raffaele
Simone sur le texte, Sherry Turkle porte un jugement en terme
d’authenticité sur les échanges par écrans : ils ne sont pas de véritables
conversations parce que la présence corporelle de l’autre est un
élément nécessaire et définitoire d’un échange verbal.

3. Discours de l’absence corporelle


Le dualisme numérique implique un discours sur l’absence du corps
dans la communication en ligne et ses effets négatifs sur la qualité
des échanges et des discours. Est tout particulièrement soulignée la
difficulté à exprimer et à percevoir les émotions et les sentiments, ainsi
que les modalités d’énonciation et les sens implicites en ligne. Cette
difficulté s’inscrit d’ailleurs dans une des « lois du discours » formulée
dans la pragmatique profane de la culture d’internet : la loi de Poe,
qui précise qu’en l’absence d’un signe explicite, comme un smiley
ou un émoji, l’ironie ou l’humour d’un discours ne peut être perçue,
l’énoncé étant alors interprété à la lettre (voir l’article Lois du discours).
Les spécialistes de TAL anglophones ont développé de nombreux
travaux sur la détection du sarcasme en ligne (sarcasm detection),
en particulier sur Twitter (pour une synthèse, voir González-Ibáñez
et al., 2011, Joshi et al., 2016) et le champ plus large de l’analyse de
sentiments (sentiment analysis) est particulièrement vivace en linguis-
tique automatique. Ces travaux portent sur ce qui est considéré comme
un manque dans la communication en ligne, par comparaison avec
la communication hors ligne en face-à-face et en présentiel.
126 L’analyse du discours numérique

Dans la perspective écologique de l’analyse du discours


numérique, les choses se présentent différemment : l’approche
privilégie la prise en compte du contexte des échanges, écarte la
méthode de l’extraction qui isole l’énoncé, le tweet en particulier,
en le coupant de la chaîne complexe dans laquelle il s’insère et
prend en compte les aspects métadiscursifs des discours numériques
natifs. La réflexivité du web produit en effet continuellement du
discours sur le discours, et la fonction de commentaire dépasse
largement les espaces dédiés : les locuteurs balisent leurs discours
d’instructions sémantiques qui passent par des signes de ponctua-
tion, des smileys et désormais des émojis, mais également de
véritables didascalies signalées par des astérisques, qui renseignent
sur ce que fait le corps de l’internaute dans l’espace hors ligne.
Il n’est pas rare en effet de rencontrer ce type de métadiscours sur
les réseaux sociaux : *simule l’étonnement*, écrit une internaute
sur Facebook avant de commenter le partage d’une information
sur la violence des garde-côtes vis-à-vis des migrants : « mais les
vrais méchants, c’est les passeurs de toute manière, pas l’Europe,
hein ? » (septembre 2016) ; *va se recoucher sous sa couette en
pensant à ses tentatives de rédaction du mois* écrit une autre
comme commentaire d’un retweet ; « je suis morte et j’ai pas fini
de travailler *pousse la pile de taff* finalement j’ai pas pu papoter
ici aujourd’hui mais en vrai a-t-on bsn » écrit une twitteuse en
mars 2017 ; *prépare sa pancarte, s’échauffe la voix* ajoute une
locutrice à un post Facebook partageant un article du Monde
sur l’invitation de Donald Trump par Emmanuel Macron aux
cérémonies de 14 juillet en 2017 (Illustration 7).
Le discours sur l’absence du corps en ligne est donc inexact,
ce qui ne veut pas dire que la présence corporelle est la même en
ligne et hors ligne : il s’agit plutôt, dans l’ordre du continuum,
de manifestations différentes du corps qui doivent être décrites en
tant que telles, en évitant les comparaisons dualistes, qui radicalisent
forcément les analyses. La communication en ligne comme les
autres aspects de l’existence sociale sont désormais intégrés à la vie
dans son ensemble, comme le montre une intéressante expérience
de déconnexion faite par Paul Miller en 2013. Déconnecté pendant
Dualisme numérique 127

7. Extrait d’un post d’Anne-Charlotte sur Facebook le 28/06/2017.

un an, Paul Miller fait l’expérience de difficultés multiples et surtout


d’une solitude sociale importante ainsi que d’un état d’oisiveté proche
de la dépression. Il en tire une conception intégrée d’internet comme
univers où tout un chacun évolue : « But the internet isn’t an indivi-
dual pursuit, it’s something we do with each other. The internet is
where people are. But I knew the internet was where I belonged »
(Miller 2013 : en ligne).
Écologie du discours

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
LES DISCOURS NUMÉRIQUES
DANS LEUR ÉCOSYSTÈME

L’écologie du discours est une approche d’analyse du discours


qui prend pour objet non plus les seuls éléments langagiers mais
l’ensemble de l’environnement dans lesquels ils s’inscrivent (Paveau
2013a). Elle repose sur l’idée que les discours sont constitutivement
intégrés à leurs contextes, et qu’ils ne peuvent être analysés à partir
de leur seule matière langagière, mais comme composites métissant
de manière intrinsèque du langagier et du technologique, mais
également du culturel, du social, du politique, de l’éthique, etc.
Cette approche radicalise la conception du langage sur laquelle est
fondée l’analyse du discours mainstream (le langage ne peut être
analysé que dans ses contextes de production) en intégrant les éléments
non linguistiques à l’objet de l’analyse (les corpus sont constitués de
données composites et non plus de données seulement langagières).
La perspective écologique est particulièrement nécessaire pour
analyser les discours numériques natifs pour plusieurs raisons :
les formes technolangagières possèdent des composantes techno-
logiques qu’une analyse logocentrée écarterait ; la production et la
réception discursive en ligne impliquent des gestes d’écrilecture de
l’internaute inséparables des énoncés (cliquer, scroller, pianoter) ;
les technodiscours possèdent une dimension relationnelle, étant
tous, à des degrés et dans des configurations diverses, des liens
techniques vers d’autres énoncés.

II. UNE APPROCHE POSTDUALISTE

L’approche écologique du discours repose sur un certain nombre


de choix épistémologiques et théoriques postdualistes.
130 L’analyse du discours numérique

Le postdualisme est une position épistémologique qui remet


en cause la conception dualiste des rapports entre esprit et monde,
esprit et corps, langage et monde, humain et non-humain, fonda-
trice de la pensée occidentale (Lakoff, Johnson 1999) : dans une
perspective discursive postdualiste, il n’existe pas de rupture d’ordre
entre linguistique et extralinguistique, discours et contexte ; l’ordre
du langage et celui de la réalité forment un continuum.
Cette conception non dualiste du langage s’appuie sur des
propositions épistémiques issues de la philosophie et des sciences
cognitives hétérodoxes : la cognition distribuée, l’externalité de
l’esprit et la théorie des affordances. La cognition distribuée, qui se
développe à partir des travaux de Lucy Suchman (1987) estime
que les capacités cognitives ne dépendent pas seulement des agents
humains et de leurs compétences internes, mais également d’agents
non humains (artefacts, instruments, objets) produisant des repré-
sentations externes contribuant à la cognition humaine (Hutchins
1994, 1995). Cette approche repose elle-même sur une conception
externaliste de l’esprit, conçu comme distribué dans les esprits des
autres humains et les choses environnantes, et non plus encapsulé
dans des modules neuronaux internes (Clark, Chalmers 1998).
La théorie des affordances (Gibson 1979, Norman 1988, 1993)
qui attribue aux objets des activités cognitives et en particulier des
instructions sémantiques quant à leur usage, s’inscrit pleinement dans
une conception postdualiste et se révèle inspirante pour l’analyse du
discours numérique : dans cette perspective en effet, les ordinateurs,
programmes et applications sont susceptibles de participer, comme
les objets, à la production du sens.
À ces réflexions s’adjoignent des sources philosophiques
européennes comme les propositions de Philippe Descola sur le
dépassement de la distinction entre nature et culture (Descola 2006)
ou de Jean-Marie Schaeffer sur « la fin de l’exception humaine »
(Schaeffer 2007). Dans les deux cas, l’approche proposée dénoue
la séparation entre le règne de l’humain et celui du non-humain
(animal ou objet), l’humain y occupant une position supérieure
d’être pensant et parlant, et propose de penser les activités des êtres
et des choses de manière intégrée.
Écologie du discours 131

III. UNE LINGUISTIQUE SYMÉTRIQUE


POUR LES DISCOURS NATIVEMENT NUMÉRIQUES

De cette conception de l’activité cognitive découle une conception


analogue de l’activité langagière qui instaure une symétrie et non
plus une distinction voire une opposition entre l’ordre du langage et
celui de la réalité ; on peut alors envisager, à l’instar de l’anthropo-
logie symétrique de Bruno Latour (Latour 1991), une linguistique
symétrique qui remet en cause les conceptions logocentrées de
l’analyse du discours mainstream (Paveau 2006, 2007).
L’option postdualiste implique de dépasser une approche
logocentrée des phénomènes discursifs qui ferait porter l’ana-
lyse sur les seules formes langagières ou communicationnelles
au détriment des contraintes sociotechniques et plus largement
environnementales, pour intégrer les autres composantes de la vie
humaine et non humaine ; c’est en cela qu’il s’agit d’une approche
écologique, puisque le poste d’observation de l’analyse n’est plus
le seul discours, mais l’ensemble des éléments de l’environnement.
Cette approche est relativement fréquente en sciences du langage,
en particulier dans le domaine de l’analyse automatique. La classifi-
cation du projet Comere (Communication médiée par les réseaux),
par exemple, est intéressante à cet égard : les documents de présen-
tation du projet sur le site dédié (<https://corpuscomere.wordpress.
com/>) proposent un schéma qui classe les données langagières en
deux grandes catégories, [verbal] et [verbal et non-verbal]. Dans
la première catégorie, on trouve trois sous-catégories rassemblant
diverses formes communicationnelles : [monomode-modality],
[multimodalities], [multimode]. À la première correspond la liste
suivante : Textchat, Forum-SMS, Tweets, Email, Blogs, assortie de
la mention image not means of interaction. Cette classification est
intéressante car elle adopte une perspective logocentrée qui n’est
pas tout à fait en adéquation avec les réalités et pratiques en ligne :
il n’est pas sûr d’abord que l’on puisse distinguer entre le « verbal »
seul et le mixte « verbal et non-verbal » ; placer ensuite les sms et les
tweets dans la catégorie verbale monomode revient à écarter le rôle
des émojis et, désormais, des photos dans les sms, ainsi que tous
132 L’analyse du discours numérique

les éléments iconiques dans les tweets, qui participent pleinement de


leur élaboration sémantique ; enfin considérer que dans ces formes
les images ne sont pas des moyens d’interaction, c’est ignorer à
la fois la dimension conversationnelle de l’image et l’iconisation
du texte (sur ces différents points voir les entrées Composite et
Technographisme). Dans une approche écologique, le contexte dit
« extralinguistique » est repensé comme un écosystème où s’élabore le
discours et n’est plus considéré comme un arrière-plan du discours,
qui le déterminerait. L’agent énonciatif se trouve alors distribué
dans l’écosystème numérique, et non plus défini comme la source
de la production verbale.
De ce fait, l’analyse du discours numérique écarte également
la notion de support 48, qui qualifie encore souvent les appareils
connectés (les « supports numériques ») : parler de support (le papier
pour l’écrit, la pierre pour l’inscription, l’ordinateur et le logiciel
pour le discours natif de l’internet) implique de penser de manière
dualiste une séparation entre l’ordre matériel d’un côté et l’ordre
langagier de l’autre. Mais dans les univers discursifs numériques,
il n’existe qu’un ordre, le technodiscursif, au sein duquel le techno-
et le -discursif sont co-intégrés, sont également contributeurs à la
production technodiscursive et doivent donc être analysés comme tel.
Sur internet, l’internaute écrit dans les écosystèmes, dans les
machines en quelque sorte et non plus « sur » ou « au moyen »
d’elles ; le corps, la machine, les compétences langagières et les textes
produits par l’internaute sont intégrés dans un dispositif commun
qui relève d’une matérialité unique mais composite.

48. Et ses variantes comme la notion de véhicule utilisée par Michel Marcoccia
définissant la communication numérique écrite comme « toute forme d’échange
communicatif dont les messages sont véhiculés par des réseaux télématiques »
(2016 : 16).
Écriture numérique

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
UNE PRODUCTION SCRIPTURALE
NUMÉRIQUE NATIVE

Les textes numériques 49 présentent des traits spécifiques à leurs


modes de production qui ne se laissent pas observer de l’extérieur,
mais requièrent une connaissance des dispositifs d’écriture et des
cultures numériques, ainsi que des compétences dans les usages et
pratiques scripturales : les corpus numériques ne sont pas en effet
des corpus parmi d’autres, mais plutôt des terrains, qui nécessitent
la présence utilisatrice du chercheur. Pour rendre compte de ces
nouveaux observables que sont les productions verbales numériques,
il faut penser la place et les effets du numérique dans les théories du
langage (Paveau 2012b), et s’équiper d’une théorie qui puisse saisir
sa dimension technique. Dans cette perspective, on considérera les
processus d’écriture numérique comme relevant d’une technologie
discursive mettant en jeu des procédés spécifiques.
D’une manière générale, on peut appeler écriture numérique
une production scripturale à l’aide d’appareils informatiques qui
comportent un clavier. Dans la perspective de l’analyse du discours
numérique, on appellera écriture numérique une production scriptu-
rale sur appareil informatique en environnement connecté ou non,
impliquant des traits graphiques, langagiers et discursifs spécifiques
dus à la conversion numérique, et plus généralement une concep-
tion modifiée de la culture de l’écrit et plus généralement de la
discursivité. Écrire en environnement connecté engage en effet

49. Cette entrée est la version réduite et retouchée d’un article publié dans la
revue brésilienne Fragmentum en 2016 : « L’écriture numérique. Standardisation,
delinéarisation, augmentation », Revista Fragmentum 48, <https://periodicos.ufsm.
br/fragmentum/pages/view/chamadas>.
134 L’analyse du discours numérique

une « raison computationnelle » (Bachimont 2000) qui s’exerce sur


l’ensemble des activités liées à l’écriture et finalement sur la nature
de la connaissance.
Les formes de l’écriture numérique sont marquées par la contrainte
technique (formatage et nature composite des éléments langagiers),
présentent des caractéristiques discursives, énonciatives et sémio-
tiques (délinéarisation, augmentation, hybridation) et possèdent des
propriétés discursivo-communicationnelles particulières (investiga-
bilité, imprévisibilité, dissémination).

II. CADRAGE HISTORIQUE ET THÉORIQUE

L’étude des textes numériques, entendus comme productions


scripturales sur appareil informatique, hors ligne ou natives de
l’internet, a longtemps été laissée aux sciences de l’information
et de la communication et à la littérature via les notions d’écrit
d’écran (Souchier 1996), d’écriture numérique (Bachimont 2000,
Bouchardon 2014) et d’hypertexte (Vandendorpe 1999, Saemmer
2015). Les textes produits au clavier, parce qu’ils déplacent les normes
de la textualité du texte imprimé (Paveau 2015c) posent cependant
d’intéressants problèmes linguistiques. Les sciences du langage dans
leur composante TDI (texte, discours, interaction) ont délaissé les
productions numériques (c’est le cas de la linguistique textuelle) ou
l’ont traité, comme l’analyse du discours, à partir de leurs propres
outils théoriques et méthodologiques, dans une perspective compa-
rative (comparaison des traits des discours imprimés et numériques)
ou applicationniste (application aux discours numériques des dispo-
sitifs d’analyse des écrits imprimés) 50. Seuls les linguistes travaillant
dans le cadre de la CMO (communication médiée par ordinateur)
ont, depuis la fin des années 1990, pris en compte les scripturalités

50. Dans cet article consacré à la scripturalité, on emploie discours quand il


s’agit de désigner les productions dans le contexte des univers numériques, et texte
pour les désigner par rapport à leurs formes graphiques et leur organisation interne.
Discours et texte sont des perspectives disciplinaires sur un même objet. C’est plutôt
la perspective textuelle qui est privilégiée dans cette entrée.
Écriture numérique 135

numériques, mais les perspectives discursive et textuelle sont très


peu adoptées.

1. Notions en sciences de l’information et de la communication


Les sciences de l’information et de la communication ont dès la
fin des années 1990 pris en compte les nouvelles formes de l’écrit et
fait des propositions théoriques et terminologiques qui sont encore
mises au travail avec fécondité dans les travaux contemporains.

Les écrits d’écran


Dès 1996, dans le célèbre article « L’écrit d’écran, pratiques
d’écriture & informatique », Emmanuël Souchier prend acte des
modifications apportées par l’informatique : « Nous assistons à
différents types de modifications portant essentiellement sur la
matérialité et les supports, l’acte et les pratiques d’écriture, sur les
partenaires de l’écrit, sur la division du travail, sur le temps, l’espace
et la diffusion de l’écrit » (1996 : 106). Il analyse le passage du
papier à l’écran et du stylo au clavier comme une dématérialisation
(la trace des lettres inscrites sur un support devient sur l’écran une
trace électronique immatérielle et fugitive), une modification dans
la dimension corporelle de l’écriture (la main n’a plus de contact
direct avec l’écrit mais devient un outil de frappe sur clavier), et une
double abstraction (celle du texte et de l’écrit qui n’existent que
virtuellement sous la forme de lignes de code).
Emmanuël Souchier souligne que l’écran est le nouvel espace
où s’élabore toute pratique d’écriture informatique, espace qui
s’inscrit dans l’histoire continue des outils d’écriture et qui présente
des traits spécifiques. La notion d’écrit d’écran a été largement
reprise, notamment par Yves Jeanneret, qui en souligne la capacité
plastique ; l’écran permet en effet les métamorphoses de l’écrit,
devenu manipulable et transformable grâce aux outils technologiques
(Jeanneret 2000).

L’énonciation éditoriale
Emmanuël Souchier propose également la notion d’énonciation
éditoriale, qui désigne un mode d’élaboration pluriel du texte, marqué
136 L’analyse du discours numérique

par une forme de polyphonie énonciative (plusieurs instances,


humaines et non humaines, interviennent), une hybridation (texte,
image fixe ou animée, son), le caractère labile et transformable du
texte et ses possibilités de circulation inédites (Souchier 1998).
L’énonciation éditoriale

désigne l’ensemble de ce qui contribue à la production matérielle des formes


qui donnent au texte sa consistance, son « image de texte ». Il s’agit d’un
processus social déterminé, qui demeure largement invisible du public, mais
qui peut néanmoins être appréhendé à travers la marque qu’impriment
les pratiques de métiers constitutives de l’élaboration, de la constitution
ou de la circulation des textes. […] Plus fondamentalement, l’énonciation
éditoriale est ce par quoi le texte peut exister matériellement, socialement,
culturellement… aux yeux du lecteur (Jeanneret, Souchier 2005 : 6).

Si l’énonciation éditoriale a pu être écartée des travaux des


linguistiques TDI sur des discours non connectés pour des raisons
disciplinaires (liées à la définition de l’objet de la linguistique qui
absorbe difficilement ses contextes de production) 51, on verra que
son absence dans l’analyse des technodiscours produit des résultats
incomplets voire contestables.

Le textiel
Notion peu connue et peu exploitée d’Emmanuël Souchier
encore, le textiel pointe une dimension essentielle des écritures
numériques : leur dimension sociale, comme pratiques communica-
tionnelles fortement ancrées dans les contextes de vie des scripteurs,
qui « textualisent » le social. Emmanuël Souchier précise en effet
que « l’ensemble des signes passeurs et des sites […] participent de
la “textualisation” des pratiques sociales » et définit le textiel comme

51. À l’exception notable des travaux de Marc Arabyan sur l’énonciation


écrite, qui n’ont cependant pas de prolongements dans le domaine des écritures
numériques (Arabyan 2012) ; la reprise de la notion d’énonciation éditoriale par
le linguiste dans un travail collectif a récemment ouvert cette perspective, via un
article de Marc Jahjah (Jahjah 2016).
Écriture numérique 137

une « réalité complexe située à la croisée du texte, de la technique et


de la pratique ; réalité qui ne prend sens et dont on ne peut rendre
compte qu’en termes situés » (Souchier 2004 : 8).

Écriture numérique et raison computationnelle


On sait que Jack Goody a montré sur le phénomène de l’écriture
le lien intrinsèque entre les supports et les formes de la pensée, qu’il
a appelé raison graphique. De même, Bruno Bachimont estime que
les supports numériques engagent une nouvelle forme de rationalité,
qu’il nomme raison computationnelle :

Les anthropologues, en particulier Jack Goody, évoquent une raison


graphique pour expliciter le fait que l’écriture induit un mode de pensée
particulier et un rapport au monde spécifique. Nous parlerons, quant
à nous, d’une raison computationnelle pour expliciter le fait que nous
pensons différemment avec les outils (Bachimont 2007 : 71).

À partir de cette proposition, les chercheurs du projet PRECIP


(PRatiques d’ÉCriture Interactive en Picardie), estimant que l’écri-
ture numérique est une écriture spécifique, la décrivent à partir de
trois niveaux : au niveau théorético-idéal, le numérique permet de
rendre manipulable n’importe quel contenu en le rapportant à des
symboles vides de sens manipulables par des règles elles-mêmes vides
de sens (p. 6) ; au niveau techno-applicatif, interviennent les formats,
« restrictions apportées à l’universalité du numérique pour faciliter
un certain type de manipulations au détriment d’autres : manipuler
directement un caractère, un pixel plutôt que leur décomposition
binaire » (Crozat et al., 2011 : 14) ; enfin, au niveau sémio-rhétorique,
on observe les écrits produits, leurs formes et leurs genres, à partir
des contraintes des niveaux précédents. La prise en compte de ces
trois niveaux est nécessaire car l’écriture numérique s’élabore dans
l’épaisseur, les dispositifs techniques impliquant une écriture par
couches, comme l’explique Dominique Cotte :

Il s’agit de montrer que ce que l’écrit a perdu en épaisseur tangible, en dimen-


sion volumique présente dans l’objet imprimé, il l’a recréé par ailleurs
138 L’analyse du discours numérique

dans une organisation logique qui se présente comme une superposition


de couches. Du niveau le plus profond où se calcule la représentation
codée des caractères alphabétiques, au niveau le plus superficiel où se
manifeste à l’écran la mise en forme des médias informatisés, s’élabore
un dispositif complexe de construction, d’accès et de représentation des
textes et documents (Cotte 2004 : 111).

2. Approches en sciences du langage

La CMO (communication médiée par ordinateur)


La CMO française (pour le détail, voir l’entrée Communication
médiée par ordinateur) s’intéresse à la communication électronique à
partir de la fin des années 1990 (notamment Anis 1998, Panckhurst
1999, Marcoccia 2000a, Pierozak 2003). L’objet de l’attention est
plutôt l’écrit comme résultat, principalement, au début, à partir
de corpus de SMS et de courriers électroniques, et non l’écriture
comme processus. Les linguistes travaillent en effet sur des formes
produites à partir desquelles ils tentent d’identifier les marqueurs
linguistiques de la communication électronique. Ce sont donc
surtout les particularités graphiques, morphographiques et grapho-
phonétiques qui sont d’abord soulignées, puis les phénomènes de
variation, de niveau de langue et d’oralisation de l’écrit, ainsi que
certaines réalisations de formes ou genres discursifs.
Dans les évolutions de la CMO actuelle, l’accent est plutôt mis
sur les appareils et les usages. Mais l’écriture électronique comme
processus computationnel global succédant au processus graphique
thématisé par Jack Goody n’est pas traitée comme telle. Le terme
électronique est d’ailleurs maintenu, parfois contre numérique, comme
l’argumentent Fabien Liénard et Sami Zlitni, qui considèrent que le
terme numérique désigne de manière anthropologique et englobante
des usages généraux dans la société alors que le mot électronique
concerne des pratiques : « Pour résumer, nous retenons et conservons
l’appellation communication électronique parce qu’elle permet, selon
nous, de référer clairement à la pratique et même de la caractériser
en partie » (2015, p. 10). On pourrait répondre que numérique
intègre étymologiquement la nature même de l’information produite,
Écriture numérique 139

c’est-à-dire son codage binaire, et permet donc de ne pas perdre de


vue la dimension technique des productions scripturales, quels que
soient les appareils ou les genres et formes en question. Quoi qu’il
en soit, la CMO et ses prolongements contemporains ne semblent
pas prendre en compte au niveau macro le phénomène général de
l’écriture en contexte numérique, et partant, les reconfigurations
textuelles et discursives qu’il implique.

Disciplines TDI (texte, discours, interaction)


Les approches des productions verbales en contexte ne se sont
guère penchées sur les écritures numériques avant les années 2010,
à l’exception de certains travaux isolés (par exemple Mourlhon-
Dallies, Colin 1995). En 2004 par exemple, un numéro des Carnets
du Cediscor propose d’aborder les « Discours de l’internet » comme
de « nouveaux corpus » (Mourlhon-Dallies et al., 2004 dir.) à partir
de comparaisons symétriques entre les formes online et les formes
offline, l’objectif étant d’éclairer les premières par le fonctionnement
des secondes. Dans les années 2010, des analystes du discours et des
interactionnistes mènent des recherches sur les productions en ligne,
notamment sur les blogs et réseaux sociaux. Il s’agit de travaux épars,
dans lesquels internet et tout particulièrement le web sont de nouveaux
terrains pour analyser des objets ou des catégories préexistants, ce
qui explique que les approches soient souvent centrées sur le genre
et ou l’énonciation. On citera notamment Maingueneau 2013, qui
exploite la notion d’hypergenre à partir de ses travaux précédents sur
les genres de discours. On trouve d’autres articles et communications
braconnant (au sens de Michel de Certeau) dans différents champs
disciplinaires pour rendre compte des nouvelles formes de discours
en ligne. Du côté de la linguistique textuelle en revanche, il n’y a
à ce jour pas d’analyse de la textualité numérique (Paveau 2015c).
Mais faute d’une prise en compte de « l’épaisseur » technodis-
cursive de ces univers discursifs soulignée par Dominique Cotte,
et souvent faute de connaissance des dispositifs d’écriture en ligne
par les chercheurs qui restent sur des positions d’observation
extérieure, il manque une armature épistémologique et théorique
spécifiquement forgée à partir d’une analyse des discours natifs du
140 L’analyse du discours numérique

web sur les terrains même où ils s’élaborent. De ce fait, on ne trouve


pas de réflexion d’ensemble sur l’écriture numérique qui pourrait
prendre en compte l’ensemble des environnements sociotechniques
et la littératie numérique, ainsi que les pratiques technodiscursives
désormais établies dans la vie sociale.

III. DESCRIPTION TECHNOLINGUISTIQUE

L’écriture numérique, qui s’élabore dans des contextes techno-


discursifs spécifiques, est elle-même spécifique : elle ne se laisse
donc pas décrire à l’aide des outils théoriques et méthodologiques
ordinaires de la linguistique, mais nécessite la mise en place d’un
dispositif qui permette de penser ses conditions et pratiques de
production, ses traits formels et sa contextualisation sociale.

1. Standardisation. Formats et formes


Les contraintes que la technique fait peser sur l’écriture numérique
sont de deux ordres : à un niveau macro, il s’agit des déterminismes
des formats propres aux dispositifs d’écriture ; à un niveau micro,
il s’agit de la nature des éléments langagiers en contexte numérique
qui intègrent de manière intrinsèque une dimension technique
(la dimension composite des éléments technolangagiers).

Les formats : CMS et API


Toute production d’écrit sur appareil électronique, en ligne ou,
dans une moindre mesure, hors ligne, est fortement contrainte par
des formats (au deuxième niveau techno-applicatif mentionné plus
haut), qui n’agissent pas seulement sur la disposition ou la mise en
page mais également sur les formes même de l’écriture (réalisée au
troisième niveau sémio-rhétorique). Laetitia Bibié-Émerit, travaillant
sur le formatage des souhaits d’anniversaire sur Facebook, parle
très justement à ce propos de « préconstruction technolangagière »
(Bibié-Émerit 2018 à par.). Ces formats sont prescrits par des CMS,
systèmes de gestion de contenus des sites, et des API (Application
Programming Interface), interfaces de programmation qui constituent
de véritables outils d’écriture.
Écriture numérique 141

Dans un article consacré aux CMS (Content Manager System 52),


Valérie Jeanne-Périer décrit, à partir d’une expérience de création
du même site sur quatre plateformes différentes, les contraintes
que font peser les outils d’écriture sur les utilisateurs. Elle explique
que le scripteur est assujetti à l’architexte de la plateforme, notion
précisée par Yves Jeanneret et Emmanuël Souchier :

Sous ce terme, les deux chercheurs désignent des outils d’écriture qui, dans
leurs formes et leurs structures, portent un certain nombre de modèles de
textes, de pratiques d’élaboration et de suivi de ces textes. Mais ces éléments
laissent une trace lorsque les sites sont finalisés, un peu à la manière des
étaiements en architecture. Ces traces, en perdurant et affleurant à la surface
des écrans, contribuent à modeler l’énonciation éditoriale du site. Les CMS,
en tant qu’architextes, amèneraient donc les animateurs de sites à proposer,
à leur insu, des types de contenu et de relations finalement préaménagés.
Les animateurs, pour ne pas dire les webmasters, sembleraient alors jouer
des rôles composites, brouillant les frontières établies entre différentes
figures, celles du scripteur, de l’auteur, de l’éditeur, du publicateur et du
diffuseur (Jeanne-Périer 2006 : 100).

Valérie Jeanne-Périer considère également que le scripteur, mis


au « pied du mur » de la « scription » par la facilité et la rapidité de la
création d’espaces d’écriture en ligne, est poussé à la production de
certaines formes, brèves notamment : « Sa tâche d’écriture se limite à
une scription : le remplissage de champs, qui prescrivent des formes
courtes de textes, empruntant principalement à l’univers de la presse
magazine » (2006 : 111). « En conséquence, ajoute-t-elle, les effets
ne sont pas neutres sur le style produit et la navigation engendrée :
[…] cette suspension de la réflexion sur l’écrit ou sur la ligne “rédac-
tionnelle” amènent inéluctablement – du moins dans un premier
temps – à écrire sous forme courte, à faire en sorte que se rejoignent
et coïncident les unités de textes et de circulation dans le site » (2006 :

52. Les CMS sont des systèmes de gestion de contenu des sites internet qui
permettent la publication et l’organisation des contenus, ainsi que la gestion des
utilisateurs et leur catégorisation en termes d’accès.
142 L’analyse du discours numérique

111). On pensera bien sûr aux fenêtres d’écriture des réseaux sociaux
(tweets, posts, épingles, profils et leurs différentes sections, par exemple
sur les réseaux professionnels LinkedIn ou Viadéo, etc.), mais égale-
ment aux champs de commentaires ou de métadonnées sur des sites
de partage de photos comme Flickr par exemple.
Les architextes, qui se présentent plus comme des « outils de
gestion des processus d’écriture » que comme des outils d’écriture
proprement dits, exercent cependant véritablement « une prise sur
l’écriture ». Un exemple concret de ces contraintes formelles sur
l’écriture est donné par les « petites formes » ou « formes textuelles
réduites » étudiées par Étienne Candel, Valérie Jeanne-Périer et
Emmanuël Souchier dans le cadre d’un projet sur les sites de tourisme.
Ils expliquent que

l’énonciateur éditorial met à disposition de l’usager des « formes » qu’il


pourra manipuler et mobiliser à sa guise dans les cadres du site. Ces formes
peuvent être le résultat d’une création ad hoc de l’énonciateur éditorial, elles
peuvent être une création répondant à une nécessité spécifique. Mais elles
peuvent également relever de la récupération et de l’accommodation de
formes préexistantes qui sont alors mises en situation, « contextualisées »
et réadaptées au texte en cours d’élaboration. Une pratique opportuniste
de réemploi en somme. La mise à disposition de ces « petites formes »
pour les concepteurs de sites Web relève de la dynamique d’écriture grâce
à laquelle les pratiques sociales et culturelles en viennent à occuper une
existence à l’écran (Candel, Jeanne-Périer, Souchier 2012 : 188).

Les auteurs proposent une typologie de ces formes qui relèvent


selon eux de trois catégories :
– des formes issues d’un « héritage intermédiatique », inscrites dans
une « histoire des textes » et préexistant à l’écriture numérique
(par exemple des cartes ou des albums).
– des formes issues d’une « pratique du Web déjà ancrée et [qui]
procèdent de la mise en œuvre de logiques d’écriture médiatique
identifiées » (par exemple les champs de recherche, les listes,
les profils, les vignettes). Ces formes se sont stabilisées et font
désormais partie des procédés d’écriture numérique. L’illustration
Écriture numérique 143

ci-dessous montre des exemples de ces « petites formes » dans un


autre contexte que le tourisme (un carnet de recherche sur la plate-
forme Hypothèses, utilisant le thème « Hueman » sur Wordpress) :

8. Les « petites formes » stabilisées. Extrait de la page d’accueil du carnet


La pensée du discours (haut de la page), le 26/07/2017.

À gauche le widget « AlxTabs » permet d’afficher en colonne les


derniers billets selon une « petite forme » [image + catégorie + titre
+ date], ou les billets les plus populaires en déplaçant la colonne
sur le technosigne I. À droite, la liste d’items cliquables, formatée
grâce au widget « Menu personnalisé », est constituée des différentes
interventions des carnetiers sur le carnet (qui offre à un scripteur un
espace d’écriture pendant un mois sur un thème annuel).
– des formes résultant « d’une dynamique d’innovation éditoriale »
et relevant donc d’un processus de création récent (par exemple
les nuages de tags, les cartes interactives, ou les espaces interactifs
accueillant les productions des internautes).
Ces « formes-textes » héritées, stabilisées ou en cours de stabi-
lisation entrent donc dans le répertoire des formes d’écriture en
ligne et contribuent à une « normalisation des écritures en ligne ».
144 L’analyse du discours numérique

En termes plus linguistiques, on pourrait dire qu’il s’agit là de genres


de discours qui prescrivent leur composition et leur formulation
discursives.
On abordera plus brièvement les API (Application Programming
Interface), interfaces de programmation sur lesquelles n’existent
quasiment pas de travaux exploitables en linguistique, excepté la
thèse en cours de Samuel Goyet (Goyet 2017). Les API constituent
selon lui des outils d’écritures qui définissent la forme des écrits
en ligne (un tweet, une carte) de manière détaillée (leur taille, leur
couleur, la manière dont ils sont manipulés). En termes linguistiques,
et dans une optique d’analyse du discours, les API formatent des
technogenres de discours répondant à des contraintes qui, d’infor-
matique, deviennent langagières et discursives.
L’écriture contrainte n’est pas nouvelle et les écritures relevant
de la raison graphique ont elles aussi à intégrer des formats. Mais
il faut souligner que les contraintes de la raison graphique sont
le plus souvent volontaires, et qu’il est tout à fait possible de s’en
extraire ; dans l’ordre de la raison computationnelle, la contrainte est
structurelle et structurante, inscrite dans la dimension technique des
espaces d’écriture eux-mêmes. Plus encore, les cadres de l’énonciation
éditoriale ont un effet sur l’ensemble des aspects du discours : ce ne
sont pas uniquement la forme et la disposition qui sont affectées, mais
également les contenus de sens, l’ensemble étant intrinsèquement
articulé. Dans un travail sur « l’affaire Goodreads », réseau social de
lecteurs, qui se déclare en 2012 et connaît ensuite des développements
et des extensions importants jusqu’à nos jours, Marc Jahjah montre
de manière détaillée comment les formats prescrits sur internet
ont contribué faire évoluer la portée sémantique et politique du
problème posé : « Autrement dit : l’“énonciation éditoriale”, soit la
mise en fonctionnement des signes dans les activités de fabrication
des textes, a affecté le trouble, contribuant à sa définition et à sa
transformation en problème public » (Jahjah 2016 : 675).

Le composite
Certains éléments langagiers produits dans les univers numériques
connectés ou non sont dotés d’une dimension technique intrinsèque,
Écriture numérique 145

c’est-à-dire non séparable de l’unité considérée : ils sont techno-


langagiers. C’est le cas de presque tous les éléments cliquables 53,
qui présentent à la fois les caractéristiques du signe classique,
doté d’un signifiant, d’un signifié et d’un référent, et celles d’un
élément dynamique et manipulable : liens hypertextes lexicalisés
(c’est-à-dire porté par des segments langagiers signifiants), mots-
consignes intégrés aux formats des sites, blogs, réseaux sociaux
ou plateformes diverses (masquer, bloquer, signaler sur Twitter,
commenter, partager sur Facebook, page suivante, archives, Admin.
du Site sur un blog, etc.), hashtags, pseudos et noms de compte sur
les réseaux sociaux, et mille autres technomots qui ont la propriété
inédite hors ligne de réaliser des actes technolangagiers ou de mener
à des éléments-cibles, pages, documents, listes, données de toutes
sortes. Cette propriété est bien sûr celle de l’hypertexte, sur laquelle
se construit l’ensemble du web 2.0, social et conversationnel, au sein
duquel tous les énoncés sont des liens.
L’écriture numérique présente donc, dans la matérialité de ses
signifiants scripturaux, deux traits fondamentaux qui doivent faire
l’objet d’une analyse : la dimension composite ou technolangagière
des technomots, des liens hypertexte ou des URL, et la nature
relationnelle de ces segments permise par la manipulabilité de l’écrit
numérique tant en écriture (élaboration de liens hypertextes) qu’en
lecture (manipulation hypertextuelle du texte lu).

2. Technodiscursivité. Délinéarisation, augmentation


et imprévisibilité
Délinéarisation. Dans les univers discursifs numériques, le fil du
discours est modifié par l’environnement technodiscursif. L’énoncé
numérique natif (comme l’énoncé numérique non natif porté
en ligne) ne s’élabore ni ne se reçoit selon la linéarité qui définit

53. « Presque », car l’URL (Uniform Resource Locator), plus communément


nommée « adresse web », a la caractéristique de ne pas posséder de signifié, en tout cas
en l’absence de compétence informatique suffisante pour décrypter le message qu’elle
contient. Ce segment langagier pose par conséquent des problèmes d’identification
morphologique et lexicale, et plus généralement de catégorisation linguistique.
146 L’analyse du discours numérique

le syntagme, mais contient des éléments cliquables qui dirigent le


scripteur-lecteur d’un fil source vers un fil cible, instaurant une
relation entre deux discours. L’action des technomots s’exerce sur
le déroulement syntagmatique de l’énoncé, son fonctionnement
énonciatif et sa matérialité sémiotique (voir l’article Délinéarisation).
Augmentation. Dans les écritures numériques natives, la produc-
tion-compréhension des messages ne dépend plus seulement d’une
première énonciation, mais intègre des énonciations secondes,
qui étendent les énonciations premières (commentaires, partages)
et/ou les collectivisent (outils d’écriture collective comme les
documents collaboratifs en ligne, les pads ou l’écrilecture de discours
hypertextualisés) 54.
Imprévisibilité. Alors qu’un scripteur hors-ligne contrôle majoritai-
rement le résultat de sa production scripturale, qu’elle soit manuscrite
ou tapuscrite, par adéquation entre ses intentions d’écriture et les
produits écrits, il n’en est pas de même dans les univers numériques
connectés. En effet, les programmes d’écriture et les algorithmes,
comme les procédures de circulation (partages, rebloguages, screen-
shots) rendent les produits de l’acte d’écrilecture largement impré-
visibles (Voir l’article Imprévisibilité).

IV. ENJEUX DES ÉCRITURES NUMÉRIQUES

Les descriptions et analyses qui précèdent font émerger en


filigrane trois enjeux importants des écritures numériques pour
la recherche, mais aussi pour l’enseignement et, plus largement,
la compréhension de la vie sociale.

1. Compétences numériques
Tout d’abord, l’écriture numérique nécessite des compétences
numériques. Ce truisme apparent recouvre en fait des enjeux impor-
tants tant en recherche qu’en enseignement. Une fois écartée la
mythologie du digital native, on se rend compte que les savoirs

54. Voir l’article Augmentation.


Écriture numérique 147

et savoir-faire de l’écriture numérique approchent un niveau de


compétence professionnel. Les auteurs de l’article « Petites formes,
grands desseins » montrent que « les standardisations éditoriales
induites par les petites formes concourent à l’émergence de pratiques
protoprofessionnelles de la composition, de la publicisation et de
la diffusion de textes » (2012 : 200). Les chercheurs de PRECIP
estiment quant à eux que « la capacité à mobiliser en situation des
connaissances méta-scripturales spécifiques au numérique serait
une des composantes de la compétence scripturale contemporaine »
(Cailleau et al., 2012 : 35). Le statut du scripteur se modifie, ce dont
la linguistique doit prendre acte : les notions d’écriture, de texte,
de discours, doivent s’en trouver réinterrogées, par exemple dans
des catégories stabilisées comme « discours ordinaires », « écritures
ordinaires », « écrits pour soi », etc.

2. Textualisation du social
Ensuite, et en conséquence partielle de cette professionnalisation
du scripteur ordinaire, il faut noter que les pratiques d’écriture
numérique multiplient… les pratiques d’écriture numérique. Perret
et al., 2013 montrent en effet dans leurs enquêtes que les activités
d’écriture ont beaucoup augmenté depuis l’avènement du numérique,
en particulier chez les élèves. Mais on peut dire que dans l’ensemble
de la société, la conversion numérique a transformé de nombreuses
pratiques auparavant non scripturales (achats, rencontres, jugements
de goût, manifestations) en activités scripturales par le biais des sites,
des réseaux et des applications : on assiste à une textualisation de
la société par le biais du numérique. L’exemple du « mobtexte »,
terme proposé par Laurence Allard pour nommer le texte écrit
avec/sur/dans son mobile en marchant est emblématique de cette
textualisation du social :

Le mobtexte mobilise les signes quand les usagers se meuvent en écrivant.


En effet, la révolution du mobtexte n’est pas seulement révolution de
« comment écrire ? » avec une tendance à l’iconisation de la conversation
mobile, elle est aussi celle du « qui peut écrire » et du « quand écrire ? ».
La notion de mobtexte va nous permettre de saisir l’activité d’écriture
148 L’analyse du discours numérique

dans le cours de la vie ordinaire. Dans des territoires physiques irrigués de


numérique, écrire/lire en mobilité et en mobilisant des matières d’expressions
plurielles et multimodales semblent devenues des activités banales. Le champ
de ces pratiques sociales implique une approche info-communicationnelle
afin d’en explorer les modalités (Allard 2015b : 168).

Cette présence intense des écrits numériques dans la vie sociale


constitue un objet à la fois nécessaire et passionnant pour les linguis-
tiques du texte, du discours et de l’interaction.

3. Auctorialité
Enfin, les processus d’augmentation de l’écriture numérique,
en particulier sous l’aspect de sa collectivisation, posent bien sûr la
question de l’auteur, déjà largement questionnée par ailleurs par les
pratiques pseudonymes en ligne. Sur ce point, on laissera la parole
à Clarisse Herrenschmidt, répondant magistralement, dans Les trois
écritures, à une question qui hante le début du xxie siècle :

Qu’est-ce qu’écrire, dans pareil environnement ? C’est confier son texte


à des penseurs d’activité, producteurs de littérature logicielle. Diane peut
travailler avec son micro-ordinateur parce que des spécialistes ont écrit
langages et programmes, ont réduit l’activité matérielle d’écrire en opéra-
tions minimales. Elle accepte que ces écrivains, absents, interviennent
dans son travail par l’intermédiaire de leur production et pourtant se sent
auteur du texte qu’elle écrit, conformément aux « catégories qui sont les
nôtres pour décrire les œuvres, rapportées depuis le xviiie siècle à un acte
créateur individuel, singulier et original, et pour fonder le droit en matière
de propriété littéraire », comme le dit Roger Chartier 55. (Herrenschmidt
2007 : 418).

55. Chartier Roger, 1996, Culture écrite et société. L’ordre des livres (XIVe-
XVIII  siècles), Paris, Albin Michel, p. 36.
e
Énonciateur numérique

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION

Il existe des figures d’énonciateurs qui font rarement l’objet


des travaux des linguistes concentrés sur les éléments langagiers,
sans doute parce qu’elles leur semblent relever davantage de
considérations sociologiques : et pourtant, le corbeau des lettres
de dénonciation, le crieur public, le fou des contre-pouvoirs
constituent bien des figures locutoires, marquées par des traits
proprement linguistiques. Seul le porte-parole a fait l’objet de
publications en analyse du discours (chez Jacques Guilhaumou ou
Michel Marcoccia). Les énonciateurs numériques sont des figures
de locuteurs nées sur internet, et qui n’ont pas d’équivalent hors
ligne : ce ne sont pas des figures portées ni adaptées des univers non
numériques aux univers numériques, même si leurs productions
discursives entrent en écho évidemment avec des discours sociaux
déjà connus et parfois très anciens. Les énonciateurs numériques
sont nommés d’après leurs comportements langagiers en ligne et
leurs discours s’organisent à partir des possibilités sociotechniques
d’internet. On se penchera tout particulièrement sur le Grammar
Nazi et le troll, qui sont deux figures importantes et structurantes
de la culture d’internet.

II. LE GRAMMAR NAZI

Le terme d’argot anglais Grammar Nazi 56 désigne un internaute


excessivement normatif par rapport aux règles de la langue et intolérant
envers les erreurs d’orthographe en particulier, qui intervient parfois
violemment sur les espaces conversationnels informels afin de dénoncer

56. Capitales d’origine en anglais conservées, comme dans les autres composés
du type [X + Nazi]. Les citations respectent les graphies d’origine.
150 L’analyse du discours numérique

et/ou de corriger les fautes. Le terme, utilisé tel quel en français,


possède au départ une connotation péjorative puis est récupéré par
resignification comme étiquette revendiquée par certains internautes.
Le nom Grammar Nazi désigne donc un locuteur, un usager dont
l’activité principale est de produire des discours correctifs et norma-
tifs ; c’est une figure bien connue dans les cultures numériques et
largement documentée, constituant par conséquent, avec le troll par
exemple, un stéréotype d’énonciateur numérique.

1. Origine, construction et usage du terme


Le terme est construit sur un schéma [X + Nazi] dans lequel
nazi, en partie démotivé car désignant une personne fanatique ou
immodérément passionnée par un sujet, est précédé d’un complément
déterminatif ; The Oxford English Dictionary (OED) parle à ce propos
d’emploi « hyperbolique ». Le linguiste Mark Liberman retrace
l’histoire du terme sur le blog collectif Language Log (Liberman
2007). Il explique que d’après l’OED, les premiers emplois écrits
de nazi démotivé seraient Safety Nazi attesté en 1982 et Aerobics
Nazi attesté en 1995.
Mark Liberman signale qu’il a entendu à l’oral ce composé sous
la forme de Surf Nazi au milieu des années 1960 et dans les années
1970 ; Surf Nazis désigne des passionnés du surf qui ne vivent que
pour leur passion, sortant en mer quelles que soient les conditions
météorologiques. Le terme serait ensuite adapté en Surf Punk selon le
Wikipedia anglophone (entrée Surf Punk). Mark Liberman souligne
la démotivation du terme : « The term was mostly a culturally-
empty evocation of an available epitome of fanaticism », écrit-il
dans son billet.
Un autre linguiste-blogueur, Robert Lee, estime que la première
occurrence de Grammar Nazi figure dans un fil de discussion d’un
forum Usenet en janvier 1991 (Lee 2015) ; selon le site Know your
meme (entrée Grammar Nazi), le terme se popularise sur les forums
de Usenet entre les années 1990 et le milieu des années 2000,
où les forumeurs utilisent cette désignation de manière négative dans
des polémiques. Le terme et la figure d’énonciateur qu’il désigne,
se développent ensuite sur le web social, où l’on trouve désormais
Énonciateur numérique 151

de nombreuses définitions spontanées. Le célèbre Urban Dictionary,


dictionnaire participatif, comporte par exemple 56 définitions du
terme dont voici les deux premières :

Grammar Nazi
Someone who believes it’s their duty to attempt to correct any grammar
and/or spelling mistakes they observe. Usually found hanging around Irc
chatrooms hounding « n00bs ».
Exemple : Well at least you can spell dyslexic correctly.

Grammar Nazi
noun (pl. -s)
1. A person who uses proper grammar at all times, esp. online in emails,
chatrooms, instant messages and webboard posts; a proponent of gramma-
tical correctness. Often one who spells correctly as well.
2. a – A person who believes proper grammar (and spelling) should be
used by everyone whenever possible. b – One who attempts to persuade
or force others to use proper grammar and spelling. c – One who uses
proper grammar and spelling to subtly mock or deride those who do not;
an exhibitor of grammatical superiority. d – One who advocates linguistic
clarity; an opponent of 1337-speak. e – One who corrects others’ grammar;
the spelling police.

proper noun
3. A nickname, pseudonym or handle for a well-known grammar nazi
(defs. 1 and 2) within a particular social circle, used to show either great
respect or great contempt for his or her abilities.
verb (transitive)
4. To correct the grammar of (a person’s speech, a piece of writing, etc.);
to edit for grammar and spelling; to proofread.

Exemples
1. A grammar nazi knows the difference between « there, » « their » and
« they’re. »
2. Teh grammar nazis haev invadd r formu.
3. Grammar Nazi, help me with my English homework please.
152 L’analyse du discours numérique

4. He totally grammar nazied my article, replacing pronouns and rewri-


ting clauses.

On trouve également des définitions indirectes dans des articles


et billets de sites et de blogs qui décrivent le Grammar Nazi. Un
article du site Topito, entièrement consacré au genre du « top »,
propose par exemple le « Top 10 des signes qui prouvent que tu
es un grammar nazi, un vrai de vrai » 57, la liste composant une
intéressante définition profane :

1. Bernard Pivot est ton idole.


2. Tu aimes humilier les « fauteurs » publiquement.
3. Tu as déjà versé une larme sur un « malgré que » ou un « au jour
d’aujourd’hui ».
4. Tu reprends les présentateurs télé.
5. Tu écris tes textos tout bien en entier.
6. La juste grammaire te fait oublier toute forme d’autorité.
7. Tu adores jouer aux devinettes.
8. Tu fais des cauchemars où tu envoies un mail pro avec une faute
d’orthographe.
9. Quand tu commentes sur Topito, c’est pour pointer du doigt une
vilaine faute.
10. Tu es certain que les gens te sont reconnaissants.

Le paradigme construit sur le modèle [X + nazi], est assez impor-


tant. Soup Nazi mentionné par Wikipedia est issu d’un célèbre épisode
de la série étatsunienne Seinfeld, intitulé « The Soup Nazi » et diffusé
en 1995. Le Soup Nazi est un restaurateur qui tient un établissement
spécialisé dans les soupes, particulièrement à cheval sur les codes
de comportement dans son restaurant (faire la queue, commander
correctement, etc.). Il existe autour de cette figure du Soup Nazi
une véritable microculture populaire (reprises du personnage dans
d’autres séries, utilisation dans le rap, site de fans, etc.). On peut

57. Chaque item fait l’objet d’un bref commentaire. Par Laplumeapoil, le 25/07/2016,
<http://www.topito.com/top-signes-grammar-nazi-bescherelle-forever>.
Énonciateur numérique 153

supposer que cette expression a pu permettre le développement


du paradigme en [X + Nazi] désormais très développé sur internet
notamment. Mark Liberman cite par exemple en 2007 Shoe Nazi,
Hair Nazi, Comma Nazi, Food Nazi, Coffee Nazi, Christmas Tree
Nazi, Fingernail Nazi, collectés en ligne. D’autres documents
lexicographiques institutionnels ou spontanés donnent Music Nazi,
Network Nazi, Facebook Nazi, Health Nazi, Fruit Nazi, Wikipedia
Nazi et également deux synonymes de Grammar Nazi, Language Nazi
et Spelling Nazi. Feminazi, bien connu dans les milieux féministes,
est construit sur le même schéma, avec une soudure cependant.
Le terme est suffisamment banalisé pour servir de base à la forma-
tion de nouveaux mots, ce qui est un fort indice de lexicalisation.
On trouve en effet parfois Grammar Nazi-ish, Grammar Nazi-ism,
et Grammar Nazi-ness. En français, seuls Grammar Nazi et Feminazi
semblent usités, les autres termes du paradigme n’ayant pas été
empruntés. On peut faire l’hypothèse que le développement de ces
composés aux États-Unis et au Canada, reposant sur la démotivation
du mot nazi, est possible plus qu’en Europe pour des raisons en
partie historiques, les Nord-Américains n’ayant pas eu l’expérience
directe du nazisme. En français, nazi de la grammaire ou nazi de la
santé semblent improbables, sans parler de nazi du fruit, nazi de la
chaussure, nazi du fitness ou nazi de l’open source.

