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TELERAMA : Un sketch de Devos, c'est TRA : Concrètement, ça se passe com- TRA : On a le sentiment cependant que

toujours un mystère. On n'arrive pas à ment ? vous jouez de moins en moins avec les
comprendre comment ça fonctionne, com- R.D. : J'essaie de partir d'une situation mots...
ment c'est construit. On a envie d'entrer banale(~ Je me promenais dans la rue, R.D. : Les mots sont toujours là pour
dans votre cuisine, dans votre labora- je tenais mon chien en laisse. Je rencon- épauler le récit. Quand on en trouve
toire et de vous demander comment vous tre une dame qui demande à sa petite un qui a un double sens. c'est formi-
inventez, comment vous écrivez... fille d'aller caresser le chien ... »). Dans dable. C'est le grand secret. Le langage,
RAYMOND DEVOS : En faisant du sur- ce quotidien banal, j'introduis une petite c'est quand même l'expression la plus
place ! Il me faut un déclic, une ouver- absurdité. Doucement (« La petite fille intelligente de la pensée ! Mais le jeu de
ture. Un prétexte assez solide pour me est venue me caresser la main »). Ça y l'esprit ne m'intéresse que lorsqu'il est
donner envie d'aller à l'aventure. C'est, est, la mécanique est en route, je peux au service du malentendu. C'est pour ça
hélas, toujours laborieux. A partir d'une aller plus loin (« J'avais beau lui dire que ça m'agace quand on me parle seu-
idée, j'explore toutes les directions. qu'il y avait erreur sur la personne, la lement de mes jeux de mots. Je me sers
Parfois, il y a une porte qui s'ouvre et petite fille continuait à me caresser. La d'eux, bien sûr, mais si on ne décelait
je m'y engouffre. Parfois aussi, c'est la dame lui a dit : "Tu vois bien qu'il n'est pas ce qu'il y a derrière, je serais peiné.
chute que je trouve d'abord. Et je
marche à reculons !
Un sketch peut naître d'un mot, d'une
situation ou d'une musique. (Devos se Car, finalement, le rire, c'est une
met au piano, joue quelques notes de
Caravan, de Duke Ellington.) Vous errèur ! Une erreur utile, parce que
voyez, avec cette musique, l'imaginaire
de chacun fonctionne. On voit le désert. la nature a dû se dire que c'était
Du coup, je suis en train de travailler
sur un texte où je ferais la traversée du nécessaire à notre survie.
désert dans l'imaginaire (ce qui réduit
les frais de voyage !) J'emmènerais une
valise avec du sable. Comme ça, si je pas méchant" »). Là, on décolle, puisqu'il TRA : Votre force, c'est aussi, paradoxa-
suis fatigué, je pourrais lâc?er du lest ! y a même un témoin qui confirme la lement, la simplicité de votre vocabulaire.
J'ai déjà le début (le morceau de mu- scène. On peut continuer (« Mon chien, R.D. : Il n'y a pas un mot savant dans
sique) et la chute (mais chut, c'est une qui ne rate jamais une occasion de mes textes. Il y a pourtant des mots qui
surprise !). Il me reste à fignoler la se taire, a dit : "Il ne lui manque que la m'enchantent. Mais si je les utilise, si
courbe intérieure. En me méfiant, sur- parole, madame" »). Tout a basculé. les gens doivent faire un effort pour les
tout, de l'habileté que j'ai peu à peu comprendre, c'est finL Ils vont se réveiller.
acquise. Elle m'offre des garanties que TRA : Et le spectateur vous suit... J'essaie de proposer des ambiances
je refuse. Ce qui m'excite, c'est le risque. R.D. : Oui, parce qu'il est troublé. qui restent dans les esprits. De (jéclen-
L'autre écueil, c'est qu'un détail, un Comme lorsque je m'interroge pour sa- cher des images. De proposer un voyage
minuscule détail, tue la cohérence de voir à quoi pense le Penseur de Rodin. de l'autre côté du miroir. Presque à
l'ensemble. Le poète peut se permettre Pour moi, c'est un défi. Ça nait d'une l'insu des spectateurs. Si mon raison-
une petite faute, dans les vibrations rêverie et ça permet de s'interroger sur nement résonne, il vit. Mais si je dur-
ou les couleurs. Il peut même flirter l'âme des objets inanimés. Est-ce que cis le trait, ça frappe mais ça ne vibre
avec le mauvais goût, ça passe. Le co- la pensée du Penseur ne reflète pas celle plus. C'est Cocteau qui disait que
mique, lui, doit travailler avec une ri- du génial sculpteur qui a dû la lui en- lorsqu'on trace un trait, il peut être
gueur mécanique, presque scientifique. foncer dans le crâne à grands coups vivant ou mort. C'est mystérieux, tout
de maillet ? Ça, c'est le trouble. Je ne ça. Mystérieux mais essentiel.
