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ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES DE PARIS

MENTION TERRITOIRES, ESPACES, SOCIÉTÉS

MÉMOIRE DE MASTER 2

Les stratégies résidentielles des immigrés portugais dans une banlieue parisienne

par Svetlana RUSEISHVILI

SOUS LA DIRECTION DE MME NANCY L. GREEN, DIRECTRICE DÉTUDES À

L’EHESS

Soutenu le 6 septembre 2010

Je tiens à exprimer ma très profonde gratitude aux personnes qui m’ont aidé au long de la réalisation de cette recherche :

À ma directrice de recherche, Mme Nancy L. Green, pour sa patience, ses conseils et la créativité de ses séminaires à l’EHESS.

Au Collège Universitaire Français de Moscou qui m’a donné la possibilité d’effectuer mes études en France à travers une bourse du Gouvernement français.

À mes collègues Adèle Sutre, Lucile Gruntz, Lionel Quille et Alexandre Valverde qui m’ont aidé dans la correction de ce texte.

À mon mari Rodrigo pour l’inspiration et la bonne volonté de discuter avec moi de mes soucis et mes incertitudes permanentes.

À ma mère et mes beaux-parents pour l’appui inconditionnel.

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION……………………………………………………………………………… 5

Présentation de la problématique et des hypothèses de départ……………………… 5

État des savoirs………………………………………………………………………

Note méthodologique…………………………………………………………………10

Structure du mémoire…………………………………………………………………18

7

CHAPITRE I. LE LOGEMENT DES IMMIGRÉS………………………………………………

20

I.1.Le statut résidentiel : état des savoirs…………………………………………… 23 I.1.1. Le statut d’occupation de logement…………………………………….25 I.1.2. Localisation de logement……………………………………………….30 I.2. Le logement des immigrés portugais…………………………………………… 35

I.2.1. Indépendance - notion clé pour statut d’occupation…………………

38

I.2.2. Être propriétaire………………………………………………………

39

I.2.3. Le phénomène de double résidence…………………………………….43 I.3. Montrouge : endroit d’incertitude résidentielle………………………………… 48 I.3.1. « Oui, nous sommes Portugais mais on n’a rien à voir avec les Portugais »………………………………………………………………….…49 I.3.2. « C’est par hasard que je me suis retrouvé à Montrouge »…………… 51 I.3.3. « C’est Montrouge, mais en fait c’est Paris déjà »…………………… 52

CONCLUSION. L’immigré portugais : propriétaire d’une maison dans une banlieue pavillonnaire ?…………………………………………………………………….… 55

CHAPITRE II. LES STRATÉGIES RÉSIDENTIELLES DES IMMIGRÉS PORTUGAIS……………

57

II.1. Les stratégies résidentielles : notion et structure………………………………

59

II.1.1. Éléments de stratégie résidentielle…………………………………… 60 II.1.2. Les stratégies résidentielles des immigrés…………………………… 64 II.1.3. Comment étudier les stratégies résidentielles ?………………… ……66 II.2. Les trajectoires-types résidentielles des immigrés portugais……………………68 II.2.1. Construire les trajectoires à partir des séquences résidentielles des immigrés portugais……………………………………………………………68 II.2.2. Quatre trajectoires résidentielles des immigrés portugais…………… 70 II.2.3. Quelle trajectoire-type résidentielle pour les immigrés portugais ?… 76

II.3. La loge de gardien en France, la maison au Portugal : les stratégies résidentielles

des ménages portugais………………………………………………………………

78

II.3.1. Stratégies à une double finalité………………………………………

78

II.3.2. Les stratégies résidentielles : les ressources, les contraintes et les facteurs de la mobilité………………………………………………………

80

II.3.3. Rapport homme/femme dans les stratégies résidentielles…………… 83

CONCLUSION. Le travail féminin permet la réalisation des stratégies résidentielles des ménages portugais…………………………………………………………………….88

90

CONCLUSION. LES STRATÉGIES RÉSIDENTIELLES : SONT-ELLES GÉNÉRALISABLES ?……

BIBLIOGRAPHIE………………………………………………………………………… …92 ANNEXE 1. GUIDE DENTRETIEN…………………………………………………………….97

TABLE DES FIGURES

Figure 1. Locataires du parc HLM à l’arrivée en France et dix ans plus tard selon le pays d’origine…………………………………………………………………………………… 27 Figure 2. Locataires du parc privé à l’arrivée en France et dix ans plus tard selon le pays d’origine…………………………………………………………………………………… 28 Figure 3. Le cadre des échelles pour construire une trajectoire résidentielle…………… ….69 Figure 4. La trajectoire résidentielle de Roberto………………………………………….….71 Figure 5. La trajectoire résidentielle de Fernando………………………………………… 72 Figure 6. La trajectoire résidentielle de Maria……………………………………………… 73 Figure 7. La trajectoire résidentielle d’Isabela……………………………………………….74

INTRODUCTION

La mobilité des immigrés dans le pays d’accueil est un thème sensible pour n’importe quelle société contemporaine. Les immigrés, marginalisés par leur statut, se trouvent souvent dans une situation précaire lors de leur arrivée au pays de destination. Leur exclusion de la société d’accueil peut aggraver leur précarité et causer des tensions avec les autochtones. Par contre, l’intégration et l’ascension sociale des immigrés leur permet d’améliorer leur statut et celui de leur famille. Pourtant, les immigrés, déracinés, souvent pauvres et semi-légaux, sont soumis à plusieurs contraintes de caractère institutionnel, économique ou même linguistique, qui remettent en question la possibilité de leur mobilité au sein de la société d’accueil. Certains d’entre eux sont aussi victimes des préjugés raciaux présents dans la société du pays d’installation. Au début de cette recherche nous avions l’intention d’interroger les immigrés africains à propos de leur logement dès leur arrivée en France. Mais après quelques tentatives d’établir des contacts afin de réaliser des entretiens, nous nous sommes aperçus que ce sujet est beaucoup plus sensible que nous pouvions l’imaginer. Souvent, en refusant de nous parler de leur expérience migratoire, le discours des immigrés était surchargé des mots « sans- papiers », « illégal », etc. Cela montre en effet que le logement est fortement lié, dans la conscience des immigrés, à leur statut précaire et est un signe de leur position fragile dans la société d’accueil. C’est également un sujet soumis à l’auto-stigmatisation de la population immigrée en France, où les conditions de leur habitat sont souvent liées dans la conscience collective à l’insalubrité, le statut illégal et la pauvreté. L’impossibilité totale de trouver des Africains qui accepteraient de parler de leur logement nous a obligé à chercher un autre terrain pour la recherche. Mais, par ailleurs, cette difficulté par ailleurs nous a aussi conforté dans notre intention d’étudier le logement des immigrés et leur mobilité résidentielle, ce qui se présente comme un sujet extrêmement actuel pour beaucoup d’entre eux.

Présentation de la problématique et des hypothèses de départ

Le logement est un thème sensible non seulement pour les immigrés mais aussi pour l’État du pays d’accueil. Il est symptomatique que l’administration française depuis plusieurs décennies mette en œuvre des politiques publiques spécifiques pour éliminer l’effet du logement précaire des immigrés sur leur exclusion sociale. Les immigrés sont souvent considérés comme les victimes de leur situation instable dans le pays d’immigration.

Par contre, plusieurs recherches statistiques sur le logement des immigrés révèlent des phénomènes intéressants liés à leur parcours résidentiel. Par exemple, le démographe Patrick Simon retrace les trajectoires résidentielles des différents groupes d’immigrés lors de l’enquête « Mobilité géographique et insertion sociale ». Il s’aperçoit que leurs parcours résidentiels se regroupent en deux types : le parcours de l’accession à la propriété et le parcours qui mène au logement social 1 . Le premier type de parcours est marqué par l’accession à la propriété assez rapide dans le pays d’accueil, quand le seconde a pour l’aboutissement le logement social. Ces données nous paraissent très importantes pour deux motifs.

Premièrement, elles montrent une similitude des trajectoires résidentielles dans les différents groupes ethniques parmi les immigrés. C’est-à-dire, le parcours des migrants asiatiques est identique à celui des Portugais, quand l’itinéraire des Maghrébins est pareil à celui des Turcs ou Africains. Deuxièmement, ce modèle s’ouvre sur un thème très important : les immigrés en étant soumis aux mêmes contraintes structurelles ont des trajectoires résidentielles différentes. Cela peut signifier qu’en effet les immigrés ne sont pas des simples victimes mais qu’ils ont une possibilité d’action : ils sont acteurs sociaux. L’existence des trajectoires résidentielles différentes, mais qui peuvent être regroupées par des critères principaux témoigne que, en dépit de certaines contraintes, les immigrés ont une possibilité de choix. Ainsi, la question principale qui se pose dans ce travail concerne les stratégies résidentielles des immigrés. Est- ce que nous pouvons vraiment parler des stratégies résidentielles quand il s’agit des immigrés ? Comment ces stratégies sont élaborées, soumises aux multiples contraintes postulées ? Afin de répondre à cette question principale nous allons envisager les points suivants :

Quel est le rôle de logement pour les immigrés ?

Comment les choix résidentiels s’effectuent-ils ?

Quels sont les facteurs de choix à chaque étape de la mobilité résidentielle ?

Quel est le rôle de l’homme et de la femme dans l’élaboration et la réalisation des stratégies résidentielles du ménage? En partant de ces considérations préliminaires nous allons envisager les immigrés comme des acteurs sociaux, actifs et ayant la possibilité d’effectuer des choix. Les immigrés ainsi adoptent ainsi différentes stratégies afin d’améliorer leur statut résidentiel en

1 SIMON P., « Les immigrés et le logement : une singularité qui s’atténue », Données sociales, 1996, p. 424.

contournant les contraintes structurelles du pays d’accueil. Ces stratégies résultent de plusieurs facteurs : démographiques, sociales, professionnels et même ethniques. Cette recherche s’intéresse aux stratégies résidentielles des immigrés au niveau familial et individuel. Pourtant, nous supposons que l’influence de la communauté sur les décisions résidentielles est d’autant plus importante quand cette communauté est concentrée géographiquement. En d’autres termes, les motivations des familles immigrées à propos du logement peuvent être différentes dans un milieu urbain marqué par la présence de leur communauté ethnique et dans les quartiers plus « neutres ». Pour éliminer ainsi l’influence communautaire sur les stratégies résidentielles des immigrés nous choisissons de les étudier dans un milieu urbain « neutre » sans dominance de tel ou tel groupe ethnique.

État des savoirs

L’importance de la mobilité pour les sociétés contemporaines a été soulignée par les sociologues de l’École de Chicago au début du XXe siècle, qui la voyait comme « une des fondements de la société moderne et peut-être le principe même de l’urbanité 2 ». La mobilité devient un processus résultant d’un esprit « calculateur », qui est caractéristique pour l’individu moderne 3 . En voyant la ville comme un laboratoire social, les sociologues américains de l’École de Chicago ont été les premiers à apercevoir que la distance spatiale est clairement liée à la distance sociale, et que la ségrégation urbaine est une projection de la ségrégation au sein de la société. Ce qui est important dans leurs recherches est le rôle de l’individu dans ce processus : Anne Gotman souligne que Georg Simmel parle de la technique de la vie métropolitaine ce qui signifie qu’il voit l’individu comme un acteur des changements urbains 4 . Jacques Brun analyse dans son article l’utilisation des termes « mobilité » et « migration ». Dans son analyse l’opposition entre ces deux termes se traduit par la différence des échelles de l’analyse qu’ils représentent. Quand la mobilité désigne « la caractéristique de l’individu ou d’un groupe capable de se déplacer 5 », la migration se présente comme un fait

2 BRUN J., « La mobilité résidentielle et les sciences sociales », Les annales de la recherche urbaine, n° 59-60, Juin-Septembre ,1993, p. 3.

3 GOTMAN A., « Stratégies résidentielles, stratégies de la recherche », dans Stratégies résidentielles, Actes du Séminaire organisé par C. BONVALET et A.-M. FRIBOURG, Paris, INED , 1990, p. 28.

4 Ibidem.

5 Ibid., p. 4-5.

physique de déplacement dans l’espace. Les deux concepts d’ailleurs représentent les formes de rapport entre la société et l’espace, où les acteurs sociaux sont les groupes, les familles ou les individus, en fonction de l’échelle de l’analyse. La notion de mobilité résidentielle est cruciale pour notre recherche car elle « permet de réunir dans une même problématique l’étude des différents types de déplacement résidentiels, qu’ils soient définitifs ou temporaires, à courte ou à longue distance 6 . » Les études sur la mobilité résidentielle portent en effet sur deux types du mouvement :

mouvement du parc de logement et mouvement des habitants 7 . Cette dualité du phénomène représente pour nous l’importance des échelles théoriques de l’analyse. La première dimension de la mobilité résidentielle ne nous intéresse pas dans cette recherche car elle représente surtout un objet pour les études économiques. En revanche, c’est la seconde dimension, celle des mouvements des habitants, qui est au cœur de notre analyse. Catherine Bonvalet et Jacques Brun remarquent que depuis le début des années quatre-vingt la mobilité résidentielle est analysée à travers l’évolution des modes de vie et de l’habitat. L’habitat en étant un composant logique dans le phénomène de la mobilité résidentielle devient aussi un objet de la recherche urbaine 8 . Par l’intermédiaire du concept de logement la mobilité résidentielle se présente comme une métaphore du parcours social. Pour les groupes sociaux les moins stables et les plus fragiles face à plusieurs contraintes l’habitat peut être un élément important dans leur mobilité sociale. Tel groupe social est représenté par les immigrés dans notre recherche. Patrick Simon voit que pour les immigrés, « l’habitat constitue un domaine privilégié pour apprécier les conditions d’intégration, dans la mesure où l’obtention d’un logement stable, adapté à la taille du ménage […] marque une étape importante dans le processus d’installation 9 . » Comme nous l’avons remarqué ci-dessus, les immigrés constituent le terrain pour notre étude. Il faut donner quelques précisions quant à ce choix. L’immigré existe toujours dans une situation marginale, car « absent de son pays et provisoire au pays d’accueil », selon

6 Ibidem.

7 BONVALET C., BRUN J., « Logement, mobilités et trajectoires résidentiels », dans SEGAUD M., BONVALET C., BRUN J. (sous la dir. de), Logement et habitat, l’état des savoirs, Paris, La Découverte, 1998, p. 312.

8 Ibidem.

9 SIMON P., « Le logement et l’intégration des immigrés », dans SEGAUD M., BONVALET C., BRUN J. (sous la dir. de), Logement et habitat, l’état des savoirs, Paris, La Découverte, 1998, p. 327.

la fameuse formulation d’Abdelmalek Sayad 10 . L’immigré se trouve en rupture avec la logique de la mobilité de son pays d’origine et doit adopter de nouveaux schémas conformes à la réalité de la société d’installation. Il est ainsi soumis à des fortes contraintes d’origines variées qui encadrent sa mobilité dans le pays d’accueil. Le logement devient souvent un signe de son statut précaire; sa mobilité résidentielle en même temps peut révéler les importants changements dans son statut social. L’immigré est ainsi une sorte de l’idéal-type pour l’étude de la mobilité résidentielle où les contraintes structurelles encadrent le parcours. Par contre, la diversité des pratiques résidentielles au sein d’un même groupe peut signifier que chaque individu réalise son parcours en fonction des ressources et des objectifs de son propre projet résidentiel. Cette diversité ouvre l’espace pour un autre concept crucial de notre recherche : celui de la stratégie. Jacques Brun et Catherine Bonvalet envisagent dans leur article deux approches théoriques principales à l’étude des mécanismes de la mobilité résidentielle des groupes sociaux 11 . Selon la première approche, marxiste à l’origine, l’accent est mis sur les inégalités sociales des classes qui sont renforcées par la localisation géographique de leurs aires de résidence. La ségrégation sociale est inscrite dans la logique des rapports sociaux basés sur les inégalités d’accès aux biens publics en fonction de la classe sociale d’un groupe. Cette approche met en lumière les contraintes auxquelles les différents groupes sociaux sont soumis pendant leur parcours résidentiel. Le deuxième courant de recherche, « individualiste », envisage les groupes sociaux non pas comme les victimes des inégalités mais comme les acteurs, dont le parcours résidentiel est le résultat de leur libre choix. La ségrégation sociale qu’ils produisent en conséquence, est vue comme un « effet pervers » de leurs volontés. La présence du choix individuel dans l’approche individualiste introduit le concept de stratégie. Ainsi, les groupes sociaux construisent leurs stratégies résidentielles motivées par plusieurs raisonnements. Dans la présente recherche nous tenterons de synthétiser ces deux approches, en nous inspirant des travaux de Nancy Green qui propose un nouveau niveau d’analyse qui prendrait en compte à la fois des contraintes et de la liberté de décision individuelle : le « structuralisme post structural 12 . » Bien que cette approche soit élaborée par N. Green pour l’analyse des migrations, elle nous paraît toutefois très pertinente aussi pour la mobilité

10 Voir SAYAD A., L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, Bruxelles, De Boeck université, 1991.

11 BRUN J., BONVALET C., « Logement et division sociale de l’espace », dans SEGAUD M., BONVALET C., BRUN J. (sous la dir. de), Logement et habitat, l’état des savoirs, Paris, La Découverte, 1998, pp. 322-323.

12 GREEN N. L., Repenser les migrations, Paris, PUF, 2002, p. 26.

résidentielle. Nous allons supposer dans ce travail que les immigrés, dans leur parcours résidentiel, ont la possibilité de décision de leur statut d’habitat et sa localisation. Cette liberté de choix est pourtant restreinte par les conditions socio-économiques du ménage, par le marché du logement et par les politiques publics dans ce domaine. Le terme de stratégie est entré dans la terminologie sociologique de l’économie, où il était utilisé pour désigner la rationalisation des choix. Ainsi, dans le domaine de la mobilité résidentielle la notion de stratégie sous-entend la présence d’un comportement planifié, qui a un sens et résulte de la rationalité individuelle 13 . Cependant, la liberté de choix décroit avec la précarité de l’acteur sociale et est limitée par des nombreuses contraintes auxquelles il est soumis. « Au sein d’un même système de contraintes immobilières et spatiales il existe donc bien une marge de liberté qui donne tout son sens à la notion de stratégie résidentielle », affirment J. Brun et J. Fagnani 14 . Le présent travail considère ainsi que les immigrés, en tant que groupe social, disposent d’une liberté de choix résidentiel malgré leur précarité au sein de la société d’installation. Leur trajectoire résidentielle peut donc révéler les facteurs importants de ces choix. En plus, la divergence et la similitude des stratégies au sein d’un même groupe ethnique montrent que les théories qui tendent à expliquer les comportements de l’insertion des immigrés par leur origine nationale ou culturelle ne sont pas pertinentes, car elles « empêchent de percevoir les effets des nombreux autres facteurs qui interviennent dans les conduites des uns et des autres, et dans leur interaction 15 . »

Note méthodologique

Description de la population étudiée Comme remarqué par A. Gotman, l’étude sur les stratégies résidentielles doit être longitudinale, car elle doit prendre en compte « à la fois les déterminations à court terme, à moyen terme et à long terme, saisissant l’habitant non pas dans une situation donnée […]

13 GOTMAN A., « Stratégies résidentielles, stratégies de la recherche », dans Stratégies résidentielles, Actes du Séminaire organisé par C. BONVALET et A.-M. FRIBOURG, Paris, INED, 1990, pp. 24-25.

14 BRUN J., FAGNANI J., « Paris ou la banlieue, le choix d’un mode de vie ? », Annales de la recherche urbaine, 50, 1991, p. 100.

15 RUDDER de V., « Stratégies des immigrés en matières de logement », dans Stratégies résidentielles, Actes du Séminaire organisé par C. BONVALET et A.-M. FRIBOURG, Paris, INED, 1990, p. 442.

mais dès son enfance, voire celle de ses parents 16 . » Ainsi, pour étudier les comportements résidentiels des familles immigrées dans le pays d’accueil il faudrait envisager une population avec une certaine histoire de vie en France, c’est-à-dire issue d’une immigration assez ancienne. La population portugaise issue de l’immigration est considérable en France, due à un fort mouvement d’émigration du Portugal vers la France dans les années 1960-70, et plus particulièrement pendant 10 ans (1962-1972). Cette époque est marquée au Portugal par plusieurs phénomènes qui, sans doute, ont contribué à une massive émigration des Portugais. Premièrement, la situation économique difficile qui touchait principalement la campagne. Deuxièmement, la guerre coloniale en Angola dans laquelle le pays était engagé et qui a conduit le gouvernement à recruter des jeunes hommes de la campagne. En plus, la vie des paysans était très peu développée, le bas niveau d’éducation et l’absence de passeports ont déterminé le caractère illégal d’immigration vers la France. La concentration de l’immigration est d’autant plus considérable, quand on compare les recensements de 1962 et de 1975 : si en 1962 la population portugaise en France ne comptait que 50 000, en 1975 elle était presque 759 000 17 . C. Volovitch-Tavares parle de 3 types de population des émigrés portugais. Le premier est composé des paysans, qui possèdent des propriétés qu’ils peuvent vendre pour financier leur départ. Le deuxième type est constitué d’artisans-paysans ou les petits commerçants de village. Concernant le troisième type, les ouvriers agriculteurs, le départ desquels était plus difficile à cause de leur dépendance du salaire qu’ils touchaient. En général, l’émigration portugaise était d’origine rurale, composée des paysans majoritairement jeunes et de sexe masculin 18 . Pourtant, l’arrivée des femmes et d’enfants n’était pas trop décalée de celle des hommes. À l’arrivée en France, la plus grande partie des immigrés portugais s’est installée dans la région d’Île-de-France, et plus particulièrement dans les communes de Saint-Dénis et Hauts-de-Seine. En ayant quelques pôles de concentration (comme le bidonville de Champigny), les Portugais ont été considérés comme les plus disséminés des immigrés en Île-

16 GOTMAN A., Op.cit., 1990, p. 32.

17 DESPLANQUES G., TABARD N., « La localisation de la population étrangère », Économie et Statistique, n° 242, 1991, p. 54.

18 VOLOVITCH TAVARES M. C., « Les Portugais à Paris et dans la région parisienne, 1945-1974 » in MARES A. et MILZA P., Le Paris des étrangers, Paris, Editions de la Sorbonne, 1994, p. 101.

de-France à l’échelle des quartiers 19 . Ils n’ont pas formé un quartier ethnique, fortement marqué par leur présence. En France les Portugais étaient majoritairement ouvriers, maçons ou boiseurs. À Paris, ils étaient présents dans les secteurs du service, des travaux publics, de l’industrie de transformation, du bâtiment, de l’agriculture ou en tant que chauffeurs. C. Volovitch-Tavares remarque que les Portugais comptent très peu d’employés ou de membres de profession libérale. Pourtant, il est intéressant de remarquer que le taux de l’activité des femmes portugaises est très élevé. Ceci dit, les immigrés portugais nous paraissent être un terrain pertinent pour notre recherche pour quelques raisons principales. Premièrement, c’est une migration assez importante quantitativement et assez ancienne. Cela veut dire, qu’à l’échelle individuelle les immigrés portugais ont vécu la plus grande partie de leur vie en France. Les événements importants du cycle de vie, comme la naissance des enfants, la sortie des enfants du ménage, le divorce, la retraite etc., se sont passés sur le sol français. Ainsi, le parcours résidentiel des Portugais en France est assez longue pour pouvoir l’analyser. Deuxièmement, les immigrés portugais ont montré une importante ascension sociale au sein de la société française depuis les années 1980, bien que leur bas niveau de formation, l’ignorance linguistique et les fortes liaisons avec la région d’origine ont tardé leur adaptation. Finalement, les taux d’accession à la propriété de logement sont considérable chez le groupe des immigrés portugais, ce que, dans une perspective comparative avec les autres groupe d’immigrés, peut révéler les particularités culturelles par rapport au logement.

Présentation du terrain L’immigration portugaise, en étant assez nombreuse dans les départements Saint- Denis et Haut-de-Seine et en ayant quelques communes de concentration, est néanmoins une population disséminée, comme cela a été remarqué plus haut. Nous avons alors choisi d’étudier les immigrés portugais dans un milieu ethniquement « neutre », sans les concentrations visibles des immigrés, et qui par les caractéristiques socioprofessionnelles et urbaines serait semblable à la situation parisienne. Cela nous permet d’éliminer l’influence communautaire sur les décisions résidentielles des immigrés. En plus, cela nous permet aussi d’obtenir des itinéraires « libres » des contraintes des politiques publiques destinées à

19 DESPLANQUES G., TABARD N., Op.cit., pp. 54-57.

contrôler les conditions d’habitat des immigrés, qui sont d’autant plus importantes quand il s’agit d’un milieu avec un grand nombre d’immigrés. Nous avons choisi la ville de Montrouge comme le milieu urbain qui répond à ces exigences de notre recherche. Montrouge est une proche banlieue parisienne, située au sud de Paris, séparée de celle-ci par le Périphérique. En étant géographiquement la continuation de Paris, la ville de Montrouge est très proche de la capitale par les caractéristiques urbaines et socioprofessionnelles. Les caractéristiques de l’habitat à Montrouge, dont 92,7 % de l’habitat est composé d’immeuble collectif et seulement 4,4 % de pavillon, la rapprochent de la typologie urbaine parisienne et l’individualisent par rapport au reste du département, où l’habitat individuel est davantage représenté (12,6 % en Hauts-de-Seine ). Cela veut dire que Montrouge est une banlieue très urbanisée, avec un taux de maisons individuelles plutôt bas. Les données sur le statut d’occupation du logement montrent que la plupart des habitants sont locataires (61 %), mais le taux des propriétaires est aussi important (34 %). Les logements sociaux représentent 22,5% des résidences principales en 1999, ce qui est inférieure à la moyenne du département (30%). Au 1 janvier 2006, on dénombre 4918 logements sociaux. Il s’agit d’un parc ancien, les ¾ des logements sociaux ont été construits avant 1977. Il est aussi notable que les prix immobiliers à Montrouge sont dès 1999 plus élevés que dans les communes avoisinantes :

environ 14 000 F/m² contre 10 600 F/m² à Bagneux et 11400 F/m² à Malakoff. Les caractéristiques socioprofessionnelles de la population à Montrouge sont semblables à celles des Hauts-de-Seine : il y a approximativement 29 % d’employés, 28 % de professions intermédiaires, 27 % - cadres, 10 % - ouvriers et 3 % des artisans, commerçants et chefs d’entreprise 20 . Ces données statistiques montrent que Montrouge est un milieu fortement urbanisé, habité principalement par les couches moyennes. Les prix immobiliers élevés, le parc du logement social sous-représenté et l’histoire politique de la ville 21 nous permettent de supposer que Montrouge n’est pas un endroit qui attire la population immigrée. En plus, Montrouge ne possède aucune association ethnique officielle : les associations existantes sont construites par quartier ou par les sphères d’intérêts.

