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LINGUISTIQUE HISTORIQUE DU FRANÇAIS II : MORPHOLOGIE HISTORIQUE

ET HISTOIRE APPROFONDIE DE LA LANGUE FRANÇAISE

INTRODUCTION

1. OBJET DE LA LINGUISTIQUE
1.1 Diachronie vs synchronie
Pour Saussure, la diachronie et la synchronie sont deux points de vue sur la langue opposés et
incompatibles. Ce dernier privilégiant l’approche synchronique à la diachronique, la description à
l’évolution/l’histoire. Ce choix est assez inédit pour l’époque puisque jusque-là, toutes les études
étaient dominées par la philologie et la diachronie. Il postule que la synchronie saisit le système
linguistique dans son être à un moment donné, tandis que la diachronie saisit des faits linguistiques
isolés dans leur devenir (ex : chute du [m], ayant des répercussions sur tout le système de déclinaison,
car il n’est plus possible de distinguer l’accusatif du nominatif). La linguistique historique envisage donc
les faits linguistiques sous l’aspect du changement (opposé à l'évolution). Autrement dit, la linguistique
historique envisage le changement (quelque chose qui se constate) pour reconstruire une évolution
(construction du linguiste pour expliquer la différence entre deux états de langue).
1.2 Changement vs évolution
Le changement est un objet linguistique qui se constate (c’est un fait), soit comme l’un des termes
d’une variation (en synchronie), soit comme le triomphe d’une variante, ou encore comme la perte
d’une variante (différence entre un et ain). Au contraire, l’évolution est la construction d’une
hypothèse ou d’un ensemble d’hypothèses (de phénomènes qui ne sont pas visibles) émises par un
linguiste/un groupe de linguistes. Cet ensemble d’hypothèses n’a qu’un but : viser à rendre compte
d’un changement, de nombreux changements. Pour attester une évolution, on part d’un terme
observable, on reconstruit un stade intermédiaire afin d’arriver à un autre terme observable.
Une cohérence interne, mais aussi externe est exigée au linguiste. Ce principe guide en effet
certaines pratiques : la linguistique historique ne peut pas envisager les faits isolément. Il faut
considérer que ces faits linguistiques appartiennent à une structure, tout étant lié dans la langue. La
linguistique historique devrait permettre de reconstruire l’évolution du système linguistique, le
changement étant considéré comme une partie constitutive des langues.
1.3 Changement vs variation
Comme il l’a été dit, toutes les langues changent - cette constatation pouvant être faite en
synchronie, comme en diachronie –. Ce sont ces changements qui en font toute la richesse et c’est
d’ailleurs pour ça qu’une langue est dite morte quand elle n’évolue plus, qu’elle ne vit plus que dans
les textes. Mais pour rappel, avant qu’un changement n’ait lieu se produit toujours une variation (deux
manières de dire coexistant).
Mais si la langue change sans cesse, comment expliquer que l’intercompréhension perdure ? Il
suffit de prendre un exemple de notre quotidien : je ne parle pas exactement comme mes grands-
parents, qui ont conservé des habitudes de leur jeunesse que je peux plus ou moins comprendre, mais
que je n’utiliserai pas : je constate des variations. Ce sont ces variations de langue, qui évoluent au
même rythme que la société, qui aboutissent à des changements, le changement étant comme une
variante qui a réussi. Toutefois, la variation peut se prolonger et n’implique pas forcément un
changement à venir. Cela nous amène à parler de la notion de « diasystème », soit d’un système
permettant la variation sans nuire à l’intercompréhension (voir l’exemple des générations). Il faut donc
voir la variation comme un phénomène inhérent aux langues.
On distingue plusieurs axes de variation :
- L’axe social, dit diastratique : la langue varie en fonction des locuteurs et de leur appartenance
sociale. Exemple : la variation liée aux types de professions, d’où aussi l’important
développement de différentes terminologies.