2. Le Grammar Nazi, un stéréotype de l’énonciateur numérique


La figure du Grammar Nazi est très présente en ligne comme
énonciateur producteur de discours normatifs et correctifs. Il suffit en
effet de suivre n’importe quel fil de commentaire pour tomber assez
vite sur une remarque normative concernant la langue : les commen-
taires abondent qui soulignent les erreurs, les corrigent, et ridiculisent
parfois leurs auteurs. La moindre erreur de langue des célébrités,
en particulier des femmes et hommes politiques, est immédiatement
repérée, moquée et diffusée sur les réseaux sociaux. On ne compte
plus les petits événements discursifs autour de tweets fautifs ou
d’erreurs à l’oral. Les perles des élèves sont largement documen-
tées sur des sites, des tumblrs ou les réseaux sociaux, leur forme
brève étant particulièrement bien adaptée aux « petites formes »
154 L’analyse du discours numérique

de l’énonciation éditoriale en ligne. Le sarcasme peut aller jusqu’à


l’humiliation et le Grammar Nazi se fait alors troll.
Il existe un nombre incalculable de publications en ligne concer-
nant les fautes de langue les plus fréquentes, sur le modèle quantitatif
du top : « Le top 10 des fautes de français », « Les 12 fautes de
français qui vous énervent le plus », « Top 10 des fautes de français
qui vous arrachent l’oreille », « Les 19 fautes de français qui font
saigner nos yeux de douleur », pour citer quelques titres recueillis
dans la première page de recherche Google « faute de français »,
marqués par des expressions arracher les oreilles ou saigner des yeux
qui font partie du sociolecte du web. Le Grammar Nazi évolue
en ligne dans un contexte particulièrement propice à son activité
et peut même y documenter son activité : le site Bescherelle ta
mère, ouvert en février 2014 par Sylvain Szewczyk, informaticien
de 23 ans travaillant dans la communication, sous-titré « Un site
méchant », est vite devenu une institution sur le web, assorti
d’une page Facebook et d’un compte Twitter très suivis. L’auteur
se définit comme un « justicier de l’orthographe », ce qui peut
constituer une pseudo-traduction de Grammar Nazi. Au départ
simple recueil de fautes participatif, sur le modèle des perles des
enseignants, il s’est développé, proposant désormais des articles et
des cours (de type normatif et prescriptif), et même une galerie
de tatouages, mais permettant toujours « d’envoyer une faute »,
selon l’expression du site.
Ce stéréotype de locuteur du web, plutôt dévalorisé, fait cependant
l’objet d’une resignification valorisante : Grammar Nazi est en effet
parfois une fière autodésignation pour certains internautes. Il n’est pas
rare de trouver des énoncés sur le modèle « i am a/je suis un Grammar
Nazi », où le locuteur use du terme pour s’auto-nommer (sur les
réseaux sociaux, dans les articles ou les commentaires de presse) ;
la forme adversative « je ne suis pas un Grammar Nazi, mais »
produit également un effet adoucissant sur le sens de l’expression,
indiquant implicitement le bien-fondé du discours du Grammar Nazi.
Certains internautes en font leur nom de compte, comme l’indiquent
ces comptes repérés sur Twitter, le 1er janvier 2017 : Grammar
Nazi (des dizaines), The Grammar Nazi, Grammar nazi Italia,
Énonciateur numérique 155

9. Le drapeau du Grammar Nazi, natif d’internet, sur le site Open Clipart,


<https://openclipart.org/detail/169630/grammar-nazi>.

Grammar Nazi Dalek, Grammar Nazi Andy, etc. D’autres en font leur
pseudo (@GrammarNazi), qui peut d’ailleurs redoubler le nom du
compte. On trouve également Grammar Nazi dans les biographies
des comptes (cet élément étant associable avec les deux précédents
ou l’un des deux), sous forme de mot libre ou de hashtag, comme
l’indiquent les cinq premières biographies qui apparaissent via la
recherche « Grammar Nazi » sur Twitter le 1er janvier 2017 :

– « Swiss panda, loves Cenovis and binturongs, occasional grammar nazi »


pour @AudeN
– « Television Host. Travel & Humor junkie. Grammar nazi. Culinary
enthusiast. SCUBA diver. Saree lover. Passionate tea brewer & cinema
goer. Water… » pour @minimathur
156 L’analyse du discours numérique

– «  Je guette chacune de vos fautes /#GrammarNazi  » pour


@TheNaz1Grammar
– « I’m just Madison from Sirius/XM Alt Nation and Lithium! Grammar
Nazi. Howard Stern lover. Kardashian hater. Voice Over Lady » pour
@RadioMadison
– « Lyonnaise d’adoption, Geekette dans l’âme, Princesse à temps plein,
Grammar nazi à mes heures perdues. #GTLyon » pour @piranade

On peut alors dire que les valeurs péjoratives du terme sont


neutralisées, les sèmes de la norme, de la justesse et de la correction
étant positivement activés, notamment par les certains éléments
valorisants du contexte.
Le Grammar Nazi est une figure importante de la culture du
web et fait l’objet de nombreuses représentations graphiques et
technographiques. Il existe un drapeau du Grammar Nazi qui
reprend le motif du IIIe Reich en transformant la croix gammée en
G pour grammaire.
Le Grammar Nazi est aussi un mème qui circule sous de
nombreuses formes, comme l’indiquent les images fixes ou animées
répertoriées sur le site Know your meme : images macros (notamment
le chat-nazi, croisement du lolcat et du Grammar Nazi), vignettes,
cartoons, gifs, vidéos. Le thème du nazi en uniforme est omniprésent,
ainsi que le symbole remixé à partir de la croix gammée.

III. LE TROLL

Le troll est une figure de locuteur en ligne dont l’objectif est de


détruire les conversations en intervenant dans les fils de discussion,
qu’il s’agisse des forums, des réseaux sociaux, des blogs ou de toute
autre plateforme conversationnelle. C’est une figure importante de
la production discursive en ligne car elle est au centre d’une micro-
culture de la discussion connectée et participe de la structuration
des interactions numériques natives. Au-delà d’une simple vision
éthique (le troll est un « mauvais » locuteur), une analyse écologique
de la figure montre qu’elle est dotée de fonctions et participe d’une
économie discursive d’internet et du web social.
Énonciateur numérique 157

1. Origines et emplois du mot


Le mot troll a deux étymologies. Selon la première, le mot est un
emprunt à l’anglais et désigne de manière homonyme à la fois un
énonciateur et le discours qu’il produit : un troll produit des trolls,
c’est-à-dire des messages néfastes aux échanges verbaux. En anglais,
il existe le verbe to troll et le substantif trolling. En français, le verbe
trôler existe mais l’anglais troll sert de base lexicale au verbe troller et
à un nom, trollage, traduction de trolling. On trouve aussi d’après
Daoud 2016 trollement et trollisme 58. To troll veut dire pêcher à la
cuillère, c’est-à-dire avec un leurre, et l’extension de sens passe par
cette idée : le sens du trolling dans les contextes numériques natifs
est en effet de poster des messages pour tromper les participants à
une conversation de manière à la miner ou la détruire.
Selon la seconde, le troll est à l’origine une figure de la mythologie
scandinave. « En effet, écrit Nicolas Daoud, la littérature nordique
de la fin du Moyen Âge (vers 1350) fait déjà mention de ce terme
pour désigner “des êtres super-naturels […] n’appartenant pas à la
race humaine” 59. C’est en vieux norrois (Old Norse), la première
langue scandinave écrite, soit donc l’équivalent de la langue romane
pour les parlers scandinaves, que peut se trouver le terme troll, alors
écrit tröll. » (Daoud 2016 : 8). Le troll est physiquement laid et
monstrueux, représenté avec une peau grise ou verdâtre, et parfois
une odeur repoussante, il est souvent doté d’un couteau ou d’une
massue ; c’est un être méchant, se situant existentiellement du côté
du mal et contre l’humanité. La figure évolue ensuite par extension
et affaiblissement sémantique :

À partir de là, le sens mythologique de monstre géant va décliner peu à peu


vers une acception moins rigide qui englobe tout ce qui a trait au maléfique
et à la méchanceté, avec toutefois un bémol : au vu de sa grande bêtise,
le troll est assez facile à vaincre, qu’il soit un géant, un esprit maléfique ou
un petit malin sur le net. Une faiblesse qu’il serait bien avisé de remettre

58. Nicolas Daoud repère également trollement, trollogène et trollesque (2016 : 11).
59. <http://www.etymonline.com/index.php?term=troll>, consulté le 5 juin 2016
(traduction de l’auteur).
158 L’analyse du discours numérique

au goût du jour pour lutter contre les comportements néfastes en ligne.


Avec cette acception sémantique plus large, le terme s’est logiquement
anthropomorphisé lorsqu’est venue la question de nommer un usager
d’Internet selon son comportement online nuisible. (Daoud 2016 : 9).

Le sens de troll est même sorti d’internet pour désigner des


énonciateurs intempestifs voire malveillants comme le montrent ce
titre et ce chapô du Nouvel Observateur en janvier 2013 à propos
des débats à l’Assemblée nationale française sur le mariage pour
tous : « Hervé Mariton : un troll à l’Assemblée. “On peut avoir
un interprète ?” Recordman des rappels au règlement, le député de
la Drôme, orateur UMP contre le “mariage pour tous”, mitraille,
pouffe et méprise. »

2. Typologies du troll et du trolling


Les rares travaux existants sur le troll sont le fait de sociologues,
essentiellement Antonio Casilli et dans une moindre mesure Denis
Colombi.
Antonio Casilli, dans un article intitulé « Pour une sociologie
du #troll » (Casili 2012), propose une typologie reposant sur des
critères sociologiques : il distingue le troll pur, « utilisateur bête et
méchant des listes de diffusion ou des médias sociaux qu’il pourrit
de commentaires désobligeants et mal adaptés au contexte d’inte-
raction » ; le troll hybride qui, comme le résume Nicolas Daoud,
« apporte autre chose que le chaos à chacune de ses interventions,
qui tente, malgré l’apparence néfaste de ses mots, de faire avancer
le propos » ; le « troll revendicatif » qui se spécialise dans la plainte
envers les organisations ou les institutions (Antonio Casilli mentionne
les trolls qui attaquent régulièrement la SNCF) ; le troll « réciproque
ou involontaire », qui correspond à une situation argumentative
particulière, au cours de laquelle les interactants s’accusent mutuel-
lement : « Chacun est animé par une parfaite bonne foi, et accuse
l’interlocuteur d’être en train de polluer la conversation par des
éléments parasitaires et disruptifs. » (Casilli 2012 : en ligne). Cette
catégorisation, sans être linguistique croise cependant des critères
linguistiques comme la revendication ou l’argumentation réciproque.
Énonciateur numérique 159

Il n’existe pas de travaux en sciences du langage sur le troll,


excepté de rares articles, comme celui de Claire Hardaker (2010)
qui s’étonne d’ailleurs qu’au vu de l’importance des communications
en ligne dans les sociétés contemporaines les travaux des linguistes
sur le trolling soient aussi rares.
Claire Hardaker situe son travail en pragmatique et ramène
la question du troll à celle de la politesse dans le contexte de la
pragmatique des actes de langage, selon la méthode fréquente
d’application des réflexions prénumériques aux réalités discursives
numériques. Elle précise dans son article que les communications
médiées par ordinateurs constituent un terrain fertile pour observer
les formes de l’impolitesse, citant cependant les travaux de Brown
et Levinson ou de Culpeper comme peu adéquats aux communi-
cations en ligne, et estimant que la définition du trolling émerge
des discussions des utilisateurs. Son travail aboutit finalement à
une intéressante définition de travail énonciatif et pragmatique
du troll :

A troller is a CMC user who constructs the identity of sincerely wishing


to be part of the group in question, including professing, or conveying
pseudo-sincere intentions, but whose real intention(s) is/are to cause disrup-
tion and/or to trigger or exacerbate conflict for the purposes of their own
amusement. Just like malicious impoliteness, trolling can (1) be frustrated
if users correctly interpret an intent to troll, but are not provoked into
responding (cf. example 35), (2) be thwarted, if users correctly interpret
an intent to troll, but counter in such a way as to curtail or neutralize
the success of the troller (cf. examples 44 46), (3) fail, if users do not
correctly interpret an intent to troll and are not provoked by the troller,
or, (4) succeed, if users are deceived into believing the troller’s pseudo-
intention(s), and are provoked into responding sincerely (cf. example 39).
Finally, users can mock troll (cf. example 25). That is, they may undertake
what appears to be trolling with the aim of enhancing or increasing affect,
or group cohesion (Hardaker 2010 : 237-238).

On voit cependant que son approche est centrée sur le sujet, dans
la perspective pragmatique, et la réussite ou l’échec de ses productions.
160 L’analyse du discours numérique

Les trolls comme énoncés transgressifs relevant d’une technologie


discursive ne sont pas analysés en tant que tels.
Nicolas Daoud propose quant à lui une typologie des trolls-
productions et non des trolls-locuteurs, reposant sur des critères
linguistiques. Il distingue d’abord le « troll-production néfaste »,
souvent constitué d’un sarcasme, qu’il définit ainsi : « Cela regroupe
ni plus ni moins que les productions trollesques bêtes et méchantes,
dont le seul but est de nuire, d’amputer le fil du discours de sa
dimension ludique et constructive, ainsi que possiblement blesser les
acteurs dudit discours dans le cas de trolls-productions extrêmement
virulents » (Daoud 2016 : 15). Il mentionne ensuite le « troll-produc-
tion ironique », parfois marqué d’un hashtag #humour, puisque
l’absence de signes posturo-mimo-gestuels et vocaux ne permet pas
toujours de repérer les modalités du discours en ligne 60. La troisième
catégorie est constituée des « trolls-productions “spoilers”, qui visent,
soit par un texte seul soit par un iconotexte, à gâcher à ceux qui le
voient certaines parties essentielles de l’intrigue » (Daoud 2016 : 16).
Enfin, la quatrième catégorie est le « troll-production mémisé », dont
la circulation a pour but de piéger les récepteurs. Nicolas Daoud
développe l’exemple célèbre de Trololol :

Parmi ces trolls-productions mémisés, il est possible de citer par exemple


la chanson de chanteur russe Édouard Khil, connue sous le nom de
« Trololol » ou « Trololo Sing Along ! » sur YouTube. L’histoire derrière
cette chanson est des plus fascinantes car la chanson, au lieu de comporter
des paroles explicites, n’est composée que d’onomatopées répétitives telles
que « Yoyoyo » ou « Hehehe ». Les sources divergent à ce sujet mais il
est communément admis que la chanson a été censurée pour une raison
ou une autre par le gouvernement soviétique de l’époque (la chanson date
des années 1960). Toutefois, l’interprète, plutôt que de renoncer à chanter
sa chanson, aurait décidé de remplacer les paroles par ces onomatopées
qui ont contribué à la célébrité du clip vidéo « Trololol ».

60. Ce marquage modal entre dans la problématique de la loi de Poe examinée


dans l’article Lois du discours numérique.
Énonciateur numérique 161

Mise en ligne en 2009 sur YouTube, la vidéo est vite devenue un troll
pour la raison que les internautes se l’envoyaient dans le but de se piéger,
par exemple lorsqu’une personne demandait un renseignement au demeu-
rant sérieux. (Daoud 2016 : 17).

Les approches conjuguées de Claire Hardaker et de Nicolas


Daoud permettent d’obtenir une première description technolin-
guistique des trolls-énonciateurs et des trolls-productions. Il reste
à questionner la place du troll comme discours dans l’économie
discursive d’internet.

3. Un genre de discours troll ?


Le troll, énonciateur ou production, fait partie du paysage
technodiscursif d’internet, c’est certain. Mais de quel discours
s’agit-il ? S’agit-il d’un genre de discours natif, d’un technogenre ?
Il semble qu’on puisse le dire puisque, comme le souligne Claire
Hardaker, il existe des spécificités numériques de l’énonciateur
troll. Mais aussi parce que le discours du troll contribue à dessiner
le paysage discursif d’internet, comme le montrent les anthologies
ou collections qui sont régulièrement publiées, redocumentent un
type d’énoncé désormais stabilisé (« Les 14 meilleurs trolls de Marine
Le Pen sur son faux compte twitter », titrent par exemple Les Inrocks
le 04/09/2015, catégorisant de fait les tweets cités et commentés).
Enfin parce que le troll-énonciateur et le troll-production assurent
des fonctions sociodiscursives dans les univers numériques. Sur ce
point il existe un débat chez les sociologues. Pour Antonio Casilli,
« le troll est surtout un processus social, un agencement d’acteurs et
de ressources (linguistiques, matérielles ou de capital social) qui
permettent de définir les modalités d’action du troll – et de réaction
de son environnement en ligne ». (Casilli 2012 : en ligne). Cela veut
dire que le troll, est nécessaire à la vie communicationnelle en ligne.
Antonio Casilli va d’ailleurs jusqu’à affirmer que le troll anime
et enrichit le web. Pour Denis Colombi, les choses se présentent
autrement, et il dresse la critique de la « culture troll », à travers une
critique de l’utilisation de l’humour comme justificatif de discours
transgressifs et blessants :
162 L’analyse du discours numérique

Dans cette construction collective, la référence à l’humour, bien évidem-


ment « noir » et « second degré », tient une place centrale. Elle permet
en effet une double qualification : qualification des victimes du troll en
responsable de leur malheur – si elles comprenaient l’humour, elles ne
s’énerveraient pas, et donc ne seraient pas trollées –, qualification de soi.
Cette dernière est très importante : elle permet de se convaincre que l’on
ne pense pas vraiment ce que l’on dit, et que donc on est innocent, que ce
n’est pas bien grave, et que l’on reste, malgré tout, un type bien. Autrement
dit, elle permet de « sauver la face », comme l’aurait dit, une fois de plus,
Goffman. (Colombi 2012 : en ligne).

Pour Denis Colombi en effet, l’acceptation de l’existence d’une


culture troll permet de justifier les débordements de violence verbale.
C’est une position contraire à celle d’Antonio Casilli pour qui le troll
est un enrichisseur, mais qui note quand même l’extrême inégalité
des internautes devant la violence du troll : « On découvre alors,
précise-t-il, que les membres les plus réputés – et ceux qui ont un
capital social mieux aménagé – ont des attitudes moins extrêmes
vis-à-vis des trolls, plaisantins et abuseurs d’identités. Ce sont les
membres les plus marginaux de la communauté qui expriment leur
condamnation de manière ferme » (Casilli 2010a : 321).
Les internautes au « capital social mieux aménagé », autrement dit
les dominants, ont en effet plus de moyens, matériels, psychologiques
et financiers, pour se défendre éventuellement d’un trolling violent.
« Au contraire, continue le sociologue, les usagers qui se trouvent
plus en marge de la communauté sont dans une situation délicate,
et sont constamment mis en danger par tout élément perturbant
l’agencement de leurs relations sociales. Ils cherchent donc à limiter
à tout prix les comportements déviants » (Casilli 2010a : 322).
Les trolls ne sont donc pas seulement des facteurs de vivacité et de
richesse du web, mais bien des facteurs d’inégalité, et de stigmati-
sation ou de maltraitance des plus faibles. Anita Sarkeesian, qui a
fait en 2012 l’expérience d’un des harcèlements en ligne les plus
violents (des trolls avaient élaboré un jeu qui permettait de la
frapper et produisait l’image de son visage tuméfié par les coups),
estime d’ailleurs que le mot troll est trop enfantin (« childish »)
Énonciateur numérique 163

pour nommer ceux qu’elle appelle des abuseurs (Valenti 2015 :


en ligne). Et Dominique Brossard et ses collaborateurs de l’université
du Wisconsin montrent dans une étude sur les commentaires de
blogs sur les nanotechnologies que ceux des trolls ne sont pas sans
effet sur la construction du sens en lecture, ce qui correspond au
principe d’augmentation de toute écrilecture en ligne (Anderson et
al., 2014). Les commentaires désobligeants ont en effet tendance
à polariser la lecture et radicaliser les positions.
À cette transgression ou violence du troll, répond un adage
bien installé dans la culture d’internet : « Don’t feed the troll »
(ne pas nourrir le troll). La phrase est devenue proverbiale et sa
portée excède largement le trolling en ligne. On sait cependant que
plusieurs types de réponse sont possibles en ligne, qui exploitent les
possibilités technodiscursives de l’écosystème du web (la typologie
détaillée de ces réponses figure dans l’article Cyberviolence numérique).
L’une d’elle est l’outing, dont il existe quelques exemples célèbres.
En janvier 2017, une jeune canadienne se fait harceler sur ses comptes
de réseaux sociaux à la suite des propos désobligeants d’un troll. Mais
les possibilités de traçage du web étant importantes, elle et ses amis
retrouvent le troll et diffusent des informations le concernant sur
Facebook, sur le lieu même du harcèlement. Un article du Monde
résume cet outing qui permet une fin heureuse à l’histoire :

Il a fallu peu de temps à Jessica Davey-Quantick et à ses amis pour retrouver


son harceleur anonyme d’Instagram. D’un compte à l’autre, d’une adresse
e-mail à un début de prénom, ils ont remonté le fil. L’homme qui avait
dit à une inconnue de se suicider parce qu’il la trouvait grosse avait 15
ans et habitait chez ses parents à Londres. Les détectives numériques
canadiens obtiennent l’adresse e-mail du père de l’adolescent et celle de
son école. Le premier dément d’abord, ne veut rien savoir, puis s’énerve
quand Jessica Davey-Quantick diffuse son adresse e-mail auprès de ses
amis sur sa page Facebook. Elle justifie ce geste, qui pourrait aussi s’appa-
renter à du harcèlement, par le fait que cette adresse était déjà publique.
[…] L’histoire se termine, selon Jessica Davey-Quantick, par un message
d’excuses de son harceleur, renvoyé temporairement de l’école et privé de
téléphone, lui disant qu’il avait « honte de [lui-même] », qu’il ne « faisait
164 L’analyse du discours numérique

jamais ça habituellement » et qu’il « avait appris sa leçon » (Vinogradov


2017 : en ligne).

Dans cette affaire, c’est le dispositif même du réseau social et


l’investigabilité des énoncés numériques natifs qui permettent une
réponse au troll, réponse qui fait réparation. Il en est de même dans
l’outing du plus ancien et célèbre troll de l’internet, Violentacrez,
devenu une véritable figure constituante d’internet dans sa version
1.0, occupant une pace importante et respectée, si l’on peut dire,
sur Reddit, le plus grand forum de discussion d’internet (l’outing
de Violentracrez est détaillé dans l’article Cyberviolence numérique).
Mais le troll peut troller le troll, si l’on peut dire, et il existe
également des exemples de trollage « pour le bien », formes de
renversement éthique d’une pratique malveillante en croisade
bienveillante. C’est le cas d’une série de comptes qui ont trollé
l’État islamique en 2014 : sous des pseudos ludiques comme Abou
Jean-René, Abufrancis alisreali ou Abou Dinblanc, certains twittos
« imitent les codes de langage des terroristes, et les ridiculisent à
grand renfort de tweets dopés à l’ironie » (Janinet 2014 : en ligne ;
ces comptes ont tous disparu, supprimés par leurs auteurs pour raisons
de sécurité). Des hashtags apparaissent également : #ISISmovie
enjoint à parodier des titres de films, #TweetCommeAbouOtman
veut se moquer d’un jeune Français tenté par le djihad (le fil existe
encore). Ces interventions relèvent du trollage, et contribuent à
montrer que sur internet, et sur le web en particulier, les réponses
aux discours agressifs, stigmatisants et destructeurs sont permises
par les possibilités même du dispositif technodiscursif.
Environnement

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION

L’environnement est, en théorie du discours, l’ensemble des


données humaines et non humaines au sein desquelles les discours
sont élaborés. Ces données concernent tous les domaines de l’exis-
tence : elles sont sociales, culturelles, historiques, matérielles (objets
naturels et artefacts), animales, naturelles, etc. La notion d’envi-
ronnement est une alternative critique à celle de contexte (ou de
conditions de production ou d’extérieurs du discours) courante en
analyse du discours, qui est plutôt centrée sur les paramètres sociaux,
historiques et politiques.
La notion d’environnement est utilisée dans une approche des
discours qui adopte une perspective postdualiste (approche exter-
naliste remettant en cause la division mind/body et postulant que la
conscience humaine se manifeste à l’extérieur de l’esprit, en parti-
culier dans les objets et les techniques), une vision symétrique des
matières langagières (la matière langagière est composite, constituée
d’un assemblage entre langagier et non langagier) et une approche
écologique de la production des énoncés (l’objet d’analyse n’est plus
seulement l’énoncé mais l’ensemble du système dans lequel il est
produit). Utiliser la notion d’environnement suppose de sortir d’une
conception egocentrée et logocentrée des discours (la production des
énoncés est le fait des locuteurs et le travail des linguistes porte sur
la seule matière langagière de leurs productions) pour adopter une
approche symétrique distribuée (les agents producteurs des énoncés
sont distribués dans l’ensemble de l’environnement)
Dans l’analyse du discours numérique, la notion d’environ-
nement est centrale puisqu’elle rend compte des aspects composites
(technolangagiers et technodiscursifs) des discours : la technique
n’est pas un simple support et encore moins un outil mais bien un
166 L’analyse du discours numérique

composant structurel des discours. L’agent énonciatif se trouve


distribué dans l’écosystème numérique.

II. SITUATION DE LA NOTION

La notion d’environnement n’appartient pas à la culture théorique


de l’analyse du discours ni des disciplines du texte, du discours et
de l’interaction en général qui parlent plutôt de contexte, ou de
conditions de production.

1. Cognition sociale
Elle provient de l’approche cognitive des discours, où l’on
parle d’« environnement cognitif ». Dans La pertinence (1989),
Dan Sperber et Deirdre Wilson proposent par exemple la notion
d’« environnement cognitif mutuel » (mutual cognitive environment).
Mais c’est dans le domaine de la cognition sociale que la notion est
la plus développée.
La cognition sociale propose depuis le début des années 1990 une
alternative à la cognition internaliste classique. C’est un domaine
très large dans lequel plusieurs courants se sont constitués, dont
celui de la cognition distribuée (distributed cognition). Le principe
de base est celui de l’extended mind et les processus cognitifs sont
décrits comme « distribués » entre les agents et leur environnement,
celui-ci comprenant à la fois les objets et artefacts mais aussi les
structures sociales au sens large. Le système cognitif n’est donc
plus l’individu mais l’ensemble d’agents humains, non humains
et sociaux, et l’unité d’observation et d’analyse est donc fortement
modifiée par rapport à la cognition individuelle (pour une synthèse
voir Conein 2005). Ce sont les travaux d’Edwin Hutchins (1995) et
de ses collègues de San Diego qui ont ouvert ce domaine, dans lequel
on peut compter des chercheurs comme Bruno Latour, Phil Agre
et Don Norman (1993), ainsi que Bernard Conein, Louis Quéré,
ou Laurent Thévenot (1998) dans une version française plus philo-
sophique de la sociologie cognitive. L’environnement n’est plus
considéré comme un arrière-plan pour la cognition, mais comme un
ensemble de « ressources environnementales ». Les objets inanimés
Environnement 167

et les « données publiques » (Bernard Conein 2004) ne sont plus des


« aides périphériques » mais des formes de représentation externe
qui interviendront dans les élaborations cognitives.

2. Théorie du discours
La notion d’environnement est d’abord mobilisée dans l’analyse
cognitive du discours (Paveau 2006, 2007), pour rendre compte
de l’extension de la notion de contexte à des données matérielles
et techniques absentes de l’analyse du discours sous ses versions
courantes (technologie discursive). Elle est ensuite installée comme
notion alternative à celle de contexte dans l’approche symétrique
des discours (Paveau 2009, 2010) pour mieux rendre compte du
rapport constitutif entre l’ordre des discours et l’ordre de la réalité,
en particulier matérielle et technique (Paveau 2012a, 2012b).
La notion d’environnement participe de l’approche écologique
des discours nécessitée par les traits particuliers et parfois nouveaux
des discours numériques natifs.
Éthique du discours numérique

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
DISCOURS ET ACTION

L’éthique du discours numérique 61 est l’ensemble des critères


d’acceptabilité des discours produits sur internet par rapport aux
valeurs reconnues par les usagers dans un espace et dans un temps
donnés. Ces valeurs relatives aux deux grands pôles du bien et du
mal construisent dans une société les critères des actions destinées
à une vie bonne ou au contraire dirigées vers la nuisance d’autrui
(Ogien 2007). On ne parlera pas ici d’éthique comme ensemble
de critères normatifs qui définissent des principes transcendants et
considèrent comme transgressifs les discours qui ne s’y conforment
pas ; on envisagera plutôt l’éthique des discours comme une éthique
des valeurs intersubjectivement négociées par les acteurs de la produc-
tion verbale sur internet, dans la perspective du courant de l’éthique
des vertus (Paveau 2013b). L’éthique du discours numérique est
donc toujours construite par un métadiscours car elle est définissable
seulement par ce que les usagers en disent. Les valeurs mobilisées
par l’éthique du discours numérique sont en partie les mêmes que
celles de l’éthique du discours hors ligne mais s’y ajoutent des valeurs
spécifiques aux communications connectées qui ont une dimension
actionnelle (Vitali Rosati 2012) dans des environnements largement
formatés par des contraintes techniques (Dias, Paveau 2016a dir.).
En ligne, il existe en effet un lien intrinsèque entre le discours et
l’action, comme le précise Marcello Vitali Rosati : « Pour qu’il y ait le
besoin, et la possibilité, d’une éthique du numérique, il faut d’abord

61. Cette entrée est la version réduite et modifiée de l’article « Éthique du


discours numérique », publié en 2016 dans la revue Linguas e Instrumentos Lingüisticos
37, p. 177-210.
170 L’analyse du discours numérique

considérer que ce dernier produit un espace d’action particulier et


spécifique. » (2012 : § 2). Cet espace est à la fois concret et relationnel :

Mais une plus grande familiarité avec les technologies numériques nous
fait désormais comprendre que l’espace qu’elles produisent est un espace
concret, réel et probablement aussi physique. Comme tout espace, l’espace
numérique est l’agencement d’une série de relations entre des choses.
Ces relations sont concrètes ou ne sont pas. Il s’agit de relations de proxi-
mité ou de distance, de plus ou moins forte accessibilité ou visibilité (Vitali
Rosati, 2012 : § 6).

Il faut insister sur cette dimension actionnelle de l’internet, et


en particulier du web, pour comprendre en quoi il est un lieu où se
déploie une éthique discursive et relationnelle. L’action en ligne est
souvent la mise en place d’une relation : un compte sur un réseau
social est un espace relationnel, autrement dit un annuaire de liens ;
une publication sur un blog crée une relation avec les lecteurs et
commentateurs potentiels ; une recherche ou un achat en ligne crée
automatiquement un lien avec d’autres objets de recherches ou
d’achats algorithmiquement liés. Marcello Vitali Rosati estime que

le numérique, et le Web en particulier, est devenu notre principal espace


d’action, ou du moins un des espaces privilégiés de nos actions. Une grande
partie de nos travaux se fait à l’aide d’Internet, nous communiquons
avec nos amis et nos familles sur le Web, nous nous y informons et nous
y amusons, nous y lisons, organisons nos voyages, faisons nos courses,
gérons notre argent. Une partie importante de nos actions quotidiennes
se fait dans l’espace numérique. Et la tendance de cet espace est d’occuper
de plus en plus notre vie en englobant l’espace non numérique (Vitali
Rosati 2012 : § 12).

Mais l’éthique numérique est essentiellement une éthique discur-


sive, et même scripturale. Pour agir en ligne en effet, il faut écrire ;
et inversement, une grande partie des écrits en ligne sont des actions.
Cette dimension actionnelle distingue fortement les écrits numériques
des écrits prénumériques, souligne encore Marcello Vitali Rosati :
Éthique du discours numérique 171

L’écriture numérique ne peut être interprétée de cette manière : elle est


tout d’abord action. On voit, on fait et on vit dans l’espace numérique
en écrivant. Comme nous l’avons dit, même en lisant quelque chose en
ligne, nous écrivons. En regardant ce qui se passe dans une ville à l’aide
d’une webcam, nous écrivons : nous laissons des traces faites de code sur
des serveurs. Quand nous communiquons avec un ami, nous écrivons ;
lorsque nous achetons quelque chose, nous écrivons. L’écriture est l’action
et non pas la représentation de l’action (Vitali Rosati 2012 : § 53 et 54).

Dans cette espace actionnel et relationnel qui annule presque la


distance entre action et représentation de l’action, les événements
discursifs moraux sont fréquents : phrases assassines reprises en
buzz sur les réseaux sociaux, cyberviolence de toutes intensités,
publication des petites et grandes transgressions des personnages
publics ou des simples citoyens ; mais également, du côté du bien,
célébrations des discours vertueux et courageux de toutes natures,
paroles généreuses, dispositifs solidaires, dévouements remarquables.
Tous ces événements discursifs produisent de l’indignation ou de
l’émotion partagée, des paniques morales ou des soutiens éthiques,
toujours via des échanges discursifs intenses sur les critères moraux
d’acceptabilité et d’inacceptabilité des discours. Au cœur de ces
discours, des questions récurrentes se posent. On envisagera ici
celles de l’intégrité des internautes et de leurs contenus (le problème
de la protection de la vie privée), de la vérité des discours (l’ajuste-
ment discursif aux croyances justifiées) et de la décence discursive
(les problèmes de la cyberviolence et de la propriété intellectuelle
et discursive).

II. L’INTÉGRITÉ DISCURSIVE

La publication d’informations d’un ou sur un individu sans son


consentement, surtout quand elles sont de nature à lui nuire, constitue
une transgression d’ordre éthique dans la mesure où elle touche
à son intégrité. Cette transgression peut être de l’ordre de l’indis-
crétion, de l’intrusion, de la médisance, de la diffamation, etc.,
sur une échelle d’intensité variable. Le développement des médias
172 L’analyse du discours numérique

d’information et de communication et en particulier du web social,


permettant l’accès de tous aux outils de rédaction et de publication,
a considérablement augmenté l’importance accordée à la protection
de la vie privée et à la propriété intellectuelle. On ne compte plus les
affaires de droit à l’image, les plaintes pour plagiat ou pour violation
des droits d’auteur qui se règlent au tribunal. Si ces phénomènes
semblent principalement d’ordre juridique, ils s’inscrivent cependant
dans une problématique éthique au cœur de laquelle se trouve la
définition du privé par rapport au public.

1. Au-delà de la question de la vie privée


L’internet et en particulier le web 2.0 a complexifié cette question
jusqu’à la modifier, comme le souligne Josée Côté :

Nul ne conteste que les journaux électroniques sont d’ordre public alors
que les sites donnant accès à des informations bancaires personnelles sont
privés. La question apparaît plus difficile lorsqu’il s’agit des réseaux sociaux,
qui se présentent comme des sites hybrides, parfois publics, parfois privés
[…]. En effet, à l’ère du Web participatif, il est fréquent de retrouver un
amalgame de fonctionnalités interactives sur un même site : il sert à la fois
de site d’information, de forum, de site de clavardage, de site collaboratif
pour créer des applications, publier du contenu ou échanger des fichiers
textes ou audio, des vidéos ou des photos (2012 : § 6).

Par conséquent, les définitions rigides entre public et privé sont


contraires à la nature des interactions en ligne puisque la majorité
des communications se produit simultanément dans un lieu privé
et public (2012 : § 7). Les notions juridiques de « protection » et
de « droit à » deviennent alors insuffisantes et même erronées pour
penser le rapport des individus à leur intégrité sur internet. Il est
donc sans doute plus juste de penser que les internautes voient
l’internet comme un espace médian où les notions de privé et de
public sont concomitantes, révisables et même croisées :

Actuellement, la notion de vie privée s’élargit et s’oriente vers un réseau


[…]. Pour Charles Ess (2010), cette privauté élargie s’apparente au concept
Éthique du discours numérique 173

danois de sphère intime : un espace de communication partagé mais privé.


D’autres y voient une révolution anthropologique où la protection de
la vie privée n’apparaît plus comme essentielle au bien-être des peuples
(Bloche et Verchère, 2011). Ces derniers rapportent, à titre d’exemple, que
69 % des photographies publiées sur Flickr sont laissées accessibles à tous
alors que leurs auteurs ont la possibilité de les rendre privées ; de même,
61 % des utilisateurs de Facebook se rendent visibles à tous, et les usagers
y inscrivent en moyenne 40 informations à caractère personnel […].
Pour Cardon (2008), cette exposition de soi représente à la fois un risque et
une opportunité puisque l’identité numérique construite devient un signe
relationnel et une occasion de coopération davantage qu’une information
divulguée (2012 : § 9) 62.

Le traitement éthique de la question privée vs public ne peut


donc plus se faire au sein d’une opposition binaire et de défini-
tions juridiques fondées sur les notions de protection et de droit
et doit adopter une autre perspective. Celle que propose Antonio
Casilli permet d’approcher les publications en ligne en termes de
construction d’un capital social, hypothèse qui fait échec au discours
sur la fin de la vie privée qui ne manque pas d’accompagner les
critiques de l’hypervisibilité en ligne. Cette dernière position est
tenue par exemple par Vinton Cerf (l’un des pères fondateurs
d’internet) ou Mark Zuckerberg (PDG de Facebook), et réaffirmée
par de nombreux responsables d’entreprises et plateformes, ainsi
que par des rapports, comme le rapport Pew de 2014 notamment,

62. Références de la citation : Ess Charles 2010, « Blogs : public, private, and the
Intimsphere – A Danish example », Internet research ethics preconference workship
on 20st of October, Part of Internet research 11.0, the 11th annual conference of the
Association of Internet Researchers (AoIR), Internet Research Ethics Digital Library,
Resource Center, and Commons, <http://www.slideshare.net/InResEth/cm-ess-
preconworkshop#text-version> ; Bloche Patrick et Verchère Patrice, 2011, « Révolution
numérique et droits de l’individu : pour un citoyen libre et informe », La documen-
tation française, <http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/
114000348/index.shtml> ; Cardon Dominique, 2008, « Pourquoi sommes-nous
si impudiques ? », Actualités de la recherche en histoire visuelle, <http:// www.arhv.
lhivic.org/index.php/2008/10/12/835-pourquoi-sommes-nous-si-impudiques>.
174 L’analyse du discours numérique

qui propose une synthèse d’avis d’experts (Rainie, Anderson 2014) :


la notion même de vie privée serait en train de disparaître du fait de
la circulation des informations sur internet. A contrario, la notion
d’élaboration d’un capital social par les activités discursives de
publication, révélation ou mise en scène de soi peut se définir
comme « l’acquisition, via des relations médiatisées par les TIC, de
ressources matérielles, informationnelles ou émotionnelles » (Casilli
2014 : § 18). La saisie éthique de la notion de vie privée devrait donc
dépasser la simplicité binaire de la paire privé vs public et prendre
en compte essentiellement les comportements des internautes, leurs
motivations et leurs conceptions de la vie privée.

2. L’exemple du Facebook Copyright Hoax


Un bon exemple de cette approche est la manière dont a été reçu
le « Facebook Copyright Hoax », ce message que les utilisateurs de
Facebook relaient régulièrement depuis 2012, afin de protéger leurs
contenus d’une éventuelle utilisation commerciale par le réseau social.
En voici le texte original en anglais, voir page ci-contre (la version
française étant issue d’une mauvaise traduction automatique).
Dans un billet intitulé « Pourquoi on devrait prendre au sérieux
le “Facebook Copyright Hoax” », Lionel Maurel (Calimaq) estime que
le mépris manifesté envers ce hoax, en particulier par les juristes,
empêche d’observer les comportements des internautes. Selon lui,
cette publication « traduit quelque chose d’intéressant dans les
aspirations des internautes et la manière dont ils souhaiteraient que
l’usage de leurs contenus et données sur le web soit régulé » (2015 :
en ligne). Lionel Maurel trouve que les utilisateurs, en publiant ce
texte, consentent à une utilisation non commerciale de leurs contenus,
en quelque sorte placés de ce fait sous ce qui ressemble à une licence
Creative Commons CC-BY-NC (c’est-à-dire avec attribution
de crédit, partage et modification autorisés mais sans utilisation
commerciale). Il inscrit cette pratique dans un mouvement actuel
vers le copyleft (inverse du copyright, c’est-à-dire le fait de céder
volontairement ses droits) et les Privacy Commons, « permettant
aux individus de déterminer finement les usages autorisés de leurs
données par des tiers » (Maurel 2015 : en ligne).
Éthique du discours numérique 175

10. Texte du Facebook Copyright Hoax, tiré d’un article du Daily News :
<http://www.nydailynews.com/news/world/copyright-facebook-message-hoax-
article-1.1208028>.

Les critères d’acceptabilité morale de la publication des discours


en ligne, qu’il s’agisse de productions créatives ou de données
personnelles ne peuvent donc être établis à l’avance ni appliqués
de l’extérieur, mais doivent s’appuyer sur les représentations et les
connaissances des internautes eux-mêmes.

III. L’AJUSTEMENT DISCURSIF.


LA QUESTION DE LA VÉRITÉ

Le second questionnement éthique quant aux discursivités


numériques concerne la vérité. Cette question est une constante
des débats sur la valeur des communications sur internet depuis
176 L’analyse du discours numérique

son existence, notamment à travers le problème du pseudonymat


et de l’anonymat, qui servira ici de fil rouge à la réflexion.

1. Pseudonyme et fétichisme du « vrai nom »


On ne compte plus en France et ailleurs les tentatives juridiques
pour interdire les pseudonymes (Paveau 2015a) et les discours critiques
sur la possibilité de dissimuler son identité sur internet. La question
des « fakes » ou faux profils est selon Fred Pailler et Antonio Casilli
un « point de confluence d’un ensemble d’attentes relatives aux
conduites et aux modalités de subjectivation des usagers » :

Ainsi les fakes se sont-ils vus, entre autres, désignés comme des imposteurs
dépourvus d’intégrité morale (les « faux profils » sur les médias sociaux),
comme des tricheurs animés par des intentions prédatoires (les « pervers »
des sites de rencontre) ou encore comme l’incarnation de l’exploitation
capitaliste des communs (les « faux-nez » sur Wikipédia) (Pailler, Casilli
2015 : § 6).

Les pseudonymes ou fakes posent en effet une des questions


morales les plus importantes : la vérité et le mensonge, mentir sur son
identité permettant d’autres transgressions et l’accès à la violence et à
la criminalité en ligne. Le pseudonymat et même l’hétéronymat font
cependant partie de l’économie discursive de l’internet et présentent
des possibilités morales inverses du côté de la vie bonne : accès à
la parole des individus silenciés pour des raisons diverses, dont
politiques, liberté d’expression et circulation de paroles inaudibles
dans les espaces prénumériques, formation de groupes, réseaux
et communautés à partir d’identités numériques de partage et de
reconnaissance, soutien à la fabrication et au maintien de certains
liens sociaux et affectifs.
Plusieurs événements ont mis en lumière les enjeux éthiques du
pseudonyme, dont l’affaire des « real names » sur Facebook en 2012,
à l’origine de ce qu’on a parfois appelé les « nymwars », les guerres
des noms (pour une analyse détaillée des nymwars, voir l’article
Pseudonymat). L’utilisation du « vrai nom » figure dans les conditions
d’utilisation de Facebook depuis l’origine, mais la politique du groupe
Éthique du discours numérique 177

11. Fenêtre d’information Facebook sur les « vrais noms »


(collecté dans Nikopik, 2012).

s’est radicalisée cette année-là. En juillet, le réseau demande en effet


à ses membres des informations sur le « vrai nom » de certains de
leurs amis, dans le message suivant qui s’affiche dans un encadré à
la connexion : « Veuillez nous aider à comprendre la façon dont les
gens utilisent Facebook. Votre réponse restera anonyme et n’affectera
pas le compte de votre ami(e). S’agit-il du véritable nom de votre
ami(e) ? ». Après le nom et la photo apparaît la liste des réponses
possibles : « oui », « non », « je ne connais pas cette personne »,
« je ne souhaite pas répondre ».
Cette disposition est immédiatement vue comme un dispositif de
dénonciation et déclenche de nombreux débats autour de la question
morale. Le blogueur Nikopik s’en émeut et contacte Facebook qui
lui fait cette réponse :

La mission de Facebook est de rendre le monde plus ouvert et connecté.


Les internautes utilisent Facebook pour rester en contact avec leurs amis
et leur famille, pour savoir ce qu’il se passe dans le monde et pour partager
et exprimer ce qui importe à leurs yeux. Ils tireront le meilleur du site
en utilisant leur véritable identité. Cela permet une responsabilité plus
importante et un environnement plus sécurisé et digne de confiance pour
178 L’analyse du discours numérique

les internautes. Utiliser un faux nom ou une fausse identité est une viola-
tion de nos principes, nous encourageons donc les internautes à signaler
toute personne qui pourrait agir ainsi, soit via les liens à cet effet présents
sur le site, soit en nous contactant via le formulaire de notre rubrique
dédiée aux questions des utilisateurs. Nous avons une équipe qui s’occupe
spécifiquement de ces questions, qui lit toutes les remarques envoyées,
les signalements d’éventuels faux profils et agit en conséquence. Ainsi,
nous envisageons de supprimer un profil si et seulement si nous estimons
qu’il n’est pas authentique et qu’il comporte de fausses informations.
(Nikopik 2012 : en ligne)

Facebook met donc en avant la vérité (« véritable identité »)


pour défendre une valeur morale de « responsabilité », et une valeur
d’ordre psychomoral, la « confiance ». La réponse insiste sur la
notion de faux, présente à cinq reprises dans ce texte bref : « faux
nom », « fausse identité », « faux profils », « fausses informations »,
« pas authentique ». Facebook adopte le rôle, selon l’expression
d’Antonio Casilli, d’un « entrepreneur de morale » (Casilli 2014)
avançant des principes préalables et abstraits (vérité, authenticité,
responsabilité) pour réguler des situations pratiques et concrètes.
La plateforme semble en effet prise dans une sorte de fétichisme
du vrai nom qui lui sert à la fois de code juridique et d’idéologie.
Quelques mois plus tard en septembre 2012, Facebook publie sur
sa page le message suivant :

19 septembre 2012
Il est important d’utiliser votre vrai nom et votre vraie date de naissance
de sorte que nous puissions trouver votre profil si vous ne parvenez plus à
y accéder. Veuillez vous rendre sur le lien suivant pour changer votre date de
naissance, <https://www.facebook.com/help/121641674584595/> et sur ce
dernier pour mettre à jour votre nom, <https://www.facebook.com/settings>.

Certains comptes d’internautes sont alors bloqués par la plateforme


qui envoie le message suivant : « Votre compte a été bloqué car nous
avons détecté que votre profil ne reflète pas votre nom réel. Veuillez
fournir les informations suivantes pour nous permettre de confirmer
Éthique du discours numérique 179

que le nom que vous indiquez est bien le vôtre. Facebook est une
communauté dans laquelle les gens communiquent en exposant
leur nom réel. Nous ne pourrons vous aider si vous n’indiquez pas
votre nom réel et complet dans le champ ci-dessous ». L’usager est
invité à remplir les champs prénom, second prénom, nom de famille
et à scanner une pièce d’identité. Fred Pailler et Antonio Casilli
analysent un phénomène analogue concernant Google + en 2011 :

[…] la politique engagée en 2011 a consisté à supprimer sans sommations


des milliers de comptes ne répondant pas à ce que l’entreprise considérait
comme étant formellement un « vrai nom ». Cette campagne a eu pour
principal résultat la suppression des comptes de personnes bien réelles, qu’il
s’agisse d’artistes, de professionnels connus sous leur nom de scène ou de
personnes dont la culture veut qu’ils aient trois ou quatre noms différents à
fournir pour leur permettre de s’identifier correctement (comme c’est le cas
dans différents pays asiatiques, par exemple). (Pailler, Casilli 2015 : § 4).

Facebook réaffirme cette politique du vrai nom en 2015 dans la


mise à jour des conditions d’utilisation et développe les arguments
dans la page consacrée aux standards de la communauté 63. On y trouve
ce texte, toujours d’actualité en avril 2016 :

Utilisation de votre véritable identité : en quoi l’exigence de Facebook


concernant l’utilisation d’un nom réel crée un environnement plus sûr.
Les utilisateurs de Facebook communiquent sous leur véritable identité.
Lorsque les personnes expriment leur avis et agissent en utilisant leur véritable
identité et leur réputation, notre communauté devient davantage respon-
sable. Si nous découvrons que vous possédez plusieurs profils personnels,
nous pouvons vous demander de désactiver les profils supplémentaires.
Nous supprimons également tout profil qui usurpe l’identité d’autrui.

Le lien entre « véritable identité » et responsabilité demeure,


comme une architecture stable de la politique du groupe. On retrouve

63. Référence de la page, <https://www.facebook.com/communitystandards>.


180 L’analyse du discours numérique

là la traditionnelle méfiance envers les noms et les identités d’emprunt,


dans une conception occidentalocentrée de l’identité considérée
comme stable, unique et vérifiable administrativement.

2. Pseudonyme et sécurité des vulnérables


Cette conception va à l’encontre des standards d’autres aires
culturelles et géographiques (Asie, Afrique notamment, où le système
des noms est beaucoup plus complexe et surtout évolutif selon les
temps de la vie et les situations sociales particulières), mais aussi
ceux d’un certain nombre d’individus aux identités liquides pour
lesquels le pseudonyme est une question de survie.
En juin 2015, une journaliste étatsunienne spécialisée dans les
questions de sexisme voit son compte bloqué à cause du pseudonyme
qu’elle utilise pour se protéger des commentaires haineux, des menaces
de viol et de mort que les féministes militantes reçoivent couramment
sur les réseaux et les pages de la presse en ligne. Quelques mois
auparavant, en 2014, s’était déclenchée une « nymwar » concernant
la communauté LGBT et les femmes, premières cibles de la violence
hors ligne et sur les réseaux sociaux. Les victimes de misogynie,
sexisme, violence conjugale, homophobe, lesbophobe, transphobe,
etc. sont plus exposées que les autres sur les réseaux sociaux et les
associations de défense préconisent souvent le pseudonymat comme
mesure de protection. Le Guide de la vie privée du survivant (Privacy
and Safety on Facebook. A Guide for Survivors of Abuse) rédigé par
le National Network to End Domestic violence donne une série de
conseils à ce propos 64 : « Survivors can maximize their privacy by using
being careful about what they share, strategic in creating accounts
(not using your real name in your email or username) and using
privacy settings in social networks. » (cité dans Blue 2015 : en ligne).
Une catégorie précise a particulièrement été visée par le blocage des
comptes : les drags queens. En septembre 2014, la célèbre drag queen
Heklina, fondatrice du non moins célèbre club Trannyshack voit
son compte effacé par Facebook et reçoit un message lui demandant

64. Référence de la page, <http://nnedv.org/resources/survivor-privacy.html>.


Éthique du discours numérique 181

de revenir à son nom de naissance. De nombreuses autres drags


queens connaissent la même mésaventure et ne parviennent pas à
récupérer leurs données. Cette fermeture brutale a des conséquences
graves sur la vie d’une communauté qui ne fonctionne qu’avec des
pseudos ou noms de scène : Heklina explique par exemple qu’elle
se trouve coupée de toutes les autres drags, dont elle ne connaît
pas le nom de naissance. Mais, pire, cette disposition de Facebook
oblige à un coming out lourd de conséquences, comme l’explique
l’avocat Scott Wiener 65 :

Preventing drag queens from using the names that actually define who
they are also puts a number of people in the untenable position of having
to choose between telling the world that they’re drag queens and abando-
ning Facebook for their drag personas. While many drag queens are
« out » about who they are, not all drag queens have that luxury. Plenty
of discrimination, hate, and violence toward the LGBT community still
exists in many parts of the world, and various people have drag personas
that they feel the need to keep separate from the rest of their lives. People
who disclose their non-drag identity – and who, conversely, announce to
the world that they are drag queens – should do so because they want to,
not because Facebook is forcing them to do so in order to continue using
their profiles (rapporté dans Burr 2014 : en ligne).

Plusieurs campagnes sont lancées sur Twitter pour soutenir


les queens : #mynameis pour la restauration des pseudonymes sur
Facebook, et #logoffforpride pour favoriser la déconnexion provisoire
ou définitive du réseau social.
On peut citer d’autres exemples où la politique (ou la morale ?) des
noms sur Facebook entre en conflit avec les usages et besoins sociaux
des individus : des « native americans » ont également été victimes
de cette politique, Facebook ayant fermé des comptes d’usagers
portant leur nom tribal. Shane Creepingbear, Lance Brown Eyes,

65. Scott Wiener est un avocat de membres de la communauté LGBT, membre


du « San Francisco’s board of supervisors for district 8 », qui couvre le quartier
Castro/Upper market, comptant de nombreux habitants gay.
182 L’analyse du discours numérique

12. Bandeau de la page Facebook publique de Heklina


(<https://www.facebook.com/Heklina/>).

Lana Lone Hill ont tous vu leur compte fermer car leurs noms
n’ont pas été « approuvés » par la plateforme, selon le terme utilisé
(Phillip 2015). Le réseau Facebook s’est d’abord défendu en expli-
quant qu’il ne demandait pas le nom légal de ses usagers, mais
celui qu’ils « utilisent dans la vie réelle » (real life). De fait, les deux
se superposent dans la mesure où une pièce d’identité est requise
pour restaurer le compte fermé. Depuis octobre 2015, Facebook a
assoupli sa politique et permet aux usagers d’expliquer pourquoi ils
souhaitent conserver leur pseudonyme : il s’agit d’une modification
dans la définition du patronyme et de ses représentations culturelles.
Ces affaires mettent en lumière une contradiction importante
dans les débats sur la vérité des mots et des discours : pour Facebook,
le « nom véritable » rend l’environnement de la plateforme plus
« sûr » ; mais pour la journaliste féministe et les drag queens, c’est
exactement le contraire. Facebook comme d’autres réseaux sociaux
et plateformes (le même type de problème s’est posé pour Google +
qui en 2011 a interdit les pseudos) appliquent une éthique de type
déontologiste, c’est-à-dire reposant sur des principes a priori sans
prise en compte des situations particulières. Sur internet, et parti-
culièrement sur les réseaux sociaux, une éthique profondément
ancrée dans les situations locales et particulières est nécessaire, et
par conséquent les paradigmes de l’épistémologie des vertus ou du
care sont bien mieux adaptés à la réflexion : en matière de discursi-
vité numérique, la prise en compte de la situation de l’internaute,
Éthique du discours numérique 183

de son environnement et de ses usages est nécessaire à la compré-


hension de ses comportements discursifs.
Pour revenir à la question plus large du « fake », on peut encore
citer Fred Pailler et Antonio Casilli selon lesquels il faudrait se détacher
des approches en termes de personnalisation ou d’identification et

lire le phénomène du fake à la lumière d’un autre processus : celui de l’inscrip-


tion, qui met l’accent sur la façon dont les individus se positionnent au sein
de l’architecture de l’information sur les plateformes. De ce dernier processus
trois modalités essentielles de manifestation du fake émergent – sur un plan
individuel, la falsification de la présentation de soi ; sur un plan relationnel,
la trahison d’une convention d’interaction entre locuteurs ; sur un plan
structural, la tricherie face à l’architecture technique et sociale des plate-
formes (Pailler, Casilli 2015 : § 11).