20 Plan Local de l’Urbanisme de ville de Montrouge, Rapport de présentation, décembre 2007.

21 À l’opposition de l’histoire politique des « banlieues rouges » comme par exemple celle de Saint-Denis qui a beaucoup contribué à la présence des immigrés dans la commune.

La population portugaise à Montrouge n’est pas visible. Outre l’absence des sources statistiques étatiques, nous ne disposons d’aucun chiffre à ce propos. Nos estimations peuvent être basées sur les observations et les paroles des personnes interrogées, qui remarquent souvent qu’il y a beaucoup de Portugais à Montrouge. Pourtant, les Portugais les plus visibles dans la ville sont issus de l’immigration récente, souvent temporaire et professionnelle (les travailleurs des entreprises portugaises de constructions qui effectuent les travaux en France). Ils sont nombreux dans les constructions du métro qui demeurent à Montrouge depuis quelques années. Mais la population de l’immigration ancienne n’est pas visible et en absence de la vie communautaire est difficilement accessible. Les rares événements culturels concernants la culture portugaise mobilisent normalement les Portugais de la deuxième génération, nés déjà en France mais conservant les liens culturels avec le pays des parents. Notre recherche néanmoins ne prend en compte que les Portugais nés au Portugal et émigrés en France dans les années 1960-70.

Les méthodes de la recherche et les limites méthodologiques La stratégie résidentielle est un phénomène complexe qui exige à la fois plusieurs niveaux d’analyse. Si nous considérons la stratégie résidentielle comme une façon de réaliser les projets, malgré la position contraignante des immigrés dans le pays d’accueil, il nous faut développer des méthodes qui puissent saisir non seulement les caractéristiques résidentielles du groupe, mais aussi les motivations personnelles des acteurs sociaux. De cette façon, nous utiliserons dans cette recherche les données statistiques issues des plusieurs recherches socio-démographiques et recensements de la population, effectuées par INED, INSEE et autres institutions. Dans ce corpus des données démographiques il faut remarquer deux enquêtes qui ont fourni les résultats importants relatifs à la population portugaise dans la région parisienne. La première, l’enquête « Peuplement et dépeuplement de Paris », réalisé à l’INED en 1986, retrace l’histoire résidentielle de 2000 individus de la région parisienne, dont 10 % sont étrangers 22 , et dont les Portugais forment le groupe le plus important de l’échantillon. La seconde, l’enquête « Mobilité géographique et insertion sociale », réalisée en 1992 par l’INED, englobe trois échantillons : les immigrés âgés de 20 à 59 ans, les enfants des immigrés nés en France et la population témoin (les personnes représentatives pour la

22 VILLANOVA DE R., BONVALET C., « Immigrés propriétaires ici et là-bas, un systèmes résidentiel ? », dans BONNIN P., VILLANOVA R. (sous la dir. de), D’une maison l’autre : parcours et mobilités résidentielles, Paris, CRÉAPHIS, 1999, p. 216.

population de France). Cette enquête permet de situer les parcours résidentiels des immigrés dans leur cycle de vie mais également d’étudier les biographies familiales, résidentielles et professionnelles des immigrés en France, y compris les Portugais 23 . En plus, nous adoptons la méthode qualitative qui nous permet de saisir les motivations et représentations personnelles des immigrés quand il s’agit de logement. Cette méthode comprend une approche compréhensive, qui s’intéresse à l’individu et à la façon dont il a vécu ses expériences résidentielles. Nous avons donc mené les entretiens semi- directifs sous la forme de conversation libre, encadrée par une grille d’entretien élaborée en fonction de notre problématique. La durée d’entretien varie entre 30 minutes et 1 heure. Il nous faut envisager ici quelques limites méthodologiques qui ont influencées cette recherche. La première limite est la durée des entretiens. Disposer d’un temps long pour l’entretien permet à l’enquêté de « prendre un rythme de croisière et de connaître les tournants 24 ». Ainsi, le chercheur dispose de suffisamment de temps pour comprendre le raisonnement de son interviewé et pour entrer progressivement dans son discours. La durée des entretiens menés au cours de cette recherche résulte principalement de l’utilisation de la grille d’entretien. Puisque le sujet de l’entretien est assez spécifique, mais qui à la fois englobe des décennies d’années de la vie de l’enquêté, la grille d’entretien était nécessaire pour pouvoir orienter l’interviewé vers les thèmes principaux. La seconde limite méthodologique, le lieu de l’entretien, doit être accordé aux buts de l’étude, comme le suggèrent R. Ghiglione et B. Matalon 25 . Le lieu de l’entretien joue un grand rôle dans la production du discours de l’enquêté. A. Blanchet et A. Gotman soulignent que « la situation commande des rôles et des conduites spécifiques 26 ». Cela veut dire que la modalité du discours de l’enquêté produit dans son bureau diffère beaucoup de celui produit dans son domicile. Le logement est un sujet assez sensible pour les enquêtés, mais c’est aussi l’endroit le plus logique pour effectuer un entretien sur les stratégies résidentielles. Cependant, aucun entretien n’est mené au domicile, car les personnes contactées refusaient cette possibilité dès le début. Cela nous a empêché de recueillir les données importantes

23 SIMON P., « Les immigrés et le logement : une singularité qui s’atténue », Données sociales, 1996, p. 428.

24 BEAUD S., F. WEBER, Guide de l’enquête de terrain, Paris, La Découverte, 2003, p. 195.

25 GHIGLIONE R., MATALON B. Les enquêtes sociologiques. Théories et pratiques, Paris, Armand Colin, 1995, p. 63.

26 BLANCHET A., GOTMAN A., L’enquête et ses méthodes. L’entretien, Paris, Nathan, 1992, p. 68.

issues de l’observation comme la méthode de recherche, mais en même temps, cela nous permet d’apercevoir l’importance du sujet de logement pour la population étudiée. Malgré ces limites, les entretiens effectués constituent une source importante pour notre recherche. Les itinéraires résidentiels des Portugais en Île-de-France sont assez typiques (nous le verrons plus loin) et repérables lors des enquêtes historiques et démographiques, alors que les motivations et les choix au niveau individuel et familiale sont implicitement présents dans les discours des interviewés.

Le choix et les particularités de l’échantillon Nous avons constitué notre échantillon par rapport aux exigences de la recherche et les réflexions présentées ci-dessus. Il faut souligner dès le début que l’échantillon n’est pas représentative de la totalité de la population étudiée, car la recherche-même n’a pas pour but de construire un modèle explicatif pour la mobilité résidentielle des Portugais en France. Cet échantillon pourtant peut être considéré comme significatif, car il permet de recueillir les données importantes concernant les représentations personnelles des expériences résidentielles. En plus, comme le souligne Marcel Roncayolo « il est dangereux de construire des « carrières résidentielles » valables pour tous 27 », car elles résultent parfois des éléments très subjectifs des acteurs sociaux. Les stratégies-types obtenues lors de la recherche, peuvent ainsi être appliquées aux groupes restreints des individus. Notre échantillon est composé ainsi des immigrés portugais habitant à Montrouge, dont l’arrivée en France date des années 1960-70 : les immigrés « anciens ». L’absence d’une communauté ou association portugaise à Montrouge, en étant un point favorable pour notre problématique, a compliqué la recherche des interviewés. Nous avons dû agir par la méthode de «boule de neige», quand la personne interrogée indique une autre personne qui pourrait être interviewée. Il faut remarquer que cette méthode peut être particulièrmenet efficace dans des milieux avec de fortes liaisons personnelles entre les individus de l’échantillon. Dans le cas des immigrés portugais à Montrouge ce n’est pas exactement le cas, car ils sont très bien intégrés dans le tissu social de la commune, ils ne sont pas visibles et ils n’ont pas de lieu de rencontres régulières. Nous avons réussi néanmoins à trouver les interviewés par la médiation de la Paroisse portugaise de Gentilly et du café où les Portugais de Montrouge se rencontrent

27 RONCAYOLO M. (sous la dir. de), La ville aujourd’hui. Mutations urbaines, décentralisation et crise du citadin, Paris, Le Seuil, 2001, p. 539.

(principalement les Portugais de l’immigration contemporaine, mais il y a quelques

« anciens » qui le fréquentent). L’échantillon ainsi construit se compose de six Portugais de l’immigration

« ancienne », dont quatre hommes et deux femmes. Leurs arrivées en France date entre 1964

(la première) et 1982 (la dernière). La moyenne d’âge pour le moment de l’entretien se situe autour de 50 ans. Tous les interviewés sont nés au Portugal et sont immigrés à l’âge adulte. Cinq entretiens sont menés en français, et un en portugais.

Les problèmes d’accès au terrain Le contexte et le déroulement des entretiens ont été beaucoup influencés par les difficultés d’accès au terrain. Outre les obstacles institutionnels (l’absence de communauté), nous avons aussi rencontré des obstacles liés à l’importance du sujet de l’enquête pour les immigrés portugais. Les quelques refus d’être interrogé et la difficulté avec laquelle les personnes contactées acceptaient de participer à la recherche dégagent quelques phénomènes importants qui vont être analysés plus loin dans le présent travail. Premièrement, c’est une crainte d’être interrogé à propos de logement : ce sujet tend à être très sensible dans la vie des immigrés portugais. Deuxièmement, c’est une certaine volonté de ne pas être assimilé avec les autres Portugais de la commune : la réaction d’une femme, copropriétaire d’un bistrot à Montrouge, à notre demande de participer dans la recherche sur les Portugais à Montrouge a été très parlante : « Oui, nous sommes Portugais mais nous n’avons rien à voir avec les Portugais ». Nous savons que les refus d’être interviewé représentent un riche matériel pour l’analyse sociologique 28 . Tout en étant les obstacles pour le déroulement de notre enquête, ces refus nous permettent pourtant de tirer des conclusions théoriques importantes.

Les limites du mémoire Les limites de la présente recherche sont méthodologiques et sont issues du caractère partiel de l’échantillon. Néanmoins, envisagés sur plusieurs échelles, les résultats obtenus lors des entretiens effectués sont plus significatifs. À l’échelle générale les parcours résidentiels des personnes de notre échantillon correspondent à ceux retracés par les grandes enquêtes nationales, effectuées par les institutions étatiques françaises, déjà citées dans ce travail. Ce fait nous permet de confirmer la validité des données obtenues lors de nos entretiens. À l’échelle familiale et individuelle notre méthode et la taille de l’échantillon ne permettent pas

28 BEAUD S., F. WEBER, Guide de l’enquête de terrain, Paris, La Découverte, 2003, pp. 191-193.

d’obtenir de résultats représentatifs, ce qui n’est pas en définitive l’objectif de la recherche. Par contre, les entretiens effectués mettent en lumière les motivations et les représentations personnelles des immigrés portugais tout au long de leur parcours résidentiel, et proposent donc des explications pour les stratégies de choix de tel ou tel logement. À cette échelle nos résultats ne sont pas généralisables, car ils ne sont valables que pour le terrain étudié. Une analyse comparative avec un autre milieu urbain différent par ces caractéristiques ethniques et socioprofessionnelles pourrait élargir ou préciser les résultats de cette enquête.

Structure du mémoire

Le présent travail a pour objectif d’envisager les mécanismes que les immigrés adoptent pour desserrer les contraintes afin de réaliser leurs projets résidentiels, orientés soit vers le pays d’accueil soit vers le pays d’origine, soit vers les deux à la fois. Ces projets résidentiels des immigrés dépendent beaucoup de la valeur qu’ils accordent à tel ou tel logement. Ainsi, le premier chapitre du présent mémoire sera consacré à la place du logement dans le parcours des immigrés. Nous allons voir que l’habitat est souvent un révélateur important de niveau d’intégration des immigrés dans la société d’accueil à travers les trois caractéristiques principales : le statut d’occupation, le type et la localisation du logement. Mais nous verrons que dans le parcours des immigrés portugais ces trois caractéristiques de l’habitat prennent une forme différente. Être propriétaire est très important pour la population portugaise, ce qui détermine le caractère et les objectifs de leur migration et de leurs projets résidentiels. Pourtant, le statut d’occupation du logement peut être également un élément de stratégie pour les Portugais car il fait partie du processus de mobilisation des ressources monétaires et symboliques afin d’accéder à la propriété. En plus, le milieu urbain où le logement se situe joue un rôle spécifique pour les immigrés portugais. L’analyse des discours des Portugais habitants Montrouge nous permettra de comprendre quelle localisation du logement est plus valorisée par ces immigrés. Le seconde chapitre du présent travail se porte sur les stratégies résidentielles des immigrés portugais. Dans la première section nous développerons le concept de stratégie pour ensuite l’appliquer aux expériences résidentielles des immigrés portugais en France et au Portugal. Dans la deuxième section nous verrons que pour saisir les stratégies des immigrés il faut d’abord retracer leurs trajectoires résidentielles au pays d’accueil. Ainsi, à partir de quatre

trajectoires résidentielles construites nous tenterons ensuite d’analyser les principales stratégies que les Portugais adoptent pour réaliser leurs projets résidentiels. De cette façon, la dernière section du second chapitre sera consacrée aux stratégies résidentielles des ménages portugais et au rôle que l’homme et la femme jouent dans leur réalisation.

Chapitre I. Le logement des immigrés

Le logement des immigrés est un élément important de leur parcours dans la société d’accueil. C. Jacquier le voit comme la dimension la plus importante du processus d’insertion des immigrés, car « la place occupée sur le territoire figure comme un enjeu majeur dans notre société car elle conditionne le quotidien privé de chacun, la fréquentation des équipements et les ressorts de la représentation politique 29 . » Sans doute, les conditions précaires de l’habitat des immigrés, son exclusion géographique et sociale, tout cela constituant la vie quotidienne des individus, influent sur le degré de leur insertion dans le tissu social du pays d’installation. Le terme « logement » va souvent de pair avec celui de « statut résidentiel ». Les deux termes sont à la source d’un autre concept qui est celui d’espace habité par les individus, mais l’approche est différente. Si le logement est plutôt du coté de l’aspect matériel de l’habitat (l’état de l’immeuble, la localisation géographique, etc.), le statut résidentiel est un terme plus large. Il englobe traditionnellement trois éléments interdépendants : le type de logement ; le statut juridique d’occupation et la localisation de domicile 30 . Ces trois aspects sont de nature à la fois objective et symbolique car, par exemple, la localisation de domicile peut avoir un sens par rapport à l’éloignement du lieu de travail et un autre par rapport au quartier habité. Le statut résidentiel est souvent pris comme indicateur de la position sociale. Il peut être signe de la réussite ou de l’échec social car les individus sont mobiles et agissent sur le marché résidentiel fortement stratifié tout en cherchant à améliorer leurs conditions d’habitat. Quand il s’agit des immigrés, le statut de résidence peut représenter leur position fragile qui dépend des contraintes institutionnelles du pays d’immigration, telles que l’infrastructure du marché du logement, les politiques étatiques vis-à-vis des immigrés, l’absence de protection professionnelle, etc. Dans la première section de ce chapitre nous analyserons ainsi les principaux éléments du statut résidentiel et leur place et signification dans le parcours des immigrés. Le statut résidentiel des immigrés peut d’ailleurs être un élément de projet résidentiel de long terme. Nous allons voir dans la seconde section que le statut de propriétaire est extrêmement valorisé par les familles portugaises. Avoir une maison est « un rêve national » pour les Portugais et cela est parfois l’issue de tout le projet de migration. Nous verrons en

29 JACQUIER C., « Les communautés issues de l’immigration et leur insertion par le logement », Les Annales de la Recherche Urbaine, n° 49, décembre, 1990, p. 59.

30 Voir GRAFMEYER Y., « Héritage et production du statut résidentiel : éléments pour l’analyse de milieux locaux », dans C. BONVALET et A. GOTMAN (eds.), Le logement : une affaire de famille, Paris, L’Harmattan, 1993, p. 41.

plus que les fortes liaisons avec le village d’origine conduisent les familles portugaises à construire des maisons au Portugal, et à donner à leur lieu de résidence en France une place secondaire dans leurs stratégies. Enfin, la troisième section sera consacrée au rôle de la localisation du logement dans le parcours résidentiel des immigrés portugais. Montrouge, une banlieue parisienne très urbanisée, se présente dans les discours des immigrés portugais comme un endroit de passage, d’une incertitude résidentielle. Si Montrouge satisfait les familles portugaises par toutes les dispositions nécessaires à la mobilité résidentielle, elle n’est pas néanmoins une localisation « parfaite » pour leurs projets résidentiels.

I.1. Le statut résidentiel : état des savoirs

Comme il a été évoqué ci-dessus, le marché résidentiel est marqué par une forte stratification. Cela non seulement économiquement mais aussi symboliquement, même si ces deux aspects sont interdépendants. Mais si la valeur économique d’un logement est un élément objectif, la valeur symbolique de celui-ci est construite à partir des exigences des acteurs sociaux. Par exemple, un pavillon dans une zone résidentielle peut avoir une valeur élevée pour un ménage avec des enfants et ne pas être un but résidentiel pour un jeune cadre célibataire. Nous n’allons pas envisager dans ce travail les conditions de formation des prix immobiliers, car c’est un sujet à part entière pour une autre recherche. Disons seulement, que souvent ces prix servent de révélateurs de la valeur symbolique de tel ou tel logement. Quand il s’agit de la stratification du parc de logement, les chercheurs proposent un modèle selon lequel le logement se distribue sur trois niveaux qui sont définis par rapport à une échelle des valeurs et des possibilités et positions résidentielles 31 . Le premier niveau, c’est le logement « choisi », composé d’un parc très valorisé représenté par les logements en propriété (maisons individuelles, habitats collectifs de standing, logements anciens des « beaux quartiers », etc.) et les logements en location de standing. Le deuxième niveau, le logement de « transit plus ou moins prolongé », est représenté par le parc privé locatif et les secteurs les plus valorisés du parc HLM. Le troisième niveau, celui de « l’assignation à résidence » et est composé du parc dévalorisé du logement privé dégradé et la plus grande partie du parc HLM. Yves Grafmeyer souligne que ce modèle est assez général car chaque niveau regroupe des logements avec des caractéristiques très diverses. En plus, ce modèle ne rend pas compte des processus urbains complexes qui influent sur la répartition des valeurs. Par contre, cette stratification du logement montre l’existence de différenciation économique et symbolique entre les parcs du logement. Catherine Rhein analyse le rôle du parc de logement dans les stratégies résidentielles en comparant les approches anglo-saxonnes et françaises 32 . Elle envisage deux types de logement : le parc social et le parc privé. Le parc social, « c’est le segment du parc dont l’accès est le plus réglementé, mais aussi celui dont le fonctionnement diffère assez

31 GRAFMEYER Y., Sociologie urbaine, Paris, Armand Colin, 2005, p. 65.

32 RHEIN C., « Sens et rôle des localisations dans les stratégies résidentielles », dans Stratégies résidentielles, Actes du séminaire organisé par C. BONVALET et A.-M. FRIBOURG, Paris, INED, 1990, p. 313-331.

sensiblement, pour cette raison, des autres segments 33 ». En France ce parc est présenté par les structures de l’HLM(habitation à loyer modéré) 34 . Le parc privé du logement peut être divisé en deux parties : le parc privé locatif et le parc privé en propriété. Cette division pourtant est assez relative car les proportions entre le logement en propriété et en location sont variables car ce parc du logement n’est pas réglementé par les politiques publiques, il est plutôt contrôlé par les phénomènes du libre marché et les capacités financières des acteurs de ce marché. La stratification de l’espace résidentiel se passe non seulement sur le niveau de type de logement. Catherine Bonvalet et Anne Gotman parlent de la hiérarchisation du logement, qui résulte des valeurs inégales des statuts résidentiels :

« Les statuts résidentiels sont en effet au croisement de logiques multiples, à la fois politiques, juridiques, économiques et culturelles qui contribuent, à des degrés divers, à qualifier ou disqualifier tel ou tel statut, à le rendre accessible ou inaccessible, attractif ou répulsif. Du point de vue juridique, les statuts d’occupation sont clairement identifiés, et les principaux d’entre eux - propriété et location - fortement dichotomies. Du point de vue des représentations également, le couple propriété/location paraît assez solidement hiérarchisé - en faveur de la propriété 35 . »

Cette hiérarchie des statuts d’occupation est un résultat de l’approche qui l’envisage comme indicateur de la position sociale de l’individu ou du ménage. Elle contribue à son tour à l’existence des préjugés stables dans l’espace résidentiel où les propriétaires sont vus comme ayant le choix et les locataires sont ceux qui sont choisis « par défaut ». C. Bonvalet et A. Gotman soulignent que cette dichotomie est néanmoins imparfaite. Plusieurs recherches montrent que les controverses ne sont pas rares par rapport à cette hiérarchie. Un simple fait d’existence des propriétaires pauvres et locataires riches montre que la hiérarchie peut perdre son sens initial. Les auteurs en voient l’indicateur de ce qu’il faut envisager le statut résidentiel en liaison avec les logiques et les structures familiales. Pour nous, ce phénomène est un signe que le statut résidentiel n’est pas un aspect prédéfini pour les immigrés. En étant un phénomène variable, le statut résidentiel n’est pas un simple indicateur du statut social, mais il peut être un élément de stratégie d’implantation dans la société d’immigration. Le statut d’occupation est ainsi un aspect important du statut résidentiel car il résulte à la fois des différentes contraintes de la société et des comportements et des projets familiaux.

33 Ibid., p. 325.

34 Pour l’histoire du parc HLM voir S. MAGRI « L’émergence du logement social : objectifs et moyens d’une reforme (1894-1930) », dans SEGAUD M., BONVALET C., BRUN J. (sous la dir. de), Logement et habitat, l’état des savoirs, Paris, Éditions La Découverte, 1998.

35 BONVALET C., GOTMAN A.(eds.), Le logement : une affaire de famille, Paris, L’Harmattan, 1993, p. 13.

I.1.1. Le statut d’occupation de logement

Le statut d’occupation, représenté traditionnellement par la dichotomie locataire/ propriétaire, est néanmoins un phénomène plus complexe. Dans le cas des immigrés, il est important d’ajouter à ces deux statuts un troisième : le logement gratuit. Nous comprenons par celui-ci les situations différentes: hébergé (par la famille ou des amis), logé illégalement (par exemple dans les bidonvilles ou dans les logements abandonnés), logé par l’employeur ou dans un meublé. Ce statut d’occupation de logement n’entre pas dans la dichotomie classique parce qu’en effet il n’est pas un statut « juridique » car n’est pas régulé par la loi, comme dans le cas des statuts de propriétaire ou locataire. Pourtant, il est d’extrême importance de ne pas ignorer ce type de statut d’occupation dans l’analyse du logement des immigrés. Les enquêtes statistiques montrent que 13,3 % des Portugais, 11,6 % des Algériens, 25,7 % des immigrés de l’Asie du Sud-est sont hébergés et donc logés gratuitement à leur arrivée en France 36 . Michelle Guillon remarque que le logement par l’employeur et les locations meublées sont les statuts particulièrement précaires et les plus fréquents parmi les immigrés dans la région d’Île-de-France : 9,4 % des ménages immigrés sont logés dans des chambres meublées et 7,9 % - dans le logement fourni par l’employeur (par exemple, domestiques, gardiens, concierges) 37 . Ce type d’occupation de logement est important pour l’analyse des trajectoires résidentielles des immigrés en tant que révélateur du rôle des liens sociaux pour le phénomène migratoire : les taux élevés des hébergés à l’arrivée témoignent du regroupement des premiers arrivés par des groupes familiaux ou ethniques. Le pourcentage important des hébergés parmi les immigrés asiatiques s’explique par le fait que souvent tout le projet d’immigration est construit au sein des réseaux de parenté ou du village d’origine 38 . Le statut d’occupation du logement gratuit est aussi un témoignage de la précarité de la situation résidentielle des immigrés lors de leur arrivée. L’absence de ressources et de connaissances de la société d’immigration se traduit par l’acceptation par les immigrés de logements insalubres et peu appropriés pour l’habitation : près de 14 % des immigrés occupent des logements sans WC intérieurs ou sans baignoire ni douche, et 11,2 % - des

36 SIMON P., « Les immigrés et le logement : une singularité qui s’atténue », Données sociales, 1996, p. 424.

37 GUILLON M., « Français et étrangers en Île-de-France : dynamiques de localisation divergentes », dans Stratégies résidentielles, Actes du séminaire organisé par C. BONVALET et A.-M. FRIBOURG, Paris, INED, 1990, p. 434.