- L’axe diaphasique : la langue varie également en fonction des situations de communication et
du cadre thématique institutionnel dans lequel elle est employée. Chaque locuteur ayant le
choix entre plusieurs styles, niveaux d’expression selon les circonstances topiques. Exemple :
on parle différemment selon que l’on se trouve en face d’un professeur ou d’un ami.
- L’axe géographique, dit diatopique : la langue varie aussi entre des espaces plus ou moins
espacés du territoire de cette même langue. Plus l’étendue du territoire sur lequel une langue
est pratiquée est grande, plus cette langue accuse des différences qui dépendent du lieu où
elle est employée. Pour le français, il est très clair que la même langue n’est pas prononcée
de manière identique partout où l’on parle français. Il est cependant évident que l’on a affaire
à la même langue, car l’intercompréhension globale demeure. À mesure que le temps passe,
les spécificités diatopiques peuvent s’accumuler au point que les variétés deviennent
difficilement intercompréhensibles. C’est ainsi que les langues romanes se sont différenciées
en partant d’une base latine commune.
- L’axe chronologique, dit diachronique : la langue varie aussi avec le temps et doit
nécessairement évoluer pour s’adapter à la manière dont la communauté́ qui la pratique
évolue elle-même. Nous verrons de nombreux exemples d’évolution de la langue au travers
du temps. On peut en outre considérer qu’il existe une variation qu’il ne faut pas (encore)
considérer comme un changement (une transformation durable de la langue), mais comme
un contraste entre des pratiques de générations successives d’individus qui coexistent et qui
communiquent.
De plus, on parle parfois de l’axe diamésique, ou de l’opposition dite opposition de canal. Il s’agit
en fait bien plus que d’une simple opposition de canaux, entre l’écrit et l’oral, cette opposition
touchant aussi à l’importance plus ou moins grande faite à la variation de la langue dans chacun de ces
deux canaux. L’écrit, fort soumis à la norme, ne laisse pas énormément de place à la variation, ou en
tout cas pas autant que le permet l’oral. En effet, l’oral est souvent plus innovant, conservant des
usages que la norme a rejetés (exemple : « ton père, hier, son ami, je l’ai vu » est acceptable à l’oral,
mais pas à l’écrit), la variation s’y manifeste dès lors beaucoup plus. L’oral est le lieu où la variation est
la plus grande et la plus intéressante à observer, dans tous les axes évoqués précédemment.
L’écrit est donc loin de correspondre à un oral transposé.

2. POSITION PRIVILÉGIÉE DES LANGUES ROMANES


2.1 Intérêt de la linguistique
On le sait, l’une des grandes préoccupations de la linguistique est celle des universaux
linguistiques, ces catégories, propriétés, relations, tendances considérées comme étant communes à
toutes les langues, bien que celles-ci soient très différentes à bien des égards. L'enjeu est
d'appréhender l'unité du langage derrière la diversité des langues particulières, tout en reconnaissant
la spécificité de chaque système linguistique. Comme on sait que le changement est inhérent à la
langue, en étudiant les changements d’une langue (qui, on le sait, n’est pas isolée), on arrive à mieux
connaître cette langue, mais aussi à mieux connaître le groupe auquel elle appartient, sa position dans
celui-ci et les langues en général.
2.2 Position privilégiée au point de vue des documents
Les romanistes, parmi ceux qui pratiquent la linguistique, ont une position privilégiée. En effet, les
langues romanes et leur ancêtre le latin nous sont connus par des textes variés (textes littéraires, textes
non littéraires, textes techniques, gloses, etc.), repartis sur une large période temporelle, spatiale et
sociétale. Le latin et les langues romanes sont étudiés par la linguistique historique et comparée, mais
si ces textes leur sont accessibles, c’est parce qu’ils ont été traités par des philologues. Ils ont été
trouvés, publiés et interprétés. De fait, ce qui différencie la philologie de la linguistique est le fait que
le philologue s’arrête au texte, alors que le linguiste essaie de décrypter le système sous-jacent de ce
texte.
