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Cahiers d'études africaines

Bingerville, naissance d'une capitale, 1899-1909.


Monsieur Christophe Wondji

Abstract
C. Wondj—Bingerville : Birth of a Capital (1899-1909). The decision of building the administrative capital of the Ivory Coast on
the relatively healthy plateau, north of the lagoon, was taken after the 1899 yellow fever outbreak which almost wiped out the
European population of Grand-Bassam. It was strongly opposed by the local Ebrie population, leading to the 1903 insurrection
which took three years to quell. Even then, the European settlers and traders demanded that the government seat remain in the
economic capital in Grand-Bassam. This lead to a three sided competition between single-function towns : Bassam, Abidjan,
and Bingerville. In 1909, it seemed that the latter had won, but a quarter of a century later it lost Abidjan. This was a return to the
dominant French colonial tradition of having both the political and the economie function carried out in the same place.

Citer ce document / Cite this document :

Wondji Christophe. Bingerville, naissance d'une capitale, 1899-1909.. In: Cahiers d'études africaines, vol. 16, n°61-62, 1976.
Histoire africaine : constatations, contestations. pp. 83-102;

doi : 10.3406/cea.1976.2893

http://www.persee.fr/doc/cea_0008-0055_1976_num_16_61_2893

Document généré le 02/06/2016


CHRISTOPHE WONDJI

Bingerville naissance une capitale


1899-1909

Le gigantisme actuel de agglomération abidjanaise1 explique


non seulement par essor de la colonie de Côte Ivoire au cours des
années 30 puis des années 50 et par la croissance économique remar
quable de tat indépendant depuis les années 60 mais aussi par les
circonstances historiques de la fondation Abidjan
Le choix Abidjan comme capitale de la Côte Ivoire fut abou
tissement une série de recherches menées par les autorités coloniales
Il agissait de trouver le site idéal pour créer une ville répondant la
fois aux critères de salubrité nécessaire installation un chef-lieu
administratif et surtout des critères économiques la ville devant
constituer un débouché favorable évacuation des produits un
hinterland aux nombreuses promesses agricoles
Alors que dans la tradition anglo-saxonne la coexistence de deux
villes remplissant les deux fonctions différentes mais complémentaires
que sont la fonction politique et la fonction économique aurait été tout
fait concevable il ne pouvait être question dans le système centrali
sateur fran ais de les séparer géographiquement est pourquoi
existence de Bassam centre impulsion économique côté de
Bingerville centre impulsion administrative fut longtemps combat
tue par une large fraction de opinion coloniale fran aise de Côte
Ivoire2 est aussi pour les mêmes raisons que le développement
économique Abidjan après la mise en place de la voie ferrée appe
lait obligatoirement le transfert dans cette ville des services situés
Bingerville
Cette conception traditionnelle fran aise de la ville-capitale issue
des expériences politiques et administratives de la métropole fut ici
renforcée par le contexte spécifique de économie coloniale qui assi
gnait aux villes les fonctions de collecte et évacuation des produits
naturels Commer ants et administrateurs accordaient généralement
penser que la ville par excellence dans des pays destinés par leur
nature demeurer de simples colonies exploitation était celle qui

Cahiers tudes africaines 61-62 XVI 1-2) pp 83-102


Christophe Wondji

assumait pleinement cette fonction économique la fonction adminis


trative étant une fonction dérivée Ainsi pensaient colons et
commer ants de Grand-Bassam ils luttèrent sans succès pour le
retour de la capitale dans leur ville3 ceux Abidjan4 ne pensaient
pas autrement ils demandèrent et obtinrent le transfert de la
capitale de Bingerville Abidjan en 1934

Carte Le monde de la lagune ébrié

Mais avant de fixer définitivement sa capitale la Côte Ivoire


vécut une longue période hésitations au cours de laquelle une vive
tension régna entre les trois villes rivales abord de 1900 1930
une double rivalité opposa une part Grand-Bassam capitale écono
mique Bingerville capitale administrative en vue de la primauté
politique et autre part Grand-Bassam Abidjan la ville du
Chemin de fer et du wharf de Port-Bouet pour la primauté écono
mique Ensuite de 1930 1934 Grand-Bassam ayant été éliminée5
Abidjan la cité ferroviaire devenue véritablement capitale écono
mique entra en compétition avec Bingerville pour la direction de la
colonie Ces trois décennies de recherches et hésitations et cette
tension tripolaire eurent pour résultat la mise en place un réseau de
petits centres lagunaires Bassam Bingerville Dabou Lahou dont
Abidjan devint très tôt le pôle régulateur et dominant
Bingerville naquit ainsi sous le signe de cette rivalité comme une
étape sur le chemin qui devait mener la création de la capitale rêvée
de la ville totale allait devenir Abidjan et resta donc longtemps
une capitale étriquée dont le sort fut scellé le jour même de sa nais
sance Mais avant étudier les modes existence de cette ville6 nous

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Bingervilîe naissance une capitale

voudrions saisir ici les circonstances historiques de la naissance diffi


cile de cette petite capitale coloniale
Cette ville dont la fondation fut suscitée par les malheurs de
Grand-Bassam en 1899 obtint effectivement son statut de capitale
en 1909-10 au moment où échouèrent tout la fois les projets por
tuaires Abidjan et les nouvelles ambitions politiques des commer
ants bassamois