38 PINA-GUERASSIMOFF C., « Diversités régionales, institutions migratoires et conditions de travail des femmes chinoises en France : étude des mutations en cours », dans M. MARTINI, P. RYGIEL (sous dir. de ), Genre et travail migrant. Mondes atlantiques, XIX-XX siècles, Paris, Publibook, 2009, p. 137-139.

logements sans eau chaude 39 . En plus, le statut illégal d’occupation de logement est au cœur de la stigmatisation des immigrés par les autochtones car il touche aux questions de l’évasion fiscale, du surpeuplement et de l’exclusion sociale. Parmi les statuts d’occupation de la dichotomie classique, le statut de locataire prédomine chez les immigrés : 30,4 % d’eux sont locataires dans le parc privé, et 33,2 % dans le parc social 40 . Paul Cuturello parle de deux types de locataires : les locataires par nécessité et ceux « de choix » 41 . Sa typologie est issue de la distinction qu’il fait à la base d’une enquête statistique entre propriétaires et locataires analysés en fonction de leur histoire familiale et des statuts d’occupation de logement. P. Cuturello observe qu’il existe une corrélation statistique entre le statut d’occupation des individus et celui de leur origine, c’est-à-dire de leurs parents. De cette façon, il voit que le groupe de locataires n’est pas homogène et est divisé en deux types. Le premier type, les locataires par nécessité, sont résidents dans des immeubles collectifs, situés dans un milieu urbain. Ils disposent normalement de revenus faibles et sont proches par leurs caractéristiques socioprofessionnelles des locataires du secteur social 42 . Ce sont les ménages populaires, dont les parents ont été locataires, qui sont ainsi « assignés à résidence » à la fois par le statut d’occupation et par la région de localisation de leur logement. L’auteur remarque que l’histoire familiale du statut d’occupation devient un poids pour l’itinéraire résidentiel de ces ménages. Le seconde type des locataires, ceux « de choix », sont issus d’un tout autre milieu social. Ils sont les locataires « aisés », qui disposent des revenus confortables et s’approchent par leurs caractéristiques des propriétaires. Par ailleurs, la corrélation statistique entre leur statut d’occupation et celui de l’origine est faible, ce que signifie qu’ils sont « hors de l’influence du champs familial » 43 . Autrement dit, les locataires « de choix » disposent de suffisamment de ressources pour être propriétaires mais choisissent de rester locataires pour des motifs non-économiques. Cela montre que les choix résidentiels ne sont pas de simples déterminants économiques (comme un moyen d’investissement financier), mais qu’ils résultent de logiques beaucoup plus complexes. Vis-à-vis « du mythe qui instaure la propriété

39 TAFFIN C., « Le logement des étrangers en France », Economie et Statistique, n° 242, 1991, p. 64.

40 Ibidem.

41 CUTURELLO P., « Le poids de l’origine et la force de la parenté : la dualité familiale dans les pratiques résidentielles », dans BONVALET C., GOTMAN A.(eds.), Le logement : une affaire de famille, Paris, L’Harmattan, 1993, p. 118-124.

42 Il faut remarquer que seulement les locataires du secteur privé entrent dans la typologie de l’auteur.

43 Ibid, p. 122.

comme sommet de l’itinéraire résidentiel » 44 , ce modèle montre que le statut résidentiel est à la fois transmis par la tradition familiale et choisi en fonction des ressources du ménage. Qu’est-ce que le statut du locataire peut signifier pour l’immigré ? Il est possible de supposer que la continuité de la tradition familiale par rapport au statut d’occupation peut être rompue chez les immigrés, lors du passage d’une société à l’autre. Néanmoins, il est indispensable de tenir compte du champ familial en tant que source de l’habitus résidentiel chez les individus. En d’autres termes, les immigrés issus du milieu rural vont probablement avoir un projet résidentiel dirigé vers la propriété en banlieue plutôt que vers le secteur locatif du milieu urbain, car le premier type de logement répond mieux à leurs modes de vie, imposés par l’histoire familiale. Comme cela a été observé ci-dessus, le taux de locataires est assez élevé parmi les immigrés. Cela s’explique par les contraintes structurelles qu’ils subissent lors de l’arrivée dans le pays de destination. L’impossibilité de transmission de la propriété dans le pays d’arrivée les oblige à devenir locataires quel que soit leur projet résidentiel. La difficulté d’obtention des places dans les structures HLM et la durée élevée de l’attente contribue au fait que la grande partie de nouveaux arrivés s’installe dans le parc locatif privé, ce qui est explicite dans les graphiques ci-dessous 45 :

Figure 1. Locataires du parc HLM à l’arrivée en France et dix ans plus tard selon le pays d’origine, en %

100 51,4 37 33,3 27,4 24,8 22,1 13,5 0 7,1
100
51,4
37
33,3
27,4
24,8
22,1
13,5
0
7,1
en % 100 51,4 37 33,3 27,4 24,8 22,1 13,5 0 7,1 4 4 Ibid .,

44 Ibid., p. 123.

Portugal

Algérie

Turquie

Asie de Sud-Est

À l ʼ arrivée

10 ans plus tard

10 ans plus tard

45 Source : Ined, enquête Mobilité géographique et insertion sociale, 1992, dans SIMON P., « Les immigrés et le logement : une singularité qui s’atténue », Données sociales, 1996, p. 424.

Figure 2. Locataires du parc privé à l’arrivée en France et dix ans plus tard selon le pays d’origine ;en %

100

0

50,3 42,5 39,3 40 32,8 33,8 33,4 28,5
50,3
42,5
39,3
40
32,8
33,8
33,4
28,5
;en % 100 0 50,3 42,5 39,3 40 32,8 33,8 33,4 28,5 Portugal Algérie Turquie Asie

Portugal

Algérie

Turquie

Asie de Sud-Est

À l ʼ arrivée

10 ans plus tard

10 ans plus tard

Les deux graphiques montrent qu’à l’arrivée les immigrés, quelle que soit leur origine, se trouvent majoritairement être locataires dans le parc privé ou social. Ce fait résulte du niveau élevé d’incertitude et d’instabilité issu du statut d’immigré, mais cela aggrave aussi cette instabilité. Soumis à des multiples contraintes, d’origine financière et juridique, les immigrés occupent le parc locatif le plus défavorisé et insalubre, car plus facile à louer. Les données montrent que 21 % des immigrés sont locataires du parc HLM dégradé et 34 % d’entre eux occupent le parc privé locatif dégradé 46 . En plus, l’absence de réglementation juridique aggrave souvent leur précarité sociale et les rend victimes des préjugés et de la stigmatisation. Pourtant, il ne faut pas négliger que le statut de locataire ne traduit pas que les contraintes financières. Il est aussi une source de mobilité où « la jouissance immédiate de certains biens et services passe avant l’épargne et l’investissement immobilier 47 . » Le troisième statut d’occupation, celui de propriétaire, est le plus difficile à atteindre, notamment quand il s’agit de l’accession à la propriété 48 . Paul Cuturello dans son article cité ci-dessus considère les propriétaires d’un logement comme majoritairement cadres, fils et filles de cadres, qui disposent de diplôme élevé, et se trouvent dans le logement individuel. La recherche de l’auteur montre qu’ils deviennent propriétaires assez précocement, même s’ils ne bénéficient pas de transmission directe de bien, mais du rapport à ce bien 49 . Il est difficile de

46 SIMON P., Op.cit., p. 426.

47 BRUN J., FAGNANI J., « Paris ou la banlieue, le chois d’un mode de vie ? », Les Annales des la Recherche Urbaine, n° 50, 1991, p. 97.

48 Il faut souligner que nous distinguons ici les propriétaires « accédants », c’est-à-dire, ceux, qui atteignent ce statut lors de l’achat d’un logement, et les propriétaires « héritiers », c’est-à-dire, ceux, qui sont propriétaires successifs par la voie familiale.

49 CUTURELLO P., Op. cit., p. 116.

parler de tels « héritiers » parmi les immigrés dans la société d’installation. Cette approche peut être appliquée à partir de la deuxième génération des immigrés, par exemple, des jeunes issus de l’immigration de l’Asie de Sud-est où le taux des propriétaires est très élevé (30,8 % 50 ). En tout cas, il est indispensable de prendre en compte la tradition résidentielle familiale dans l’analyse des parcours des immigrés propriétaires. Comme il est difficile de parler des immigrés héritiers de propriétés résidentielles, l’analyse sera concentrée sur les propriétaires accédants. Les enquêtes statistiques montrent que 12,1 % des immigrés sont accédants à la propriété en France 51 . D’un point de vue économique, être propriétaire d’un logement signifie avoir une certaine stabilité et une certaine sécurité ; c’est aussi un moyen d’investissement et un héritage pour les prochaines générations. D’un point de vue symbolique, la valeur de la propriété est un variable qui dépend des logiques socio-économiques et familiales de chaque ménage. En fonction du projet résidentiel des acteurs sociaux, l’accession à la propriété peut prendre tel ou tel sens. Isabelle Bertaux-Wiame et Anne Gotman ont repéré trois groupes parmi les ménages locataires des logements sociaux à qui une proposition d’acheter leur logement a été faite 52 . Selon le rôle de l’accession à la propriété résidentielle, les auteurs distinguent premièrement l’« accession marchepied », quand les ménages accédants envisagent la propriété comme une étape stratégique pour l’accession à une autre propriété ; deuxièmement, l’« accession- sécurité », quand l’accession traduit des conditions de logement plus sécurisantes, et troisièmement, l’« accession-compromis », quand les ménages accédants voient la propriété comme le « maintien dans les lieux et comme carte pour l’avenir 53 ». Cette typologie est importante car elle illustre le rapport entre la capacité à valoriser l’accession à la propriété et la capacité à mobiliser les ressources du ménage, financières aussi bien que symboliques. D’ailleurs, la façon de mobiliser les ressources peut relever la valeur de la propriété pour les différents groupes des immigrés. Patrick Simon observe que certains groupes des immigrés adoptent le parcours résidentiel qui a pour but l’accession à la propriété, quand pour les autres la propriété au pays d’immigration ne représente pas l’aboutissement de ce projet 54 .

50 SIMON P., Op. cit. p. 424.

51 TAFFIN C., « Le logement des étrangers en France », Economie et Statistique, n° 242, 1991, p. 64.

52 BERTAUX-WIAME I., A. GOTMAN, « Le changement de statut résidentiel comme expérience familiale »,

dans BONVALET C., GOTMAN A.(eds.), Le logement : une affaire de famille, Paris, L’Harmattan, 1993, p.

130.

53 Ibid., p . 131.

54 SIMON P., Op. cit., p. 424.

De cette façon, bien que souvent l’accession à la propriété est perçue comme une réussite sociale par la société d’accueil, elle peut ne pas être soumise à la forte valorisation de la part des certains groupes d’immigrés. En outre, le statut de propriétaire peut être très valorisé par les immigrés mais la mobilisation de ressources sera dirigée vers l’accession dans le pays d’origine et non dans le pays d’installation, ce qui est le cas chez les immigrés portugais. C’est un phénomène très important, car il dégage la question de la valorisation de la propriété pour les immigrés en fonction du lieu où l’accession à celle-ci s’effectue. Nous tenterons d’expliquer plus loin dans ce chapitre pourquoi les immigrés portugais préfèrent investir dans le logement au Portugal plutôt qu’en France. Les statuts résidentiels sont ainsi les résultats des croisements des logiques multiples, d’origine familiale, culturelle, politique, juridique et économique. Ils dépendent des caractéristiques individuelles : âge, statut matrimonial et professionnel, tradition résidentielle familiale, etc., aussi bien que des dispositions du marché et de la situation économique globale. Ceci dit, le statut résidentiel dans la population immigrée ne peut pas être envisagé comme un simple indicateur de la position sociale. Ce phénomène nécessite une analyse attentive et qualitative car chaque groupe d’immigrés peut être porteur de valeurs et de projets différents, ce qui sera démontré plus loin dans le présent travail.

I.1.2. Localisation de logement

La localisation du logement est un troisième élément du statut résidentiel. C’est un phénomène assez complexe qui se situe au croisement de l’espace social avec l’espace physique. De facto la localisation est une caractéristique assez matérielle, qui désigne le lieu géographique où le logement se trouve situé (ville/campagne, région, quartier, etc.) Mais à partir du moment où il est considéré que l’espace géographique est stratifié et hiérarchisé par des valeurs symboliques qui sont attribuées par les acteurs sociaux, la localisation, d’une simple caractéristique matérielle, devient un phénomène social complexe. Pierre Bourdieu le définit de manière suivante :

« La structure de l’espace social se manifeste ainsi, dans les contextes les plus divers, sous la forme d’oppositions spatiales, l’espace habité (ou approprié) fonctionnant comme une sorte de symbolisation spontanée de l’espace social. Il n’y a pas d’espace, dans une société

hiérarchisée, qui ne soit pas hiérarchisé et qui n’exprime les hiérarchies et les distances sociales 55 . »

Ainsi, l’espace géographique est porteur des hiérarchies issues de l’espace social, produites par les acteurs sociaux. Bourdieu souligne que l’espace physique est toujours une projection de l’espace social mais d’une manière « brouillée ». De cette façon l’espace urbain, par exemple, est structuré en fonction des valeurs sociales qui sont attribuées à tel ou tel milieu. Les quartiers « beaux » et les quartiers défavorisés sont issus de cette sorte de stratification sociale qui se traduit dans l’espace. Et, à l’inverse, habiter l’espace valorisé peut signifier une réussite sociale, car cela représente socialement et symboliquement la population favorisée. La localisation du logement peut ainsi révéler plusieurs caractéristiques socioprofessionnelles et démographiques des acteurs sociaux. Jacques Brun et Jeanne Fagnani observent que le choix entre la capitale ou la banlieue correspond aux modes de vie différents « où le statut d’occupation et le type de logement, en liaison avec la composition des ménages, leur position dans le cycle de vie et l’âge de la personne de référence ne sont pas seuls en cause 56 . » Les auteurs ont remarqué lors d’une enquête quantitative que le mode de vie parisien correspond plutôt à celui des classes sociales aisées, des jeunes professionnels, qui sont attachés aux valeurs urbaines, tandis que la vie en banlieue correspond à « l’esprit de famille », quand l’amélioration des conditions de logement et l’acquisition d’une maison individuelle récompensent le sacrifice des biens urbains. En même temps les auteurs soulignent que les autres facteurs sociaux jouent un rôle important dans le choix de la localisation, comme par exemple les réseaux de transport et le lieu de travail de la femme. Ce qui est important dans cette analyse c’est le fait que la localisation de logement peut indiquer le statut du ménage. Les ménages mobiles et actifs professionnellement se trouvent plutôt dans les milieux urbains quand les ménages avec les enfants sont plutôt dans les banlieues. Pour les immigrés la localisation de l’habitat peut aussi être indicateur de leur statut

social :

« L’installation dans un quartier plus valorisé puisse accompagner l’accès du ménage à une position sociale devenue elle-même plus favorable. Signe de cette réussite sociale, la nouvelle localisation peut d’ailleurs contribuer à la conforter, en donnant us arrivants la

55 BOURDIEU P., « Effets de lieu », dans La misère du monde, Paris, Ed. De Seuil, 1993, p. 160.

56 BRUN J., FAGNANI J., « Paris ou la banlieue, le choix d’un mode de vie ? », Annales de la recherche urbaine, 50, 1991, p. 95.

possibilité de s’insérer dans tout un jeu de relations locales, d’images publiques et de pratiques valorisantes 57 . »

Habiter une banlieue « ethnique » ou un « beau » quartier n’a pas la même valeur pour les ménages immigrés. Leur insertion dans la société d’accueil se passe par le niveau du quartier, c’est-à-dire par leur entourage immédiat. Ainsi, les questions de la mixité et de la ségrégation sociales ont été longtemps perçues comme fondamentales dans l’analyse de l’intégration des immigrés dans la société française. Tout le concept des logements sociaux construits dans la période après la guerre a été basé sur l’idée que la mixité sociale immédiate favorise l’adoption des normes culturelles des couches sociales supérieures par les couches populaires. Et c’est avec le célèbre article des sociologues Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lamaire que ce concept commence à être élargi et développé 58 . Cependant, comme cela est démontré par les auteurs, la mixité sociale du quartier ne garantit pas l’intégration des immigrés, le quartier de résidence est un aspect très important dans l’analyse de leur parcours résidentiel. Comme cela a été observé encore par les pionniers de l’École de Chicago, les immigrés s’installent d’abord dans les logements dégradés des quartiers anciens du centre ville, puis, au fur et à mesure de leur intégration et de leur ascension sociale, ils se regroupent dans les quartiers ethniques de la périphérie pour ensuite revenir dans les milieux centraux mais dans des logements plus valorisés. Si ce schéma théorique a beaucoup changé dès le début du XXème siècle et en fonction de la société d’analyse, le rôle du milieu urbain à chaque étape de la mobilité résidentielle des immigrés reste un aspect très important. Michèle Tribalat distingue trois types de quartier urbain en fonction de l’importance de sa population immigrée. Il s’agit de quartier communautaire, immigré (non communautaire) et non immigré. Cette typologie est strictement théorique mais elle sert à retracer les particularités des itinéraires résidentiels et de l’insertion sociale des immigrés en fonction du quartier. Les données de l’enquête montrent que la sociabilité, voire mixité des relations quotidiennes, des immigrés dépend de la composition ethnique du quartier. Mais en plus, ces données témoignent que l’origine ethnique est aussi une variable importante pour l’analyse 59 .

57 GRAFMEYER Y., Sociologie urbaine, Paris, Armand Colin, 2005, p. 70.

58 Voir CHAMBOREDON J.-C., LAMAIRE M., « Proximité sociale et distance spatiale. Les grands ensembles et leur peuplement », Revue française de sociologie, vol. XI, 1, 1970.

59 Voir TRIBALAT M., De l’immigration à l’assimilation. Enquête sur les populations d’origine étrangère e France, Paris, La Découverte, 1996, p. 228.

La localisation du logement des immigrés en étant un composant du statut résidentiel est le résultat des plusieurs caractéristiques du ménage. Le choix de la localisation s’effectue en fonction des éléments suivants : l’âge des membres du ménage, le statut matrimonial, l’éloignement du logement du lieu de travail ou de l’école des enfants, les réseaux ethniques et familiaux, qui peuvent favoriser tel ou tel endroit pour les ménages mobiles. En plus, l’habitus et le mode de vie jouent le rôle important dans le choix de la localisation. Ainsi, les immigrés des milieux ruraux vont probablement chercher à s’installer dans les banlieues plutôt que dans le centre-ville. Cependant, le mode de vie est aussi le résultat de la localisation de l’habitat. Comme cela a été souligné par Y. Grafmeyer, l’installation dans un quartier valorisé peut traduire une adoption des normes sociales des classes favorisées par les immigrés qui s’y installent. La sociologue Isabelle Taboada-Leonetti parle aussi de « mimétisme » social des immigrés espagnols dans les beaux quartiers parisiens 60 . Elle remarque que les Espagnols dans le 16ème arrondissement parisien tendent à être « invisibles » culturellement, car ils subissent un processus d’intériorisation du mode de vie imposé par les classes dominantes habitant dans le quartier. Bien qu’ils n’abandonnent pas leur vie communautaire, cette activité reste invisible dans la structure du quartier car les immigrés espagnols ont adopté les normes de comportement social des Français. Le statut résidentiel est ainsi un concept fondamental pour aborder la question des stratégies résidentielles des acteurs sociaux. Lorsque la position résidentielle n’a pas qu’une valeur économique dans la société, elle est porteuse des représentations sociales. Dans ces représentations le statut résidentiel reflète la position sociale du ménage, ce qui mène à une forte valorisation symbolique du type de logement, sa localisation et le statut d’occupation. De cette façon, les trois éléments du statut résidentiel sont les objets des choix résidentiels des ménages en mobilité. C. Bonvalet et A.-M. Fribourg observent que les stratégies résidentielles des ménages ont pour but le maintien ou l’amélioration de leur statut social 61 . En d’autres termes, lors de chaque étape de mobilité, les acteurs sociaux cherchent à maintenir ou valoriser leur position sociale à travers la localisation qui correspond à leur mode de vie, le statut d’occupation valorisé ou à travers le type et la taille de leur logement. Ceux qui ne peuvent pas maintenir en équilibre la position sociale et le statut résidentiel doivent privilégier l’un ou l’autre élément du statut résidentiel. Par exemple, les ménages qui n’arrivent pas à

60 TABOADA-LEONETTI I., Les immigrés des beaux quartiers, Paris, L’Harmattan, 1987, p. 97.

61 BONVALET C., FRIBOURG A.-M., Stratégies résidentielles, Paris, INED, 1990, p. 5-6.

accéder aux logements du centre-ville choisissent de rester locataires mais dans un quartier qui correspond à leur mode de vie et leur position sociale. Ainsi, l’installation dans le quartier valorisé privilégie leur statut, bien que le statut d’occupation et le type de logement puisse être moins valorisé. Les éléments du statut résidentiel envisagés ci-dessus sont importants pour analyser les stratégies résidentielles, car ils correspondent aux différents mécanismes de maintien du statut social par les immigrés. Mais il est aussi important de prendre en compte le fait que la valeur des éléments du statut résidentiel peut varier selon l’origine culturelle et sociale des immigrés. Dans la section suivant nous allons envisager le rôle du logement dans le parcours des immigrés portugais et la valeur sociale qu’ils accordent au statut d’occupation, au type de logement et à sa localisation.

I.2. Le logement des immigrés portugais

Les différentes enquêtes statistiques nationales sur le logement des immigrés, effectuées dans les années 1980-90, prennent en compte la population des immigrés portugais, car elle représente une des plus massive et des plus anciennes immigrations en France après la guerre. Ainsi, grâce aux modalités de construction des catégories démographiques de l’époque, et vu l’importance de la population portugaise, nous disposons d’information assez développée sur les conditions de logement des Portugais jusqu’aux années 2000 62 . Les données de l’enquête « Mobilité géographique et insertion sociale », réalisée en 1992, montre que 40 % des Portugais étaient propriétaires de leur logement en France, ce qui est le deuxième taux le plus élevé (après les Espagnols : 56 % ) parmi les étrangers de différents pays d’origine captés par l’enquête 63 . Il est remarquable aussi que 19,2 % des accédants à la propriété en France parmi les immigrés soient Portugais 64 . De cette façon les Portugais dans les années 1990 sont majoritairement propriétaires de leur logement (40 %), locataires du parc privé non dégradé (21 %) et locataires du parc HLM non dégradé (20 %) 65 . En absence de données plus récentes sur les statuts d’occupation des Portugais nous allons supposer que cette répartition reste désormais plus ou moins stable et tend à augmenter le taux des propriétaires, ce que peut être tiré à partir des réflexions qui suivent. Ces chiffres montrent en effet que les immigrés portugais ont tendance à accéder à la propriété ou à occuper le parc locatif privé et les meilleurs logements sociaux. Ces statuts d’occupation sont assez valorisés dans la société française, ce qui permet de supposer que les immigrés portugais ont effectué une ascension sociale assez rapide après de leur arrivée en France. Néanmoins, cette ascension sociale n’est pas toujours le résultat de l’ascension professionnelle car au cours des années ils restent majoritairement dans les sphères du bâtiment et des travaux publics. Ainsi, dans l’échelle générale l’acquisition de statuts d’occupation valorisés traduit le projet migratoire et résidentiel en lui-même. Autrement dit,

62 Sur l’historiographie et le développement des questions de construction des catégories «nationalité», «étranger», «immigré» etc. dans la statistique française voir SIMON P., « Nationalité et origine dans la statistique française : les catégories ambiguës », Population, 3, 1998, p. 541-568.