Le pseudonyme agit en effet sur les structures relationnelles et


les architectures techniques et s’inscrit dans une économie générale
de l’écosystème du web social :

Le phénomène du fake illustre un entrelacement complexe de politiques


industrielles et d’éléments d’une économie morale du Web. Les valeurs
de participation, d’authenticité, de transparence propres aux sociabilités
ordinaires du Web que le fake est accusé de mettre en échec sont autant
de composantes idéologiques d’une économie numérique dont les modèles
d’affaires prédominants sont basés sur l’inscription, le traçage des usagers
et la fouille de leurs données personnelles (Pailler, Casilli : § 45).

Sur le plan discursif, aucune étude n’est actuellement disponible


pour rendre compte des fonctionnements du pseudonyme dans la
perspective de cette inscription des internautes dans les dispositifs des
plateformes. Pour l’instant, les travaux se cantonnent aux approches
en termes d’identité numérique ou de responsabilité énonciative.
Extimité

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
UNE VALIDATION SOCIALE DU SOI

L’extimité consiste sur internet, et tout particulièrement sur les


réseaux sociaux numériques du web participatif, en l’extériorisation
de l’intimité des internautes à des fins de validation de l’image de
soi. Serge Tisseron la définit comme « le processus par lequel des
fragments du soi intime sont proposés au regard d’autrui avant
d’être validés » (Tisseron 2011 : 84). L’extimité, contrairement à
ce que la morphologie du mot peut laisser penser (pseudopréfixe
ex- vs in-), n’est pas le contraire de l’intimité mais en est une forme,
possédant une fonction sociale précise : le processus d’extimité vise
à obtenir une validation de la part d’autrui, en sollicitant sa recon-
naissance (Granjon 2012). Ainsi l’extimité apparaît comme une
pratique d’exposition et de dévoilement de soi destinée à consolider
et à s’approprier son image, ainsi qu’à augmenter son capital social
(Casilli 2013).

II. LA NOTION D’EXTIMITÉ

1. Extimité et psychanalyse
Les occurrences des formes extime et extimité ne sont pas toutes
liées au sens d’exposition de soi à des fins de validation sociale.
La page Wikipédia du mot indique un emploi dès 1923 chez Albert
Thibaudet dans un article de La Nouvelle Revue Française, et une
utilisation chez Jean Échenoz en 1979. Michel Tournier publie en
2002 un Journal extime, qui constitue une sorte de chronique d’évé-
nements extérieurs à l’écrivain. Chez ces trois auteurs, le mot désigne
ce qui concerne l’extérieur, hors de la sphère du privé, et il s’agit
donc d’un antonyme simple d’intime. C’est chez Lacan que le mot
apparaît avec le sens plus complexe et apparemment paradoxal
186 L’analyse du discours numérique

d’intimité exposée, ce qui en fait plutôt un synonyme d’intime.


Dans le séminaire 7, L’éthique de la psychanalyse (1959-1960) le
mot n’apparaît qu’une fois et ne fait pas l’objet d’une exploita-
tion théorique ni clinique. Il réapparaît dans le séminaire 16 de
1968-1969, tout aussi fugitivement (sous la forme adjective extime,
à deux reprises pour désigner la jouissance, puis l’objet a). Le fil
du texte du Séminaire 7 montre qu’il s’agit d’un mot valise, forgé
sur extériorité et intimité (Lacan parle des décorations de la caverne
d’Altamira) :

En fin de compte, si nous partons de ce que nous décrivons comme ce lieu


central, cette extériorité intime, cette extimité qui est la Chose, peut-être ceci
éclairera-t-il pour nous ce qui reste encore une question, voire un mystère
pour ceux qui s’intéressent à cet art préhistorique (Lacan 1959-1960,
transcription Staferla : 285).

En 1985, Jacques-Alain Miller consacre son séminaire annuel


au séminaire 7 de Lacan, et l’intitule « Extimité ». Il y développe la
notion dans son cours du 13 novembre :

Ce vocable n’est pas au dictionnaire. C’est une invention de Lacan.


Peut-être que si je répète d’abondance ce mot cette année, et que vous vous
y mettiez aussi, nous arriverons à le faire passer dans la langue. Le mot de
forclusion, au sens de Lacan, avait déjà une petite propension à glisser et à
s’inscrire dans le dictionnaire. Ce vocable d’extimité, il m’est déjà arrivé de
le pointer, de le valoriser, parce qu’il se rencontre une fois dans L’éthique
de la psychanalyse. Lacan l’a encore mentionné dix ans après, mais comme
en passant. Il n’y est pas revenu. […]
L’extime, c’est ce qui est le plus proche, le plus intérieur, tout en étant
extérieur. Nous avons là une formulation paradoxale. Ces paradoxes,
nous essayons, dans la veine de Lacan, de les structurer, de les construire,
et même, à certains égards, de les normaliser, cela au moins dans le discours
analytique où ils ont leur place.
Ce terme d’extimité est construit sur celui d’intimité. Ce n’est pas le
contraire car l’extime c’est bien l’intime. C’est même le plus intime.
Intimus, c’est déjà, en latin, un superlatif. C’est le plus intime, mais
Extimité 187

ce que dit ce mot, c’est que le plus intime est à l’extérieur. Il est du type,
du modèle corps étranger. […]

Ces précisions de Jacques-Alain Miller contribuent donc à stabiliser


le sens d’extime : est extime ce qui, de mon intimité, est consubs-
tantiellement extérieur à moi car articulé à l’autre considéré comme
nécessaire à l’élaboration et au maintien de mon moi.

2. Extimité et exposition de soi sur les réseaux sociaux


numériques
C’est à partir de ce sens complexe que Serge Tisseron développe
et diffuse la notion d’extimité, dans plusieurs publications à partir
de 2001, en minorant voire effaçant la dimension psychanalytique
(l’extime comme le lieu de l’inconscient). La célèbre définition
extraite de L’intimité surexposée, reprise sur Wikipédia, insiste sur le
mouvement d’extériorisation, dans le but de distinguer l’extimité de
l’exhibitionnisme (l’ouvrage est un essai sur l’émission Loft story) :

Je propose d’appeler « extimité » le mouvement qui pousse chacun à mettre en


avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique. […] Si les
gens veulent extérioriser certains éléments de leur vie, c’est pour mieux se
les approprier en les intériorisant sur un autre mode grâce aux échanges
qu’ils suscitent avec leurs proches. L’expression du soi intime – que nous
avons désigné sous le nom « d’extimité » – entre ainsi au service de la
création d’une intimité plus riche (Tisseron 2001 : 52).

Serge Tisseron a affiné sa définition dans des publications


ultérieures en particulier dans un article de synthèse de 2011.
Il y signale une intéressante antériorité de l’extimité sur l’intimité
chez le jeune enfant :

Le désir de se montrer est fondamental chez l’être humain et il est


antérieur à celui d’avoir une intimité. Il contribue en effet au sentiment
d’exister dès les premiers mois de la vie. Cette particularité trouve son
origine dans le fait que l’enfant se découvre dans le visage de sa mère.
La présentation de soi est toute la vie une façon de guetter dans le regard
188 L’analyse du discours numérique

d’autrui – et, au sens large, dans ses réactions – une confirmation de soi


(Tisseron 2011 : 84).

Serge Tisseron met également en jeu dans l’extimité la notion


d’estime de soi, fournissant au processus son dynamisme psychique :
l’extimité est une véritable démarche de construction de soi destinée à
obtenir un bénéfice social. Enfin, il insiste sur la validation attendue
du processus, validation supposant une adresse vers des récepteurs
susceptibles de l’accomplir : l’internaute expose en effet son intimité
vers d’autres internautes « valideurs », même si ceux-ci ne sont pas
toujours précisément identifiés.
La notion, ainsi définie, est aisément réappropriable hors du
champ psychanalytique et se trouve en effet reprise et installée dans
la recherche par plusieurs auteurs qui travaillent sur la présentation
de soi, en convoquant différents outils et théories en particulier en
sciences de l’information et de la communication (par exemple
Rouquette 2008, Klein 2011 ou Denouël 2011).
Pour récapituler, on peut dire que la notion d’extimité repose
sur les trois éléments suivants :
– une extériorisation de fragments d’intimité par exposition, sur les
réseaux sociaux en particulier ;
– une demande de validation par autrui, fondant un désir de
reconnaissance ;
– un bénéfice à la fois personnel et social : appropriation et renfor-
cement de son soi, augmentation de son capital social.

III. L’EXTIMITÉ EN LIGNE

L’analyse du discours numérique se saisit du discours de l’extime


en ligne comme de tout discours natif du web. Elle propose une
grille méthodologique permettant d’analyser le discours de l’extime
sur le plan linguistique (marqueurs langagiers), technolinguistique
(marques composites mêlant technique et langagier) et technogé-
nérique (genres de discours natifs du web). La recherche des formes
langagières et discursives peut se faire à partir des trois éléments
posés plus haut : formes d’extériorisation, de validation, de bénéfice.
Extimité 189

1. Problèmes de définition de l’intime


La principale difficulté est l’identification des contenus intimes,
qui dépend étroitement des normes et des stéréotypes définissant
l’intimité à une époque donnée dans une société donnée. Il semble
donc difficile de produire une description efficace et une catégo-
risation convaincante de l’intimité, tant les conceptions et les
évaluations diffèrent sur ce type de données. On évitera de faire
appel à des concepts comme pudeur vs impudeur, qui reposent
sur un jugement social, ou d’utiliser des termes évaluatifs qui
exprimeraient une transgression d’une norme comme exhibition
(que cible à juste titre Serge Tisseron). On fera plutôt appel aux
notations méta(techno)discursives, à commencer par les évaluations
des internautes eux-mêmes, pour qualifier un contenu d’intime :
la contextualisation des contenus étant une nécessité fondamentale
de leur compréhension, on peut mobiliser la notion d’intégrité
contextuelle d’Helen Nissenbaum, qui, en ce qui concerne la
privacy, préconise de recueillir les perceptions des producteurs de
contenus en ligne (Nissenbaum 2010).

2. Conception de la privacy/vie privée


L’internet et en particulier le web 2.0 a modifié notre conception
de la vie privée et il ne semble plus guère raisonnable de conserver
l’opposition vie privée vs vie publique ou espace privé vs espace
public pour comprendre et analyser les discours natifs du web.
Si dana boyd propose depuis 2007 de parler des réseaux sociaux en
tant qu’espaces publics à infrastructure médiatique (boyd 2007),
on suivra plutôt Josée Côté qui considère que les réseaux sociaux
sont des espaces mixtes :

La question apparaît plus difficile lorsqu’il s’agit des réseaux sociaux, qui se
présentent comme des sites hybrides, parfois publics, parfois privés (Bloche
et Verchère, 2011). En effet, à l’ère du Web participatif, il est fréquent de
retrouver un amalgame de fonctionnalités interactives sur un même site :
il sert à la fois de site d’information, de forum, de site de clavardage, de site
collaboratif pour créer des applications, publier du contenu ou échanger
des fichiers textes ou audio, des vidéos ou des photos.
190 L’analyse du discours numérique

Les définitions rigides entre public et privé sont contraires à la nature des
interactions en ligne puisque la majorité des communications se produit
simultanément dans un lieu privé et public. (Côté 2012 : § 6 et 7.)

Plutôt que se demander si les réseaux sociaux constituent un


espace privé ou public, ce qui maintiendrait l’analyse de l’extime
dans un dualisme peu approprié aux univers discursifs numériques,
on préférera donc saisir la manière dont les internautes reconfigurent
les notions de privacité et de publicité. En suivant Casilli 2014,
on considérera la vie privée, non plus comme un droit autorisant une
« protection » contre les « risques » du dévoilement de soi, mais comme
l’objet d’une négociation dans le cadre de la « construction d’un
capital social en ligne », défini comme un « ensemble de ressources
matérielles, informationnelles ou émotionnelles » (2014 : § 18).

IV. ANALYSE TECHNOLINGUISTIQUE


DES CONTENUS EXTIMES

1. Marques langagières relationnelles


De manière simple, le discours de l’extimité mobilise le système
personnel de la deixis (personnels, possessifs, désinences verbales de
première et deuxième personnes), non natif du web, qui assure l’exté-
riorisation des contenus. Celle-ci peut cependant n’être assurée que
par l’usage de l’outil : le seul fait de poster un statut par exemple
implique un adressage vers l’autre, tout implicite ou indistinct
soit-il (l’audience), dans la mesure où cet adressage est construit
comme tel par le regard d’autrui, quel qu’il soit. On a donc affaire
à une deixis intégrée dans l’outil technique, ce qui lui donne une
dimension technolangagière.
Par ailleurs, toute forme interactionnelle explicite (dialogue,
adresse) ou implicite (dialogisme) peut être prise en compte dans
l’analyse du discours extime, à condition que l’on puisse y repérer
des formes d’appel et de réponse à la validation et à la reconnais-
sance, explicites ou implicites, ainsi que des formulations, directes
ou indirectes, d’un bénéfice de l’exposition de soi. Sur les réseaux
sociaux et le web relationnel en général, les commentaires sont
Extimité 191

des espaces privilégiés de construction du discours de l’extimité car


ils offrent des espaces préétablis de validation possible.

2. Formes technolangagières / technodiscursives

Dénominations
Le choix du nom sous lequel l’internaute souhaite apparaître sur
les différents réseaux constitue un processus d’extériorisation de soi,
même, et surtout pourrait-on dire, à travers un masquage. Les formes
sont multiples et disponibles aux inventions, comme le montre
abondamment la dénomination de soi sur les comptes personnels
du réseau Facebook, qui doit respecter un format [prénom + nom]
pour entrer dans les normes du « vrai nom » sur le réseau : nom
officiel intégral ou modifié (Laura G Gdt contient un patronyme
réduit à ses consonnes ; Jen Gé est construit à partir des syllabes
initiales des prénom et nom ; Laet Laeti est un redoublement du
début du prénom Laetitia ; Em Art est un travail sur les initiales),
pseudonyme plus ou moins parlant et ludique (Sogay Solokopain et
Zora Xulembourg sont des anagrammes) ; formes codées (M.y.Lit)
code un énoncé élucidable pour les initiés, jeux de mots (Anne
Anachronisme, Sav Anne, Sam Oussa, Sam Deghout). En effet, si le
nom patronymique semble apparemment ne rien révéler du soi intime
de l’internaute, le fait même de sa publication constitue cependant
une modalité d’exposition de soi. Les noms de personnes, prénoms
et patronymes, modifiés, constituent également des indicateurs.
Les pseudonymes, parce qu’ils sont le lieu de la rencontre entre
intentions subjectives du porteur et interprétation subjective et
contextualisée du récepteur, constituent également des marqueurs
d’extimité intéressants, d’autant plus s’ils sont pluriels (pratique
de l’hétéronymat).

Avatars
Le choix de l’avatar, au sens large de représentation iconique fixe
ou mobile (gif) de soi, constitue également un marqueur d’extimité
pour les mêmes raisons que précédemment. Comme le pseudonyme,
l’avatar extériorise une représentation de soi, qui n’est pas forcément
192 L’analyse du discours numérique

consciente, et qui est liée autant à la manière dont le socionaute


souhaite se présenter qu’à celle dont il intériorise les images de soi qui
lui renvoyées par ses relations. Simultanément, il convoque les univers
d’interprétation des récepteurs dans un complexe ballet interprétatif.
Dans tous les cas, ce sont les imaginaires qui s’expriment explicitement.

Tags et hashtags
Le taguage ou hashtaguage dans les campagnes politiques ou
militantes, ou dans d’autres contextes, constitue une autre modalité
d’extériorisation. Doter ses énoncés d’un hashtag militant ou
engageant, essentiellement sur Twitter mais également sur d’autres
réseaux sociaux, et hors réseaux également, c’est extérioriser ses
positions subjectives. Dans l’exemple qui suit, extrait d’un tweetdoc
(document pdf généré par une application moissonnant des tweets,
désormais disparue) constitué lors de la campagne #jenaipaspor-
téplainte en 2012, des femmes ont choisi de révéler un viol, sous
leur nom ou anonymement (c’est le cas de l’exemple, dans lequel
le compte de l’organisateurs de la campagne proposait de retweeter
les tweets en les anonymant).

13. Extrait du document généré par l’outil Tweetdoc,


à partir du hashtag #jenaipasportéplainte en 2012.

Validation et bénéfice
Les dispositifs sociotechniques des réseaux sociaux proposent
plusieurs modes technodiscursifs de validation, en particulier via
les technosignes comme les likes (sous la forme prototypique du
like Facebook, ou des variantes comme les cœurs de Pinterest
Extimité 193

et Twitter). Les technosignes sont en effet autant d’indices permet-


tant au socionaute d’identifier une réponse de ses destinataires ou
de son audience, réponse qui valide ses contenus.
L’ensemble de ces modes de validation est quantifié, le nombre
de gestes et de discours de validation étant systématiquement compté
et publié : l’extimité est alors indissociable de la quantification de soi
(par soi et par autrui dont les algorithmes), permettant de mesurer
objectivement ce qui ne l’est pas hors ligne, l’attention d’autrui,
même si le contenu de cette attention n’est évidemment pas toujours
descriptible en termes d’intérêt et de validation réels. Comme le
précise Dominique Cardon dans la présentation d’un dossier de la
revue Réseaux consacré à la politique des algorithmes, « le web rend
perceptibles, mobiles et dénombrables des états du monde jusqu’alors
inaperçus » (2013 : 13), et c’est le cas de certaines modalités de
l’attention à l’autre. Le statut de ces formes de quantification est
en particulier langagier puisque les technosignes et les nombres
constituent des formes à dimension langagière ; la quantification
constitue donc une forme de technodiscours.

3. Technogenres

Blogs et réseaux sociaux


Si l’extimité trouve ses formes d’expression dans des technoformes,
elle s’inscrit également dans des technogenres. Le blog a longtemps
constitué le genre natif du web privilégié pour l’extériorisation de soi,
en particulier « le blog en première personne », qui, selon Sébastien
Rouquette, constitue une forme en ligne du journal intime, dotée
d’une interactivité et d’une publicité qui en fait un dispositif d’exti-
mité (Rouquette 2008) 66. Le blog n’est plus cette forme privilégiée
d’extimité, les réseaux sociaux et en particulier Facebook ayant pris la
relève du lieu d’exposition de soi, même s’il s’agit désormais plus d’un
stéréotype que d’une réalité. Les résultats du projet Algopol, lancé
en 2013 afin d’explorer le comportement des usagers de Facebook

66. Sur le blog comme technogenre et une discussion sur son statut d’hyper-
genre, voir l’article Technogenre de discours.
194 L’analyse du discours numérique

(environ 12.500 comptes analysés) montrent que trois grands modes


se dégagent : publier chez soi, publier ailleurs, regarder sans publier.
Le premier correspond à deux profils d’utilisateurs, « égovisibles »
et « égocentrés », qui ne représentent que 15 % de l’ensemble,
mais qui prescrivent en quelque sorte la représentation commune
de l’usager de Facebook : « publication intensive, focalisation sur
la construction de sa personnalité numérique, quête de reconnais-
sance, course au nombre d’amis et construction d’une e-reputation »
(Algopol 2017 : en ligne).

Partages
Les formes de technodiscours rapporté et de reblogging font
également partie de ce dispositif : partage d’un billet ou d’un statut
Facebook, retweets, reblogging d’un billet complet, autant de
gestes techniques de validation qui constituent aussi un bénéfice
social et psychologique. Il faut en dire autant de toutes les formes
de réponses discursives recevables par l’internaute : commentaires d’un
billet de blog, dans la fenêtre dédiée ou par l’intermédiaire d’un
billet sur un autre blog, réponses aux statuts et aux tweets : le partage
des fragments intimes de soi réassure alors ce soi, en le validant et
en le valorisant.

« Web-intimité ». Vlogs, webcams, pancartes


Nicolas Thély a proposé dès 2002 la notion de web-intimité, qui
déplace celle d’extimité vers la prise en compte de l’environnement,
pour décrire un ensemble de pratiques autoscopiques sur internet
(blogs, webcams, photographies) qui modifient notre rapport au
monde sensible : « En effet, étant enregistrée, l’expérience vécue
est potentiellement diffusable et sujette à d’autres regards, d’autres
jugements et interprétations », explique-t-il à partir de l’étude du
cas de Corrie Gerritsma qui, dès 1998, crée un site internet dédié
à la diffusion d’images filmées par une webcam à domicile (2012,
en ligne). Pour Nicolas Thély, la web-intimité modifie à la fois le
régime de l’intimité, du sensible, mais également le régime de l’art :
pour lui, le modèle des productions artistiques à partir de la web
intimité n’est plus esthétique.
Extimité 195

Parmi les pratiques qui relèvent de la web-intimité, la plupart


sont dotées de dimensions langagières et/ou technolangagières.
Variante vidéographique du blog, le vlog ou blog vidéo constitue
ainsi un technogenre particulièrement dédié aux pratiques extimes,
composant de manière non séparable discours, image et son 67.
Les dispositifs de webcam ressortissent du même type d’exté-
riorisation de soi : le sujet qui se filme s’inscrit dans la relation à
l’autre permise par l’internet, dans une multiplicité d’échanges
parmi lesquels des échanges verbaux ; la web intimité est alors
susceptible de participer de la technodiscursivité. La webcam comme
outil technologique a généré un véritable technogenre natif du
web, désormais passé de mode, comme le montre l’existence de
nombreuses plateformes dédiées dans les années 2000 : sur http://
camarades.com par exemple, « vous pouvez diffuser votre video live
dans le monde entier, vous pouvez dialoguer avec les visiteurs du
site, autant que regarder les autres diffuser leur video ».
Autre composite assemblant image et discours : la pancarte,
dispositif photographique natif du web qui se constitue de la photo-
graphie d’un sujet tenant une pancarte généralement manuscrite
(pour l’analyse détaillée, voir l’article Technographismes). Une forme
particulière de la pancarte, la dedipix, est spécifiquement dédiée à la
pratique de l’extimité adolescente, et une pratique désormais bien
installée sur le web, diffusée hors des univers adolescents consiste
à écrire directement sur le corps photographié, dans le cadre de
projets de guérison comme le Project Unbreakable notamment
(Paveau 2014).

67. Sur le fonctionnement linguistique multimodal du vlog, dans la perspective


de travail du groupe IMPEC, voir Combe 2014.
Hashtag

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
UNE AFFORDANCE COMMUNICATIONNELLE

Le hashtag est un segment langagier précédé du signe #, utilisé


originalement sur le réseau de microblogging Twitter, mais adapté
sur d’autres plateformes comme Facebook notamment. Cette associa-
tion en fait un tag cliquable, inséré manuellement dans un tweet
et permettant d’accéder à un fil qui rassemble l’ensemble des
énoncés contenant le hashtag. Le hashtag est une convention mise
en place par les usagers du réseau (Kwak et al. 2010). C’est une
forme technolangagière dont la fonction est essentiellement sociale,
permettant l’affiliation diffuse (ambient affiliation, notion proposée
par Zappavigna 2011) des usagers, la technoconversationnalité et
l’investigabilité (searchability) du discours.
Le signe # n’est pas apparu sur Twitter : il est d’une part le
symbole du numéro en anglais américain et d’autre part largement
utilisé en langage de programmation où il peut par exemple intro-
duire un code couleur ou un commentaire. Le signe en soi n’est
donc pas natif d’internet, mais le hashtag qu’il contribue à élaborer
l’est bel et bien.
Le hashtag figure parmi les principales affordances techniques qui
ont été ajoutées au réseau Twitter à partir de 2007. Il est l’héritier à
la fois des canaux de discussion IRC et des folksonomies (pratiques
personnelles d’indexation par tagging), telles qu’on les trouve dès le
début des années 2000 sur les plateformes Flickr et Delicious par
exemple (Bruns, Burgess 2011). Sur Twitter, l’usage du hashtag est
proposé en 2007 par Chris Messina, qui en décrit l’usage dans un
billet sur son blog Factoryjoe.com, « Groups for Twitter, or a Proposal
for Twitter Tag Channels » (2007). Deux jours auparavant, il avait
lancé la proposition sur Twitter, dans ce tweet célèbre archivé sur
le site Hashtags.org :
198 L’analyse du discours numérique

14. Tweet de Chris Messina à l’origine du hashtag, 23/08/2007.

Les développeurs de Twitter intègrent la proposition de Chris


Messina au dispositif technique du réseau, selon le principe de la
mise en forme sociale de la technologie (social shaping of techno-
logy) propre aux communautés d’utilisateurs des réseaux, et tout
particulièrement Twitter, ce qu’Axel Bruns appelle pour sa part le
produsage (Bruns 2007, 2008). Axel Bruns et Jean Burgess soulignent
un point important, à savoir que le hashtag permet la création d’un
canal (ou fil ou flux) plus que d’un groupe :

The original idea, as the title of Messina’s post indicates, was linked to
proposals within the Twitter community for the formation of Twitter user
groups based on interests or relationships; counter to which Messina argued
that he was « more interested in simply having a better eavesdropping
experience on Twitter. » So rather than « groups », hashtags would create
ac hoc channels (corresponding to IRC channels) to which groupings of
users could pay selective attention (Bruns, Burgess 2011 : 3).

Le hashtag propose donc une affordance communicationnelle


spécifique au réseau Twitter, qui implique des formes endémiques
de participation discursive.
À partir de l’invention de Chris Messina, les usages du hashtag se
sont diversifiés sur Twitter, et ont également atteint d’autres écosys-
tèmes. C’est le cas sur Instagram, et sur Facebook ; le hashtag est
vite devenu un élément familier du paysage graphique et numérique
contemporain. Il arrive de plus en plus fréquemment de rencontrer des
hashtags hors ligne ou dans des contextes où il n’est pas cliquable, dans
un message électronique, un texto, ou sur certains sites, où ils sont
Hashtag 199

intégrés linguistiquement dans les énoncés, sans leur fonctionnalité


hypertextuelle. Le hashtag s’est répandu dans la presse écrite, dans la
publicité (sur les affiches urbaines), et même dans les copies d’élèves.
Il est même entré dans le discours oral sous la forme d’une apposition :
des emplois comme « hashtag indécence » ou « hashtag n’importe
quoi » par exemple, constituent des commentaires métadiscursifs
sur ce qui vient d’être dit ; parfois le signe du croisillon est mimé
avec les doigts, comme pour les guillemets.

II. DESCRIPTION TECHNOLINGUISTIQUE

1. Un technomot. Une forme cliquable


Le symbole # est en usage chez les anglophones et nommé
number sign (# est l’équivalent de n° en anglais), hash, hash key ou
pound key, # étant le symbole de la livre (unité de masse). Inconnu
des usages francophones, le hash sign est devenu le signe dièse par
nécessité technologique, les claviers français ne proposant que cette
touche. Certains rappellent qu’il s’agit d’un croisillon (ou petit carré,
comme on le nomme au Québec et en Belgique), qu’il ne faut
pas confondre avec le signe musical. Cela n’a pas empêché que la
commission générale de terminologie et de néologisme française ne
propose en janvier 2013 l’équivalent français mot-dièse, qui ne semble
pas prendre dans les usages (pour des détails sur les autres usages du
signe #, en particulier en programmation informatique, voir l’article
croisillon sur Wikipédia). Comme cette terminologie est inexacte
et par ailleurs contraire au mouvement de naturalisation lexicale
du mot hashtag en français, on conservera la forme anglophone.
Le hashtag est un technomot (Paveau 2013a) car il possède une
nature composite : le segment est bien langagier (il s’agit de sigles,
mots, expressions ou même de phrases entières) mais également
cliquable, puisqu’il constitue un lien qui permet la création d’un fil.
La place du hashtag est libre dans le tweet : début, milieu ou fin.
Son mode d’intégration est varié : il peut précéder ou suivre le texte
du tweet (il est alors externe), mais peut également être intégré
dans la syntaxe de l’énoncé, souvent comme substantif ou adjectif
(hashtag interne). Le tweet suivant montre les deux utilisations :
200 L’analyse du discours numérique

15. Hashtags internes et externes dans un même tweet (24 juillet 2017).

2. Dimension écologique. La question de l’élucidation


et du contexte
La question du rapport entre hashtag et contexte est souvent
posée au niveau du tweet seul, mais l’approche écologique doit
pousser l’analyste à envisager l’ensemble discursif auquel appartient
un hashtag.
Dans leur travail sur l’expansion sémantique des hashtags, pour
la détection d’événements (event detection), Ozdikis et al. considèrent
que le hashtag est lié aux autres éléments langagiers du tweet par un
rapport de contextualité : « Our basic intuition is that a hashtag should
be a summary of or contextually very relevant to other non-hashtag
words in a tweet. In other words, non-hashtag words can be used as
a kind of context descriptor for the hashtags » (2012 : 3). L’énoncé
du tweet permettrait alors d’élucider le hashtag. Mais il ne semble pas
que ce soit le cas dans cet exemple, où les « non-hashtag words » ne
lèvent pas l’opacité du hashtag siglé, en l’absence de connaissances
footballistiques préalables :
Hashtag 201

16. Mode de contextualisation du hashtag (27/07/2017).

C’est le clic sur le hashtag, permettant de redocumentariser les


tweets qui le contiennent, qui peut constituer une contextualisa-
tion réticulaire, adéquate en ligne : en cliquant sur #OGCNAJAX
le 27 juillet 2017, on déroule un fil qui explicite la rencontre de
football entre le club de Nice (OGCN) et celui d’Amsterdam (AJAX).
Travailler sur le contexte à partir d’une approche logocentrée revient
à ignorer la technodiscursivité de cette forme. Dans d’autres cas
encore, les hashtags peuvent être élucidés dans des sites ou pages
qui répertorient leurs significations. Le magazine Télé Star alimente
par exemple une page où sont recensés 249 hashtags d’émissions au
10 juillet 2017 (<http://www.telestar.fr/les-hashtags-twitter-de-la-
tele>). Ils ont pour fonction de redocumenter les tweets concernés
mais également de permettre aux internautes d’intervenir ou de
participer aux live tweets des émissions : le contexte du hashtag est
alors extérieur à la plateforme Twitter et la restriction au réseau
seul et a fortiori à un tweet seul bloque la compréhension de ce
phénomène.
La dimension contextuelle du hashtag peut aller jusqu’à la
performativité, comme le pensent Bruns and Burgess 2011 : « to
include a hashtag in one’s tweet is a performative statement: it brings
202 L’analyse du discours numérique

the hashtag into being at the very moment that it is first articulated,


and – as the tweet is instantly disseminated to all of the sender’s
followers » (2011 : 8). Effectivement, insérer un hashtag revient à
accomplir un acte technodiscursif : c’est créer une catégorie folkso-
nomique (événement, état mental, évaluation, etc.) et par là même
mettre en place la possibilité d’un fil redocumentable. Produire
un hashtag, métadonnée performative au cœur du processus du
searchable talk, est donc une action technodiscursive qui modifie
l’environnement.
Mais il contribue aussi à la technoconversationnalité propre au
réseau. La question « à qui parle-t-on sur Twitter ? » est loin d’être
simple et il faut sans doute modifier les conceptions énonciatives et
interactionnelles mainstream. Ruth Page, travaillant sur la construc-
tion de la micro-célébrité sur Twitter, considère qu’il faut sortir de
l’analogie avec les échanges conversationnels hors ligne :

The results imply that although the kinds of talk found on Twitter do
exhibit some of the characteristics of participatory culture, it is misleading
to assume that the conversational qualities of Twitter, and of hashtags in
particular, mimic the dyadic exchanges typical of face-to-face interactions
between peers. Instead, the talk surrounding hashtags sometimes appears
closer to the qualities typical of broadcast talk, which simulates conver-
sational qualities in the service of micro-celebrity (Page 2012 : 198-199).

Selon elle, s’agit donc d’une parole analogue à celle produite


à la radio ou à la télévision, autrement dit une parole qui, bien
qu’adressée, ne l’est pas forcément à des interlocuteurs identifiés,
ni même identifiables. Dans les faits, le fil étant public, il est
impossible de savoir qui lit le tweet ; en revanche, il est possible
de savoir qui le favorise et le retweete, puisque ces actions techno-
discursives sont tracées par le dispositif technique. Cela veut dire
que l’audience d’un tweet ne correspond pas à la « communauté »
construite par le système d’abonnement : les lecteurs ne sont pas
forcément uniquement les followers ; et, inversement, on ne lit
pas que les tweets de ses followés, toujours selon le principe de
l’affiliation diffuse.
Hashtag 203

III. PRATIQUES TECHNODISCURSIVES

La variété morphologique des hashtags est infinie : dans la


limite des 140 signes, en fait 139 si l’on compte le #, tout peut être
hashtag. Certains sont lexicalisés et connus des usagers, en particulier
ceux qui désignent des rituels discursifs propres au réseau, d’autres
semi-lexicalisés, d’autres encore décidés par une instance extérieure
(la balise de live tweet d’un événement), d’autres enfin parfaitement
individuels, comme certains hashtags ludiques.

1. Marquage, investigabilité, redocumentation


Comme le précisent Carter et al., 2011 dans un travail sur la
traduction des hashtags, « hashtags are simple way to make the
wide variety of published microblog material searchable, and they
serve to give accurate and timely statistics about trending topics
of posts on the platform » (2011 : 1). Le hashtag rend le discours
investigable (searchable) et l’investigabilité prend plusieurs formes :
création d’un fil en cliquant sur un hashtag ; utilisation du moteur
de recherche de Twitter ; consultation des trendings topics (TT)
mis à jour en temps réel (encadré « Tendances » dans la colonne
de gauche de la timeline).
Une pratique importante du réseau est le live tweet (LT), qui
consiste à décrire et/ou commenter un événement (émission de télévi-
sion, élection, colloque, rencontre sportive, etc.). Techniquement,
le LT suppose l’adoption d’un ou plusieurs hashtags, comme ça a
été le cas pour les présidentielles françaises de 2017 : #Présidentielles
2017, permettant d’accéder à l’ensemble des tweets concernés, ou des
hashtags plus spécifiques comme #Macron2017, #Marine2017 ou
encore un hashtag d’abstention pour le second tour, #SansMoiLe7Mai
immédiatement assorti de la réponse #AvecMoiLe7Mai.
Les fils peuvent faire l’objet d’une redocumentation, opération
technodiscursive articulée à l’investigabilité du discours. La redocu-
mentation peut se définir comme « la reprise, au sein d’un nouveau
document, du contenu des traces générées de façon automatique
suite à l’interaction de l’utilisateur avec le système informatique »
(Yahiaoui et al., 2007 : 198). Plusieurs applications sont disponibles
204 L’analyse du discours numérique

pour procéder à ce regroupement, qui est une forme de textualisation


des tweets : l’application Tweetdoc longtemps en service et disparue en
2013 produisait des fichiers pdf, l’outil Storify rassemble les tweets sous
la forme d’histoires qui sont en fait des listes antéchronologiques des
tweets, les outils Twitario et Twournal (Twitter to journal) produisent
des livres ou des journaux avec les tweets d’un abonné. On voit que
ces formes sont toutes textuelles, Twitter et les tweets posant d’inté-
ressants et d’importants problèmes de catégorisation des productions
verbales, entre énoncé, discours, texte et document (Paveau 2015c).

2. Affiliation diffuse
Les pratiques technodiscursives sur Twitter sont ouvertes au
produsage (Bruns 2008). Contrairement au slogan de départ du réseau
en 2006 (« What are you doing ? ») et à des discours réduisant la
plateforme à un espace d’expression pauvre et désocialisant (Chomsky
2011), Twitter est le lieu discursif d’une affiliation diffuse créatrice
d’échanges et de connaissances. Cette affiliation se manifeste par un
certain nombre de pratiques : les twitteurs ont par exemple inventé
des rites hebdomadaires comme le #jeudiconfession (tweeter un
aveu) ou le #FF c’est-à-dire « Follow Friday », recommandation à
suivre des comptes le vendredi (ces rituels ont pratiquement disparu).
De nombreux hashtags comme #noteàmoimême, #lesgens, #done
ou #çacestfait, signalent des pratiques discursives propres aux affiliés
du réseau. D’autres sont créés au fur et à mesure de l’actualité,
pour jouer, pour discuter, pour faire du lien : ce sont les fonctions
de grooming et de gossip des réseaux sociaux (Casili 2010b). On a
pu suivre par exemple #JeDemandeLaNationalitéRusse au moment
du départ de l’acteur Gérard Depardieu en Russie en 2013, ou à
la même époque l’intéressant #QuandTuHabiteDansUneCité (sic),
qui a pendant plusieurs jours accompagné des tweets décrivant de
manière plus ou moins ludique la vie des « jeunes de banlieue »,
selon le stéréotype justement dénoncé par le hashtag en question.

3. Émotion et modalisation
Il existe aussi des usages du hashtag liés à l’expression des émotions
et aux modalisations des énoncés. Exclamations et onomatopées sont
Hashtag 205

présentes, spécifiques ou non à Twitter : si #grr, #beurk, #arfff ou


#pfff appartiennent au stock commun des formes expressives dans
les écrits hors ligne ou en ligne, électroniques ou non, #mouahaha ou
#vomi sont par exemple plus spécifiques au réseau. L’expression des
émotions est également formulée sous forme lexicale et il n’est pas
rare de trouver des mots (#colère, #joie, #scandalisée), qui ajoutent
une information sur un autre niveau que le contenu de sens du reste
du tweet. Le hashtag joue alors le rôle d’une information complé-
mentaire, entre expression de l’émotion et modalisation énonciative,
puisqu’il est difficile de distinguer ce qui ressortit à la description
psychologique du twitteur ou à celle de sa subjectivité énonciative.
Les hashtags #sarcasm(e) #ironie ou #humour, sont en revanche
clairement modalisateurs, puisqu’ils donnent une instruction inter-
prétative explicite. Il faut cependant constater que les hashtags sont de
moins en moins présents sur les fils du réseau Twitter, concurrencés
par les images qui accompagnent désormais la majorité des tweets.
Le tournant visuel (pictorial turn) 68 de la communication en ligne a
des effets sur les choix technosémiotiques des internautes.

4. Polémiques et batailles de hashtags


Des hashtags polémiques voire insultants surgissent régulièrement
sur le réseau, constituant des propos sexistes (#PrénomDePute),
homophobes (#UnGayMort, #simonfilsestgay), antisémites
(#UnBonJuif), racistes (#simafillerameneunoir). Ces hashtags
construisent des fils, et donc des discours, et cette affiliation-là doit
aussi être observée, posant la question de l’éthique du discours en
ligne sous l’angle des normes et des valeurs. Parce que Twitter est
« un monde en tout petit » (Pélissier, Gallezot (dir.), 2013), le réseau
réagit cependant et des contre-discours se construisent, témoignant
d’une régulation discursive non négligeable.
La bataille de hashtag ou guerre de hashtag (hashtag battle) est
en effet un genre de discours natif de Twitter et du web parti-
cipatif en général : à partir du lancement d’un premier hashtag,

68. Pour une analyse détaillée du pictorial turn sur internet, voir l’article
Technographisme.
206 L’analyse du discours numérique

plusieurs méthodes existent pour lancer une « bataille », notamment


le lancement d’un contre-hashtag ou le hacking du premier, sous
forme de parodie par exemple. Les exemples abondent, dans tous les
domaines. En octobre 2016 par exemple, les journalistes d’Itélé ont
lancé le hashtag #JeSoutiensiTélé pour protester contre l’arrivée sur
leur chaîne de l’animateur mis en examen Jean-Marc Morandini ;
le groupe Canal + a immédiatement riposté en lançant le contre-
hashtag #JeSoutiensLaPrésomptiondInnocence. Autre exemple :
pendant la présidentielle de 2017, les opposants à Emmanuel
Macron lancent #JamaisMacron. Ses partisans détournent le slogan
en en faisant le début d’une phrase ; on rencontre par exemple :
« #JamaisMacron n’a été convoqué devant la Justice » ou encore
« #JamaisMacron n’a hérité d’un parti politique, il a créé le sien ».
Ces batailles de hashtags montrent encore une fois que la violence
supposée des réseaux sociaux et leur pouvoir de nuisance peuvent
trouver des réponses dans les mêmes dispositifs, à partir des mêmes
outils et des mêmes formes technolangagières.

5. Argumentation
La fonction du hashtag dépasse largement la simple polémique :
ce segment technolangagier agit comme un véritable argument dans
les discours numériques militants. Pour Anne-Charlotte Husson, les
hashtags militants sont en effet des mots-arguments, qui possèdent
un « fonctionnement pragmatique » et qui sont définis « comme des
mots à contenu métadiscursif dense fonctionnant comme appels
à des prédiscours (Paveau 2006) d’ordre argumentatif » (Husson
2016 : 105). À partir d’une étude des hashtags militants #Gender et
#ThéorieDuGenre, elle conclut à une véritable fonction argumen-
tative du hashtag, au-delà de la fonction de marquage, d’affiliation
ou de référencement du hashtag :

Les hashtags militants du corpus sont des métadiscours et des mots-


arguments aux fonctionnements complexes et multiples, fonctionnements
qu’on peut rassembler en deux groupes. D’abord, ils jouent un rôle dans
la production du sens discursif des unités linguistiques gender et théorie
du genre et mettent en question le processus de nomination, dans la mesure
Hashtag 207

où ils constituent des étiquettes polémiques. En outre, ils mettent en


jeu des processus qui ont à voir avec le dispositif de Twitter lui-même :
non seulement ils permettent, au sein du tweet, une (ré)orientation du
contenu du lien, mais ils ont également un effet réflexif sur l’identité du
compte et demandent alors à être analysés comme gestes interprétatifs et
producteurs de positionnements énonciatifs (Husson 2016 : 124).

Dans un autre travail sur les termes grossophobie et cissexisme


souvent hashtagués dans les discours féministes, elle estime qu’il s’agit
de mots-sentences qui « permettent bel et bien de catégoriser des
individus, des actes et des discours en fonction de critères axiologiques
et idéologiques, ils servent également à construire ou à renforcer une
analyse de l’oppression systémique vécue par les groupes minorisés »
(Husson 2017 : § 48). Selon elle, la pratique du hashtag va au-delà
d’un simple militantisme aux allures marketing, que certains critiques
épinglent sous le terme de hashtag activism. Dans cette perspective,
l’activisme du hashtag, emblématisé par les grandes campagnes comme
#BringBackOurGirls ou #BlackLivesMatter serait cantonné en ligne
et n’aurait que peu d’impact dans la réalité hors ligne (Husson 2015).
C’est cependant sans compter sur la fluidité des circulations entre les
univers numériques et non numériques (si tant est que cette distinction
soit encore valable) qu’une approche non dualiste permet de repérer.

IV. ÉTUDE DE CAS : #NOTINMYNAME

En septembre 2014, la presse, les réseaux et les discours sociaux


ont accueilli avec les frémissements habituels de l’événement discursif
moral (Paveau 2013b) le slogan d’une campagne de réaction à
l’assassinat par l’État islamique d’Hervé Gourdel en Algérie : « Not in
my name », le slogan, et #NotInMyName, sa mise en hashtag
sur les réseaux sociaux, en particulier Twitter et Facebook, mais
aussi sous le format du technogenre de la pancarte.

1. Généalogie d’un slogan


On a pu lire que la campagne et le slogan qui l’accompagnent
avaient été « lancés » par la fondation britannique « Active change »
208 L’analyse du discours numérique

qui précise sur son site : « Young Muslims are adding their voices to
the fight-back against ISIS. #notinmyname gives you the opportu-
nity to denounce their violent actions in your own words. Let your
voice be heard rejecting the ideology of hate ».
Majoritairement, les journaux qui traitent de cette campagne la
présentent comme émanant d’Active change, et en particulier de son
fondateur Hanif Qadir, sans mentionner d’autres emplois. Le slogan
semble donc attribué à la fondation britannique, et il apparaît
daté du « lancement » de la campagne autour du 20 septembre
2014. Métronews écrit en effet que « le premier hashtag #notinmy-
name a été publié en Angleterre par la Fondation Active Change ».
Le Nouvel observateur donne la description suivante : « Sur les réseaux
sociaux, de jeunes Britanniques ont lancé un mot-clé pour lutter
contre le discours des djihadistes et éviter l’amalgame entre islam
et extrémisme », et précise ensuite que les « la tendance a touché
jusqu’aux musulmans français, qui traduisent parfois le hashtag
en #PasEnMonNom », en publiant des tweets et/ou des photos
comportant ces hashtags sur des pancartes. Le Parisien, La nouvelle
République, Euronews, Libération, tous reprennent plus ou moins le
même texte d’agence vraisemblablement, signalant le « lancement »
britannique de la campagne et du hashtag. Sur Le plus de l’Obs.,
Benjamin des Gachons, intervenant comme directeur de Change.
org France, la plateforme de toutes les pétitions, considère que la
campagne « rappelle « Jews and Arabs » et #BringBackOurGirls »,
en insistant sur l’efficacité du selfie. Étonnante mémoire, qui laisse
de côté une histoire assez longue et surtout une mémoire protes-
tatataire immédiate. Une polémique s’est installée à propos de ce
slogan, qui continue d’être attribué au groupe britannique, sans
contextualisation plus large, et sans perspective, si ce n’est historique,
du moins chronologique.
On peut être étonné de ces présentations, parce que tant le slogan
que le hashtag #NotInMyName ont été largement prononcés ou
arborés (comme images de profil sur les réseaux sociaux par exemple)
par des juifs opposés aux opérations israéliennes sur Gaza en
juillet 2014, soit quelques semaines avant la médiatisation de cette
campagne. Les réactions à ce slogan et la création de contre-discours
Hashtag 209

et de contre-slogans rendent cette affaire discursivement passion-


nante, et justifient une petite enquête généalogique. On s’aperçoit
alors que l’expression, qui voyage de contexte en contexte depuis
2000, a été le vecteur de bien plus d’une contestation, et constitue
le lieu de bien intéressants emmêlements idéologiques.
Le slogan naît en fait en 2000, chez un groupe de juifs de Chicago
opposés à la politique d’Israël en Palestine, et à l’occasion de ce que
l’on a appelé la « Seconde Intifada ». « Not In My Name » se définit
comme « The Chicago Chapter of Jewish Voice for Peace (JVP) »,
et correspond à un site du même nom, où le slogan est siglé en NIMN,
et défini comme une position de protestation politique et non religieuse
contre la politique de l’État d’Israël vis-à-vis des Palestiniens. Plus
exactement, comme une opposition à l’utilisation par Israël de la
judéité des juifs américains : « “Not in my name” is a powerful cry of
disconnection ». On est donc au tout début de la décennie 2000, et des
juifs se « détachent » de trois instances : le gouvernement israélien,
parce que Israël, dans son nom même d’« État juif », ne distingue pas
le politique du religieux ; la communauté juive « organisée », parce
qu’elle prétend ou est susceptible de représenter tout individu juif ;
et enfin le gouvernement américain, se présentant comme « l’ami
ou le soutien des juifs » en soutenant la politique d’Israël. Ce retour
sur la naissance juive protestataire du slogan est intéressant pour la
compréhension de sa circulation actuelle, parce qu’il éclaire les sens
de cette déclaration, fondés sur l’idée d’une séparation d’un individu
d’avec un tout censé le représenter, le soutenir et surtout parler en son
nom, et donc impliquer son assentiment.

2. Réponses et polémiques
Le slogan « Not In My Name », pas encore hashtagué (Twitter
n’apparaît qu’en 2006), sort de son contexte juif-israélien et circule
dans d’autres affaires où se pose la question du dissentiment et de
la « disconnection » à une décision prise dans un contexte où l’assen-
timent serait considéré comme évident. En 2003, certains Australiens
l’utilisent pour faire campagne contre l’intervention de leur armée
en Irak ; en 2010, des artistes italiens s’en servent pour protester
contre ACTA ; en 2011, Amnesty International ouvre une pétition
210 L’analyse du discours numérique

intitulée « Not In my Name Pledge », pour protester contre l’exécution


de Troy Davis en Géorgie (E.U.), malgré un dossier d’accusation
assez mince. En 2013, certains Australiens utilisent de nouveau la
formule pour s’opposer à l’élection de Tony Abbott, auquel il est
reproché d’avoir soutenu des mesures refusant l’accueil de Papous
de Nouvelle Guinée dans une situation de détresse. En mai 2013,
le slogan apparaît également à l’occasion du meurtre d’un soldat
en Grande-Bretagne, par deux extrémistes se réclamant de l’islam.
Au moment de son apparition liée aux exactions de l’État islamique,
et de sa transformation hashtag, le slogan Not In My Name a donc
déjà une histoire internationale assez fournie, au cours de laquelle
ses significations et ses emplois se forment, constituant sa mémoire
discursive. C’est la raison pour laquelle il est relativement plastique,
appropriable par tout locuteur qui estime se trouver dans cette
position d’utilisation abusive de son appartenance religieuse, mais
également raciale, culturelle, etc.
Ce hashtag-slogan se retrouve vite au cœur d’une bataille
de hashtags. Quelques jours après l’apparition du hashtag
#NotInMyName au sein de la campagne d’Active change, le CICF
(Collectif contre l’islamophobie en France) publie un texte intitulé
« #NotInMyName : Le CCIF se désolidarise du mouvement de culpa-
bilisation imposé aux musulmans ». L’idée d’une désolidarisation est
contestée par la mise entre parenthèses du mot : « Ces derniers jours un
nouveau hashtag fait le buzz : “#NotInMyName”. Un hashtag
dont le but serait de se “désolidariser” des crimes commis par le
groupe Daesh et ses alliés. » La désolidarisation est reformulée en
termes de culpabilisation et d’injonction :

Il serait temps d’arrêter de culpabiliser les musulmans pour des actes dont
ils ne sont PAS responsables.
Nous refusons l’injonction systématique qui est faite aux personnes de
confession musulmane de condamner des actes qui leur sont totalement
étrangers alors même qu’ils sont en attente d’un vrai mouvement de
solidarité pour les soutenir face à l’islamophobie qui mine notre société.
Hashtag 211

Un hashtag alternatif est proposé : #StopCulpabilisation. Le texte


est illustré de deux contre-pancartes, l’une représentant en gros plan
un moine bouddhiste avec l’incrustation « Dois-je m’excuser pour
le génocide des Rohingyas en Birmanie ? » et l’autre représentant
un couple de juifs âgés déclarant : « Doit-on s’excuser pour le
massacre de civils en Palestine ? ». La lecture de cette image dépend
étroitement de la mémoire discursive du lecteur : si l’on pense
que #NotInMyName vient d’être lancé par les jeunes musulmans
britanniques d’Active change, alors cette image apparaît comme
un parallèle assez rigoureux dans sa forme, fondé sur une analogie
proportionnelle : les musulmans en général sont aux terroristes
de l’EI ce que les juifs en général sont à… mais à qui au juste ?
aux « terroristes du gouvernement israélien » ? L’interprétation
reste ouverte. Mais si on lit cette image dans la lignée discursive
du #NotInMyName du groupe de Chicago, alors elle apparaît
comme une contestation de ce mouvement, par une reformula-
tion qui n’est pas loin de la démémoire discursive. Cette question,
« Doit-on s’excuser… ? », semble en effet balayer les presque quinze
ans d’âge de la protestation de #NIMN et reformule par ailleurs
le dissentiment en « excuse », sens qui n’apparaît jamais, en tout
cas dans l’ensemble des documents et témoignages lus et recueillis
à propos de #NotInMyName. On a là un exemple de requalifica-
tion argumentative, qui réoriente un énoncé du dissentiment et le
reformule en termes d’excuse et de culpabilité. C’est le jeu de la
polémique et le lieu de la guerre des hashtags.
Hypertexte

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION

La notion d’hypertexte est bien installée, décrite et analysée en


littérature et en sciences de l’information et de la communication
depuis les années 1990, mais les sciences du langage ne se sont que
très récemment intéressées à ce phénomène (Simon (dir.), 2016,
Paveau 2016). L’hypertexte, en effet n’est ni un objet ni une notion
théorique qui a retenu l’attention des linguistes, alors que les travaux
des chercheurs en littérature et en sciences de l’information et de
la communication ont toujours posé des questions aux enjeux
linguistiques implicites : écrits sur la « littérature informatique »
(Barbosa 1996, Vuillemin 1999a), recherches sur le texte numérique
(Bouchardon 2009, 2014, Clément 1995, 2007), sur l’hypertexte
lui-même (Ertzscheid 2002, Vandendorpe 1999, 2015) ou sur les
écrits d’écran (Souchier 1996, Jeanneret, Souchier 2005).