Ce n’est pas seulement l’importance numérique de ces textes qui donne aux langues romanes
cette position privilégiée, mais c’est aussi leur diversité régionale. En effet, nous possédons des
documents issus de parlers oraux et dialectaux. La position privilégiée des langues romanes vient donc
de la masse de documents que nous possédons, mais aussi du fait que ces langues sont diversifiées.
2.3. Position privilégiée au point de vue de la diversité des langues
Les langues romanes forment une famille de langues diversifiées, de dialectes et de parlers. Cette
richesse intéresse tout particulièrement la discipline de la linguistique historico-comparative qui
consiste à reconstruire, par comparaisons, les stades de tous les systèmes à partir de ce que l’on peut
observer. En effet, du fait de leur importance numérique, il nous est possible de voir que toutes les
langues romanes partagent un système vocalique fondé sur une opposition de timbre et pas de durée,
ce qui implique qu’il existe une époque où toutes les langues romanes n’étaient pas séparées et qui
nous permet de reconstruire un stade encore plus ancien : celui où l’opposition de longueur était
remplacée par une opposition de timbre. C’est leur diversité et leur nombre qui permet de reconstruire
cette évolution.
2.4 Accès aux témoignages
Comme il l’a été répété maintes fois déjà, la variation et le changement sont inhérents à la langue.
La volonté du linguiste est d’atteindre tous ces usages, mais particulièrement les usages les plus
spontanés, les moins soumis à la norme. Toutefois, de nombreuses variétés n’atteignent même pas
l’écrit (qui les filtre). Le linguiste doit donc trouver des solutions pour y avoir accès. Pour ce faire, il va
pouvoir fonctionner de deux manières : soit ces variétés informelles ne sont connues que par des
attestations indirectes (le linguiste compare et restitue donc des phénomènes pas forcément visibles
dans le texte par la comparaison) ou directes partielles (le linguiste peut attester et dater des
phénomènes). Là, on observera que le matériel oral est intéressant.
Lorsque l’on parle de témoignages d’accès indirect, on pense directement à ces critiques de
grammairiens qui permettent de connaître des variétés de langues mais en creux. Cela témoigne de
l’existence d’un trait dans un état de langue qui existe (puisqu’on le blâme). Ce sont donc des
témoignages du changement en cours. Dans l’Appendix Probi (en latin, du 5e siècle), qui est une
cacographie (cacographie = atteste indirectement des fautes de langage), normative, un puriste dit à
ses contemporains : ne dites pas ceci, mais dites cela. Par exemple : « masuclus, non masclus » ou
« vetulus, non veclus » : cela prouve bien qu’il existait à cette époque une variété familière, qui été
jugée fautive. « Formica », non « furmica » : fermeture du [o] en [u] dans cette position. À travers ces
mentions, nous avons donc indirectement des attestations de prononciations fautives. Ces
témoignages sont très importants car ils permettent en partie de combler la mission du
linguiste connaître tous les usages spontanés, la variation, surtout pour les périodes les plus anciennes
(objectif qu’on sait irréalisable).
Lorsque l’on parle de témoignages directs, on désigne ces témoignages qui nous renseignent sur
l’usage plus spontané. Toutefois, ils ne nous donnent qu’une connaissance partielle puisque la langue
permet de créer une infinité de possibilités à partir d’un nombre fini d’éléments (pierres tombales et
ex-voto, textes de sermons, traités techniques, auteurs qui miment un style familier pour créer
l’illusion du réel, etc.). De plus, tout témoignage doit faire l’objet d’une critique et doit être réinséré
dans un ensemble plus vaste. Un seul témoignage ne peut pas confirmer un usage. Pour cela, la
linguistique est aidée par l’histoire et la philologie. Par exemple, on peut se demander si les textes de
Molière sont de bons témoins de la langue du 16e siècle puisqu’on sait que Molière pense à faire rire
son public et aurait peut-être tendance à exagérer certaines formes, à utiliser des formes qui font rire
(la rigueur linguistique recommande de recouper ces témoignages).