63 SIMON P., « Les immigrés et le logement : une singularité qui s’atténue », Données sociales, 1996, p. 425.

64 TAFFIN C., « Le logement des étrangers en France », Economie et Statistique, n° 242, 1991, p. 64.

37 SIMON P., Op. cit., p. 425.

ce n’est pas nécessairement l’ascension sociale qui permet l’amélioration du statut résidentiel, mais c’est le désir d’avoir tel ou tel statut valorisé par le groupe qui détermine l’itinéraire résidentiel de ce groupe. Une extrême valorisation du statut de propriétaire chez les immigrés portugais provoque leur orientation résidentielle vers l’acquisition du logement, que ce soit en France ou au Portugal. Cette importance d’être propriétaire est un phénomène d’autant plus remarquable qu’il est comparé avec les données statistiques sur la localisation de la population portugaise dans la région parisienne. Les données présentées par Guy Desplanques et Nicole Tabard montrent que, parmi les immigrés d’Île-de-France, les Portugais sont les plus disséminés à l’échelle des quartiers 66 . Cela veut dire qu’il n’existe pas de quartiers « portugais » à Paris ou dans les banlieues. Caroline Brettell en comparant les communautés portugaises à Paris et Toronto voit les raisons de cette absence de regroupement géographique dans les différences de structures urbaines de ces deux villes, aussi bien que des différents pôles de l’activité professionnelle :

« […] a geographically-based Portuguese immigrant community does not exist in Paris as it does in Toronto and one explanation for this difference is the varying structures of the two urban centres and the varying patterns of employment, particularly for women, within this different urban systems 67 . »

Comme cela a déjà été remarqué dans ce travail, les Portugais n’ont pas de pôle de concentration dans la région parisienne, bien qu’il existe quelques communes qui sont marquées par la présence portugaise grâce aux bidonvilles qu’ils peuplaient dans les années 60-70 (les bidonvilles de Nanterre, St-Denis, La Courneuve, Aubervilliers, Choisy, Fontenay- au-Bois, Villejuif, Massy et celui de Champigny, célèbre pour être uniquement portugais) 68 . Pourtant, les Portugais sont très dispersés dans la région parisienne et à Paris. S’ils sont nombreux dans les « beaux quartiers » aussi bien que dans les quartiers populaires, ils n’y sont pas visibles. Cette dispersion signifie en effet qu’à l’échelle du groupe, la localisation n’est pas un élément du statut résidentiel fortement valorisé. Cela peut signifier aussi que les choix de localisation du logement sont fait en fonction des ressources de chaque ménage portugais. Autrement dit, les dispositions socio-économiques du ménage prédominent sur l’influence des réseaux communautaires dans le choix de localisation de l’habitat.

38 DESPLANQUES G., TABARD N., « La localisation de la population étrangère », Economie et Statistique, n° 242, 1991, p. 57.

67 BRETTELL C. B., « Is the Ethnic Community Inevitable ? A Comparison of the Settlement Patterns of Portuguese Immigrants in Toronto and Paris », The Journal of Ethnic Studies, Vol. 9, n° 3, aut. 1981, p. 10.

68 VOLOVITCH-TAVARES C., « Les Portugais dans la région parisienne depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’en 1974 », dans A. MARES et P. MILZA (sous la dir. de), Le Paris des étrangers depuis 1945, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994, p. 105.

Il faut ajouter que les liaisons communautaires chez les Portugais sont assez spécifiques. Le choix de destination de chaque ménage nouvellement arrivé est effectué par des réseaux des connaissances. Ces réseaux sont majoritairement de parenté, et ensuite basés sur les liaisons inter-villageoises. La plupart des nouveaux arrivés portugais sont installés chez les personnes de leur famille qui sont arrivés avant. Fernando 69 , qui est venu en France en 1964 avec sa famille (ses parents, ses frères et sœurs) dit :

« Nous nous sommes installés chez les gens qui avaient émigré avant. C’était toujours dans la famille. On fait venir la famille d’un pays à l’autre et on s’aide, voilà comment ça marche. »

De cette façon les réseaux migratoires des Portugais étaient constitués principalement des relations familiales, qui déterminaient les destinations des émigrés en France. En même temps, les réseaux communautaires sont pratiquement absents dans les itinéraires des immigrés du Portugal. C’est-à-dire que les itinéraires migratoires des ménages n’ont pas été maintenus par l’activité communautaire des immigrés déjà installés en France, comme cela arrive dans le cas des communautés asiatiques par exemple. Ainsi, dans les discours des immigrés sur leur projet de migration entre les trois dimensions : communautaire (voire ethnique), régionale ou liée au village d’origine, et familiale - la première est quasi absente, tandis que la deuxième et la troisième sont beaucoup plus importantes. Les liens de parenté sont, selon Paul-André Rosental, l’un des critères principaux favorisant la migration car la famille et les liens de parenté présentent les canaux d’échange d’information sur le milieu d’immigration probable 70 . Les projets individuels des immigrés sont subjectifs et souvent inscrits dans l’histoire familiale et les itinéraires parallèles des autres membres de la famille 71 . Ainsi, la forte dispersion des Portugais dans la région parisienne permet de supposer que la localisation du logement n’a pas une importante valeur symbolique pour ces immigrés. D’ailleurs, les données statistiques montrent que le statut de propriétaire est, au contraire, un élément très valorisé par la population portugaise. Ce phénomène pourtant ne peut pas être saisi seulement à travers les chiffres : il est important de voir les représentations personnelles des immigrés devant les grandes tendances. L’absence de préférence de quartier et le taux élevé d’accédants à la propriété au niveau du groupe ethnique : comment ses caractéristiques se traduisent au niveau des expériences des ménages et des expériences individuelles ?

69 Afin de protéger l’anonymat, les noms des personnes interviewées sont fictifs.

70 Voir ROSENTAL P.-A., Les sentiers invisibles. Espaces, familles et migration dans la France du 19ème siècle, Paris, Éditions de l’EHESS, 1999.

71 Par exemple, Isabela a émigré en France avec l’aide de ses tantes. Quelques années après son émigration, elle aide sa cousine à émigrer à Paris, en la trouvant un travail de domestique chez une famille parisienne.

I.2.1. Indépendance - notion clé pour statut d’occupation

Si les immigrés portugais lors de leur arrivée en France sont hébergés par l’employeur ou par les membres de leur famille, ils manifestent ensuite la volonté de devenir indépendants en matière de logement, que ce soit d’abord comme locataire et ensuite comme propriétaire. Roberto, venu en France dans les années 1960, se souvient :

« Quand j’ai commencé à travailler j’ai trouvé un logement à moi. J’ai

commencé à gagner de l’argent et là, j’ai trouvé mon propre logement. Je voulais plus d’indépendance. […] J’ai eu des copains qui étaient deux ou trois dans un appartement. Mais moi, j’étais bien, j’ai eu mon coin. Je n’ai pas eu d’envie de louer quelque chose avec quelqu’un de même sexe, parce que je voulais avoir ma liberté. »

Même si son appartement était dans de mauvaises conditions, Roberto se souvient de cette expérience comme un gain de liberté. Manuel, venu en France en 1982, dit qu’il était hébergé par son beau-frère, jusque’à ce qu’il décide de se marier et il loue alors son propre appartement : « J’ai loué un appartement tout seul ». Fernando, venu en 1964, dit en justifiant sa décision d’acheter un appartement en France :

« С ’était mon but d’avoir acheté, avoir investi en quelque chose. Être indépendant, finalement ! »

La valorisation de l’indépendance résidentielle dans le parcours des Portugais est toujours présente dans leur discours, en dépit de leur statut d’occupation. La liberté et l’indépendance figurent dans les justifications de devenir locataire ou propriétaire ou de quitter le logement des parents. Il est remarquable que la valeur d’indépendance ait été présente seulement dans le discours des hommes portugais. Ceci s’explique par le fait que la nécessité d’indépendance résidentielle est liée aux étapes de la vie familiale et professionnelle. Ainsi, si Roberto commence à penser à la liberté quand son revenu augmente, les autres interviewés montrent la volonté d’avoir un logement indépendant lors du changement du statut matrimonial. Il est possible de supposer que c’est pour cette raison que les hommes parlent de l’indépendance plus souvent que les femmes. En plus, la valorisation de l’indépendance résulte de l’importance du statut de propriétaire pour les Portugais. Agriculteurs en majorité, les immigrés portugais cherchent à reconstituer le mode de vie qu’ils avaient dans leurs villages où ils étaient propriétaires de leur maison. En effet, les immigrés portugais en France sont normalement venus jeunes, c’est-

à-dire qu’ils partaient des maisons de leurs parents. Après avoir gagné quelque indépendance financière en France ils cherchent à construire leurs propres maisons au Portugal pour ne plus rester chez les parents lors des nombreuses visites des vacances. Bien que le phénomène d’accession à la propriété par les Portugais au pays d’origine sera étudié prochainement, nous allons citer les paroles d’une Portugaise tirées d’un entretien effectué lors de la recherche de Maria-Engracia Leandro :

« Il faut penser à toutes ces personnes qui, comme nous, venaient du Portugal où ils avaient l’habitude de posséder une maison, grande ou petite, mais pas de payer un loyer pour le logement 72 . »

I.2.2. Être propriétaire

Les données empiriques sur la population portugaise en France aussi bien que leur discours lors des entretiens, montrent la valorisation du statut de propriétaire chez ce groupe d’immigrés. Il est vrai que le taux des propriétaires parmi les immigrés portugais est très élevé, comme cela a été montré plus haut. Cela montre qu’être propriétaire d’un logement est la position valorisée chez les Portugais en France. Lors des entretiens effectués, il est possible de distinguer trois types de discours à propos de l’importance de la propriété du logement en soi, que ce soit en France ou au Portugal.

Propriété comme signe de réussite sociale Le statut de propriétaire de logement en étant au sommet de la hiérarchie résidentielle, est souvent perçu dans la société française comme un symbole de réussite sociale. M.E. Leandro souligne que le pavillon en France représente « un symbole de réussite sociale pour l’entourage français et portugais 73 ». C’est ce que R. De Villanova et C. Bonvalet observent en parlant d’un décalage entre la pratique de l’accession à la propriété chez les immigrés portugais et leur position socioprofessionnelle qui ne montre pas une forte amélioration depuis leur arrivée. Les auteurs citent un témoignage qui révèle le fait que les voisins français sont « un peu jaloux » des immigrés portugais, qui, une dizaine d’années après leur arrivée, deviennent propriétaires d’une maison en France. Ce témoignage met d’ailleurs l’accent sur l’effort important fait par les Portugais pour accéder à la propriété :

72 LEANDRO M.-E., Familles portugaises : projets et destins, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 125.

73 Ibidem.

« […] parce qu’on travaille dur, on passe des vacances normales et on fait des économies pour acheter une maison 74 […] »

Cette citation se croise avec les paroles de Fernando, qui dit à propos de la valeur de la propriété :

« C’est parce qu’on se dit « voilà, j’ai réussi à acheter quand il y a des

gens qui n’arrivent pas à acheter ! ». Pour acheter il faut travailler aussi, hein ! Je n’ai pas acheté sans travailler, j’ai travaillé beaucoup pour pouvoir investir. »

Les deux citations montrent que le statut de propriétaire est une source de gratification pour les immigrés portugais, car la voie de l’accession n’est pas facile pour eux au pays d’installation. Pour accéder à la propriété, les familles portugaises subissent un double processus de mobilisation des ressources monétaires à travers l’économie et l’épargne d’un côté, et la multiplication des revenus de l’autre. L’aboutissement du « rêve » de devenir propriétaire compense ainsi les efforts et les sacrifices que les ménages ont subissent pendant les années de la mobilisation en vue de l’accession.

Propriété comme investissement et patrimoine Du point de vue financier, l’accession à la propriété peut être un moyen d’investissement de l’argent que les immigrés ont économisé pendant des années. Roberto en expliquant pourquoi il a acheté une maison au Portugal dit : « C’est d’avoir un chez-soi et pour investir l’argent qu’on avait mis de côté ». Dans ce contexte il est intéressant que les questions de l’épargne et de l’économie quotidienne soient implicites dans la majorité des discours des immigrés portugais. Il paraît lors de ces discours, que le mode de vie toléré par la culture des milieux majoritairement ruraux dont ils sont issus est basé sur l’épargne. Leurs dépenses sont concentrées sur les nécessités et le reste de revenu est destiné à l’épargne. Le témoignage cité ci-dessus tiré de l’étude de R. De Villanova illustre bien ce phénomène :

« … Nous, on mange à notre manière portugaise […] mais c’est pas

seulement dans la nourriture, c’est avec un peu tout car, par exemple, il y a des Français qui n’ont pas d’argent mais ils sont capables d’acheter des chaussures ou un vêtement parce qu’ils le trouvent joli, et ils sont capables de le ranger dans une armoire sans y toucher, nous non, on n’achète que ce dont on a besoin 75 . »

74 VILLANOVA DE R., BONVALET C., « Immigrés propriétaires ici et là-bas, un système résidentiel ? », dans BONNIN P., VILLANOVA DE R. (sous dir. de), D’une maison l’autre : parcours et mobilités résidentielles, Paris, CREAPHIS, 1999, p. 235.

75 Ibidem.

Ce discours nous paraît très significatif car il révèle l’opposition entre le mode de vie des Français et celui des immigrés portugais, qui voient l’explication pour leur rapide accession à la propriété dans leur envie de travailler pour atteindre leur but. L’acquisition d’un logement n’est pas seulement l’investissement financier mais aussi l’investissement dans les réseaux familiaux. Ainsi, Fernando dit qu’il a acheté sa maison au Portugal « pour les vacances, pour les enfants, pour les petits enfants ». Beaucoup de nos interviewés ont motivé leur acquisition d’un logement en France ou au Portugal par le fait que les générations suivantes en hériteront.

Propriété comme une «norme» sociale Parallèlement aux discours qui valorisent la propriété comme un moyen d’investissement et comme un signe de réussite sociale, un autre discours est assez répandu parmi les immigrés portugais. Ce discours est moins explicite que les deux précédents, mais il constitue toute une dimension de l’importance du statut de propriétaire pour le groupe des immigrés portugais.

« C’était normal, on a commencé à travailler, il fallait se débrouiller. », Roberto

« Non, avoir un logement à moi, ce n’était pas mon rêve, mais c’est logique quoi. […] Moi, je ne veux pas habiter un HLM avec ma famille, je veux avoir un logement à moi, c’est normal. », Manuel

« Oui, on a économisé et puis on a acheté une maison au Portugal, comme tout le monde », Maria.

Ces citations, tirées de nos entretiens avec les Portugais, ont en commun un aspect, représenté par le mot « normal ». Pour nos interviewés avoir un logement en propriété et être indépendant est une logique normale pour chaque famille. Mais qu’est-ce que cette dimension du normal dans leur discours représente sociologiquement ? Nous considérons que ce phénomène traduit tout d’abord la représentation de la propriété comme une norme pour le groupe des immigrés portugais. Mais par ailleurs cette norme est d’une double origine : culturelle et sociale. La valorisation de la propriété comme un phénomène culturel (ou peut être ethnique) est révélée lors de la comparaison des immigrés portugais avec d’autres groupes ethniques immigrés. Le modèle de P. Simon, déjà évoqué dans le présent travail, illustre cette comparaison. P. Simon, lors de l’analyse des données statistiques, distingue deux types de parcours résidentiel : le premier dirigé vers l’accession à la propriété et l’autre, vers l’entrée et la permanence dans le secteur du logement social. Ainsi, si les Portugais, les Espagnols et les

immigrés d’Asie de Sud-ouest sont caractérisés par le premier type de parcours, c’est parce que le taux de l’accession à la propriété dix ans après leur arrivée en France est beaucoup plus important que celui des autres groupes ethniques (comme les Turques ou les Algériens) 76 . Cela permet de supposer que cette différence est due à la valeur que la propriété a chez les groupes ethniques différents. Autrement dit, être propriétaire est un statut beaucoup plus valorisé chez les immigrés portugais, que par exemple, chez les immigrés algériens. Cette hypothèse néanmoins n’est pas complète car elle ne prend pas en considération des éléments très importants, comme la classe sociale et les caractéristiques socio-démographiques des immigrés. En revanche, le statut de propriétaire comme une norme sociale est un phénomène beaucoup plus complexe et il correspond à la notion de l’habitus 77 . Nous avons déjà évoqué que l’habitus résidentiel détermine souvent les choix du statut résidentiel et des modes de vie des acteurs sociaux. Mais à son tour, cet habitus résidentiel est constitué par l’histoire résidentielle propre à la famille et à la classe sociale de l’immigré. C’est dans ce sens que Mauricio Gribaudi parle de la mémoire familiale. La mémoire familiale pour lui est un ensemble de ressources à la disposition de chaque famille dans une période de cycle de vie particulière. En d’autres termes, les stratégies et les orientations de chaque individu sont encadrées par la position sociale de sa famille à un moment donné et par son expérience passée. C’est-à-dire que la mémoire familiale est un « horizon fait d’itinéraires passés et parallèles, dans lesquels les trajectoires des autres modifient la perception que chacun a de la sienne 78 . » Ainsi, la valorisation de la propriété comme un élément « normal» du statut résidentiel dans le discours des immigrés portugais peut être issue de l’histoire familiale de chaque ménage. Dans ce contexte, Yves Grafmeyer parle de la succession des statuts d’occupation par les voies familiales : « Du coup, la signification que les résidents attribuent à leur statut d’occupation et à celui de leurs voisins n’est pas sans lien avec les trajectoires individuelles et

76 SIMON P., « Les immigrés et le logement : une singularité qui s’atténue », Données sociales, 1996, p. 424.

77 Bourdieu définit l’habitus comme les « systèmes de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes ». Voir BOURDIEU P., Le Sens pratique, Paris, Minuit, 1980, p. 88.

78 GRIBAUDI M., Itinéraires ouvriers : espaces et groupes sociaux à Turin au début du 20ème siècle, Paris, Éditions de l’EHESS, 1987, p. 57.

familiales antérieures 79 . » C’est-à-dire que les expériences résidentielles de l’individu ou du ménage, aussi bien que les attitudes héritées par rapport à l’habitat déterminent le choix du statut d’occupation du logement. Mais en même temps, Y. Grafmeyer souligne que la succession des comportements résidentiels n’est pas nécessairement toujours accompagnée de la transmission du statut social : « Ainsi, dans un même groupe social et à niveau de ressources comparables, la différence entre propriétaire et locataire peut porter l’empreinte des traditions familiales qui prévalaient en la matière, qu’il y ait ou non reproduction du statut social d’origine 80 . » Ces réflexions sont importantes car elles permettent de saisir pourquoi les immigrés portugais parlent de la propriété du logement comme d’un phénomène « normal ». Issus majoritairement de milieux ruraux, fils et filles d’agriculteurs, ces immigrés ont hérité des attitudes résidentielles dirigées vers la propriété car elles comprennent l’indépendance résidentielle et permettent de maintenir le style de vie caractérisé par la présence de plusieurs générations dans le foyer. Et c’est pour cette raison que le fait d’avoir un logement en propriété apparaît normal et logique pour les immigrés portugais.

I.2.3. Le phénomène de double résidence

Quand il s’agit des propriétaires parmi les immigrés portugais la question de la localisation du logement est d’extrême importance. S’il est vrai que le taux des propriétaires parmi la population portugaise en France est assez élevé, ces chiffres ne prennent pas en compte la distinction entre la propriété située en France ou au Portugal. Cependant, plusieurs enquêtes quantitatives, aussi bien que les entretiens menés lors de la présente recherche, montrent que les immigrés portugais en France investissent beaucoup dans la construction ou l’acquisition d’un logement au Portugal et, plus précisément, dans leur région d’origine. Roselyne de Villanova observe que le taux de résidence secondaire chez les immigrés portugais est assez fort : 19,3 % (contre 16,7 % des Français et 6,8 % des Espagnols) 81 . En plus, elle constate que 14,5 % des Portugais sont « doubles accédants », c’est-à-dire, qu’ils

79 GRAFMEYER Y., « Héritage et production du statut résidentiel : éléments pour l’analyse de milieux locaux », dans C. BONVALET et A. GOTMAN (eds.), Le logement : une affaire de famille, Paris, L’Harmattan, 1993, p.

68.

80 GRAFMEYER Y., Sociologie urbaine, Paris, Armand Colin, 2005, p. 71.

81 VILLANOVA DE R., BONVALET C., « Immigrés propriétaires ici et là-bas, un système résidentiel ? », dans BONNIN P., VILLANOVA DE R. (sous dir. de), D’une maison l’autre : parcours et mobilités résidentielles, Paris, CREAPHIS, 1999, p. 214.

ont accédé à la propriété résidentielle en France et au Portugal. Le phénomène de double résidence, à la fois dans le pays d’origine et dans le pays d’accueil, est très important car il résulte des changements du projet migratoire et des tensions identitaires chez les immigrés. R. de Villanova distingue deux types de logique résidentielle par rapport à la double résidence 82 . Pour les ménages du premier type, le logement au Portugal est prioritaire dans les choix résidentiels (même après l’abandon du projet de retour lié à l’installation des enfants en France) et le logement en France a un rôle secondaire. C’est le cas d’Isabela, qui habite dans une loge de gardienne en France et a une maison au Portugal :

« Quand on va au Portugal on reste chez nous. On a acheté une maison au Portugal, alors quand on va là-bas on reste chez nous. Deux ans après que nous nous sommes marié nous avons fait une maison au village. Puis on a vendu cette maison et on a acheté une à côté de Lisbonne. Pour voir la mer. »

Les ménages de deuxième type, souvent la génération plus jeune des immigrés, sont propriétaires en France comme au Portugal. Pour eux, la propriété au pays d’accueil est un symbole de leur bonne intégration, quand la propriété au Portugal signifie les liaisons avec le lieu d’origine et traduit le phénomène de double appartenance, culturelle et identitaire. C’est le cas de Fernando, venu en France avec sa famille quand il avait 4 ans. Aujourd’hui, en étant entrepreneur prospère et propriétaire de son logement en France, il achète aussi une maison au Portugal, dans le village de ses parents : « un petit morceau de terre pour aller en vacances ». Qu’est-ce que l’acquisition d’un logement au pays d’origine peut donc signifier pour les immigrés portugais ? Tout d’abord, c’est une manifestation des liaisons avec le lieu d’origine et avec les réseaux familiaux. Les statistiques montrent que, dans les années 1990, les immigrés portugais passaient leurs vacances au pays d’origine dans 79 % des cas et 17 % d’entre eux restaient dans leurs propres résidences au Portugal 83 . Le taux du retour au pays au moment des congés est un indicateur important de la valorisation et des liaisons avec le lieu d’origine. Il est remarquable que tous nos interviewés qui possèdent une maison au Portugal disent que ce n’est que pour les vacances. Pourtant, Roberto, divorcé et retraité, nous dit à propos de son appartement au Portugal :

« J’ai acheté un appartement dans mon pays. Pour aller en vacances et pour avoir une place quand je vais là-bas. J’y vais moins souvent

82 Ibid., p. 246.

83 MOUTARDIER M., « Les conditions de vie des étrangers se sont améliorées depuis dix ans », Economie et statistique, n° 242, 1991, p. 72.

aujourd’hui… Sinon, je suis plus souvent là-bas qu’ici, j’ai mon appartement. J’investis là-bas. »

Le fait que Roberto restait plus souvent au Portugal qu’en France avant de commencer un traitement médical qui exige une certaine sédentarité, témoigne que les liaisons avec le lieu d’origine sont encore très fortes chez les immigrés portugais. Il est intéressant dans ce contexte que malgré le fait que Roberto passe normalement presque la moitié de l’année au Portugal, il n’y rentre pas définitivement, même en étant divorcé et retraité ce qui donne une certaine liberté de changement de domicile. Cela témoigne d’une double appartenance identitaire et de l’abandon du projet de retour au pays d’origine qui tend à être définitif. En outre, l’acquisition d’un logement au pays d’origine peut servir comme mécanisme du maintien du statut social et comme réponse aux précarités résidentielles vécues par les Portugais lors du parcours migratoire. Y. Grafmeyer observe que chez les ménages d’origine modeste l’accession à la propriété résidentielle peut être valorisée assez spécifiquement :

« … les ménages d’origine modeste peuvent se montrer particulièrement enclins à acquérir, en même temps que leur logement, les signes visibles d’une réussite sociale, […] qui se trouve ainsi consacrée à leurs propres yeux et à ceux de leur entourage. Dans d’autres cas encore, la volonté d’accéder à tout prix au statut de propriétaire s’analyse plutôt comme un substitut à une promotion socioprofessionnelle jugée hors d’atteinte, et aussi comme une façon de rompre avec la précarité résidentielle qu’avaient subie les parents 84 . »

Ces deux cas désignés par Y. Grafmeyer correspondent aux phénomènes liés à la double résidence des immigrés portugais, décrits par Carolina Leite. Elle remarque que les émigrés portugais qui construisent leurs maisons dans les villages d’origine à partir des années 1960 forment une catégorie stable nommée « les Français 85 » aux yeux des habitants fixes de ces villages. « Les maisons ont constitué la cible la plus manifeste des jugements des résidents permanents à l’égard de ces migrants 86 », dit-elle. Ainsi, l’acquisition de la propriété au village d’origine permet aux migrants portugais de se réinsérer dans les réseaux sociaux affaiblis lors de l’immigration, mais aussi de montrer aux autres leur statut social amélioré par l’immigration.

84 GRAFMEYER Y., Op. cit., p. 71.

85 C’est-à-dire les émigrés portugais qui résident en France de façon permanente, mais qui construisent ou acquièrent les maisons au village d’origine.

86 LEITE C., « Femmes et enjeux familiaux de la double résidence », dans BONNIN P., VILLANOVA DE R. (sous dir. de), D’une maison l’autre : parcours et mobilités résidentielles, Paris, CREAPHIS, 1999, p. 296.

