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Télévision

A Marseille, avec son feuilleton “Plus belle la vie”, France 3 tente une nouvelle méthode d’écriture collective

Du nouveau sous le soleil ?


Cet été, l’équipe de tournage de Plus belle la pour eux l’occasion de rencontrer les comé- diant qui ne pense qu’au cinéma –, c’est
vie s’est installée dans les studios flambant diens qui, dans un bel ensemble, reconnais- nous. Et le quartier en pleine réhabilitation,
neufs de la friche la-Belle-de-Mai, à Marseille. sent que le texte est touchant, drôle et facile à qui sert de cadre, est observable aussi bien
Un aménagement qui a rapidement pris des mémoriser, ce qui n’empêche pas l’un d’entre à Paris que dans le Panier, à Marseille. »
allures d’occupation, puisqu’une année en- eux de faire corriger gentiment une expression Dans ce quartier métissé, la classe ou-
tière sera nécessaire pour filmer les 260 épi- de… « Parisien branché ». vrière traditionnelle s’oppose à celle des « bo-
sodes de vingt-six minutes de cette saga d’un Depuis trois mois, quinze auteurs se re- bos » (Vincent, l’architecte parisien qui vit
quartier (le Mistral) à travers l’histoire de dix- laient pour imaginer le quotidien de la galerie dans un loft ; François et Blanche, le couple
huit personnages. France 3 n’attendra ce- de personnages inventée par Magaly Ri- d’instit-ingénieur). Et les enfants de l’immi-
pendant pas la fin du tournage pour diffuser chard-Serrano et Bénédicte Achard. Ces deux gration ont posé là leur souffrance de déra-
les premiers épisodes de cette fiction qui trentenaires connaissent bien Marseille, em- cinés : Mirta a fui toute jeune et enceinte
constitue un des plus gros paris de la rentrée blème du métissage sous le soleil et lieu de l’Espagne de Franco ; Aïcha, infirmière, se re-
télé. Dès le 30 août à 20h20, les téléspecta- tournage exigé par France 3. Pour rédiger la trouve « déclassée » en débarquant sans 2
teurs se familiariseront avec Roland, Aïcha, « bible », ce livre de bord du feuilleton qui dé-
Mélanie, Léo et les autres dont ils pourront finit le passé, le présent et l’avenir des per-
ensuite suivre chaque jour les aventures. sonnages, elles ont puisé dans leur vie. « Ro- De gauche à droite,
Début juillet, plusieurs scénaristes arrivés land (le patron du bistrot), à la faconde Sylvie Chanteux
de Paris découvrent les 1 900 mètres carrés généreuse, est inspiré d’un de mes oncles, et Aline Delaporte,
de décors qui reconstituent un quartier popu- explique Magaly Richard-Serrano. Le trio des scénaristes, Laetitia
laire, inspiré du Panier à Marseille. C’est aussi jeunes avec le personnage de Lucas – l’étu- Milot, comédienne.
JEAN-MARIE HURON/EDITING POUR TELERAMA

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Télérama no 2850 – 25 août 2004
Télévision

Cette méthode efficace est empruntée à nos


voisins européens, friands consommateurs de L’été
feuilletons quotidiens d’avant-soirée, alors
qu’en France la tradition s’est perdue depuis du cinéphile