3. SITUATION PARTICULIÈRE DU FRANÇAIS DANS CE CONTEXTE ROMAN


3.1 Points de vue particuliers
Il existe deux méthodes qui permettent de voir la position remarquable du français au sein des
langues romanes. Le point de vue historique montre les caractéristiques de l’évolution du français
tandis que le point de vue synchronique (typologique) montre les caractéristiques du français par
rapport aux autres langues.
Du point de vue historique, on remarque que le français est la langue romane qui a poussé le plus
loin l’évolution : le fait qu’il n’y ait plus d’accents variables oppose le français à toutes les autres
langues romanes (les autres langues romanes ont encore beaucoup de traits qui ressemblent au latin).
Du point de vue typologique, le français présente aussi des traits de structure et lexicaux
remarquables. Ce particularisme peut être envisagé par différents points de vue :
• Phonique : oxytonisme (accent tombe toujours sur la dernière syllabe)
• Syntaxique : ordre des mots contraint et pronom sujet obligatoire
• Lexical : mots qui n’existent qu’en français
Et ce particularisme, résultat d’une histoire et d’une évolution, il peut être expliqué par la théorie
des strates :
• Substrat celtique : il a influencé le lexique et la structure de la langue
• Superstrat francique : influence déterminante
• Adstrat germanique : contact entre le français et les langues germaniques
3.2 Un réseau de schémas explicatifs
Toutes les explications énoncées ci-dessus appartiennent à un réseau de schémas explicatifs. Le
recours à certains types d’explication n’exclut pas d’autres causalités (par exemple, la théorie des
strates, qui est une explication sociale, n’exclut pas d’autres causalités). À côté de facteurs psychiques,
physiologiques, sociaux, il existe une sorte de régulation interne des langues.
3.2.1 Facteurs sociaux
Certaines explications du changement (comme celle de Brunot ou celle de von Wartburg par
exemple) mettent l'accent sur les facteurs sociaux qui font évoluer les langues. On met donc l'accent
sur les contacts entre les langues. Il y a interaction donc cela laisse des traces... C'est la théorie des
strates.
On envisage donc la variation sociale de la langue au point de vue diastratique et au point de vue
diatopique (la langue est vue comme un produit social changeant en fonction des sociétés). On
explique l’évolution particulière du français à partir du Moyen Age en termes de promotion d'une
variété de langue (développement d'une variété au détriment d'une autre) qui aboutit à une
normalisation et à une standardisation. Cette variété́ est alors choisie comme référence. La langue est
donc en rapport étroit avec la société.
3.2.2 Facteurs naturels
Il y a relâchement à cause de la base articulatoire des populations en présence.
3.2.3 Facteurs psychiques
3.2.4 Régulation interne
La langue fonctionne par elle-même et se régule d’elle-même. La langue est vue comme un
système donc si un élément du système change, tout le système change (l'analogie appartient à ces
mécanismes de régulation interne). Pourquoi est-ce que toutes les langues européennes perdent
presque en même temps leurs déclinaisons ? La régulation interne permet de l’expliquer.
3.3. Deux points de vue sur l’axe diachronique
Sur l’axe diachronique, il existe deux points de vue qui permettent d’envisager la position du
français et son processus historique (ses changements). Ce processus peut être envisagé d’un point de
vue rétrospectif (part d’un point donné et remonte dans le temps, reconstruit) ou d’un point de vue
prospectif (part d’un point donné et envisage le devenir du système). Ces deux points de vue peuvent
être envisagés au niveau lexical (dictionnaires) et au niveau grammatical (grammaires).
3.3.1. Points de vue rétrospectif et prospectif au niveau lexical
Dans les dictionnaires, on voit bien que les deux points de vue peuvent s’appliquer à tous les
phénomènes de la langue.