Les malheurs de Bassam et le transfert de la capitale

insalubrité de la ville de Grand-Bassam liée son site et son


climat et la nécessité de transférer la capitale de la colonie en un lieu
plus favorable avaient déjà été per ues par Binger il fut nommé
premier gouverneur de la Côte Ivoire en 1893 Mais le problème du
transfert se posa avec une extrême urgence quand des épidémies de
fièvre jaune de plus en plus meurtrières créèrent le désarroi dans la
population urbaine
En effet depuis le milieu du 19e siècle les comptoirs fran ais de la
Côte de Or subissaient les ravages de la fièvre jaune Les épidémies
de 1852 et 1857 emportèrent plus de la moitié de la population euro
péenne des trois comptoirs Assinie Bassam et Dabou Et on
1899 une épidémie particulièrement meurtrière suivie des reprises de
1902 et 1903 abattit sur Grand-Bassam atteignant la quasi-totalité
de la population européenne les autorités administratives allaient
définitivement opter pour abandon de ce site maudit7
La recherche un site plus favorable que Bassam capitale défec
tueuse commen véritablement autour de 1897 avec un rapport des
services de Santé de la colonie qui attira attention sur le plateau de
Drewin situé ouest de Sassandra Malgré les bonnes conditions de
salubrité de la Côte rocheuse de Ouest le gouverneur Mouttet
opposa au choix de Drewin site trop éloigné de la lagune ébrié lieu
géométrique de activité commerciale de la Côte Ivoire Grand-
Bassam qui se trouvait sur cet axe fondamental présentait pour le
gouverneur des avantages économiques et politiques supérieurs
lagune de Grand-Bassam lagune Potou et absorbaient les deux
tiers du commerce total de la colonie une colonie comme la Côte
Ivoire ne pouvait se permettre de dissocier capitale administrative et
capitale commerciale donc emplacement de la capitale commerciale
siège des principales firmes sera forcément compris entre embou
chure de la et extrémité ouest de la lagune
intérêt pour axe de la lagune ébrié allait être renforcé par la
mission Houdaille 1897-99) dont les conclusions prévoyaient la

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Christophe Wondji

création un port intérieur dans la baie Abidjan située 40 km au


nord-ouest de Bassam Ce port serait relié aux régions intérieures par
une ligne de chemin de fer et la mer par un canal de jonction débou
chant Petit-Bassam Cette liaison du port et de la voie ferrée devait
faire Abidjan la future capitale de la Côte Ivoire qui associerait
ainsi les avantages économiques de sa position géographique aux
conditions de salubrité offertes par un site meilleur que celui de
Bassam8 Le choix Abidjan ne valorisait-il pas la lagune ébrié ur
économique de la colonie en même temps que sa principale voie de
circulation
Si le ministère des Colonies était favorable au site Abidjan pour
des raisons économiques le gouvernement local dirigé par Roberdeau
successeur de Mouttet en 1899 était quant lui favorable au plateau
Adj amé- Santé plus aéré que celui Abidjan et situé 35 km de
Bassam Mais le ministère maintint sa position et autorisa pour
Adjamé-Santé la construction un hôpital La colonie reprit alors
offensive en proposant de fixer le chef-lieu administratif Petit-
Bassam9 sur le cordon littoral Au début de 1900 le ministère
franchit un nouveau pas et décida la construction une ville-sanato
rium Adjamé-Santé en précisant cependant que les services provisoi
rement établis dans cette ville seraient transférés Abidjan dès que
possible10
Toutefois il paraissait évident que échec du projet emprunt
pour les travaux du chemin de fer et du port condamnait court terme
le choix Abidjan comme capitale Et lorsque emprunt lancé en vue
de la construction de la ville-sanatorium Adjamé-Santé emprunt de
450 000 francs11 re ut un accueil favorable rien ne opposa plus ce
que le gouvernement local exécutât son projet une ville administra
tive et sanitaire
Dans cette controverse propos du transfert de la capitale le
ministère des Colonies fit constamment prévaloir les arguments écono
miques de la mise en valeur contre le gouvernement local soucieux de
la sécurité de ses fonctionnaires Ce furent en définitive échec de
emprunt lancé en faveur de la construction du port et le succès de
emprunt pour la ville-sanatorium qui décidèrent de la fondation de
Bingerville comme capitale provisoire12 Mais comme par ailleurs le
spectre horrible de la fièvre jaune ne cessa de planer sur ces discus
sions Bingerville naquit véritablement des malheurs de Bassam

Le cadre naturel et les premières installations

En matière de salubrité Bingerville présentait de nombreux avan-

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inge rv ille naissance une capitale

tages qui aux yeux des Européens de époque rendaient son site
infiniment supérieur ceux de Bassam et Abidjan Ainsi Gaston
Joseph insiste sur la relative clémence de son climat tandis que Rober-
deau souligne les possibilités exploitation offertes par son relief et sa
structure13
cheval sur la mangrove palétuviers et le plateau granitique qui
constitue essentiel du relief ébuméen la région de Bingerville juxta
pose des forêts et des savanes anthropiques Son climat equatorial de
nuance attiéenne est caractérisé par une forte pluviosité et un haut
degré humidité il ne diffère pas en cela de celui des régions voisines
de Bassam et Abidjan
Mais les Européens furent très sensibles aux nuances apportées par
altitude au système des températures diurnes et mensuelles En effet
avec une élévation de 100 par rapport la lagune située en contre
bas le plateau de Bingerville est balayé par la mousson marine du
sud-ouest et par la brise de terre qui souffle la nuit Si la moyenne
annuelle des températures oscille autour de 25 avec les maxima en
décembre-février 27 et les minima en juillet-août 23 et 22 il
faut cependant noter existence de la mousson du nord-est harmat
tan) qui apporte un air froid et sec et qui fait baisser la température
17 entre décembre et janvier De même si le maximum
pluviométrique se situe en mai et juin la moyenne annuelle des pluies
qui oscille entre 180 et est inférieure celle de Bassam
250 Bingerville est donc plus aéré Abidjan dont le plateau ne
élève 60 peine au-dessus de la lagune et moins chaud et
humide que Bassam
Toutes ces conditions expliquent attitude du gouvernement local
dans la controverse du transfert en particulier celle du gouverneur
Roberdeau qui énumérait ainsi les principaux avantages du site de
Bingerville
facilité pour administration de bâtir une ville administrative
grâce la présence de matériaux de construction carrières de
pierres et sable proximité du plateau Adjamé
existence de nombreuses sources eau potable la base du
plateau ce qui résoudrait le problème de approvisionnement
en eau
possibilité de construire une ville en amphithéâtre comme le
proposait le projet Houdaille les pentes Abidjan au contraire
ne permettant pas adopter une installation flanc de coteau
altitude supérieure de 30 40 celle des eminences Abidjan
possibilité isoler la ville administrative Adjamé de la ville
commerciale Abidjan en cas épidémie de fièvre jaune dans

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Christophe Wondji

cette dernière ce qui épargnerait la vie du personnel adminis


tratif
est la construction de cette cité administrative idéale que le gouver
neur Roberdeau et ses collaborateurs consacrèrent leurs efforts

Carte Plan de Bingerviiïe

Sources Annuaire du Gouvernement général de Afrique Occidentale


Fran aise 1913-1914 et Archives nationales 012.2

Quand le 25 novembre 1900 le gouverneur Roberdeau installa


dans le nouveau chef-lieu il avait avec lui que son cabinet et son
secrétariat général Il occupa provisoirement une maison située
entrée de la future ville sur la voie qui allait la relier Abidjan Au