1. Éléments historiques
En 1945, Vannevar Bush publie dans un article célèbre, « As we
may think » (Bush 1945), un projet d’extension de la mémoire
humaine qui préfigure l’hypertexte informatique qui sera inventé
vingt ans plus tard par Ted Nelson en 1965. Ce dernier le définit
ainsi : « Il s’agit d’un concept unifié d’idées et de données intercon-
nectées, et de la façon dont ces idées et ces données peuvent être
éditées sur un écran d’ordinateur » (Nelson 1993, cité par Clément
1995 : en ligne). En 1968, Doug Engelbart et son équipe réalisent
une présentation des premières réalisations qui constitueront la
bureautique et l’internet actuel, dont la souris, le courrier électro-
nique et l’hypertexte. Et Tim Berners-Lee invente finalement le web
en 1990. À cette histoire technique correspondent des évolutions
sociotechniques et communicationnelles.
214 L’analyse du discours numérique

Sylvie Leleu-Merviel propose par exemple de distinguer trois


« familles » d’hypertexte (Leleu-Merviel 2015) : dans les années
1960-1970, l’hypertexte est une collection de fragments numérisés,
produits hors ordinateur mais stockés par lui et mis en relation par
le système des liens ; dans les années 1980-1990, l’hypertexte est
généré par la machine et lu au sein d’un processus d’écrilecture
comme « forme de mémoire artificielle capable d’entrer en interac-
tion avec l’intelligence humaine, de former avec elle un système qui
ouvre à son utilisateur de nouvelles perspectives pour s’informer,
lire, écrire, penser » (Clément 1995 : en ligne) ; depuis les années
2000, l’hypertexte est un « compagnon de jeu et de vie », ses nœuds
balisant la majeure partie des activités humaines et les traces qu’il
produit constituant l’humain même comme document.

2. Premières définitions
Pour fournir une description technodiscursive de l’hypertexte,
il faut adopter une perspective qui prend en compte les usages, c’est-
à-dire les processus technolinguistiques d’élaboration, en production
comme en réception puisque les deux se confondent. La description
de l’hypertexte s’appuie principalement sur les notions de lien
(la relationalité des énoncés en contexte hypertextuel), de non-linéa-
rité et/ou discontinuité (la conception du texte comme mise en
relation dynamique de fragments) et d’écrilecture (coconstruction
du sens par l’usager dans un geste double de lecture et d’écriture).
La première définition de George Landow en 1996 est centrée
sur le lien :

L’hypertexte est une technologie de l’information dans laquelle un élément


– le lien – joue un rôle majeur. […] Toutes les principales caractéristiques,
culturelles et éducatives de ce média viennent du fait que le lien crée un
nouveau genre de connectivité et de choix pour le lecteur. L’hypertexte
est donc à proprement parler une écriture multiséquentielle ou multili-
néaire plutôt que non-linéaire (Landow 1996 : 157 ; cité et traduit dans
Ertzscheid 2002 : 129)
Hypertexte 215

Bruno Bachimont appuie quinze ans plus tard sa définition de


l’hypertexte sur une différence avec l’hyperdocument :

On convient d’appeler ici « hyperdocument » tout ensemble de documents


constituant une certaine unité, et « hypertexte » ce qui résulte de l’infor-
matisation d’un hyperdocument sous la forme d’un réseau de nœuds
documentaires et de liens navigationnels les reliant (Bachimont 2001 : 110).

Ces deux définitions pointent le trait fondamental de l’hyper-


texte : sa relationalité, c’est-à-dire son aptitude à établir un lien entre
différents éléments, qui deviennent de fait eux-mêmes des liens.
Ces liens étant établis via les dispositifs techniques, il faut donc
adopter une approche de l’hypertexte comme composite.

II. APPROCHE LINGUISTIQUE DE L’HYPERTEXTE

Comme l’hypertexte, le lien (ou hyperlien, ou lien hypertexte)


n’est pas un objet ni une préoccupation pour la linguistique alors
qu’il définit largement les énoncés numériques natifs. Il constitue
en effet une dimension majeure de l’écriture hypertextuelle, en
contribuant à la forme des énoncés, l’élaboration de leur sens et leur
mode de circulation. « L’hyperlien est une particularité fondamen-
tale du texte numérique », selon Alexandra Saemmer (2015 : 23)
qui le définit ainsi :

[…] j’utiliserai le terme « hyperlien » dans le sens d’élément textuel


« hyperlié » à lire et à manipuler, qui est inséré dans un texte (appelé « texte
géniteur ») et renvoie vers un texte généralement encore invisible (appelé
« texte lié »). Ma définition s’inspire de celle de l’hyperlien comme « signe
passeur » [Jeanneret, Souchier 1998] qui met en relation les dimensions de
« signe lu », de « signe interprété » et d’« outil manipulable ». L’hyperlien
en ce sens large est omniprésent dans le texte numérique : dans les résultats
proposés par les moteurs de recherche, les journaux en ligne, les portails
d’information et les sites commerciaux, les réseaux sociaux, la littérature
numérique et le jeu vidéo (Saemmer 2015 : 15).
216 L’analyse du discours numérique

1. L’URL, un technomot
Le lien est toujours une URL, seule capable de permettre la
navigation et le passage d’un écran à l’autre, d’un segment à l’autre.
Une URL, pour Uniform Ressource Locator, est une chaîne de caractères
élaborée pour constituer l’adresse d’une ressource sur internet en
associant un ensemble d’informations ; l’URL mène à la ressource
en question, ce qui explique qu’on la nomme également adresse
internet. Quelques exemples :

– adresse d’un billet sur le carnet de recherche La pensée du discours :


<http://penseedudiscours.hypotheses.org/10212>,
– adresse d’un article de la revue Corela, <https://corela.revues.org/1550>,
– adresse d’un article de presse du Guardian :
<https://www.theguardian.com/technology/2015/aug/29/anita-sarkeesian-
gamergate-interview-jessica-valenti>,
– adresse d’une ressource sous forme de fichier pdf :
<https://education.ohio.gov/getattachment/Topics/Other-Resources/
School-Safety/Safe-and-Supportive-Learning/Anti-Harassment-Intimidation-
and-Bullying-Resource/Educator-s-Guide-Cyber-Safety.pdf.aspx>.

L’URL n’est pour le moment pas traitée par les linguistes qui
ne l’intègrent pas à la liste des catégories syntaxiques couramment
utilisées dans la discipline (nom, verbe, adjectif, préposition, etc.).
En d’autres termes, la linguistique ne sait pas décrire, catégoriser
ni analyser une URL. On propose ici de l’intégrer dans la catégorie
des technomots définis comme des unités cliquables permettant
la circulation par écrilecture d’une source textuelle à une cible
textuelle. La morphologie de l’URL est double. Soit elle apparaît telle
quelle, sous sa forme codée informatiquement, ce qui est fréquent
sur certaines plateformes de réseaux sociaux, dans des contextes
documentaires, ou des articles de presse constitués d’agrégations
de liens (sorte de technogenre journalistique) ou encore des articles
d’écrilecteurs débutants non formés à la technique de l’insertion.
L’URL, parfois très longue, peut être réduite automatiquement
par des programmes dédiés, des réducteurs de liens, permettant
Hypertexte 217

une économie discursive. Les URL mentionnées ci-dessus sont


réductibles ainsi via l’outil TinyURL :

– <http://tinyurl.com/yavskxbr>,
– <http://tinyurl.com/y7cudmte>,
– <http://tinyurl.com/yb977ox5>,
– <http://tinyurl.com/lh6rpw6>.

Soit elle est insérée dans un mot ou un segment plus large (groupe
nominal, titre, phrase entière éventuellement) ou dans une image : elle
est alors discursivisée, c’est-à-dire dépourvue de sa forme informatique
et revêtue, si l’on peut, dire, d’une forme langagière. Cette forme
langagière peut elle-même être produite dans les environnements
natifs et ne pas relever des catégories linguistiques habituelles, ce qui
est le cas du hashtag ou du pseudo Twitter par exemple (@mapav8,
@miladus, @EditionsHermann). La forme discursivisée apparaît
alors en couleur et/ou soulignée dans le texte en ligne. Elle peut être
automatisée par des programmes, et donc provenir d’une logique
algorithmique (c’est le cas des noms de compte et des mots-consignes
des réseaux sociaux ou des hashtags), ou fabriquée par le scripteur,
à travers une procédure en plusieurs étapes. Dans un blog géré
par les CMS de Wordpress par exemple, quatre opérations sont
nécessaires pour créer un lien sur un segment : il faut 1. surligner
le segment, 2.cliquer sur l’icone du lien ou passer par des touches
clavier ([cmd + k] sur Mac), ce qui ouvre une fenêtre (illustration
17 ci-dessous) 3. y insérer l’URL voulue et 4. l’appliquer 69.

69. Pour la description détaillée de cette procédure, voir Paveau 2016.


218 L’analyse du discours numérique

17. La 2e étape sur 4 de la fabrication d’un lien hypertexte sur un blog.

2. Le lien dans l’écrilecture


L’activité d’écriture en ligne n’est pas la même que dans les
contextes non connectés, en particulier en ce qui concerne l’hyper-
lien et donc l’hypertextualité de sa production : le scripteur doit
intégrer des contraintes techniques, notamment l’usage de cette
forme particulière sur le plan morphologique et technique, qui
transforme des éléments langagiers en adresses et donc en outils
de navigation pour le lecteur. Pour ce dernier, l’hyperlien se repère
graphiquement (couleur et/ou soulignement) et lui donne le choix
de continuer sa lecture linéairement ou de cliquer et de se laisser
« adresser » à un texte cible : sa lecture est alors une écrilecture 70
puisqu’il écrit, en le lisant, un autre texte que celui qui se présente
superficiellement à lui ; le lecteur est un écrilecteur. Cet autre texte

70. Le terme écrilecture est la traduction du néologisme ecrileitura proposé en 1992


par Pedro Barbosa dans sa thèse, Metamorfoses do real. Criaçâo literaria e computador
(Barbosa 1992), et développé quelques années plus tard dans A Ciberliteratura.
Criaçâo Literária e Computador (Barbosa 1996). L’écrilecture désigne la fusion
des deux activités de lecture et d’écriture impliquée par le dispositif technique
reposant sur l’usage de l’hyperlien. La notion est notamment exploitée en France
par Alain Vuillemin et Arnaud Gillot (Lenoble, Vuillemin 1999 dir., Gillot 1999).
Hypertexte 219

est préparé par le scripteur mais uniquement comme potentialité :


sur le plan de la matérialité textuelle, il n’existe pas.
Pour Roger Chartier, le lecteur devient un co-auteur :

Avec le texte électronique, […], non seulement le lecteur peut soumettre


le texte à de multiples opérations (il peut l’indexer, l’annoter, le copier,
le démembrer, le recomposer, le déplacer, etc.), mais, plus encore, il peut
en devenir le co-auteur. La distinction, fortement visible dans le livre
imprimé, entre l’écriture et la lecture, entre l’auteur du texte et le lecteur
du livre, s’efface au profit d’une réalité autre : celle où le lecteur devient
un des acteurs d’une écriture à plusieurs voix ou, à tout le moins, se trouve
où en position de constituer un texte nouveau à partir de fragments libre-
ment découpés et assemblés (Chartier 1994 : en ligne).

3. Description technolinguistique de l’hypertexte


Au-delà des questions concernant la lecture et l’écriture de
productions hypertextuelles, le phénomène d’écrilecture pose des
problèmes proprement linguistiques : comment se construit le
sens dans un dispositif où tant la production que la réception sont
potentielles et mobiles, et non inscrites dans une matière langagière
fixe permettant les calculs interprétatifs, comme dans les textes
prénumériques ? comment rendre compte de l’énonciation dans
des productions où auteur/énonciateur et lecteur/destinataire se
confondent dans un même acte énonciatif d’écrilecture ou de
co-auctorialité ? doit-on repenser la notion de situation d’énoncia-
tion en déplaçant les paramètres et les appuis théoriques ? comment
définir l’objet du travail d’analyse linguistique : doit-on intégrer les
seuls textes-ressources ou intégrer les textes-cibles ? comment traiter
le fait qu’un lien hypertexte peut faire sortir définitivement l’écri-
lecteur du texte-ressource ? finalement que deviennent les notions
mêmes de texte et de discours dans une configuration qui disjoint
radicalement la production d’énoncés de leur réception ?
Pour répondre à ces questions, on peut mettre en œuvre
quelques-unes des notions qui décrivent les discours numériques
natifs : leur composition, qui pourra rendre compte des dimen-
sions proprement techniques et physiques (gestes) de l’écrilecture ;
220 L’analyse du discours numérique

leur délinéarisation, qui permettra de décrire d’autres ordres du


texte et du discours, d’autres agencements des segments langagiers
et technolangagiers constituant les énoncés en ligne ; et leur impré-
visibilité, qui permettra de décrire comment fonctionnent le calcul
interprétatif et l’anticipation nécessaire à la construction du sens
dans les discours numériques natifs 71.

III. OBSOLESCENCE DE L’HYPERTEXTE :


VERS LE DESIGN MONOPAGE

Bien que la physionomie générale d’internet semble encore


dominée par l’hypertexte, il est selon certains chercheurs tombé
en désuétude, comme l’explique Vivien Lloveria (Lloveria 2015).
Mais ce sont surtout les webdesigners qui en précipitent la fin, en
en soulignant les difficultés pour les internautes :

Par ailleurs, les commentaires des webdesigners rendent compte de l’obstacle


que peut engendrer l’hypertexte entre son usager et l’information recher-
chée. Cette épaisseur apparaît sous la forme d’une liste d’actions préalables
(assimilable à un programme d’usage) que l’hypertexte est accusé d’allonger.
Ainsi, l’usager devra trouver le lien, le cibler, le cliquer et attendre que la
page soit chargée (ANTHONY, 2012) ; il devra également être capable
de parcourir plusieurs pages (BURNS, 2013) pour trouver l’information
recherchée. Le dispositif hypertextuel transforme alors la recherche d’infor-
mation en une quête semée d’embûches, d’actions qui peuvent distraire
l’usager au point de lui faire oublier le pourquoi de sa venue (PIVOT,
2015) – (Lloveria 2015 : 69) 72.

71. Pour le détail des notions, voir les articles ou les sections qui leur sont
consacrés.
72. Références internes de la citation : Anthony, 2012, « Why Scrolling is the
New Click », ux movement [site], <http://uxmovement.com/navigation/why-scrol-
ling-is-the-new-click> ; Burns Tabitha, 2013, « Pageless Web Design is the New
Trend », kualo [site], <http://blog.kualo.com/pageless-web-design/> : Pivot, 2015,
« Why one-page website design is in vogue », <http://www.pivotcomm.com/
insights/one-page-website-design-vogue>.
Hypertexte 221

Vivien Lloveria montre que des alternatives à l’hypertexte existent


déjà, notamment les fils chronologiques (ou journaux ou timelines)
des blogs et des réseaux sociaux ainsi que l’agencement des infor-
mations par cartes, c’est-à-dire blocs d’informations. Le design
monopage est alors fondé sur l’agglomération d’informations plus
que sur la réticularité, et la délinéarisation des énoncés en est alors
remise en cause :

Conformément aux modèles préfigurés par la rupture avec l’hypertexte,


nous retrouvons dans les sites monopages la notion d’agglomération évoquée
précédemment. Par exemple, Emily Weeks considère le monopage comme
un « encapsulement » des données d’un site entier dans une seule page
« fluide » (WEEKS, 2013, notre traduction). […] pour Simon Gombaud
(GOMBAUD, 2014) ce type de site internet caractérise le plus souvent une
longue page divisée en sections distinctes, chaque section correspondant
à une thématique précise et disposant de ses propres objectifs : informer,
séduire, convaincre ou encore pousser à l’action. La réticularité se produit
donc de manière interne, dans une longue page désormais fragmentée de
l’intérieur en sections de thématiques différentes (Lloveria 2015 : 71-72) 73.

Le discours redevient alors linéaire, empruntant une forme


narrative : « D’un point de vue formel, nous voyons comment la
disparition des menus, des arborescences et de la navigation par
liens configure un discours linéaire propice au développement
du narratif. » (Lloveria 2015 : 74). Cette narrativité implique un
changement de régime de l’énoncé de geste : le clic de lien en lien
fait place au scroll (défilement de la page) de haut en bas de la
page désormais unique du site. On ajoutera que certaines formes
technographiques font évoluer cette narrativité vers l’image, selon

73. Références internes de la citation : Weeks Emily, 2013, « The Future of Web:
Pageless Design », imedia [site], <http://blogs.imediaconnection.com/blog/2013/08/12/
the-future-of-web-pageless-design/> ; Gombaud Simon, 2014, « Les sites “one page”,
tendance passagère ou véritable orientation du Web en 2014 ? », Votre agence web
à Rennes – le blog [blog], <http://blog.useweb.fr/2014/04/08/simon-gombaud-les-
sites-one-page-tendance-passagere-ou-veritable-orientation-du-web-en-2014-2/>.
222 L’analyse du discours numérique

une évolution générale qualifiée par William Mitchell de « pictorial


turn » 74 : des formes technographiques comme l’infographie, la carte
de visite numérique 75 ou le bingo, toutes productibles grâce à des
outils disponibles en ligne, associent la narrativité et l’iconicité dans
le modèle monopage.

74. Pour des développements sur le pictorial turn, voir l’entrée Technographisme.
75. Le site About me, dont le slogan est « create your free, one-page website in
just a few minutes », permet par exemple de fabriquer une page unique rassemblant
toutes les informations qu’un internaute désire communiquer sur sa personne, son
statut et ses activités : <https://about.me/>.
Imprévisibilité

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION

L’imprévisibilité des technodiscours résulte de l’impossibilité


pour l’énonciateur-écrilecteur de prévoir la forme, la circulation
voire le contenu de ses productions langagières en ligne. En contexte
prénumérique, il existe en effet une adéquation plus ou moins
grande entre les intentions scripturales d’un locuteur (dans la
rédaction d’une signature, d’une lettre, d’un chèque, d’une liste,
etc.), et le résultat produit, qu’il s’agisse d’une écriture manuscrite
ou au clavier : le scripteur d’un texte à la main, au clavier ou à
l’aide de tout autre instrument d’écriture, contrôle la disposition,
les marges, le nombre de pages, la couleur de l’encre, la profondeur
du trait, etc. De ce fait, il anticipe le résultat de sa production.
Dans les contextes numériques natifs, les algorithmes, les CMS,
les liens hypertexte et les possibilités de partage et de redocumen-
tation du web participatif, qui vont de la circulation ordinaire à la
viralité, disjoignent les intentions scripturales initiales des formats
scripturaux finaux. Comme le précise Claire Herrenschmidt, écrire
« c’est confier son texte à des penseurs d’activité, producteurs de
littérature logicielle » (2007 : 418). Ces « penseurs d’activité » sont
des facteurs d’imprévisibilité.

II. MANIFESTATIONS DISCURSIVES


DE L’IMPRÉVISIBILITÉ

L’imprévisibilité discursive se manifeste de multiples manières.


On détaillera ici l’hypertextualité, le partage, la viralité et les figures
du lecteur inattendu et du lurker.
224 L’analyse du discours numérique

1. Les liens hypertexte


L’hypertextualité des discours numériques natifs implique leur
imprévisibilité formelle au moins : si le locuteur-scripteur, sur le
tableau de bord de son site ou de son blog, semble écrire un texte
linéaire, la manière dont il sera activé et donc écrit par l’écrilecteur
ne lui est pas accessible. En insérant des liens, le locuteur-scripteur
anticipe certains parcours de lecture, mais d’une manière limitée :
le devenir de la matérialité de son texte lui est inconnu. La manière
dont l’écrilecteur choisira de « faire texte » (Adam 2015 dir.) avec la
production qu’il manipule, la quittant pour y revenir ou au contraire
ne jamais y revenir, est hors des prévisions possibles du scripteur.
Elle est également peu anticipable pour l’écrilecteur lui-même.
L’écrilecture est donc absolument individuelle et énactive (c’est-à-dire
sans représentation préalable), et par conséquent idionumérique,
ce qui doit être pris en compte dans les dispositifs de recueil de
données, ainsi que d’élaboration et d’analyse du corpus.

2. Le partage de contenu d’un écosystème à l’autre


La culture du partage sur le web social implique une circulation
importante de documents (écrits, oraux, photographiques, vidéo-
graphiques, multimédiatiques) d’un écosystème à l’autre. Le partage
peut se faire de manière automatique, via les fonctions dédiées
des plateformes toutes dotées de boutons de partage (partage d’un
billet ou d’un article sur un réseau social, partage d’un tweet sur
Facebook, partage d’une vidéo Youtube sur Twitter, etc.) ; il peut
également se faire de manière manuelle, quand les fonctions de
partage automatisées n’existent pas, ou quand le partage automatisé
ne donne pas les résultats voulus par l’internaute, justement à cause
de l’imprévisibilité. Dans le premier cas, on peut prendre pour
exemple le partage par copier-coller d’un message électronique ou
d’un texte sous format word ou pdf doté de liens électroniques sur un
réseau social comme Facebook : la morphologie du technodiscours
produit sur le réseau n’est pas prévisible par l’internaute, activant
l’ouverture de certaines pages et pas d’autres, etc. Dans le second
cas, le partage automatique d’un article de presse sur Facebook par
exemple peut produire une illustration estimée non cohérente avec
Imprévisibilité 225

l’article publié : on bricolera alors le partage de manière à obtenir


l’adéquation voulue entre le texte et l’illustration en téléchargeant
préalablement une image, assortie dans un second temps de l’URL
de l’article à partager. Inversement, dans le sens de la lecture, le texte-
cible ouvert à partir d’un lien ne correspond pas forcément aux
promesses du lien : sur les comptes Twitter des titres de presse, les
articles apparaissent avec des images qui disparaissent parfois une
fois le lien ouvert ; dans ce cas, ce n’est plus seulement la forme qui
est modifiée, mais également le contenu informationnel, l’inter-
action texte-image constituant à la fois une information et une
instruction de sens.

3. Les effets de la viralité


De manière plus générale, la viralité du web, c’est-à-dire la
circulation à la fois extrêmement rapide et quantitativement
massive des contenus, est un puissant facteur d’imprévisibilité
concernant les lieux de circulation, la nature des récepteurs et les
effets de sens produits. De nombreuses anecdotes balisent la petite
mythologie quotidienne du web, qui impliquent ces questions de
circulation discursive et d’effets de sens. Une des plus célèbres est
celle qui a donné son nom à l’une des « lois » d’internet, l’effet
Streisand : en 2003, Barbra Streisand réclame 50 millions de dollars
à un photographe ayant publié une photo aérienne de sa maison.
Cette demande produit un effet contraire à celui escompté par la
star désireuse de protéger sa vie privée : au cours du mois suivant
cette réaction, la photo reçoit plus de 400 000 vues et l’informa-
tion se dissémine de manière virale. Autre exemple, intéressant à
bien des égards sur le plan linguistique : le vendredi 20 décembre
2013, la responsable étatsunienne de la communication d’un
grand groupe de médias, Justine Sacco, embarque pour l’Afrique
du Sud à partir de Londres et écrit sur Twitter : « Going to Africa.
Hope I don’t get AIDS. Just kidding. I’m white ! » 76. Dix heures
après, à son arrivée à Cape Town, elle découvre l’étendue du

76. « Je pars pour l’Afrique. J’espère que je ne vais pas attraper le sida. Je plaisante,
je suis blanche ! ».
226 L’analyse du discours numérique

désastre : en quelques minutes, son tweet, considéré comme raciste,


a déclenché une vague internationale d’indignation et a été diffusé
des milliers de fois, un hashtag a été créé, #HasJustineLandedYet,
une ONG a acheté le nom de domaine JustineSacco.com, qui
mène vers un site de dons pour la lutte conte le sida. Le lendemain,
samedi 21 décembre, son compte Twitter est supprimé et le soir
même elle est licenciée par la société qui l’emploie. Le dimanche,
elle présente des excuses dans un communiqué. Cet exemple est
riche d’éléments de réflexion pour l’analyse du discours numérique :
on voit d’abord que la prise en compte du seul contenu langagier
du tweet, dans une perspective logocentrée, laisserait de côté la
plus grande partie de son fonctionnement linguistique, discursif
et sémantique ; on comprend ensuite à quel point l’imprévisibilité
des technodiscours est importante, la viralité (surtout pour un
tweet en anglais), les effets des algorithmes, la démultiplication
des partages ouvrant sur l’innombrabilité des occurrences rendant
impossible de prévoir et même de tracer a posteriori le cheminement
d’un message de ce type.

4. Lecteur inattendu et lurker


L’imprévisibilité des technodiscours concerne également le
dispositif de lecture installé dans les univers numériques natifs,
qui produit la figure de ce que Pierre Mounier appelle après Phil
Bourne le « lecteur inattendu » (« unexpected reader »). Il raconte dans
un billet intitulé « Impressions d’automne 1 : Le cas Meredith »,
l’anecdote d’où émerge cette figure :

Phil Bourne raconte en effet qu’en tant que rédacteur en chef de la revue
Plos Computational Biology, il reçut un jour le manuscrit d’un article
particulièrement innovant sur les questions de modélisation des pandémies
qui était proposée par une certaine Meredith. Lorsqu’il voulut discuter de
son travail avec l’auteure, c’est à sa grande surprise une lycéenne âgée de
15 ans qui se présenta. Celle-ci avait rédigé son article parce qu’elle s’était
passionnée pour le sujet à la suite d’une fête de la science. Elle s’était alors
renseignée en utilisant Wikipedia puis la littérature spécialisée en libre accès.
Enfin, pour établir son modèle, elle avait demandé et obtenu du temps
Imprévisibilité 227

de calcul sur les ordinateurs du San Diego Supercomputer Center ainsi


que l’accès à des bases de données (Mounier 2012 : en ligne).

Cette figure est décrite dans le contexte de la défense du libre


accès, mais on peut l’élargir au processus de lecture en général sur
internet : l’importance de l’accessibilité des contenus par rapport
aux écrits prénumériques, surtout dans un cadre transgénérationnel
(a priori la revue Plos Computational Biology comme les revues
spécialisées dans ce champ de recherche ne croisent pas le chemin
des adolescents de 15 ans) modifie le dispositif écriture-lecture,
ou production-réception en y introduisant plus d’imprévisibilité :
l’accessibilité numérique est un facteur d’imprévisibilité discursive.
Dans le même ordre d’idée, on peut également citer la figure du
lurker, dont Robert Nonnecke, auteur d’une thèse sur la question,
suppose qu’il est majoritaire dans les groupes de discussion (Nonnecke
2000). Le lurker, du verbe to lurk qui signifie « se cacher », est un
internaute qui lit et visionne les contenus mais qui n’intervient
jamais. Contrairement à ce que laisse penser une vision stéréotypée
d’internet comme lieu d’intervention et d’action, le lurker a une
véritable action sur les contenus d’internet, dont il influence la
forme et la longueur (Nonnecke 2000) 77 et qu’il contribue à dissé-
miner en ligne et hors ligne, en en produisant la circulation (Falgas
2016). Comme l’accessibilité, le lurking constitue donc un facteur
important d’imprévisibilité discursive.
Ces deux figures, le lecteur inattendu et le lurker, ont un rôle
dans l’élaboration des discours en ligne car ils peuvent constituer
des surdestinataires par défaut, c’est-à-dire des destinataires non
identifiés par l’usager mais cependant atteints par son discours.

77. Blair Nonnecke montre que la longueur des fils de discussion est corrélée
au nombre de lurkers dans un groupe forum de discussion.
Intégrité contextuelle

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
LES FRONTIÈRES DE LA PRIVACITÉ

L’intégrité contextuelle (contextual integrity) est une notion


proposée par Helen Nissenbaum (2004, 2010) pour décrire les
modalités de la privacité 78 (privacy) en ligne : « contextual integrity
is the appropriate benchmark of privacy » (2004 : 102). C’est une
réponse à l’insuffisance de l’opposition binaire privé vs public,
inadaptée aux activités dans les univers numériques du web et
d’internet en général, car elles se déroulent dans de nombreux
contextes régulés par des normes locales donc spécifiques.
Plutôt que décrire la privacité par une opposition rigide avec ce
qui est « public », ou par les notions de secret ou de contrôle, il faut
selon Helen Nissenbaum l’envisager à travers le fonctionnement de
deux normes informationnelles : la pertinence (appropriateness) et la
distribution des informations personnelles. L’intégrité contextuelle
se définit en effet par rapport à une transgression de ces normes :
« Contextual integrity is maintained when both types of norms are
upheld, and it is violated when either of the norms is violated. […] in
any given situation, a complaint that privacy has been violated is
sound in the event that one or the other types of the informational
norms has been transgressed » (2004 : 120).
L’intégrité contextuelle définit ainsi de manière environnementale
les frontières de la privacité, maintenue quand l’intégrité contextuelle
est respectée (des informations pertinentes sont diffusées par un canal
convenable, par exemple une adresse électronique ou des témoignages

78. On utilise ici le terme proposé par les Québécois, qui traduit privacy et
se distingue de vie privée.
230 L’analyse du discours numérique

personnels dans un groupe fermé), transgressée quand l’intégrité


contextuelle est menacée (des informations non pertinentes sont
diffusées par des canaux inappropriés, par exemple des numéros de
téléphone ou des photos intimes sur un site public).

II. UNE PERSPECTIVE INTÉGRÉE

L’intégrité contextuelle est une notion qui concerne l’ensemble de


nos activités, qu’elles soient réalisées en ligne ou hors ligne, comme
le montre l’exemple des informations médicales données par Helen
Nissenbaum dans un article de 2011 :

The key parameters of informational norms are actors (subject, sender,


recipient), attributes (types of information), and transmission principles
(constraints under which information flows). Generally, when the flow of
information adheres to entrenched norms, all is well; violations of these
norms, however, often result in protest and complaint. In a health care
context, for example, patients expect their physicians to keep personal
medical information confidential, yet they accept that it might be shared
with specialists as needed. Patients’ expectations would be breached and
they would likely be shocked and dismayed if they learned that their
physicians had sold the information to a marketing company. In this
event, we would say that informational norms for the health care context
had been violated (2011 : 33).

La question de la privacité, comme bien d’autres d’ailleurs, requiert


une intégration du fonctionnement des activités en ligne dans les
fonctionnements sociaux en général, loin du dualisme digital et de
la conception d’internet comme un monde à part :

Protecting privacy is a matter of assuring appropriate flows of personal


information, whether online or offline, and disruptions in information
flow, enabled by information technologies and digital media, can be equally
disturbing, whether online or off. Because much of what happens online
is thickly integrated with social life writ large (and vice versa), solving the
privacy problem online requires a fully integrated approach (2011 : 45).
Intégrité contextuelle 231

III. LA PERTINENCE (APPROPRIATENESS)


DES INFORMATIONS

Helen Nissenbaum donne des précisions sur les normes de perti-


nence : « Generally, these norms circumscribe the type or nature of
information about various individuals that, within a given context,
is allowable, expected, or even demanded to be revealed » (2004 :
120). Elle livre également des exemples de diffusion pertinente
d’informations privées, relevant du domaine médical, amical,
bancaire ou professionnel :

In medical contexts, it is appropriate to share details of our physical condition


or, more specifically, the patient shares information about his or her physical
condition with the physician but not vice versa; among friends we may
pour over romantic entanglements (our own and those of others); to the
bank or our creditors, we reveal financial information; with our professors,
we discuss our own grades; at work, it is appropriate to discuss work-related
goals and the details and quality of performance (2004 : 120-121).

Mais elle insiste surtout sur la transgression de la pertinence,


dans la mesure où elle est définitoire de l’intégrité contextuelle :
« As important is what is not appropriate: we are not (at least in
the United States) expected to share our religious affiliation with
employers, financial standing with friends and acquaintances,
performance at work with physicians, etc. » (2011 : 121).

IV. L’INTÉGRITÉ CONTEXTUELLE


DANS L’ANALYSE DES TECHNODISCOURS

La notion d’intégrité contextuelle permet une approche fine des


productions discursives natives du web :
– Elle permet à l’analyste du discours de catégoriser les éléments
de ses corpus selon des critères contextuels plus fins que privé
vs public, en particulier en ce qui concerne l’éthique du discours
(Côté 2012, Latzko-Toth, Proulx 2013), l’approche énonciative,
les questions posées par le technodiscours rapporté, les critères
232 L’analyse du discours numérique

d’extimité ou la question des genres de discours en ligne


(Grodzinsky, Tavani 2010 sur les blogs).
– Elle donne également, si ce n’est des critères, du moins un cadre
pour évoquer la dimension morale des discours : la notion est
en effet proche de celle d’ajustement proposée dans Langage et
morale (Paveau 2013b) pour caractériser un énoncé correspondant
aux normes morales en vigueur dans une société, à travers les
métadiscours des locuteurs que déclenche un événement discursif
moral. L’intégrité contextuelle ajoute à l’éthique du discours un
dispositif d’analyse des énoncés natifs du web, dans l’économie
particulière des environnements numériques.
– Elle permet aussi au chercheur en analyse du discours (comme
dans d’autres disciplines) de résoudre au moins partiellement
la question, insoluble dans l’état actuel du droit de la propriété
intellectuelle sur internet, de la publication des contenus natifs
du web dans ses travaux, souvent destinés à être eux-mêmes mis
en ligne (Paveau 2015a).
– Elle permet enfin une meilleure approche des univers discursifs
numériques, fondée sur la prise en compte de l’ensemble de l’éco-
système technodiscursif, sur l’intégration de la contextualisation
technorelationnelle et sur le choix d’une approche postdualiste
refusant à la fois la distinction langue/matière et le dualisme
digital.
Lois du discours numérique

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
UNE PRAGMATIQUE NUMÉRIQUE NATIVE

Internet et le web social en particulier sont des univers réflexifs :


toute production en ligne est accompagnée la plupart du temps, et
très rapidement, d’un discours sur cette production. Il peut s’agir
de la netiquette 79, d’un commentaire, d’un mode d’emploi, d’une
analyse, d’une parodie, d’un mème, d’un phénomène d’humour,
d’un jeu participatif, etc. Le discours numérique natif est la plupart
du temps simultanément métadiscursif : tout en se créant, il formule
sa propre description.
C’est la raison pour laquelle internet a produit ce que l’on
peut appeler, à la suite de Paul Grice, des lois du discours (Grice
1979). Paul Grice propose, dans le cadre de la théorie pragmatique,
de considérer que le discours, au sens de conversation, répond à une
loi générale, la loi de coopération (cooperation principle), articulée
en quatre principes ou maximes conversationnelles dont le respect
assure un échange réussi : informativité, exhaustivité, sincérité et
pertinence. À cette théorie pragmatique scientifique correspond sur
internet une théorie pragmatique native et naïve, c’est-à-dire profane,
énoncée par les usagers des technodiscours. Elle n’a évidemment
pas le caractère de systématicité de la proposition de Paul Grice,
mais comporte au moins trois lois ou principes largement installés
dans la théorie de la communication numérique native, qui font
l’objet d’innombrables définitions, commentaires, occurrences, etc.

79. Sur laquelle on ne revient pas ici car elle concerne de manière restreinte la
communication par mail et sur les forums, dans le cadre du web 1.0.
234 L’analyse du discours numérique

II. LES « LOIS D’INTERNET ».


ASPECTS LANGAGIERS ET DISCURSIFS

On trouve sur internet un certain nombre de documents relevant


de la pragmatique profane, par exemple des recensements des diverses
lois d’internet sous la forme du « top » (top 10, top 20, etc.), qui
constitue un technogenre de discours. Le chiffre récurrent est 10 et il
existerait donc 10 grandes « lois » sur internet, qui possèdent toutes
des noms, souvent des patronymes. Les anthologies ne donnent pas
toujours les mêmes mais on peut cependant identifier un noyau
récurrent, qui est majoritairement d’ordre langagier, discursif ou au
moins communicationnel. On a donc une véritable pragmatique
linguistique profane en ligne.
Voici la liste de ces lois et leur définition, d’après l’article « Top
10 des Lois d’Internet, informelles certes mais incontournables »
sur le site Topito 80 :

1. La loi de Godwin
Dispose que : « Plus une discussion sur un forum dure longtemps, plus
la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf
Hitler est grande. »
2. La loi de Poe
Dispose que : « Sans un smiley qui cligne de l’œil ou un autre moyen
bien flagrant de bien marquer que c’est de l’humour, il est impossible
de faire une parodie sans être attaqué directement par une personne qui
confondrait l’humour avec une réalité. »
3. La règle 34
Dispose que  : «  Si ça existe, il y a du porno à ce sujet.  »
Voir aussi la règle 35: « Si il n’existe pas de porno à ce sujet, ça va
venir. »
4. La loi de Skitt
Dispose que : « Tout post corrigeant une erreur dans un autre post va
contenir au moins une erreur lui-même. »

80. <http://www.topito.com/top-10-des-lois-dinternet>.
Lois du discours numérique 235

5. La loi de Scopie
Dispose que : « N’importe quelle discussion qui parle de science ou de
médecine, en citant whale.to (sorte de wiki sur la science et la médecine)
comme une source crédible, va perdre immédiatement sa crédibilité et sera
jetée du forum dans de grands fous rires. »
6. La loi de Danth (aussi connue sous le nom de « loi de Parker »)
Dispose que : « Si vous devez insister sur le fait que vous avez raison sur
un sujet sur internet, vous avez probablement tort. »
7. La loi de Pommer
Dispose que : « Si l’avis d’une personne peut-être changé par la lecture
d’informations sur internet, cet avis peut passer de “pas d’opinion”
à “mauvaise opinion”. »
8. La loi de Demyer
Au nombre de 4, la seconde de ces lois dispose que : « Quiconque poste
un argument sur internet et qui est largement agrémenté de quotes peut
être ignoré en toute sécurité, et l’auteur perd la bataille avant de l’avoir
commencée. »
9. La loi de Cohen
Dispose que : « Celui qui recourt à l’argument “Celui qui recourt à
l’argument qui…” “...a automatiquement perdu le débat.” “...a automa-
tiquement perdu le débat”. »
10. La loi de l’exclamation
Dispose que : « Plus il y a de points d’exclamation dans un email (ou
un autre type de post), plus il y a de chances qu’il s’agisse d’un parfait
mensonge. C’est aussi vrai pour les majuscules. »

On peut y ajouter la « loi de Shaker », figurant dans d’autres listes,


qui postule que « Ceux qui annoncent de manière flagrante leur
départ imminent d’un forum de discussion sur Internet ne partent
en réalité quasiment jamais. », ou la loi de Haig, d’après le design
du site Haig report, qui dispose que « L’atrocité du design d’un site
Internet est directement proportionnelle à la folie de son contenu
et de son créateur. » On constate qu’à part la règle 34, toutes les lois
portent sur des phénomènes liés au langage ou à la communication.
Comme tous les savoirs profanes, ces lois reposent partiellement
sur des éléments exacts et parfois vérifiables empiriquement : la loi
236 L’analyse du discours numérique

de Pommer par exemple, évoque les travaux mentionnés dans


l’article Commentaire, sur la polarisation des lectures de billets de
blog en présence de commentaires négatifs ; la loi de Skitt évoque
des expériences de lecture de tout un chacun (effectivement les
« Grammar Nazis » commettent eux-mêmes des erreurs en corri-
geant celles des autres) ; la loi de l’exclamation fera sourire tout le
monde, tant les points d’exclamation en série abondent en effet
dans les communications numériques natives. La loi de Godwin
étant sans doute la loi du discours la plus célèbre et la plus ancienne
d’internet, c’est elle qu’on choisit d’examiner en détail.

III. LA LOI DE GODWIN

En 1991, sur un forum Usenet (le forum du groupe rec.arts.


sf-lovers autour des arts et divertissements), un internaute du nom
de Mike Godwin déclare : « Godwin’s Rule of Nazi Analogies : As a
Usenet discussion grows longer, the probability of a comparison
involving Nazis or Hitler approaches one » 81. Cette remarque est
vite transformée en adage et devient la « loi de Godwin » (Godwin’s
law), concernant au départ surtout les conversations sur les forums,
et rapidement assortie par les internautes de l’expression point
Godwin (Godwin point) désignant le moment où, dans la discus-
sion, l’un des protagonistes a mentionné Hitler ou le nazisme.
La première définition de Godwin Law dans The Urban Dictionary
donne l’exemple suivant :

« Dude, shut up. Nobody cares what you think. »


« Oh, so now you’re trying to censor me? Go to hell, you damn Nazi! »
(article « Godwin Law »)

La loi de Godwin s’étend très vite hors des univers numériques


et se généralise ; on peut citer mille exemples de référence au point

81. « Loi de Godwin des analogies avec le nazisme : plus une discussion en
ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant
les nazis ou Adolf Hitler s’approche de 1 ».
Lois du discours numérique 237

Godwin et en décembre 2010, le quotidien Libération en fait


d’ailleurs une petite anthologie politique dans un article intitulé
« 2010. L’année du point Godwin » (Equy 2010). La journaliste
Laure Equy donne les exemples suivants :

– Marine Le Pen le 10 décembre 2010 en meeting à Lyon, à propos des


prières de rue des musulmans : « Je suis désolée, mais pour ceux qui
aiment beaucoup parler de la Seconde Guerre mondiale, s’il s’agit de
parler d’Occupation, on pourrait en parler pour le coup. Parce que ça,
c’est une occupation du territoire. […] Certes, il n’y a pas de blindés,
pas de soldats, mais c’est une occupation tout de même. »
– Christian Estrosi en 2009 défendant le débat sur l’identité nationale :
« Si, à la veille du second conflit mondial, avait lancé Estrosi, le peuple
allemand avait entrepris de s’interroger sur ce qui fonde l’identité
allemande, héritière des lumières, patrie de Goethe et du romantisme,
alors peut-être aurions-nous évité l’atroce et douloureux naufrage de
la civilisation européenne. »
– La commissaire européenne, Viviane Reding à propos des expulsions
de Rroms par la France : « J’ai été personnellement interpellée par des
circonstances qui donnent l’impression que des personnes sont renvoyées
d’un État membre juste parce qu’elles appartiennent à une certaine
minorité ethnique. Je pensais que l’Europe ne serait plus le témoin de
ce genre de situation après la Deuxième guerre mondiale. »

Cette extension de la loi à tout discours quel qu’il soit trouve sans
doute l’un de ses fondements dans l’analogie de la loi de Godwin
avec la reductio ad Hitlerum formulée par Leo Strauss : « Ce faisant,
nous aurons à atteindre le seuil au-delà duquel l’ombre d’Hitler
commence à obscurcir la scène. Et il n’est malheureusement pas
inutile d’ajouter qu’au cours de notre examen nous devrons éviter
l’erreur, si souvent commise ces dernières années, de substituer à
la reductio ad absurdum la reductio ad Hitlerum. Qu’Hitler ait partagé
une opinion ne suffit pas à la réfuter. » (Strauss 2008 [1953] : 51).
Dans la pragmatique native naïve d’internet, atteindre le point
Godwin équivaut à échouer dans le débat, mais cet échec est ironi-
quement récompensé : le mot point étant polysémique en français
238 L’analyse du discours numérique

(marquer un point, gagner des points), le point Godwin désigne aussi


la récompense ironique gagnée par cette mention et il existe sur
internet d’innombrables exemples de points Godwin, sur le modèle
du bon point de l’école, dont voici un échantillon :

18. Un exemple de « point Godwin » circulant sur internet.

L’expression franchir le point Godwin s’est également popularisée :


construite sur la métaphore spatiale permise par la polysémie du mot
point, tant en anglais qu’en français, elle installe l’image d’une sorte de
ligne rouge qui séparerait les bons discours des mauvais amalgames.
La loi de Godwin et le point Godwin font eux-mêmes l’objet de
métadiscours ludiques ou parodiques qui prolongent et enrichissent
cette loi du discours : la loi de Godwin 2.0 consiste à traiter quelqu’un
de fanatique d’Apple au premier commentaire favorable à la célèbre
marque, comme l’explique The Urban Dictionary :

calling someone an Apple Fanboy/Fanboi at the first whiff of non-negative


commentary on anything Apple does, says or makes.
Author: The new iPhone is just as nice as the Sprint EVO
Commenter #1: You’re such a F*cking Apple Fanboi!
Commenter #2 on Commenter #1: I invoke Godwin’s Law 2.0. Why didn’t
you just call him a Nazi? (article « Godwin Law 2.0 ».)

La seconde loi de Godwin (Godwin’s Second Law) consiste quant


à elle à atteindre le point Godwin en mentionnant non plus Hitler
ou le nazisme mais le point Godwin lui-même :
Lois du discours numérique 239

His secondary law is that; as the likely-hood of Nazi’s and/or Hitler being
mentioned in a thread, in direct reference to his Primary law, increases,
so to must the chances of his own law being referred to. This will usually
have little effect on the actual thread and will merely result in minor lulz.
Newfag: goddamn Nazi everyone knows Fullmetalalchemist is the
most awesome anime EVAR!»111!!!!
4channer1: Lol Godwin’s law, you lose.
4channer2: lol Godwin’s Second law.
4channer1: LOL
Newfag: Wut? (article « Second Godwin Law »).

Il existe aussi une Third Godwin’s Law, qui symbolise parfaitement


la réflexivité du web et sa constante pratique de la métadiscursivité :
dans une discussion, un point Godwin a été atteint et mentionné (First
Godwin’s Law), puis la mention de la loi de Godwin elle-même
a été faite (Second Godwin’s Law) ; alors arrive la troisième loi de
Godwin qui consiste à dire, à partir d’un point de vue tiers, que la
loi de Godwin n’est pas pertinente. The Urban Dictionary donne
l’exemple suivant :

Third Party: Godwins « law » is really just an internet trend. It is NOT


an actual law, nor is it part of actual debate or logic.
Forth Party: Ha ha! Godwin’s Third Law – you lose (article « Third
Godwin Law »).

Enfin, des critiques sérieuses de la loi de Godwin existent, reposant


sur l’idée qu’attribuer à un contradicteur un point Godwin peut
être une forme de censure, et réaliser une décrédibilisation de son
discours : le point Godwin est en effet souvent considéré comme
une exagération sans fondement, et peut donc servir d’argument
pour saper le discours de l’adversaire.
Mémoire technodiscursive

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION

La mémoire technodiscursive est une mémoire déployée dans


les univers connectés, qui augmente les capacités de la mémoire
discursive non outillée numériquement, produit des archives
natives inédites sous des formes numériques natives, ordonne
partiellement la masse de données discursives en ligne et constitue
des lignées discursives et des formulations préalables pour l’élabo-
ration des discours. Elle repose sur certains traits technodiscursifs
spécifiques : l’investigabilité du discours, la plurisémioticité des
données et leur imprévisibilité. La notion de mémoire techno-
discursive est élaborée dans la généalogie notionnelle ouverte par
Jean-Jacques Courtine qui propose en 1981 celle de mémoire
discursive comme alternative à celle d’interdiscours (Courtine
1981). Pour Jean-Jacques Courtine,

toute formulation possède dans son « domaine associé » d’autres formu-


lations, qu’elle répète, réfute, transforme, dénie…, c’est-à-dire à l’égard
desquelles elle produit des effets de mémoire spécifiques ; mais toute
formulation entretient également avec des formulations avec lesquelles
elle coexiste (son « champ de concomitance » dirait Foucault) ou qui lui
succèdent (son « champ d’anticipation ») des rapports dont l’analyse inscrit
nécessairement la question de la durée et celle de la pluralité des temps
historiques au cœur des problèmes que pose l’utilisation du concept de
FD (Courtine 1981 : 52).

Autrement dit, tout énoncé est pris dans de multiples inscrip-


tions antérieures, concomitantes et également futures, et en tire son
sens : « toute production discursive qui s’effectue dans les conditions
déterminées d’une conjoncture, remet en branle, fait circuler des
formulations antérieures, déjà énoncées » (Courtine 1981 : 52).
242 L’analyse du discours numérique

Ce travail notionnel est poursuivi par Sophie Moirand qui élabore


à la suite d’Alain Lecomte la notion de mémoire interdiscursive
(Lecomte 1981, Moirand 1999, 2007), et prolongé par l’auteure
présentant, à partir d’une articulation avec la cognition située,
le concept de mémoire cognitivo-discursive (Paveau 2006). Mais
dans les univers numériques, la notion de mémoire est travaillée
anciennement, sous d’autres étiquettes, par d’autres disciplines.

II. NOTIONS PIONNIÈRES EN SCIENCES


DE L’INFORMATION ET EN LITTÉRATURE

Il n’existe pas pour l’instant de travaux sur la mémoire numérique


dans une perspective linguistique, discursive ou textuelle. On entend
mémoire numérique au sens technodiscursif, et non au sens informa-
tique, sans intégrer directement les aspects proprement techniques
de l’archivage des données (ces derniers sont cependant contributifs
et doivent être pris en compte pour la compréhension de la notion).
La mémoire est en revanche un objet de réflexion qui s’est largement
développé en sciences de l’information et de la communication,
comme le précise Oriane Desseilligny dans un travail sur ce qu’elle
appelle la « mémoire appareillée » : « En SIC, les travaux sur les
rapports qu’entretient l’homme avec sa mémoire dans un contexte
numérique se sont démultipliés ces dernières années à la faveur,
par exemple, de technologies textuelles qui externalisent la fonction
mémorielle (Le Deuff, 2010), de dispositifs socionumériques qui se
donnent pour des supports de mémoire modernes » (Desseilligny
2012 : 96).
Dans cette perspective, plusieurs notions ont été construites, que
le linguiste doit prendre en compte, dans une perspective cumulative,
pour réfléchir au fonctionnement de la mémoire discursive numérique
ou mémoire technodiscursive. Cette prise en compte doit intégrer
un retravail des notions, les deux disciplines ne reposant pas sur
les mêmes postulats, et ne définissant pas les termes de la même
manière. On choisit ici trois notions importantes qui peuvent être
contributives à l’élaboration de la notion de mémoire numérique
en linguistique du discours.
Mémoire technodiscursive 243

1. L’hypertextualité
Dans le contexte numérique, l’hypertextualité désigne le fait,
pour un texte, de proposer des informations supplémentaires à
lui-même, qui le fragmentent et qui délinéarisent de fait sa lecture.
Sur le plan linguistique, cela veut dire que l’hypertexte est constitué
d’éléments langagiers non autonomes dans leur environnement
énonciatif, mais reliés à des éléments langagiers extérieurs à la linéa-
rité de l’énoncé et au contexte phrastique (voir l’article Hypertexte).
Pour Pierre Lévy, « [l’hypertexte est] une structure indéfiniment
récursive du sens. Une connexion de mots et de phrases dont
les significations se répondent et se font écho par-delà la linéa-
rité du discours. » (Lévy 1990 : 80). Ces éléments constituent
une mémoire discursive élaborée dans un écosystème technique :
une mémoire technodiscursive.
L’hypertextualité suppose un trait fondamental du texte :
sa fragmentation, tant sur le plan sémantique que sur celui de sa
forme textuelle et matérielle. Si la première n’est pas propre aux
univers numériques (la signification d’un texte a toujours été tributaire
de ses extérieurs, et en particulier de ses antérieurs, constituant sa
mémoire), la seconde leur est spécifique. Roger Chartier y voit une
des grandes évolutions (il dit révolutions), des mondes numériques
par rapport à l’univers du codex : « Dans un certain sens, on peut
dire que dans le monde numérique, toutes les entités textuelles sont
comme des banques de données qui offrent des unités dont la lecture
ne suppose d’aucune manière la perception globale de l’œuvre ou
du corpus d’où ils proviennent » (Chartier 2005 : en ligne).

2. La trace ou empreinte numérique


Dans les univers discursifs numériques, les productions verbales
s’inscrivent littéralement dans les écosystèmes d’écriture qui les
enregistrent : comme l’explique Louise Merzeau, le numérique nous
fait passer du signe à l’empreinte (Merzeau 2009). « L’environnement
numérique, écrivent par ailleurs Olivier Ertzscheid et al., en boulever-
sant sa temporalité et sa granularité, invite à revisiter les approches des
processus d’information et de communication, qu’ils soient analysés
sous l’angle technique, sémiotique, pragmatique ou sociologique,
244 L’analyse du discours numérique

pour les penser en termes “d’empreintes, de signatures et de traces”


(Merzeau, 2009) » (Ertzscheid et al., 2013 : 54-55). Il existe des
traces explicites, « des écrits de toutes sortes, des billets de blogs
aux tweets, voire des étiquetages par mots-clés (tags) dont l’internaute
sait qu’ils seront consultables par d’autres et qui correspondent à
des extériorisations délibérées, avec une volonté plus ou moins
affirmée de transmettre dans l’espace et le temps » (2013 : 55).
Mais l’internaute laisse également des traces implicites, « prélevées
souvent à l’insu de l’internaute lors de ses interactions en ligne »
(2013 : 55).
Le passage du signe à la trace implique une autre transforma-
tion : en contexte numérique, la mémoire ne se construit pas sur la
sélection, donc sur l’oubli, mais sur l’enregistrement de la totalité.
« La prolifération des traces numériques, signale Louise Merzeau,
introduit de fait une inversion anthropologique du rapport entre
mémoire et oubli, où ce n’est plus l’enregistrement mais l’effacement
des données qui demande attention, investissement, volonté »
(Merzeau 2011 : 1). Cette évolution a des conséquences importantes
pour l’appareil théorique de l’analyse du discours, en particulier
pour les notions d’interdiscours et de mémoire discursive (dans la
tradition marxo-freudienne) ou de dialogisme (dans la tradition
bakhtinienne). Et ce d’autant plus que les traces-empreintes discursives
ne sont plus directement liées au sens, mais à la présence, comme
l’explique encore Louise Merzeau :

Rompant avec la culture textuelle, pour qui l’inscription procède d’une


intention conservatoire et interprétative, la traçabilité numérique relève
plutôt d’une logique indicielle. Marques d’un passage, d’un contact ou
d’une transaction, les traces sont contiguës à un usage : elles ne résultent
pas de l’articulation d’un sens, mais d’une causalité opératoire qui renvoie
à une présence. C’est pourquoi elles ne circonscrivent pas des idées,
des systèmes ou des programmes, mais des identités (Merzeau 2011 : 2).