me suis jamais dit : « Il faut que j'écrive
un truc sur le Penseur de Rodin ». Ja- TRA : Comment définiriez-vous votre
mais. C'est venu comme un jeu. comique ?
R.D. : Alors là, attention, je vais être très
TRA : Et ça vous permet d'aborder, mine technique ! Le comique naît de l'aboli-
de rien, toutes les questions métaphy- tion de la censure logique. Pour vaincre
siques... L'infini, par exemple, avec Le la censure logique, il faut la piéger.
' Bout d'un bout. Comment ? Par une incongruité. L'ir-
R.D. : Ça, c'est un texte que j'ai repris réalité rentre alors subrepticement dans
récemment et qui marche comme au la conscience et illumine le réel, ce qui
premier jour. Parce que c'est le rai- fait qu'on l'oublie. Du coup, l'énergie qui
sonnement absolu : un bout, ça a tou- est en chacun de nous, débarrassée de
jours deux bouts. C'est incontestable. la tension du réel, s'élimine en faisant
Vous pouvez prendre un bout par vibrer les muscles les plus vulnérables
, n'importe quel bout, il y a toujours deux que sont les zygomatiques. Réaction
bouts. Et vous pouvez prendre mon qui est anti-logique, anti-réel. Finale-
raisonnement par tous les bouts, il se ment, le rire, c'est une erreur ! Une er-
tient ! Vous pouvez toujours casser un reur utile, parce que la nature a dû se
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bout de bois en petits bouts de bois, il dire que c'était nécessaire à notre survie.
a y a toujours deux bouts à chaque bout.
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C'est infaillible. Et infini ! TRA : Il y a un certain nombre de thèmes
que vous osez désormais aborder : la riblement menacée, par la conscience. Il y a une Canadienne qui m'a beau-
sexualité, par exemple. Nous sommes tentés de censurer nos coup appris sur moi-même ! Elle
R.D. : C'est peut-être parce que je joue de illuminations, d'éviter notre regard inté- s'occupe des handicapés mentaux, des
moins en moins des personnages. Quand rieur. La sensualité, l'expression de nos troubles du langage. Je suis très in-
j'étais comédien, au début, ça ne m'amu- désirs, ce peut être bestial. Il y a des téressé par les gens qui oublient ce
sait pas vraiment d'être dans la peau gens qui tuent pour ça, pour des coups qu'ils viennent de dire ...
d'un autre. Moi, tout ce que je dis, c'est de passion. Et, en même temps, c'est
le reflet de ce que je suis. De mes soucis. l'un des pôles essentiels de l'aventure TRA : Vous avez des handicaps, vous ?
De mes agacements. De mes rêves. Mais, humaine ! C'est quand on croit qu'on R.D. : Si je me suis intéressé au lan-
quand je me raconte, j'ai vraiment le peut tout expliquer, quand on a perdu gage, c'est que j'avais beaucoup de mal
sentiment de raconter les autres. Parce toute innocence que vient le désespoir. à m'exprimer. Je ne bégayais pas, mais
que j'aborde les questions qui nous pré- je n'osais pas parler. Je ne savais pas
occupent tous : le mensonge, la dissimu- TRA : Ça vous arrive ? demander. Je ne savais pas réciter,
lation, les complexes... Dans son sub- R.D. : Oh oui ! même une fable de La Fontaine.
conscient, chacun réfléchit à tout ça. Les
sentiments, la sensualité, la sexualité, TRA : Et VOUS VOUS en sorte= comment ? TRA : Maintenant, vous osez presque tout.