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Bingerville naissance une capitale

plateau fut constmite une bâtisse hôtel Dubois qui allait servir de
logement aux fonctionnaires de passage et qui allait être démolie en
1903 pour permettre la construction du Palais des Gouverneurs
La ville re ut le nom de Bingerville conformément aux proposi
tions contenues dans le projet Houdaille qui voulait donner au futur
port de la Côte Ivoire le nom de Binger en hommage au premier
explorateur au premier gouverneur et au véritable créateur de la
colonie Roberdeau et ses collaborateurs élaborèrent un plan urba
nisme procédèrent au défrichement du plateau au tracé des princi
pales artères la plantation arbres fruitiers et relièrent la nouvelle
cité Europe par la pose un câble de 50 km dont une partie fut
immergée dans la lagune ébrié
Les premières maisons de la ville furent des maisons de bois
fabriquées au Havre Elles étaient de type uniforme élevant
au-dessus du sol elles étaient supportées par des piliers de bois
reposant sur des dés en ma onnerie composées de trois pièces au
plafond très élevé elles étaient aérées par de nombreuses ouvertures
autour desquelles tournait une véranda large de Elles pouvaient
loger chacune un ou deux fonctionnaires Quant au gouvernement et
au secrétariat général ils logeaient dans deux grandes bâtisses en bois
de cinq pièces chacune élevées sur le même alignement et reliées par
un pavillon central en ma onnerie comportant deux étages
Le transfert occasionna des dépenses financées par les ressources
propres de la colonie et par emprunt Cette dernière source de finan
cement servit surtout installation de hôpital des services de la
Justice du Trésor et des canalisations nécessaires la salubrité de la
ville Les successeurs de Roberdeau allaient continuer dans la même
voie en installant Bingerville la plupart des services centraux Mais
ils eurent vaincre la résistance des autochtones ébrié qui avaient
depuis longtemps tiré parti des avantages naturels de cette région en
créant leurs agglomérations traditionnelles

La lutte contre la résistance des brié

Après avoir triomphé de leurs adversaires en obtenant installer


sur le plateau de Bingerville la capitale de la Côte Ivoire les parti
sans de la nouvelle cité devaient aussi se débarrasser de la menace que
constituaient les villages autochtones du plateau et de ses environs
immédiats ou lointains14
Les problèmes sanitaires qui avaient accru les difficultés de
Bassam avaient suscité la mise en place un système contradictoire
qui tout en postulant la ségrégation résidentielle avec les indigènes

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Christophe Wondji

exigeait leur participation la réalisation des projets des administra


teurs et des techniciens de la colonisation
est ainsi Bingerville il fallait une part éloigner les indi
gènes pour assurer la salubrité complète de la ville et prémunir ses
habitants contre éventuelles et autre part recourir
aux bras de ces mêmes indigènes pour construire et consolider une ville
qui était pas seulement la capitale de la colonie mais aussi le chef-
lieu de la circonscription administrative des Lagunes16 Dans le
premier cas il agissait expulser les brié du site de leurs ancêtres
dans le deuxième cas de les soumettre la loi du travail obligatoire
en somme il agissait de les contraindre subir la domination colo
niale Ce fut là origine du mécontentement et des rébellions autoch
tones et donc des actes de répression coloniale qui ont marqué les
rapports des Fran ais et des brié au cours des années de fondation de
Bingerville
La région de Bingerville semble avoir été très anciennement occu
pée si on se réfère aux nombreux instruments paléolithiques et néo
lithiques qui ont été découverts17 époque de la pénétration euro
péenne les environs de Bingerville comme toute la partie nord de cette
zone lagunaire de la Côte Ivoire étaient depuis longtemps le domaine
des populations ébrié
Les Ebne ou Tchaman18 appartiennent au groupe des peuples
lagunaires de Basse Côte Ivoire Leur organisation sociale repose sur
des clans matrilinéaires selon le modèle culturel akan avec cependant
une particularité essentielle la division de la société en classes âge
elles-mêmes subdivisées en sous-classes qui jouent un rôle très impor
tant dans administration et la défense militaire des villages est
autour des chefs de clans et des chefs de classes âge que articulent
des organismes politiques dont le ressort territorial ne semble pas avoir
dépassé horizon des villages existence du principe monarchique
attestée par la présence un patriarche sacralisé ou nana et celle de
sous-groupes tribaux ou goto ayant un caractère federatif apportent
un surcroît de cohesion ensemble de ethnie19
économie traditionnelle autosubsistance associait une agri
culture vivrière de tubercules taro igname manioc et des activités de
pêche dans la lagune La présence sur leur territoire une grande
palmeraie naturelle les avait introduits dès le 19e siècle dans les circuits
du commerce européen des produits tropicaux qui succéda dans le
golfe de Guinée au trafic négrier de Atlantique Par intermédiaire
des peuples littoraux Abure de Bassam et Alladian de Jacqueville
ils échangeaient contre les perles la quincaillerie et les tissus importés
Europe huile de palme et les palmistes dont ils étaient gros pro-

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Bingerville naissance une capitale