Pourtant, les maisons des « Français » au Portugal révèlent aussi les tensions identitaires dont les immigrés souffrent. Isabela dit qu’elle se sent mieux en France qu’au Portugal car là-bas elle est vue comme étrangère, tandis qu’elle se sent Portugaise :

« Le Portugal est beaucoup développé, même ma ville est très

changée. Quand je viens là-bas, je demande «où se situe ceci, où se situe cela ?» mais j’ai honte car je suis Portugaise et je ne sais pas ces choses. Et les gens disent : «Regarde, celle-ci est Française ». Mais je ne suis pas Française, je suis Portugaise. Nous sommes immigrés ici, c’est normal, mais au Portugal, nous sommes étrangers aussi. Les Portugais disent «Français» pour nous, et ici ils disent «Portugais». Tu as déjà vu un problème comme ça ? On ne sait plus d’où nous sommes. Je me sens mieux ici, car je suis immigrée, et je n’ai pas de honte de ne pas savoir comment faire ceci ou cela. Mais au Portugal j’ai honte, car je suis Portugaise et je ne sais rien. Et les gens regardent. Je me sens mieux ici qu’au Portugal. »

Ainsi, par l’acquisition d’une propriété au pays d’origine, les Portugais tentent de reconstituer leur identité nationale qu’ils perdent aux yeux de leurs compatriotes. Cependant, les maisons qu’ils construisent ne semblent que renforcer les différences entre ceux qui sont partis et ceux qui sont restés 87 . En outre, la propriété au Portugal représente pour les immigrés la réalisation d’un projet de long terme ayant pour but l’amélioration des conditions du logement. Ce sont les « maisons de rêves », lesquelles récompensent les précarités résidentielles vécues par les migrants portugais et leurs parents en France et au Portugal. Caroline B. Brettell souligne que ces maisons de rêves sont le symbole de la réussite sociale que les immigrés portugais cherchent à démontrer à leur société d’origine :

« These houses symbolise the fact that Portuguese immigrants in

France […] are not looking for upward mobility in the country of immigration, but rather within the Portuguese village they have left temporarily, even if temporarily means fifteen years or a working lifetime. It is in the village back home that they seek social recognition and social status, not within a new foreign society where they become part of a massive foreign proletariat 88 . »

Ainsi, la propriété dans le pays d’origine est un phénomène important pour les immigrés portugais. Sans pouvoir élaborer ce sujet qui est périphérique mais incontournable pour la problématique du présent travail, nous reprendrons la formulation de R. De Villanova pour définir le rôle que la double résidence joue pour les immigrés portugais : « Ainsi l’alternance résidentielle est-elle imprégnée d’ambivalence, celle de la double appartenance

87 Voir VILLANOVA DE R., LEITE C., RAPOSO I., Maisons de rêve au Portugal, Paris, Éditions Créaphis,

1994.

88 BRETTELL C. B., « Is the Ethnic Community Inevitable ? A Comparison of the Settlement Patterns of Portuguese Immigrants in Toronto and Paris », The Journal of Ethnic Studies, Vol. 9, n° 3, aut. 1981, p. 14.

comme valeur identitaire 89 . »L’importance du logement dans le pays et le désir de l’acquérir laissent une empreinte sur l’itinéraire résidentiel des immigrés portugais en France et par conséquence sur leurs stratégies résidentielles.

89 VILLANOVA DE R., BONVALET C., Op. cit., p. 246.

I.3. Montrouge : endroit d’incertitude résidentielle

Le milieu urbain, voire le quartier, l’arrondissement, la commune, etc., est un élément important dans l’analyse des parcours résidentiels des immigrés. La localisation du logement est à la fois le résultat et la variable des mobilités résidentielles. Susanna Magri parle de milieu urbain comme « produit de « logiques de peuplement » qui résultent à la fois des trajectoires sociales des ménages, des propriétés physiques des habitations et des modalités d’accès au logement. 90 » Mais, lors de l’analyse de plusieurs ouvrages sur la mobilité résidentielle, elle observe que le quartier d’installation produit d’ailleurs des effets sur les trajectoires des habitants. En étant à la fois des espaces matériels, sociaux et économiques, les quartiers se présentent comme une sorte d’encadrement pour les itinéraires des acteurs sociaux en mobilité. En d’autres termes, le milieu urbain canalise les parcours des habitants en fonction de sa structure socio-économique et selon l’origine sociale et professionnelle des ménages. Montrouge, en étant le milieu urbain « neutre », comme nous l’avons défini dans l’introduction, encadre les parcours résidentiels des immigrés portugais d’une manière particulière. Montrouge est une banlieue parisienne fortement urbanisée et très proche de la capitale par ses caractéristiques socioprofessionnelles. Ces particularités, aussi bien que l’absence des communautés ethniques visibles, déterminent la façon de vivre et d’effectuer les itinéraires résidentiels des habitants. Les immigrés portugais à Montrouge sont assez nombreux mais en même temps très peu visibles. Certains d’entre eux habitent Montrouge depuis une vingtaine d’années, les autres sont récents. Mais ce qui est important pour nous, c’est de voir les motivations et les représentations de ces habitants portugais à propos de la façon d’habiter Montrouge et la façon dont la ville elle-même affecte leur parcours résidentiel. Nous avons repéré, lors de nos entretiens, trois dimensions de discours sur la place de Montrouge dans l’itinéraire résidentiel des immigrés portugais. La première dimension est celle de l’absence des liaisons communautaire entre les Portugais dans la ville comme le résultat d’un essai de fuir les stéréotypes accordés aux Portugais par la société française. La deuxième, est celle du « hasard » qui a mené les ménages à s’installer à Montrouge. Et enfin,

90 MAGRI S., « Villes, quartiers : proximités et distances sociales dans l’espace urbain », Genèses, n° 13, automne, 1993, p. 163.

la troisième dimension représente Montrouge comme un endroit d’incertitude résidentielle du fait de sa nature ambigüe.

I.3.1. « Oui, nous sommes Portugais mais on n’a rien à voir avec les Portugais »

L’absence de regroupement communautaire des Portugais à Montrouge est une particularité important du milieu urbain étudié. Et c’est d’autant plus remarquable que les communes à côté disposent d’associations culturelles ou religieuses qui servent de lieu de rencontre des Portugais de la région. Par exemple, c’est dans la commune de Gentilly, limitrophe à Montrouge, qui se situe la paroisse portugaise, qui depuis 1979 est le centre religieux de la communauté portugaise en région parisienne. La commune de Malakoff, limitrophe elle aussi de Montrouge, a une association culturelle du Nord du Portugal, qui organise régulièrement des présentations de danse et de chanson portugaises. Et Montrouge cependant ne possède aucune association de Portugais (à l’exclusion d’un restaurant portugais et de deux cafés qui réunissent plutôt les Portugais de l’immigration récente). Dans nos entretiens nous avons cherché à obtenir une explication de cette absence de vie communautaire des Portugais à Montrouge. Ainsi, João nous a dit, à propos de ses compatriotes de l’immigration ancienne à Montrouge :

« Ici, à Montrouge, ils ne se manifestent pas. On a organisé une soirée portugaise la semaine passée et là, il n’y avait qu’une vingtaine des Portugais, et le reste était tous des Français 91 . […] On se trouve facilement dans les autres endroits, à Paris ou aux autres banlieues. Si un Portugais vient dans une ville, on le voit tout de suite. Moi, j’ai mes amis portugais à Paris, à Ivry, à Vitry. Mais pas beaucoup à Montrouge. »

Ce témoignage de João, une personne active et très connue dans les réseaux sociaux de Montrouge, laisse quand même le phénomène sans explication. Alors qu’une seule phrase jetée par une femme portugaise de 50 ans, copropriétaire d’un restaurant à Montrouge, nous a ouvert un espace de réflexion sur cette invisibilité des Portugais dans la commune. « Oui, nous sommes Portugais, mais on n’a rien à voir avec les Portugais », dit-elle, en refusant notre demande de mener un entretien avec elle. Nous considérons cette phrase assez significative pour deux raisons. La première, est issue du contexte dans laquelle elle a été dite. La femme

91 Il faut remarquer que cette soirée a été organisée par l’association de quartier et non pas par les Portugais. Les organisateurs ont choisi cette année de faire cette rencontre annuelle « à la Portugaise » et c’est pour cela qu’ils ont invité quelques commerçants portugais de Montrouge à contribuer à l’organisation de l’événement.

portugaise par cette phrase refuse non seulement de nous donner ses paroles mais refuse aussi son appartenance au groupe des immigrés portugais. Certes, cela traduit aussi un phénomène de double appartenance identitaire des immigrés portugais, mais la formulation de la phrase donne l’impression que la femme ne veut pas être confondue avec les autres immigrés portugais. La deuxième raison, c’est le fait que nous avons rencontré un pareil comportement chez les autres Portugais à Montrouge, lors des interactions quotidiennes. Par exemple, une femme qui est née en France un an après l’arrivée de ses parents du Nord du Portugal dans les années 1970, qui travaille comme caissière dans un supermarché à Montrouge, ne veut pas que ses collègues et les clients sachent qu’elle est Portugaise. Tout cela nous fait supposer que les Portugais à Montrouge « se cachent » d’une stigmatisation dont le groupe des immigrés portugais est victime dans la société française. Grâce à l’intégration profonde dans les structures socio-économiques et culturelles de la société française, les Portugais à Montrouge arrivent à être « invisibles » socialement et ne cherchent pas à dépasser cette invisibilité. Mais quels sont les stigmates que les immigrés portugais veulent éviter ? À l’absence d’études consacrées à ce sujet nous pouvons tirer des éléments des différentes recherches. Ainsi, R. De Villanova et C. Bonvalet parlent de l’image du « Portugais maçon construisant sa maison 92 ». Véronique de Rudder dans son analyse des stratégies résidentielles des immigrés vivant en loge de concierge remarque que 35 % des immigrés dans cette situation résidentielle sont d’origine ibérique, dont les Portugais 93 . Il est vrai que dans les représentations populaires de la région parisienne la figure de la gardienne d’immeuble est fortement liée à l’immigration portugaise. Maria-Engracia Leandro observe à ce propos que la loge de gardienne « constitue une espace d’habitation stigmatisé et dévalorisé 94 ». Ainsi, concierge, maçon, ouvrier de construction ou d’une usine sont les images des Portugais dans la région parisienne. Le caractère stable de ces images les transforme en une sorte de « stigmate », qui englobe la population des immigrés portugais en France. De simples caractéristiques professionnelles, ces représentations deviennent les caractéristiques du groupe en général. De

92 VILLANOVA DE R., BONVALET C., « Immigrés propriétaires ici et là-bas, un système résidentiel ? », dans BONNIN P., VILLANOVA DE R. (sous dir. de), D’une maison l’autre : parcours et mobilités résidentielles, Paris, CREAPHIS, 1999, p. 240.

93 DE RUDDER V., « Stratégies des immigrés en matière de logement », dans Stratégies résidentielles, Actes du séminaire organisé par C. BONVALET et A.-M. FRIBOURG, Paris, INED, 1990, p. 454.

94 LEANDRO M.-E., Au-delà des apparences. Les Portugais face à l’insertion sociale, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 307.

cette façon, pour les immigrés qui ont réussi à dépasser les difficultés de l’ascension sociale liées à l’immigration, ces stigmates signifient un abaissement de leur statut social actuel. Nous pouvons donc supposer que les immigrés portugais qui ont atteint le niveau de la classe moyenne dans la société française cherchent à se confondre dans le milieu social

« neutre » que Montrouge représente. Autrement dit, l’absence des regroupements ethniques à

Montrouge est issue de cette tendance des Portugais à s’abstraire des stigmates populaires accordés aux immigrés portugais par la société d’installation.

I.3.2. « C’est par hasard que je me suis retrouvé à Montrouge »

Selon une autre dimension remarquable du discours des immigrés portugais à propos de Montrouge, leur présence dans la commune n’est pas considérée comme un choix mais comme la conséquence du « hasard ». Manuel dit qu’il s’est retrouvé à Montrouge « par hasard, parce que j’ai trouvé un appartement ». Fernando appelle ça « le destin » : « C’était le destin peut-être, je ne sais pas. ». Maria explique que quand elle cherchait un appartement, la cousine de son mari a trouvé un logement à Montrouge pour eux, et alors ils y ont emménagés. La plupart de nos interviewés appellent le fait d’être venu à habiter Montrouge une chance, un hasard. Pourtant, Y. Grafmeyer considère que les acteurs sociaux ont tendance à attribuer au

« hasard » des événements pour lesquels ils ne sont pas autant passifs qu’ils le pensent :

« […] d’autres enquêtés se montrent enclins à tenir pour une série de

hasards (souvent heureux) un destin résidentiel sur lequel ils ont eu, en réalité, plus de maîtrise qu’ils ne se le figurent. […] les acteurs sociaux disposent de marges de liberté très inégales […] . Et les propos tenus en situation d’entretien ne sont qu’un des éléments possible d’appréciation de cette marge de liberté 95 . »

Ainsi les acteurs sociaux ne se rendent pas toujours compte que certains événements ont plus de logique sociale qu’ils pensent. Dans ce contexte, par exemple, Fernando ajoute à son passage sur « le destin » :

« C’est parce qu’il y a eu ça [une place pour le commerce] et j’ai

cherché quelque chose en proche banlieue. Donc c’était un choix qui était favorable pour moi, peut être pour quelqu’un d’autre non, mais pour moi ça était favorable. Parce que l’emplacement il est bien. »

Cette contradiction entre le destin et le choix dans le discours de Fernando témoigne de deux phénomènes importants. Le premier résulte des caractéristiques urbaines et

95 GRAFMEYER Y., Sociologie urbaine, Paris, Armand Colin, 2005, p. 67.

socioprofessionnelles de Montrouge. C’est-à-dire, Montrouge, au moment du choix résidentiel des ménages, a répondu à leurs besoins d’un logement pas trop éloigné de Paris (pour des raisons professionnelles) mais en même temps où les prix immobiliers sont plus bas que dans la capitale. En revanche, le deuxième phénomène issu de la contradiction entre hasard/choix dans les discours des Portugais, montre que Montrouge n’a jamais été un endroit où les ménages immigrés préféreraient vivre. Et c’est ici que le « hasard » prend sa place, car le choix d’habiter Montrouge n’a pas été motivé par la volonté d’y habiter mais surtout par les conditions satisfaisantes que cet endroit assurait aux ménages. En d’autres termes, sans être un rêve pour les immigrés portugais, Montrouge leur a fourni les dispositions sociales et urbaines dont ils avaient besoin lors de leur mobilité résidentielle. Pourtant, Montrouge se présente dans les itinéraires des Portugais plutôt comme un endroit de passage que d’installation définitive, du fait de sa nature ambigüe à leurs yeux.

I.3.3. « C’est Montrouge, mais en fait c’est Paris déjà »

La troisième dimension du discours des Portugais révèle l’image contradictoire de Montrouge. Cela est implicitement présent dans la plupart des témoignages des immigrés portugais, mais de manière différente. Beaucoup d’entre eux soulignent que la ville est beaucoup changée. Maria, qui habite Montrouge depuis 30 ans, raconte :

« Mais si. A l’époque c’était très différent [de Paris]. Les immeubles

et tout. Parce qu’ils ont construit beaucoup. C’était plus tranquille, comme à la campagne. Mais ils ont tellement construit, c’est pour ça que c’est tellement cher. C’est Montrouge, mais en fait c’est Paris déjà. »

Pareil pour Isabela qui se souvient que Montrouge à l’époque a eu l’air de la campagne, tandis qu’aujourd’hui c’est très différent :

« Montrouge à l’époque était très tranquille, notre appartement a eu un

jardin, tandis qu’à Paris on devrait rester entourés des immeubles. Montrouge était différent à l’époque ; c’est maintenant que c’est plein de bureaux. Mais quand nous nous sommes venus, non. Il y avait des maisons avec des grands jardins, avec des arbres fruitiers, c’était très beau. Mais pas maintenant, ça a été tout vendu et maintenant ce n’est que des bureaux partout. Mais le travail était ici, alors nous sommes venus. Mais ce n’est pas parce que j’aimais Montrouge, Meudon me plaisait plus. Mais à Meudon on n’a pas eu de travail, et comme j’avais déjà laissé mon travail précédant j’ai eu besoin de trouver quelque chose vite. Mais j’aimais beaucoup Meudon. Aujourd’hui j’aime bien Montrouge, c’est une vie bien tranquille, calme. Mais j’ai aimé Meudon parce qu’il y a eu cette forêt magnifique. Mais ici, c’est calme, il n’y a pas de problèmes avec les jeunes comme dans les

autres villes. Mais ici les villas sont pour les gens très riches, qui cherchent les endroits calmes. Et chaque jour Montrouge devient plus cher, avec l’arrivée du métro. Les prix immobiliers sont très élevés aujourd’hui, pour louer ou pour acheter. »

En effet, ces citations nous permettent de révéler le phénomène de la nature ambigüe de Montrouge. D’un côté, beaucoup de nos interrogés parlent de la ville à l’aide de termes de la campagne. Ils se plaignent qu’il manque des magasins (Maria) ou même que « il n’y a pas vraiment où aller à Montrouge» (Roberto). Mais de l’autre côté, nos interviewés remarquent que Montrouge est très urbanisé et cher. Le témoignage de Fernando illustre bien cette hypothèse :

« C’est pas le même ici qu’à Paris, parce qu’à Paris il y a beaucoup plus de touristes. Montrouge, c’est comme une petite famille, on se connaît tous. Petit village quoi. Mais je suis assez satisfait, j’ai assez de clientèle [pour son commerce], c’est un beau quartier. C’est pas Neuilly mais c’est mieux qu’à Neuilly au niveau du boulot ! »

Fernando parle de Montrouge comme d’un petit village, mais en même temps il dit que son commerce a un succès, même plus grand que cela pourrait être dans la bourgeoise Neuilly- sur-Seine. Montrouge ainsi se situe au milieu de l’échelle « urbain-rural », en étant à la fois un endroit fortement urbanisé mais qui propose un cadre de vie plus communautaire et villageois à ses habitants. Cette nature ambigüe de Montrouge comme lieu de résidence peut servir d’explication à l’absence d’une communauté portugaise. Il ne faut pas oublier que les immigrés portugais sont majoritairement issus des milieux ruraux. Ainsi, leurs modes de vie sont très influencés par les modes de vie de la campagne portugaise. Beaucoup des Portugais interrogés remarquent qu’ils voudraient bien habiter à la campagne, « dans la nature, où c’est calme » (João). Mais Montrouge dans ce cas ne dispose pas de conditions pour avoir un cadre de vie aussi rural que les Portugais rêvent. Ceci dit, aucun de nos enquêtés n’habite dans un pavillon à Montrouge. Par contre, les recherches de M.-E. Leandro montrent que les immigrés portugais résidant dans les communes de l’agglomération parisienne plus éloignées de la capitale possèdent souvent une maison 96 . Pourtant, cela ne signifie pas que le milieu urbain n’a aucune valeur pour ces immigrés. Maria-Engracia Leandro cite un exemple d’une famille portugaise résidant dans une loge de gardien dans le 16ème arrondissement parisien, qui souffre de l’étroitesse du logement mais valorise beaucoup le milieu social du quartier et pour cela reste très attaché à

96 Voir LEANDRO M.-E., Familles portugaises : projets et destins, Paris, L’Harmattan, 1995 ; Au-delà des apparences. Les Portugais face à l’insertion sociale, Paris, L’Harmattan, 1995.

celui-ci 97 . En même temps, Isabela, une de nos enquêtés, raconte qu’elle appréciait de vivre dans les arrondissements centraux de Paris, mais à cause de la nécessité de trouver un logement indépendant ( du fait de la naissance de sa fille ), elle a préféré une banlieue « tranquille ». Ainsi les immigrés, originaires de la campagne portugaise, préfèrent un milieu rural pour la localisation du logement. Mais en même temps ils valorisent les réseaux de relations sociales que les arrondissements centraux de Paris leur offrent. Montrouge, par sa nature ambigüe, se trouve dans ce schéma dans une position entre-les-deux, car d’un côté elle fournit des relations sociales moins impersonnelles comme à la campagne, mais de l’autre, les prix élevés et le haut niveau d’urbanisation ne permettent pas aux immigrés portugais d’accéder à un pavillon, le type de logement privilégié par eux. C’est ainsi que Montrouge devient un endroit de passage résidentiel qui conduit normalement des milieux urbanisés de Paris vers les banlieues pavillonnaires de la région parisienne.

97 LEANDRO M.-E., Familles portugaises : projets et destins, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 125-127.

Conclusion. L’immigré portugais : propriétaire d’une maison dans une banlieue pavillonnaire ?

Nous avons analysé dans le présent chapitre le phénomène du statut résidentiel et de ses trois composants : le type de logement, le statut d’occupation et la localisation de l’habitat. Le statut résidentiel d’un ménage se trouve au croisement de plusieurs caractéristiques socioprofessionnelles et démographiques, il s’inscrit dans l’histoire résidentielle et les habitus produits par celle-ci. Le statut résidentiel est un élément important quand il s’agit des itinéraires résidentiels des immigrés. Une fois que nous considérons que parmi les contraintes structurelles les immigrés ont un espace pour effectuer les choix résidentiels, il est évident que les éléments du statut résidentiel encadrent ces choix. En d’autres termes, les immigrés peuvent manipuler les différents éléments de leur statut résidentiel afin d’atteindre la combinaison qu’ils souhaitent. Pour cette raison, il nous est important de moduler un idéal-type du statut résidentiel d’un immigré portugais. Les immigrés portugais, issus des milieux ruraux, sont influencés par ces derniers dans leurs choix résidentiels. Ainsi le pavillon dans une banlieue péri-urbaine devient le type de logement privilégié pour eux. Plusieurs chercheurs remarquent que le rêve d’avoir sa maison a souvent été la raison de l’émigration 98 . Il est remarquable que cette volonté d’avoir une maison se traduise dans un phénomène de double résidence, car les immigrés portugais, lors de l’amélioration des conditions financières en France, investissent leur argent dans la construction plutôt dans leur village d’origine que dans le pays d’installation. Montrouge occupe une place spécifique dans les parcours des immigrés portugais. En effet, leurs discours montrent que le milieu urbain de Paris est très valorisé car il donne l’accès aux réseaux sociaux qui favorisent l’intégration des familles immigrées dans la société d’accueil. Mais en même temps les habitus des immigrés portugais les guident vers l’acquisition d’un logement dans les banlieues moins urbanisées, car plus semblables aux milieux ruraux dont ils sont issus. Montrouge dans ce chemin se situe entre les deux destinations, car elle est à la fois une petite ville et un milieu assez urbanisé. Dans le choix du statut d’occupation de logement, les immigrés portugais valorisent le statut de propriétaire, car il fourni aux ménages l’indépendance résidentielle et les libère de l’engagement financier du paiement d’un loyer. La forte valorisation du statut de propriétaire

98 VILLANOVA DE R., BONVALET C., Op.cit., p. 222.

est cruciale dans l’analyse des stratégies résidentielles des Portugais. Nous verrons dans le chapitre suivant que les ménages portugais mobilisent les ressources de différentes façons mais toujours avec un seul objectif : accéder à une propriété, d’abord dans le village d’origine et ensuite dans le pays d’installation.

CHAPITRE II. LES STRATÉGIES RÉSIDENTIELLES DES IMMIGRÉS PORTUGAIS

Les stratégies constituent un phénomène complexe et nécessitent une approche compréhensive et détaillée. Chaque groupe social, chaque ménage ou individu, peut avoir des stratégies différentes car elles dépendent de l’échelle des valeurs résidentielles de ces différents acteurs. Ainsi, il est indispensable de saisir au préalable les préférences de chaque groupe en matière du logement. L’analyse des valeurs résidentielles des immigrés portugais, effectuée dans le premier chapitre, permet d’approcher la problématique davantage subjective des stratégies résidentielles. La difficulté réside dans la dimension non-empirique de ces stratégies, essentiellement subjectives et donc propres au parcours de chaque acteur. Comme il est démontré dans le premier chapitre, le statut de propriétaire est très valorisé par les immigrés portugais. Leur « rêve » d’acquérir une maison au Portugal, dans leur village d’origine, résume leur projet migratoire orienté vers l’amélioration de leur statut social dans le pays d’origine. L’acquisition d’une maison au Portugal pourrait alors représenter le terme de leur trajectoire migratoire. Mais le fait que les immigrés portugais parviennent à améliorer leurs conditions de logement aussi bien en France qu’au Portugal, entraîne une redéfinition de leur projet migratoire et résidentiel. Nous allons par conséquent nous intéresser dans ce chapitre aux évolutions des stratégies résidentielles des immigrés portugais au fil de leurs trajectoires de vie. Après un détour sur les enjeux théoriques de la notion de stratégie, avant d’analyser les déterminants et spécificités de celles des personnes interrogées. Puis, nous esquisserons à partir des cas singuliers une trajectoire résidentielle idéal-typique. À travers les éléments de stratégies et les échelles de valeurs résidentielles propres aux Portugais, nous étudierons enfin de quelle manière les immigrés négocient les contraintes structurelles afin d’atteindre les finalités de leurs projets.

II.1. Les stratégies résidentielles : notion et structure

Pour aborder la question des stratégies résidentielles des ménages immigrés il est important de saisir le concept même de stratégie. Anne Gotman en s’essayant à retracer l’apparition du concept dans les sciences sociales souligne qu’il est utilisé le plus souvent dans des contextes compétitifs 1 . Elle observe que le terme est issu de courants théoriques économiques, insistant sur la nécessité de la rationalisation des choix des acteurs dans une société capitaliste. F. Godard envisage quant à lui trois types d’approches de la notion de stratégie. La première l’auteur englobe les théories de l’agent rationnel, due à l’économie néo-classique, qui postulent que l’individu agit sous les contraintes de revenu et de temps afin de maximiser et d’optimiser l’utilité des biens qu’il consomme 2 . Pourtant, R. Boudon développe cette approche en l’enrichissant par l’idée que les choix d’individu ne sont pas nécessairement toujours conscients car ils résultent souvent de l’environnement. Ce qui est important dans cette approche, c’est le fait que l’individu apparaît comme un acteur social qui fait ses choix, conscients ou inconscient sont-ils. La seconde approche fait référence selon Godard aux réflexions sur le sens que les individus accordent aux événements passés. Elles soulèvent une interrogation fondamentale en sciences sociales : « quel statut de vérité accorder aux discours des acteurs sur leurs actions 3 ? » L’enjeu est de déterminer si le parcours biographique fait l’objet d’une reconstruction stratégique de la part des narrateurs, au détriment des motivations au moment de la prise de décision Enfin, le troisième type d’approche des stratégies mettrait l’accent sur les contraintes auxquelles l’individu est soumis dans ses choix. Selon la théorie de P. Bourdieu les stratégies appartiennent au sens pratique, lui-même produit de la socialisation. Pour lui, l’individu est à la fois un acteur intentionnel et un agent socialisé. Dès lors ses choix et ses stratégies résultent tant de sa volonté que des dispositions et des contraintes sociales auxquelles l’individu est soumis, qui forment l’habitus.

