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L’art Baroque dans Le Pli de G.Deleuze.

Thibault Masset.

« Le baroque a su capter des forces spirituelles et sentimentales qui dépassent les contingences historiques du XVIIe siècle européen. » Victor-Lucien Tapié, Baroque et classisisme.

L’exercice auquel nous allons nous livrer consistera à éclairer la démarche deleuzienne à l’œuvre dans Le Pli ( 1988) ouvrage à la jonction de l’histoire de la philosophie et de l’histoire de l’art pour autant que son sous titre présente un philosophe « Leibniz » et une catégorie historique esthétique « le Baroque » dans le sous titre : « Leibniz et le baroque ».

Cet éclairage, dont le but est strictement pédagogique- faciliter la compréhension de cet ouvrage- s’effectuera en procédant selon la manière suivante : identifier les fins théoriques, les objets traités et le cadre référentiel sous jacent afin de déterminer les matières théoriques principales en ce livre, les isoler et les circonscrire pour les saisir simplement.

Le Pli est un ouvrage philosophique complexe en ce sens qu’il répond à un double objectif : 1. créer un concept philosophique à prétention nouvelle en philosophie contemporaine dans le courant des années 1980-1990, à savoir le concept de Pli et 2. Faire converger les disciplines de l’histoire de l’art et de l’histoire de la philosophie en une période donnée, ici donc le Baroque, disciplines liées esthétiquement et philosophiquement depuis le concept philosophique de « pli » auquel l’ouvrage tentera de donner une consistance mixte.

Une démarche théorique aussi complexe est aisément explicable : Gilles Deleuze est un philosophe dont la capacité à créer des concepts est tributaire des œuvres d’art qui suscitent en lui cette création d’ordre conceptuelle : les œuvres d’art- percepts et affects, ou blocs de sensation et de perceptions relatifs aux arts tels que l’architecture, la peinture, la sculpture mais aussi la musique, littérature, poésie- autant que les œuvres philosophiques – blocs de concepts- sont les sources créatrices où Deleuze puise la matière de sa propre activité philosophique. (Ceci étant, une large part d’éléments annexes empruntés aux sciences, mathématiques, physique et biologie constitue la matière de Le Pli ; nous ne faisons que de le mentionner à titre indicatif.)

Nous allons donc procéder à une esquisse de synthétisation des éléments essentiels de cette œuvre de Deleuze pour la partie relative à la caractérisation de l’art baroque sachant que cette opération n’a qu’un but pédagogique et est inverse à celle réalisée par l’auteur, lequel est convaincu d’une convergence théorique entre l’œuvre philosophique de Leibniz et l’art Baroque sous toutes ses formes musicales, architecturales, picturales, ainsi de suite.

Nous ne pouvons en aucun cas compte tenu du cadre en lequel nous réalisons cette esquisse- caractériser l’art baroque- traiter de front la pertinence des rapports effectués par Gilles Deleuze de concordance entre l’art Baroque et la philosophie leibnizienne, ni de déterminer la part des apports extérieurs annexes et d’évaluer l’usage qui en est fait.

Nous nous contenterons de définir l’art Baroque selon Deleuze et nous nous appuierons pour se faire sur certaines des œuvres d’art citées et usitées par Deleuze autant que sur des exemples architecturaux, sculpturaux et picturaux caractérisés comme Baroque par les spécialistes d’histoire de l’art.

Notons enfin que Deleuze revendique dans le Pli de façon explicite d’une part une réhabilitation de la catégorie historique esthétique de Baroque 1 (cf : « On assista alors à une restriction du Baroque à un seul genre (l’architecture), ou bien à une détermination des périodes et des lieux de plus en plus restrictive, ou encore à une dénégation radicale : le Baroque n’avait pas existé. Il est pourtant étrange de nier l’existence du Baroque comme on nie les licornes ou les éléphants roses. Car dans ce cas le concept est donné, tandis que dans le cas du Baroque il s’agit de savoir si l’on peut inventer un concept capable ( ou non) de lui donner l’existence. Les perles irrégulières existent, mais le Baroque n’a aucune raison d’exister sans un concept qui forme cette raison même. Il est facile de rendre le Baroque inexistant, il suffit de ne pas en proposer le concept. » p.47 Le Pli, G.Deleuze) et d’autre part une défense de l’intérêt théorique de l’œuvre de Leibniz : « Nous restons leibniziens » p. 189, ibid.

Pour pouvoir donc comprendre de quoi il retourne, nous allons donc uniquement chercher à synthétiser la réponse donnée par Deleuze à la question : Qu’est ce qui est Baroque ?