ducteurs Ces contacts indirects se muèrent en contacts directs


mesure que les possibilités exploration économique de arrière-pays
se précisèrent avec ouverture des sous-factoreries lagunaires20 et la
création des premiers postes de la colonisation
Les brié de la région de Bingerville relèvent du sous-groupe
Akue un ensemble de près de 19 villages2 dont Adjamé apparaissait
comme le centre politique et religieux Ils étaient capables de lever une
armée de 000 fusils et de parer tout danger mena ant un quel
conque de leurs alliés Occupant les berges de la lagune et les plateaux
alentour ils voyaient un mauvais oeil les progrès de la présence
fran aise22
Sur le plateau de Bingerville étaient fixés Adjamé et Santé deux
villages de même goto quoique origine différente23 la fin du
19e siècle ils étaient en rapport avec les Européens de Grand-Bassam
qui ils vendaient leur huile de palme les gens Adjamé eurent
même des contacts avec le gouverneur Binger époque du chef
Ymadan Akossi24 Mais les relations se gâtèrent lorsque les Fran ais
décidèrent installer la capitale dans leur région
En effet les Fran ais commencèrent par engager des pourparlers
avec les chefs autochtones et en particulier avec le chef Adjamé
Ymadan Akossi qui re ut administrateur Lamblin Nous ne savons
rien des résultats réels de ces pourparlers si les ouvrages coloniaux
font état un accord entre Lamblin et les responsables africains la
tradition orale ne mentionne pas la signature de cet accord mais
signale une période de coexistence précaire au cours de laquelle la
méfiance installa progressivement Pour certains de nos informa
teurs25 les autochtones furent abord réticents égard des Fran
ais puis avec arrivée continue des produits de consommation
européens ils comprirent les avantages ils pouvaient tirer de la
présence de ces étrangers Les intermédiaires abure et alladian qui
étaient dans les rangs fran ais agirent aussi dans le sens une instau
ration de la confiance Mais lorsque les tirailleurs se firent plus nom
breux et les exigences en vivres plus pressantes les Ebrié devinrent
méfiants et souhaitèrent éloigner est ainsi que les gens de Santé
abandonnèrent le plateau pour aller occuper vers ouest un endroit
découvert26 situé peu avant entrée de la ville Quant aux gens
Adjamé ils allaient amorcer leur mouvement de départ la suite du
conflit qui éclata entre leur chef Yapi Akpaka et les nouveaux maîtres
de Bingerville Le chef Adjamé dont le prestige dépassait largement
les limites de son village eut régler un litige opposant ono et
Abata deux villages frères Mais les deux adversaires certainement
mécontents du jugement rendu par Akpaka firent intervenir autorité

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Christophe Wondji

coloniale en la personne du chef de la subdivision de Bingerville qui


soucieux affirmer sa souveraineté en prit au chef traditionnel dont
la résistance fut vite brisée il devait être déporté au Gabon pour
insoumission et incitation la révolte et mourir en exil loin de son
pays)27 Dès lors les gens Adjamé durent éloigner sous la conduite
du chef Assimi Alou et installer dans les environs de église catho
lique située extrémité orientale de la ville
En 1901 issue de cette première expérience de cohabitation les
brié en butte aux vexations des miliciens et disqualifiés par les
nouvelles autorités quittèrent donc la partie centrale du plateau pour
aller créer de nouveaux villages aux abords immédiats de celui-ci Ce
déplacement signifiait la prise de possession totale du plateau par
autorité coloniale et la dispersion des agglomérations préexistantes
dans des directions opposées était déjà un commencement expul
sion même si les brié restaient encore dans le périmètre urbain
Si Santé et Adjamé il agissait une politique intimidation
destinée refouler du plateau des communautés africaines dont la
proximité était ni recommandable ni recommandée avec la répres
sion des autres villages akue en particulier Badon et Akouédo il
agissait de mettre fin indépendance des populations autochtones
et assurer de cette fa on impact de la ville de Bingerville extension
territoriale et domination politique sur la région occupée par les
Akue Et de 1903 1906 un certain nombre de villages ébrié se révol
tèrent contre les autorités coloniales qui durent alors mobiliser toutes
leurs forces pour imposer la paix
Les causes de la révolte résidaient abord dans accumulation des
corvées qui étaient imposées aux brié il leur était demandé de
fournir des hommes pour le portage pour la pose des lignes télégra
phiques et pour les travaux urbanisme en cours Bingerville Mais
tous les villages étaient loin être unanimes coopérer et les autorités
durent pratiquer contre les réticents la politique des otages
Une autre cause était obligation pour les autochtones apporter
leurs produits vivriers au marché créé pour assurer le ravitaillement de
la ville naissante mesure de contrainte qui appelait naturellement des
refus
Enfin les autorités hésitaient pas maltraiter et emprisonner
certains chefs de village honorables qui représentaient aux yeux de leur
peuple une somme expériences et de valeurs traditionnelles Ce
caporalisme administratif eut pour effet de pousser les indigènes
des actes insoumission de révolte des embuscades des agres
sions ouvertes et enfin la guerre
En janvier 1904 le village de Badon se révolta contre adminis-

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Bingerville naissance une capitale

tratem Lamblin En février 1905 des coups de main furent opérés


contre Bingerville afin de libérer des otages Or chaque acte insu
bordination appelant la répression la dialectique révolte-répression se
développa constamment pour aboutir la révolte générale des Akue
orchestrée par le village Akouédo Cette révolte exigea intervention
de la 2e compagnie du 4e régiment des tirailleurs basée Grand-
Lahou Après un mois de campagne du février au 10 mars 1905
marqué par une série de pillages incendies de villages et de chasses
homme dans la brousse ébrié la révolte était jugulée Le chef
Akouédo se rendit le 10 mars un mois après internement du chef
de Badon28
La guerre contre les brié du plat pays eut des conséquences sur la
physionomie de la capitale naissante en 1907 les villages suburbains
Adjamé et de Santé furent invités éloigner et chacun eux
continua sa marche vers les savanes extérieures fidèle la direction
il avait choisie dès 1901 Adjamé et Santé étaient plus compris
dans le périmètre urbain de Bingerville dont ils écartèrent ainsi défi
nitivement refoulés ou km du chef-lieu Pour éliminer jamais
toute menace ébrié le désarmement de tous les villages fut entrepris et
réalisé en 1909 la chasse aux fusils couvrit tout le territoire ébrié
même en dehors des zones de rébellion
Une des conséquences de cette guerre fut installation de nom
breux soldats Bingerville La capitale qui avait pris allure un
camp retranché avait dû mobiliser ses habitants et accroître le nombre
de ses miliciens Par ailleurs on entreprit embellissement de la ville
en activant le défrichement de ses broussailles bordières en la dotant
de rues plus larges et plus dégagées afin assurer son rayonnement
sur espace elle venait peine de conquérir

La guerre contre les brié ne visait pas seulement tenir en respect


les maîtres de la terre mais rendre possibles les relations de la ville
avec extérieur élimination des autochtones du périmètre urbain et
écrasement de leur résistance allaient empêcher pendant longtemps la
symbiose nécessaire entre la ville et son plat pays et faire de Bingerville
une cité essentiellement allogène animée par les seuls étrangers privée
du concours des brié qui évitèrent autant ils le purent29 Mais
ce faisant les fondateurs avaient signé acte de naissance de la capi
tale dans la région des Akue
En 1909 Bingerville avait pas seulement triomphé de ses ennemis
intérieurs ébrié pour imposer comme une cité aux ambitions nou
velles elle triomphait également de ses rivales de extérieur Abidjan
et Bassam