1 GOTMAN A., « Stratégies résidentielles, stratégies de la recherche », dans Stratégies résidentielles, Actes du séminaire organisé par C. BONVALET et A.-M. FRIBOURG, Paris, INED, 1990, p. 23-34.

2 GODARD F., « Sur le concept de stratégie », dans Stratégies résidentielles, Actes du séminaire organisé par C. BONVALET et A.-M. FRIBOURG, Paris, INED, 1990, p. 10.

3 Idem., p. 16.

La diversité, voire les antagonismes de ces trois approches traduisent la complexité du phénomène. Puisqu’il est impossible de prendre en compte toutes les nuances du concept dans le travail présent, nous considérons que la notion de stratégie signifie que les individus disposent « d’un réel pouvoir de décision ou, à défaut, d’une maîtrise partielle de [leur] avenir 4 . » Les actions individuelles se situent à l’interstice des statuts et ses rôles imposés par les rapports sociaux prédéterminés. L’individu dispose ainsi d’une marge relative de liberté, à l’intérieur de laquelle il parvient à élaborer ses stratégies 5 . La notion de stratégie permet d’envisager les individus comme des acteurs qui effectuent leurs choix selon les ressources dont ils disposent et en fonction des contraintes qu’ils subissent.

II.1.1. Éléments de stratégie résidentielle

L’utilisation du concept de stratégie en matière de logement traduit l’idée que la mobilité résidentielle n’est pas un processus aléatoire mais contrôlé par les individus. Cela signifie que les itinéraires résidentiels des acteurs sociaux disposent d’une régularité issue des leurs motivations, de leurs valeurs ainsi que de leurs projets. Ces itinéraires représentent en effet les réponses des acteurs aux contraintes structurelles à chaque étape de la mobilité résidentielle. Selon Jacques Brun et Jeanne Fagnani, en effet, « au sein d’un même système de contraintes immobilières et spatiales il existe donc bien une marge de liberté qui donne tout son sens à la notion de stratégie résidentielle 6 . » Ainsi, nous allons définir la stratégie résidentielle comme un processus, au cours duquel les individus effectuent des choix résidentiels liés au statut d’occupation, au type et à la localisation du logement en fonction des ressources dont ils disposent et des contraintes structurelles auxquelles ils sont soumis. Ainsi définie, la mobilité résidentielle constitue un processus intentionnel aux finalités arrêtées. C’est-à-dire, les individus lors des changements du logement suivent une logique qui mène à un ou plusieurs objectifs précis. Selon, Isabel Taboada-Leonetti « toute stratégie obéit

4 GOTMAN A. Op. cit., p. 24.

5 TABOADA-LEONETTI I., Les immigrés des beaux quartiers, Paris, L’Harmattan, 1987, p. 34.

6 BRUN J., FAGNANI J., « Paris ou banlieue, le choix d’un mode de vie? », Les Annales de la recherche urbaine, n ° 50, 1991, p. 100.

à des finalités, plus ou moins conscientes 7 . » Ces finalités sont construites en fonction des caractéristiques socioprofessionnelles et démographiques du ménage, aussi bien qu’en fonction de valorisation de tel ou tel logement par le groupe social dont ces ménages font part. En d’autres termes les ménages disposent d’un projet résidentiel, donc d’un plan d’actions, qui les mènera aux objectifs de la mobilité résidentielle. Cependant, il est important de souligner que les projets résidentiels ne sont pas stables mais évoluent au contraire au gré des étapes de vie des ménages. Sonia Fayman et Isabel Taboada-Leonetti évoquent plusieurs facteurs de mobilité résidentielle. Les événements familiaux (mariage, naissance, divorce, départ des enfants, etc.), les caractéristiques professionnelles (statut d’emploi et le revenu, lieu de travail, promotion professionnelle, retraite, etc.), les décisions institutionnelles et administratives (expulsions et relogements, politiques d’attribution des logements sociaux des offices et des bailleurs), les effets de réseaux (opportunités favorisant la location, le prêt, l’acquisition d’un logement), ainsi que les facteurs résidentiels proprement dit (la taille de l’appartement, la localisation, les facilités de communication, le type de voisinage, etc.) 8 incitent en effet à changer de logement. Ces facteurs déterminent en outre la direction de la mobilité résidentielle et contribuent à des corrections incessantes du projet initial. Par exemple, l’arrivée du premier enfant dans une famille des jeunes cadres résidant dans un petit appartement du centre-ville va provoquer une mobilité vers un appartement plus grand, probablement situé dans un quartier résidentiel. À l’inverse, la fin de l’activité professionnelle peut favoriser l’assiduité d’un individu plutôt que sa mobilité. En outre, la stratégie résidentielle implique la présence des ressources qui permettent aux acteurs de réaliser leur projet. Anne Gotman remarque : « La question des stratégies, résidentielles et autres, est directement liée à celle des ressources. Sans ressources, pas de stratégies. C’est par l’intermédiaire des ressources que stratégies individuelles et contraintes structurelles inter-agissent 9 . » Ces ressources individuelles favorisant la mobilité sont de natures différentes : financières (épargne, salaire), professionnelles (une stabilité professionnelle ouvrant la possibilité d’un prêt immobilier; un horaire flexible permettant

7 TABOADA-LEONETTI I., Les immigrés des beaux quartiers, Paris, L’Harmattan, 1987, p. 34.

8 FAYMAN S., TABOADA-LEONETTI I., « Itinéraires résidentiels, entre enracinement et assignation », dans R. BEKKAR (textes réunis par), Ethnicité et lien social. Politiques publiques et stratégies résidentielles, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 96.

9 GOTMAN A., « Stratégies résidentielles, stratégies de la recherche », dans Stratégies résidentielles, Actes du séminaire organisé par C. BONVALET et A.-M. FRIBOURG, Paris, INED, 1990, p. 30.

d’exercer plusieurs activités simultanément), des réseaux sociaux (familiaux, amicaux, éducatifs) et des savoir-faires (auto-construction d’une maison, par exemple). Chaque ménage dispose de plusieurs ressources à chaque étape de sa vie : sa mobilité résidentielle résulte ainsi de la manière dont il structure et mobilise celles-ci. Francis Godard et Paul Cuturello analysent la mobilisation des ressources pour les ménages accédants à la propriété. Selon ces auteurs, « le processus d’accession à la propriété consiste en un processus de mobilisation matérielle et monétaire, et en un processus de mobilisation morale 10 . » Le premier fait référence à la combinaison de dépense et économies de temps et d’argent. En d’autres termes, les ménages tendent à augmenter leurs ressources financières d’un côté et, de l’autre, à diminuer leurs dépenses. La mobilisation « morale » est également importante en tant que mécanisme de justification du statut de propriétaire, le rendant ainsi désirable. Par ailleurs, les auteurs soulignent que la mobilisation morale est différente chez chaque membre du ménage, bien qu’ils subissent à un même processus de mobilisation matérielle. Autrement dit, chacun produit les justifications différentes et attribue les valeurs différentes à la mobilité résidentielle. Ainsi, le processus de mobilisation de ressources est crucial pour l’avancement du projet résidentiel des ménages : il s’intègre en amont dans leurs stratégies. Il est important de comprendre que la notion de stratégie englobe non seulement le projet résidentiel du ménage (qui représente les objectifs du parcours résidentiel), mais aussi leurs motivations, et valorisation des ressources données. En d’autres termes, deux ménages avec le même projet résidentiel, devenir propriétaire d’un logement, ne présenterons cependant pas nécessairement les mêmes stratégies : tandis que l’un va habiter dans un logement social pour faire une épargne, et l’autre pourra, par exemple, augmenter ses horaires du travail ou utiliser le travail féminin pour accroître ses revenus. Les mécanismes de la mobilisation matérielle diffèrent en effet en fonction du statut social, de l’âge, de la composition et des dispositions culturelles des ménages. Les ressources permettent quelquefois de desserrer l’étau des contraintes structurelles auxquelles les ménages, notamment issus des groupes défavorisés, sont soumis. Ces contraintes structurelles représentent le troisième élément déterminant les stratégies résidentielles. Elles désignent l’appartenance de classe, l’origine matérielle et le cadre référentiel symbolique des ménages, notamment les contraintes du marché immobilier (les

10 GODARD F., CUTURELLO P., PENDARIES J.-R., Familles mobilisées : accession à la propriété du logement et notion d’effort des ménages, Paris, Plan construction, 1982, p. 259.

prix et l’accessibilité des biens), les politiques de logement (les agences de distribution du logement social), les difficultés juridiques (absence des papiers), et enfin les contraintes symboliques (les préjugés et xénophobie par rapport aux locataires immigrés). Jacques Brun souligne que la capacité de réaliser les stratégies résidentielles n’est pas la même chez les différentes classes sociales : « La précarité des revenus, le manque de diplômes, la faiblesse du capital culturel et l’étroitesse du réseau de relations sociales restreignent le champ du possible 11 », c’est-à-dire, « les choix de la localisation résidentielle pour les membres des classes dominées […] 12 . » C’est en ce sens qu’Edmond Préteceille analyse la ségrégation sociale dans les villes françaises. Il démontre que « la concentration des plus pauvres dans les espaces les plus dévalorisés 13 » est l’une des conséquences de la capacité réduite des classes défavorisées de conduire leur parcours résidentiel. L’appropriation des meilleures localisations par les groupes sociaux dominants entraîne l’augmentation des prix immobiliers ce qui diminue les chances des ménages à revenus inférieurs de s’y installer. Ainsi, la hiérarchisation des milieux urbains s’effectue par la hiérarchisation des prix immobiliers. De cette façon, l’auteur souligne que la capacité d’être mobile n’est pas la même selon les groupes sociaux :

« Et si la mobilité résidentielle est un moyen d’améliorer individuellement son accessibilité aux équipements et/ou aux emplois, on constate qu’elle est nettement hiérarchisée socialement ; elle est plus facile et plus fréquente pour les catégories supérieures, à qui leurs revenus et leurs ressources sociales donnent des choix plus larges, elle plus difficile et moins fréquente pour les classes populaires qui sont soit contraintes par les règles d’accès au logement social, soit dépendantes du marché locatif de basse qualité […], soit propriétaires dans les segments les moins demandés, souvent les plus éloignés, du marché 14 . »

Il est évidant ainsi que les ménages des classes populaires, dont les ménages immigrés, ont moins de ressources pour desserrer les contraintes liées à la hiérarchisation des prix et des valeurs symboliques des espaces urbains. Pourtant, cela ne signifie pas qu’ils ne sont pas capables d’effectuer de réels choix résidentiels. En revanche, leurs stratégies doivent se montrer davantage complexes et élaborées, et nécessitant l’engagement de plusieurs membres du ménage.

11 BRUN J., « La mobilité résidentielle et les sciences sociales », Les annales de la recherche urbaine, n° 59-60, juin-septembre, 1993, p. 14.

12 Idem., p. 13.

13 PRÉTECEILLE E., « Lieu de résidence et ségrégation sociale », Cahiers français, n° 314, mai-juin, 2003, p.

67.

14 Idem., p. 69.

L’approche marxiste, évoquée par J. Brun, adopte un déterminisme social, selon lequel les choix résidentiels des ménages populaires sont prédéterminés par la hiérarchie sociale construite par les classes dominantes 15 . Pourtant, dans notre recherche nous supposons que les ménages immigrés parviennent à effectuer des choix résidentiels et à « développer des stratégies de mobilité relativement autonomes 16 », en dépit du cadre contraignant dans lesquelles celles-ci se développent. Nous pouvons donc déduire de tout cela, que la stratégie résidentielle est un processus de motivation et de mis en œuvre des projets résidentiels par les acteurs sociaux, qui agissent selon les ressources disponibles pour diminuer l’effet d’un système des contraintes structurelles sur leur mobilité résidentielle.

II.1.2. Les stratégies résidentielles des immigrés

Les ménages immigrés se trouvent dans une position sociale fragile dans le pays d’installation. Souvent soumis aux difficultés financières et à la xénophobie, ils se heurtent à des puissantes contraintes structurelles dans leur parcours résidentiel. Néanmoins, leurs stratégies ne constituent pas de simples réponses à ces contraintes, mais résultent également des objectifs et même du projet migratoire des ménages. Le projet migratoire détermine en effet la hiérarchie des priorités des individus en matière de logement. Pour un homme célibataire par exemple, le projet migratoire est souvent centré sur le travail, si bien que le logement n’occupe pas nécessairement une place significative. Par contre, pour les immigrés venus en famille, l’amélioration des conditions de logement joue un rôle important dans leur parcours dans le pays d’installation. En outre, les stratégies résidentielles des immigrés dépendent également des valeurs qu’ils accordent à tel ou tel type de logement ou à tel ou tel statut d’occupation. Les stratégies résidentielles des immigrés varient donc selon les objectifs du projet résidentiel. Patrick Simon évoque deux types des trajectoires résidentielles des immigrés. Le premier se donne pour objectif l’acquisition d’un logement au pays d’accueil ou au pays d’origine, et nécessite des stratégies de mobilisation des ressources intenses, au contraire du second type qui mène au logement social sans l’idée de le quitter à terme 17 . En effet, ces deux

15 Voir BRUN J., Op. cit., p. 12-13.

16 Idem., p. 14.

17 SIMON P., « Les immigrés et le logement : une singularité qui s’atténue », Données sociales, 1996, p. 424.

types de trajectoires montrent que les différents groupes des immigrés adoptent les différentes stratégies pour atteindre leur objectif lié au lieu d’habitation. Si nous considérons que l’itinéraire résidentiel des immigrés ne représente pas un simple résultat d’événements aléatoires, mais qu’il suit au contraire une logique propre, il nous est important de saisir les valeurs et les préférences résidentielles spécifiques à chaque groupe d’immigrés. De cette façon, les séquences résidentielles dans le parcours d’un ménage immigré correspondent en effet à un ou plusieurs objectifs de départ. Dans un cadre fortement contraignant, ces séquences ne résultent pas uniquement de la volonté des acteurs, mais représentent plutôt des compromis entre différents choix possibles. Isabel Taboada-Leonetti insiste en particulier sur le rôle des contraintes symboliques produites par la société d’accueil :

« […] les immigrés ont leur propre capacité d’action sur les frontières, réelles ou symboliques qu’on leur impose. Les réponses stratégiques sont puisées dans un corpus de ressources, de contraintes et de potentialités, spécifiques à chacun des groupes sociaux, corpus qu’il est nécessaire de connaître pour en comprendre la spécificité 18 . »

L’auteur souligne que pour saisir les stratégies résidentielles des différents groupes des immigrés il est nécessaire de comprendre le système des contraintes et des ressources dont chaque groupe dispose. En plus, la citation montre que l’analyse des stratégies résidentielles demande une approche singulière et compréhensive, car l’itinéraire de chaque groupe immigré est spécifique. Ainsi, les ménages immigrés se situent dans un système des contraintes imposées par la société d’accueil. À la fois sociales et résidentielles, ces contraintes, exigent de la part des immigrés l’élaboration des stratégies spécifiques afin de maintenir leur statut social et de mener à bien leur projet migratoire et résidentiel. Puisque les ménages immigrés ne disposent pas suffisamment de ressources pour pouvoir atteindre toutes les caractéristiques souhaitées d’un logement, ils doivent hiérarchiser leurs objectifs pour sacrifier les aspects moins importants afin d’accéder aux éléments plus valorisés. Catherine Bonvalet et Anne-Marie Fribourg distinguent quatre catégories de ménages en fonction de leur stratégie résidentielle. Les auteurs s’appuient sur l’hypothèse que le statut résidentiel dans la société française « tend à refléter la position sociales des ménages ou celle

18 TABOADA-LEONETTI I., les immigrés des beaux quartiers, Paris, L’Harmattan, 1987, p. 35.

qu’ils se font d’eux-mêmes 19 . » Ainsi, les ménages doivent choisir entre les trois éléments du statut résidentiel afin de maintenir ou améliorer leur statut social. De cette façon, la première catégorie des ménages représente ceux qui arrivent à faire coïncider leur position résidentielle avec leur position sociale, en habitant les quartiers valorisés et en devenant propriétaires du logement. La seconde catégorie regroupe les ménages qui ne disposent pas suffisamment de ressources pour pouvoir choisir à la fois la localisation et le statut d’occupation du logement. Ils mettent alors en œuvre deux types de stratégies. La première est dirigée vers le quartier valorisé correspondant à leurs modes de vie, mais ne permet pourtant pas d’accéder à la propriété ce qui les oblige à rester locataires. La deuxième stratégie est dirigée vers l’acquisition d’un logement dans les milieux plus périphériques, voire moins valorisés. Cela permet aux ménages de promouvoir leur position sociale à travers le statut de propriétaire, souvent un moyen « d’échapper aux HLM dont l’image reste très dévalorisante 20 . » Enfin, la troisième groupe de ménages ne peut se permettre de choisir ni la localisation ni le statut d’occupation du logement. Leur mobilité résidentielle passe uniquement par les logements sociaux ou par le parc privé ancien et dégradé. Une dernière catégorie englobe les ménages qui bénéficient d’une situation résidentielle privilégiée, leur permettant d’augmenter leurs ressources. Les auteurs placent dans ce groupe les héritiers, habitants de HLM bien situés ou dans des logements de fonction, ce qui leur donne la possibilité d’améliorer leur position sociale par l’acquisition d’un logement secondaire ou par l’investissement dans une activité valorisée. Bien que simplificatrice, cette typologie des stratégies résidentielles des ménages, demeure néanmoins importante pour notre recherche car elle permet de généraliser les itinéraires divers des ménages étudiés. Les stratégies des ménages portugais s’encadrent en effet dans deux des catégories présentées.

II.1.3. Comment étudier les stratégies résidentielles ?

Nous avons vu que la stratégie résidentielle d’un ménage n’est pas un phénomène matériel, facile à saisir empiriquement. Au contraire, elle représente la manière dont le projet

19 BONVALET C., FRIBOURG A.-M., « Introduction », dans Stratégies résidentielles, Actes du séminaire organisé par C. BONVALET et A.-M. FRIBOURG, Paris, INED, 1990, p. 5.

20 Idem., p. 6.

résidentiel est vécu par l’individu et englobe les motivations des acteurs au moment de mobilité et les logiques selon lesquelles ils structurent leurs besoins et ressources. En effet, c’est la stratégie qui détermine le développement du parcours résidentiel des acteurs. Pour comprendre les stratégies résidentielles des familles immigrées étudiées, il nous faut dés lors nous intéresser tout d’abord à leurs itinéraires résidentiels au pays d’installation. L’analyse de leurs parcours nous permettra en par la suite de saisir les stratégies des acteurs à chaque point de prise de décision. En ce sens, Yves Grafmeyer propose d’étudier les « séquences résidentielles » des ménages, c’est-à-dire l’ordre successif des statuts résidentiels des habitants. Il synthétise les différentes séquences en les distribuant entre les trajectoires modales et trajectoires types 21 . Les trajectoires modales tirent leur nom de leur fréquence statistique. La trajectoire modale consiste en parcours résidentiel qui se passe successivement des statuts résidentiels stigmatisés à ceux les plus cotés. L’auteur remarque que ce schéma est « dominant et socialement valorisé 22 ». Les itinéraires types représentent les parcours résidentiels typiques pour un processus déterminé. Y. Grafmeyer cite un exemple de familles immigrées ayant accédé à la propriété, qui dans leur parcours résidentiel passent par un logement dégradé, puis par un logement social pour parvenir finalement à la propriété. L’auteur souligne que pour analyser les séquences résidentielles, une approche extrêmement attentive et compréhensive s’avère nécessaire « puisqu’il faut considérer à la fois les positions successives, l’ordre temporel de leur enchaînement et la durée de chaque séquence 23 ». Dans notre étude révéler les séquences types nous permet de généraliser les parcours afin d’en déduire ensuite les stratégies des acteurs. Tout d’abord, nous présenterons les séquences résidentielles des ménages, afin de construire une typologie. Ensuite, nous analyserons les trajectoires-types pour saisir leurs finalités, aussi bien que les ressources et les contraintes des acteurs à chaque étape donnée. Et finalement, nous tenterons de comprendre les stratégies développées au gré de chaque trajectoire-type présentée.

21 GRAFMEYER Y., Sociologie urbaine, Paris, Armand Colin, 2005, p. 62.

22 Ibidem.

23 Ibidem.

II.2. Les trajectoires-types résidentielles des immigrés portugais

II.2.1. Construire les trajectoires à partir des séquences résidentielles des immigrés portugais

Afin de pouvoir schématiser les parcours résidentiels des immigrés portugais il faut d’abord envisager les séquences résidentielles que ces immigrés ont vécues lors de leur arrivée en France. Ensuite, nous allons regrouper ces séquences résidentielles dans une trajectoire pour chaque individu, ce que nous permettra de mieux comprendre quand et de quelle façon les immigrés portugais adoptent telle ou telle stratégie pour atteindre leur objectif en matière de logement.

Note méthodologique Si nous considérons, suite à Catherine Bonvalet et Anne-Marie Fribourg 24 , que les différents statuts d’occupation du logement sont fortement hiérarchisés dans notre société, il est possible ainsi de construire une échelle des statuts, où le statut de propriétaire est le plus valorisé et le statut d’hébergé (logé par l’employeur, hébergé par la famille ou les amis) est le moins valorisé car ne laisse à l’individu qu’une petite marge de l’indépendance. Ainsi, pour construire l’échelle hiérarchisée des statuts d’occupation pour notre travail nous allons envisager six types des statuts dans l’ordre croissant de leur valorisation par la société française : hébergé ; habitant dans une loge de gardien ; locataire d’un HLM ; locataire dans le parc privé dégradé ; locataire dans le parc privé non-dégradé ; propriétaire 25 . Il faut souligner que nous avons repéré ces statuts d’occupation à partir de nos données empiriques. C’est-à-dire, cette échelle peut être complétée par d’autres types d’occupation que nous n’avons pas pris en compte car leur rôle n’est pas important dans les parcours de nos enquêtés. En plus, nous avons fait une distinction entre le statut d’hébergé et d’habitant dans une loge de gardien d’immeuble car ce dernier est très important dans les trajectoires des

24 BONVALET C., FRIBOURG A.-M., Op.cit., p. 5.

25 Vu le taux important des doubles propriétaires parmi les immigrés portugais, nous prenons en compte les propriétaires d’un logement en France et au Portugal. La distinction entre les deux sera représentée par les couleurs différentes.

immigrés portugais. Bien qu’elle est aussi stigmatisée que le statut d’hébergé, la loge de gardien est cependant un logement indépendant qui donne au ménage une marge de liberté 26 . Il nous faut remarquer également que cette échelle des statuts ne compte pas les habitants des bidonvilles ou des logements irréguliers, qui sont assez fréquents parmi les immigrés portugais dans la région parisienne 27 . Cela est dû au fait que parmi nos enquêtés il n’y a aucun qui habitait ce type de logement. Ainsi, en ayant une échelle hiérarchisée des statuts d’occupation de logement, nous pouvons construire une ligne qui représentera l’itinéraire résidentiel de chaque individu interrogé lors de notre recherche. Cette ligne se situe entre les deux axes, où y est l’échelle des statuts et x est la séquence des logements occupés par l’individu en France dès son arrivée jusqu’au jour de l’entretien :

Figure 3. Le cadre des échelles pour construire une trajectoire résidentielle

Propriétaire

Locataire parc privé non-dégradé

Locataire parc

privé dégradé

HLM

Loge de gardien

Hébergé (l ʼ employeur, famille)

0 1 2 3 4 5 6 Statut d’occupation
0
1
2
3
4
5
6
Statut d’occupation

Séquence des logements

Il nous faut remarquer que cette projection a quelques limites importantes. Premièrement, c’est un modèle qui ne sert qu’à visualiser et schématiser le parcours résidentiel des immigrés portugais. Il est adapté aux données empiriques de la recherche et à l’échantillon de la recherche. C’est pour cette raison que les habitants de bidonvilles ne sont pas représentés sur l’échelle des statuts d’occupation, comme il était souligné ci-dessus. En

26 Isabela raconte que la loge de gardien est normalement un petit appartement de 25-35 mètres carrés. Il y a normalement une salle et une chambre, parfois une cuisine séparée. Souvent la salle qui sert pendant la journée d’un lieu de travail de gardien d’immeuble, se transforme en chambre à dormir pendant la nuit. Alors, malgré sa taille minuscule, la loge de gardien est tout de même un logement qui permet aux individus de l’adapter pour y habiter plusieurs années.