Cette notion de trace-empreinte peut tout à fait recevoir des


contenus linguistiques et faire l’objet d’un retravail et d’une intégra-
tion dans le dispositif de l’analyse du discours, apte à prendre
Mémoire technodiscursive 245

compte ce passage du signe à l’empreinte en mobilisant les travaux


sur la mémoire discursive. Les notions d’implicite et d’explicite
que manient les sciences de l’information et de la communication
méritent cependant d’être revues à la lumière des travaux linguis-
tiques et pragmatiques menés par Oswald Ducrot et Catherine
Kerbrat-Orecchioni notamment. En tout cas, pour l’analyse du
discours, l’opposition binaire entre les traces explicites ou décla-
ratives laissées par l’internaute et celles qu’il abandonne à son insu
est plutôt pensée comme l’hétérogénéité d’un tout : le langage étant
un « mauvais outil » par nature (Henry 1977), et le sujet étant
pris dans un tissu complexe et serré de déterminations, nous ne
maîtrisons pas nos discours et nos intentions n’ont que peu d’effet
sur la production-réception de nos discours. La notion de trace
explicite s’en trouve donc complexifiée, et avec elle le rapport entre
explicite et implicite.

3. La redocumentarisation
Seconde notion élaborée dans le contexte des sciences de l’infor-
mation et de la communication, et qui rend compte du fonction-
nement de la mémoire numérique : la redocumentarisation 82.
L’inachèvement-ouverture est un trait des énoncés produits dans
les univers discursifs numériques, remarquables par leur fragmenta-
tion, leur forme syntaxique, graphie et ponctuation non standard.
Ces fragments, traces de présence et empreintes discursives, font
l’objet en ligne de ce processus particulièrement intéressant sur le
plan textuel et discursif, la redocumentarisation. « Pour définir
la re-documentarisation, déclare Jean-Michel Salaün, créateur
du mot et de la notion, il faut commencer par s’entendre sur le
terme “documentarisation”. Documentariser, c’est ni plus ni moins
traiter un document comme le font, ou le faisaient, traditionnel-
lement les professionnels de la documentation (bibliothécaires,
archivistes, documentalistes) : le cataloguer, l’indexer, le résumer,

82. On trouve parfois l’équivalent simplifié redocumentation, pour désigner le


même processus d’élaboration de document à partir de traces disséminées. Les deux
formes sont utilisées dans le présent ouvrage.
246 L’analyse du discours numérique

le découper, éventuellement le renforcer, etc. » (Salaün 2007 : § 8).


Documentariser des traces numériques, c’est les traiter de manière
à les constituer en documents archivables et donc inscriptibles dans
une mémoire. « Dans le Web 2.0, poursuit Jean-Michel Salaün,
dans la construction du Web sémantique ou tout simplement sur
les sites dynamiques, la stabilité du document classique s’estompe
et la redocumentarisation prend une tout autre dimension. Il s’agit
alors d’apporter toutes les métadonnées indispensables à la recons-
truction à la volée de documents et toute la traçabilité de son cycle »
(Salaün 2007 : § 9).
On peut définir la redocumentarisation comme « la reprise,
au sein d’un nouveau document, du contenu des traces générées
de façon automatique suite à l’interaction de l’utilisateur avec
le système informatique » (Yahiaoui et al., 2007 : 198) via des
outils qui permettent de rassembler des énoncés-fragments (statuts
sur le réseau Facebook, tweets sur le réseau de microblogging) ou
des traces numériques sémiotiquement plus hétérogènes (photos,
vidéos). Cette redocumentarisation est une forme de rémémoration,
c’est-à-dire d’élaboration d’une mémoire à partir d’un éparpillement
de traces numériques.

*
* *

Ces trois notions restent inexploitées en linguistique, celle-ci


n’ayant pas encore totalement pris en compte la symétrie (au sens
latourien) entre discours et technique, c’est-à-dire le fait que les
énoncés produits en ligne sont constitués d’une matière compo-
site, et non plus seulement langagière. L’hypertextualité, beaucoup
travaillée en littérature (Saemmer 2015), commence tout juste à être
exploitée en linguistique et analyse du discours (Simon dir. 2016) ;
le passage du signe à la trace est encore inaperçu des linguistes qui
restent tentés d’appliquer aux technodiscours des théories et des
méthodologies prénumériques ; la redocumentarisation est absente
des travaux sur les discours natifs du web et semble inconnue en
sciences du langage.
Mémoire technodiscursive 247

III. SCIENCES DU LANGAGE :


MÉMOIRE NUMÉRIQUE, MÉMOIRE MÉTALLIQUE

Les sciences du langage ont cependant abordé la question de


la mémoire numérique et l’on peut citer, dans des domaines très
différents, les travaux de Benoît Habert et d’Eni Orlandi.

1. Mémoire numérique
Benoît Habert est un spécialiste de TAL (traitement automatique
des langues) qui a publié deux textes sur la mémoire numérique
(Habert 2012a et b). Son travail ne contient pas d’éléments qui
aideraient à penser les formes langagières et discursives de la mémoire
numérique, mais en pointe cependant certains traits qui aident à
organiser une réflexion linguistique.
Benoît Habert reprend d’abord l’opposition ou la tension entre
répétition et remémoration qui sert souvent à décrire la mémoire
numérique : « Le numérique expose la mémoire à ces deux “tentations”
antagonistes, dont on va examiner deux exemples. Ces tentations
renvoient à deux modes de construction de l’identité individuelle ou
collective, la répétition et la remémoration » (2012a : 2). Les deux
exemples sont d’une part Total Recall, essai de Gordon Bell et Jim
Gemmel sur le projet de e.mémoire de Gordon Bell, tentative de
numériser sa vie entière, sous tous ses aspects (Bell, Gemmel 2011).
Cet exemple constitue pour lui l’exemple de la mémoire répétitive,
qu’il appelle « momification », par le biais du life logging qu’il nomme
également « compulsion mémorielle », rejoignant ce que dit Régine
Robin de la « mémoire saturée » (Robin 2003). Le second est le
film documentaire Un spécialiste, réalisé à partir des enregistrements
du procès Eichmann : « En 1999, Rony Brauman et le réalisa-
teur israélien Eyal Sivan produisent un film Un spécialiste. Portrait
d’un criminel moderne qui s’inscrit explicitement dans la lignée
des thèses d’H. Arendt. Ce film retravaille, par le biais du numérique,
les archives audio-visuelles analogiques du procès » (2012a : 6). Benoît
Habert explique que « 500 heures ont été tournées pendant le procès,
350 heures seulement demeurent, souvent de mauvaise qualité.
Les 70 heures de meilleure qualité ont été retenues par Brauman
248 L’analyse du discours numérique

et Sivan. En leur sein 10 ont été conservées et numérisées. Ce sont elles


qui ont été finalement utilisées pour fabriquer un film de 123 minutes »
(2012a : 6). On sait que ce film, qui a déclenché quelques débats à
sa sortie, est revendiqué par ses auteurs comme une reconstruction
du procès plus qu’une description réaliste (Brauman, Sivan 2006) :
restauration des bandes, esthétisation des images, montage parfois
infidèle au déroulement chronologique, effets sonores (musique).
C’est surtout cette notion de remémoration à partir du retravail
numérique des images du procès qui intéresse la question de la
mémoire technodiscursive. La rémémoration, qui est recréation
de mémoire, implique selon Benoît Habert un trait spécifique de
la mémoire numérique qu’il décrit ainsi : « Insister sur le potentiel
de remaniement du numérique ne revient donc pas pour autant
à mettre toutes les (re)compositions sur le même plan. Ce que permet
le numérique, ce n’est pas simplement d’accumuler des traces ou
même de les remanier. C’est surtout de garder la trace de ce que
nous faisons de ces traces, individuelles ou collectives, comme dans
Un spécialiste » (2012a : 17). Cette propriété, garder la trace de ce que
nous faisons de nos traces, est une forme de réflexivité qui croise la
notion de redocumentarisation décrite plus haut. Ces deux notions
soulignent la co-intégration des dimensions humaine et technologique
dans la production de contenus numériques, qu’ils soient filmiques
ou discursifs : l’homme et la technique agissent ensemble dans un
environnement comme des prolongations l’un de l’autre, l’artefact
prolonge les propriétés humaines et réciproquement l’humain est
augmenté par la technique. Il faut donc retenir du travail de Benoît
Habert cette réflexivité de la mémoire numérique, et l’articuler au
processus de redocumentarisation.

2. Mémoire métallique
Au Brésil, Eni Orlandi propose depuis une vingtaine d’années
la notion de « mémoire métallique », forgée dans un texte de 1996,
Interpretação (Orlandi 1996) 83. Dans un article intitulé « L’écriture

83. Les textes d’Eni Orlandi sur la mémoire métallique n’étant pas traduits en
français, on en cite le contenu via les travaux de Cristiane Dias.
Mémoire technodiscursive 249

du fragmentaire quotidien entre mémoire discursive et mémoire métal-


lique », Cristiane Dias explique que la notion a été proposée « afin
d’appréhender théoriquement le fonctionnement des technologies
du langage basées sur l’usage de l’ordinateur et d’Internet » (2015 :
§ 9). Elle ajoute plus loin : « Comprendre la mémoire métallique
et ses enjeux est donc fondamental pour appréhender la narrativité
du numérique à partir de la constitution de ce que nous appelons
le fragmentaire d’une vie » (2015 : § 12). La mémoire métallique
est décrite comme horizontale par rapport à la mémoire discursive
qui s’inscrirait dans la verticalité d’une filiation du sujet :

Dans une interview de 2004 (2004b), elle affirme que la mémoire métallique
est celle produite par les automates, les machines, bref, un simulacre de
mémoire. Au contraire du fonctionnement vertical de la mémoire discursive,
où il y a filiation du sujet à un réseau de mémoire qu’il actualise dans une
formulation pour signifier, le fonctionnement horizontal de la mémoire
métallique ne produit que la somme de ses énoncés, sans filiation, en une
actualisation automatique (Dias 2015 : § 10).

En fait, la mémoire métallique est une pseudo-mémoire car son


existence est définie de manière tautologique par sa circulation,
et non par l’historicisation d’une expérience :

La mémoire métallique fonctionne « comme si elle était mémoire »


(Orlandi 2004 : 26-27). C’est une illusion de mémoire qui ne fait qu’accu-
muler le sens sans l’historiciser. L’aspect le plus courant de la viralité est
la circulation. Or, quand un dire circule dans la matérialité numérique,
il signifie du fait même qu’il circule. Voilà pourquoi la mémoire métal-
lique implique une évidence du sens et une transparence du sujet, car le
processus de signification est contrôlé par l’existence technique de l’énoncé
et de toutes les possibilités de liens que cette dernière peut engendrer,
comme les posts les plus partagés ou les trending topics, par exemple
(Dias 2015 : § 11).

Cette caractéristique est proche, on le verra, de la capacité autoré-


flexive de l’écosystème numérique qui, par le biais des algorithmes,
250 L’analyse du discours numérique

redocumentarise automatiquement les traces laissées par les


internautes.
Mais Eni Orlandi situe également la mémoire métallique par
rapport à un troisième terme, la mémoire de l’archive. La mémoire
métallique est en effet à la fois distincte de la mémoire humaine, qui
suppose l’oubli (la mémoire discursive), et de la mémoire archivale,
qui constitue un enregistrement institutionnalisé et normalisé évitant
l’oubli. Cristiane Dias décrit ces trois instances :

Si la mémoire discursive se constitue par l’oubli et la mémoire archivale par


le non-oubli, les deux étant contrôlées par une normalisation du processus
de signification, comme nous l’enseigne Orlandi (2006), la mémoire
métallique quant à elle se constitue par l’excès, par la quantité. Elle n’est
pas une mémoire qui oublie, ni même une mémoire qui institutionnalise
et normalise pour ne pas oublier, mais une mémoire qui additionne,
accumule, et c’est pour cette raison qu’on la comprend comme une
mémoire numérique (Dias 2015 : § 16).

La mémoire métallique repose donc sur le principe de quantité,


et évacue l’historicité selon Eni Orlandi. Il faut préciser que cette
notion est pensée au milieu des années 1990 par la linguiste brési-
lienne à partir de l’ordinateur et non à partir de l’internet, à partir
de l’appareil et non de la connectivité. Mais cette approche est
cependant féconde pour penser la mémoire technodiscursive dans les
environnements connectés. L’on peut penser qu’en ligne, la mémoire
métallique est resubjectivée par les processus de redocumentarisation
qui introduisent à la fois de la réflexivité et de l’historicité.

IV. UNE MÉMOIRE TECHNODISCURSIVE

Dans les univers discursifs numériques, la mémoire discursive


est reconfigurée essentiellement parce que la circulation des discours
emprunte des formes particulières impliquées par la dimension
technique. Il faut donc faire évoluer la notion et après la mémoire
discursive, la mémoire interdiscursive et la mémoire cognitivo-
discursive, proposer de parler de mémoire technodiscursive. Elle met
Mémoire technodiscursive 251

en œuvre trois grands processus : la délinéarisation, la mémorialisa-


tion et la contextualisation réflexive. Elle s’incarne dans un certain
nombre de formes langagières privilégiées.

1. Délinéarisation : hypertextualité et dissémination


Les univers discursifs numériques interrogent la verticalité de
la construction du sens et de la validation des discours qu’Alain
Lecomte présentait dans son article fondateur de 1981. Il y souli-
gnait l’existence de « morphismes de type vertical, par lesquels une
séquence est mise en relation avec une autre (effet de dénivellation
par quoi s’introduit le savoir : à l’endroit de ces “coups de forces” où
“l’autorité” – c’est-à-dire la mémoire – est convoquée pour garantir
le caractère valide de l’argumentation ou le caractère du discours
tenu) » (Lecomte 1981 : 72).
En contexte non numérique, la mise en relation de deux séquences
par le biais de l’autorité de la mémoire est accomplie par un geste
d’interprétation : en effet, si des marqueurs dans le fil du discours
peuvent indiquer un appel à la mémoire (Paveau 2006), le décodage
de l’appel mémoriel se fait dans la culture du récepteur. L’exemple du
toponyme, souvent traité, est emblématique à cet égard : le feuilleté
de sens présent par exemple dans des termes comme Auschwitz ou
Tchernobyl n’est évidemment pas le même pour tous les récepteurs
car il est profondément situé dans le temps et l’espace de la culture
et de la mémoire de chacun (Lecolle et al., dir 2009). En contexte
numérique en revanche, cette couche de sens peut recevoir une expli-
citation par un geste technodiscursif : un clic sur un lien hypertexte
ou une recherche à partir du mot. La mémoire technodiscursive est
donc véritablement augmentée : au geste interprétatif du récepteur
mobilisant sa culture et sa mémoire en contexte prénumérique,
s’ajoutent les « énoncés de geste » (Bouchardon 2011) des univers
discursifs numériques.
Alain Lecomte posait également la question de l’homogénéisation
de la surface discursive :

La question qui se pose est en effet celle-ci : l’hétérogénéité de niveaux que


lient entre les morphismes verticaux, comment peut-elle s’abolir et donner
252 L’analyse du discours numérique

lieu à l’homogénéisation d’une surface discursive ? Nous parlerons de


l’action de telles opérations — s’effectuant par les moyens de la langue
et d’eux seuls — sur les objets du discours, sur leur espace, comme inter-
vention de facteurs d’homogénéisation. Ils ont pour fonction de délimiter
les contours de classes discursivement stables. Affirmation admissible si
on considère le problème sous l’angle de la reconnaissance (de la lecture),
mais si on l’envisage sous l’autre aspect, celui de la réalisation du discours,
alors cette affirmation se convertit en la suivante : c’est l’existence de classes
discursivement stables (objets, thèmes, paraphrases, séries de formulations)
qui contraint le discours à user de facteurs d’homogénéisation (Lecomte
1981 : 80).

Cette question de l’homogénéité de la surface discursive est


évidemment cruciale dans les univers discursifs numériques, qui se
définissent par le contraire : la surface discursive, c’est-à-dire le fil
du discours proposé en réception-lecture, est délinéarisée par les
possibilités hypertextuelles de l’écrilecture numérique et la structure
réticulaire des discours en ligne.

Hypertextualité
La délinéarisation du fil du discours est effectuée par un certain
nombre de formes langagières en ligne, à commencer par les
liens hypertextes : la profondeur qu’apporte le lien comme forme
cliquable ouvrant sur un autre texte délinéarise l’énoncé. Le fil du
discours présente deux formes de délinéarisation, à l’écriture et à la
lecture, les deux étant intrinsèquement liées en contexte numérique
(l’écrilecture). Au moment de l’écriture, le scripteur accomplit
une opération d’insertion de lien ; cette possibilité n’existe pas en
contexte non numérique : si, au moment de l’écriture hors ligne, un
scripteur peut raturer, revenir en arrière, déplacer des segments, etc.,
en revanche il n’a pas accès à la profondeur mémorielle matérielle
de son texte et ne peut y intégrer d’autres textes accessibles par
tous les lecteurs.
Au niveau du lecteur, l’opération symétrique, celle de la naviga-
tion par clic, peut s’accomplir et c’est en cela que le lecteur est
aussi scripteur : le texte est ce qu’il en fait sur le plan tout en même
Mémoire technodiscursive 253

temps sémantique et technique. Il le lit-écrit ; c’est l’écosystème


du ReadWriteWeb (nommé écrilecture dans le contexte européen) 84.
Roger Chartier matérialise ce read-write, ce lire-écrire par la métaphore
du pli :

Il ne faut pas considérer l’écran comme une page, mais comme un espace
à trois dimensions, doté de largeur, hauteur et profondeur, comme si les
textes atteignaient sur la surface de l’écran à partir du fond de l’appareil.
En conséquence, dans l’espace numérique, ce n’est pas l’objet qui est plié,
comme dans le cas de la feuille d’imprimerie, mais le texte lui-même.
La lecture consiste donc à « déplier » cette textualité mobile et infinie.
Une telle lecture constitue sur l’écran des unités textuelles éphémères,
multiples et singulières, composées à la volonté du lecteur, qui ne sont
en rien des pages définies une fois pour toutes (Chartier 2005 : en ligne).

Cette métaphore du pli, courante pour désigner la mémoire


(Paveau 2006), permet de désigner de façon parlante le fonction-
nement de la mémoire technodiscursive : le geste technodiscursif du
clic explicite, au sens étymologique, la surface discursive, qui, perdant
son homogénéité, gagne une matérialité interprétative disponible,
qui s’ajoute à l’interprétation culturelle du sujet scripteur-lecteur.

Dissémination
La structure réticulaire des discours en ligne implique un autre
type de délinéarisation qui forge une version technodiscursive de
la mémoire. Les possibilités importantes de diffusion des discours
offertes par les nombreux outils disponibles (publication, partage,
transfert, rebloguage, etc.) sont à l’origine d’une dissémination des
traces numériques qui fragmente de fait la mémoire discursive.

84. ReadWriteWeb est un blog ouvert par Richard MacManus en 2003, qui a
bénéficié d’un retentissement mondial jusqu’en 2011. Le titre est désormais une
expression courante en anglais pour désigner cette propriété du texte en ligne pour
lequel écriture et lecture constituent un seul geste sémiotique, le lecteur étant,
grâce au geste d’énoncé, également le scripteur du texte qu’il lit. Sur l’écrilecture,
voir l’entrée Écriture numérique.
254 L’analyse du discours numérique

« Avec les outils qui permettent aux internautes de s’inscrire


à quantité de services en transférant automatiquement les informa-
tions de leur profil, explique Louise Merzeau, les données person-
nelles sont essaimées et réinjectées dans des contextes étrangers
à leur publication initiale » (2011 : 2). Elle insiste ensuite sur la
dimension commerciale de cette dissémination, qui implique une
fuite de nos traces hors de nos « cercles de visibilité contrôlée » :
« Commentaires, photos, opinions, amitiés, consommations sortent
ainsi des cercles de visibilité contrôlés, pour être disséminés dans
des réseaux tissés par les accords commerciaux entre sites parte-
naires » (2011 : 2). Pour Louise Merzeau, la mémoire est en train
de passer du modèle de l’arbre (une autre métaphore ancienne
et courante avec le pli) à celui du nénuphar : « Découpée, dissé-
minée, paratactique, la mémoire numérique s’éloigne du modèle
de l’arbre pour devenir toile ou “nénuphar” 85. Fusionnant les
différents stades de l’archive (courante, intermédiaire, définitive)
en un même mouvement d’anticipation de ses recyclages, le flux
génère de plus en plus de stock, mais sur des échelles de temps de
plus en plus courtes » (Merzeau 2012 : en ligne). Louise Merzeau
souligne alors une perte de consistance mémorielle : « Il suffit de
relire un fil d’actualités en différé pour mesurer combien la mémoire
qui s’y écrit est parcellaire, discontinue et désindividualisée. Sorti
du temps réel qui lui confère sa seule homogénéité, le dépôt des
traces en provenance d’un ensemble disparate de sociabilités n’a
pas de consistance mémorielle » (Merzeau 2011 : 2-3). Elle va
jusqu’à parler d’anti-mémoire pour qualifier la mémoire techno-
discursive responsable pour elle d’une forme d’aliénation : « Plus
encore que les procédures d’identification, c’est cette déliaison
qui est aliénante pour l’individu. Grammatisées, ses données sont
livrées au datamining et aux captations d’une rétention aveugle,
décontextualisée et non négociée. Facebook est symptomatique
du fonctionnement de cette anti-mémoire. » (2011 : 2).

85. Image reprise de Marie-Anne Chabin, <http://www.marieannechabin.


fr/tag/nenuphar/>.
Mémoire technodiscursive 255

Cette délinéarisation de la mémoire discursive en ligne n’est pas si


nouvelle que cela : quand les travaux prénumériques du côté de l’ana-
lyse du discours française (Michel Pêcheux, Jean-Jacques Courtine,
Alain Lecomte, Jacqueline Authier) insistaient sur l’hétérogénéité,
les ruptures et le non-un de ce mauvais outil qu’est le discours
autant que la langue, ceux qui se développaient du côté de la théorie
bakhtinienne et de la notion de dialogisme soulignaient également
que tout discours est traversé par la mémoire d’autres discours avec
lesquels il entretient une conversation infinie. La déploration de la
perte de la « consistance mémorielle » ne semble pas totalement
pertinente, si ce n’est à s’appuyer sur le mythe d’une mémoire
unifiée idéale. Mais ce qui est nouveau avec le numérique, c’est la
matérialisation de la dissémination, s’ajoutant à la dissémination
culturelle et cognitive en contexte non numérique, et la possible
captation automatique des traces par des algorithmes. Finalement,
comme le souligne André Gunthert dans un article sur les données
éphémères, la mémoire technodiscursive s’inscrit plus dans une
géographie que dans une temporalité : « La fable de la découverte
par un recruteur de traces d’un passé peu reluisant, sur laquelle
s’est élaboré la revendication d’un droit à l’oubli, manque singu-
lièrement de réalisme face à l’attraction du présent qui gouverne
les algorithmes de recherche. Le web perd très vite la mémoire, et
son archive a plus la forme d’une géographie que d’une histoire »
(2014b : en ligne).

2. Mémorialisation : investigabilité et redocumentarisation


À cette dissémination de la mémoire répondent des outils et
des procédures de mémorialisation. Le web a forgé en effet une
forme technologique de mémoire discursive en proposant des
outils de collecte et de redocumentarisation comme les technomots
(tags, hashtags, pseudos, et tout élément cliquable permettant
d’assembler des énoncés). Cette « searchability » du web, que l’on peut
traduire par investigabilité (Paveau 2013a) ou traçabilité (Merzeau
2012), implique de penser la mémoire de manière dynamique, et de
parler plutôt de mémorialisation : la mémoire discursive devient en
effet constructible en ligne et n’est plus déposée préalablement dans
256 L’analyse du discours numérique

les discours, détectable par les compétences culturelles des récepteurs


et la compétence interprétative du chercheur. Pour Milad Doueihi,
la mémoire, comme le social, devient « calculable » sous l’effet
de la conversion numérique (Doueihi 2015). Louise Merzeau y voit
une importante transformation de la communication :

Entièrement automatisée, cette traçabilité n’est pas une couche documentaire


qui viendrait se greffer après coup sur une pratique. Elle est la condition
même de la performativité numérique. Naviguer, chercher, accéder,
échanger ne peut se faire qu’en enregistrant quantité de données au sein
des terminaux, des logiciels ou des serveurs qui actionnent ces opérations.
De la même façon qu’on ne peut pas ne pas communiquer – puisqu’il n’y a
pas de non-comportement –, désormais, on ne peut pas ne pas laisser de
traces. Cet archivage par défaut, qui découple la mémoire et l’intention,
constitue un saut qualitatif majeur, dont on peine encore à mesurer la
portée (Merzeau 2012 : en ligne).

L’analyse du discours a tout intérêt à intégrer la notion d’investi-


gabilité et à en faire un concept linguistique. On peut définir l’inves-
tigabilité discursive comme un ensemble de discours procéduraux
soutenus par des programmes informatiques visant à recueillir des
données discursives et à en organiser la cohérence. Ces discours
procéduraux sont de l’ordre de l’extraction, de l’annotation et du
réagencement (Merzeau 2009 : 25). Les discours d’investigabilité
produisent donc d’autres discours à partir d’un moissonnage de
données. Une question importante est la nature de ces données
moissonnées : s’agit-il de discours ? Si l’on considère que le discours
n’existe pas en soi mais qu’il est co-élaboré par son lecteur-récepteur,
et que sa saisie est de l’ordre d’un « faire discours », alors les données
investiguées et redocumentarisées constituent bien des discours d’une
nature tout à fait endogène aux écosystèmes numériques. S’ajoute
à cela une autre dimension native de l’internet et absente dans les
discours hors ligne : l’investigabilité « s’auto(re)produit par les seules
propriétés des réseaux » (Merzeau 2009 : 27), ceux-ci effectuant
algorithmiquement une mémorialisation des traces. La liste des
amis ou des abonnés par exemple, présente sur Facebook et Twitter,
Mémoire technodiscursive 257

est un exemple de cette auto(re)production : il s’agit d’un paquet de


données généré automatiquement par le système, qui peut devenir
document par simple consultation.
Au-delà de la mémorialisation par redocumentarisation simple,
on peut parler avec Louise Merzeau de « patrimonialisation des
traces » quand les internautes élaborent des archives mises à la dispo-
sition du collectif : « Dans ces formes plus ou moins élaborées de
redocumentarisation, la mémoire ne procède pas d’un empilement
des traces individuelles, mais bien d’une visée mémorielle qui les
réinjecte dans les circuits informationnels en direction de la collec-
tivité. La présence numérique peut dès lors se déployer, non comme
produit d’un algorithme, mais comme savoir incorporé » (Merzeau
2011 : 5)
Ces discours d’investigabilité constituent des objets d’analyse
nécessaire à l’analyse du discours numérique : les traces redocu-
mentarisées, constituées en discours-document, ne peuvent être
analysées comme de simples discours au sein du schéma énonciatif
habituel mais doivent faire l’objet d’une réflexion qui intègre une
dimension technomémorielle particulière.

3. Contextualisation réflexive : mémoire embarquée


et individualisée
La redocumentarisation des discours ne peut se faire que parce
que les discours natifs du web contiennent leurs propres métadon-
nées. Cette dimension technologique du discours fait en effet partie
intégrante du composite qu’est le technodiscours et c’est une raison
supplémentaire pour éviter d’appliquer aux discours numériques
les traitements théoriques et méthodologiques élaborés à partir
des discours hors ligne. Bien que ces métadonnées ne soient pas
apparentes dans la surface technodiscursive, mais résident dans la
couche algorithmique du code, elles n’en ont pas moins un impact
sur le fonctionnement des technodiscours, qui est principalement
leur investigabilité.
Louise Merzeau parle de métadonnées « embarquées » (embedded)
pour désigner ce phénomène des « métadonnées ordinaires » qui
documentent les technodiscours :
258 L’analyse du discours numérique

Les métadonnées désormais associées à tout message ne décrivent pas


seulement les énoncés : elles en permettent la segmentation, la distribution
et la recomposition, chaque fragment du flux devenant une mémoire activable
à volonté, pointant vers d’autres fragments. Ainsi la publication d’un tweet
ou d’une photo ne délivre pas seulement un énoncé : elle embarque dans
ses métadonnées toute une lisibilité génétique, qui permet de reconstituer
l’historique de leur parcours ou de leur fabrication (2012 : en ligne).

Les technodiscours ne sont donc pas seulement eux-mêmes,


pourrait-on dire, ce qui est une indication de plus contre leur analyse
par extraction, mais sont pris dans un ensemble technodiscursif
réflexif : ils se documentent eux-mêmes, et cette documentation
est une sorte d’auto-contextualisation. Dominique Cotte parle
d’enveloppe et même de « chakra » pour désigner ce phénomène :

Il se construit donc tout un environnement à la fois technique et logique


qui constitue une sorte d’enveloppe, une manière de chakra des objets de
la culture numérique ; faites de descriptions, de modèles, d’instructions,
ces enveloppes acquièrent une existence en soi, à la fois distincte et insérée
par programme dans les objets eux-mêmes. Ceci pose un redoutable
problème de régression à l’infini, car cette « enveloppe » elle-même doit
être conservée, et toute sa propre vie tracée (Cotte 2016 : 4).

Le technodiscours comporte donc en lui-même les données de


sa contextualisation, ce qui est un trait original par rapport aux
discours prénumériques. La contextualisation des discours est une
des tâches de l’analyse du discours, justement parce que les formes
langagières elles-mêmes ne les marquent généralement pas. C’est
la raison pour laquelle les approches environnementales (par la
sociologie, l’anthropologie, la science politique, l’histoire) ont dès
leurs débuts accompagné l’analyse du discours dans une perspective
interdisciplinaire. Les discours numériques font aussi l’objet d’une
investigation de cette sorte mais présentent une contextualisation
interne, inscrite dans le code : ils contiennent donc les métadonnées
de leur contexte, qui constituent la condition de leur redocumen-
tarisation et donc de leur mémorialisation. Pour le dire autrement,
Mémoire technodiscursive 259

une partie des « extérieurs du discours », notion chère à l’analyse


du discours, est inscrite dans les discours eux-mêmes, à l’intérieur
même de leur forme morpho- et graphotechnologique. C’est en
cela que l’on peut parler de contextualisation réflexive, qui est une
propriété spécifique aux écosystèmes numériques.
Et c’est la raison pour laquelle la mémoire technodiscursive est
éminemment individuelle, comme l’ensemble des discours du web
2.0 : les métadonnées étant spécifiques à chaque énoncé, toute redocu-
mentarisation « embarque » des éléments spécifiquement attachés
à un internaute, une date et un lieu de production, une adresse IP,
bref, l’ensemble des éléments qui font une identité numérique.

4. Formes et genres de la mémoire technodiscursive


Les traits langagiers et discursifs de la mémoire discursive,
tels qu’ils sont pour le moment pensés à partir des énoncés non
numériques natifs, doivent être repensés dans le cadre de la techno-
discursivité. Jusqu’à présent la théorie du discours a isolé des
formes de manifestation de la mémoire en discours qui relèvent de
la répétition (avec toutes ses variantes comme la reformulation ou
la paraphrase par exemple), du rappel (interdiscursivité, dialogisme)
ou de la sédimentation sémantique (signifiance des noms propres,
mémoire des mots). Ces traits discursifs restent évidemment dans
les énoncés numériques natifs et continuent de faire l’objet des
investigations des analystes du discours, mais ils sont augmentés
de formes natives.

Les listes
Parmi elles, des types de listes natives du web issues des discours
de redocumentarisation : listes de tweets (dans l’outil Storify par
exemple), listes d’hyperliens thématisés en dossiers et enrichis de
métadonnées (dans les agrégateurs de liens Diigo ou Delicious
par exemple), listes d’énoncés obtenus à partir des moteurs de
recherche, listes d’amis, listes d’abonnés, blogrolls, tableaux pluri-
sémiotiques dans des outils comme Pinterest. Ces listes peuvent
prendre des formes génériques comme les top (top 5, top 10, top
20), qui constituent le contenu principal de sites comme Topito
260 L’analyse du discours numérique

(<http://www.topito.com/>) qui compte 16 760 listes au 16 juillet


2017 ou Topibuzz (<http://topibuzz.com/>) ou de très nombreux
autres sites de ce type qui proposent des articles aux intitulés attrac-
tifs voire racoleurs :

– Top 10 des choses les plus étranges et effrayantes trouvées sous un lit !
– 30 images qui prouvent que nous vivons dans un monde plein de
surprises ! La 13 est trop WTF !
– Top 10 des hôtels flottants les plus beaux du monde, pour se laisser
bercer par l’eau.
– Top 12 des tweets les plus drôles sur le kebab, l’allié numéro 1 de nos
gueules de bois.

Les recueils de témoignages


En 2010, l’association « Osez le féminisme » ouvre la première
plateforme de témoignages sur le sexisme au travail, Vie de meuf, sur
le modèle de Vie de merde, site ouvert en 2008. Les internautes sont
invités à y laisser des témoignages écrits qui apparaissent sur un fil
antéchronologique, sous la forme d’une collection de petits récits.
Cette initiative a été suivie de beaucoup d’autres dans les milieux
féministes, comme Paye ta shnek, ouvert en 2012 sur Tumblr pour
recueillir des témoignages de harcèlement de rue. Le modèle a été
décliné, souvent accompagné du hashtag correspondant : Paye ton
utérus (témoignages de maltraitance gynécologique), Paye ta robe
(témoignages sur le sexisme dans le milieu des avocats), Paye ta fac,
Paye ta blouse, etc.

Les projets originaux


Internet permet un type de mémorialisation natif et spéci-
fique du web, comme le montre le Madeleine Project : en 2013,
Clara Beaudoux, journaliste web à France-Info, s’installe dans un
appartement dont la cave n’a pu être ouverte faute de clé. La cave
contient encore toutes les affaires de l’ancienne locataire, Madeleine,
que la journaliste se met à explorer. Elle en titre quatre « saisons »
d’un web-documentaire original publié sur Twitter et redocu-
mentarisé grâce à l’outil Storify. Le projet trouve ensuite sa place
Mémoire technodiscursive 261

sur d’autres plateformes comme Facebook, Tumblr et Wordpress.


Les deux premières saisons paraissent en ouvrage aux Éditions du
sous-sol en 2016 (Beaudoux 2016). Ce type de mémorialisation
constitue un discours situé hors des chemins habituels du travail
professionnel sur les archives, à l’aide d’outils disponibles en accès
direct sur le web. Les ensembles discursifs produits ne relèvent pas
de genres de discours canoniques mais constituent au contraire
des propositions génériques nouvelles, que l’on peut qualifier de
technogenres de discours.
Produsage

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION

Produsage est un mot-valise anglais proposé par le chercheur


australien Axel Bruns à partir des mots production et usage
(Bruns 2008). Le produsage décrit le fait que dans une commu-
nauté collaborative en ligne, la frontière entre producteur et usager
de contenus s’efface : l’internaute cumule les deux fonctions et
devient un agent hybride, un « produser ». Le produsage permet
l’invention de nouveaux usages en même temps qu’une amélio-
ration continuelle des contenus existants, à partir des affordances
techniques du web :

In collaborative communities the creation of shared content takes place in


a networked, participatory environment which breaks down the boundaries
between producers and consumers and instead enables all participants to
be users as well as producers of information and knowledge – frequently
in a hybrid role of produser where usage is necessarily also productive.
Produsers engage not in a traditional form of content production, but are
instead involved in produsage – the collaborative and continuous building
and extending of existing content in pursuit of further improvement […].
The produsage process itself is fundamentally built on the affordances of
the technosocial framework of the networked environment, then, and here
especially on the harnessing of user communities that is made possible by
their networking through many-to-many communications media (Bruns
2007, en ligne).

Dans les univers discursifs numériques, les locuteurs élaborent des


formes discursives et en prolongent d’autres à partir des possibilités
techniques des espaces d’écriture en ligne (sites, blogs, plateformes
de réseaux sociaux). Ils sont alors à la fois utilisateurs de formats
techniques prescrits par les programmes informatiques et créateurs
264 L’analyse du discours numérique

de formes discursives à partir de ces mêmes formats, intégrés à leurs


gestes d’écriture en ligne.

II. CONTEXTE ÉPISTÉMOLOGIQUE

La notion de produsage implique de penser le rapport entre


discours et environnement de manière non dualiste. En effet,
dans le produsage, la distinction entre locuteur et lieu d’écriture
et celle entre locuteur et outils d’écriture disparaît pour faire place
à un continuum : les affordances techniques (Paveau 2012a) des
univers discursifs numériques constituent des prolongements des
compétences langagières et scripturales des locuteurs, et ne leur sont
pas extérieurs. Il y a véritablement couplage (au sens de Simondon
1989) entre le langage et la technique, entre le locuteur et son
environnement, ce qui signifie que la distinction binaire linguistique
vs extralinguistique n’est plus opératoire et que les écrits natifs de
l’internet doivent être pensés au sein d’une linguistique symétrique
(Paveau 2009).
La notion de produsage possède des points de convergence avec le
courant de la mise en forme sociale de la technologie (social shaping
of technology, voir Williams, Edge 1996) et la théorie de l’acteur-
réseau (Latour 2006). La technologie n’est pas pensée comme un
support, mais comme une donnée négociable et flexible que les
usagers peuvent s’approprier, investie d’un sens social. Il existe une
relation mutuelle entre la technologie et ses usagers, ce qui rend les
évolutions de la technologie codépendantes et même constitutives de
la vie sociale, au contraire d’une conception qui verrait l’évolution
technologique de manière linéaire et surtout autonome.

III. TECHNODISCOURS RELEVANT DU PRODUSAGE

La notion de produsage est particulièrement féconde pour analyser


les discours natifs de l’internet, en particulier les discours produits
sur les réseaux socionumériques. On en présente un échantillon
non exhaustif, la liste étant ouverte dans le temps comme dans
l’espace numérique.
Produsage 265

1. Le hashtag : un technomot
L’exemple le plus représentatif du produsage est le hashtag, proposé
par un usager de la plateforme de microblogging Twitter, Chris
Messina, en 2007, plébiscité par les autres usagers et finalement intégré
aux possibilités technodiscursives du réseau par ses développeurs
(pour le détail, voir l’entrée Hashtag).

2. Le point initial du tweet : une marque personnelle ?


Un autre exemple intéressant sur Twitter est le point initial du
tweet : jusqu’en mars 2017 (date de la dernière modification de la
fonction « répondre » sur Twitter, qui sort les destinataires de la fenêtre
de texte pour les faire passer à l’état de métadonnées), un tweet d’un
compte A en réponse à un compte B ne pouvant être lu que par
l’abonné B et les abonnés communs de A et B (il commence par le
pseudo du destinataire B), certains twitteurs ont pris l’habitude de
commencer le tweet de réponse par un point, signe non cliquable.
Cette pratique, devenue courante, annule la sélection des destina-
taires et rend le tweet aussi public qu’un tweet ordinaire : le point
annule la modalité d’adresse en deuxième personne et fait passer le
nom d’utilisateur en troisième personne. Il conserve cette fonction
quand un tweet commence par la mention d’un twitteur et non
une adresse à cet utilisateur.

3. Le thread : un outil de relinéarisation


Les twitteurs ont depuis longtemps hacké les limites des 140 signes
en composant de longs énoncés débordant les limites de la fenêtre
à l’aide de moyens divers : numérotation des tweets, usage des
points de suspension ou écriture linéaire sur plusieurs fenêtres
sans marque particulière, le tout dans l’ordre antéchronologique.
En 2014, Twitter propose une nouvelle fonctionnalité, le thread
(le fil), qui consiste à écrire un énoncé long sur plusieurs tweets en
les liant via la fonction de réponse à soi-même, lien qui apparaît
matériellement par un trait vertical de tweet à tweet. La lecture
du thread, initiée par une consigne du type « à dérouler » ou une
flèche, devient alors chronologique. On peut y voir une forme de
relinéarisation du discours sur la plateforme Twitter.
266 L’analyse du discours numérique

4. Le mémorial numérique, modalité de présence numérique


Les comptes Facebook peuvent être transformés en « pages
mémoriales » (Pène 2011) au prix d’un certain nombre d’arrange-
ments avec les dispositifs proposés par la plateforme. Officiellement,
Facebook propose depuis 2015 à ses abonnés qu’à leur mort,
leur compte soit désactivé ou transformé en « compte de commé-
moration » avec désignation d’un légataire. Dans les faits, les proches
des abonnés morts choisissent souvent de faire vivre leurs comptes,
comme le montrent Fanny Georges et Virginie Juillard, qui parlent
à ce propos de « profilopraxie » (Georges, Juillard 2016).

Ainsi, bien qu’en théorie cet usage ne soit pas autorisé par Facebook, les
usagers préfèrent parfois « faire vivre » la page d’un défunt dont ils ont les
identifiants et mots de passe, ou choisissent de créer une page « groupe »
à visée mémoriale, ces deux usages n’étant pas exclusifs (Georges et Julliard
2014 ; Georges b 2013) – (Georges, Juillard 2016 : 235).

Les vivants appliquent alors au compte ce que les auteures


appellent « les stigmates de la mort », consistant essentiellement en
« pratiques d’écriture » (annonce de la mort sous différentes formes)
mais également pratiques technographiques (modification de la
photo de profil). La profilopraxie est une manifestation d’identité
ou de présence numérique.

5. Le jeu participatif, ou la relationalité redoublée


Régulièrement apparaissent sur Facebook ce qu’on peut appeler
des jeux participatifs, reposant sur une mise en chaîne des comptes
et des discours. Tel abonné publie un jeu sur le compte d’un ami
censé à son tour proposer le jeu à un autre compte, etc. L’affordance
exploitée ici concerne la possibilité de publication sur les comptes amis
ainsi que les possibles plurisémiotiques des publications (image fixe
et animée, son), les jeux reposant souvent sur le partage de contenus
graphiques, picturaux, musicaux, etc. Le jeu participatif redouble
l’injonction à l’échange structurelle du réseau en intensifiant sa
conversationnalité et sa relationalité.
Produsage 267

*
* *

D’autres réalisations relevant du produsage pourraient être


signalées, comme le Madeleine Project multisite décrit dans l’article
Mémoire technodiscursive.
Pseudonymat

I. DÉFINITION. UN FONDEMENT
DE LA CULTURE NUMÉRIQUE

Le pseudonymat, pratique aussi ancienne que le port d’un nom,


est le choix par un individu d’un autre nom que le sien, quasiment
toujours choisi, pour des raisons variées qui ont toutes en commun
de masquer son identité officielle. Sur internet, la pratique du
pseudonyme (pseudo, dans les usages courants) est constitutive d’une
culture de l’anonymat contemporaine de la démocratisation des
usages au début des années 1990, comme le montre le légendaire
cartoon « On the Internet, nobody knows you’re a dog », publié en
1993 dans The New Yorker. L’anonymat (le fait de ne pas signaler
de nom) n’existe pas en tant que tel sur internet puisque toute
connexion requiert une identification ; le pseudonyme, comme
l’adresse IP, ou le nom officiel, constitue par conséquent un identi-
fiant possible. Il est cependant possible sur le dark web, à partir de
systèmes de cryptage ; mais sur le web de surface, où naviguent la
plupart des internautes, il n’existe pas stricto sensu. L’anonymat sur
internet est donc une notion générale qui correspond à la possibi-
lité de masquer son identité officielle, et non d’utiliser les services
sans identification. Le pseudonyme relève de l’identité numérique
et assure deux fonctions importantes de la sociabilité en contexte
numérique : l’identité et l’identification.
Les analyses qui suivent sont faites à partir de la situation française
et francophone.
270 L’analyse du discours numérique

II. DESCRIPTION TECHNOLINGUISTIQUE

Le pseudonyme en ligne est doté d’un certain nombres de traits


spécifiques, relevant de plusieurs niveaux de l’analyse linguistique.

1. Traits graphiques et morphologiques

Contraintes techniques
Dès 2001, Jacques Anis mentionne les contraintes techniques
pesant sur les choix graphiques des pseudonymes, et au premier
chef la contrainte de l’homographie sur une même plateforme ou
un même serveur (adjonction de tirets bas (_), de nombres, etc.) :
techniquement, deux pseudos ne peuvent être graphiquement
identiques (Anis 2001). Cela veut dire qu’un pseudo est unique,
représentant finalement bien plus spécifiquement son porteur que
son état-civil, ce qui réduit paradoxalement l’anonymat : il est plus
anonyme de porter un nom très fréquent (Isabelle Dupont ou Pierre
Durand) qu’un pseudo qui identifie à coup sûr un seul porteur.

Description morphographique
Le pseudo relève, sur le plan de la catégorisation linguistique,
du nom propre, défini généralement par la singularité et la circu-
larité de sa référence (un nom propre désigne l’individu porteur
de ce nom). Ses caractéristiques graphomorphologiques l’éloignent
cependant des patrons habituels des noms propres, et même des
noms tout court, et plus encore des mots eux-mêmes, ce qui en
fait un lexème inédit, lieu d’importants métissages graphiques,
morphologiques et même syntaxiques, parfois interlinguistiques.
Les traits graphomorphologiques des pseudos sont inscrits dans
l’histoire de la graphie en ligne, des premiers échanges du web
1.0 au web relationnel contemporain, et doivent par conséquent
aux pratiques graphiques et néographiques sur les réseaux IRC,
au langage et à l’art ASCII, au langage SMS (Fairon et al., 2006).
On peut en esquisser une typologie construite à partir des modes
d’élaboration linguistique. Les exemples qui suivent sont tirés des
corpus de forums de discussion de Cislaru 2009 et Martin 2006
Pseudonymat 271

et 2012, du corpus Facebook de Bibié-Émerit 2015, de relevés dans


les comptes Twitter (noms de compte et d’utilisateur) et Facebook
de l’auteure, ainsi que de minicorpus produits par générateurs par
l’auteure. La distinction n’est pas faite entre pseudos de forums,
noms d’utilisateur et noms de compte sur les réseaux sociaux
ou ailleurs, malgré les différences temporelles, l’hypothèse étant
que la pratique contemporaine du pseudo quel qu’il soit hérite les
pratiques situées des contextes et époques antérieures : la mémoire
technodiscursive de la création de pseudos sur internet sédimente
des couches temporelles de pratiques, de l’internet des forums au
web des réseaux.

Typologie morphographique des pseudonymes numériques

• Déclinaisons du modèle de l’État-civil


– [prénom] : Raytarra, Gaeeya, Ellar, Glaehild, Tenavia, Maenavia,
Laneth, Relen, Gaena, Erinmay (liste générée par <http://www.
generateur-pseudo.com>, le 29/07/2015, dans la catégorie
« Pseudo de femme ») ;
– [nom ou surnom célèbre, tel quel ou modifié] : Peau d’âne, evita,
Gavroche, Darth Manu ;
– [prénom + nom] avec modifications typographiques, ludiques,
etc. : Étienne Platon, Lily Hook, Warboy Aaron, Mariemot
Translation, silenus oïde, Pipit Farlouz, Clairon Patator, Alexandre
Desdéesses, @alex__terieur (nom d’utilisateur du précédent sur
Twitter), Fausse sceptique, Ian Nonyme, @mariedarksigny (pour
Marie Darsigny) ;
– [prénom + nom + surnom], avec éventuellement jeux de mots :
Frédérique Delaire, New joRk Labeyrie Du Caisson, Fab le Blanc,
Anne-Saucisse Merguez Bibie ;
– [prénom + nom + titre de civilité] : Mr Ge Odhinnson, Moizelle
Jeanne, Misterstruggle Guillaume, Marion Landais Pinklady ;
– [prénom + abréviation du nom], plus rarement [prénom abrégé
+ nom] : Christophe Mts, Emmanuelle Wdf, Guillaume Frgt,
Zoolie Mc Rhd, Eva Cla, Roxana V, Reda Bnd, Arnaud LM,
@romain_thmz, Claudia M. W., Étienne Cdl, @GbrlGirard.
272 L’analyse du discours numérique

• Noms communs avec sens lexical (essentiellement noms et


adjectifs)
– mots existants : CaféMoka, douxcharmant, jolie fleur_sz, tigresse,
AERIENNE ;
– néographies (graphies alternatives pour des mots existants) :
canharie, doucefleure, Màrÿem, @modimaginaire, Faraaaat, un Chri
dans la nuit, La Faërie des mots, Politeak, Filles Deve, apokrif ;
– Mots construits sur le principe de la phonétisation (syllabo-
grammes) : T.Citron, alaise cCil, K par K, @_omr.

• Pseudomots 86
– générés automatiquement (dénué de sens lexical enregistré) :
géovoquette, celnaret, prétorson, nipercou, asdin, promartier,
idéobos, duofrudelle, rongie, pibladur (liste générée par le
« motbot » d’Omer Pesquer, <http://www.omerpesquer.info/
motbot/)> ;
– issus de constructions du type mot-valise : Oxyhre (contenant
Oxy de Oxygène, Hre de heure, Heure d’Oxygène) (Cislaru 2009 :
§ 31), @Blan_dinde, @fabstrakt, pétrolleuse, arstuce, VulVcania ;
– construits avec un signal sémantique : babarlinux, Spread Firefox
2, Cocoubuntu, antix, Niconix (pseudos sur des forums d’infor-
matique, reprenant partiellement le nom d’un logiciel).

• Composites de caractères alphabétiques et non alphabétiques


– caractères alphabétiques et nombres : kooky64, sol94, maba12323,
PetiteFleur12, salssa30, lépidoptère666, Hell Mozer11, Anso
Strange12 ;
– caractères alphabétiques et signes typographiques (en particulier
tiret bas et crochets) : malmo[FR], [M-W_2], hotman10_sz,
so_free, m_arbogast ;
– caractères alphabétiques et caractères ASCII ou symboles :
LaéRhatépay¯\_( )_/¯, J R MI |-|/\L/\iS, mc ;

86. Un pseudomot est un mot dont la formation morphologique est conforme


aux règles de la langue et qui, de ce fait, pourrait possiblement exister.
Pseudonymat 273

– logoïsation (Jacques Anis propose ce terme en 2001 pour


décrire les utilisations alphabétiques de caractères non alphabé-
tiques) : p@trik, @mstramgram (le @ remplace le a), (A)L3X (le
3 remplace le E), x sls (la barre verticale remplace le i), @l3ibi
(barre verticale + 3 = lettre B), Yann _ (Solo est écrit en
caractères ASCII) ;
– initiales et squelettes consonnantiques : stfk, MV, ksz, opbls,
@fksc_, ntch, FRD ;
– caractères et symboles isolés : #, s, G, , ., R, .

• Groupes, phrases, segments longs


– groupes nominaux : questiondechimie, mon mal de vivre (et
sous une autre forme : mal 2 vivre), The-heart-of-a-girl-broken,
tomatesdelatreille, l’étoile de la délivrance, Attachiante de première,
Patriote_De_France, Les Yeux noirs, un Chri dans la nuit ;
– phrases : help-me-please99, Hubert boursicote…, muffin 2 sait,
Petillons! (nom du compte) @etBuvons (nom d’utilisateur du
précédent), AdopteUneJournaliste, un enfant m a dit, Je Cherche.

• Composites interlangues : lekingdu16, The_Virtuose, le howaway,


ana verissimo Coyote Fluffyiosa muffin 2 sait

Il semble donc que les locuteurs internautes disposent d’une


grande liberté dans leurs choix d’autonomination pseudonyme,
contrairement aux patronymes officiels contraints par l’hérédité
et au choix des prénoms contrôlés par l’état civil. Mais la multi-
plicité en ligne des guides pour trouver un bon pseudo (notée par
Cislaru 2009) et la multitude des générateurs automatiques (celui
du linguiste Jean Véronis par exemple repose sur la méthode de
l’anagramme 87) montre aussi qu’il existe des contraintes, des règles
et un savoir-faire. La majeure partie des guides ou listes de conseils
en ligne expliquent que le pseudo doit (les exemples sont tirés de
Admin Smoosee 2015) :

87. « Récré : générez vos noms de plume », <http://blog.veronis.fr/2005/08/


rcr-gnrez-vos-noms-de-plume.html>.
274 L’analyse du discours numérique

– donner des informations (Messi 78 « peut vouloir dire que la


personne est fan de football, habite le 78 et est potentiellement
un garçon ») ou au contraire ne pas en donner pour préserver
la « vie privée », sur les sites de rencontre en particulier ;
– être facilement mémorisable (pas plus de quatre syllabes,
pas d’accents, un nom suffisamment connu pour parler à tout
le monde) ;
– faciliter la reconnaissance ou la connaissance. « L'intérêt d'un bon
pseudo est d'être reconnaissable immédiatement auprès de ceux
qui nous connaissent ou alors de donner envie de connaître »,
peut-on lire sur le site Smoosee : on comprend que contrairement
à une image courante, un pseudo en ligne a plus pour fonction de
connaître que de cacher, de permettre l’échange et la rencontre
que de dissimuler l’identité.
Le web étant un lieu structurellement réflexif, on trouve
également de nombreux guides parodiques destinés à produire
les pires pseudos possible : dans « Quelques conseils pour se faire
un bon pseudonyme bien pourri » sur le site Niou Taiknologie, on
trouve une liste intéressante d’anti-pseudos qui pointent en négatif
les traits du « bon » pseudo, dont certains traits morphographiques
mentionnés plus haut : la banalité (Naruto), l’autocentrage (jekifle-
curling), le moindre effort (choisir son prénom), la « technique de
la peur » (le_monstre_sous_le_lit), le « pseudo pour filles » (Mon
yaourt 0 % à la canelle), le l33t (équivalent de la logoïsation d’Anis
2001 : “gr0ss3c0ch0nn3”), l’usage des capitales ou des polices de
caractères originales, l’ajout du numéro de département ou autre
(« legolas_du_63 », “SataniqueAragoua666”), la « fresque » ASCII
(« O[pseudo]O° »), le « suffixe de progamer (“LeetRoxorZX”).
L’élaboration du pseudo constitue une véritable pratique techno-
langagière relevant de la culture numérique.