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Christophe Wondji

Vers la capitule permanente

Con ue origine comme une capitale provisoire située entre


ancienne capitale bassamoise et la nouvelle capitale abidjanaise
Bingerville ne pouvait affirmer que par le désistement de ses deux
rivales Et quand en 1909-10 ses fondateurs en eurent fini avec la
révolte ébrié ils purent croire en avenir de leur cité devant le double
échec enregistré par les partisans Abidjan et de Bassam Abidjan
avait en effet échoué de peu dans la réalisation de ses projets por
tuaires et Bassam ne parvint pas reconquérir son titre de capitale
politique Bingerville ainsi placée sur la voie royale du succès trouva
sa vocation de capitale permanente

échec du percement du cordon littoral et la fin des illusions


abidjanaises 1906-1908

II est évident que installation du gouvernement et des services


centraux Bingerville avait pas résolu le problème de la capitale tel
que se le posait le ministère des Colonies et ses services techniques
En autorisant le gouvernement local occuper le site salubre du
plateau Adjamé-Santé le ministère entendait résoudre provisoire
ment le problème devenu urgent de la sécurité sanitaire des fonction
naires avant aborder un peu plus tard le problème fondamental du
port évacuation de la Côte Ivoire Aussi les études et les re
cherches pour valoriser économiquement le site Abidjan poursui
virent-elles leur cours la veille de la Première Guerre mon
diale30
la suite de la mission du capitaine Houdaille les services des
Travaux publics de la colonie étudièrent un projet de percement du
cordon littoral dans la région de Port-Bouet Le capitaine Crosson-
Duplessis qui effectua une Mission études complémentaires au
sujet du Chemin de fer de la Côte Ivoire établit en 1903 un projet
de construction de rail entre le futur port Abidjan et le Zi Dimbo-
kro par Ery-Macouguié Agboville De ces projets résulta le décret de
1903 qui autorisa ouverture des travaux de la première section du
chemin de fer et le percement du cordon littoral de Port-Bouet Ainsi
ouvrit en 1904 Abidjan le premier chantier ferroviaire de la Côte
Ivoire Continuant sa progression vers le nord le rail atteignit le pays
Baule en 1910-12 date laquelle la création de la gare de Bouaké
donna un profil quasi définitif la principale voie de pénétration
économique de la Côte Ivoire la voie ferrée Son efficacité était
renforcée par les routes terrestres qui la reliaient aux régions de ouest

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Bingerville naissance une capitale

et de est notamment la route Agboville-Abengourou réalisée en


1908 qui drainait vers le rail la production des riches régions de
Agnéby et de Indénié Axe principal du réseau des communications
naissantes dont les routes apparaissaient comme les nervures secon
daires la voie ferrée écoulait vers Abidjan les nombreuses ressources
des régions intérieures situées hors de portée de la navigation lagu-
naire
Abidjan devenait ainsi un des meilleurs points de pénétration de
arrière-pays lointain de la Côte Ivoire Cette situation attira dans la
ville peine ébauchée un certain nombre institutions et de services
importants école professionnelle direction du Chemin de fer et direc
tion des Douanes et une population employés et ouvriers du rail31
La ville prenait une importance croissante mesure que avancement
du rail appelait essor du commerce le nombre de ses habitants
augmenta assez rapidement partir de 1910 il passa de 313
en 1914 022 en 191732
Mais pour jouer pleinement le rôle de ville totale qui lui avait été
assigné par ses partisans et ses fondateurs Abidjan devait également
devenir un port les travaux de construction commencèrent au même
moment que ceux de la voie ferrée En 1903 fut amorcé le percement
du cordon littoral condition sine qua non de la création un port en
eau profonde dans la baie Abidjan Et en 1906 fut achevée
ouverture du chenal de Port-Bouet on put croire que la solution au
problème du débouché maritime de la Côte Ivoire était toute proche
Mais cause de ensablement continuel la percée ne put jamais se
réaliser totalement33 Devant échec de cette grande entreprise on
décida en janvier 1909 de suspendre les travaux et de miser désormais
sur la construction de wharfs et sur amélioration de ceux déjà exis
tants était donc ajourner la solution du problème portuaire et
condamner Abidjan être que la ville du Chemin de fer
échec du percement du cordon littoral enlevait Abidjan un de
ses atouts les plus précieux dans sa compétition avec Bingerville en
vue de la direction politique de la colonie et avec Bassam en vue de la
suprématie économique

échec de la revendication bassamoise 1908-1910

La disqualification provisoire Abidjan comme principal débouché de


la Côte Ivoire la suite de cet échec technique suscita dans les
milieux bassamois les espoirs une nouvelle renaissance Aussi la
vieille cité du littoral releva-t-elle la tête pour revendiquer la restitution
de sa fonction de capitale politique elle ne manquait pas argu-

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Christophe Wondji

ments après les désastres de la fièvre jaune Bassam avait nettement


amélioré ses conditions hygiène La ville que visita Boulland de
Escale en mars 1909 avait comblé ses marigots et renforcé ses
chaussées avec du macadam Son village indigène situé près de
embouchure du présentait des rues bien entretenues ornées
de cocotiers et de manguiers avec ses cases au sol bétonné et au toit
de tôle ondulée avec ses nombreux puits il se distinguait par sa
propreté et abritait une population de pêcheurs artisans et ou
vriers employés Bassam ville et au port
Bassam était pas seulement une belle ville renommée pour ses
élégantes femmes apolloniennes aux turbans élevés et aux toilettes
éclatantes était une ville de commerce et affaires avec son wharf
sa Chambre de commerce et ses directeurs de sociétés34
Le wharf créé en 1901 avait connu une amélioration régulière de
ses services En 1907 administration avait racheté la maison
Daydé et Pillé Il traitait 000 000 tonnes en moyenne pouvait
recevoir 28 30 navires par mois et employait un personnel de 280
300 personnes35 Depuis 1901 son trafic était constamment accru
passant de 18 860 en 1902 43 716 en 1910 Il exportait les princi
pales productions de la colonie en particulier le bois le caoutchouc
huile et les graines de palme ivoire et le café
Le premier port de la Côte Ivoire était remarquablement relié au
reste du pays au littoral et aux régions avoisinantes par une ligne
côtière et le service des lagunes aux régions de est par les routes
allant de Bonoua Assinie et Aboisso Indénié enfin la voie
ferrée par la route qui venait être ouverte entre Bingerville et
Abidjan Trois grandes compagnies de navigation Chargeurs réunis
Cyprien Fabre Fraissinet étaient représentées en outre les princi
pales maisons de commerce disposaient une flottille de vapeurs pour
leur service lagunaire
Première ville de Côte Ivoire Bassam était couverte édifices
publics dotée de deux hôtels confortables et éclairée au lusol La
Chambre de commerce installée en novembre 1908 discutait les cours
des produits et constituait état-major des commer ants La popula
tion en augmentation régulière dépassait sûrement les 000 habi
tants du siècle précédent et devait en compter près de 000 en 1909
avec un nombre Européens variant entre 110 et 144 personnes36
importance de la ville fut consacrée par la création en 1909 une
commission consultative comprenant cinq Fran ais et un indigène
chargée étudier aux côtés de administrateur les questions intérêt
local Cette commission allait devenir une commission municipale avec
institution en 1911 un budget urbain