*

G.Deleuze définit le Baroque selon des traits matériels, une fonction opératoire et une série de traits métaphysiques ce qui implique que le Baroque tel que Deleuze le conçoit n’est pas contenu en une période historique stricte et qu’il est possible de lui affecter une extension historique ( antérieure ou postérieure) donnée, sous réserve de satisfaction des caractéristiques mentionnées ci-dessus, à savoir, traits matériels et métaphysiques et fonction opératoire propre au Baroque tel que le précise Deleuze: « Le critère ou le concept opératoire du Baroque est le Pli. Si l’on peut étendre le Baroque hors de limites historiques précises, il nous semble que c’est toujours en vertu de ce critère. » p.47, ibid. et plus loin : « Ce sont les même traits pris dans leur rigueur qui doivent rendre compte de l’extrême spécificité du Baroque, et de la possibilité de l’étendre hors de ses limites historiques, sans extension arbitraire » p. 48, ibid.

Autrement dit, le Baroque a une extension esthétique étendue à tous les arts et à la philosophie et une extension historique indéfinie. S’agissant de l’extension esthétique étendue du Baroque Deleuze parle d’un art total baroque, en effet : « Si le Baroque a instauré un art total ou une unité des arts, c’est d’abord en extension, chaque art tendant à se prolonger et même à se réaliser dans l’art suivant qui le déborde. » p.166, Le Pli. Et Deleuze poursuit : « Cette unité extensive des arts forme un théâtre universel qui porte l’air et la terre, et même le feu et l’eau. Les sculptures y sont de véritables personnages, et la ville, un décor, dont les spectateurs sont eux-même des images peintes ou des sculptures. L’art tout entier devient Socius, espace social public, peuplé de danseurs baroques. » p.168, ibid. Ayant présenté l’art Baroque comme un art total, c’est-à-dire dont l’extension esthétique est optimale, est étendue à tous les arts, il reste à Deleuze à faire valoir que l’extension donnée à la notion de Baroque déborde la discipline des arts pour atteindre la philosophie.

1 : Dans Baroque et classisisme, Victor-Lucien Tapié atteste des préjugés esthétiques envers le baroque :

« L’art auquel on doit la Rome de Bernin et de Borromini, les fêtes de l’Ile enchantée, des aspects de Versailles, les églises de Fischer von Erlach et de Dientzenhofer ne mérite pas d’être appelé une décadence ou une altération de la Renaissance. » p.435 et « On peut même dire qu’en s’adressant aux imaginations et aux sensibilités, en cherchant à provoquer l’émotion plutôt qu’à satisfaire la raison et la logique, le Baroque s’est mis au service de forces diffuses et troubles de la nature humaine et qui ne favorisent pas le progrès humain. De là provient, sans doute cette confusion par laquelle on a prêté au style baroque en général un caractère de faiblesse et de féminité, une tendance au désordre. » p.436

Deleuze qualifie alors de Baroque autant un philosophe tel que Leibniz : « Leibniz s’avance en traits baroques » p.46 ibid., « Combien Leibniz participe de ce monde( baroque), auquel il donne la philosophie qui lui manquait. » p.173, ibid. qu’un poète comme Mallarmé « Le pli est[…] l’opération, l’acte opératoire qui en fait un grand poète baroque. Hérodiade est déjà le poème du pli » p.43 ibid. , précisément car il a donné consistance à cette notion par des traits et une fonction opératoire qui peuvent dont se décliner à l’extérieur de la discipline artistique, par exemple dans la discipline philosophique, et particulièrement dans la philosophie leibnizienne.

S’agissant de l’extension historique indéfinie du Baroque, Deleuze pose donc légitimement selon sa caractérisation du Baroque et le même raisonnement la question de l’appartenance ou de l’affiliation à cette catégorie esthétique pour des écrivains, compositeurs ou peintres appartenant à d’autres périodes historiques, Michaux, Boulez, Hantaï, Uccello, Klee, Pollock, car ils semblent partager un ou des affects communs ou plus précisément un ou des traits commun en leurs œuvres, lesquels associés au Baroque.

Quels sont donc les traits matériels, la fonction opératoire et la série de traits métaphysiques propre au Baroque ?