2. Traits énonciatifs et sémantiques

Une autonomination
Tous les travaux qui abordent le pseudonyme insistent sur
sa dimension d’autonomination : le pseudo est un nom choisi
Pseudonymat 275

par son porteur, au contraire des autres noms que les individus


portent dans l’existence (nom, prénom, surnom ou sobriquet,
diminutif), et en particulier le nom d’état civil : « C’est le “je” qui
se nomme et non l’autre qui nomme le “je” », signale Marcienne
Martin (2012 : 57). En fait, il existe quelques exceptions à cette
autonomination, certains noms de scène (acteurs, chanteurs), ou
certains pseudos liés à des services de sécurité (fausses identités,
noms de guerre) étant donnés au porteur et non choisis par lui.
Mais cette caractéristique est pertinente en ligne et il y a là un trait
sémantico-énonciatif fort, la désignation de soi comme sujet social
et sujet parlant étant cruciale dans la communication.

Des origines dans la sphère privée


Les conclusions des travaux de Marcienne Martin (2006, 2012)
montrent sans ambiguïté que, sur le plan sémantique, le choix du
pseudonyme se fait majoritairement à partir de l’expérience privée
des internautes : tout en masquant une identité d’état civil en œuvre
dans la vie sociale hors ligne, le pseudonyme est le lieu d’une riche
élaboration sémantique de soi en ligne. L’étude de ses corpus montre
en effet que la proportion de pseudos issus de la sphère privée est
toujours supérieure à celle des pseudos cryptés (cryptonymes), avec
des pourcentages élevés dans les corpus relatifs à la presse en ligne
(bloc-note du Monde et commentaires du Point).
C’est aussi le constat fait par François Perea dans son étude de la
représentation de soi dans l’espace numérique, qui mentionne des
discussions en ligne sur l’élucidation des pseudos, se révélant presque
toujours liés à la vie privée des internautes : « S’il est vrai qu’ils
permettent de masquer l’identité civile sur le net, conclut-il, ils n’en
constituent pas moins un lieu d’identification fort » (Perea 2010).
Contrairement à la version pessimiste insistant sur les méfaits de
la clandestinité, l’étude du sémantisme des pseudos montre plutôt
leur fonction communicationnelle voire socialisante, les sujets
déployant leurs identités plus qu’ils ne les dissimulent. L’aspect
« faux » ou « fictif » du pseudo est donc à relativiser en ligne, où les
binarismes logiques n’ont guère de pertinence ; on peut soutenir
que le pseudo est, d’une certaine façon, un nom véritable.
276 L’analyse du discours numérique

Le pseudo dans le dispositif énonciatif


Mais dans le sens commun, y compris celui des chercheurs en
linguistique, le pseudonyme reste encore un « masque » énonciatif
qui rend problématique la question de l’origine des paroles. Malika
Temmar, à partir de l’étude du blog de Pierre Assouline, mentionne
par exemple « l’effacement de la source énonciative, ou pour être
plus précis, le masque de cette source par le pseudonyme » et se
demande « quel statut accorder à des propos qui sont assumés par
des internautes masqués ? » (2012 : 69). Elle semble ainsi signaler
un dysfonctionnement dans l’énonciation, et précisément dans
l’identification de la source du propos, qualifiant les locuteurs
sous pseudos d’« énonciateurs fictifs ». Elle mentionne en effet un
problème concernant « l’éthique de l’échange dans les blogs » dû
à la formulation de « propos non rattachables à leur énonciation
source réelle » (2012 : 79), signale une « déresponsabilisation », et se
demande pour finir si « tout est permis » sur les blogs (2012 : 80).
Ce type d’analyse, menée à partir de l’observation d’un blog
unique, selon une méthode proche de celle des discours imprimés
(on ne trouve pas d’informations relatives à l’écosystème numérique,
à la conversationnalité du web social ou à la notion d’identité ou de
présence numérique) semble déconnectée de la littéracie numérique,
au sein de laquelle le pseudo apparaît plutôt comme une identité
énonciative pleine et non problématique. La question de l’identi-
fication de la source « réelle » témoigne d’un dualisme digital qui
semble plus relever du droit que de l’analyse linguistique en contexte
numérique, et la qualification du pseudonymat en effacement
énonciatif décrit mal les dispositifs technodiscursifs.
Le pseudo possède en effet des traits énonciatifs qui le distinguent
clairement de l’absence de nom, ce qui confirme bien la distinc-
tion à faire entre anonymat et pseudonymat et montre de surcroît
que, sur le plan énonciatif, la communication conserve ses traits
structurels et qu’il existe bien un sujet parlant et des interactions
authentiques. Le pseudo permet tout à fait la signature énonciative :
on peut savoir que différents messages, sur un forum ou un réseau
social par exemple, sont d’un même auteur, ce qui n’est pas possible
dans le cas de l’anonymat ; il est également possible de dialoguer
Pseudonymat 277

avec un pseudo, sous toutes les formes possibles proposées par l’écri-
ture numérique, comme le montre bien le genre du commentaire
en ligne. Si le pseudo modifie le fonctionnement de l’auctorialité,
il ne le supprime pas : en ligne, l’internaute possède une identité
numérique feuilletée, ses différents soi pouvant se déployer dans
différents écosystèmes. Ces identités multiples ne sont pas de l’ordre
de la fiction, mais d’une construction de soi en ligne ; il arrive
d’ailleurs que le soi numérique passe dans le hors-ligne et que le
pseudo se substitue au prénom et/ou au nom patronymique. C’est
ce qu’explique une journaliste dans une interview pour L’Obs :

Pipomantis, journaliste jeux vidéo.


« Mon pseudonyme a maintenant une bonne douzaine d’années. Je l’ai créé
pour ma première adresse mail. Ce n’est pas vraiment moi qui l’ai choisi
puisque la première partie (Pipo) me vient d’amis qui me trouvaient une
ressemblance avec un personnage dans le manga “One Piece”. J’ai ajouté
le reste en m’inspirant de Psycho Mantis, une figure du jeu vidéo “Metal
Gear Solid”.
Mon pseudo a commencé dans la vraie vie, du coup, je ne suis pas vraiment
gêné que les gens l’utilisent IRL [In Real Life, dans la vraie vie, NDLR],
il fait partie de moi, c’est autant un pseudonyme qu’un surnom. De fait,
il n’y a personne qui ne le sache pas. De mon patron (qui m’appelle par mon
pseudo) à ma mère, tout le monde le connaît. Pas question d’en changer.
J’utilise mon pseudo un peu partout sur le net, autant sur les sites et réseaux
sociaux que quand je signe des articles en tant que journaliste spécialisé
dans les jeux vidéo » (Schmitt 2013).

En outre, le pseudo possède une certaine pérennité, comme a


pu le constater Marcienne Martin : un peu plus de la moitié de
ses enquêtés a conservé son pseudo. La modification étant bien sûr
possible et même facile en en ligne, on peut en conclure que cette
conservation est liée aux traits biographiques du pseudo, porteur
d’une identité ressentie comme véritable (Paveau 2015a).
On est donc loin, énonciativement, du simple « masque », dont
la dénonciation constitue plutôt les fondements d’un discours
politique sur l’identité en ligne en particulier et les univers numériques
278 L’analyse du discours numérique

en général. Le pseudonyme et les élaborations discursives, narratives


et identitaires qu’il permet sur le web, constituent une augmenta-
tion dénominative et énonciative de soi. C’est un nom fluide, qui
se coule dans les formes de divers univers et qui se multiplie à loisir.
Mon pseudonyme, c’est moi et un autre moi en même temps ; c’est
le moi que je dis et vois, tout autant que celui que les autres voient
et disent. En ce sens c’est une forme d’autre vrai nom : autrement
dit, un hétéronyme. Le pseudonyme entre dans une pratique sociale
finalement assez ordinaire d’identités multiples (Pierre 2011).

III. ÉTHIQUE ET POLITIQUE DU DISCOURS

Les enjeux du pseudonyme sont également de nature éthique et


politique, les environnements numériques natifs étant eux-mêmes
porteurs de dimensions de ce type.

1. Les deux valeurs du pseudonyme


Comme toute production de discours, le pseudonyme reçoit un
certain nombre de connotations, parfois axiologiques. Deux grandes
valeurs sont attachées à son usage, une valeur négative liée au
mensonge, à la facticité, voire l’artificialité ; une valeur positive liée
à la philosophie du partage sur internet, à la facilitation de la libre
expression et aux possibilités d’existence du soi numérique.

Nature suspecte du pseudonyme


Il existe un important métadiscours qui dévalorise le pseudo-
nyme, à partir de l’idée d’une transgression des normes sociales
légales de l’identité officielle : « Si la nomination du sujet social
est corrélée à la reconnaissance et à la légalisation du même par
l’autre dans un groupe donné, précise Marcienne Martin, il existe
un type de nomination qui déroge à cet usage : il s’agit des classes
d’anthroponymes qui réfèrent à une identité oblitérée, à savoir les
pseudonymes, les cryptonymes et les hétéronymes, entre autres
désignatifs » (2006 : 18). On pourrait donner mille exemples de
la critique voire de la condamnation du pseudonyme sur internet,
dans les discours profanes, mais il en existe aussi chez les chercheurs.
Pseudonymat 279

Dans « Note introductive aux identités numériques », article qui


figure dans un numéro de la revue Cités intitulé « Internet et la
société de contrôle : le piège ? » (2009), Paul Mathias écrit :

Notre existence traverse instantanément des espaces culturels immenses et


coexiste en ses différents états en des lieux informationnels implicites, transpa-
rents, méconnus de nous et de beaucoup, des autorités elles-mêmes dont nous
dépendons. D’où l’importance, dans ces contextes – et en l’occurrence toute
notre existence numérique est une existence contextuelle – non seulement
de l’identité et du nom, mais de l’identité et de l’anonymat, de l’identité et
du pseudonymat. Il faut pouvoir se cacher, il faut pouvoir se dissimuler. De
quoi se protéger ? Précisément de ce qu’on ne sait pas de quoi l’on devrait se
protéger ! Où le mensonge, où la dissimulation, où la comédie deviennent
les instruments les plus efficaces non de l’illicéité ou du crime, mais bien de
« la jouissance paisible de l’indépendance privée » (Mathias 2009 : 65-66).

Malgré les précautions oratoires de l’auteur, le lexique moral de


la dissimulation et du mensonge signale une conception normative
du pseudonymat, considéré comme une pratique transgressive.

Fonctions protectrices et habilitantes du pseudonyme


Une autre manière d’envisager le pseudonymat, plus valori-
sante, est celle qui en fait un outil de protection des données et des
acteurs faibles, et qui inscrit son fonctionnement dans une culture
et spécifiquement dans une littéracie numérique.
Le pseudonyme peut participer d’une stratégie de protection de
la vie privée en permettant une « division des identités » : le nom
d’état-civil est par exemple réservé aux lieux numériques privés et les
pseudonymes aux espaces publics et commerciaux (Rallet, Rochelandet
2009). L’efficacité de cette stratégie est étroitement dépendante des
contextes et peut s’avérer contre-productive dans d’autres conditions :
bloguer sous pseudo constitue plutôt un danger dans des pays à fort
contrôle sécuritaire où les restrictions de liberté sont importantes
(Jansen, Biddle 2015). Cette conception valorisée du pseudo a amené
l’ouverture de serveurs d’anonymat, qui se chargent d’anonymiser,
au sens propre du terme (absence d’information sur l’identité) ou par
280 L’analyse du discours numérique

le biais du pseudonymat, les messages envoyés par les locuteurs


internautes. Elle justifie aussi une pratique technodiscursive issue
des développeurs de certains forums, comme Slashdot ou Techdirt,
qui affublent l’internaute ne signant pas ses posts d’un « anonymous
coward » destiné à encourager la pratique du pseudonyme.

2. Les nymwars
Cette double représentation du pseudonyme en ligne fonde les
argumentations qui se déploient à l’occasion de ce que l’on a appelé
les nymwars (dont on trouvera une riche chronologie sur le site
NYMWARS issu de Télécom ParisTech). Les nymwars, ou guerres
du nom, opposent les partisans de la politique du « vrai nom »
(real name) aux défenseurs du pseudonymat. Elles se déclenchent en
2011, au moment où le réseau Google+ réclame les « real names »
de ses membres et menace de fermer les comptes sous pseudo.
Quelques mois auparavant, en juin 2010 en France, le sénateur
français Jean-Louis Masson avait déposé un projet de loi pour lever
l’anonymat des blogueurs (demande réitérée en 2013). En fait les
nymwars sont assez anciennes puisqu’un premier essai de suppression
des comptes sous pseudo avait été tenté par le réseau Friensdster
en 2003. Après la menace de Google+ finalement écartée en 2011,
la nouvelle politique de Facebook commence à s’installer à l’automne
2014, provoquant de nouveaux débats (Facebook avait déjà fait une
première tentative en 2007).

3. L’argumentation dans les nymwars


Les arguments avancés tant pour contester cette proposition que
la position de Google+ mêlent étroitement considérations politiques,
sociales, technologiques et discursives ou argumentatives.

Arguments pour le pseudonymat


Le pseudonymat appartient à une culture du nom en ligne.
C’est ce qu’explique danah boyd :

La culture de l’utilisation de son « vrai nom » sur Facebook ne s’est pas


répandue à cause des conditions d’utilisation. Elle s’est développée parce
Pseudonymat 281

que les normes ont été fixées par les premiers utilisateurs du service, que les
gens l’ont vu et s’y sont adaptés. De même, la culture des pseudonymes
s’est développée parce que les gens ont vu que c’est ce que faisaient les
autres et ont reproduit cette norme. Lorsque les dynamiques sociales
sont autorisées à se développer de façon organique, les normes sociales
ont un pouvoir de régulation plus puissant que n’importe quelles règles
d’utilisation formalisées (boyd 2011).

Le pseudonymat est une nécessité démocratique. C’est par


exemple la position de Maître Eolas :

Une démocratie digne de ce nom non seulement tolère l’anonymat, mais


le protège. Nous pouvons sortir de chez nous sans avoir à justifier de
notre identité à qui que ce soit. Les seuls moments où nous avons à le
faire est quand un contrat (que nous avons librement contracté) ou la loi
nous l’impose (contrôle d’identité, qui sont encadrés par la loi, art. 78-2
du code de procédure pénale). La plupart de nos interactions se limitent
à un “monsieur”, “madame”, ou “maître”, et personne ne songe à s’en
plaindre (Maître Eolas 2010).

Le pseudonymat protège les individus menacés et opprimés,


qu’il s’agisse de militants des libertés, de personnes marginalisées
pour des raisons d’identité de genre ou de sexualité, ou encore de
survivants d’abus (« survivors of abuse »). La journaliste et blogueuse
Violet Blue mentionne en particulier les personnes LGBT et survi-
vantes de violences :

Facebook’s ongoing war on pseudonyms became well-documented in


2011 when a blogger risking her life to report on crime in Honduras was
suspended by the company, under its rule requiring everyone to use their
real name on the social network. The problem re-emerged in September
2014 when Facebook’s policy locked an eye-opening number of LGBT
accounts in violation of the « real names » rule. Facebook met with Bay
Area LGBT community representatives, offered an apology, then suggested
a policy change was in the works. Surprise: It never came. […] NNEDV’s
[National Network To End Domestic Violence] own Survivor Privacy
282 L’analyse du discours numérique

Guide instructs survivors of abuse to never use their real names on social
media accounts. « Survivors can maximize their privacy by using being
careful about what they share, strategic in creating accounts (not using
your real name in your email or username) and using privacy settings in
social networks. » (Blue 2015).

Dans la même perspective, dana boyd développe en 2011 des


arguments politiques : dans un billet célèbre, « Google+, la dicta-
ture des vrais noms », traduit en français sur Owni (boyd 2011),
elle explique que le pseudonyme constitue une autorisation à la
parole pour des locuteurs qui en seraient privés ou empêchés, et en
même temps une protection par rapport à cette parole. En termes
plus linguistiques, on pourrait dire que le pseudonyme permet
une entrée dans la discursivité, et constitue même une condition
de possibilité du discours : « Vous ne garantissez pas la sécurité en
empêchant les gens d’utiliser des pseudonymes, vous sapez leur
sécurité », déclare-t-elle à la fin de son billet.

Arguments contre le pseudonymat


La politique du vrai nom garantit la sécurité, en particulier
en ce qui concerne le harcèlement sous toutes ses formes. C’est la
ligne immuable des directeurs des grands réseaux sociaux, et en
particulier de Facebook :

Facebook maintains that its « real names » (aka « authentic names ») policy
is essential for user safety. It believes its « authentic names » policy protects
users from abuse on the social network, « like when an abusive ex-boyfriend
impersonates a friend to harass his ex-girlfriend » because « no one can
hide behind an anonymous name to bully, taunt or say insensitive or
inappropriate things. » But rumblings about Facebook’s real motivations
-- to prioritize the financial value of its database are the inevitable chorus
it receives in the media; Facebook’s stock tanked in 2012 when it revealed
8.7 percent of its accounts to be fake (Blue 2015).

Le pseudonymat favorise la diffamation, le mensonge, la


médisance. C’est un des arguments développés par Jean-Louis
Pseudonymat 283

Masson dans sa proposition de loi, proposant de « mieux protéger


les éventuelles victimes de propos inexacts, mensongers ou diffa-
mations qui sont, hélas, de plus en plus souvent colportés sur la
toile » (Exposé des motifs).
Le pseudonymat empêche ou rend difficiles les poursuites.
La levée du pseudonymat (Jean-Louis Masson parle d’anonymat)
permettrait l’identification nécessaire aux poursuites pénales et civiles,
en appliquant aux blogueurs, à statut d’éditeurs non professionnels,
la même législation qu’aux éditeurs professionnels de contenus.
Le « vrai nom » est en train de devenir le nouveau pseudonyme.
C’est un argument qui s’éloigne du débat des nymwars, mais qui
reflète un discours émergent. C’est la position de l’un des enquêtés
d’Amandine Schmitt, qui estime que la « division des identités »
s’opère également en ligne sous son vrai nom : « Le Sylvain Paley
de la vraie vie est plus timide, ne parle pas aussi bien qu’il écrit,
ne répond pas avec autant d’impertinence quand il a la personne en
face. Mais tout le monde profite de ça, c’est ce qui fait d’internet
un endroit formidable » (Schmitt 2013).
Relationalité

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
L’ÉNONCÉ COMME RELATION

La relationalité est un des traits structuraux des discours


numériques natifs, en particulier sur le web. Tout discours produit
dans un environnement numérique connecté s’inscrit en effet dans
une relation matérielle qui se manifeste à plusieurs niveaux :
– relation avec les autres technodiscours du fait de la structure
hypertextuelle du web ;
– relation avec les appareils du fait de la nature composite des
technodiscours, littéralement coproduits dans la machine ;
– relation avec les scripteurs et les (écri)lecteurs qui passe par la
subjectivité de la configuration des interfaces d’écriture
et de lecture, et qui rend les technodiscours idionumériques,
c’est-à-dire dépendants du point de vue unique de l’internaute.

II. ANALYSER DES DISCOURS RELATIONNELS

Tout énoncé en ligne est matériellement relationnel, ce qui constitue


une propriété nouvelle par rapport aux énoncés prénumériques.

1. Relationalité, investigabilité, imprévisibilité


À la relationalité sont liées l’investigabilité et l’imprévisibilité
des technodiscours. L’investigabilité repose en effet sur le caractère
relationnel des technodiscours : s’ils sont liés, alors ils peuvent être
cherchés, trouvés et redocumentarisés à partir de l’exploration des
liens. Un moteur de recherche fonctionne à partir du crawling (collecte
de données) des pages visitées à partir des liens qu’elles proposent ;
un outil de redocumentarisation comme Storify rassemble des tweets
à partir du hashtag qui les relie ; un réseau social comme Facebook est
entièrement fondé sur les liens établis entre les amis et les abonnés,
286 L’analyse du discours numérique

qui permettent toutes les fonctionnalités. La relationalité implique


également l’imprévisibilité des technodiscours : le locuteur-scrip-
teur ignore la majorité des liens qui existent entre les énoncés qu’il
produit ou lit car la dimension technologique de l’écriture numérique
(énonciation éditoriale par les interfaces de programmation et les
CMS) n’est pas visible à l’écran ; il ne peut donc prévoir ni contrôler
la forme et la circulation des technodiscours.

2. Relationalité et méthodologie de la recherche


La relationalité des technodiscours a plusieurs conséquences sur
la pratique de la recherche en analyse du discours.

Relationalité matérielle
Le constat de la relationalité des énoncés n’est pas nouveau,
et fonde d’ailleurs une partie des approches en analyse du discours, par
le biais de notions comme l’intertextualité, le dialogisme, la mémoire
discursive ; on sait en effet depuis Bakhtine notamment que les
énoncés sont pris à la fois dans leurs antérieurs, leurs contextes
contemporains et même leurs énoncés successeurs. Mais il s’agit alors
d’une relationalité construite ou reconstruite par les compétences
interprétatives de l’analyste, les phénomènes d’intertextualité ou de
mémoire discursive n’existant que s’ils sont établis ou reconnus par
l’analyste du discours, même si ceux-ci en produisent des preuves
langagières et/ou textuelles. Sur internet, et en particulier sur le web,
et dans le cadre des discours élaborés dans des appareils, la relatio-
nalité est matérielle, de nature informatique. Comme le souligne
Claire Herrenschmidt, l’écriture en ligne ou sur machine n’est pas
entièrement le fait des scripteurs, autrement dit des sujets, mais passe
par des programmes (Herrenschmidt 2007) ; ce qui fait dire à Samuel
Goyet et Cléo Collomb que la conception de l’écriture numérique
souffre dans la recherche d’un anthropomorphisme qui affaiblit
sans doute la validité de certains résultats (Goyet, Collomb 2016).
La relationalité matérielle des énoncés numériques natifs constitue
en effet un changement important, qui doit pousser le chercheur à
retravailler les notions opératoires en analyse du discours pour leur
permettre une meilleure opérationnalité et validité. Les notions
Relationalité 287

de mémoire technodiscursive ou de technodiscours rapporté sont


par exemple des propositions qui vont dans ce sens.

Méthodologie écologique
La relationalité des technodiscours implique également des choix
méthodologiques pour la collecte des données et la construction
des observables. La relationalité des technodiscours implique en
effet leur approche écologique, c’est-à-dire leur analyse dans leurs
environnements natifs ; dans cette perspective, la méthode par
extraction, par exemple dans le cas de l’analyse automatique de
grands ou moins grands corpus de tweets par exemple, écarte de fait
de nombreux paramètres de fonctionnement des technodiscours.
De nombreux travaux actuellement, souvent concentrés sur Twitter
dont le format facilite grandement la récolte d’énoncés, reposent sur
l’extraction. Les outils proposés dans le cadre du projet Polititweets
par exemple 88 permettent d’extraire et de normaliser des tweets pour
en analyser la dimension politique ; ce faisant, le tweet est d’une part
coupé des timelines dans lesquelles il apparaît et d’autre part ramené
à une forme logocentrée. Il perd ses dimensions relationnelles et
composite (Longhi 2013, Longhi et al., 2014 et 2016).

Dimension idionumérique
La relationalité a un effet direct sur la collecte des données, l’éla-
boration des observables et la construction des corpus. Sur le web
en effet, c’est la présence de l’internaute qui détermine en grande
partie quels énoncés apparaissent, sous quelle forme et quel format,
et dans quel contexte. Cette présence se manifeste par exemple dans
la configuration de la barre d’outils de son navigateur et de son
ordinateur (l’illustration 19 montre celles de l’auteure) car les marque-
pages et les boutons installés engagent des procédures de lecture
et d’écriture : par exemple, le partage d’un contenu ne produira pas
le même énoncé et le même format selon qu’il passe par l’outil Bitly
(bouton « Bitlink »), l’outil Diigo (bouton « Diig ») ou le bouton

88. Présentation sur le blog #Ideo2017. Analyses de tweets politiques en campagnes


électorales, <http://ideo2017.ensea.fr/>.
288 L’analyse du discours numérique

de partage de Facebook (bouton « FBpart »). L’idionuméricité des


contenus dépend également de la physionomie des comptes de réseaux
sociaux de l’internaute, construites par les liens avec les amis et les
abonnés, et dans l’ensemble des traces qu’il laisse en circulant sur
internet, traces moissonnées par des programmes qui les utilisent
dans la production de recommandations.

19. Barre de navigation du navigateur Firefox et de l’ordinateur


de l’auteure en juillet 2017.

Les données langagières d’internet sont en ce sens subjectives,


et diffèrent donc des données discursives prénumériques dont les
formes et formats sont fixés sur des supports papier ou des enregis-
trements stabilisés. Les corpus doivent donc être élaborés à partir de
leur nature idionumérique, comme le propose Laetitia Bibié-Émerit
à travers la notion de « lieu de corpus » (Bibié-Émerit 2016).
Technodiscours rapporté

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
QUAND RAPPORTER C’EST PARTAGER

Le technodiscours rapporté consiste à transférer un discours d’un


espace numérique natif source à un espace numérique natif cible,
via une procédure automatisée de partage ; c’est ce trait d’automa-
tisation qui justifie d’ajouter l’élément techno- au syntagme discours
rapporté ; on aurait pu poser une nouvelle catégorie technolinguis-
tique, le partage, mais le mot a un sens trop général et polysémique.
On partagera par exemple un billet de blog sur un compte Facebook,
un article de presse sur un compte Twitter, un post Instagram ou
une vidéo Youtube sur les mêmes plateformes. Les partages de
contenus sont ordinaires et nombreux sur le web car ils en sont
une des caractéristiques principales : le web 2.0 est en effet un web
social, participatif, qui se définit par sa relationalité. La « culture
du partage » (Gunthert 2013) est prégnante sur le web 2.0, qu’il
s’agisse de l’image, dont on peut faire l’hypothèse qu’il s’agit d’une
forme désormais dominante de la construction du sens en ligne 89,
ou de tout autre contenu discursif ou, plus généralement, multi-
médiatique et donc plurisémiotique. Cette culture est prégnante
essentiellement parce qu’elle est accessible au plus grand nombre,
le traitement des contenus, la maîtrise des outils et les savoir-faire
relevant plus de l’apprentissage informel et de l’autodidactisme que
de savoirs institutionnellement cadrés : c’est, comme le dit Patrice
Flichy, le « sacre de l’amateur » (Flichy 2010).
Le technodiscours rapporté est donc une forme numérique
native de discours rapporté, ce dernier étant défini comme « opéra-
tion métadiscursive de représentation d’un acte d’énonciation

89. Sur ce point voir l’article Technographisme et en particulier la mise au


point sur le « pictorial turn ».
290 L’analyse du discours numérique

par un autre acte d’énonciation » (Authier-Revuz 2001 : 192).


Dans l’opération numérique native de technodiscours rapporté, le
dispositif du discours citant / discours cité, fondateur des descrip-
tions traditionnelles du discours rapporté hors ligne (Authier
1992-1993, 2001, Rosier 2008), et maintenu à propos des corpus
en ligne (von Münchow 2004), est en partie ou totalement pris
en charge par un outil technologique (Paveau 2015b). Les paroles
d’autrui, produites en un temps t et un espace e1 du web 2.0, sont
rapportées en un temps t+1 sur un espace e2, via des outils de
partage de contenu, activés la plupart du temps par des technosignes
(boutons de partage sur les espaces concernés, bookmarklets dans
les barres de navigation des internautes) qui assurent la fonction de
représentation de l’acte d’énonciation. La distinction énonciative
prototypique du discours rapporté hors ligne (entre le locuteur 1
citant et le locuteur 2 cité, les deux se confondant dans les formes
indirectes), est assurée en partie par le dispositif technologique.
Le technodiscours rapporté possède donc une caractéristique tout à
fait spécifique aux univers connectés : sa dimension technologique
intrinsèque, ce qui constitue une nouveauté que la linguistique doit
identifier, nommer et analyser.

II. ANALYSE TECHNOLINGUISTIQUE

Le technodiscours rapporté se réalise en ligne via des outils dédiés ;


il est donc le produit composite d’une procédure technolangagière.

1. Procédure : des énoncés de geste


Le technodiscours rapporté s’effectue en plusieurs étapes, au moins
deux, qui réclament des gestes physiques et techniques ; il relève
donc de l’énoncé de geste (Bouchardon 2011). Dans le cas d’un
partage d’un billet de blog sur un compte Facebook, les étapes sont
les suivantes :
– Étape 1, production du cadre du discours citant. Le bouton de
partage Facebook (un technosigne) permet d’ouvrir une fenêtre
(forme de discours citant) qui transfère le discours destiné à être
rapporté (discours cité) en t+1 et e2. Il faut noter que le choix
Technodiscours rapporté 291

du bouton est aussi le choix de l’espace 2, les boutons étant


spécifiques d’espaces du web particulier (un bouton unique ne
permet pas de partage général sur plusieurs réseaux sociaux).

20. Étape 1 de la procédure de technodiscours rapporté


par ouverture d’une fenêtre de partage.

– Étape 2 (facultative), augmentation du discours citant par un


commentaire. La fenêtre de partage permet d’augmenter le discours
citant par un commentaire.
– Étape 3, réalisation du partage. Le clic sur le bouton « partager
un lien », accomplit le partage du discours cité, qui se trouve
alors intégré à un autre environnement, l’espace 2.

Dans d’autres configurations concernant d’autres contenus et


d’autres plateformes, la procédure est la même : pour résumer,
le technodiscours rapporté constitue une procédure consistant à activer
un outil de partage qui ouvre un espace technolangagier constituant
un cadre de discours citant, et réalise ensuite le transfert du contenu,
doté ou non d’un commentaire, qui constitue le discours cité.
292 L’analyse du discours numérique

2. Le cas du screenshot de texte


Une autre modalité de technodiscours rapporté passe par la
photographie : la pratique du screenshot (capture d’écran) de texte,
qui s’est progressivement installée sur les réseaux jusqu’à devenir
tout à fait habituelle chez les internautes avec des pratiques plutôt
importantes de littéracie lettrée, est une forme de discours rapporté
dans la mesure où c’est la technique de la photographie qui tient
lieu de discours citant. La photographie peut concerner un livre,
un journal ou un magazine papier, un texte de presse en ligne, un
écran, un message d’une plateforme 1 postée sur une plateforme 2
(voir article Technographisme). Le partage se fait alors sans passer
par un technosigne et par la fonctionnalité de partage proposée par
les développeurs, mais par simple publication de la photographie
de texte.

3. L’embarquement des métadonnées


Une spécificité du technodiscours rapporté qui le distingue
encore des formes prénumériques traitées par la linguistique est
l’embarquement des métadonnées : quand un contenu est partagé,
par exemple un article de presse, tout vient avec, si l’on peut dire,
c’est-à-dire le texte, mais aussi les liens, les images, les commen-
taires, sans modification possible. Autrement dit, une partie du
contexte de l’énoncé est inscrite dans l’énoncé de manière interne,
ce qui modifie partiellement la conception du contexte en analyse
du discours. Cet embarquement est dû bien sûr à la couche de
code qui « écrit » les énoncés en ligne (Herrenschmidt 2007),
et qui fait de toute production en ligne une forme composite.
Le technodiscours rapporté est donc pris dans l’imprévisibilité
discursive, échappant largement au contrôle de l’énonciateur,
le discours cité n’étant pas entièrement connaissable de lui comme
des récepteurs.

III. TYPOLOGIE DES FORMES

En réanalysant dans la perspective de la technologie discursive


les cinq prototypes du discours rapporté installés dans la grammaire
Technodiscours rapporté 293

de la langue (direct, direct libre, indirect, indirect libre et narrati-


visé), on peut distinguer plusieurs types de technodiscours rapporté.

1. Le technodiscours rapporté direct intégral


Il s’agit d’un partage avec ou sans augmentation d’un commen-
taire, que constitue par exemple le partage d’un billet de blog sur
un compte Facebook, via une fenêtre de partage, avec ou sans
commentaire de l’internaute. Le technodiscours cité est alors partagé-
rapporté intégralement, avec l’ensemble de ses métadonnées, donc,
en partie, de ses contextes, le tout étant vérifiable par simple clic sur
l’espace de production initial ; ces deux phénomènes, conservation
du contexte et vérifiabilité de l’intégrité ou « fidélité » (Plane et
al., 2013) le distinguent fortement du discours rapporté direct
prototypique hors ligne.
À ce type appartiennent aussi par exemple, le partage de contenus
interne à un réseau (partage de statut sur Facebook, Retweet (RT)
sur Twitter), le ré-épinglage d’une épingle d’un abonné (pin) sur
Pinterest, l’intégration d’un contenu sur une plateforme de curation
(Pearltree, Scoopit), l’appropriation de contenus sur ces plateformes
(appropriation d’une perle d’un abonné sur Pearltree, d’un contenu
d’un abonné sur Scoopit) 90.

2. Le technodiscours rapporté résumant


Il s’agit d’un partage avec ou sans augmentation d’un commentaire,
non pas d’un contenu, mais de son adresse internet, autrement dit
de son URL, qui fait office de résumé. Cette URL-résumé peut être
entière ou réduite, ce dernier cas étant fréquent sur Twitter pour des
raisons économiques. Cette procédure est différente de l’inscription
d’un lien hypertexte dans le fil d’un discours : le lien hypertexte
pointe vers un contenu-cible et invite l’écrilecteur à augmenter
possiblement le contenu-source en quittant le fil du discours, alors
que le technodiscours rapporté résumant partage explicitement

90. Le modèle du Modified Tweet (MT) sur Twitter, plutôt anglophone et


peu présent sur la plateforme francophone, constitue un technodiscours rapporté
direct non intégral.
294 L’analyse du discours numérique

un contenu pour lui-même, et non comme segment augmentant


dans le fil d’un discours. Si le technodiscours rapporté passe dans
le cas du résumé par URL par un lien hypertexte, il ne s’y ramène
pas : le technodiscours rapporté n’est pas l’hypertextualité, et les
outils du technodiscours rapporté ne sont pas exclusivement des
liens hypertextes.

3. Le technodiscours rapporté répétant


Il s’agit d’un partage à l’identique relevant de la copie, avec ou
sans marques explicites de discours citant et discours cité : c’est
par exemple le cas du reblogging, mentionné comme tel, prévu
par certaines plateformes (Tumblr repose sur ce principe et a la
particularité de ne pas permettre le commentaire 91) et anticipé
par les blogueurs par le biais de la licence Creative Commons par
exemple, permettant le libre partage sous certaines conditions. Dans
le cas contraire, le reblogging ne peut être qualifié de technodis-
cours rapporté qu’en comparaison avec la version antérieure et le
discours ainsi technorapporté glisse alors vers des catégories affines
comme le plagiat.
Autre exemple, relevant du hacking d’usage : sur Facebook,
un internaute copie-colle le post d’un abonné sur son propre journal,
le rendant ainsi visible à ses amis non abonnés à l’auteur. La pratique
du screenshot de texte correspond souvent à du technodiscours
rapporté répétant, la photographie permettant de produire de
l’identique, sur le plan du contenu tout du moins (les contextes
sont évidemment modifiés).

91. Pour le détail voir l’article Commentaire et en particulier le cas du fork.


Technogenre de discours

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
UN GENRE DE DISCOURS COMPOSITE

Pour définir le technogenre de discours, il faut revenir sur la


définition du genre du discours, qui est l’une des notions centrales
en analyse du discours.

1. La notion de genre de discours


On partira de la définition de Sophie Moirand, qui repose sur
deux critères, social et cognitif :

D’où une définition toujours provisoire mais un peu plus précise du genre,
qu’on considère comme une représentation sociocognitive intériorisée que
l’on a de la composition et du déroulement d’une classe d’unités discursives,
auxquelles on a été exposé dans la vie quotidienne, la vie professionnelle et
les différents mondes que l’on a traversés, une sorte de patron permettant à
chacun de construire, de planifier et d’interpréter les activités verbales ou non
verbales à l’intérieur d’une situation de communication, d’un lieu, d’une
communauté langagière, d’un monde social, d’une société… (Moirand 2003 :
19-20 ; ital. de l’auteure.)

À partir de là, on posera qu’un genre de discours est une forme


textuelle issue d’un ensemble de normes collectives pré- et extra-discur-
sives, permettant une médiation en fournissant au sujet producteur
et récepteur des instructions pour l’élaboration et l’interprétation
des discours : désignation (le genre de discours a un nom : la lettre,
le débat, le communiqué), composition (le genre de discours suit un
certain nombre de règles de composition mobilisant des éléments
obligés, comme l’en-tête, les termes d’adresse ou la signature pour
la lettre), déroulement syntagmatique (un genre de discours corres-
pond à un programme d’enchaînement de séquences) et sélections
296 L’analyse du discours numérique

paradigmatiques (un genre de discours propose des variantes toutes


unies par les mêmes cadres : la lettre d’amour, de menace, de démis-
sion, etc.). En résumé, et si l’on se réfère au travail de Jean-Michel
Adam (2011), les genres sont définissables comme des catégories :

– pratiques-empiriques indispensables tant à la production qu’à la


réception-interprétation ;
– régulatrices des énoncés en discours et des pratiques sociodiscursives des
sujets (depuis les places qu’ils occupent jusqu’aux textes qu’ils produisent) ;
– prototypiques-stéréotypiques, c’est-à-dire définissables par des tendances
ou des gradients de typicalité, par des faisceaux de régularités et des
dominantes plutôt que par des critères très stricts (Adam 2011 : 93-94).

2. Le genre de discours dans les univers numériques


Dominique Maingueneau a fait des propositions concernant la
notion de genre et le numérique dans « Genres de discours et web :
existe-t-il des genres web ? » (Maingueneau 2013). Son approche
y reste tributaire des cadres d’analyse prénumériques. Il y estime
notamment que, comme dans les productions hors ligne, certaines
formes relèvent plus de l’hypergenre que du genre, comme le blog
par exemple, qui présente un ensemble de contraintes pauvres au sein
desquelles des scénographies variées peuvent s’élaborer ; la notion
d’hypergenre est transférée des corpus prénumériques aux corpus
numériques. Il distingue également « deux niveaux de scénographie :
verbale et numérique », la scénographique « verbale » impliquant une
« énonciation proprement linguistique » et la scénographie numérique
impliquant les trois dimensions « iconotextuelle, architecturale et
procédurale » (2013 : 80-81) ; cette distinction semble peu adaptée
aux univers numériques natifs où les productions sont composites
et multimédiatiques, et où le verbal « propre » est plus une illusion
de lecteur qu’une réalité sémiotique (l’auteur restreint d’ailleurs
son analyse aux pages d’accueil de la presse et aux blogs). Il ne fait
pas appel aux dispositifs techniques dans ses analyses (algorithmes,
CMS) ni à la spécificité idionumérique des corpus numériques natifs
(les captures d’écran proposées dans l’article écartent significative-
ment les barres d’outils des navigateurs). Enfin, les « genres web »
Technogenre de discours 297

et la « textualité navigante » sont décrits en comparaison avec les


définitions du texte prénumérique, qu’ils semblent dégrader :
Dominique Maingueneau estime en effet qu’en ligne « c’est la
textualité même qui est subvertie » (2013 : 80), qu’on y assiste à
une « subversion généralisée de la logique du texte » (2013 : 81) ;
« avec le web, conclut-il, c’est donc tout le dispositif traditionnel qui
vacille » (2013 : 91). Cette perspective est assez proche, en termes
évaluatifs, de celle de Rafaele Simone estimant que sur internet les
textes ne sont pas de « vrais » textes (Simone 2012) 92. On serait
tenté de conclure plutôt à un vacillement du dispositif de recherche
en analyse du discours, les discours numériques natifs réclamant
des analyses écologiques dans leurs contextes endogènes plutôt que
des comparaisons avec des formes canoniques non numériques.
D’autres travaux appuient également l’étude des « genres
numériques » sur les approches prénumériques du genre : dans un
article intitulé « Similitudes et différences textuelles dans les genres
numériques : blog et site web », Mathilde Gonçalves envisage le
« genre numérique » (elle parle également de « genre digital ») à
partir du texte numérique qu’elle caractérise par sa non-linéarité,
sa volatilité, sa plurisémiose, son utilisabilité et l’interaction physique
ou corporelle qu’il implique (2014 : 80). Elle appuie donc la notion
de genre numérique sur celle de texte numérique mais analyse
cependant le « genre du blog » à partir des critères prénumériques
du texte, se référant au corpus de la linguistique textuelle (travaux
de Jean-Michel Adam, François Rastier, Jean-Pierre Bronckart).
Marc Bonhomme aborde également les genres sur internet
ou sur le web (les deux semblent équivalents dans son travail),
le contenu et la date de ses références indiquant qu’il envisage plutôt
deux services d’internet, le courrier électronique et le web 1.0,
celui des sites et des forums (Bonhomme 2015). Après une revue
de la littérature sur les genres sur internet et leur classification,
il analyse trois pages d’accueil de sites politiques suisses, à partir des
outils prénumériques courants en analyse du discours (les notions

92. Sur l’approche déploratoire de Rafaele Simone, voir l’article Dualisme


numérique ; sur la textualité numérique, voir Paveau 2015b, 2015c.
298 L’analyse du discours numérique

de scène générique et scénographie proposées par Dominique


Maingueneau). La description donnée reste hors de la perspective
utilisateur et les exemples ont le statut de screen-data analysés
par un observateur extérieur (Androutsopoulos 2014) ; les aspects
techniques de l’écriture numérique et de l’énonciation éditoriale
ne sont en effet pas abordés (CMS, interfaces de programmation,
formats techniquement prescrits, etc.). De ce fait, l’auteur risque
des interprétations parfois inexactes. La page d’accueil recyclerait
selon lui le genre de l’affiche « avec sa dominante iconotextuelle,
sa structure condensée, sa schématisation de l’information et
sa lecture rapide » (2015 : 40), et également celui de la une de
presse ; selon lui « la page d’accueil semble bien constituer un
genre reproduit, adapté au média Internet (avec le passage de
l’écrit sur papier à l’écrit d’écran), lequel se traduit par un certain
nombre de transformations » (2015 : 40). Il mentionne également
la « fragmentation » de l’information, qui lui semble devoir être
« compensée » par la cohérence générique. Mais ces traits, plutôt
que des « adaptations » de genres prénumériques, sont en fait
typiques de l’énonciation éditoriale en ligne, résultats des nécessités
de la structure informationnelle sur internet, une page d’accueil
devant par exemple fournir une sorte de cartographie résumée de
l’ensemble du site et de ses contenus. L’auteur mentionne bien ce
qu’il appelle la « machinerie informatique » (2015 : 42) pour se
demander quel est son rôle générique par rapport à la « thématique
politique », mais n’explore pas plus avant la question. La question
de la contrainte technologique dans le fonctionnement des genres
en ligne est pourtant primordiale.
Elle est tout à fait prise en compte par Valérie Beaudoin qui
s’interroge sur la manière dont se constituent les genres à l’ère du
texte numérique à partir des environnements numériques natifs
(Beaudoin 2014). Elle choisit d’emblée de se pencher sur les « genres
propres au web », distinguant deux grands ensembles :
– Les genres de la présentation de soi :

Dans l’espace numérique, on a vu apparaître et évoluer de nombreux


formats liés à la présentation de soi : le profil, où l’individu suit un canevas
Technogenre de discours 299

pré-formaté par des champs pour se présenter, l’expression de soi via un


format court (statut Facebook, phrase Twitter – dans la première version
de l’application) qui peut prendre des formes très variées allant du politique
à l’intime, et la présentation plus personnelle via une écriture multimédia
(home page, blog, journal…) – (Beaudoin 2014 : 7) 93

– Les genres de la production collective à distance :

Dans ce contexte de coopération dans les groupes et dans un environ-


nement de démocratisation de la prise de parole (prise d’écriture pour
être plus précis), deux autres genres ont pris une grande importance, qui
redéfinissent les frontières entre le monde des experts et celui des amateurs :
les articles encyclopédiques rédigés à plusieurs et les commentaires ou avis
(Beaudoin 2014 : 8) 94.

Elle note très justement que les genres numériques possèdent


une dimension sociologique ou sociodiscursive non négligeable,
l’appropriabilité d’internet (ou ce que Patrice Flichy appelle le
sacre de l’amateur) ayant des effets directs sur les formes textuelles :
« Ce média occupe une place laissée vide entre les médias de masse
et la communication interpersonnelle, Il en résulte l’émergence de
genres propres à ce positionnement » (Beaudoin 2014 : 7).
Elle propose enfin les six traits suivants pour les genres numériques :
contraintes des cadres sociotechniques, existence de sociolectes liées
à des écosystèmes particuliers, lignées génériques reconnaissables
par-delà les innovations technologiques, explicitation des normes
(omniprésence des guides d’utilisation), proximité entre la pratique
et la norme, interaction lecture-écriture et rythmes d’écriture.
Ces traits pourraient tout aussi bien décrire l’écriture numérique

93. La pagination des extraits correspond au fichier auteur.


94. On pourrait y ajouter deux autres grands ensembles : les genres de l’humour
et de la parodie (mème, dictionnaires participatifs comme The Urban Dictionary,
encyclopédies parodiques comme Dramapedia et la Désencyclopédie, vlogs, etc.),
et ceux du militantisme (pancarte numérique, anthologies participatives, outing,
signalement, etc.).
300 L’analyse du discours numérique

ou la textualité numérique et on choisira une entrée plus restreinte


pour définir le technogenre de discours.

3. Définition du technogenre de discours


La perspective écologique privilégiée implique de partir des écosys-
tèmes natifs pour tenter de saisir les genres de discours numériques
tels qu’ils se développent dans leurs environnements discursifs et
textuels.
On définira le technogenre de discours comme un genre de
discours doté d’une dimension composite, issue d’une coconsti-
tution du langagier et du technologique 95. Le technogenre peut
relever d’un genre appartenant au répertoire prénumérique, mais
que les environnements numériques natifs dotent de caractéristiques
spécifiques (comme le commentaire en ligne), ou constituer un
genre numérique natif et donc nouveau (comme la twittérature ou
l’article de presse sous forme d’anthologie de liens ou de tweets).
Le technogenre de discours est donc marqué par ou issu de la dimen-
sion technologique du discours, ce qui implique un fonctionnement
et des propriétés particuliers.

II. TYPOLOGIE TECHNODISCURSIVE

On ne dressera pas de typologie à prétention exhaustive ici,


faute de travaux suffisants sur les discours numériques natifs et
parce que la catégorie du (techno)-genre est en constante évolu-
tion et invention. On ordonnera seulement un certain nombre
d’exemples à partir du critère de composition, en intégrant donc
prioritairement la contrainte technologique. L’observation et la
connaissance empirique d’internet et plus particulièrement du web
2.0 permettent en effet de relever des formes textuelles récurrentes
et installées dans la culture discursive numérique, bonnes candidates
au statut de technogenre de discours.

95. On écartera la distinction entre genre et hypergenre, qui apparaît plutôt


comme une distinction définitoire secondaire, qui pourrait servir à établir des
sous-catégories.
Technogenre de discours 301

On adoptera les contraintes technologiques (algorithmes, CMS,


API) comme critère pour classer les technogenres de discours en
trois catégories.

1. Technogenres prescrits
On parlera de technogenre prescrit pour désigner des genres de
discours proposés dans les systèmes d’écriture en ligne et fortement
contraints par les dispositifs technologiques. Le technogenre prescrit
n’existe pas hors ligne (même s’il hérite d’un passé générique prénu-
mérique comme le commentaire par exemple), dépend entièrement
des outils numériques et circule quasi exclusivement en ligne.
Le blog et le vlog, qu’on les qualifie de genre ou d’hypergenre,
prescrivent en tout cas des formats de production de technodiscours
écrit, oral ou multimédiatique fortement contraints, notamment
en ce qui concerne l’ordre antéchronologique des billets ou des
vidéos. Le tweet, bien connu pour la limitation de caractères de
son texte interne, mais constitué en fait d’un ensemble d’éléments
technolangagiers au nombre desquels les métadonnées (voir l’article
Tweet), ou le commentaire en ligne, doté lui aussi de métadon-
nées (voir l’article Commentaire), constituent des technogenres
prescrits : l’internaute n’a que peu de liberté d’utilisation, même
si le hacking et le produsage sont toujours possibles, mais surtout,
il s’agit de formes dont la relationalité, spécifique de l’environnement
numérique natif, oriente le mode de lecture et de production de
sens. Le signalement numérique, examiné dans l’article Cyberviolence
discursive, relève de la même catégorie : les plateformes proposant
des fonctionnalités de signalement balisent précisément le parcours
du scripteur conduit selon une procédure technologique. On peut
citer également les différentes formes d’autobiographies proposées
par les plateformes (espaces et normes de biographie sur Twitter,
Facebook, LinkedIn, pages « À propos » des plateformes de blogs),
les blogrolls (listes de liens) et autres listes (derniers articles publiés)
contraintes figurant sur les sites et les blogs selon les dispositifs mis
en place par les programmeurs, l’ensemble relevant de ces « petites
formes » analysées par Étienne Candel, Valérie Jeanne-Périer et
Emmanuël Souchier (Candel et al., 2012). On peut y ajouter
302 L’analyse du discours numérique

les « images conversationnelles » (Gunthert 2014a) que constituent


les snaps sur Snapchat, eux-mêmes redéfinis en « stories » selon des
paramètres technologiques : une photo accessible aux seuls desti-
nataires, visible une seule fois et éphémère est un snap, mais un
snap public qui reste en ligne 24 heures devient une « story » ; il est
intéressant de noter que la définition du genre passe ici uniquement
au départ par des paramètres technologiques, ce qui entraîne des
configurations de forme et de contenu qui touchent ensuite d’autres
critères de généricité.
Les technogenres prescrits peuvent quitter les écosystèmes
numériques pour être repris hors ligne : c’est le cas du tweet par
exemple, qui a migré du web dans la presse papier ou télévisée, où il
est utilisé comme citation ou petite phrase, perdant de ce fait toutes
ses caractéristiques numériques.

2. Technogenres négociés
Le technogenre négocié est un genre de discours préexistant et
stabilisé ou non dans les productions prénumériques, mais qui se
dote en ligne de traits proprement technolangagiers et technodis-
cursifs. Il n’est pas entièrement dépendant des outils numériques
et circule dans les univers en ligne et hors ligne.
C’est le cas du troll-production, par exemple, qui n’a évidemment
pas attendu internet pour se développer dans les discours sociaux,
mais qui possède des spécificités numériques, une place dans l’éco-
nomie discursive et générique d’internet et du web en particulier,
et une reconnaissance générique manifestée par les anthologies
dont il fait l’objet (pour l’analyse de détail du troll, voir l’article
Énonciateur numérique).
C’est également le cas du « top » ou de la liste numérotée du
meilleur ou du pire, qui ont trouvé en ligne un environnement et
des dispositifs techniques favorables, à tel point que ce genre nourrit
des sites entiers et lucratifs. Les tops peuvent relever d’une génération
automatique : les sites et les blogs affichent les articles les plus lus,
les plus consultés ou les plus commentés à partir d’algorithmes.
Le technogenre de discours est également un genre intégrant des
procédures de calcul.
Technogenre de discours 303

On peut citer également l’outing, initialement forme de révéla-


tion de l’homosexualité d’un personnage public dans les discours
militants pour les droits des homosexuels dans les années 1970-1990,
terme construit à partir de l’image du placard, dont il s’agit alors
de « sortir », de gré ou de force. Le sens du terme outing s’est élargi
à toute révélation d’une caractéristique ou d’une identité cachée et
l’outing en ligne consiste à utiliser les dispositifs technodiscursifs
pour produire cette révélation (pour des détails sur l’outing voir
l’article Cyberviolence discursive).

3. Technogenres produsés
On appellera technogenre produsé, à partir d’un élargissement
du terme de produsage à toute élaboration à partir des possibilités
techniques de l’écosystème, un genre de discours natif d’internet
produit par les internautes hors des contraintes des technogenres
prescrits et des routines des technogenres négociés.
On peut citer par exemple la pancarte numérique, technogra-
phisme qui s’invente et se stabilise sur le web, constituant désormais
une des combinaisons image-texte les plus courantes, en particulier
dans les discours militants : un internaute est photographié ou
se photographie tenant une pancarte généralement manuscrite,
portant un slogan, et/ou un hashtag, et/ou un énoncé revendicatif.
Le produsage du genre est également à l’œuvre dans l’article de
presse constitué d’une agrégation de liens ou de tweets, nouveau
genre journalistique inventé à partir des possibilités techniques et des
technogenres prescrits. Relève également du technogenre produsé
la twittérature, qui repose sur le hacking de la technodiscursivité
elle-même : la twittérature, ou littérature sur Twitter, se donne pour
règle en effet d’éviter toute dimension relationnelle par des liens
hypertexte ou des technomots. Elle reverse dans les écosystèmes
numériques la linéarité de l’écriture prénumérique (Paveau 2013c).
À ces technogenres désormais stabilisés et inscrits dans le
répertoire générique du web s’ajoutent des propositions indivi-
duelles qui se stabiliseront ou non en technogenres. On a cité dans
l’article « Mémoire technodiscursive » le Madeleine Project de Clara
Beaudoux, web-documentaire constitué de quatre saisons de tweets
304 L’analyse du discours numérique

redocumentarisés via l’outil Storify. Plusieurs initiatives récentes


utilisent le message sms comme outil de communication et donc
segment d’information dans des vidéos. Sur Arte Creative, la série
Ploup, « fiction courte humoristique et parodique entièrement
constituée de conversations par chat », propose des réflexions sur
des thèmes variés par l’intermédiaire de dialogues par messagerie
instantanée. Les vidéos des « détricoteuses », deux historiennes
militantes, Mathilde Larrère et Laurence de Cock, publiés sur le
site du journal Médiapart, reposent elles aussi sur une forme de chat
puisqu’il s’agit de conversations Whatsapp fabriquées de manière à
produire un mini-cours d’histoire dialogué, estampillées du genre
de la « chronique » ; aux messages instantanés se mêlent des extraits
de vidéos, des photos et des tweets, faisant de ce type de chronique
un genre hybride exploitant lui-même d’autres technogenres 96.
Ce technogenre de discours est en train de se développer et de se
stabiliser sur le web, avant de laisser la place à d’autres inventions,
basées sur d’autres produsages.