96
Bingerville naissance une capitale

Cette évolution vers la municipalisation de la gestion urbaine


était significative de la nette avance économique et sociale de la ville de
Bassam et justifiait ses prétentions la primauté politique En mai
1908 lors de la visite en Côte Ivoire du ministre des Colonies Milliès-
Lacroix les commer ants de Bassam réclamèrent le retour dans leur
ville des services judiciaires et douaniers situés Bingerville et
Abidjan Cette revendication fut satisfaite parce il paraissait
normal au moment où Bassam connaissait un regain de faveur de
transférer dans le plus grand port de la Côte Ivoire les rouages
administratifs qui avaient un rapport étroit avec le monde du
commerce et des affaires La même année la direction des Douanes et
le Tribunal de première instance furent replacés Grand-Bassam
Ce succès eut pour effet enhardir les intérêts bassamois dont La
Dépêche de la Côte Ivoire se fit écho en reproduisant en 1909 une
pétition réclamant le retour Bassam du chef-lieu de la colonie Cette
nouvelle revendication appuyait comme la précédente sur la pros
périté de ancienne capitale dont essor contrastait avec la morosité
Abidjan où la vie et les affaires étaient ralenties depuis la fin de
ses illusions portuaires Elle allait être reprise en 1910 lorsque le
gouvernement sans doute désireux de satisfaire toutes les parties
proposa de prolonger le rail Abidjan Bingerville et Grand-Bassam
Les commer ants de Bassam réclamèrent une liaison directe Abidjan-
Bassam considérant étape de Bingerville comme un pis-aller finan
cier et politique38
Il faut dire que la stratégie de la liaison ferroviaire Abidjan et de
ses deux rivales comportait un avantage et un risque pour la ville du
Chemin de fer court terme elle détournait Bassam de sa compéti
tion avec Abidjan vouée être sans objet dès lors que union du port
et du rail entreprise sans succès en 1903-1906 serait réalisée dans
ancienne capitale elle ravivait cependant la compétition avec Binger
ville dont le succès serait consolidé par le rail qui lui garantirait de
meilleurs rapports avec hinterland long terme Abidjan risquait de
voir évanouir son rêve de ville portuaire qui était en même temps son
rêve de ville-capitale dans la mesure où union du port et du rail
Grand-Bassam accroîtrait considérablement les ambitions politiques
de cette ville déjà pourvue une tradition hégémonique et des infra
structures appropriées est pourquoi dans la controverse du trans
fert de la capitale qui se ralluma en 1909-10 les partisans Abidjan
apportèrent leur soutien la cause de Bingerville
Il ne agissait plus comme autrefois de trouver le site le meilleur
pour remplacer Bassam mais de restituer cette ville sa fonction de
capitale eu égard importance croissante de son rôle économique

97
Christophe Wondji

Ainsi cause de la contre-offensive bassamoise la question du trans


fert changea-t-elle de sens pour devenir la question de Bingerville
La capitale en exercice avait cependant deux puissants alliés
Bartne le représentant de la CFAO Compagnie fran aise de Afrique
Occidentale une des plus puissantes maisons de commerce de la Côte
Ivoire) et Angoulvant le gouverneur de la colonie tous deux décidés
maintenir Bingerville contre Bassam pour des raisons différentes
sinon opposées
La CFAO dont les intérêts étaient représentés dans la région
Abidjan elle occupait depuis 1902 avait toujours été hostile
Bassam dont le développement lui paraissait difficile et coûteux Au
contraire Abidjan bien située sur la lagune ebne ouverte aux
courants commerciaux de ouest du centre et du nord de la colonie
offrait pour la CFAO les meilleurs espoirs un développement urbain
rapide et apparaissait comme le meilleur débouché susceptible accé
lérer la mise en valeur des ressources agricoles de la Côte Ivoire
Aussi son directeur général intervint-il en 1910 auprès du gouverneur
pour affirmer son opposition un transfert de la capitale ni les
conditions de salubrité ni la rentabilité économique de opération ni
avenir de la colonie ne pouvaient être réalisés avec cette ancienne
ville condamnée végéter Une telle opération pour répondre tous
les critères de rentabilité précités ne pourrait être valablement menée
Abidjan Mais en attendant que la mise en valeur économique de
la colonie la rende possible il convenait de différer le transfert en
maintenant Bingerville comme chef-lieu39
La position de Bartne et de ses supérieurs hiérarchiques était
claire dans la querelle du transfert il était opportun de défendre
Bingerville pour sauvegarder les chances Abidjan Dans la pratique
et sur le moment la CFAO contribuait la consolidation de la capitale
Bingerville Le gouverneur Angoulvant agissait dans le même sens
mais pour autres raisons la construction de la nouvelle capitale
avait déjà coûté cher40 son site présentait de meilleures garanties de
salubrité Abidjan et Bassam et point était besoin de engager
dans la création une nouvelle capitale Angoulvant opta sans détour
pour le maintien de Bingerville en tenant ainsi la position de ses
prédécesseurs qui entendirent avoir une capitale administrative
distincte du chef-lieu commercial afin de vivre écart du commerce
et de ses intrigues41 Le gouverneur Angoulvant avait aussi le souci des
contraintes financières que lui imposait une conjoncture politique
difficile partir de 1908 en effet la doctrine de la pénétration
pacifique >42 ayant fait faillite commen ait être mise honneur
avec le raidissement des populations forestières et aggravation de la