I) Les traits matériels propres au Baroque

Au chapitre 1, que Deleuze reprend pour son propre compte les traits matériels (p.7, ibid.) identifiés par Wolfflin dans son ouvrage Renaissance et Baroque à savoir :

1. L’élargissement horizontal du bas,

2. L’abaissement du fronton, les marches basses et courbes qui avancent,

3. Le traitement de matière par masse et agrégats,

4. L’arrondissement des angles et l’évitement du droit,

5. La substitution de l’acanthe arrondie à l’acanthe dentelée,

6. L’utilisation du traversin pour produire des formes spongieuses, caverneuses,

7. La constitution d’une forme tourbillonnaire,

8. La tendance de la matière à déborder l’espace, à se concilier avec le fluide.

Un autre trait matériel pourrait être ajouté à savoir celui de la lumière baroque. Deleuze en se référant aux œuvres du Tintoret et du Caravage dit pour caractériser la spécificité du traitement de la lumière dans la peinture baroque: « au fond blanc qui préparait le tableau[…], Le Tintoret, Le Caravage, substituent un sombre fond brun-rouge[…],le tableau change de statut, les choses surgissent de l’arrière plan. Les couleurs jaillissent du fond commun qui témoigne de leur nature obscure, les figures se définissent par leurs recouvrements plus que leur contour. » p.44.

Ces traits constituent les traits matériels du Baroque. Nous pouvons pour étayer cette caractérisation citer quelques exemples de monuments religieux érigés en Italie au XVIIème à Rome caractérisés par ces traits entre autre donc :

a) pour le trait « L’élargissement horizontal du bas » et « L’abaissement du fronton », la façade de l’église Sainti Vincenzo ed Anastasio de Longhi le Jeune, où entre en redondance les colonnes monolithiques de chaque côté de l’axe central avec les colonnes de l’étage supérieur mais aussi celle de l’église Sainte Suzanne de Maderno,

b) pour le trait « les marches basses et courbes qui avancent » l’exemple de Saint André du Quirinal du Bernin est flagrant,

c) Pour le trait « L’arrondissement des angles et l’évitement du droit » la vue de l’intérieur de Saint Ivo della Sapienza, de Borromini

d) pour le trait « constitution d’une forme tourbillonnaire », Le Baldaquin de la Basilique Saint pierre du Bernin à colonnes torses en bronze et la tour en spirale de la Capelle della Satissima Sindone de Guarini, ou encore la coupole de Lanfranc, pour Sant’ Andrea della Valle qui est un exemple adéquat pour Deleuze pour illustrer : « la loi de la coupole; figure du Baroque par excellence : sa base est un vaste ruban continu, mobile et agité, mais qui converge ou tend vers un sommet comme intériorité close » p.169, Le pli. Laquelle constitue une forme tourbillonnaire.

e) pour le trait « La tendance de la matière à déborder l’espace, à se concilier avec le fluide » l’exemple de la façade ondulée de l’église Saint Charles aux quatre fontaines de Borromini semble tout à fait correspondant.

A présent faisant suite aux traits matériels du baroque il convient d’examiner la fonction opératoire du baroque pour Deleuze.

II) la fonction opératoire propre au Baroque

« Le Baroque ne renvoie pas à une essence mais plutôt à une fonction opératoire, à un trait. Il ne cesse de faire des plis. » p.5 Le Pli, G.Deleuze.

Ici Deleuze nous met en garde contre une manière d’effectuer une caractérisation d’un courant artistique dite essentialiste qui consisterait à effectuer une définition cherchant à dire ce qu’est le Baroque en répondant à la question : Qu’est ce que le Baroque ? En ce sens nous érigerions en une entité abstraite catégorielle pour l’histoire de l’art « Le Baroque » un ensemble de réalisation esthétique, des œuvres baroques, chose qui nous ferait perdre en précision.

Par exemple, si on dit le Baroque est l’ensemble des œuvres architecturales romaine de la fin du XVI jusqu’au milieu du XVII, nous opérons un découpage conceptuel fermé et fixe tandis qu’en posant la question qu’est-ce qui est Baroque ? et en cherchant à identifier des traits et une fonction opératoire propre au Baroque : « faire des plis » Deleuze opère un découpage conceptuel ouvert et dynamique, et plutôt de l’ordre de l’avoir et du faire que de l’être : Deleuze aboutit ainsi à une définition autre du Baroque différente d’une définition dite essentialiste, qui consiste à dire ce qui est.

Faire des plis est donc la fonction opératoire du Baroque. Au chapitre 2 intitulé « les plis dans l’âme » dont les domaines privilégiés de référence sont la musique et l’architecture le pli est considéré comme une courbure variable, définie par l’inflexion. Est même convoqué comme illustration trois figures de P.Klee décrivant l’inflexion comme un segment recourbé aux extrémités dans les deux sens opposés.