27 Voir VOLOVITCH-TAVARES C., « Les Portugais dans la région parisienne depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’en 1974 », in A. MARÈS, P. MILZA (sous la dir. de), Le Paris des étrangers depuis 1945, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994, p. 105.

plus, l’échelle x est aussi simplifiée car ne saisit que la séquence des logements occupés par les immigrés portugais en France. En revanche, cette échelle pourrait saisir aussi la durée de chaque séquence résidentielle, comme l’indique Yves Grafmeyer 28 . Cela pourrait nous donner des informations importantes sur le développement du projet résidentiel au cours de l’installation des immigrés en France et sur le délai temporel de l’accomplissement de ce projet. Cependant, ces informations n’étaient pas obtenues lors de nos entretiens, et l’axe x pour cette raison ne saisit pas la dimension temporelle des trajectoires résidentielles des immigrés portugais. Deuxièmement, bien que la schématisation prend en compte l’accession par les immigrés portugais à la propriété au pays d’origine et au pays d’installation, elle ne précise pas la localisation du logement dans la région parisienne (e.g., le type de quartier, la commune, l’arrondissement, etc.). Malgré que la localisation du logement soit une variable importante dans l’analyse des stratégies résidentielles, comme nous avons vu dans le premier chapitre du présent travail, dans les stratégies des immigrés portugais elle joue un rôle secondaire et n’est pas ainsi envisagée dans nos projections. Finalement, puisque ce n’est pas possible d’envisager l’histoire résidentielle de chaque individu interrogé lors de notre recherche, nous allons construire les trajectoires résidentielles pour quatre immigrés portugais : deux hommes et deux femmes. Ces quatre trajectoires sont assez représentatives pour le reste de notre terrain et elles nous permettent de construire ensuite une trajectoire-type qui englobe les caractéristiques communes pour le terrain étudié.

II.2.2. Quatre trajectoires résidentielles des immigrés portugais

Nous allons présenter ci-dessous quatre itinéraires résidentiels des immigrés portugais interrogés lors de notre recherche. À partir de chaque itinéraire nous allons construire un modèle qui représente la trajectoire résidentielle de chacun pour ensuite les synthétiser dans une trajectoire-type.

La trajectoire de Roberto Roberto, né en 1950, est arrivé en France en 1969 du nord du Portugal. Aidé par son oncle à traverser la frontière, il arrive à Paris et s’installe chez celui-ci dans le 17ème arrondissement parisien. Il habite là-bas quelques mois, et après avoir trouvé un travail dans

28 GRAFMEYER Y., Op.cit., p. 62.

un café au centre de Paris, il commence à louer une chambre de bonne. « Il y avait un réchaud pour faire chauffer l’eau, un petit lavabo. Il n’y avait pas beaucoup de conditions, non » - se souvient-il. Après avoir habité quelques années dans cette chambre, il change le lieu de travail et puisqu’il commence à gagner plus, il loue un studio indépendant à Paris. Il change l’appartement encore quelques fois avant de se marier avec une femme de son village. Ils cherchent un appartement nouveau pour leur famille et trouvent une loge de gardien dans le 14ème arrondissement. Ensuite, ils changent des endroits, mais puisque la femme de Roberto travaille toujours comme gardienne d’immeuble, ils habitent plusieurs années dans les différentes loges de gardien. C’est à cette époque qu’ils achètent une maison au Portugal dans leur village d’origine. Suite à son divorce, en 1998, Roberto déménage à un petit appartement loué à Montrouge. Il y habite quelques années jusqu’au moment où son immeuble est démoli. Il est ensuite logé par la mairie dans un HLM. Il partage son temps entre la maison au Portugal et le logement à Montrouge. À cause de sa maladie, qui nécessite sa présence en France, il va au Portugal moins souvent et n’envisage pas à y rentrer, ni à trouver un autre logement en France. Ainsi, la trajectoire résidentielle de Roberto sera schématisée de la façon suivante :

Figure 4. La trajectoire résidentielle de Roberto

Propriétaire

Locataire parc privé non-dégradé

Locataire parc

privé dégradé

HLM

Loge de gardien

Hébergé (l ʼ employeur, famille)

0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Types de logements
0
1
2
3
4
5
6
7
8
9
Types de logements
famille ) 0 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Types de logements Séquence

Séquence des logements

Logement en France Logement au Portugal

La ligne noire représente la trajectoire résidentielle de Roberto en France, en fonction de son statut d’occupation de chaque logement qu’il a habité en France. Le point vert représente le logement qu’il a acquis au Portugal. Sa localisation a le sens et elle montre à

quelle étape résidentielle de l’individu en France ce logement a été acquis. Par exemple, nous voyons que Roberto achète son logement au Portugal au moment où il habite la loge de gardien avec sa femme et ses enfants.

La trajectoire de Fernando Fernando, né en 1960, est arrivé en France en 1964 à l’âge de 4 ans, avec sa famille. Ils s’installent à Bordeaux chez les parents qui avaient immigrés avant. Deux ans après ils déménagent en Allier, et habitent toujours chez la famille jusqu’à ce qu’ils trouvent un logement à louer. À 16 ans Fernando quitte sa famille et vient à Paris pour chercher un travail. Il partage un petit appartement avec ses amis pendant quelques années. Ensuite, quand son revenu augmente, il loue tout seul un studio à Paris. Il change l’appartement quand il épouse une femme portugaise qu’il rencontre à Paris. Ils louent successivement plusieurs appartements à Paris pendant plusieurs années. À cette époque, avec l’aide de sa famille au Portugal, Fernando achète une maison au pays d’origine. Après que Fernando gagne une indépendance professionnelle, puisqu’il ouvre un petit bistrot, il achète une maison à Montrouge qu’il occupe jusqu’aujourd’hui.

Figure 5. La trajectoire résidentielle de Fernando

Propriétaire

Locataire parc privé non-dégradé

Locataire parc

privé dégradé

HLM

Loge de gardien

Hébergé (l ʼ employeur, famille)

0 1 2 3 4 5 6 7 Séquence des logements Logement en France Logement
0
1
2
3
4
5
6
7
Séquence des logements
Logement en France
Logement au Portugal
Types de logements

La trajectoire de Maria Maria est arrivée en France en 1979, à l’âge de 19 ans. Elle se marie au Portugal avec un homme de son village, qui avait émigré en France quelques années plus tôt, et c’est avec lui qu’elle arrive à Paris. Elle s’installe tout de suite dans l’appartement dans le 14ème arrondissement, que son mari louait tout seul. Les époux y habitent un an, et puisque Maria tombe enceinte et l’appartement est trop petit, ils trouvent un appartement à Montrouge à travers la cousine de son mari. Ils y habitent une dizaine d’années pour ensuite déménager dans un autre appartement loué, dans la même rue à Montrouge. Les époux achètent une maison à Lisbonne pour aller en vacances. Aujourd’hui Maria habite le même appartement loué à Montrouge. Maria est divorcée et y habite avec ses deux enfants cadets; sa fille aînée est mariée et habite une commune à côté.

Figure 6. La trajectoire résidentielle de Maria

Propriétaire

Locataire parc privé non-dégradé

Locataire parc

privé dégradé

HLM

Loge de gardien

Hébergé (l ʼ employeur, famille)

0 1 2 3 Séquence des logements Logement en France Logement au Portugal Types de
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Séquence des logements
Logement en France
Logement au Portugal
Types de logements

La trajectoire d’Isabela Isabela est arrivée en France en 1969, à l’âge de 18 ans, avec ses tantes, qui avaient déjà habité Paris. Elle s’installe chez elles et quelques mois après elle trouve un travail de domestique dans une famille parisienne, chez laquelle elle va habiter dans le 6ème arrondissement. Après avoir habité et travaillé deux ans chez cette famille, elle trouve un autre travail, toujours de domestique mais mieux payé, dans le 17ème arrondissement. Ensuite, elle change à nouveau l’employeur, et toujours comme domestique, va habiter dans une grande maison à Meudon. Là-bas, elle travaille beaucoup mais son salaire augmente

considérablement. Quelques années plus tard, elle rentre au Portugal pour les vacances et revient en France mariée avec un homme de son village d’origine. Deux ans après son mariage, Maria et son mari construisent une maison à leur village d’origine, qu’ils vendent quelques années plus tard, pour acheter une autre maison à coté de Lisbonne. En ayant sa première fille, elle n’arrive plus à s’occuper de la grande maison de sa maîtresse et alors elle cherche un autre logement et un nouveau travail. Ainsi, après avoir habité trois ans à Meudon, elle trouve une place de gardienne à Montrouge et y déménage avec son mari et sa petite fille. Dans cette loge de gardien elle habite jusqu’aujourd’hui avec son mari. Cependant, puisque ses deux filles sont déjà adultes, Maria achète un appartement au-dessus de sa loge pour les filles. Elle et son mari continuent à habiter la loge de gardien de 25 mètres carrés, ce que leur coûte 25 euros par mois 29 .

Figure 7. La trajectoire résidentielle d’Isabela

9 . Figure 7. La trajectoire résidentielle d’ Isabela Les quatre trajectoires résidentielles ainsi présentées

Les quatre trajectoires résidentielles ainsi présentées permettent de révéler quelques caractéristiques communes pour nos enquêtés. En analysant d’abord deux parcours résidentiels des hommes, nous pouvons remarquer que leurs trajectoires sont plutôt en mobilité ascendante. C’est-à-dire, qu’avec l’amélioration des conditions financières et professionnelles les stratégies des hommes étaient dirigées vers

29 Ceci est représenté par la ligne pointillée. Il est important pour l’analyse de souligner que malgré être les propriétaires d’un appartement en France, Isabela et son mari habitent toujours une loge de gardien.

l’amélioration des conditions du logement et vers l’acquisition de plus grand niveau d’indépendance résidentielle. Pourtant, il est important à signaler que cette croissance peut s’arrêter ou changer la direction au moment de mariage. Ainsi, la trajectoire croissante de Roberto commence à décroître après son mariage, et revient à croître lors de son divorce. En plus, une autre caractéristique importante d’une trajectoire-type masculine c’est l’absence d’assiduité avant le mariage. Il est évidant que les trajectoires de Roberto et Fernando se stabilisent avec le mariage. Les déménagements fréquents avant le mariage sont substitués par l’assiduité et l’amélioration successive et stable des logements après le changement du statut matrimonial. Cela montre l’importance de facteur familial dans les stratégies résidentielles des individus, car après le mariage ou l’arrivée des enfants ces stratégies sont élaborées en fonction des besoins du ménage plutôt que de l’individu. De cette façon, en généralisant les deux trajectoires résidentielles masculines, il est possible de parler de quelques particularités. Premièrement, les trajectoires résidentielles des hommes célibataires tendent à être instables (avant ou après le mariage). C’est-à-dire, les hommes célibataires changent le logement plus souvent et plus facilement lors de l’amélioration de leurs conditions socioprofessionnelles. Cette « instabilité » de la trajectoire montre surtout l’absence d’une stratégie résidentielle de long terme définie, quand le logement occupe une place secondaire par rapport à la position professionnelle d’individu. Deuxièmement, lors du mariage, les trajectoires résidentielles masculines tendent à se stabiliser, voire suivre une logique, qui mène à des objectifs plus éloignés dans le temps. Ainsi, les événements résidentiels ne dépendent plus que des conditions socioprofessionnelles individuelles, mais ils commencent à avoir un sens dans la logique d’une stratégie résidentielle définie. Parallèlement, l’analyse des deux trajectoires résidentielles féminines permet de remarquer leurs similitudes et particularités. D’une part, une stabilité résidentielle dès l’arrivée en France est pareille pour les deux femmes, malgré que Maria soit venue déjà mariée dans l’appartement que son mari louait et Isabela est venue célibataire. Les deux femmes cependant présentent les trajectoires assez stables. Cela montre que, indépendamment du statut matrimonial (différemment des itinéraires masculines), les femmes ont tendance à une stabilité résidentielle 30 et professionnelle. Si dans le cas des femmes portugaises le

30 La stabilité ici n’est pas comprise comme l’assiduité, mais comme l’absence des changements fréquents du statut résidentiel.

logement est souvent lié à la position professionnelle (la loge de gardien), elles montrent une certaine stabilité dans ces deux domaines, résidentiel et professionnel. D’autre part, si la trajectoire de Maria est totalement stable pendant les années de son séjour en France, celle d’Isabela montre cependant une certaine croissance liée aux changements professionnels. Il est intéressant que cette croissance soit, en effet, une réponse aux contraintes plutôt qu’une partie du projet résidentiel. Isabela change le logement lors du changement de l’emploi dû aux événements familiaux. Enfin, la stabilité de deux trajectoires féminines présentées n’est pas égale. Puisque la trajectoire d’Isabela passe par les logements beaucoup moins valorisés (à la fois financement et symboliquement) que celle-ci de Maria, cela lui permet de libérer plus de ressources qui sont investies dans le logement au Portugal.

II.2.3. Quelle trajectoire-type résidentielle pour les immigrés portugais ?

Les quatre trajectoires-types, analysées ci-dessus, dégagent les particularités des parcours résidentiels des immigrés portugais, qui nous permettent de construire une trajectoire-type pour ce groupe social. Ainsi, en synthétisant ces particularités, nous pouvons dire que la trajectoire-type des immigrés portugais se caractérise par le suivant. Premièrement, les trajectoires des femmes diffèrent de celles des hommes. Les événements résidentiels des femmes tendent à suivre une logique, une stratégie résidentielle, quand ceux des hommes tendent à suivre leurs conditions socioprofessionnelles. Ainsi, les trajectoires des hommes célibataires gagnent une stabilité après le mariage. Mais lors de divorce leurs trajectoires se déstabilisent à nouveau et deviennent indépendantes des positions sociales occupées à chaque étape donnée. En revanche, les trajectoires des femmes après le divorce restent stables (comme nous voyons dans la figure 6). Cela nous permet de supposer que les femmes portugaises participent plus que les hommes dans l’élaboration et réalisation des stratégies résidentielles. Deuxièmement, la trajectoire-type des immigrés portugais contient toujours une trajectoire parallèle du logement au Portugal. Le développement dans le temps de ces trajectoires est très important car, comme nous savons déjà, l’accession à la propriété au Portugal est souvent l’objectif de tout le projet migratoire des Portugais en France. Ainsi, la correspondance temporelle des trajectoires en France et au Portugal permet de saisir les mécanismes et les finalités des stratégies résidentielles des immigrés portugais.

Finalement, la trajectoire-type résidentielle des immigrés portugais tend à être une ligne croissante. En d’autres termes, les immigrés portugais cherchent à améliorer leurs conditions de l’habitat au long de leur séjour en France. La plupart de nos enquêtés se trouvent aujourd’hui dans un logement plus confortable et dans un statut d’occupation plus valorisé qu’ils avaient au début de leur immigration. Dans la section suivante nous analyserons les trajectoires résidentielles présentées pour saisir les finalités et les mécanismes des stratégies résidentielles des immigrés portugais, aussi bien que les ressources qui leur permettent de répondre aux contraintes structurelles de la société d’accueil.

II.3. La loge de gardien en France, la maison au Portugal : les stratégies résidentielles des ménages portugais

Comme nous l’avons déjà vu plus haut, les stratégies résidentielles des individus peuvent être saisies à travers quelques principaux éléments : les finalités du projet résidentiel, les contraintes structurelles et les ressources qui favorisent la mobilité. En analysant les trajectoires présentées ci-dessus dans la perspective temporelle et en prenant compte des facteurs de mobilité, nous allons voir comment les stratégies résidentielles sont appliquées par chaque individu et par chaque ménage.

II.3.1. Stratégies à une double finalité

Nous avons démontré au long du chapitre précédent que le statut de propriétaire est très valorisé parmi les immigrés portugais. Le projet résidentiel des Portugais ainsi a souvent pour objectif l’acquisition d’une maison au Portugal, plus particulièrement, dans le village d’origine. Ces maisons « de rêve » sont les démonstrations du statut social amélioré par l’immigration et, puisque les relations sociales villageoises sont très fortes chez les Portugais, le village d’origine est toujours présent dans les projets résidentiels de ces immigrés. Ainsi, la finalité principale des projets résidentiels des immigrés portugais en France est, sans doute, une maison au village d’origine. Mais cette orientation du projet résidentiel vers le lieu d’origine n’aurait pas de sens si envisagée séparément du projet migratoire en générale. Le changement du projet migratoire au long des années se reflète dans les changements du projet résidentiel. Initialement, les immigrés portugais sont venus en France pour travailler. Issus des campagnes portugaises touchées par une crise sévère, les Portugais ont émigré en France pour « gagner de l’argent et rentrer chez eux » (Roberto). Le caractère temporaire de l’immigration détermine les comportements résidentiels spécifiques. L’absence de stabilité de la trajectoire résidentielle des hommes célibataires, que nous avons remarqué plus haut, résulte de ce phénomène. Nous voyons dans les deux trajectoires masculines que la dépendance de leur logement de la position professionnelle est issue, premièrement, du caractère temporaire de l’immigration, et, deuxièmement, de leur statut matrimonial. Ainsi, c’est le projet de retour qui détermine la direction du projet résidentiel vers le pays d’origine.

Cependant, le projet de migration évolue au cours de séjour des Portugais en France. Puisque les hommes célibataires se marient, majoritairement avec les femmes Portugaises (et souvent du même village) 31 , et s’installent en France, leur projet de retour se prolonge. L’arrivée des enfants et leur scolarisation en France, cependant, deviennent les facteurs décisifs de l’abandon du projet de retour :

« L’idée au début est toujours arranger une petite maison au village et

gagner un peu d’argent et rentrer. Mais plus de temps qu’on reste en France, plus on veut. Et on n’arrive plus à partir, les enfants grandissent, vont à l’école et tu ne peux plus laisser tout juste à cause d’une maison que tu as au village. » (Isabela)

D’ailleurs, l’abandon du projet de retour n’est pas égal pour les femmes et pour les hommes. Isabela raconte que son mari veut toujours rentrer au Portugal, mais elle n’envisage pas cette possibilité car leurs deux filles habitent en France. La même chose nous dit Maria qui voulait rentrer au Portugal les premières années de son séjour en France, mais maintenant elle n’envisage plus cette possibilité :

« Je voulais partir […] mais puis je me suis habituée, et maintenant je

ne vais plus partir. Mes enfants sont Français, ils sont nés ici, et ils ne vont pas revenir au Portugal. »

Pourtant, les hommes ont toujours un espoir qu’après la sortie des enfants de famille ils pourront passer plus de temps au Portugal. Le projet de retour définitif ne figure plus pourtant dans leur discours. Ainsi, l’orientation du projet résidentiel vers l’acquisition d’une maison au Portugal évolue dans le temps et un autre objectif apparait dans les stratégies des ménages. Le logement en France, perçu initialement comme secondaire dans l’échelle des valeurs des immigrés portugais, gagne plus d’importance dans leur parcours. L’amélioration de la position socioprofessionnelle, mariage et puis l’arrivée des enfants, tous ces facteurs poussent les Portugais à chercher une amélioration de leur position résidentielle en France. La trajectoire d’Isabela est parlante. En ayant déjà une maison au Portugal, ce qui est perçu comme l’aboutissement du projet résidentiel pour Isabela et son mari, les époux habitent dans une loge de gardien. Les ressources qu’ils accumulent grâce à leur logement gratuit, servent à acquérir un appartement en France pour leurs filles qui sont Françaises. Le fait que les époux ne cherchent pas l’amélioration des conditions de logement pour eux, mais seulement pour leurs filles, nous fait penser que pour eux la résidence au Portugal occupe

31 Il serait intéressant d’analyser aussi les stratégies matrimoniales des immigrés portugais. Il nous semble que l’orientation des Portugais en France de se marier avec les gens de leur village traduit aussi une stratégie, dont les finalités sont liées plutôt avec le Portugal qu’avec la France.

toujours la place principale dans leur parcours, même si le projet de retour définitif est déjà abandonné. De cette façon, évoluée dans le temps, les finalités des stratégies résidentielles des immigrés portugais ont un caractère ambigu. La maison au Portugal reste un objectif très valorisé par les immigrés. L’acquisition de cette maison structure la stratégie de chaque ménage au début de séjour en France. Une fois acquise, la maison au Portugal reste le lieu de résidence souhaité par les Portugais, mais les autres facteurs empêchent leur retour au pays d’origine. Les enfants, nés et scolarisés en France, déterminent les changements dans le projet de retour aussi bien que dans le projet résidentiel. Ainsi, l’amélioration du logement en France devient aussi un objectif des projets résidentiels des immigrés. Leurs stratégies ont ainsi une double finalité : d’un coté, acquérir et maintenir la maison au Portugal, et de l’autre, améliorer les conditions résidentielles en France pour les nouvelles générations.

II.3.2. Les stratégies résidentielles : les ressources, les contraintes et les facteurs de la mobilité

Caractérisées par une double finalité, les stratégies résidentielles des immigrés portugais prennent des formes différentes selon le parcours de chaque ménage et de chaque individu, mais elles ont aussi des particularités similaires pour le groupe en général. Les contraintes structurelles, qui ont été évoquées plus haut dans ce travail, encadrent la réalisation des projets résidentiels des Portugais et elles sont communes pour le groupe. C’est, avant tout, le bas statut social, qui détermine les bas revenus par rapport aux prix immobiliers élevés dans le pays d’accueil. Cela pose des limites assez rigides à la possibilité des immigrés de choisir leur statut d’occupation et la localisation du logement en France. Comme il a déjà été évoqué ci-dessus, les Portugais valorisent le milieu urbain de Paris, qui leur donne l’accès aux classes socialement dominantes de la société française, mais la localisation souhaitée pour le logement est surtout un milieu moins urbanisé. Mais les contraintes, par ailleurs, peuvent être particulières pour chaque ménage et chaque individu étudié. Si les contraintes sont les dispositions qui limitent la marge des options résidentielles qui répondent aux besoins de l’individu, ces contraintes peuvent être aussi d’origine familiale ou professionnelle. Par exemple, la naissance des enfants peut être considérée comme une contrainte car la croissance du ménage nécessite la croissance de

l’espace habité, ainsi, les choix résidentiels d’un tel ménage en mobilité seraient limités par le logement plus grand et peut être plus confortable que le logement précédant. Dans ce sens, il faut évoquer les facteurs qui favorisent la mobilité résidentielle des individus et des ménages. En analysant les trajectoires-types des immigrés portugais de notre échantillon, nous pouvons distinguer quelques types des facteurs :

Le changement du statut démographique. Le mariage se montre ainsi un facteur décisif de la mobilité dans les trajectoires masculines : pour Roberto le mariage signifie l’abaissement du statut résidentiel, quand pour Fernando : sa stabilisation. Également, pour les trajectoires des femmes, c’est la naissance des premiers enfants qui favorise le changement du logement (même si dans ce cas le statut d’occupation reste inchangé). Le divorce est un autre facteur important de la mobilité résidentielle. La trajectoire de Roberto montre une croissance après la longue stagnation pendant sa vie mariée, dû à son divorce. Le changement du statut professionnel. La trajectoire d’Isabela, aussi bien que les trajectoires masculines de « période célibataire », montre que les changements résidentiels sont faits en fonction des changements de lieu de travail. Il faut souligner ici la différence de corrélation de la trajectoire résidentielle avec les changements professionnels en fonction du genre. Ainsi, les changements professionnels des hommes mènent à une ascension résidentielle quand ceux-ci des femmes mènent plutôt à une stagnation. En d’autre termes, les hommes changent leur travail afin d’améliorer leur position et leurs revenus, quand les femmes changent normalement le lieu de travail mais non l’activité. Les événements objectifs, comme, par exemple, la démolition de l’immeuble, ce qui a obligé Roberto à déménager dans un HLM. Si les contraintes et les facteurs évoqués ci-dessus déterminent la mobilité résidentielle des immigrés, quelles sont leurs stratégies pour atteindre les objectifs du projet résidentiel ? Les stratégies des immigrés portugais, comme groupe social, résultent de leurs projets résidentiels et de leurs particularités socioprofessionnelles. Leurs stratégies résidentielles se caractérisent par une forte dépendance du travail, qui se traduit par un double processus de mobilisation des ressources issues de la position professionnelle. D’un coté, ce processus est issu des particularités d’occupation professionnelle propre aux Portugais dans la région parisienne. Nous avons déjà évoqué que les immigrés portugais travaillent majoritairement dans le secteur du bâtiment et des travaux publics 32 . En plus, le

32 VOLOVITCH-TAVARES C., « Les Portugais dans la région parisienne depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’en 1974 », in A. MARÈS et P. MILZA (sous la dir. de), Le Paris des étrangers depuis 1945, Paris, 1994, p. 104.

taux de l’activité féminine dans les services est très élevé, dont les occupations principales sont gardienne d’immeuble et domestique. Toutes ses professions masculines, aussi bien que féminines, sont très avantageuses pour les Portugais quand il s’agit du logement. S’il est constaté qu’à l’arrivée les immigrés portugais s’installent principalement chez l’employeur (et nous le voyons aussi bien dans les trajectoires présentées ci-dessus), c’est parce qu’ils s’installent dans un logement fourni par l’employeur. Ainsi, la première stratégie des immigrés portugais consiste en l’utilisation du logement de service. Il est évidant de l’itinéraire d’Isabela que le logement de service qu’elle occupait pendant toute sa vie en France lui a permis de mobiliser les ressources matérielles, libérées par le statut gratuit d’occupation, pour accéder à la propriété au Portugal. Sa trajectoire montre qu’en étant hébergée par l’employeur pendant plusieurs années, Isabela a pu économiser les ressources monétaires pour acheter une maison au village d’origine seulement une dizaine d’années après son immigration 33 . De la même façon, sa mobilité résidentielle au Portugal s’explique par le fait qu’elle continue à habiter dans les logements gratuits, ce qui libère toujours des ressources pour améliorer les conditions résidentielles au pays d’origine. Ainsi, profiter du logement de service pour accéder à la propriété au Portugal est l’un des mécanismes stratégiques des immigrés portugais. Cependant, nous avons vu dans le premier chapitre que le statut de propriétaire est très valorisé par les Portugais, tandis que le logement de service est, au contraire, un type de logement assez stigmatisé. De cette façon, il est possible de supposer que les ménages portugais sacrifient le statut d’occupation valorisé dans le pays d’accueil, afin d’accéder à celui au pays d’origine. C’est ici que l’orientation du projet résidentiel vers le pays d’origine se manifeste. Par contre, l’importance du statut de propriétaire dans le pays d’accueil se manifeste quand il s’agit des générations suivantes, ce que nous avons vu dans les discours de Fernando et Isabela. Ainsi, ce double processus consiste en deux stratégies communes pour la majorité des ménages portugais : d’une part, sacrifier le statut de propriétaire dans le pays d’accueil pour accéder à celui dans le pays d’origine, et d’autre part, profiter du logement de service gratuit pour mobiliser les ressources monétaires, qui permettent l’investissement dans la propriété au pays d’origine et qui favorisent l’ascension sociale et résidentielle des enfants des immigrés dans le pays d’accueil.