ça fait partie de l'aventure humaine. R.D. : Je vais vous faire une confidence. Vous transformer en peigne, en pied de
Souvent, c'est seu lement dans les Depuis mon accident cardiaque, j'ai vigne, en statue... Et pourtant, vous gar-
rêves qu'on aborde ça. Parce que le rêve, parfois des moments de stress face à la dez, sur scène, une certaine pudeur...
c'est l'abolition de la censure morale. réalité. Avant, je ne savais pas ce que R.D. : Ça, c'est une affaire de respect
C'est là qu'on peut découvrir certaines c'était, ce stress. Quand ça m'arrive, il d'autrui. Parce que je respecte mon pro-
de nos tendances sans en avoir honte, faut que je sorte de moi-même. Alors, je chain, je refuse cette espèce de mépris...
alors que, dans la réalité, on chasse ces dis mes textes tout seul. En allemand.
images dés qu'elles arrivent. Le rêve, TRA : ... Quïl y a chez certains comiques ?
c'est un exutoire formidable . On se TRA : En allemand ? R.D. : Auparavant, les chansonniers ne
parle peu à soi-même de ses conflits R.D. : En allemand, parce que là, j'ou- disaient pas que des choses intelligentes.
intimes. On joue les sages, les raison- blie tout. Mais c'étaient des gens cultivés. - -
nables. Mais si on vc;ut toucher des
vérités, il faut sortir de la raison. Beaucoup d'universitaires se sont
TRA :
intéressés à votre travail. Cela vous
TRA : Et retrouver la grande vertu de . touche ?
/'innocence... R.D. : Quelquefois, c'est très technique.
R.D. : Ah ! Vous employez le mot qu'il Très sec. Mais quand c'est fait par
faut. earce que notre innocence est ter- quelqu'un de sensible, c'est formidable.
Télérama N • 2280 - 22 septembre 1993 13
~ Aujourd'hui, il y a des petits cons ressante et, pendant ce temps-là, il y a et se projeter dans l'avenir. Et l'avenir,
(pardon d'être vulgaire !) qui se per- quelqu'un dans la famille qui demande c'est quoi ? L'avenir, c'est la mort. Il
mettent d'insulter des gens qui leur sont à changer de chaîne ! faut bien arriver à le dire, quand même !
nettement supérieurs. On va finir par mourir. On n'y croit
TRA : Votre rentrée parisienne vous fait pas beaucoup. On croit que ça n'arrive
TRA : Il ya un comique qui enfonce le peur ? qu'aux autres. Mais quand même, cet-
clou là où vous, vous suggérez... R.D. : J'ai eu peur quand je l'ai déci- te idée-là est ·en nous, tout le temps. Il
R.D. : Je n'aime pas trop parler de ça. dée, oui. Maintenant, ça va. Le soir où faut constamment s'en défaire. Le
Si on enlève la pudeur, qu'est-ce qui je commencerai, c'est sûr, j'aurai le trac. comique permet seulement de suppor-
reste ? Pour dévaloriser les valeurs, il Mais ce sera un trac très raisonnable. Je ter cette idée.
faut avoir, justement, le sens des valeurs. n'ai pas honte de faire ce que je fais
Connaître la valeur des choses, la valeur et je n'ai pas à en avoir peur. Disons que TRA : Avant la mort, il y a parfois la
des sentiments. Les respecter. Si on ne j'ai honte d'avoir peur ! J'ai surtout la dégradation physique. Votre spectacle
respecte pas l'homme, avec ses défauts crainte d'avoir une défaillance, une dé- s'ouvre sur ce thème, avec un sketch
et ses qualités, c'est foutu, c'est fini. ficience. De ne pas rentrer dans le jeu, irrésistiblement drôle. Et irrésistible-
C'est une question de nature. de ne pas m'oublier comme il faudrait. ment douloureux, puisque vous vous
rapetissez jusqu 'à ramper...
TRA : Votre nature, c'est d'avoir co1ifianœ TRA : Un nouveau texte, c'est difficile R.D. : Je suis parti d'une idée qui nous
en l'homme ? à porter sur scène ? concerne tous. A partir d'un certain
R.D. : L'homme m'émerveille. Je suis R.D. : Quand vous dites un sketch pour âge, on est obligé de se surveiller. Dès
comme un gosse, toujours étonné. Je la première fois, c'est un peu comme si qu'on a un moment de distraction, on
ne comprends pas qu'on puisse dire, vous tentiez un triple saut périlleux alors n'est plus tout à fait droit ! On a tous
comme certains : « C'est un connard, que vous ne faisiez que des doubles tendance à se remettre à quatre pattes !
c'est un connard ». Il y en a même qui, sauts. Et encore ! Le triple saut périlleux, Si on se relâche, tout s'effondre. J'ai
pour faire rire, montrent leur cul. On même raté, ça reste un exploit. Peut-être simplement poussé la logique du dé-
ne leur en demande pas tant. Il y a des même surtout si vous le ratez ! Mais dans règlement physique.
choses qu'il faut cacher. Pas par hypo- un spectacle, si les gens ne rient pas, ce
crisie, mais par pudeur. que vous dites n'a plus aucun sens. TRA : Et vous faites même vos adieux
anticipés !