Lorsque l’on ouvre un dictionnaire de la langue, on veut être informé en synchronie. Mais dans le
Robert, par exemple, il y a une rubrique étymologie. C’est un point de vue rétrospectif puisqu’on part
d’un mot à un certain état de langue et qu’on remonte dans le passé des langues, on cherche le passé
de ce mot dont on connaît le présent. Exemple : dictionnaire de Bloch-Wartburg explique l’histoire des
mots entre deux moments définis
Du point de vue prospectif, on ne part pas du mot français, mais bien de son étymon (mot, racine
qui donne l'étymologie d'un autre mot : latin, francique, celtique, etc.). Les articles du dictionnaire
partent de l’étymon et font l’évolution du mot jusqu’à un moment déterminé. Exemple : les entrées du
FEW sont les étymons latins, franciques ou celtiques des mots que le français a gardés.
3.3.2. Points de vue rétrospectif et prospectif au niveau grammatical
Le point de vue rétrospectif domine ici, surtout dans la grammaire historique de l’ancien français,
c’est-à-dire la description d’un état de langue, l’ancien français classique (synchronie d’un état de
langue passé). D’autres grammaires, comme la grammaire de Moignet, complètent ce point de vue en
ajoutant l’origine des phénomènes. Exemple : graindre, graignor (= plus grand) sont des comparatifs
synthétiques en ancien français, mais ils sont presque des cas exceptionnels. En AF, le comparatif se
forme normalement au moyen de l’adverbe « plus » suivi de l’adjectif. Ces comparatifs s’expliquent par
le latin (« grándior » et « grandiórem » : les comparatifs synthétiques étaient systématiques en latin.
Ils y tentent effectivement d’expliquer les formes qu’ils ont sous les yeux en remontant à un état
de langue ancien. Cela permet d’expliquer les éléments non significatifs d’une langue en les reportant
à un moment où ils étaient significatifs. On utilise donc le point de vue rétrospectif en grammaire pour
justifier des phénomènes irréguliers (traces de phénomènes anciens qui étaient peut-être réguliers
dans un état de langue passé). Ce point de vue rétrospectif est toutefois partiel puisqu’il ne se
concentre que sur des faits isolés, non systématiques. De plus, il ne se concentre que sur des pertes et
néglige les formes nouvelles, il s’accorde donc avec un point de vue sémasiologique. Exemple : il existe
deux classes de verbes assez vivantes en français moderne, celles de verbes en -et et -ir. Ce sont des
classes de verbes assez régulières qui contiennent peu d’éléments de mémoire. Les nouveaux verbes
entrent presque toujours dans ces deux classes. Il n’y a donc presque plus de verbes appartenant au
groupe -oir et -re. Ces classes de verbes sont mortes, on ne peut plus les enrichir. Cela s’explique par le
fait que les classes de verbes en -er et -ir sont régulières (c’est la règle qui domine), alors que les classes
de verbes en -oir / -re sont irrégulières (c’est l’exception qui domine) donc la part des choses est plus
considérable à retenir dans ces classes-là.
Le point de vue prospectif, quant à lui, envisage le processus de réorganisation de la langue dans
l’ordre où il s’est fait, il montre l’évolution des systèmes et l’acquisition de formes nouvelles. Même si
la grammaire se renouvelle moins vite que le lexique, elle se renouvelle quand même. Ce point de vue
est donc utile pour les exceptions, pour la partie non structurée de la langue, pour ce qu’on ne peut
pas rendre par des lois. . Exemple : Dans le chapitre 1, on verra que la flexion nominale, qui exprime la
fonction et l’actualisation du mot (singulier ou pluriel, CS ou CR) a été remplacée par d’autres moyens
(mots-outils, prépositions, position des mots). Les cas du latin, exprimés par un certain nombre de
désinences, avaient chacun une ou plusieurs valeurs oppositives. Ce système a fini par donner naissance
à un autre système : nouveaux moyens pour indique les relations entre les mots (mots-outils
dépendants ; ordre plus strict des mots ; articles, devant le mot, donnant les informations suffisantes :
pluriel, genre, etc.).