98
Bingerville naissance une capitale

résistance baule la doctrine de la conquête militaire allait appli


quer avec méthode et énergie auteur de La pacification de la Côte
Ivoire Cette politique exigeait une utilisation rationnelle des moyens
financiers des services administratifs et des personnels militaires et
civils une nouvelle opération de transfert aussi onéreuse inutile
aurait pu entraver heure était la politique et non économique
Bingerville devait être maintenue comme centre impulsion des pro
cessus de soumission des populations de reconstruction de la politique
indigène de parachèvement de appareil administratif La capitale
provisoire allait devenir permanente

Bingerville naquit effectivement en 1909-10 lorsque prit fin sa


mission de capitale provisoire Elle devint capitale permanente parce
que ses fondateurs les administrateurs principalement surent imposer
leurs vues aux coalitions commer antes siégeant Bassam et Abid
jan Ce fut le gouverneur Roberdeau qui amena par son insistance le
ministère des Colonies autoriser le transfert du gouvernement au lieu
qui allait devenir Bingerville Et ce fut le gouverneur Angoulvant qui
décida en dernier ressort de son maintien comme capitale
Elle dut aussi cette naissance aux victoires que ses fondateurs
remportèrent sur les brié elle cantonna dans les campagnes envi
ronnantes et chassa du plateau où elle fut bâtie Construite contre leur
gré elle ne pouvait être ni la ville des commer ants ni celle des
autochtones Elle allait rester la ville de administration et de ses
agents et surtout la ville des gouverneurs
Son avènement comme capitale illustre deux phénomènes propres
Afrique de la colonisation Dans les régions dont .histoire avait pas
enregistré de grandes constructions urbaines les villes modernes furent
créées comme des structures posées priori pour répondre des
fonctions con ues avance par le colonisateur Bingerville fut créée
comme capitale administrative surimposée la société ébrié que rien
ne prédisposait semble-t-il la vie urbaine elle allait vivre comme
une ville administrative sans tradition et sans âme au jour où
cette fonction allait lui être arrachée La naissance de Bingerville
illustre également certaines divergences au sein de la colonisation
entre administrateurs et commer ants les uns soucieux de la cons
truction un Empire les autres désireux de tirer un profit immédiat
des ressources naturelles des terres coloniales Bingerville naquit et
vécut de cette contradiction secondaire43 au jour où les intérêts
du commerce rencontrant ceux de administration grâce essor
économique des années 20 et 30 en Côte Ivoire elle perdit sa
couronne au profit Abidjan

99
Christophe Wondji

Document
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Les commer ants de Bassam obtinrent tout de même le retour des services de
douane et de justice
Rougerie insiste sur le rôle des commer ants en particulier de la CFAO
dans le transfert de la capitale Abidjan Le port Abidjan Le problème des
débouchés maritimes de la Côte Ivoire sa solution lagunaire Bulletin de IFAN
XII 3) 1950
partir de 1931 le trafic du wharf de Port-Bouet construit dès 1929 allait
dépasser celui du wharf de Bassam
Nous ne toucherons pas ici étude de la société urbaine qui fera objet une
autre publication
Pour plus de détails cf Ch Wondji La fièvre jaune Grand-Bassam
1899-1903) Revue fran aise Histoire Outre-Mer 215 1972
Une colline de 30 mètres de hauteur exposée ouest domine toute la baie
Abidjan et se prête merveilleusement installation une ville salubre bâtie en
amphithéâtre Rapport de la mission Houdaille 1899 chap dossier Archives
nationales de Côte Ivoire XXI 12-1 DD).
Petit-Bassam est pas actuel Treichvüle mais correspond actuel Port-
Bouet
10 Lettre ministérielle 24janv 1900 Arch nat Côte Ivoire IX-6-8 BB 365)
11 Gaston Joseph Un béguinage administratif Bingerville Bulletin du
Comité de Afrique fran aise 23 1913
12 est ce qui ressort de la décision ministérielle accordant le transfert
13 Gaston Joseph La Côte Ivoire Paris 1917 Roberdeau Lettre au ministre
des Colonies 23 dec 1899 Arch nat Côte Ivoire IX-21-14 BB 145)
14 noter que les brié se sentaient aussi menacés par les Fran ais qui avaient
pas ménagé les riverains de la lagune pendant la deuxième moitié du 19e siècle cf
Atger La France en Côte Ivoire de 1843 1893 Cinquante ans hésitations
politiques et commerciales Dakar 1962
15 Les seuls principes sauvegarder sont la séparation de la ville commerciale et
de la ville administrative et interdiction aux indigènes de bâtir dans enceinte ré
servée Souligné par nous C.W. Ministre des Colonies gouverneur de Côte
Ivoire 14 dec 1899 Arch nat Côte Ivoire VIII 16-9 BB 640).
16 Bingerville était en même temps le chef-lieu du cercle des Lagunes créé depuis
la réorganisation administrative de 1903
17 Cf Mauny Contribution la connaissance de archéologie préhistorique
et protohistorique ivoiriennes Annales de Université Abidjan Histoire) l)
1972 pp 11-32
18 Tchaman sing Tchabio est le nom que les brié se donnent eux-mêmes Le
nom brié est un terme injure qui leur été donné par les Abure Pour tous
détails concernant les brié et leur organisation sociale cf Niangoran-Bouah
Les brié et leur organisation politique traditionnelle Annales de Université
Abidjan Ethnosociologie l) 1969 pp 51-91
19 Mémel-Fôté pense que les systèmes politiques lagunaires sont la conflu
ence des sociétés monarchiques akan de Est et des sociétés villageoises démocra-