33 Il y a un autre facteur important, qui doit être pris en compte pour chaque analyse du logement au Portugal, c’est le niveau inférieur des prix immobiliers au Portugal par rapport à France. Cela permet aux immigrés portugais d’accéder plus rapidement à la propriété à la campagne, tandis que le logement dans les régions des grandes villes est plus valorisé et pour cela, plus difficile à accéder pour les immigrés.

Plus facilement les stratégies peuvent être perçues à travers l’analyse des choix faits par les acteurs au moment de la mobilité résidentielle. Dans les deux trajectoires masculines nous voyons que les acteurs ont subi l’ascension résidentielle parallèlement à l’ascension professionnelle. Cela veut dire que déménagement dans un logement plus valorisé est effectué en conséquence de la position professionnelle améliorée. Ainsi, la stratégie dans ce moment est orientée vers l’investissement immédiat dans un logement plus confortable. En même temps, les trajectoires résidentielles des femmes montrent qu’aux moments de l’ascension professionnelle (traduite par l’augmentation du salaire), les femmes ne montrent pas d’ascension résidentielle. Leurs stratégies sont donc orientées vers l’accumulation des ressources afin de les investir ultérieurement. Cette divergence entre les stratégies montre non seulement que les immigrés ont une marge de liberté pour choisir leur statut résidentiel, mais aussi que l’analyse des stratégies doit prendre en compte le facteur du genre. Les trajectoires présentées plus haut révèlent bien la différence entre les stratégies féminines et masculines. Même si elles s’unissent au moment du mariage, les mécanismes de réalisation des stratégies résidentielles restent divergents pour les hommes et les femmes.

II.3.3. Rapport homme/femme dans les stratégies résidentielles

Le rôle des femmes dans le processus de prise de décisions résidentielles est très important dans les trajectoires des ménages portugais. Cela est dû à l’importance de la population féminine et de son travail au sein de l’immigration portugaise. Les statistiques montrent qu’en 1975 la population portugaise en France montrait « le taux de féminisation le plus élevé (46,2 %) après les Espagnols (47,3 %) 34 . » En plus, cette population féminine est très active : dans les années 1960 les Portugaises représentaient le tiers des femmes employées dans les services 35 . Selon l’autre source, en 1987 59,5 % des femmes portugaises ont déclaré un travail (d’ailleurs, le travail non déclaré est aussi important dans le secteur domestique) 36 . Ainsi, les immigrées portugaises, à cause de leur bas niveau de qualification, se trouvent majoritairement dans le service domestique et du gardiennage d’immeuble. Les

34 LEITE C., « Femmes et enjeux familiaux de la double résidence », in P. BONNIN et R. de VILLANOVA, D’une maison l’autre : parcours et mobilité résidentielles, Paris, CREAPHIS, 1999, p. 300.

35 VOLOVITCH-TAVARES C., Op. cit., p. 104.

36 VILLANOVA DE R., LEITE C., RAPOSO I., Maisons de rêve au Portugal, Paris, CREAPHIS, 1994, p. 63.

spécialistes dans l’immigration portugaise remarquent que grâce aux réseaux ethniques d’entraide ces deux emplois sont devenus typiques pour les Portugaises 37 . Les stéréotypes, accordés aux immigrés portugais dans la région parisienne, que nous avons évoqué plus haut, sont issus de l’appropriation par les femmes portugaises de ces deux types d’activité. Le travail féminin est un phénomène très spécifique d’immigration portugaise en France. Les immigrées, issues des campagnes où elles travaillaient dans l’agriculture, se sont retrouvées dans le milieu urbain de grande ville. Certaines d’entre elles ont immigré en suivant leur mari, d’autres sont venues toutes seules. Pour les premières le projet d’immigration a été dépendant du projet de mari, tandis que les deuxièmes sont arrivées avec l’objectif de travailler et rentrer au Portugal après quelques années. Pourtant, malgré les raisons d’immigration, la plupart des femmes de deux catégories se sont bientôt retrouvées employées. Trouver un travail dans les années de la massive immigration portugaise n’était pas difficile. À travers des réseaux d’interconnaissances les nouvelles arrivées avaient l’accès rapide aux postes de domestique dans les familles françaises ou de gardienne d’immeuble. Souvent l’immigration même a été le résultat de l’influence des ces réseaux, comme dans le cas d’Isabela, qui, après avoir dû quitter son travail de domestique dans une famille parisienne, a écrit à sa cousine pour la remplacer dans cet emploi :

« Deux ans après avoir travaillé dans cette famille, ma maîtresse m’avais dit «Je ne peux pas te payer plus, mais je peux t’aider à trouver une autre famille qui paye plus. Mais tu dois m’aider à trouver quelqu’un au Portugal pour te remplacer». J’ai eu une cousine à moi qui voulait venir aussi, alors de même façon que j’ai été aidé à venir, moi, j’ai aidé à ma cousine de venir travailler ici. Ainsi, elle a resté avec la famille où j’avais travaillé et moi, j’ai trouvé un autre travail à Paris, 17ème, où ils payaient beaucoup plus. »

Ainsi, souvent les Portugaises venaient de leur village d’origine directement chez une famille parisienne pour travailler comme domestique. Malgré que le travail des immigrées soit fatiguant et rarement soumis aux régulations légales, il est très apprécié par ces femmes. Carolina Leite souligne que les Portugaises restent très attachées au travail car « l’accès au salariat produit une visibilité nouvelle du travail (le travail de beaucoup de ces femmes, d’origine rurale, n’était pas rémunéré), […] par ailleurs, les occasions et les modalités de socialisation se multiplient, créant la possibilité d’une autonomie personnelle, jusqu’alors jugée impensable 38 . » En d’autres termes, ces immigrées

37 Voir LEANDRO M.-E., Au-delà des apparences : les Portugais face à l’insertion sociale, Paris, L’Harmattan,

1995.

38 LEITE C., Op.cit., p. 303.

souffrent une rupture entre le mode de vie rural et le mode de vie urbain, où le dernier ouvre pour elles des possibilités plus vastes non seulement dans la réalisation du projet migratoire mais du projet de vie en général. Nous le voyons dans le discours d’Isabela :

« Alors, deux ans plus tard j’ai reçu mon passeport portugais 39 et je

me suis dit, «voilà, je pars au Portugal et je ne retourne plus jamais !», mais deux mois au village et j’ai dit «Non, non, je ne peux plus, je retourne en France !» Parce que j’ai vu la vie au Portugal, et cette vie

a toujours été dure, parce qu’on travaillait aux champs. Et là, je me suis dit que ma vie en France était meilleure. »

Cette citation montre que les immigrées portugaises ont découvert un nouveau mode de vie, où le travail et le salaire leur ouvraient plus de possibilités de gérer leur vie indépendamment. Le travail était ainsi la source importante de l’«émancipation vécue grâce à la traversée des frontières », selon l’expression de Nancy Green 40 . Le gain d’indépendance par les immigrées grâce au travail a influencé les changements du projet migratoire et, en conséquence, du projet résidentiel. Les femmes, qui au début de l’immigration déclaraient leur envie de rentrer au Portugal suite aux difficultés vécues en France, deviennent de plus en plus attachées au pays d’immigration. Ainsi, si dans le projet initial la résidence au village d’origine occupait la place principale, dans le projet ultérieur le logement en France gagne plus d’importance. Il est évident que l’amélioration des conditions de logement des immigrés portugais en France, dont nous avons parlé plus haut, est issue en grande partie de ce projet migratoire changé grâce à l’activité professionnelle féminine. C. Leite souligne à ce propos, que, si chez les hommes l’accession à la propriété en France était vue comme l’investissement, chez les femmes cela traduisait leur volonté de s’enraciner en France 41 . Le travail féminin est d’ailleurs la source principale de l’épargne, qui constitue l’élément central des stratégies des migrants portugais. Puisque les Portugais émigraient pour échapper à la crise et améliorer leur position sociale à travers le travail en immigration, leur projet initial était orienté vers l’accumulation des ressources monétaires afin d’accéder à la propriété dans le village d’origine. Ainsi, l’épargne occupait la place centrale dans les projets migratoires, et dans les projets résidentiels, centralisés vers le village d’origine. Néanmoins, le rôle des femmes dans ce processus de la maximisation de l’épargne n’est pas égal à celui des hommes. Nous voyons dans les trajectoires présentées ci-dessus, que les hommes adoptaient

39 Les paysans portugais n’ont pas eu des passeports à l’époque. C’est après avoir habité deux ans en France que l’immigré portugais pouvait solliciter un passeport.

40 GREEN N. L., Repenser les migrations, Paris, PUF, 2002, p. 115.

41 LEITE C., Op.cit., p. 304.

les stratégies d’épargne de manière moins efficace que les femmes : leurs conditions résidentielles améliorent au pays d’accueil, alors que l’accession à la propriété au pays d’origine ne semble pas être l’événement précoce. En même temps, au moment de mariage, les trajectoires résidentielles des hommes se stabilisent en fonction du projet d’épargne, gouverné par la femme, et l’accession à la propriété au village s’effectue quelques années plus tard. Roberto arrive à acheter sa maison au Portugal avec l’argent « qu’on a mis de côté », grâce au logement gratuit de sa femme, gardienne d’immeuble :

« Quand nous nous sommes mariés nous avons cherché touts les deux

un appartement pour que nous puissions vivre. C’était facile à l’époque, une place de gardiennage. Ma femme s’occupait de nettoyage, de courrier dans l’immeuble et puis de nos enfants. […] Et moi, je travaillais toute la journée à l’usine. L’appartement n’était pas très grand mais c’était suffisant pour qu’on puisse y vivre en couple. 30-40 mètres carrés. Une chambre et une petite salle, et puis une cuisine séparée. À l’époque on ne payait pas de loyer, c’était gratuit. C’était de l’argent en plus. »

De cette façon, la gestion et l’accumulation de l’épargne s’effectuent principalement par la femme, grâce à son rôle initial dans la structure du ménage traditionnel d’un coté, et de l’autre, grâce à son « émancipation » vécue en immigration. Cela veut dire, qu’en s’occupant du ménage, le rôle traditionnel de femme, la migrante portugaise joue aussi le rôle du gérant de l’épargne familiale, le rôle acquis par l’intériorisation des dispositions de la société urbaine, lors de l’immigration. Et ce n’est que son travail rémunéré qui lui permet de s’occuper de l’épargne familiale. Ainsi, le rôle des femmes dans les projets résidentiels des ménages portugais consiste en maximiser et gérer l’épargne familiale. La spécificité du travail des Portugaises dans la région parisienne leur permet d’adopter les stratégies diverses de l’accumulation de l’épargne. Premièrement, le logement gratuit leur permet d’économiser les ressources destinées au paiement de loyer. Deuxièmement, les horaires spécifiques laissent une possibilité d’augmenter l’activité en combinant le travail déclaré et non-déclaré, comme dans le cas d’Isabela et beaucoup d’autres Portugaises dans la région parisienne :

« J’avais deux heures de repos chaque jour, mais il ne m’était pas

permis de faire un autre travail pendant. Ces deux heures ont été pour se reposer et non pas pour travailler. Mais les patrons m’ont dit : «Tu ne dit à personne et une fois que ton travail est fait tu peux partir, mais si quelqu’un se plaint, tu reviens.» Alors, j’ai commencé à travailler dehors. Je faisais le ménage, les repassages pendant ces deux heures. Et là, j’ai commencé à gagner un peu plus. Mais toujours sur la même place de gardienne. »

En plus, c’est la femme qui effectue une stricte gestion des dépenses de consommation. Tout cela permet aux ménages portugais d’accumuler les ressources nécessaires assez vite pour

atteindre les finalités de leurs projets migratoires et résidentiels. Le rôle de l’homme dans ce processus commence au moment du choix de l’investissement de ces ressources accumulées. R. de Villanova remarque que « […] la maison aussi apparaît comme le projet de l’homme 42 », bien que ce fait est issu du rapport entre les représentations des sexes dans la société rurale, qui est assez bouleversé lors de la migration. Ainsi, si l’opinion de l’homme reste décisive dans les choix de l’investissement (voire l’acquisition d’une maison au Portugal), les femmes ont l’influence sur les choix des équipements de la maison, comme plusieurs chercheurs l’évoquent 43 . Le rôle de l’épargne est central dans les stratégies résidentielles des Portugais. Une fois que les finalités initiales du projet résidentiel soient acquises, l’épargne qui continue à être accumulée par le travail féminin sert maintenant à améliorer les conditions du logement en France. De cette façon, l’épargne, en étant le moteur des stratégies résidentielles des Portugais, est un phénomène issu de l’activité féminine. En même temps, le rôle masculin dans les stratégies résidentielles est d’organiser et effectuer les finalités du projet résidentiel, c’est-à-dire, l’investissement immédiat dans la propriété au Portugal ou en France. Les stratégies résidentielles des ménages portugais ne peuvent pas donc être analysées hors du contexte du genre. Le rôle de femmes est crucial dans l’accumulation de l’épargne, l’élément central des stratégies qui permet la réalisation du projet résidentiel.

42 VILLANOVA DE R., LEITE C., RAPOSO I., Op.cit., p. 61.

43 Voir LEITE C., Op.cit., pp. 308-311, et VILLANOVA DE R., LEITE C., RAPOSO I., Op.cit., pp

63-64.

Conclusion. Le travail féminin permet la réalisation des stratégies résidentielles des ménages portugais

Lors de l’analyse effectuée dans ce chapitre, nous avons saisi les principaux éléments des stratégies résidentielles des immigrés portugais en France. Les Portugais, immigrés en France dès les années 1960, ont eu pour objectif d’améliorer leur statut social par l’immigration de travail. Souvent leur projet migratoire et résidentiel était orienté vers l’acquisition d’une maison au village d’origine. Cela a provoqué la centralisation des stratégies résidentielles au pays d’origine, tandis que le logement au pays d’accueil occupait la place secondaire dans leurs parcours. Mais c’est la présence de la massive population féminine active qui a favorisé les changements des valeurs dans les projets résidentiels des immigrés. Le nouveau cadre de vie, imposé par le milieu urbain, a permis à la femme portugaise « de jouer un rôle décisif dans la concrétisation des projets familiaux 44 », qui désormais commencent à être réorientés vers le pays d’accueil. La migrante portugaise devient attachée au pays d’accueil pour deux motifs principaux. Premièrement, il lui a donné une importante liberté due au travail rémunéré, et, deuxièmement, les enfants nés et scolarisés en France n’envisagent plus leur rentrée au Portugal. Ainsi, bien que la maison au village reste une finalité importante dans les projets résidentiels féminins, leur logement en France commence à gagner plus d’importance, notamment quand il s’agit des futures générations. Dans ces projets à double finalité, les stratégies résidentielles des ménages sont directement liées au travail féminin. Les spécificités de l’occupation des femmes portugaises dans la région parisienne (le logement gratuit et les horaires flexibles) permettent d’augmenter les revenus, ce qui, avec la stricte gestion des dépenses de consommation, favorise l’accumulation rapide des ressources monétaires orientées vers l’acquisition d’une maison au pays d’origine. Ainsi, les stratégies résidentielles des ménages portugais sont directement liées et sont, en quelque sorte, les produits des stratégies de l’optimisation du travail effectuées par les migrantes portugaises. Parmi les fortes contraintes structurelles, qui limitent la liberté des immigrés dans le pays d’accueil, les femmes portugaises ont réussi de trouver une niche d’activité qui leur a permis d’accumuler les ressources inédites. Leurs stratégies d’optimisation du travail : l’utilisation du logement de service comme la résidence principale

44 LEITE C., Op.cit., p. 303.

en France, la combinaison du travail déclaré et non-déclaré, le contrôle des dépenses, etc., font part de leurs stratégies résidentielles car elles permettent d’accumuler les ressources nécessaires pour acquérir les objectifs du projet résidentiel.

CONCLUSION. LES STRATÉGIES RÉSIDENTIELLES : SONT-ELLES GÉNÉRALISABLES ?

Dans le présent travail nous avons essayé d’analyser le parcours résidentiel des immigrés portugais en France à travers les stratégies qu’ils adoptent pour réaliser leur projet migratoire et résidentiel. Mais qu’est-ce que l’analyse des stratégies résidentielles des immigrés apporte à l’étude de l’immigration en général ? Souvent, les immigrés sont perçus comme les victimes de leur statut social précaire dans la société d’accueil. Certes, la rupture sociale, économique et culturelle, qu’ils subissent lors de migration les rend plus vulnérables face aux contraintes de la société d’installation. Ainsi la précarité du logement des immigrés est souvent assimilée avec leur position inférieure dans la structure sociale du pays d’accueil. Les habitants des bidonvilles ou des logements sociaux dégradés sont donc vus comme n’ayant pas de choix, de possibilité de choisir leur statut résidentiel, c’est-à-dire le statut d’occupation, le type et la localisation de leur logement. Il est important dans cette perspective de voir non uniquement les contraintes que les immigrés subissent. Il est donc nécessaire de saisir également les mécanismes que ces immigrés adoptent pour resserrer l’impact des contraintes sur leur vie quotidienne et pour diminuer leurs précarités au sein de la société d’installation. Si pour les uns cela consiste en pratiquer des activités illégales, pour les autres il s’agit d’augmenter la productivité professionnelle ou mobiliser les réseaux communautaires : les immigrés ne sont pas des agents passifs. Étudier la façon selon laquelle ils essayent de diminuer la pression des contraintes, c’est de comprendre que les immigrés ont une possibilité de gérer leur parcours (voire le projet migratoire et résidentiel) dans la société d’installation. Ainsi, il est possible de parler des stratégies des immigrés en matière du logement, du travail ou du projet migratoire en général. Parler des stratégies, c’est accepter que les trajectoires sociales et résidentielles des immigrés ne sont pas que les conséquences des contraintes, mais elles sont aussi les résultats des choix et des projets des individus. De cette façon, le logement en bidonville n’est plus une simple condition imposée à l’individu par la société d’immigration. Ainsi, habiter une bidonville ou un HLM peut être une stratégie résidentielle qui permet aux immigrés de mobiliser des ressources nécessaires pour atteindre les objectifs du projet migratoire et/ou résidentiel.

Perçue de cette façon, l’analyse des stratégies résidentielle serait pertinente pour n’importe quel groupe des immigrés. Pourtant, pour généraliser les mécanismes et les éléments des stratégies résidentielles pour les différents groupes des immigrés il faut d’abord comparer les parcours et les comportements résidentiels de ces groupes. En d’autres termes, pour un groupe des immigrés commun par ses caractéristiques migratoires (la nature et l’époque d’immigration, la destination et le lieu d’installation) et socioprofessionnelles (le milieu et le statut social d’origine) les stratégies résidentielles peuvent être généralisées. Mais pour retirer les points communs dans les stratégies des groupes divergents des immigrés il faut enrichir l’analyse par la comparaison approfondie et détaillée des trajectoires résidentielles et des mécanismes de mobilisation des ressources propres à chaque ce groupe. En effet, l’analyse des stratégies résidentielles des immigrés doit toujours prendre en compte les particularités de chaque groupe étudié, car elles diffèrent selon le projet et la nature de l’immigration, de l’évolution du projet de retour, des normes sociales communes pour les immigrés étudiés comme un groupe ethnique, etc. Par exemple, la distinction que Patrick Simon perçoit entre les trajectoires résidentielles des différents groupes ethniques des immigrés peut signaler que les stratégies résidentielles dépendent aussi des valeurs sociales accordées au tel ou tel statut résidentiel par les groupes ethniques différents 45 . C’est-à-dire, si pour les Portugais la valorisation de la propriété structure leurs projets résidentiels dans le pays d’accueil, pour les immigrés africains la taille du logement ou le montant de loyer peuvent avoir la valeur décisive dans leurs stratégies résidentielles. Ainsi, l’étude des stratégies résidentielles comprend une analyse approfondie d’un groupe donné d’immigrés, parce que les stratégies sont incorporées dans la hiérarchie des valeurs et des objectifs résidentiels et sociaux des individus. La présente recherche, en étant une étude d’un groupe d’immigrés assez spécifique et limité, est une esquisse d’analyse des possibles stratégies que les immigrés peuvent adopter pour échapper à la dépendance de leur parcours des contraintes de la société d’installation. La comparaison de ces résultats avec une analyse d’un autre groupe d’immigrés portugais en France (par exemple, les immigrés plus récents) peut favoriser davantage la compréhension de leurs stratégies migratoires et résidentielles.

45 SIMON P., « Les immigrés et le logement : une singularité qui s’atténue », Données sociales, 1996, p. 424.

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R.,

LEITE

C.,

RAPOSO

I.,

Maisons

de

rêve

au

Portugal,

Paris,

ANNEXE 1. GUIDE DENTRETIEN

Les thèmes abordés

 

Problématique

 

Consignes

 

1) La trajectoire sociale

 

Je voudrais que vous me racontiez votre

L’origine sociale, les motifs de migration, le statut

enfance, votre parcours dans votre pays :

social actuel

 

comment vous êtes venu à la décision de

 

quitter votre pays ?

Où êtes-vous né ?

Quel était le métier de vos parents ?

Avez-vous des frères et sœurs ?

(Les

questions

démographiques

peuvent

être

Vous avez été à l’école jusqu’à quel

abordées

à

la

fin

d’entretien,

dans

un

court

âge ?

questionnaire directif)

 

Combien d’enfants avez-vous ?

 

Qu’est-ce que vous faisiez avant de

quitter votre pays ?

Et maintenant vous travaillez où ? Et

votre conjoint ?

2) L’immigration

 

Pourriez-vous me raconter comment votre

Les motifs d’immigration, les voies de traversée

arrivée en France s’est passée ?

des frontières

 

Pourquoi avez-vous décidé de quitter

 

votre pays ?

Les projets de l’immigration : long terme, travail

Comment ça s’est passé ?

etc.

Votre conjoint est venu avec vous ?

3) La trajectoire résidentielle

 

Racontez-moi, où avez-vous habité lors de

votre arrivée en France ? Pourquoi là ?

C’était bien ou pas bien ?

Et après, où avez-vous habité ?

La

trajectoire

résidentielle

en

fonction

de

Pourquoi avez-vous changé le

l’ascension sociale

 

logement ? Votre conjoint a été d’accord

 

dans cette entreprise de

Le

projet

de

l’immigration,

les

symboles

des

déménagement ?

réussites sociales

 

Parlez-moi de votre logement actuel.

 

Pourquoi vous êtes venu ici ?

Depuis quand habitez-vous dans votre

logement?

Etes-vous propriétaire de votre

logement ? C’était difficile d’acheter un

logement à soi ? Pourquoi vous en avez

acheté ?

Sinon, est-ce un logement social ? Vous

avez déjà habité un logement social

avant ? Quand et pour combien de

temps ?

Voulez-vous avoir un logement à vous ?

Pourquoi ?

Votre logement vous plaît ? Est-ce que

vous pensez à déménager ?

4) Les relations sociales dans le quartier

 

Dites-moi, qu’est-ce que vous pensez de

L’importance du lieu de résidence, les raisons de

Montrouge ? Etes-vous satisfait d’y

choix de lieu de résidence

habiter ? Pourquoi ?

Est-ce que vous connaissiez des gens

à Montrouge avant d’y arriver ?

Et maintenant en connaissez-vous

Le logement et son importance pour les immigrés

beaucoup ?

représentent les objectifs et les buts sociaux du

Avez-vous des relations de

projet de vie. Le logement privé peut être

voisinage ? Avec qui ?

considéré comme un symbole de réussite sociale

Est-ce que vous sortez souvent à

pour uns et ne pas avoir une importance pour les

Paris ? Pourquoi ? Et aux autres

autres. Quels sont les symboles de réussite dans le

banlieues ? Et à Montrouge, vous

pays d’accueil pour ces immigrés et pourquoi ?

trouvez normalement tout ce dont

vous avez besoin ?

Où à Paris ou dans les banlieues

parisiennes aimeriez-vous à habiter ?

Et où vous n’aimeriez pas à habiter du

tout ? Pourquoi ?