3.3.3. En conclusion
Le point de vue rétrospectif a pour but d’expliquer la partie non structurée du système, expliquer
les pertes et les anomalies du système (en effet, il part d’un point donné – qui est souvent anormal
dans cet état de langue - pour remonter à la source – qui n’était alors pas anormal dans cet état de
langue passé -, il ne se préoccupe donc pas des formes nouvelles). Il se concentre sur des faits isolés
puisqu’ils sont hors du système. Il est donc d’avantage lexical.
Le point de vue prospectif essaie de saisir le processus de réorganisation du système de la langue
en partant d’un point donné et en envisageant le devenir du système. Il veut donc bien saisir la langue
dans son ensemble et dans son devenir. Il saisit donc le système et pas des phénomènes isolés, il est
plus systématique que l’autre point de vue. Il est donc davantage grammatical.
3.4. Sémasiologie et onomasiologie
3.4.1. Point de vue lexical
Le point de vue sémasiologique est centré sur chaque signe de la langue en particulier. Il va donc
de la forme vers le ou les sens. Exemple : un dictionnaire part d’un signe pour en donner ses valeurs,
ses sens (la plupart des dictionnaires)
Le point de vue onomasiologique se concentre, quant à lui, sur les valeurs. Il part donc de la valeur
et on retrouve les différents signes qui recouvrent cette valeur. Exemple : un atlas linguistique essaie
de voir comment est rendue la notion « d’oiseau » à différents endroits. La carte va alors illustrer les
différents signes qui rendent compte de cette valeur (comment on dit « oiseau » en Picardie, en
Wallonie, etc.).
3.4.2. Point de vue grammatical
L’approche onomasiologique consiste ici à choisir une forme et à en expliquer les emplois.
Exemple : en AF, « graindre » est le CS du comparatif « grand » et le CR est « graignor » (venant de
« grandiórem » en latin, signifiant « plus grand »). En AF, il y a donc encore des comparatifs
synthétiques (qui sont des scories du latin classique).
L’approche sémasiologique consiste, quant à elle, à chercher dans un état de langue déterminé,
comment on exprime tel ou tel phénomène. Cette approche permet de mieux comprendre le devenir
des langues. Exemple : comment explique-t-on les formes des comparatifs des adjectifs en AF ?
3.5. Latin et langues romanes, latin et français
On peut donc envisager le lien entre latin et français (et parfois entre latin et les autres langues
romanes) en termes de continuité (le français est la continuité du latin : point de vue prospectif) ou en
termes de rupture (c’est le latin qui a donné le français). Une opposition se dessine alors : on envisage
le changement lorsqu'on parle de ruptures et on envisage l’évolution lorsque l'on parle de continuité́.
Lien latin-français, envisageable de deux manières :
ð Continuité (fr = continuité du latin) : évolution
ð Rupture (le latin a donné le fr) : changement
Il n’y a pas de changement brusque, tout est progressif. Si on adopte un point de vue
intralinguistique, qu’on considère le système de l’intérieur, on ne voit que des micro-ruptures dans les
changements phonétiques, les changements d’unités significatives, les changements grammaticaux,
etc. Tous ces changements, l’un après l’autre, aboutissent au français, il y a donc continuité.
Toutefois, si on adopte un point de vue extralinguistique (la relation qu’entretient la langue avec
l’espace social, avec la société), on remarquera des seuils plus importants car on va voir des prises de
conscience qui s’expriment. Nous avons la chance d’avoir des documents qui attestent cette prise de
conscience. Le fait qu’on accepte que le français entre dans le domaine des sciences, de la
médecine constituent des étapes plus visibles et plus radicales, ayant une grande importance dans le
devenir des langues.
3.5.1. Le latin
Les langues romanes sont issues de certaines variétés du latin, des variétés parlées, familières,
auxquelles on donne le nom de latin vulgaire. Il s’agit toutefois d’un concept assez flou, d’une
appellation inadéquate. Il faut aller plus loin que le simple terme « vulgaire » et savoir ce qui se cache
derrière cette étiquette. On situe généralement le latin vulgaire dans le cadre d’une opposition
sociale en l’opposant au latin classique.