,,
En France,
la tradition de la
création collective
Janique Aimée et ses 52 épisodes de treize
minutes en… 1963 ! Les responsables de
France 3 ont pris pour modèle Un posto al
sole, écrit et tourné en vase clos à Naples,
depuis huit ans. La série italienne évoque éga-
lement le quotidien d’un quartier et remporte
un vif succès. Fait marquant : les producteurs
d’Un posto al sole n’hésitent pas à nourrir les
scénarios de l’actualité récente.
Les auteurs de Plus belle la vie visent, eux
aussi, le feuilleton « réaliste ». Mais un scé-
nariste un peu moqueur confie : « Si les au-
Même dans les films qu’on connaît par cœur,
il y a des scènes qui continuent
de surprendre. L’apparition foudroyante
de Grace Kelly dans Fenêtre sur cour
de Hitchcock, par exemple : son visage,
en gros plan, s’approche de la caméra,
encore, encore plus, et c’est le spectateur
qu’elle finit par embrasser, autant que
James Stewart… Dans le même ordre d’idée,
on reste émerveillé, quand on revoit Charade,
par la grâce d’Audrey Hepburn. On dirait que
teurs font souvent référence à Marius et la caméra de Stanley Donen n’est là que
s’est perdue depuis Jeannette, de Robert Guédiguian, il n’est pas pour la voir marcher, bouger, dessiner
“Janique Aimée” question ici de mettre les pieds dans le plat,
de montrer un type qui vote Le Pen, par
des arabesques gracieuses et mystérieuses…
Idem pour Le Plaisir de Max Ophuls :
en… 1963 ! exemple. D’ailleurs, on ne sait même pas on ne se lasse pas de la séquence où les
pour qui nos personnages votent ! Notre lien pensionnaires de la maison Tellier s’égaillent
2 papiers d’Algérie ; Malik, le jeune Beur, à l’actualité, c’est ce qui traverse la société : dans la campagne en chantant « Combien
suit des études mais aura du mal à trouver chômage, flambée des prix, mixité des ori- je regrette mon bras si dodu, ma jambe
un emploi. gines, encore qu’il n’y ait aucun personnage légère et le temps perdu. » Rivet-Jean Gabin
Répartis en trois ateliers, les scénaristes d’origine africaine parmi les principaux pro- murmure des excuses à Madame
se sont mis au boulot. Les uns écrivent les tagonistes… Mais rien qui fâche dans l’im- Rosa-Danielle Darrieux qu’il a draguée.
synopsis qui développent sur le long terme médiat, comme les tensions entre les com- Elle détourne la tête, dit seulement « Merci ».
toutes les intrigues ; les autres s’attellent munautés »… La société française vue par Et Ophuls coupe vite le plan, de peur que la
aux séquenciers qui tricotent les quatorze Plus belle la vie (un titre par ailleurs résolu- sensiblerie ne l’emporte… Légèreté, encore
scènes de chaque épisode. Enfin, les dialo- ment positif) serait-elle édulcorée ? « Non, et toujours, chez Bob Refelson et Cinq Pièces
guistes donnent chair et âme au squelette s’insurge Hubert Besson, producteur en charge faciles, sur des trentenaires mélancoliques,
patiemment construit. « Quand on remet en du projet à TelFrance (1). Pour moi, cette his- fans de Chopin, Bach et Mozart…
cause une intrigue, c’est tout un château toire n’est pas la vie rêvée, mais la vie telle Ou chez Catherine Corsini, lorsqu’elle filme
de cartes qui s’écroule sur plusieurs se- qu’on pourrait la rêver – plus solidaire. A les déambulations de Caroline Cellier (photo)
maines en amont ! », constate Marie Beau- 20h20, il n’est pas question de proposer un dans Poker…
chaud, directrice littéraire, dont la mémoire deuxième JT, avec des sujets comme les Reconnaissons-
est constamment sollicitée sur des cen- tueurs en série ou Le Monde selon Bush. » le : même ses
taines de données. Ainsi, le jeune Antoine Pourtant à France 3, on annonce une fic- fans trouvent
se met-il à draguer tout le monde vers le tion très « réactive » : « En cas d’événement Charles Bronson
vingt-cinquième épisode alors qu’il avait grave, comme le 11 septembre, on pourrait lourdaud.
jusque-là la trouille des femmes. Il faut tran- tourner quelques scènes dans la nuit, à insé- Eh bien, voyez-le
cher : « Est-ce un bon gros rigolo – soit un rer dans l’épisode du lendemain…, promet dans C’est
DR

cliché trop facile –, souligne Marie Beau- Patrick Pechoux, nouveau patron de l’unité arrivé… entre
chaud à l’intention des auteurs, ou un rond fiction de France 3, afin de ne pas être en midi et trois heures. Un drôle de western où,
plutôt dépressif, ce qui serait plus intéres- décalage avec la société. Mais la première gangster minable, il se retrouve dans la peau
sant ? » Pour ce travail de création collec- étape est d’abord de travailler sur les rela- d’un aventurier romanesque inventé par
tive, chacun rebondit sur l’idée de l’autre, tions entre les personnages, afin que les une veuve mytho. Bronson est presque aérien
pour mêler ce qu’il faut « de drame, de ro- téléspectateurs puissent s’y attacher. Après, dans cette farce mélancolique où, à la place
mance ou de comédie », ces ingrédients on pourra montrer ce que la vie a de difficile de Jill Ireland, son encombrante épouse,
éprouvés du feuilleton. Même si, les mau- à condition que cela soit toujours justifié par il eût fallu Meryl Streep. Pierre Murat
vais jours, on se renvoie la balle, d’un atelier la trame romanesque. On peut parler de tous i
uFenêtre sur cour, jeudi 2 septembre, 20h40, Arte
à l’autre, en dépistant l’incongruité d’une les vrais problèmes, mais en montrant qu’il y o
yCharade, vendredi 3 septembre, 23h20, Arte
i
uLe Plaisir, lundi 30 août, 21h00, TPS Cinétoile
situation inventée ailleurs. a une manière d’y faire face… » A suivre, donc ● o
yCinq Pièces faciles, vendredi 3 septembre, 21h00,
Emmanuelle Bouchez TPS Ciné Culte
1
6 A voir (1) Maison de production historique (Rocambole,
Thierry La Fronde, c’était elle), TelFrance, en
P
TPoker, dimanche 29 août, TF1, 0h55
P
TC’est arrivé… entre midi et trois heures,
Plus belle la vie, à partir du 30 août, partenariat avec Rendez-vous Productions, consacre mercredi 1er septembre, 22h35, Cinecinema Famiz.
du lundi au vendredi, 20h20, France 3. au feuilleton un budget annuel de 22 millions d’euros. Le tableau des films revient le 1er septembre.

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