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Ravi Shankar en tournée européenne

1@$@·' Son gourou, sa jeunesse à Paris, Coltrane et Woodstock


à 77 ans, le compositeur indien plonge dans ses souvenirs.

La mémoire
de l'homme au sitar
' est le p arrain de la world marion . Après avoir été le ministre d' un

C music " • clame 1" ex-Beatl es


George Harri son, qui apprit à
ses côtés 1'a tt du sitar. « C'est
un des trois plus grands musiciens que
j' ai rencontrés ave ·Enesco et Bart6k »,
maharadjah, il a exercé à Londres et
aussi à Genève, à la Société des nations.
Ses dernières années. il les a passées à
New York en tant que professeur à l'uni-
versité de Columbi a. C'était un érudi t.
ajoute Yehudi Menuhin ... Ceux qui ne Hélas, il est mort quand j 'avais 15 ans.
retiennent de l'œuvre de l' Ind ien Rav i
Shankar que ses rares et parfo is mal- TRA : Vo us ne fa ites donc pas partie,
heureuses ex périences de fusion avec comme c ' est souvent le cas en In de.
d' autres musiques fe raient bien d 'écou- d' une dynastie de musiciens ?
ter ses sublimes so los au sitar ou l' al- R.S. : Mes parents chantaient, mais pas
bum qu ï 1 vient de consacrer au chant pro fess ionne ll e ment. Ma mè re fre -
religieux (vo ir encadré). donnait du fo lklore ou des berceuses ;
Certes, ce vénérable patriarche a osé mon père faisa it des recherches sur
mêler les ragas indi ens aux stridences les hymnes védiques, qui s'appui ent
du rock jusque sur la scène du festi val sur les Veda, poèmes reli g ieux très
de Woodstock, à mille lieues de la séré- anc iens, et il lui arriva it de scander
nité méditati ve qui accompag ne habi - certain s des chants que j ' ai repri s sur
tuellement les virtuoses indiens. Reste mon dernier album .
qu 'en s'alli ant aux autres mu siques.
Ravi Shankar a susc ité, dans les publics TRA: A JO ans, vous êtes venu habiter
les plu s divers, un engouement sans à Paris avec votre .frère , qui dirigeait
précédent pour l'art du raga. Mais l'es- une troupe de danseurs et de m.usiciens.
sentiel n'est pas là. Même les ayatoll ahs En quoi ce séjour vous a-t- il marqué ?
de la tradition pure et dure le reconnais- R.S. :Je me souviens de tout. Du voya-
se nt : ce compositeur proli fique aux ge de Bénarès à Bombay, de Veni se,
improvisations tour à tour langoureuses du train jusqu ' à Paris. C'était si exaltant
ou volubiles est le prince des sitaristes. que j'en ai eu la tï èv re ! J'habitais au
Et sa musique, qui réinvente des réper- ~ 12 1, rue de Paris, aujourd ' hui avenue
toires peautïnés depui s des siècles, tend " Mon maitre riait de mon élégance. " Kennedy : pui s nous avo ns emménagé
à l' uni versel. A 77 ans, plus serein et au 17 de la rue du Be lvédère. Au dé-
souriant que jamais, prévenant. élégant , RAVI SHANKAR : Je suis né à Bénarès, part, j 'étais plutôt danseur, et mes pre-
affabl e, son étincelant regard ete vieux qui est un lieu de pèlerinage important mières prestati ons ont été saluées par
sage éclairé par une petite pastille bl an- pour les hindous. Dans mon enfance, des critiques dithyrambiques.
che au milieu du front . Rav i Shankar il y avait de la musique partout, pour
pl onge pour nous dans ses souvenirs, les baptêmes comme pour les mari a- TRA: Vous étiez donc très jeune lorsque
entre Bénarès, Paris et San Diego. Hélas, ges ou les funéraill es, des mélopées, a ve:: connu votre gourou, Ustad Al/au-
alors qu ' il est ac tuellement en tournée des psalmodies ... Même s' il ne s'agit din Khan ?
en Europe, on ne le verra pas en France. pas vraiment, avec cet album , d ' une R.S. :J'avais 15 ans. Mon frère l'avait
Aucun organi sateur de concerts n'a pu démarche religieuse ou rituell e, je l' ai invité à venir rejoindre notre troupe à
s' ali gner sur les cac hets qui lui sont réalisé avec un grand respect pour la Pari s. C'était la premi ère foi s que je
habitue ll ement versés ... spiritualité des mantras. rencontrais un grand musicien indien.
J ' ai été impress ionné par son jeu au
TELERAMA : Chants of Ind ia, votre der- TRA : Vo tre père fa isait partie de la luth sarocl. J'avais peur de lui parce qu ' il
nier album, est jalonné de mantras ,for- casre sacerdotale des brahmanes , la avai t un tempérament ri gide. Mais il
mules sacrées au pouvoir incantatoire. plus haute dans la hiérarchie indienne. m'aimait beaucoup. D'autant plus qu 'à
Ces prières sont-elles liées à des émo- Exerçait-il des .fonctions religieuses ? la mort de mon père ma mère rn ·a confié
tions d'enfance ? R.S. : Pas du tout, il était avocat de for- à lui : « Il est très jeune, lui a-t-e ll e dit,
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il vient de pe rdre son pè re, occupez- Le jeune Ravi Shankar, danseur
3:
vo us de lui . » Il s ' est mi s à pl e ure r à Paris. En bas, le musicien
c
en
comme un enfant : << Vous avez donné
naissance à un tïls qui, sur scène, rayon-
ne comme Shiva . .. A partir de ma in-
tenant , Robu [dim inut(f de Ravi, qui
en concert à Delhi, en 1995.