L’inflexion est un terme qui peut avoir un cadre de référence musical, tel que le présente le cours « Le point de vue », vidéoenregristré, 1986, Vincennes de Deleuze mais tout autant un cadre mathématique rudimentaire marquant la partie d’une fonction en laquelle le tableau de valeur change de valeur présentant ainsi un point caractéristique de la courbe décrite par la fonction.

Ceci étant, un cadre approprié à notre étude peut être l’architecture en guise d’illustration et de confirmation de la pertinence de la description des traits baroques repris par Deleuze où l’équivalent des inflexions du pli peuvent être entre autres : « les arêtes entre les différents segments qui prolongent et accentuent ce mouvement élancé des piliers » p29. in l’Art Baroque, Rolf Toman mais aussi les plis vus à l’intérieur de la coupole par exemple de la Capelle della Satissima Sindone de Guarini.

C'est-à-dire par exemple les lignes d’inflexions parcourues de points d’inflexion séparant le premier étage du second à l’intérieur des églises italiennes du XVIIème siècle. En nous référant encore aux œuvres présentées dans l’Art Baroque dirigé par Rolf Toman, pour la ligne d’inflexion p.23-24 au propos de la Sainte Chapelle aux quatre fontaines de Borromini Toman écrit: « Des arcades circulaires formeraient le motif central. Il introduit un rythme en alternant d’étroites ouvertures rectangulaires soulignées de corniches horizontales et d’autres plus larges surmontées de demi-centres. En jouant sur les deux types d’ouvertures et en les plaçant en regard l’une de l’autre sur un même axe Borromini rompt avec toute tradition. Il renonce à aménager les angles auxquels il impose une ligne convexe par rapport au centre de la cour. » puis Toman ajoute ensuite « La coupole épouse les lignes concaves et convexes des murs » description d’historien de l’art qui nous semble parfaitement concorder avec à la fois les observations des œuvres baroques et les propos de Deleuze.

Deleuze présente également un aspect important du Pli, le pli étant la fonction opérant la scission du monde en deux étages, un étage bas réalisé matériellement, un autre haut actualisé spirituellement.

Il dit : « Le concept opératoire du Baroque est le Pli, dans toute sa compréhension et son extension : pli selon pli » p.47, Le Pli, G.Deleuze; « Le Baroque c’est le pli qui va à l’infini. Suivant deux infinis, comme si l’infini avait deux étages : les replis de la matière et les plis dans l’âmes » p.5 Le Pli, G.Deleuze. (que le pli aille à l’infini a des conséquences esthétiques significatives qui sont déterminée par Deleuze dans la présentation des traits métaphysiques)

III) les traits métaphysiques du Baroque

Au Chapitre 3, intitulé « Qu’est ce qui est Baroque ? » Deleuze propose six traits métaphysiques du Baroque à savoir :

1. Le pli. Le pli, en tant qu’il est une opération infinie qui convertit les matières et la Forme en forme et matière d’expression, distribue l’actualisation d’une ligne d’inflexion infinie des plis dans l’âme à l’étage du haut et la réalisation des replis de la matière à l’étage du bas, produisant ainsi une texture.

2. L’intérieur et l’extérieur. à savoir pour l’extérieur la façade baroque, extérieur sans intérieur qui « tend à n’exprimer qu’elle-même » et pour l’intérieur des lieux clos propre au baroque « la cellule, l’église, les cryptes, cabinets de lecture, etc. », c’est-à-dire des intérieurs sans extérieurs.

Le haut et le bas : le haut et le bas distingue deux étages constituant ainsi l’allégorie de la maison baroque. Les deux étages sont travaillés par d’une part une force physique d’enfoncement et d’autre part une force spirituelle de poussée ascensionnelle. Le premier, l’étage du bas, lequel comprend également la façade baroque, conçue par Deleuze cf. p.41 in Le Pli, comme l’équivalent de l’étage du bas, est matériel, pièce infiniment incurvée et réceptrice, étage passif ou dépendant du second et est travaillé de forces dérivatives. Le second, l’étage du haut, siège uniquement l’âme et de forces primitives, strictement fermé et inaccessible de l’extérieur, étant ouvert qu’à l’intérieur à l’étage du bas.