21. Extrait de « La fabrique de la racaille »,


chronique des « Détricoteuses » sur Mediapart 01/03/2017.

96. <https://www.mediapart.fr/studio/videos/emissions/les-detricoteuses>.
Technographisme

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
UN COMPOSITE MULTIMÉDIATIQUE

On appellera technographisme une production sémiotique


associant texte et image dans un composite natif d’internet. L’élément
-graphisme, conformément à son étymologie (le verbe grec graphein,
signifiant « tracer » et « écrire ») signifie ici à la fois le geste de tracer,
renvoyant au dessin ou à l’image et celui d’écrire, renvoyant au
texte. On sait que les frontières entre les codes s’estompent ou se
reconfigurent dans les écosystèmes connectés et que les dispositifs
techniques permettent des formes composites : internet est le lieu
du multimédia. Nicolas Auray, examinant les avatars dans les jeux
en ligne, insiste par exemple sur « l’intégration des écritures et des
images » et parle d’une « nouvelle économie des signes sur l’espace
de l’écran, […] caractérisée par l’intégration de systèmes expressifs
appartenant à plusieurs formats, image, texte et son, dans le même
media » (2004 : 97). Le technographisme, composite d’image fixe
ou animée et de texte, est en effet une production nativement
numérique multimédiatique 97 : certaines formes d’avatar ou de
bannière, l’image macro, les boutons de partage, les pancartes
numériques sont des technographismes. Le détail « dans le même
media » précisé par Nicolas Auray est important et signifie que les
deux ordres sémiotiques du texte et de l’image n’en font plus qu’un,
étant simultanés, indistinctibles et indissociables. Dans un mème

97. Le multimédia peut être défini comme le produit d’une « manipulation


conjointe de textes, images et sons sur un même support » (Bouchardon et al.,
2011 : 12). Une des grandes évolutions apportées par internet à la littéracie,
aux systèmes d’écriture et aux productions sémiotiques est cette dimension multi-
médiatique, assemblant différents codes, auparavant distingués dans les produc-
tions prénumériques, dans des réalisations intrinsèquement et simultanément
plurisémiotiques.
306 L’analyse du discours numérique

par exemple, constitué d’une photographie incrustée de texte,


séparer l’ordre iconique et l’ordre textuel reviendrait à détruire
l’ensemble : le sens n’est produit que dans le composite relevant
d’un ordre verbo-iconique unique (le technographisme), et non
dans l’articulation de deux ordres qui dialoguerait à partir de leurs
autonomies respectives (comme c’est le cas pour la photographie
et sa légende, ou la peintre et son titre).
Cette caractéristique fonde la différence entre les productions
plurisémiotiques ou multimédiatiques prénumériques, associant
plusieurs médias, et celles qui sont élaborées en ligne, intégrant
plusieurs médias. Une autre différence réside dans le mode de fabri-
cation des technographismes : généralement de nature artisanale et
artistique hors ligne, mais toujours issu d’outils numériques dans
les univers connectés. Le technographisme fait désormais partie de
l’expression numérique ordinaire et figure dans bon nombre de
publications d’internautes sur les espaces d’écriture du web 2.0.
Si la plurisémioticité est une forme de transgression remarquable
de l’autonomie des codes dans les espaces hors ligne, souvent de
nature artistique, elle est une norme sémiotique en ligne, devenue
ordinaire, comme le montreront les exemples choisis ici à titre de
brève typologie indicative.

II. LA RELATION IMAGE-TEXTE : ÉNONCIATION


MATÉRIELLE VISUELLE ET PICTORIAL TURN

Des questions se posent à propos de l’usage massif de l’image en


ligne : s’agit-il d’une victoire de l’image sur l’écrit, ou de la création
de composites où l’image et le texte ne font plus qu’un ? Assiste-
t-on à une textualisation de l’image ou à une iconisation du texte ?
Comment le sens est-il produit dans ce type de dispositif techno-
graphique ? Les réponses apportées par l’enquête en ligne montrent
que l’image prédomine, qu’il s’agisse d’une image textualisée ou
d’une iconisation du texte. L’image travaille le texte, dans le cadre
d’une énonciation matérielle visuelle nativement numérique, et l’on
peut parler d’un « devenir-image » du texte, à la suite de travaux sur
le « devenir-image de la littérature » (Nachtergael 2017). La relation
Technographisme 307

texte-image a fait l’objet de plusieurs théorisations depuis les années


1990, que l’on reprendra avant de développer les notions d’énon-
ciation matérielle visuelle et d’iconisation du texte.

1. L’iconotexte
La première notion proposée en recherche pour rendre compte
de la relation image-texte est l’iconotexte de Michael Nerlich,
défini à partir de la combinaison et de la coprésence du texte et de
l’image, dans la bande dessinée, l’album, ou le cinéma notamment.
L’iconotexte, qui reste dans l’ordre du livre, est défini comme
« une unité indissoluble de texte(s) et image(s) dans laquelle ni le
texte ni l’image n’ont de fonction illustrative et qui – normalement,
mais non nécessairement – a la forme d’un “livre” » (Nerlich 1990).
Pour Michel Vouilloux, la relation entre l’image et le texte implique
l’hybridation de deux codes sémiotiques restant cependant distincts ;
il parle de « co-implication » des codes (Vouilloux 2013). Pour ces
deux auteurs, la relation texte-image reste dans un cadre dualiste,
les deux catégories sémiotiques de l’icône et du textuel persistant
en tant que telles.

2. La conversationnalisation de l’image
Dans l’autre sens, c’est-à-dire à partir de l’image, il faut mentionner
la « conversationnalisation de l’image » accomplie selon André
Gunthert par le web social depuis une dizaine d’années. Le web
2.0 a produit ce qu’il appelle « l’image conversationnelle, produit
inattendu de la rencontre de la numérisation des contenus visuels et
de l’interaction documentée » (2014 : § 4). Aux distinctions claires
de l’ordre prénumérique entre icone et texte, s’est substituée une
porosité des deux codes, permise par les facilités de la technologie :
« La numérisation, en réduisant la matérialité des images, leur confère
une plasticité et une mobilité nouvelles. Sous l’espèce de fichiers
faciles à copier ou à manipuler, l’objet iconique devient image
fluide » (2014 : 6). André Gunthert ne parle que de la photographie
et ne travaille pas sur les composites texte-image mais son analyse
éclaire cependant les phénomènes de textualisation de l’image
qui se produisent sur internet. Pour lui, cette évolution est liée
308 L’analyse du discours numérique

à une « révolution de la déspécialisation » (2014 : § 18), comprise


à la fois comme l’accession du plus grand nombre (les amateurs) à
des possibilités de création et de diffusion de photographies, et à
une transformation du geste photographique qui perd sa dimension
esthétique pour acquérir des fonctions ordinaires (documenter sa vie,
partager ses expériences et ses émotions, diffuser des informations,
échanger). La photographie est « devenue un composant parmi
d’autres de l’univers de la communication » et se trouve désormais
« embarquée dans chaque objet connecté » (2014 : 20).
Les images conversationnelles dont parle André Gunthert ne
le sont que par leur circulation : elles n’intègrent pas d’éléments
langagiers proprement dits. On rencontre en revanche de nombreuses
images dotées d’incrustations textuelles, dont le meilleur exemple
est l’image macro (l’emblématique lolcat par exemple) mais qui
prennent des formes variées, fixes (vignettes constituées de photos
dotées d’une citation par exemple) ou animées (incrustations de
segments textuels sur des vidéos). On parlera alors de textualisation
de l’image.

3. Une perception visuelle du texte


William Mitchell permet d’aller au-delà d’une conception de la
relation texte-image qui reste dualiste en posant l’idée d’un « pictorial
turn » dans le champ des visual studies (Mitchell 2009 [1986], 1994).
Il définit en effet la culture visuelle comme une approche perceptive,
et estime que l’image organise notre perception sémiotique, voire
domine le langage articulé : « En 1994, William J. T. Mitchell
énonce une des grandes théories de la pensée contemporaine en
proposant, après les linguistic et narrative turn, un pictorial turn
qui dominerait la production intellectuelle et artistique de notre
dernière époque. Ce pictorial turn marquerait également le passage
de la postmodernité, caractérisée par la disparition des grands
récits, au régime du tout-image ou, tout du moins, de la domina-
tion de l’image sur le langage articulé. » (Nachtergael 2017 : 292).
Magali Nachtergael précise plus loin que « Le pictorial turn n’exclut
pas pour autant une part linguistique et narrative, bien au contraire,
il les articule simplement selon une autre perspective, prioritairement
Technographisme 309

visuelle » (Nachtergael 2017 : 293). Que l’image prenne le pas


sur le langage articulé sans l’effacer, bien au contraire, mais en le
reconfigurant, de manière iconique (par une iconisation du texte),
constitue une hypothèse congruente avec les observations réalisées
en ligne. L’image apparaîtrait alors comme une forme légitime du
texte, et l’on pourrait dire du texte ce que Magali Nachtergael dit
du devenir-image de la littérature : « Si l’on se situe au centre du
pictorial turn pour y observer les formes littéraires qui y évoluent,
il est alors possible, de ce point de vue, de reconsidérer les marges du
littéraire et de désigner ces espaces intermédiaux et visuels comme
une forme contemporaine légitime du littéraire à partir de l’image »
(Nachtergael 2017 : 294).
Sur internet, de nombreux éléments visuels témoignent en effet
de cette domination de l’image sur le langage, et l’on peut parler
d’une énonciation matérielle visuelle : matérielle parce qu’elle passe
par l’élaboration logicielle de technographismes, et visuelle parce
que l’image y est prédominante par rapport au texte, ne serait-ce
que par le format de circulation (.jpg, .tiff ou tout autre format
d’image). Il existe en effet de nombreux outils de fabrication
de technographisme en ligne, qui sont des outils d’énonciation
visuelle : des générateurs de mèmes, d’images macro, de vignettes,
des outils d’incrustation de texte, des générateurs de photos de
profil, d’avatars, de bannières, de filtres. Une fonctionnalité
récente de Facebook (2017) permet de choisir un fond coloré et
un motif d’arrière-plan avant d’y inscrire son texte ; le résultat est
un texte devenu image.
Il se produit donc sur internet une véritable iconisation du texte,
qui prend des formes variées, dont le screenshot de texte (photo-
graphie de texte à l’aide d’un smartphone) devenu une pratique
courante ces dernières années.

III. L’ICONISATION DU TEXTE.


L’EXEMPLE DE LA PHOTOGRAPHIE DE TEXTE

Sur les réseaux sociaux notamment se développe de plus en plus


cette pratique de screenshot de texte ou de photographie de texte :
310 L’analyse du discours numérique

dans un tweet ou sur un statut Facebook, l’internaute intègre


une capture d’écran ou une photographie d’un extrait de texte,
souvent doté de surlignages, pour illustrer ou appuyer son discours,
ou transmettre une information. Des logiciels et des applications
spécifiquement dédiés à la capture d’écran facilitent cette opération
comme l’explique par exemple ce descriptif de l’outil Screenshot
Captor : « Il prend en charge l’affichage sur plusieurs écrans, il permet
de renommer facilement les images, il dispose de plusieurs modes
de capture (multi-moniteur, bureau, fenêtre active, objet, etc.) qui
peuvent tous être appelés rapidement grâce à des raccourcis, etc. » 98
Les outils dédiés proposent également des systèmes de surlignement
et d’annotation spécifiquement adaptés à une utilisation commu-
nicationnelle et informative de la capture d’écran.

1. Enjeux technodiscursifs
Laurence Allard souligne avec raison que cette production reste
ignorée des spécialistes du numérique alors qu’elle constitue un
véritable « écrit d’écran » au sens où Emmanuël Souchier entend
cette notion (Allard 2015a). La pratique du screenshot de texte
présente en effet plusieurs traits technodiscursifs qui intéressent
directement la définition même du texte et de la textualité.

Un technodiscours rapporté
Poster une photographie de texte, c’est rapporter un discours au
mode direct dans un geste où les marqueurs énonciatifs prénumériques
du discours rapporté disparaissent et sont remplacés par des indices
technologiques : nom du compte destinateur pour identifier le discours
citant, contours de la photographie pour identifier le discours cité,
dispositif du screenshot pour identifier la modalité directe.

98. Présentation du logiciel sur le site 01net.com, <http://www.01net.com/


telecharger/windows/Multimedia/capture_ecran/fiches/34342.html>.
Technographisme 311

22. Le screenshot de texte, exemple d’un article du Monde.fr


diffusé sur Twitter.

Une pratique de la citation


Le screenshot ou la photographie de texte constitue une nouvelle
pratique de la citation, l’extraction et l’insertion dans un autre
contexte étant toutes deux assurées par les procédures technologiques.
La forme prénumérique de la citation, qui présente une homogénéité
du code entre le texte-source et l’extrait (le texte-source, comme la
citation extraite, sont dans l’ordre scriptural), est modifiée par le
composite : la citation n’appartient plus au même ordre sémiotique
que le texte-source mais relève de l’image photographique.
312 L’analyse du discours numérique

Un embarquement du contexte
La capture d’écran ou la photographie de livre intègre la matérialité
du support. C’est particulièrement le cas pour les livres photogra-
phiés, qui peuvent être assortis d’éléments de contexte (une main,
un coin de table, un objet, un fond). Les adeptes de cette pratique
expliquent parfois qu’ils souhaitent capter/capturer et partager des
moments de lecture particulièrement intenses. C’est donc le contexte
à la fois spatial et temporel qui est embarqué dans l’image de texte.

23. Photographie de texte avec contexte embarqué, Facebook, 27/06/2016.

Une numérisation native


L’image photographique de texte brouille les frontières entre
prénumérique et numérique, papier et écran, et l’expression numéri-
sation native semble à première vue incohérente. Mais avec la
photographie de texte, l’imprimé est numérisé directement en
ligne, sans passer par les étapes logicielles habituelles et souvent
professionnelles de la numérisation de documents. Il se produit
donc une numérisation native de l’internet, par des amateurs qui
court-circuitent les distinctions entre l’imprimé et le numérique
natif. Avec la photographie de texte, on est dans quelque chose qui
ressemble au hack de texte.
Technographisme 313

2. Fonctions technodiscursives
L’iconisation du texte assure par ailleurs plusieurs fonctions,
non exclusives les unes des autres.

Contourner les limitations de format


Sur Twitter notamment, la capture d’écran permet de faire figurer
des textes longs dans un tweet. Cette pratique constitue alors ce
que Laurence Allard nomme un « hack d’usage » dans le cadre de
son travail sur le mobtexte (Allard 2015b).

Contourner la contrainte de l’abonnement


D’une manière analogue, cette pratique permet de partager des
contenus d’un réseau à un autre en contournant la restriction de
l’abonnement, Twitter étant public et accessible aux non-inscrits
alors que Facebook, par exemple, n’est pas accessible sans ouverture
de compte. Des captures d’écran d’articles de journaux payants
permettent également de mettre à disposition du plus grand nombre
des contenus protégés, ce qui constitue un hacking non seulement
d’usage mais également juridique.

Transmettre des informations à distance


L’iconisation du texte permet aussi d’obtenir rapidement des
informations impossibles à recevoir hors ligne parce qu’elles ne
seraient pas disponibles ou trop longues à recevoir. La transmis-
sion de références de recherche est courante sur les réseaux sociaux
parmi les collectifs de chercheurs : la page d’une citation, la date
de publication d’un ouvrage, la version d’un extrait dans une autre
langue, autant d’éléments qui transitent par les photographies de
textes, délivrées des contraintes des recherches en bibliothèques et
des recopiages fastidieux.

*
* *

La pratique du screenshot ou de la photographie de texte imprimé


de texte constitue donc une véritable transformation de la textualité,
314 L’analyse du discours numérique

du côté de la lecture et de la réception. Plus généralement le screenshot


de tous objets et pas seulement de textes et les échanges courants de
photographies s’inscrivent selon Laurence Allard dans une nouvelle
manière de vivre, une sociabilité qu’elle ne craint pas de nommer
registre d’existence : « la “vie capturée”, c’est-à-dire photographiée,
vidéographiée, textotée constitu[e] désormais un registre d’existence
qui s’accomplit désormais non pas devant un écran mais avec des
écrans scripteurs » (Allard 2015a, en ligne ; gras de l’auteure).
La conversion numérique touche en effet les produits de l’activité
de langage à tous ses niveaux, jusqu’au cœur de la textualité.

IV. TYPOLOGIE DES TECHNOGRAPHISMES

On choisit ici d’examiner quelques-unes des formes les plus


fréquentes de technographisme en ligne : l’avatar, la bannière, le ticker,
le bouton, le mème, la pancarte, l’incrustation textuelle et le filtre.

1. Représentation de soi : avatars, bannières, tickers,


Certaines formes ont en commun de contribuer à la description
de soi en ligne, de participer d’une technologie de soi.

Avatars
Le terme avatar est devenu polysémique : désignant au départ
une forme visuelle incarnant un internaute dans un jeu en ligne,
il nomme actuellement toute représentation visuelle identifiant un
usager en ligne, sur les réseaux sociaux notamment. Dans tous ses
sens, l’avatar peut intégrer une dimension textuelle, ce qui justifie
d’en faire un technographisme.
L’évolution de sens du mot avatar est bien retracée dans les travaux
de Fanny Georges (2012, 2013a) et d’Étienne Armand Amato et
Étienne Perény (2013). Le terme désigne d’abord, conformément
à son étymologie (du sanskrit avatara signifiant la descente sur
terre) l’incarnation du dieu Vishnu dans une forme terrestre, ce qui
mène au sens courant de métamorphose ou transformation. Dans le
contexte des jeux numériques au début des années 1990, « l’avatar
interactif correspond à la forme visuelle qu’un dispositif interactif
Technographisme 315

met à la disposition de ses utilisateurs pour qu’ils interagissent entre


eux » ; il s’agit alors de « l’inscription visuelle de l’utilisateur à l’écran »
(Amato, Perény 2013 : 92). Le terme inscription est à entendre au
sens graphique du terme : Fanny Georges précise en effet qu’il
s’agit « d’ensembles d’informations, ou personnages numériques,
qui représentent les habitants des mondes virtuels. L’avatar, en tant
qu’identité projective, est le produit de l’interprétation du joueur
et, en tant que système technosémiotique, est conditionné par
l’interface » (2012 : 33). L’avatar est donc au départ un produit
sémiotique, même s’il ne contient pas explicitement de signes
graphiques. Il est, comme le souligne Jacques Anis dès 2001 dans
une « Approche sémiolinguistique des représentations de l’ego dans
la Communication Médiée par Ordinateur », une forme « d’expres-
sion de la personne » (Anis 2001 : 21 et ss.), avec les pseudonymes
et les personnalisations graphiques.
À la fin des années 1990, le sens du terme englobe toute repré-
sentation visuelle d’un internaute, son icone de remplacement, et pas
seulement son double animé :

Par extension, on y parle d’avatar dès qu’un logiciel fournit à l’utilisateur


une représentation visuelle à travers laquelle les échanges interviennent.
Même l’image fixe (ou animée en boucle au format gif) que choisit l’inter-
naute pour se rendre visible sur un forum ou une messagerie fut vite
génériquement qualifiée d’avatar. Cette vignette figurative valant portrait
constitue selon nous un « avatar photogénique » (Amato, Perény 2013 : 95).

Les avatars sont particulièrement utilisés sur les forums, où ils


proposent une représentation qui peut être à la fois iconique et
textuelle de l’usager. Si certains avatars ne sont qu’iconiques, d’autres
sont technographiques, selon les formats proposés par les sites et les
générateurs automatiques : il existe en effet de très nombreux outils
automatiques en ligne pour fabriquer son avatar, et plus largement,
des technographismes en tous genres (on peut aussi utiliser un logiciel
de montage visuel, ce qui personnalise davantage le produit et le
rapproche de l’art ou de l’artisanat). Sur le forum « Chats » du site
Doctissimo (<http://forums.cnetfrance.fr>), les internautes peuvent
316 L’analyse du discours numérique

élaborer leur avatar à partir des éléments


suivants, qui intègrent informations
textuelles et représentation visuelle : pseudo,
visuel, sexe, date de naissance, nombre de
visites, photos, vidéos et messages.
Le forumeur Morpheus2711 se représente
par l’avatar suivant (<http://club.doctissimo.
fr/morpheus 2711/>) :
Au bout de l’évolution du mot, avatar
en est venu à désigner simplement l’iden-
tité numérique ou la présence numérique,
quittant donc la catégorie du technogra-
phisme, mais non celle de la textualisation
de la personne :

Au final, sur les réseaux techno-sociaux comme


MySpace ou Facebook, il est possible de recourir
au terme d’avatar aussi bien dans un sens technique
désormais classique, pour désigner son portrait
figuratif (l’avatar photogénique), que dans un sens
24. Avatar d’un métaphorique pour qualifier sa fiche d’identité
forumeur sur le forum tout entière. Cette généralisation se justifie par un
« Chats » de Doctissimo.
raisonnement abstrayant l’idée d’avatar au-delà de
la seule représentation graphique, afin de désigner
toute formalisation sémiotique cohérente valant pour soi. Elle insiste aussi
sur l’écart entre la personne réelle et celle mise à disposition en ligne,
la seule que peut consulter autrui (Amato, Perény 2013 : 97).

Ce sens est précisément celui qui est en usage dans ce titre du


Figaro le 03/02/2012, « @fhollande, avatar numérique de François
Hollande », pour désigner le compte Twitter du candidat à la
présidentielle.

Bannières
Sur un forum l’avatar apparaît en position initiale pour identifier
l’énonciateur ; en position finale apparaissent parfois des bannières
Technographisme 317

destinées à fournir une seconde identification. Anne-Sophie Béliard,


dans un travail sur la mise en scène des fans sur un forum consacré
à la série télévisée Prison Break, définit la bannière comme une
« banderole composée de montages photographiques ou picturaux
et de textes qui apparaît sous le message » (Béliard 2009 : 193).
Comme les avatars, les bannières sont facultatives ; elles possèdent
donc une fonction plus décorative et esthétique que véritablement
identificatrice, et augmentent les descripteurs de soi. Comme pour
les avatars, les générateurs automatiques sont nombreux en ligne
et permettent des résultats souvent sophistiqués qui valorisent le
profil des forumeurs. Les bannières technographiques associent
comme les avatars des images et du texte qui constituent un véritable
discours. Anne-Sophie Béliard estime en effet, à partir de l’étude de
850 messages et des avatars et bannières qui les accompagnent sur
le forum Prison Break Fan, que ces technographismes « contribuent
[…] à catégoriser le fan dans l’espace du forum. » (Béliard 2009 :
204). En effet, les membres acquièrent des places plus ou moins
institutionnalisées par des dénominations sur les forums, places
gagnées par la qualité et le nombre de leurs participations mais
également grâce à celle des technographismes produits sur leur
profil. Les savoir faire techniques font l’objet de discussions et
d’échanges, et les bannières circulent d’un fan à l’autre, par emprunt
ou commande : il n’est pas rare qu’un forumeur « commande » une
bannière à un usager expérimenté qui acquiert alors sur le forum
une position « d’artiste ».

Tickers
Une forme moins courante de représentation visuelle de soi
analogue à la bannière de forum est le ticker, littéralement « réglette »
ou « bande », élément technographique dynamique personnalisable.
Catherine Ruchon, dans son travail sur « L’expression de la douleur et
de l’attachement dans les discours sur la maternité », en étudie la forme
sur des forums consacrés au deuil d’enfant, et les définit comme « des
éléments grapho-discursifs que l’on peut qualifier d’échelle tempo-
relle » (Ruchon 2015 : 251). Le forum Doctissimo propose sur une page
dédiée, « Votre ticker sur Doctissimo » d’élaborer sa signature au moyen
318 L’analyse du discours numérique

25. Message avec ticker issu du forum « Chats » de Doctissimo.

de ce technographisme, défini ainsi : « Les tickers sont des images


personnalisées dynamiques. Ils permettent d’afficher des calendriers
ou des comptes à rebours ». Le mode d’emploi distingue les autres
éléments constitutifs du ticker : « Rien de plus simple, choisissez un
fond, un curseur, un type d’évènement et une date, validez et le tour
est joue. » Six catégories sont proposées, « naissance », « mariage »,
« anniversaire », « personnalisés », « vacances », « fêtes » (Noël,
Nouvel an, Halloween, Saint-Valentin). L’exemple ci-dessus montre
les deux tickers qui apparaissent en bas du post d’une internaute
intervenant sur le forum Chats, figurant les anniversaires de deux de
ses chats. En pratique, il est possible d’ajouter des gifs animés (sur
l’exemple ci-dessus les deux chats au dessus des tickers sont animés).
Sur un autre forum, MagicMaman.com, le choix est plus grand et
17 catégories sont proposées : conception, naissance-grossesse,
adoption, congé maternité/parental, allaitement, régimes, baptême,
anniversaire, rentrée scolaire, mariage, amour, arrêter la cigarette,
fête, déménagement, vacances, sortie de films, livres ou albums,
tickers personnalisés. Le ticker fonctionne donc comme un compte
Technographisme 319

à rebours lié à un événement représentant partiellement l’internaute


dans le contexte de la discussion. Catherine Ruchon précise que
« la mise à jour se fait au chargement ou à chaque actualisation
de la page », ce qui permet une réactualisation permanente des
souhaits d’anniversaire pour les morts par exemple (Ruchon 2015 :
251) : en cela, le ticker constitue un élément déictique, comme de
nombreux contenus numériques connectés qui ne peuvent exister
que par la présence en ligne de l’internaute. Il constitue également
un formatage discursif des événements de la vie en prescrivant des
catégories socialement et culturellement contraintes.

2. Les boutons de la relationalité


Les pages internet abondent en technographismes de petite taille
qui contiennent des programmes destinés à accomplir certaines
actions. Le technographisme est alors cliquable et appelle un énoncé
de geste menant vers une manipulation (Bouchardon 2011).
Les boutons de partage ou boutons sociaux, émanant des grands
réseaux, et les boutons individuels intégrés dans les blogs et sites,
sont des widgets, c’est-à-dire des éléments de base d’une interface
graphique (comme les menus ou les boîtes de dialogue) qui servent
à partager des contenus, à les liker ou à effectuer d’autres opérations
(entrer sur un blog, obtenir une citation, envoyer un courriel).
Ce sont des technographismes producteurs de discours, autrement
dit des technosignes.
Les boutons sociaux se présentent sous deux formes : une forme
explicitement technographique, avec du texte apparent, qu’il s’agisse
du nom du réseau (Facebook, Twitter, Google+, Pinterest, etc.),
de son initiale (F pour Facebook, G+ pour Google+, I pour Instapaper,
W pour Wordpress, etc.) ou du geste effectuable (like, j’aime, partager,
share it, tweet, pin it, etc.) ; une forme non explicitement textuelle,
qui reprend le logo iconique du réseau : oiseau bleu pour Twitter,
double cercle bleu et rouge pour Flickr, éléphant pour Evernote, hibou
pour Hootsuite, etc. Dans les deux cas, ils permettent d’effectuer
une opération discursive explicite (partager un contenu en effectuant
une opération de technodiscours rapporté par exemple) ou implicite
(le geste de liker un contenu est polysémique et recouvre plusieurs
320 L’analyse du discours numérique

énoncés implicites : j’aime bien ce que tu publies, je suis là, j’ai lu,
je t’envoie un petit salut, je te dis bonjour, je soutiens l’ouverture
de ton compte, etc.). Les boutons individuels sont presque toujours
explicitement textuels car ils doivent indiquer à l’internaute le type
d’action à effectuer. Les boutons, sociaux ou individuels, sont des
technographismes discursifs, qui produisent des énoncés et/ou assurent
la relationalité des contenus du web : leur fonction essentielle est
en effet de permettre la navigation d’une page, d’une plateforme
ou d’un réseau à un autre, et par conséquent de lier les discours et
les énonciateurs les uns aux autres.

3. Le mème internet. Le cas de l’image macro


Les mèmes au sens général sont des éléments culturels qui se
transmettent par réplication et transformation, comme les gènes se
transmettent biologiquement. Il n’existe que très peu de travaux
en sciences du langage et plus largement en sciences humaines et
sociales sur les mèmes, ils sont surtout quantitatifs mais on trouve
quelques études dont les approches sont affines avec l’analyse du
discours numérique. Un numéro récent de la revue Travaux de
linguistique intitulé « Les mèmes langagiers : propagation, figement
et déformation » (Gautier, Siouffi 2016 dir.) aborde la question
du mème en général et traite du mème internet dans trois articles
dont deux portant sur le tweet. Les angles adoptés sont morpho-
lexicologique et discursif puisque le numéro souhaite « combiner
l’étude du figement/défigement et celle de la diffusion » (Gautier,
Siouffi 2016 : 9).

Définition du mème
Maud Bonenfant rappelle la définition générale du mème dans
une des rares études existantes sur les aspects communicationnels
des mèmes :

Le concept de mème est d’ailleurs défini comme un élément de code


culturel qui est reconnaissable et reproductible. Il provient du meme de
Richard Dawkins (1976), concept créé par la contraction des mots gène et
mimésis (imitation). Dawkins établit un parallèle entre le biologique (nature)
Technographisme 321

et l’information (culture) afin de comprendre comment une information


peut circuler et muter comme un gène. Il pose ainsi une équivalence
structurelle entre le code génétique et le code culturel : tout comme les
gènes se répliquent et mutent, il y aurait dissémination des informations
culturelles par imitation et transformation. (Bonenfant 2014 : § 11).

Les mèmes internet ou mèmes numériques sont des éléments


culturels natifs d’internet qui se propagent dans la sphère publique
par réplication et transformation dans des réseaux et communautés
numériques. Il peut s’agir de vidéos, de célébrités ou personnages
récurrents, d’images macros, ou de segments langagiers (mot,
hashtag, expression, formule, phrase). Clément Renaud les définit
comme de « courts messages comiques faits de texte, image, vidéo
ou de son gagnant rapidement une forte popularité sur Internet en
étant partagés, commentés puis transformés lors de leur diffusion »
(Renaud 2014 : 49, cité par Gautier, Siouffi 2016 : 12-13). Tous
les mèmes internet ne sont donc pas des technographismes.
L’ensemble forme une culture spécifique d’internet, généralement
désignée comme sous-culture (subculture), culture populaire ou
pop culture (Konstantineas, Vlachos 2012). Les chercheurs qui
se sont penchés sur cet objet ont souvent souligné son illégitimité
dans la recherche académique : Maud Bonenfant relève à plusieurs
reprises dans son article que les mèmes sont considérés comme des
productions « banales » ou « ordinaires » et donc de peu d’intérêt
pour les chercheurs en info-com (Bonenfant 2014) ; Limor Shifman
commence son ouvrage, Memes in Digital Culture, par une déclaration
de légitimation de son objet : « This book is the first step in bridging
the yawning gap between (skeptic) academic and (enthusiastic)
popular discourse about memes » (Shifman 2014 : 3).

Les images macros. Formes et fonctions


Parmi les mèmes internet, les images macros constituent des
technographismes. Il s’agit de composites techno-verbo-iconiques
(assemblage d’image et de texte produit par générateur ou autre outil
technique) qui font l’objet d’opérations de répétition et de refor-
mulation, dans le cadre d’une diffusion virale, c’est-à-dire à la fois
322 L’analyse du discours numérique

rapide et nombreuse. Les exemples les plus connus sont les lolcats,
analysés dans un article pionnier et novateur de Laura-Gabrielle
Goudet, « Anthropomorphisme et sociolecte des mèmes internet :
lolcats et catlebrities » (Goudet 2016a) ; il n’existe pas jusqu’à présent
d’étude en sciences du langage sur le mème technographique. Elle les
définit ainsi :

Le terme lolcat désigne l’ensemble [photographie de chat] et [légende à


même l’image, faisant parler l’animal], rédigée ou non dans un idiolecte
particulier. […] Outre la présence indispensable des chats, le texte est
souvent disposé de part et d’autre de l’illustration, dans une police employée
fréquemment pour les mèmes internet (Impact, écrit en blanc avec liseré
noir, pour être lisible sur n’importe quel type d’image). Ces illustrations
utilisent des images prises par les internautes (et non une source officielle),
et mélangent des expressions figées caractéristiques des lolcats […] et des
éléments de culture populaire […]. Cette intertextualité, et l’origine
folklorique de ces illustrations sont des propriétés typiques des mèmes.
Les lolcats sont donc des mèmes qui utilisent des images macros de chats
(Goudet 2016a, en ligne).

On peut caractériser les images macros par les traits technodis-


cursifs suivants :
– Des productions natives. Les images macros sont natives de
l’internet, fabriquées, diffusées et partagées en ligne. Elles sont
en général issues de générateurs automatiques et circulent dans
les réseaux et communautés d’internet.
– Des productions composites. L’assemblage image-texte est
intégratif, c’est-à-dire que les deux éléments n’ont pas d’auto-
nomie. Pour cette raison, le texte n’est pas véritablement une
légende ou un commentaire mais un composant intrinsèque du
même, parfaitement inscrit dans le pictorial turn décrit par William
Mitchell. De la même manière, le mème extrait de son contexte
numérique et des circulations virales dans lesquelles il est pris
perd sa nature de technographisme numérique et sa dynamique
sémantique : c’est le contexte qui fait le mème. On ne détaillera
pasici les mécanismes de production du sens des images macros,
Technographisme 323

26. Création d’un lolcat sur le générateur Memecrunch le 28/07/2017.

ce qui nous éloignerait de la perspective proprement technodis-


cursive adoptée dans cet ouvrage (ces mécanismes sont décrits
en ce qui concerne les lolcats dans l’article de Laura-Gabrielle
Goudet, mais sont tout à fait transposables à l’ensemble des
images macros).
– Des formats peu nombreux. Ils sont relativement peu variés et
correspondent à trois modèles : même image et variation sur
le texte (par exemple une même photographie de chat ou d’un
autre animal ou personnage) est déclinée à l’aide de plusieurs
textes ; variation sur l’image et sur le texte (images et textes
sont déclinés sous différentes formes, mais en gardant le cadre
de base) ; variation sur l’image et texte identique (seule l’image
varie et le texte reste identique sur les différentes réplications).
Les formes graphiques sont plutôt stables également : le texte
est en capitales blanches détourées de noir en police impact.
– Des productions anonymes. L’image macro, comme le mème en
général, est anonyme, ne comportant pas de signature, et étant
324 L’analyse du discours numérique

destiné, par nature, à être approprié, diffusé, copié, transformé.


Certains sites de redocumentarisation de données en ligne, comme
Know Your Meme 99 s’efforcent de retracer l’histoire de chaque
mème et de remonter au mème original. Mais cette généalogie
est souvent mise en échec, le mème étant défini par sa viralité
et non par son identité.
– Des productions virales. La viralité est structurelle dans le mème,
qui doit son statut de mème à sa circulation. Une image macro
qui ne circulerait pas ne serait pas un mème, mais une simple
image-texte. D’une manière générale, la viralité est définitoire
de ce que l’on appelle les « phénomènes internet », comme le
précise Maud Bonenfant :

En effet, les mèmes numériques sont considérés comme faisant partie


de ce que les anglophones appellent les « phénomènes Web » (Internet
phenomenas), qui se rangent du côté de tous les phénomènes viraux sur
Internet. Le phénomène viral est compris comme étant un élément qui
se démarque du flot continu de la production d’informations mises en
ligne chaque minute. Il est présenté sur différents supports (images fixes,
images animées, texte, etc.) et vise différents objectifs : principalement un
objectif humoristique, mais aussi des objectifs commerciaux, politiques,
esthétiques ou autres (Bonenfant 2014 : § 4).

La diffusion est capitale dans la définition du mème internet,


« autant d’un point de vue technologique (mettant à profit toutes
les nouvelles formes de mise en commun du savoir générées grâce
à Internet) que d’un point de vue social », explique encore Maud
Bonenfant (2014 : § 5). Les mèmes se disséminent selon deux grands
modes de diffusion : la réplication et la variation. La réplication est
la diffusion à l’identique d’une même image macro ; la variation est
sa diffusion avec une reformulation du texte, de l’image ou des deux.
L’opération de reformulation se fait dans les contraintes techno-
discursives (en particulier brièveté et binarité), à partir de l’image

99. Know Your Meme est la banque de données la plus célèbre et la plus
complète sur les mèmes, <http://knowyourmeme.com/>.
Technographisme 325

d’origine, rarement identifiée à cause de l’anonymat de la production


et du nombre important ainsi que de la rapidité des diffusions.
Sur le plan discursif, les images macros participent à plusieurs
dynamiques :
– La stéréotypisation. Réplication et variation opèrent une stéréoty-
pisation du contenu original et contribuent donc à l’élaboration
d’un discours doxique et d’une culture numérique, comme
l’explique Laura Goudet dans un article sur « Le dispositif
iconotextuel des mèmes » : 

Les créations iconotextuelles où image et texte confluent assoient un


archétype comportemental, conceptuel, associé à un genre discursif (conseil
ou parodie) par les multiples itérations de la même illustration, appelée
image-macro. Les centaines, voire les milliers d’exemples de chaque mème
convergent vers la corroboration du stéréotype original (Goudet 2016b : 2).

Elle explique également que « la condensation sémiotique et


discursive provoque l’archétypie, qui contribue à l’intelligibilité
rapide de ces discours formatés » et propose « la notion de “cliché
variable” pour parler de ces mèmes, qui se renouvellent en renver-
sant leur valeur, ou en contestant les archétypes sociaux » (Goudet
2016b : 2).
Cette notion de cliché variable rend compte de la diffusion par
variation du mème, à partir d’un cadre de départ fixe, qui rend
l’image reconnaissable et interprétable.
– Catégorisation, nomination, idéologisation. Reconnaissable et
interprétable, l’image macro l’est aussi parce qu’elle catégorise les
objets culturels de l’internet, les nomme, produisant et organi-
sant des opinions. L’image macro est une production à la fois
cognitive, discursive et technographique qui organise l’univers
sémiotique connecté :

Les mèmes apparaissent, se reproduisent et se diversifient là où ils trouvent


l’opportunité d’acquérir de nouveaux espaces de vie et de nouvelles sources
d’énergie. Leur action est déterminante dans la formation des opinions
humaines et, consécutivement, dans les comportements individuels
326 L’analyse du discours numérique

et collectifs se traduisant finalement par des structurations sociales plus


ou moins lourdes, générant à leur tour de nouveaux mèmes (Basquiast,
Jacquemin, 2001 : en ligne, cité par Bonenfant 2014 : § 12).

Laura-Gabrielle Goudet décrit le système de dénomination des


mèmes, proposant la notion de mèmonyme pour parler des noms
de catégories de mèmes, c’est-à-dire les ensembles produits par la
réplication et la variation. Elle cite par exemple Courage Wolf,
Depression Dog, Confession Bear, First Day on the Internet Kid,
Bad Luck Brian ou Sudden Clarity Clarence, qui nomment des
ensembles de déclinaisons d’un mème d’origine. « Ces baptêmes,
explique-t-elle, ancrent ces mèmes dans la culture internet : avoir un
nom, c’est avoir une identité. C’est également avoir une place dans
l’environnement immédiat des internautes » (Goudet 2016b : 9).
– Mémoire technodiscursive et encyclopédique conniventielle.
Le mème repose sur la mémoire technodiscursive en même
temps qu’il la constitue : la réplication et la variation ne peuvent
en effet s’opérer qu’à partir d’une forme-source déposée dans
la mémoire technodiscursive, investigable grâce aux outils de
recherche contrairement aux univers non connectés. Même
si les images macros sont anonymes, leur circuit numérique
est documentable grâce aux traces laissées par leur circulation.
Par ailleurs, la compréhension du mème et donc la possibilité
de sa reformulation reposent sur une culture conniventielle et
des références communautaires ou réticulaires qui constituent
une mémoire numérique. C’est cette mémoire qui cimente les
groupes et les communautés, comme le montre Maud Bonenfant :

Les mèmes deviennent significatifs pour définir les référents d’un groupe
(et donc son identité). Il y a partage d’un univers commun de sens et les
mèmes peuvent être compris comme « objets » sémantiques partageables,
partagés et « symptomatiques » d’une culture. Dans ce contexte, les mèmes
numériques, vus comme phénomènes culturels propres aux réseaux socio-
numériques, peuvent être considérés en tant que signes de rapports et de
relations entre individus et certaines communautés en ligne (Bonenfant
2014 : § 13).
Technographisme 327

Le mème sous la forme de l’image macro est une catégorie impor-


tante de technographisme circulant dans les univers numériques,
tant pour la quantité de figures produites que pour la place qu’il
occupe dans l’élaboration des discours en ligne.

4. Pancartes numériques
La pancarte numérique est la photographie ou autophotographie
d’une personne présentant à l’objectif une pancarte écrite, postée
sur un espace en ligne.

Fonctionnement technolinguistique
Il s’agit d’un dispositif photographique natif comprenant trois
éléments : 1. un message textuel écrit sur une pancarte, assemblé
de manière composite avec 2. le corps du teneur de pancarte inter-
prétable comme l’énonciateur (dans les faits, ce n’est pas toujours
le cas et la pancarte peut rapporter le discours d’un tiers, comme
c’est le cas dans certaines campagnes féministes mentionnées plus
bas) et 3. la publication de l’ensemble en ligne. Il s’agit donc d’un
techno-photo-graphisme.
Le message est quasiment toujours manuscrit, ce qui n’est pas une
des moindres caractéristiques de ce technographisme, et s’inscrit sur
du papier ou du carton plus ou moins préparé et découpé ad hoc ;
parfois la pancarte est elle-même numérique et le porteur montre
l’écran d’une tablette ou d’un smartphone. Les messages sont souvent
des hashtags ou des slogans, plutôt brefs et rédigés pour produire
un impact sur le lecteur ; mais certaines pancartes comportent des
messages plus longs qui sont parfois difficilement lisibles, comme ceux
mentionnés par André Gunthert dans « L’image conversationnelle.
Les nouveaux usages de la photographie numérique », appartenant au
mouvement « We are 99 % » 100. Longs parfois de plus d’une vingtaine
de lignes, ils constituent de véritables textes dont les supports sont
profondément renouvelés par l’écosystème numérique : la textualité
n’existe que dans la photographie, et le texte prend alors une forme

100. Ils sont visibles dans l’article en suivant ce lien, <https://etudesphoto-


graphiques.revues.org/3387>.
328 L’analyse du discours numérique

de dimension méta puisqu’il se déploie à deux niveaux simultanément,


le texte photographié et la photographie du texte.
Au contraire du mème, la pancarte peut constituer un geste
sémiotique solitaire et rester à l’état d’hapax. C’est le cas de cette
pancarte militante postée en 2013 par un Irakien visitant le musée
de Pergame à Berlin et posant devant une porte colossale avec un
écriteau portant la phrase : « This belongs to Irak » :

27. Pancarte numérique isolée, réalisée en 2013


et publiée le 15/02/2015 sur Facebook.

La pancarte est cependant souvent l’outil sémiotique central


de campagnes numériques à dimension humanitaire, sociale ou
politique, innombrables sur internet. Dans ce cas de figure, des séries
se constituent, le cadre photographique et le texte restant le même,
mais les locuteurs et les contextes variant. Les exemplaires sont la
plupart du temps redocumentarisés, recueillis et rassemblés sur des
sites, tumblrs, ou comptes et pages de réseaux sociaux (Facebook,
Pinterest, Instagram).
L’exemple des pancartes du projet Unbreakable permet de
comprendre le fonctionnement énonciatif de ce technographisme.
Technographisme 329

L’exemple du projet Unbreakable


Le Project Unbreakable est un projet natif du web, sans existence
IRL, constitué d’une série de photos rassemblées sur un tumblr et
rediffusées sur une page Facebook 101, prises pour la plupart par
la créatrice du site, Grace Brown, ou envoyées par des personnes
violées 102. Dans ce projet, les sujets photographiés tiennent une
pancarte qui formule, non pas des paroles qu’on pourrait leur attribuer,
mais celles de leur violeur pendant l’agression. Le site a un objectif
thérapeutique et cette publication de paroles insues et inouïes est
de l’ordre de la levée du tabou à des fins de guérison (le sous-titre
du site est « The Art of Healing », signifiant « l’art de la guérison »).

28. Début de la page d’accueil du tumblr du projet Unbreakable sur Instagram.

Le site permet d’observer un phénomène intéressant concernant


la mise en technodiscours des paroles de ces personnes : si l’on sort

101. Le tumblr, <http://projectunbreakable.tumblr.com/>. ; la page Facebook,


<https://www.facebook.com/projectunbreakable>.
102. Pour une analyse détaillée de ce projet, voir Paveau 2014.
330 L’analyse du discours numérique

de la logique du « support » et si l’on considère que le format est


continu au discours et participe de son élaboration, alors on comprend
que ce tumblr crée autant leur parole qu’il l’autorise.
La contrainte de la parole rapportée est prégnante, et le dispo-
sitif composite [corps de la personne + pancarte + diffusion de la
photographie] est très cadrant comme on l’a vu, mais le format de
la pancarte se décline en plusieurs variantes. La forme canonique
adoptée par la photographe Grace Brown est en effet transformée
par les internautes en plusieurs formats, qui apparaissent de manière
récurrente sur le site : la pancarte peut se décomposer en diptyque ou
triptyque (le texte se déployant sur deux voire trois photographies) ;
le visage du locuteur peut être caché (par la pancarte notamment) ;
la pancarte seule peut apparaître avec, comme métonymie du corps,
une main ou des doigts qui la tiennent ; un diptyque apparaît
parfois, associant une pancarte numérique et la photographie d’un
tatouage de guérison ; des pancartes de groupe sont parfois envoyées
(plusieurs pancartes numériques sur une seule photo, avec une unité
stylistique assurée par le matériau choisi, du carton ondulé ordinaire
par exemple, ou la couleur de l’écriteau). Ces variantes assurent
finalement la mise en genre de la pancarte numérique et l’on peut
parler de véritable technogenre de discours : une forme stabilisée, avec
des traits fixés, disponible dans la mémoire textuelle et cognitive des
scripteurs, reproductible, transmissible, et qui régule une pratique
sociodiscursive. Certaines variantes restent uniques : une femme
pose nue entourée des corps également nus de ses collègues modèles
de peinture ; une autre présente une pancarte qui est redoublée sur
un tableau noir de salle de classe derrière elle ; une personne sourde
signe son texte au lieu de l’inscrire sur une pancarte.
Il faut se demander comment se justifie ce choix de la pancarte
numérique pour dire la parole du violeur, toutes les pancartes étant
volontaires. D’abord le dispositif de la pancarte permet la diffusion
de la parole sans la prise de parole physique : l’écrit, par sa forme
silencieuse, protège le sujet de l’affrontement direct à l’autre impliqué
par l’oral, et cette protection est redoublée par la distance photogra-
phique (l’écrit est une photographie d’écrit). En même temps, l’écrit
étant quasiment toujours manuscrit, il se maintient dans ce dispositif
Technographisme 331

une corporéité choisie et montrée qui semble assurer l’engagement


des locuteurs. En tout état de cause, la pancarte prouve qu’avec le
numérique, on est bien loin du mythe de la dématérialisation et de
l’absence de présence physique sur le web.
On comprend en observant ces pratiques que les théories et
analyses énonciatives disponibles dans le champ des linguistiques
du texte et du discours doivent être augmentées pour être capables
de saisir les discours natifs en ligne. Une personne tenant devant
un objectif une pancarte avec un discours qu’elle semble assumer
relève du discours rapporté, en l’occurrence du discours rapporté
direct, en autocitation : cela veut dire que le locuteur rapporte son
propre discours. Si l’on veut absolument faire une analogie avec
les discours imprimés sur lesquels les spécialistes ont l’habitude
de travailler le discours rapporté, alors les marques énonciatives
du discours direct (verbe locutoire, deux points, guillemets dans
le modèle type) disparaissent, remplacés par le port de la pancarte.
C’est en effet cette pancarte que le sujet expose à un objectif qui
dit à celui qui va la lire : quelqu’un est en train de parler et dit
« [texte de la pancarte] ». La pancarte tient donc lieu de marques
du discours direct, et c’est là la spécificité de ce discours rapporté
en ligne, qui passe par des matérialités et des images. La pancarte
numérique nous dit en effet qu’une parole, détachée de son point
d’énonciation couramment admis, c’est-à-dire la bouche et l’esprit,
s’origine d’une autre matérialité : le papier dans le contexte d’une
photographie. Mais l’énonciation est bien là, et la pancarte est bien
un énoncé, un « technénoncé », un énoncé augmenté de matérialité
technologique.
La pancarte numérique des personnes violées fait cependant parler
quelqu’un d’autre, le violeur, et l’on a alors le cas du discours rapporté
avec deux locuteurs : la personne qui rapporte (ici, la porteuse de la
pancarte qui est sujet de la photo), et la personne qui parle, l’énon-
ciateur attribué au texte figurant sur la pancarte. Sur pratiquement
toutes les pancartes consultées sur le site figurent des guillemets,
qui sont la marque typographique canonique du discours direct.
Ces guillemets sont parfois travaillés, presque calligraphiés, souvent
de bonne taille par rapport à l’écriture : ce sont les signes les plus
332 L’analyse du discours numérique

importants, ceux qui disent qu’un autre a dit, et qui séparent absolu-
ment la parole violeuse de la parole violée. La pancarte numérique
fait donc bouger les catégories ordinaires du discours rapporté,
les usages de la graphie et les formes de la source énonciative.
La pancarte numérique, dispositif discursif natif, propose un
nouveau fonctionnement sémiotique pour le discours adressé et
impose une nouvelle définition de la textualité.

5. Incrustations textuelles et reprofilages par filtres


De nombreux autres technographismes présentent un compo-
site texte-image, notamment grâce aux outils et applications qui
permettent d’incruster ou de surimposer du texte sur les images,
fixes ou animées. On a mentionné plus haut les nombreux généra-
teurs de mèmes et les programmes de montage visuel, mais certaines
applications comme Périscope fonctionnent à partir du composite :
les films diffusés en direct sur Périscope présentent en incrustation
les commentaires des internautes, jusqu’à d’ailleurs parfois occulter
une bonne partie de l’image. Périscope est un réseau social, qui
présente la fonction conversationnelle des commentaires comme tout
autre réseau. Le programme les place sur l’image et non de manière
périphérique, comme c’est le cas des autres réseaux d’images fixes ou
animées comme Pinterest, Instagram ou YouTube, où les commen-
taires font office « d’accompagnement conversationnel » (Gunthert
2014). Les commentaires sur l’image de Périscope ont un statut
médian : en tant que commentaires, ils relèvent de l’accompagnement
conversationnel, mais leur place les tire vers le composite structurel.
Les filtres constituent un autre mode de textualisation de l’image.
Un filtre photo est une image surimposable sur la photo de profil
d’un usager de manière à lui permettre d’afficher un soutien à une
cause, une équipe, un candidat, etc., ou une émotion partagée, lors
d’un attentat par exemple. Il s’agit alors d’un reprofilage qui constitue
une forme de discours. La plateforme Facebook propose par exemple
la fonction « Changez votre photo de profil », illustrée par le slogan
« Montrez votre soutien pour une cause, supportez votre équipe
favorite ou fêtez un moment de votre vie » et propose de surimposer
sur sa photo de profil des centaines de filtres : majoritairement
Technographisme 333

des équipes sportives, mais également des causes (50 propositions


au 18/08/2016), des drapeaux, en soutien à des équipes sportives
lors de compétitions ou à des pays éprouvées par des attentats ou
des catastrophes naturelles, des films, des séries télé, une colombe
de la paix, etc. Les filtres sont soit verbo-iconiques soit seulement
iconiques, mais dans les deux cas ils constituent un discours social,
éthique ou politique, explicite ou implicite. Les filtres proposés varient
avec les actualités : arc-en-ciel au moment des prides (campagne
#Celebratepride), sabre laser de Star Wars au moment de la sortie
du film, Les éditeurs de photo en ligne et outils de retouche visuelle
parfois spécialisés dans les médias sociaux (comme Social Media
Image Maker par exemple) peuvent également permettre d’élaborer
son propre filtre. Les campagnes d’opinion proposent également
leurs propres outils pour customiser le profil de manière à délivrer un
message politique. C’est par exemple le cas de la campagne féministe
« Not there » engagée en mars 2015 par la fondation Clinton pour
lutter contre l’invisibilité des femmes dans les espaces professionnels
et publics. La campagne consiste à élaborer des dispositifs sémio-
tiques permettant de souligner l’absence des femmes : doubles
affiches urbaines montrant pour l’une, une femme (photographiée
ou dessinée) liée à une marque, une entreprise, un slogan et, pour
l’autre, la même affiche sans la figure féminine ; vidéos indiquant
en incrustation le nom d’une femme qui parle en voix off sans être
vue à l’écran. En ligne, le site <http://notthere.noceilings.org>
propose une customisation pour la photo de profil sur les réseaux
sociaux consistant à y apposer une simple silhouette, à la manière
des formats par défaut des réseaux.
Ce type de technographisme fonctionne sur le composite image-
texte qui fonde les nouveaux modes de sémiotisation dans les univers
numériques.
Technologie discursive

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION.
LE LANGAGE DANS LA TECHNOLOGIE

On appellera technologie discursive l’ensemble des processus de


mise en discours de la langue dans un environnement numérique,
reposant sur des dispositifs de production langagière constitués
d’outils informatiques en ligne ou hors ligne (programmes logiciels,
API, CMS) et proposés dans des appareils (ordinateur, téléphone,
tablette). La technologie discursive produit des technodiscours dotés
de traits spécifiques : en ligne, ils sont composites (coconstitués de
langagier et de technologique), délinéarisables (par les liens hypertexte),
relationnels (tout énoncé en ligne est lié à un autre énoncé, un appareil
et un internaute), investigables (conséquence de la relationalité et de
la structure algorithmique du web), imprévisibles (conséquence de
la composition et de la relationalité) et augmentables (du fait de la
nature participative du web et d’outils dédiés à l’écriture collective).