potentie l. .. Je pense que si vous arri-


viez à vous concentrer sur la musique,

.Q
c
veut dire '·soleil" ] est mon tï ls aîné. » vous feriez de grandes choses. Si vous
CD
vo us sentez capa bl e de tout qu itt er,
TRA :A quel âge ave:::-vous commencé venez me voir et je vous apprendrai. »
à suivre son enseignement ? Il m éta it diffic il e de choi s ir. car j ' ai-
R.S.: Déjà. pendant l'année qu ' il a pas- mais la vie que je menais avec la troupe.
sée avec la troupe, il protïtait des moin- Ma is lorsque, tro is ans plus tard , mon
dres occasions pour me transmettre son frère a déc idé de rentrer en Inde pour
savoir. Il me disa it toujours : << Vous créer un ce ntre c ulture l, je n ' ai plu s
êtes comme un papillon, vous dites des hés ité. Je me suis rasé la tête, j' ai ac he-
poèmes , vo us c hantez, vo us dansez, té des vê tements très simples. Quand
vous courez les fill es, vous avez un tel je sui s arrivé chez Ustad All au-..,...
.,..... din Khan Baba dan s cet accou- douloureux ; le gourou peut compren- R.S. :Jamais ! Pas pour la musique en
trement, lui qui se moquait toujours de dre quelque chose de travers ou se fâ- tout cas. J'ai été int1uencé par de grands
mon élégance ne m ' a pas reconnu ! cher à tort. mai s on ne peut jamais lui maîtres, mai s je n'ai plus eu reco urs à
répondre. Plus tard. ce genre d'expérien- un gourou .
TRA : Quel souvenir avez-vous gardé ce est vécu comme une bénédiction.
des sept années que vous ave: passées TRA : \lous jouez des musiques hin-
auprès de lui ? TRA : Vo tre gou rou était musulman doustani es (du Nord) l Ol if en étant
R.S. :Pour moi. qui avais mené grande et vous hindou, cela n'a-t-il pas posé de Î!Jfluencé par les musiques carnatiques
vie dans des hôtels de luxe, les métho- problèmes ? (du Sud). quelles sont les grandes dif-
des du guru ku/ (transmi ss ion du gou- R.S.: Pas du tout. Figurez-vous que j"ai fé rences entre ces deux traditions ?
rou à son disciple) étaient rudes. Il m' a épou sé sa fille et que contrairement à R.S. : La base est la même. La bifurca-
fa llu un an pour m' habituer à ce nou- la tradition je n'ai même pas eu à me tion a commencé au XII" siècle, quand ,
veau rythme, aux lits si durs. aux mous-
"Woodstock? J'étais malheureux, il pleuvait,

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tiq ues, aux scorpions, aux serpents ...