100
Bingerville naissance une capitale

tiques kru de Ouest cf Mémel-Fôté La démocratie des classes âge au


confluent des sociétés Akan et Krou dans le sud-est de la Côte Ivoire communica
tion au Colloque ivoiro-ghanéen de Bondoukou janv 1974
20 Atger
21 Dans une lettre du gouverneur Clozel au gouverneur général janv 1904 il est
dit que le groupe Akue comprend 19 villages La Dépêche coloniale relatant les évé
nements de Bingerville en mars 1905 parle une confédération de 15 villages Enfin
Niangoran-Bouah compte 13 villages akue Il donc lieu de croire que le nombre des
villages diminué soit par disparition anciens villages soit par agrégation an
ciennes unités en villages plus vastes En tout état de cause le groupe Akue est un
des groupes les plus nombreux de ethnie brié
22 En effet les Fran ais qui voulaient établir sur les sites de plateau et se servir
de la lagune comme voie eau disputaient aux brié la domination de espace et les
empêchaient désormais exercer leurs droits de poursuite sur les cargaisons de mar
chandises qui sillonnaient la lagune en provenance des comptoirs de la Côte
23 Il faut noter la diversité des circuits migratoires qui aboutissent la formation
des ethnies Les gens de Santé viendraient du pays Abidji situé au nord-ouest de la
zone lagunaire tandis que les gens Adjamé viendraient du pays Attié situé au
nord-est cf Niangoran-Bouah)
24 après histoire Adjamé racontée par Adjou Abekoua et communiquée par
Tchimou Akre Pascal chef actuel du village Adjamé
25 Nous avons eu des entretiens avec MM Tchimou Akre Pascal âgé environ
70 ans planteur et chef du village Adjamé et Godji Gbédjé Emmanuel âgé en
viron 90 ans vice-doyen du village Adjamé de même avec Danho Henri âgé envi
ron 90 ans doyen du village de Santé
26 Les environs de Bingerville sont couverts par une végétation de broussailles
herbacées que les spécialistes assimilent des savanes anthropiques
27 Il faudrait étudier plus fond le conflit entre Akpaka et administration
coloniale Comme dans tout conflit de cette nature les chefs traditionnels africains
sont toujours victimes des contradictions internes leur propre société savamment
exploitées par les colonisateurs ici en raison de la présence de administration colo
niale le jugement Akpaka ne constituait plus une référence essentielle aux yeux des
villages avoisinants soucieux affirmer leur personnalité face Adjamé
28 Rébellion des villages de Badon et Akouadio Archives du Sénégal 46
29 Les brié avaient aucune raison de fréquenter une ville qui était installée
sans eux et contre eux ailleurs la présence des miliciens et les durs travaux exigés
incitaient nullement les autochtones affluer La population urbaine africaine
allait être composée éléments étrangers venus des régions extérieures au monde
ébrié
30 Cf Zan Semi-Bi La politique coloniale des travaux publics en Côte Ivoire
1900-1940 Paris VII 1973 thèse de 3e cycle
31 En janvier 1904 les travaux commencèrent avec environ 800 travailleurs
dahoméens guinéens sénégalais krumen et indigènes recrutés sur place cf
de Renty Les chemins defer coloniaux en Afrique Paris 1905
32 Archives de Côte Ivoire Abidjan) Série Il est cependant pas possible
de donner une appréciation quantitative de la population Abidjan pendant les
premières années de sa création tant les sources sont rares et divergentes Noter que
des recensements systématiques ont été effectués partir de 1920-21 avant cette date
il agit estimations grossières
33 Le chenal creusé face au trou sans fond ne put éviter ensablement Plu
sieurs coupures faites en 1906 et 1907 se refermèrent aussitôt après leur réalisation
34 Rapport de Boulland de Escale syndic de la Presse coloniale fran aise
1909) Archives du Sénégal 267
35 Boulland de Escale entretien avec le directeur du wharf
36 Il ici comme dans le cas Abidjan difficulté préciser le chiffre de
la population Le voyageur Boulland de Escale estimait que Bassam comprenait

101
Christophe on dj

110 Européens et près de 000 000 Noirs Les statistiques fournies par les Ar
chives de Côte Ivoire Série nous donnent un chiffre tout fait différent pour
1914 202 habitants avec un nombre Européens estimé 144 Ces différences
qui portent surtout sur le nombre des Africains montrent bien incertitude une
approche démographique sérieuse de ces villes aux premiers temps de la colonisation
où la population flottante devait connaître des variations énormes la rendant quasi
ment insaisissable Dans la hiérarchie des villes de Côte Ivoire en 1914 Arch I.
Série D) Bassam vient loin derrière Korhogo 262 h) Lahou 459 et Toumodi
131 h) mais le problème se pose de savoir quelle limite on tra ait alors entre ur
bains et ruraux intérieur de ces villes nouvelles
37 Noter que la création de la commission consultative et du budget urbain était
fonction de importance de la population européenne Les membres de la commission
étaient nommés par le gouverneur pour une durée de ans le membre africain étant
choisi parmi les indigènes parlant et écrivant le fran ais arrêté du 15 nov 1909 Arch
Sénégal 301/901301/10)
38 Arch Côte Ivoire 69
39 Lettre du directeur de la CFAO au gouverneur de la Côte Ivoire Arch Côte
Ivoire 69
40 Bingerville déjà coûté près de millions répondit Angoulvant aux
commer ants de Bassam La Côte Ivoire 10 oct 1910 Arch Côte Ivoire 69
41 Réponse du gouverneur Angoulvant au directeur général de la CFAO
14 oct 1910
42 histoire coloniale distingue la pénétration pacifique de la pénétration
violente ou conquête militaire La charnière en Côte Ivoire serait année 1908
partir de laquelle Angoulvant aurait appliqué la manière forte En fait avant 1908
il eut emploi de la manière forte avec Bouët-Willaumez qui détruisit le village de
Yaou Abouré en 1849 avec Treich-Laplène qui envoya des expéditions punitives
contre les Alladian et même sous le gouvernement de Binger qui connut la guerre de
Akapless et celle de Indénié avec les déportations Amangoua et de Kwassi Diye
43 Contradiction secondaire car en définitive administrateurs et commer ants
étaient au service de la même cause même si chaque partie entendait différemment
tout au début du moins sa mission coloniale

WONDJI Bingerville Birth of Capital 1899-1909


The decision of building the administrative capital of the
Ivory Coast on the relatively healthy plateau north of the
lagoon was taken after the 1899 yellow fever outbreak which
almost wiped out the European population of Grand-Bassam
It was strongly opposed by the local Ebrie population leading
to the 1903 insurrection which took three years to quell Even
then the European settlers and traders demanded that the
government seat remain in the economic capital in Grand-
Bassam This lead to three sided competition between
single-function towns Bassam Abidjan and Bingerville In
1909 it seemed that the latter had won but quarter of
century later it lost Abidjan This was return to the domi
nant French colonial tradition of having both the political
and the economic function carried out in the same place

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