TRA : A côté du texte, l'interprétation TRA : Ça vous est arrivé ? R.D. : Oui, nous sommes en 2003 et
joue un rôle capital. Il y a des sketches, R.D. : Oui, et même avec des textes qui je fais la répétition de mes adieux. Le
comme J'ai des doutes, que vous dites ont marché par la suite. Mais il y a plus difficile, c'est de réussir le dernier
très différemment maintenant... aussi des moments de pur bonheur. Un soupir. Je suis obligé de m'y reprendre
R.D. : Parce que je les jouais mal il y a jour, les gens étaient tellement heureux à plusieurs fois !
vingt ans. Aujourd'hui, je sais mieux à la fin du spectacle que j'ai voulu leur
quand je joue juste. Mais je ne réflé.chis faire plaisir. J'ai fait un coup de bluff. TRA : Alors que vous, vous ne me parais-
pas trop. C'est moi qui ai inventé ces Et j'ai dit : « Mesdames et messieurs, je sez pas vieillir dans la réalité...
R.D. : J'allais presque vous répondre :
« Je n'ai pas le sentiment d'avoir vécu ! »
C'est quand même exagéré. Mais il y
Un jour, j'ai dit : « Mesdames et a du vrai. A force d'avoir un pied-à-
terre dans l'imaginaire, j'ai un peu per-
messieurs, je vais vous faire appa- du pied avec le réel.

raÎtre Dieu ! » C'est pas le tout TRA : Malgré les soucis quotidiens ?
R.D. : Ça, c'est l'épouvante ! Je ne suis
de le dire. Il faut aussi le faire ... pas fait pour ça. Je n'ai aucun courage
devant la vie. Je préfère dire mes textes...
en allemand ! Il y a cette phrase de De
textes. Je rentre dans le rêve. Je sais ce vais vous faire apparaitre Dieu ! ». C'est Gaulle : « La vieillesse est un naufrage. »
qui doit être dit et surtout ressenti. pas le tout de le dire. Il faut le faire, Quand même, il savait de quoi il parlait.
justifier la phrase qu'on a jetée, comme Moi, je vais avoir 71 ans. Je prolonge le
TRA : Vous jouez plus qu'avant avec le ça, par défi. D'ailleurs, les difficultés plus possible. Simplement le fait d'exis-
public. ont commencé quand j'ai voulu le faire ter. Je suis le doyen des comiques. Mais
R.D. : Parce qu'il m'a accepté. Je peux disparaître. Il ne voulait pas !... j'ai à peu prés toutes mes facultés.
avoir des échanges avec lui. Avant, J'aime bien ça. L'improvisation. Le Pour le reste, je triche...
c'était la harangue, j'allais le chercher. partage de l'imaginaire, quand c'est
Disons qu'il y a une certaine conni- aussi fou, c'est la récompense suprême. TRA : Vous trichez plutôt bien ...
vence qu'il a fallu mériter. R.D. : Vous voulez dire que je triche très
TRA : Vous parlez beaucoup de Dieu bien. Faire ce que je fais à mon âge,
TRA : C'est pour ça que vous n'aimez dans le spectacle. c'est le propre de la tricherie réussie,
guère la télé ? R.D. : Comment voulez-vous l'ignorer ! non ? • Propos recueillis par
R.D. : J'en fais quand même, mais le Dès qu'on aborde l'idée de Dieu, il y a Jean Belot et Marc Lecarpentler
moins possible. Parce que c'est diffi- l'idée de la mort. Toute notre existence
cile de séduire un public qui n'existe est fondée là-dessus. L'homme peut se Tournée jusqu'au 7 janvier; du 11jan-
pas. Vous croyez dire une chose inté- pencher sur son passé, vivre le présent vier au 27 février à !'Olympia.
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