TRA :En quoi consiste /' enseignement il y avait un océan d'êtres humains, c'était
d' un gourou ?
R.S. :Le plus long, c 'est d'apprendre à
rempli de boue, tout le monde était drogué."
improvi ser et à s'abandonner tota le- convertir à l' islam . En fait, c 'est elle au Nord, le hindi a remplacé le sans-
ment, sans se poser de questions. On qui est devenue hindoue, c'est son père krit. Or, la langue est essentielle car la
travaille dix , douze ou quatorze heures qui 1' a suggéré ... Ce mariage a peu du- musique indienne s'appuie sur le chant.
par jour. Que lque fois , c'est pénible, ré mais, plus tard , le fi ls qui est né de Souvent. un même raga est joué au
cette union est venu me voir en Cali- Nord et au Sud avec des noms di ffé-
fornie . Il jouait du sitar, et nous avo ns rents. Au fil des siècles, comme les ar-
" Parce que George fait quelques concerts ensemble. Hélas. tistes n' avaient plus tellement l'occasion
Harrison était mon il est mort il y a quatre ans. de s'écouter les uns les autres , les dif-
élève, tout le monde a férences se sont accrues. C'est seule-
pensé que j'étals une TRA :Lorsque votre go urou est mort, ment après 1'Indépendance, grâce à la
sorte de superstar. " /' avez-vous remplacé ? radio et aux cassettes, qu e les mu si-
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ciens des deux rég ions se sont de nou-
veau rencontrés et écoutés. Le pouvoir des mantras s
c
TRA : Comment pourrait-on d~finir un
raga ?
e.m.t!l!J
Ravi Shankar
Tout au long de cet enregistrement produit par
l'ex-Beatles George Harrison reviennent, comme
un refrain hypnotique, les mantras. Ces formu-