3. Le dépli. Ici est l’opération du pli en actes concrets successifs de dépliement comme l’explique Simon Hantaï relativement à la méthode du pliage usitée pour la constitution de ses œuvres : « Le pliage ne procédait de rien. Il fallait simplement se mettre dans l'état de ceux qui n'ont encore rien vu ; se mettre dans la toile. On pouvait remplir la toile pliée sans savoir où était le bord. On ne sait plus alors où cela s'arrête. On pouvait même aller plus loin et peindre les yeux fermés ». Deleuze marque que le dépli dans l’œuvre de Hantaï laisse la ligne du pli comme un vide, blanc laquelle est bordée de couleurs à chaque dépli de chaque côté de la ligne.

4. Les textures. Deleuze présente les textures d’une part selon que l’on trouve des matières hétérogènes qui donc sont séparées en tant que telles mais qui entrent en cohésion dans l’œuvre et d’autre part que cette cohésion est réalisée en vertu du pli : c’est le pli qui rend ces matières hétérogènes inséparables. Et plus précisément : « c’est la manière dont la matière se plie qui constitue sa texture » p.51 Le Pli, G.Deleuze.

C'est-à-dire que la manière dont se plient les matières physiques( telles que le bois, le papier, etc.), les matières sonores( telles que les sons d’une œuvre musicale) et les matières lumineuses, les couleurs, détermine leurs textures, texture physique par exemple « profondeur maigre » du papier corné, texture sonore de l’aigu où « les parties tremblantes sont plus courtes et tendues », texture lumineuse où « les couleurs se répartissent d’après la concavité et la convexité du rayon lumineux » p.52, ibid. Et Deleuze multiplie les exemples en invoquant les œuvres de Tromeur, N.Grenot, H.Heinzen, Renonciat, Jeanclos à l’appui.

5. Le paradigme. Le paradigme est l’aboutissement formel et logique donné à la notion de pli, en l’érigeant comme concept esthétique et philosophique dont une déclinaison esthétique depuis le modèle du pli et selon une gradation de plus en plus matérielle peut être déduite. Selon Deleuze donc la chaine déductive déclinant le paradigme comporterait dans l’ordre décrit ci dessus : « Les Plis, simples et composés ; Les Ourlets ; Les Drapés; Les Textures matérielles ; Les Agglomérats et Conglomérats. » p53-54, Le Pli.

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Ayant présenté les éléments de caractérisations du Baroque pour Deleuze, à savoir traits matériels et métaphysiques et fonction opératoire, nous pouvons présenter la conception générale de Deleuze du Baroque.

En définitive, Deleuze conçoit le baroque caractérisé par une représentation singulière du monde « Le monde comme pyramide ou cône, qui relie sa large base matérielle, perdue dans les vapeurs à une pointe, source lumineuse ou point de vue. P.169 » comme constitué de deux étages

l’un du bas comprenant la façade comme extérieur sans intérieur, étage où s’exerce une force physique d’enfoncement où s’organise et se réalise collectivement la matière par replis et où réside les corps des individus.

L’autre, l’étage du haut où s’exprime l’ascension et une force métaphysique de poussée vers le haut, étage où une monade comme intérieur sans extérieur impose sa suprématie à un ensemble de monades ou âmes dominées. Le pli étant la fonction opérant la scission du monde en deux étages :

un étage bas, réalisé matériellement, un autre haut, actualisé spirituellement. Les âmes ou monades correspondantes étant sous dépendance de l’étage métaphysique du haut. Le baroque pour Deleuze investit le monde par un art total drapant les corps et ourlant les âmes en lui restituant une unité et un horizon infini.

« Le propre du Baroque est non pas de tomber dans l’illusion ni d’en sortir, c’est de réaliser quelque chose dans l’illusion même ou de lui communiquer la présence spirituelle* qui redonne à ses pièces et morceaux une unité collective. » p.170.

Deleuze propose ainsi dans Le Pli à la fois une caractérisation à proprement parler éthologique du Baroque et à la fois une défense de la philosophie leibnizienne tout en procédant à une création de concept philosophique significative pour la philosophie contemporaine de son temps.

L’intérêt de l’ouvrage en comparaison d’autres est sans doute d’avoir su restituer l’esprit qui animait l’art baroque et réanimer cet art par cette œuvre néo-baroque qu’est le Pli. Il ne s’agit sans doute pas pour Deleuze de faire ici de l’histoire de l’art et de l’histoire de la philosophie sans être lui aussi artiste et philosophe à son tour.

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Thibault Masset.

* : un élement de la présence, Victor-Lucien Tapié, Baroque et classisisme : contrairement au Baroque, « La Rennaissance ne lui avait pas ( à l’homme) ouvert d’espérances sur un temps qui ne finit plus, elle n’avait point promis à la destinée des humbles une revanche éternelle dans la gloire. » p.434.