II. DE LA TECHNOLOGIE INTELLECTUELLE


À LA TECHNOLOGIE DISCURSIVE

La notion de technologie discursive est proposée à la suite de celle


de technologie cognitive pour rendre compte, dans la perspective
d’une cognition externe, de la contribution d’instruments matériels
à l’élaboration des prédiscours (cadres préalables à la construction
des discours) :

[…] je parlerai d’outils de la technologie discursive (en abrégé : outils


discursifs) pour désigner des instruments, matériels ou non, qui permettent
de « travailler » et de « fabriquer » les prédiscours en vue de l’élaboration
des discours. Il peut s’agir d’outils linguistiques (grammaires, dictionnaires,
mémentos, listes, guides de conversation, essais puristes, etc.), d’écrits
336 L’analyse du discours numérique

et inscriptions de toutes sortes (des étiquettes de bureau aux inscriptions


des monuments aux morts, en passant par les emballages alimentaires, les
cartons d’invitation et les graffitis), et de nombreux autres artefacts comme
les blocs-notes, les listes, les carnets d’adresses, les agendas, les calendriers,
etc. Il peut s’agir aussi, comme le signale B. Conein, de « données publiques,
méthodes instrumentées, comme tous les artefacts permettant d’acquérir,
de stocker, de visualiser une quantité d’informations qu’un seul individu
ne peut traiter » (2005 : 176) – (Paveau 2006 : 132).

La notion reprend également celle de technologie intellectuelle


sous la forme des « techniques matérielles et intellectuelles du travail
intellectuel » chez Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, dans une
note du chapitre ii de La reproduction, intitulé « Tradition lettrée et
conservation sociale », dans la section « Langage et rapport au langage » :

Rien d’étonnant si les étudiants que leur origine sociale prédispose à la


désinvolture distinguée trahissent dans tant de leurs conduites le mépris
aristocratique des besognes subalternes (reflet de l’opposition universitaire
entre l’acte intellectuel parfaitement accompli et les démarches laborieuses
du travail pédagogique), puisque l’institution scolaire relègue objectivement
au dernier rang de sa hiérarchie l’inculcation méthodique des techniques
matérielles et intellectuelles du travail intellectuel et du rapport technique
à ces techniques (Bourdieu, Passeron 1970 : 153, note 21).

Elle se situe également et surtout par rapport à la notion de techno-


logie intellectuelle mise en place dans les années 1970 dans un contexte
différent de celui de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron : apparu
dans Bell 1973, le terme de technologie intellectuelle est diffusé le plus
largement à partir de Goody 1977 et connaît une fortune importante en
sciences de l’information et de la communication, et en particulier chez
les chercheurs qui s’occupent d’internet et des dispositifs numériques.
On trouve également technologie relationnelle (à partir de la fin
des années 2000 chez Bernard Stiegler et l’ensemble des chercheurs
autour du groupe Ars industrialis) et technologie du langage chez Jean
Véronis (nom du blog qu’il a tenu de 2004 à sa mort en 2013).
Technologie discursive 337

Parler de technologie discursive pour rendre compte des discours


natifs du web, c’est opérer une modification épistémologique et
théorique en sciences du langage : l’objet de l’analyse linguistique
n’est plus la matière langagière homogène, linéaire, produit d’une
énonciation humaine, découpable en unités discrètes et formellement
objectives (c’est-à-dire analogue pour tous), mais il est marqué par
la composition, la délinéarisation, l’augmentation, la relationalité,
l’imprévisibilité, et l’investigabilité, traits qui modifient sa nature
même et les dispositifs théoriques et méthodologiques qui doivent
servir à son analyse.

III. LE TECHNODISCOURS ET SES COMPOSANTS

Pour affiner la description des technodiscours, on propose


plusieurs catégories destinées à rendre compte de leur fonctionnement
technolangagier sur les plans morpholexicologique, énonciatif,
discursif et sémiodiscursif.

1. Dimension morpholexicologique : technomot et technosigne


On appellera technomot un élément lexical simple ou composé
cliquable, c’est-à-dire dirigeant l’écrilecteur d’un texte-source vers un
texte-cible, relevant d’une autre situation énonciative. Le technomot
peut être une URL mais il peut être fabriqué ad hoc par insertion de
lien sur une unité lexicale ou syntagmatique plus ou moins longue
(voir l’entrée Hypertexte). Il peut également s’agir d’un hashtag ou
d’un pseudo (sur Twitter), la dimension technologique cliquable
étant manifestée par le croisillon ou l’arobase.
Le technosigne relève de l’icone, mais comme le technomot,
il est cliquable et peut réaliser certaines actions discursives : il s’agit
par exemple des boutons sociaux (boutons de partage ou d’accès
aux réseaux sociaux), des boutons de like sous toutes leurs formes
(pouce de Facebook, cœur de Twitter, etc.) et même de boutons
permettant des transactions financières (le système de micropaiement
Flattr permet d’installer un bouton sur son site de manière à recevoir
une somme d’argent prédéterminée à chaque like).
338 L’analyse du discours numérique

2. Dimension énonciative : technodiscours rapporté


Le technodiscours rapporté (voir l’entrée qui lui est consa-
crée) est une opération de partage d’un contenu d’un écosystème
numérique à un autre (d’un blog à un réseau social, d’un réseau
social à un autre, d’un site à un réseau social, etc.) via un outil de
partage généralement proposé par les plateformes. Les contenus
sont transportés d’un environnement à un autre selon différentes
modalités. Une propriété notable du technodiscours rapporté est
son automatisation, qui implique l’embarquement des métadonnées
afférentes au contenu rapporté et la fidélité technologiquement
prescrite des contenus rapportés.

3. Dimension discursive : technogenre de discours


Un technogenre de discours est un genre de discours spécifique
des univers numériques natifs, soit parce qu’il en est natif (le thread
sur Twitter ou le blogroll sur les blogs), soit parce que sa forme a
été négociée ou produsée de manière à devenir spécifique du web
(le commentaire ou le signalement). Le technogenre de discours peut
s’appréhender sous différentes approches, mais l’analyse du discours
numérique privilégie la dimension de la contrainte sociotechnique
(voir l’entrée Technodiscours rapporté).

4. Dimension sémiodiscursive : technographisme


Le technographisme est une production discursive reposant sur
une co-intégration de l’image et du texte, et utilisant les possibilités
multimédiatiques d’internet. On peut citer l’image macro (une forme
de mème), la pancarte numérique, la photographie de texte ou le
ticker. Dans le technographisme, les dimensions iconique et textuelle
ne sont pas isolables et n’ont pas de fonctionnement autonome ;
l’ordre du texte et l’ordre de l’image fusionnent, l’image prenant
cependant le pas sur le texte en vertu du tournant iconique (pictorial
turn) qui semble se réaliser actuellement sur internet comme dans
les espaces de publication hors ligne (voir l’entrée Technographisme).
Tweet

I. DESCRIPTION ET DÉFINITION

Un tweet est un énoncé plurisémiotique complexe, limité à


140 signes 103, fortement contextualisé et non modifiable, produit
nativement en ligne sur la plateforme de microblogging Twitter 104.
Le tweet apparaît dans le fil du twitteur (ou twittos 105) et dans la
timeline (TL) de ses abonnés. Depuis la naissance de la plateforme
en 2006, ses formes ont considérablement évolué, passant d’un
format simple (un énoncé inscrit dans une fenêtre) à des formats
et des combinaisons variées (tweet avec photo, vidéo ou gif, avec
partage, autoretweet, thread, etc.). Outre cette variété, le tweet pose
un problème de circonscription témoignant de la nature idionumé-
rique des énoncés en ligne : ses formats sont en effet dépendants des
modes de consultation de la plateforme par les usagers. Cette question
a des implications directes sur la méthodologie choisie pour son
analyse, selon la perspective de recherche adoptée, logocentrée ou
écologique (Paveau 2013a, 2013c).

103. On emploie le mot signes pour indiquer que le compte tient compte
des espaces.
104. La plateforme propose deux autres types d’énoncés : le texte du profil
figurant sur la page de l’abonné, en 160 signes, et le DM (direct message), message
privé, de taille désormais illimitée.
105. Le lexique spécialisé est encore instable en français et l’on trouve plusieurs
réalisations graphiques concurrentes pour la même forme, en particulier sur les
bases twit(t)- et tweet-. – on emploie ici les formes francisées twitteur et twitteuse,
les formes empruntées tweet et retweet, les formes lexicalisées par suffixation verbale
française tweeter et retweeter, Twitter pour le réseau et le composé twittosphère.
340 L’analyse du discours numérique

1. Forme stéréotypée
La forme stéréotypique du tweet, que l’on retrouve le plus
souvent, notamment lorsque le tweet est exporté hors de Twitter
et même hors ligne (dans la presse par exemple, ou à la télévision)
est celle, horizontale, qui apparaît dans les timelines. Le format
a évolué depuis la création de Twitter en 2016 ; en juillet 2017,
le tweet simple, c’est-à-dire ne contenant ni illustration ni partage
(les différentes configurations du tweet sont présentées plus bas),
se présente comme suit :

29. Le tweet simple, forme stéréotypique, compte de l’auteure, 28/06/2017.

Le tweet simple est constitué des éléments suivants :


– photo de profil de l’abonné ;
– nom de l’abonné ;
– pseudo de l’abonné ;
– date du tweet, relative ou absolue ;
– texte du tweet inscrit dans la fenêtre dédiée (140 signes espaces
compris) ;
– liste des opérations possibles signalées par des icones sous le
texte (anciennement assorties de mots-consignes) : répondre,
retweeter, aimer, activité des tweets 106 ;
– bouton-chevron signalant un menu déroulant avec les fonctions
suivantes : copier le lien du tweet, intégrer le tweet, masquer,
bloquer, signaler le tweet, je n’aime pas ce tweet ; ajouter

106. Tous les tweets sont désormais dotés de métadonnées quantitatives :


impressions (nombre de vues du tweet sur Twitter), engagements totaux (nombre
d’interactions), clics sur les hashtags, ouvertures des détails, j’aime, clics sur le profil.
Tweet 341

au nouveau moment (s’il n’existe pas de moment sur le compte


de l’abonné) et ajouter au moment sans titre, ajouter à un autre
moment, ajouter à un nouveau moment (s’il existe un moment
ou un moment sans titre) 107 ; par conséquent le lien du tweet en
constitue un élément définitoire ;
– le cas échéant, si le tweet est dans une autre langue que celle de
la plateforme consultée, la mention « à l’origine en [langue] »,
ouvrant par clic sur une traduction automatique.
Tous ces éléments sont cliquables sauf le texte du tweet hors
technomots. On voit que celui-ci est accompagné d’un ensemble
conséquent de métadonnées et de fonctionnalités qui ancre le tweet
dans le contexte de sa timeline et de son réseau hypertexte.
La forme stéréotypée est résumée dans le cas de l’intégration du
tweet à un autre écosystème numérique, par exemple un blog ou un
dite de presse, via la fonctionnalité « intégrer le tweet » proposée
sur Twitter. N’apparaissent alors que le texte du tweet, le nom et le
pseudo du compte auteur et la date, la cliquabilité des technomots
étant maintenue.

2. Forme écologique
Mais cette première forme peut être considérée comme un
résumé : en cliquant sur le tweet 108, il s’ouvre en fenêtre verticale
qui comprend d’autres indications et d’autres éléments de contexte,
en particulier les réponses et les retweets :

107. Les « moments » apparus sur Twitter en 2015 permettent de rassembler


des tweets autour d’un événement ou d’une actualité ; ils font partie des nombreux
outils de documentarisation du web.
108. Dans un format précédent, le tweet comprenait la fonction Détail,
accessible à partir du mot-consigne Ouvrir.
342 L’analyse du discours numérique

30. Le tweet simple, forme écologique, compte de l’auteure, 28/06/2017.

Sont alors ajoutés :


– le bouton d’abonnement en haut à droite (si le tweet apparaît
dans une autre timeline que celle de l’auteur) ;
– l’heure de la publication (la position des informations de datation
change) ;
– le nombre de retweets en toutes lettres ;
– le nombre de « j’aime » 109 en toutes lettres ;
– les avatars des twitteurs ayant agi sur le tweet ;
– la fenêtre « Tweeter » votre réponse assortie de l’avatar du proprié-
taire du compte à partir duquel le tweet est vu, les contenus du
web 2.0 étant idionumériques ;
– les tweets qui constituent la conversation si le tweet est pris dans
un échange (ce n’est pas le cas du tweet de l’illustration 30).

109. Dans une version antérieure il s’agissait d’un favori.


Tweet 343

3. Forme logocentrée
On appelle forme logocentrée la présentation du tweet qui ne
retient que les éléments de contenu langagier, au détriment de
l’ensemble des éléments discursifs et technodiscursifs mentionnés
plus haut.
C’est une forme fréquemment adoptée par les chercheurs en
sciences du langage qui se penchent sur les productions numériques,
en particulier dans une perspective quantitative, mais également
dans certains travaux qualitatifs. Le tweet apparaît alors par exemple
sous cette forme :

[1] #bourdindirect Une famille homo vit en dehors des normes de la repro-
duction humaine donc au sens biologique ce n’est pas une famille.
[2] Desceller entièrement la filiation de l’ordre naturel sous prétexte de
son injustice signifie ouvrir grand la porte à l’eugénisme de masse.
[3] La #GPA est une entrave à la nature. #ManifDeLaHonte.
[4] « Je viens défendre la famille naturelle. Toutes les civilisations se sont
effondrées dans l’homosexualité, la Grèce.
[5] Il y a des dérives qui font que des hommes croient aimer des hommes,
pareil pour les femmes, mais leur amour ne peut pas former une famille.
(Jackiewicz 2016 : 89-90)

Cette option est une forme d’extraction et engage un certain


nombre de principes d’analyse qui ne relèvent pas d’une analyse
du discours numérique : les traits des discours numériques natifs,
composition, augmentation, délinéarisation, investigabilité, impré-
visibilité et plurisémioticité, sont en effet effacés et les analystes
se situent donc dans une épistémè prénumérique (Paveau 2017
à par.). Il est intéressant de remarquer que dans l’article de cette
chercheuse, les illustrations apparaissant dans les tweets sont présen-
tées séparément, extraites elles aussi de leur contexte, les contenus
logocentrés des tweets étant reproduits en liste à la suite (Jackiewicz
2016 : 93).
344 L’analyse du discours numérique

Une autre forme de traitement logocentré du tweet apparaît


dans le projet Polititweets qui propose des versions normalisées
de tweets permettant des recherches lexicométriques. Après collecte,
les chercheurs disposent de ce type de forme :

31. Le format des tweets dans le projet Polititweets


(Longhi et al., 2014 : en ligne).

Si le code couleur permet de distinguer les éléments cliquables


des éléments linéaires, le tweet ainsi formaté ne permet pas l’accès
aux conversations, au contexte de la timeline, aux photographies qui
le coconstituent et aux contenus-cibles accessibles par les techno-
mots. Le lien propre à chaque tweet n’est pas non plus documenté.
Le projet s’inscrit dans le cadre de la lexicométrie et permet de
constituer des corpus, qui se matérialisent sous cette forme, où les
traits technolangagiers n’apparaissent plus :
Tweet 345

32. Un extrait d’un corpus constitué à partir des outils proposés


par le projet Polititweets, présenté sur le blog du projet
(<http://ideo2017.ensea.fr/outil-danalyse-de-tweets/>).

On voit que ce type de travail est différent de l’approche


construite par l’analyse du discours numérique. D’un point de
vue écologique, on peut en critiquer la méthode d’extraction et de
normalisation, qui ne permet pas de rendre compte du fonctionne-
ment contextuel des énoncés sur Twitter. On peut dire que dans
la perspective des travaux qui portent sur des formes logocentrées
à des fins lexicométriques ou autres, s’élabore une grammaire
du tweet comparable à la grammaire de phrase ; le tweet semble
en effet servir d’unité de travail, comme la phrase l’est dans les
linguistiques phrastiques.

*
* *
346 L’analyse du discours numérique

L’examen de ces trois formats montre que la question de la


définition du tweet est complexe et dépendante des conceptions
du chercheur (logocentrée vs écologique) et de ses outils de lecture
et de capture. Dans une perspective technodiscursive écologique qui
prend en compte la nature contextuelle du tweet dans son environ-
nement, on traitera le tweet sous sa forme écologique.

II. FORMES LANGAGIÈRES


ET TECHNOLANGAGIÈRES

Le tweet exploite plusieurs catégories de formes langagières,


technolangagières, iconiques, technographiques. La liste suivante
n’est pas exhaustive mais veut indiquer les grandes catégories d’élé-
ments présents sur Twitter :
– des formes langagières linéaires sans caractéristiques techno-
langagières autres que l’inscription dans un environnement
numérique ;
– des symboles, des formes iconiques, des émoticones, des émojis
ou des formes issues de l’Art ASCII non cliquables ;
– des technomots cliquables comme le hashtag marqué par le
croisillon #, permettant la redocumentarisation d’un thème ou
d’un événement, et le pseudo marqué par l’arobase @, permettant
de renvoyer au compte du twitteur ;
– des mots-consignes cliquables (les propositions du menu
déroulant) ;
– des hyperliens (URL) cliquables, souvent réduits via des outils
spécifiques, qui permettent d’accéder à d’autres écosystèmes
et qui, dans le cas de la presse en particulier, embarquent une
illustration dans le corps du tweet ;
– des photographies, y compris des captures d’écran ;
– des gifs ;
– des vidéos.
Les trois derniers éléments font partie intégrante du tweet dans
la mesure où ils sont comptabilisés dans le nombre de signes permis
jusqu’en septembre 2016. Ces formes peuvent se combiner de manière
plus ou moins complexe : certains twitteurs ont une écriture purement
Tweet 347

linéaire (cas de la twittérature), d’autres combinent les mots, les techno-


mots, les liens et les symboles divers de manière parfois complexe.

III. TYPOLOGIE DES TWEETS

La plateforme Twitter, qui proposait à sa naissance en 2006 une


forme unique de tweet, offre plus de dix ans après des possibilités
assez nombreuses, nommées dans un lexique spécifique à la plate-
forme, comportant des termes souvent néologiques et des signes.
Ces possibilités forment une sorte de grammaire technolangagière
de Twitter, de nature évolutive puisque de nouvelles possibilités
scripturales apparaissent régulièrement tandis que d’autres dispa-
raissent. Conformément à son caractère réflexif et métadiscursif,
et à l’informalité des apprentissages qu’il a largement contribué à
installer, internet propose de nombreux guides et tutoriels en ligne
qui définissent les formes de publication, les termes et les sigles, et qui
forment un corpus de régulation des pratiques technodiscursives sur
la plateforme (on peut en dire autant des autres grands réseaux ou
lieux de communication en ligne, toujours assortis d’innombrables
guides d’utilisation). La typologie suivante permet d’identifier les
grandes formes technodiscursives du tweet.

1. Le tweet
L’utilisateur tweete un message, en une ou plusieurs fois (les tweets
peuvent être alors simplement filés, numérotés, ponctués par les
points de suspension), mentionne éventuellement son tweet précé-
dent grâce au sigle #TP. Le postage des tweets peut être automatisé
à partir d’un blog ou d’un outil de veille.
On peut distinguer le tweet simple, sans illustration ni partage,
de plus en plus rare, du tweet composé, avec photo ou gif ou vidéo,
ou avec partage via une URL, le partage se matérialisant le plus
souvent, selon les programmes des écosystèmes partagés, par une
fenêtre interne au tweet, non comptabilisée dans le nombre de
signes autorisés.
On peut également distinguer le tweet unique et le tweet filé,
le premier formant une unité langagière et informationnelle, le second
348 L’analyse du discours numérique

ne constituant qu’une partie de l’unité langagière (une phrase par


exemple) et de l’information (voir la description du thread ci-dessous).
Cette distinction est importante au regard de l’analyse : un tweet
ne se résume pas à une fenêtre de 140 signes loin de là et il y a sans
doute un malentendu voire une erreur dans le fait d’assimiler un
tweet à une formule ou une petite phrase.

2. La réponse au tweet
L’utilisateur répond à un tweet, dans le cadre d’un dialogue ou
d’un polylogue, la réponse étant marquée par le pseudo de l’inter-
locuteur en début de tweet, comptabilisé dans le nombre de signes
du tweet jusqu’en mars 2017. À cette date, le marqueur de réponse
devient une métadonnée et la mention « en réponse à » surplombe
le tweet sans être décompté.
Le système d’abonnements de Twitter implique que seuls les
abonnés au twitteur et au destinataire de la réponse peuvent lire le
tweet sur leur timeline. Une manière de neutraliser cette restriction
est de placer un point en début de tweet, qui devient alors lisible
par tous les abonnés sur leur timeline (forme de produsage apparu
autour de 2012). Mais en fait, comme le signalent Marwick & boyd
2011, les réponses sont lisibles par tous via des outils comme search.
twitter.com, la timeline publique ou la page Twitter du destinateur.
À partir de 2014, les réponses sont matérialisées par un fil qui lie
verticalement le tweet et la réponse.
Les évolutions dans la gestion technodiscursive de la commu-
nication sur Twitter montrent que l’énonciation éditoriale réalisée
par les programmeurs prend en charge l’explicitation du fonction-
nement conversationnel ; l’énonciation éditoriale prend des allures
de linguistique profane.

3. Le retweet
L’utilisateur diffuse un tweet, activité marquée par le sigle RT
(retweet) ou MT (modified tweet, d’utilisation assez rare en français),
avec ou sans commentaire personnel. Cette fonctionnalité apparaît
en 2009, et en 2016 Twitter installe l’autoretweet, le fait de pouvoir
retweeter ses propres tweets, ce qui augmente les possibilités de partage
Tweet 349

et donc la diffusion et dissémination des contenus. La fonction de


retweet a évolué dans l’histoire de la plateforme : au départ, le retweet
était interne à la limite des 140 signes et la plateforme ne permettait
pas de distinguer les limites du tweet retransmis du commentaire du
retransmetteur. Il s’agissait d’une forme de discours rapporté avec
des limites floues entre discours citant et discours cité, permettant
des modifications et des confusions énonciatives. Les abonnés ont
donc mis en place des procédures de marquage énonciatif : tel abonné
commentait après ou avant un double slash (//), tel autre indiquait son
commentaire d’une flèche, en bref les usagers ont produsé la forme
du retweet. Le retweet est devenu ensuite une forme éditorialement
rationalisée puisque désormais une fenêtre spécifique s’ouvre pour le
commentaire éventuel du retransmetteur, le contenu retweeté étant
intégralement conservé dans sa fenêtre d’origine ; les limites entre
discours citant et discours cité sont donc assumées et assurées par le
programme informatique, et non par le locuteur en ligne.

4. Le thread
Les twitteurs ont toujours hacké les limites des 140 signes en
composant leurs messages au-delà de la fenêtre dédiée. La twittérature
est l’un des premiers technogenres de discours à avoir systématisé
cette pratique. Pour indiquer ce dépassement et donc signaler aux
abonnés qu’un message long va apparaître, les abonnés ont là aussi
mis en œuvre des techniques de produsage : numérotage, ponctuation,
marqueur de début (« je commence une série de tweets ») et de fin
(« fin de la série »). En 2014, la plateforme propose la fonction de
thread (fil) permettant de rédiger des messages longs à partir de la
fonction réponse et du fil qui la matérialise sur l’écran.
À partir de là, les usagers produsent des annonces de thread qui
s’inscrivent dans des formes langagières figées comme la mention
« à dérouler » ou plus explicitement « je commence un thread sur… »,
ou iconiques comme l’insertion de flèches. Le thread devient un
technogenre de discours : l’historienne Mathilde Larrère se fait
connaître par exemple en publiant régulièrement des mises au point
historiques, entre pédagogie et polémique, sur des sujets d’actualité,
qu’elle redocumentarise ensuite avec l’outil Storify. Elle explique
350 L’analyse du discours numérique

qu’elle les prépare à l’avance sur un fichier word, que leur publi-
cation est tout à fait composée, documentée et cadrée et que leur
redocumentarisation est par conséquent anticipée (Servat 2016).

IV. PRATIQUES TECHNODISCURSIVES

Les pratiques technodiscursives sur Twitter sont ouvertes et


les usagers ont depuis les débuts de la plateforme constamment
inventé de nouvelles manières de communiquer et de s’exprimer qui
correspondent à des formes technodiscursives et des technogenres.
Edward Mischaud considère à juste titre que le réseau Twitter
témoigne d’une mise en forme sociale de la technologie (social
shaping of technology, concept proposé par Robin Williams et David
Edge), les usagers coconstruisant cet univers en même temps que les
programmeurs (Mischaud 2007). Contrairement au slogan de départ
à la naissance du réseau en 2006 (« What are you doing ? ») et à un
certain nombre de discours qui réduisent la plateforme à un simple
site de partage d’information ou à un espace d’expression pauvre
et narcissique 110, Twitter est le lieu discursif d’une communauté
définie par ce que Zappavigna 2012 appelle une ambient affiliation,
c’est-à-dire une affiliation large et faible reposant sur la findability,
le fait de pouvoir trouver, grâce au dispositif technodiscursif (et aux
hashtags en particulier) certains discours dans lesquels l’utilisateur
se retrouve, sur le plan de ses opinions et valeurs.
De nombreuses pratiques technodiscursives natives de ce réseau
ont vu le jour ces dix dernières années, dont certaines, comme le
live tweet, se sont stabilisées et sont devenues des pratiques socio-
discursives plus générales. On en présentera quelques exemples,
auxquels on ajoutera des pratiques discursives qui utilisent les tweets
hors du réseau.

110. Noam Chomsky qualifie les échanges sur Twitter de « shallow commu-
nication [which] erodes normal human relations » (Chomsky 2011), ce qu’il avait
déjà exprimé précédemment : « It requires a very brief, concise form of thought
and so on that tends toward superficiality and draws people away from real serious
communication […] It is not a medium of a serious interchange » (Chomsky 2010).
Tweet 351

1. Le live tweet
Le live tweet (LT) est une pratique qui consiste à décrire et/ou
commenter un événement, comme une émission de télévision,
un événement politique (les campagnes présidentielles créent des
live tweet au long cours, marqués par les hashtags respectifs des
candidats et des partis), une manifestation scientifique ou une
rencontre sportive. Le tweet est alors un lieu d’évaluation discursive,
de construction de l’opinion, et même d’élaboration de l’action
politique. Comme le souligne Nathan Jurgenson à propos des
révolutions arabes, Twitter, comme média social, « has enabled a
mass manufacturing of dissent » (Jurgenson 2011). Techniquement,
le live tweet suppose l’adoption d’un hashtag permettant d’accéder
à l’ensemble des tweets concernés. Des outils en ligne permettent
de redocumentariser les tweets concernés en ligne (le plus connu
est Storify mais on peut citer également Paper.li qui permet de
créer son titre de presse personnel à partir des tweets de ses abonne-
ments) ou hors ligne (l’outil Tweetdoc désormais fermé permettait
de produire des fichiers pdf qui rassemblaient les tweets marqués
par un hashtag).

2. Pratiques communautaires hebdomadaires


Les twitteurs ont inventé des rites hebdomadaires comme le
#jeudiconfession (tweeter une confession ou plus exactement présenter
le contenu d’un tweet comme tel), le #FF c’est-à-dire « Follow
Friday », recommandation à suivre des comptes postés le vendredi,
pratique tombée en désuétude désormais.

3. Le subtweet
Subtweet est un mot-valise composé de subliminal et de tweet.
Il s’agit d’une pratique davantage sémantique que technodiscursive
consistant à attaquer un twitteur de manière allusive, en marquant
ou non son tweet du hashtag #subtweet. Comme toujours The Urban
Dictionary en donne une excellente définition : « A tweet (message
posted on the website Twitter) that mentions a Twitter member
without using their actual username. Usually employed for negative
or insulting tweets; the person you’re mentioning won’t see the
352 L’analyse du discours numérique

subtweet in their Twitter timeline as it doesn’t contain the @ symbol


that every Twitter username has ».

4. Pratiques créatrices : l’exemple de la twittérature


La twittérature est ainsi décrite sur le site de l’Institut de
Twittérature Comparée (<http://www.twittexte.com>) :

L’Institut de Twittérature Comparée (ITC) existe parce que Twitter existe.


Parce que la littérature existe. Parce qu’il est possible de rédiger des textes en
moins de 140 caractères (espaces compris). Parce qu’on peut être drôle et
intelligent à la fois et vice versa. Parce qu’on peut être aussi simultanément
dense et léger, brut et subtil, lent et rapide, cérébral et viscéral, poétique
et discursif. La twittérature existe enfin parce qu’une nanorhétorique des
antithèses, oxymorons compris, stimule l’essor et l’éclat ; elle y trouve sa
piste d’envol et son champ d’exploration (page « À propos » de L’ITC).

Le contenu verbal des tweets de la twittérature est linéaire, ce qui


fait leur spécificité sur Twitter : pas de lien, pas de hashtag, pas de
pseudos, rien de cliquable. Les twittérateurs s’en expliquent ainsi :

En règle générale, elle [la twittérature] ne s’affuble pas d’un fil corrompu
par la discussion bilatérale, par le retweet (RT), par la citation (@), le
hashtag (#) ou le renvoi (<http://www>). Bien que Twitter soit un outil
exemplaire pour acheminer des données brèves aux abonnés de son compte,
le twittérateur ne retweete que très rarement. S’il le fait, souvent il s’amu-
sera à contourner la règle de Twitter en faisant en sorte que son gazouillis
soit contenu dans 140 caractères pile. Autrement, il n’écrit que des mots,
il ne fabrique que des phrases.
Idéalement le fil de discussion du twittérateur est pur, il est monochrome.
On n’y retrouve que les 26 lettres de l’alphabet et les signes de ponctuation.
Des chiffres à la rigueur (surtout cette allusion au nombre cent quarante
qui permet tant de clins d’œil et d’autodérision) peuvent parfois émailler
la séquence ; mais aux chiffres, on préférera les lettres. Tant mieux disent
certains si la pensée proposée tient dans 140 caractères, mais ce n’est pas
forcément obligatoire (site de l’ITC).
Tweet 353

Cette « pureté » est donc une règle du genre, que l’on retrouve
chez certains twitteurs, qui n’exploitent pas toujours les possibilités
technodiscursives du réseau. C’est par exemple le cas de Bernard
Pivot (@bernardpivot1), qui a publié en mai 2013 un recueil de ses
tweets, Les tweets sont des chats (Albin Michel), les tweets sélectionnés
étant tous linéaires. Le tweet littéraire présente donc le paradoxe
d’être une production native en ligne tout en ne se distinguant pas
des productions hors ligne : il n’intègre pas la technodiscursivité.

5. Exportation des tweets


Le tweet est devenu une unité informationnelle reconnue ;
cela explique qu’il puisse constituer la matière première d’articles
de presse par exemple. Il n’est pas rare en effet de trouver sur les
sites de presse des articles qui relèvent explicitement du technogenre
de la « revue de tweets » (catégorie présente sur le Huffington Post,
sur Le Point, L’Express, Le Figaro, Grazia, etc., et sur de nombreux
sites et blogs). Il n’est pas rare non plus de trouver des tweets, plus
ou moins complets, dans la presse papier, en particulier la presse
magazine. Le tweet est devenu une forme tout à fait courante,
connue et reconnue, entrée dans le répertoire discursif général de
nos sociétés.
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Index des notions

A C

Affiliation diffuse voir Hashtag, CMS voir Écriture numérique


Relationalité Commentaire 31, 32, 35-55, 70,
Anonymat voir Pseudonymat 83, 93, 98-100, 103, 111, 126,
Architexte voir Écriture Numérique 152, 153, 197, 233, 236, 238,
Audience numérique voir Hashtag 277, 291, 293, 294, 300, 301,
Algorithme 19, 21-25, 257, 377 322, 338, 348, 349, 365, 370
Analyse du discours numérique 27 Communication médiée par ordi-
API voir Écriture numérique nateur 9, 57, 58, 134, 138, 357
Augmentation 25, 29, 31-33, Computer-mediated communication
43-45, 54, 61, 81, 133, 134, voir Communication médiée
145, 146, 148, 163, 188, 278, par ordinateur
291, 293, 337, 343 Composite 22, 28, 29, 65, 66, 83,
Avatar voir Technographisme 117, 120, 132, 134, 140, 144,
145, 165, 195, 199, 215, 246,
B 257, 285, 287, 290, 292, 295,
300, 305, 306, 311, 327, 330,
Bannière voir Technographisme 332, 333
Bannissement voir Cyberviolence Composition voir Composite
discursive Contextualisation technorelation-
Bedroom culture voir Cyberviolence nelle voir Relationalité
discursive Contextualisation réflexive voir
Blocage voir Cyberviolence Mémoire technodiscursive
discursive Corpus numérique natif 69
Blog voir Écriture numérique, Couleur 33, 66, 79-81, 117-119,
Extimité, Technogenre de 144, 197, 217, 218, 223, 330,
discours 344
Bouton de partage voir Cyberviolence discursive 52, 83,
Technodiscours rapporté, 94, 301, 303
Technographisme
382 L’analyse du discours numérique

D Énoncé de geste voir Composite,


Technodiscours rapporté
Déconnexion voir Dualisme Énonciateur numérique 47, 88,
numérique 149, 150, 153, 302
Dedipix voir Technographisme Énonciation matérielle visuelle voir
Délinéarisation 22, 25, 28, 66, Technographisme
117-120, 134, 145, 146, 219, Éditorialisation voir Écriture
220, 251-253, 255, 337, 343 numérique
Design monopage voir Environnement 9, 10, 15, 16,
Délinéarisation, Hypertexte, 24, 37, 61, 69, 86, 88, 92, 93,
Didascalie numérique voir Dualisme 129, 131, 133, 145, 148, 161,
numérique 165-167, 177, 179, 182, 183,
Discours numérique natif voir 194, 202, 243, 248, 258, 264,
Analyse du discours numérique, 285, 291, 299, 301, 302, 326,
Corpus numérique natif 335, 338, 346, 355, 374
Dualisme numérique 121-125, Éthique du discours numérique
297, 379 45, 169
Extimité 185-188, 190, 191,
E 193-195, 232, 378

Écologie du discours 28, 129, 375 F


Écrilecture voir Écriture numérique
Écrit d’écran voir Écriture numé- Fake voir Commentaire, Éthique
rique, Technogenre de discours, du discours numérique
Technographisme Filtre voir Technographisme
Écriture numérique 12, 31, 33,
60, 133, 134, 137, 140, 142, G
145-148, 171, 253, 277, 286,
298, 299, 359, 360, 362, 376 Générateur automatique voir
Effet d’absence voir Cyberviolence Algorithme
discursive Grammar Nazi voir Énonciateur
Effet cockpit voir Cyberviolence numérique
discursive
Effet Streisand voir Imprévisibilité
discursive
Index des notions 383

H Innombrabilité voir Corpus numé-


rique natif
Hashtag 13, 27, 28, 64, 66, 117, Inséparabilité voir Cyberviolence
118, 155, 160, 192, 197-208, discursive
210, 211, 217, 226, 260, 265, Intégrité contextuelle 189, 229-232
285, 303, 321, 337, 346, 351, Investigabilité voir Algorithme,
352, 367 Mémoire technodiscursive
Hétéronymat voir Pseudonymat
Hyperlien voir Hypertexte L
Hypertexte 12, 16, 22, 29, 33, 66,
79, 134, 145, 213-215, 217, Lecteur inattendu voir
219-221, 223, 224, 243, 251, Imprévisibilité discursive
293, 294, 303, 335, 337, 341, Lien voir Hypertexte
355, 361, 369, 379 Linguistique symétrique voir
Analyse du discours numérique,
I Écologie du discours
Live tweet voir Tweet
Iconisation du texte voir Logocentrisme voir Écologie du
Technographisme discours, Technologie discur-
Iconotexte voir Technographisme sive, Tweet
Identité numérique voir Extimité, Loi de Godwin voir Lois du discours
Pseudonymat, Relationalité, numérique
Technographisme Loi de Poe voir Dualisme numé-
Idionumérique voir Corpus numé- rique, Lois du discours
rique natif numérique
Image conversationnelle voir Lois du discours numérique 160,
Technographisme 233
Image macro voir Technographisme Lurker voir Imprévisibilité
IMPEC (Interactions Multimo- discursive
dales Par ECrans) voir
Communication médiée par M
ordinateur
Imprévisibilité discursive 25, 223, Masquage voir Cyberviolence
227, 292 discursive
Incrustation textuelle voir Mobtexte voir Écriture numérique
Technographisme Mème voir Technographisme
384 L’analyse du discours numérique

Mémoire embarquée voir Mémoire Postdualisme voir Analyse du


technodiscursive discours numérique, Composite
Mémoire métallique voir Mémoire Privacité voir Extimité, Intégrité
technodiscursive contextuelle
Mémoire numérique voir Mémoire Produsage 50, 198, 204, 263-267,
technodiscursive 301, 303, 348, 349, 359
Mémoire technodiscursive 108, Pseudonymat 38, 44, 45, 89,
241, 242, 248, 250, 251, 90-93, 108, 122, 176, 180,
253-255, 259, 267, 271, 303, 269, 276, 279, 280-282, 283
326 Pseudonyme 38, 41, 176, 180, 182,
Métadonnées voir Mémoire 183, 191, 269, 270, 273-280,
technodiscursive 282, 283, 361, 371, 373
Mobtexte voir Écriture numérique,
Technographisme R

N Redocumentarisation voir Mémoire


technodiscursive
Nymwars voir Éthique du discours Relationalité 10, 13, 14, 25, 29,
numérique, Pseudonyme 39, 41, 42, 44, 45, 50, 55, 69,
70, 73, 75, 76, 214, 215, 266,
O 285-287, 289, 301, 319, 320,
335, 337
Outing voir Cyberviolence discur- Réseau socionumérique voir
sive, Technogenre de discours Commentaire, innombrabi-
lité, partage
P Retweet, voir Tweet

Pancarte numérique voir S


Technographisme
Partage voir Imprévisibilité Screenshot de texte voir
discursive, Relationalité, Technodiscours rapporté,
Technodiscours rapporté Technographisme
Pictorial turn voir Technographisme Signalement voir Cyberviolence
Point Godwin voir Lois du discours discursive, Technogenre de
numérique discours
Index des notions 385

Silence voir Cyberviolence discur- Thread voir Tweet


sive, Imprévisibilité discursive Ticker voir Technographisme
Snap voir Technogenre de discours Trace voir Algorithme
Subtweet voir Tweet Triple parenthèse voir Cyberviolence
discursive
T Troll voir Énonciateur numérique
Tweet 48, 49, 66, 76, 83, 93, 112,
Technodiscours rapporté 27, 126, 144, 197-203, 205, 207,
30, 50, 120, 194, 231, 287, 224, 226, 258, 265, 287, 293,
289-294, 310, 319, 338 301, 302, 310, 313, 319, 320,
Technogenre de discours 11, 30, 339-352, 353, 370, 371, 375
42, 108, 193, 234, 295, 300, Twitter voir Tweet
302, 304, 330, 338, 349 Twittérature voir Technogenre de
Technographisme 11, 132, 205, discours, Tweet
221, 289, 292, 303, 305, 306,
309, 314, 316, 318, 319, 322, U
327, 328, 333, 338
Technologie discursive 30, 117, URL voir Hypertexte
133, 160, 167, 292, 335, 337,
375 V
Technomot voir Technologie
discursive Viralité voir Imprévisibilité
Technosigne voir Technologie discursive
discursive Virtuel voir Dualisme numérique
Textualité numérique 124, 139, Vlog voir Extimité
297, 300
Index des noms

Allard, Laurence 147, 148, 310, Chartier, Roger 148, 218, 219,
313, 314, 355 243, 253, 361
Androutsopoulos, Jannis 58, 71, Combe, Christelle 78, 195, 362
298, 356 Cotte, Dominique 13, 137-139,
Anis, Jacques 9, 58, 59, 138, 270, 258, 362
273, 274, 315, 356, 374
D
B
Daoud, Nicolas Daoud, Nicolas
Bachimont, Bruno 134, 137, 214, 157, 158, 160, 161, 362
215, 357, 362 Develotte, Christine 10, 65, 66,
Bibié-Émerit, Laetitia 73, 74, 78, 70, 363
140, 271, 288, 358 Dias, Cristiane 27, 169, 248-250,
Blaya, Catherine 87, 92, 358 363
Bouchardon, Serge 12, 117, 134, Doueihi, Milad 7, 62, 63, 123,
213, 251, 290, 305, 319, 359, 256, 363
362
Bruns, Axel 197, 198, 201, 204, E
263, 359
Brutsch, Michael (Violentracrez) Ertzscheid, Olivier 117, 213, 214,
108 243, 244, 364

C G

Cardon, Dominique 19-23, 173, Georges, Fanny 4, 19, 266, 314,


193, 360 315, 364
Casilli, Antonio 158, 161, 162, Goudet, Laura-Gabrielle 322, 323,
173, 174, 176, 178, 179, 183, 325, 326, 365
185, 190, 360, 361, 374
388 L’analyse du discours numérique

Goyet, Samuel 10, 11, 144, 286, McRobbie, Angela 91, 371
365 Meredith 226, 372
Gunthert, André 51, 255, 289, Merzeau, Louise 7-9, 91, 243, 244,
302, 307, 308, 327, 332, 366 254-257, 371
Mitchell, William J. Thomas 221,
H 308, 322, 372
Moirand, Sophie 70, 242, 295, 372
Habert, Benoît 247, 248, 366 Mourlhon-Dallies, Florence 70,
Husson, Anne-Charlotte 206, 207, 139, 372
367
Hutchins, Edwin 130, 166, 367 N

J Nissenbaum, Helen 189, 229-231,


373
Jahjah, Marc 36, 37, 119, 136,
144, 367 O
Jurgenson, Nathan 121, 122, 125,
351, 367 Orlandi, Eni 89, 247-250, 373

L P

Latour, Bruno 28, 35, 36, 65, 131, Panckhurst, Rachel 9, 58-60, 62,
166, 264, 368 63, 138, 374
Liénard, Fabien 60, 61, 63, 64, Paveau, Marie-Anne 3, 27, 65,
138, 368, 369, 380 66, 70, 74, 78, 90, 112, 117,
Lloveria, Vivien 220, 221, 369 129, 131, 133, 134, 139, 167,
169, 176, 195, 199, 204, 206,
M 207, 213, 218, 232, 242, 251,
253, 255, 264, 277, 290, 297,
Maingueneau, Dominique 20, 139, 303, 329, 336, 339, 343, 363,
296-298, 370 369, 374
Maître Eolas 108, 281, 370 Perea, François 10, 11, 275, 375
Marcoccia, Michel 9, 58-60, 63, 64, Pierozak, Isabelle 10, 37, 58, 59,
74, 86, 132, 138, 149, 356, 370 70, 71, 74, 138, 376
Martin, Marcienne 270, 275, 277,
278, 371
Index des noms 389

S V

Sacco, Justine 225 Vandendorpe, Christian 12, 134,


Saemmer, Alexandra 12, 66, 117, 213, 379
120, 134, 215, 246, 377 Vial, Stéphane 122, 379
Sarkeesian, Anita 162, 379
Souchier, Emmanuël 12, 134-137, W
141, 142, 213, 215, 301, 310,
360, 367, 378 Willard, Nancy 85, 86, 379

T Z

Tisseron, Serge 185, 187-189, 378 Zappavigna, Michele 197, 350, 380
Table des matières

Introduction
I. Le numérique : conversion, transformation, civilisation ....................... 7
II. Les sciences du langage et le discours numérique natif ........................ 8
III. Terrains et méthodes de l’analyse du discours numérique ............. 14
IV. Organisation de l’ouvrage et conventions graphiques ...................... 16

Algorithme .......................................................................................................... 19
I. Description et définition. Calculs, traces, contraintes ......................... 19
II. Les productions algorithmiques ................................................................ 21

Analyse du discours numérique ............................................................... 27


I. Description et définition. Les discours natifs d’internet ..................... 27
II. Traits des discours numériques natifs ..................................................... 28

Augmentation ................................................................................................... 31
I. Description et définition. Écriture et énonciation augmentées ........ 31
II. Extensions de l’instance énonciative ........................................................ 32

Commentaire .................................................................................................... 35
I. Description et définition. Un genre renouvelé par le web ................. 35
II. Typologie des commentaires numériques ............................................. 45
III. Questions d’éthique et de droit du discours ....................................... 51

Communication médiée par ordinateur ............................................. 57


I. Description et définition. La médiation informatique ........................ 57
II. CMO et analyse du discours numérique ............................................... 61

Composite ........................................................................................................... 65
I. Définition et description. Un assemblage entre langagier
et technologique .................................................................................................. 65
392 L’analyse du discours numérique

II. Une perspective postdualiste ...................................................................... 65


III. Exemples d’éléments composites manifestes ....................................... 66
Corpus numérique natif .............................................................................. 69
I. Description et définition. Données et observables numériques ....... 69
II. Des corpus relationnels ................................................................................ 70
III. Des observables subjectifs ......................................................................... 74
Couleur ................................................................................................................. 79
I. Description et définition. La couleur du lien ......................................... 79
II. La couleur dans l’écriture collaborative .................................................. 80
Cyberviolence discursive ............................................................................. 83
I. Description et définition. Cyberviolence vs décence
technodiscursive ................................................................................................... 83
II. Questions de terminologie ......................................................................... 84
III. Typologies des technodiscours violents ................................................ 86
IV. Paramètres technodiscursifs ...................................................................... 90
V. Les réponses technodiscursives .................................................................. 94
Délinéarisation .............................................................................................. 117
I. Description et définition. Un trait de l’écrilecture numérique ....... 117
II. Éléments technolangagiers délinéarisateurs ......................................... 117
III. Typologie de la délinéarisation .............................................................. 118
Dualisme numérique .................................................................................. 121
I. Description et définition ............................................................................ 121
II. Enjeux linguistiques .................................................................................... 122
Écologie du discours ................................................................................... 129
I. Description et définition. Les discours numériques
dans leur écosystème ......................................................................................... 129
II. Une approche postdualiste ....................................................................... 129
III. Une linguistique symétrique pour les discours nativement
numériques .......................................................................................................... 131
Table des matières 393

Écriture numérique ..................................................................................... 133


I. Description et définition. Une production scripturale
numérique native ............................................................................................... 133
II. Cadrage historique et théorique .............................................................. 134
III. Description technolinguistique ............................................................. 140
IV. Enjeux des écritures numériques ........................................................... 146

Énonciateur numérique ............................................................................ 149


I. Description et définition ............................................................................ 149
II. Le Grammar Nazi ....................................................................................... 149
III. Le troll ........................................................................................................... 156

Environnement ............................................................................................. 165


I. Description et définition ............................................................................ 165
II. Situation de la notion ................................................................................ 166

Éthique du discours numérique ........................................................... 169


I. Description et définition. Discours et action ....................................... 169
II. L’intégrité discursive ................................................................................... 171
III. L’ajustement discursif. La question de la vérité ................................ 175

Extimité ............................................................................................................. 185


I. Description et définition. Une validation sociale du soi .................. 185
II. La notion d’extimité ................................................................................... 185
III. L’extimité en ligne ..................................................................................... 188
IV. Analyse technolinguistique des contenus extimes ........................... 190

Hashtag ............................................................................................................. 197


I. Description et définition. Une affordance
communicationnelle ......................................................................................... 197
II. Description technolinguistique ............................................................... 199
III. Pratiques technodiscursives .................................................................... 203
IV. Étude de cas : #NotInMyName ............................................................ 207
394 L’analyse du discours numérique

Hypertexte ....................................................................................................... 213


I. Description et définition ............................................................................ 213
II. Approche linguistique de l’hypertexte .................................................. 215
III. Obsolescence de l’hypertexte : vers le design monopage ............... 220

Imprévisibilité ................................................................................................ 223


I. Description et définition ............................................................................ 223
II. Manifestations discursives de l’imprévisibilité .................................... 223

Intégrité contextuelle ................................................................................. 229


I. Description et définition. Les frontières de la privacité .................... 229
II. Une perspective intégrée ........................................................................... 230
III. La pertinence (appropriateness) des informations ............................. 231
IV. L’intégrité contextuelle dans l’analyse des technodiscours ............ 231

Lois du discours numérique ................................................................... 233


I. Description et définition. Une pragmatique numérique
native ..................................................................................................................... 233
II. Les « lois d’internet ». Aspects langagiers et discursifs ..................... 234
III. La loi de Godwin ....................................................................................... 236

Mémoire technodiscursive ...................................................................... 241


I. Description et définition ............................................................................ 241
II. Notions pionnières en sciences de l’information
et en littérature ................................................................................................... 242
III. Sciences du langage : mémoire numérique, mémoire
métallique ............................................................................................................ 247
IV. Une mémoire technodiscursive ............................................................. 250

Produsage ......................................................................................................... 263


I. Description et définition ............................................................................ 263
II. Contexte épistémologique ........................................................................ 264
III. Technodiscours relevant du produsage ............................................... 264
Table des matières 395

Pseudonymat .................................................................................................. 269


I. Définition. Un fondement de la culture numérique ......................... 269
II. Description technolinguistique ............................................................... 270
III. Éthique et politique du discours ........................................................... 278

Relationalité .................................................................................................... 285


I. Description et définition. L’énoncé comme relation ......................... 285
II. Analyser des discours relationnels .......................................................... 285

Technodiscours rapporté ......................................................................... 289


I. Description et définition. Quand rapporter c’est partager ............... 289
II. Analyse technolinguistique ....................................................................... 290
III. Typologie des formes ................................................................................ 292

Technogenre de discours ......................................................................... 295


I. Description et définition. Un genre de discours composite ............ 295
II. Typologie technodiscursive ...................................................................... 300

Technographisme ........................................................................................ 305


I. Description et définition. Un composite multimédiatique ............. 305
II. La relation image-texte : énonciation matérielle visuelle
et pictorial turn .................................................................................................. 306
III. L’iconisation du texte. L’exemple de la photographie de texte ... 309
IV. Typologie des technographismes .......................................................... 314

Technologie discursive .............................................................................. 335


I. Description et définition. Le langage dans la technologie ................ 335
II. De la technologie intellectuelle à la technologie discursive ............ 335
III. Le technodiscours et ses composants ................................................... 337

Tweet .................................................................................................................. 339


I. Description et définition ............................................................................ 339
II. Formes langagières et technolangagières .............................................. 346
III. Typologie des tweets ................................................................................. 347
396 L’analyse du discours numérique

IV. Pratiques technodiscursives .................................................................... 350

Bibliographie .................................................................................................. 355


Index des notions ......................................................................................... 381
Index des noms .............................................................................................. 387
Remerciements .............................................................................................. 397
Remerciements

Je dois d’abord remercier les lectrices et lecteurs du carnet de


recherche sur lequel j’ai commencé ce livre en 2012, Technologies
discursives, et les camarades de réseau, sur Twitter en particulier,
qui ont lu et commenté à la fois les billets et le projet d’un livre en
ligne. Parmi eux, Marc Jahjah, qui m’a poussée à la rédaction d’un
ouvrage et a présenté mon travail à Milad Doueihi, qui m’accueille
dans une collection où ma conception de la linguistique se sent bien.
Merci à vous deux, Marc et Milad, d’être les chercheurs absolument
et constamment bienveillants et enthousiastes que vous êtes.
Je remercie aussi les participantes et participants à mon séminaire
sur les textes et discours numériques à Paris 13, qui ont pendant six
ans, de 2011 à 2017, constamment discuté et enrichi mes propositions,
et en particulier les amies et amis de Frépillon, qui se reconnaîtront ;
mes réflexions et mes pas de côté hors de la doxa théorique et métho-
dologique de l’analyse du discours leur doivent beaucoup. Merci
également aux linguistes out of the box, qui entendent le changement
sans effroi, en particulier Laetitia Bibié-Émerit, Christine Develotte,
Yosra Ghliss, Eni Orlandi et François Perea.
Francine Mazière et Françoise Gadet ne savent sans doute pas
à quel point nos déjeuners-séminaires travaillent mon travail, et je
les en remercie.
Merci enfin à Yasser, le chat-lion qui a accepté à son insu d’être le
sujet de mon premier et sans doute unique lolcat, et surtout d’avoir
accompagné la fin un peu rugueuse de la rédaction de ce livre.

Montreuil, 31 juillet 2017


Mise en pages : Élisabeth Gutton

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