tn
.Q
c
R.S. :Ce n ' est ni une gamme, ni un (t)
mode, ni une clef, ni une mélodie, ni Chants of lndia les religieuses, scandées en chœur ou en solo,
un chant. Pourtant , il y a des éléments - - - - - jff quelque part entre comptines enfantines et
de tout cela. Chaque raga a un motif, un psalmodies de mendiants, commencent et s'achèvent toujours par la syllabe
leitmotiv. C'est comme un visage, grâce sacrée " Om "· Elles sont supposées, par la seule force du son, " libérer " une
à ses traits, on peut le reconnaître immé- énergie particulière qui apaise, revivifie et fait le lien avec l'au-delà. Ravi
diatement. TI faut aussi qu ' un raga ait un Shankar explique dans le livret que ces récitatifs dévotionnels, à l'étrange
rasa , c ' est-à-dire une humeur, un état pouvoir incantatoire, s'appuient sur les trois notes magiques utilisées dans le
d'âme particulier. Les uns sont dignes, chant religieux védique, lui-même inspiré des Veda , très anciens poèmes
les au tres é rotiques , romantique s, sacrés. Il y ajoute des flûtes célestes, des luths, des harpes, des carillons. Et
héroïques ... L' artiste est libre de donner aussi , hélas, quelques violons sirupeux. Parfois s 'y insinuent des solos du
sa couleur en variant d ' un micro-ton , maître sitariste, enjôleuses méditations. • La musique, dit-il, est un merveilleux
en usant du g fi ssando .. . Il n' y a que le médium pour la paix. •
go urou qui puisse enseigner cela. Ce 1 CD Angel Records 243 8 55948 2 3- Distr. EMI - 64 mn .
n'est pas quelque chose que l'on peut
fixer par écrit, on ne peut pas non plus auquel j 'a i ass isté, c ' était le début du mu sique à des pièces enfumées avec
le jouer sur un inst rument à clavier ou pea ce and love , il y ava it déjà de s drogue et a lcoo l. Qu a nd j ' a i co nnu
à touches. C'est comme quelque chose drogues et j ' ai toujours condamné ça, Coltrane, il avait cessé de boire, il était
de mort à quoi on insuffle une respira- mais 1' amb iance était plus plai sante. devenu végétarien, il étudiait les textes
tion (le prana) qui donne vie au raga. Cela dit, notre musique ne peut pas être de Rama Krishna. Je n'arrivai s pas à le
appréciée dan s ce genre de circons - croire, i.l avait l'air si c/ean, si <<comme
TRA : Vous vivez actue{{ement entre tances, tout comme Bach ne pourrait il fa ut » ! ~ urto ut, il était humble. Nous
San Diego, en Californie, et New Delhi. être joué dans un festival pop, avec des nous sommes rencontrés troi s ou qua-
Avez-vous 10ujours des élèves ? gens qui hurlent. tre fo is à New York, il posait des ques-
R.S.: Beaucoup, mais, pour moi , l'es- tions sur les ragas, les talas (rythmes) ,
sentiel, c'est ma fille de 16 ans, Anoush- TRA : Que{{es leçons tirez-vous de ces 1' improvisation. Je lui disais : j 'entends
ka, qui a d 'ai ll eurs aidé George Harri- années-là ? des perturbations, des sons perçants,
son à supervi ser mon dernier album . R.S. : E lles ont été dures pour moi . A quelque chose qui hurle dans votre mu-
Je la trouve très talentueuse. l'époque, tout a été mélangé, les hippies, s ique. << C ' est exactemen t ce que je
le Kama- surra , le hasc hi sch, le LSD. veux apprendre de vous, m ' a-t-il répon-
TRA : Quel esr fe rôle de {'ancien guita- Parce que George Harri son était mon du, comment pui s-je mettre de la paix
risre des Beatles dans ce dernier CD ? élève, tout le monde a pensé que j 'étais dans ma musique ? » Hélas, il est mort
R.S. : Il a produit le di sque, pa rti ci- une sorte de superstar. Par la suite, j ' ai alors qu ' il devait me rejoindre, pour
pé à l'enregistrement, au mixage. chan- refusé de me vendre de cette manière- six semaines, à Los Angeles. Il avait
té dan s les c hœurs e t joué quelques là et je suis resté méfiant par rapport donné mon prénom à son fi ls : Ravi
notes a u vibrap hone o u à la guitare a ux concerts de plein air. He ureuse- Coltrane est aujourd ' hui saxophoniste
acoustique. ment, il y a de nouvelles générations qui de jazz, comme son père !
s ' intéressent vraiment à ma musique.
TRA : En que{{ es circonsTances f' ave:- TRA : Vous avez éga femenr renconrré
vous rencontré ? TRA : Que vous a apporté fe mélange fe poète ii1dien Rabindranath Tagore ,
R.S. : C'était en 1966, lors d ' une party avec les s)inrhétiseurs ? qui a écrir plus de mi/fe chants, poèmes,
londonienne , chez des ami s. I l é tait R.S.: C 'est l'enfant en moi qui a voulu romans et pièces dramariques d' inspi-
d ' une modestie exemplaire. U m ' a posé essayer. C 'était sur le CD Tana Mana , raTion parrioriqu e er mysrique ...
des questions sur le sitar et vou lait que il faut l'écouter, c est intéressant parce R.S.: Je l'ai vu deux ou trois foi s lorsque
je lu i enseigne l' instrument. n éta it très que, sur un synthéti se ur, les sons du j'avais entre 13 et 15 ans. J'étais allé chez
intéressé par la religion hindoue et la sitar sont différents. lui , à sa fondatio n. J'ai rencontré énor-
culture védiq ue. mément de gens cé lèbres dans ma vie,
TRA : Quelles impressions vous a lais- mais je n'ai jamais vu quelqu ' un d'aussi
TRA : Que{ souven ir ga rdez-vous du sées le saxophoniste John Co ltran e ? impressionnant que Tagore. Il avait une
f esti val de Woodstock ? R.S. :Mag nifique ! C 'était le premier longue barbe blanche, des yeux noirs
R.S. :Mauvais ! J'étais malheureux, il jazzman que je rencontrais. J'écoutais perçants, c ' était comme Dieu , comme
pleuvait. il y avait un océan d' êtres hu- beaucoup Louis Armstrong, Cab Callo- le soleil ! Propos recueillis par
main s, c ' était rempli de boue, tout le way ou Miles Davis, mais j'associais leur Eliane Azoulay
monde était drogué ... Ces jeunes s'amu-
saient beaucoup, mais, pour eux, la mu-
s ique étai t secondaire. A 1' é poqu e ,
j ' étais sous contrat et mon agent avai t
accepté ce concert. Je n' ai pas pu refu-
ser. mais ce fut une expérience désa-
gréable. En revanche, j ' avais aim é le
festival de Monterrey. C'est le premier
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