Le latin classique est le latin de la grande latinité, le latin des études classiques, des textes
consacrés, canoniques (de Térence à Tacite, c'est-à-dire de -170 à +125). Il s’agit d’une langue qui
correspond à la manière d’écrire d’une élite sociale qui détient les clés de la culture, de
l’administration. Cette langue est donc soumise à une norme écrite : il y a beaucoup de grammaires
latines qui visent à imprimer à la langue latine des cadres fixes. Cette langue latine des grands textes
est donc peu évolutive, peu soumise à la variation et donc peu dialectalisée.
D’un autre côté, le latin vulgaire, est, toujours dans une visée sociale, celui d’une latinité non
illustre, dont on n’a presque pas de témoignages écrits. C’est la langue du plus peuple, du plus grand
nombre (car peu de gens sont instruits). On se situe aussi en dehors des limites chronologiques qui
cadrent le latin classique. Cette variété n’est pas soumise à la norme (il n’y a pas de grammaire de
l’oral), elle est donc plus souple et plus évolutive. De plus, cette variété latine évolue sur tous les
territoires conquis par les Romains. Le latin vulgaire serait donc très différencié dans l’espace et dans
la société.
3.5.2. Latin vulgaire ou protoroman
Les Romanistes se sont vu reprocher par les Latinistes de cacher derrière le terme de « latin
vulgaire » ce qui était déjà le protoroman. Le latin vulgaire est une construction, un artefact. C’est le
produit d’un calcul grammatical à partir des formes attestées. On peut donc plus justement l’appeler
protoroman. Pour être sûrs des reconstructions, on interroge des témoignages indirects. La langue doit
plutôt être vue comme un diasystème, une langue unique qui manifeste des variations internes à
plusieurs langues particulières (des langues distinctes entre elles et différentes du système dont elles
proviennent).
Michel Banniard nous dit que la dichotomie qui est classique entre latin classique et latin vulgaire
cadre mal avec la latinophonie qui était unie, avec ce diasystème. En effet, on sait que les latinophones,
peu importe leur classe sociale, se comprenaient tous entre eux : l’intercompréhension existait encore.
La variabilité́ existe, donc elle doit être placée selon un continuum : il y a des variétés plus proches
et d’autres plus lointaines mais tout le monde se comprend. Le continuum va du latin le plus bas (le
latin le plus relâché des gens peu cultivés) au latin le plus soutenu (les échanges écrits les plus soutenus
de l’élite cultivée). Tous les critères sont ici mis en place pour classer les variétés, mais pas pour les
présenter comme des systèmes qui s’opposeraient et ne se comprendraient pas les uns avec les autres.
Première opposition : code parlé >< code écrit (l’écrit n’est pas du parler orthographié) : quelques
privilégiés ont accès à l’écrit mais tout le monde sait parler.
Deuxième opposition, qui découle de la première : ceux qui parlent et écrivent (gens cultivés) ><
ceux qui parlent sans écrire (le peuple)
Troisième opposition : les registres différents allant du plus formel jusqu’au moins formel :
- Registre oratoire (discours)
- Registre soutenu (celui de la vie officielle, des débats politiques, des jugements). Le support
de l’écrit est donc nécessaire (le milieu cultivé qui maitrise ce support écrit l’oralise). Le milieu
non cultivé se sent en insécurité linguistique, il le décode peut-être mais ne le maitrise pas,
ne peut pas s’exprimer dans ce registre.
- Registre familier (celui de la vie sociale spontanée). Il s’exprime certes à l’écrit, mais moins.
Le milieu cultivé maitrise ce registre familier, mais surtout dans l’usage parlé. Le milieu non-
cultivé dans l’usage parlé aussi (c’est le lieu où l’échange entre les deux milieux et le plus
serré, c’est là que ça marche le mieux).
- Registre relâché (tendances individuelles). Il ne parvient pratiquement pas à l’écrit, si ce n’est
dans des imitations (comédies) ou dans des inscriptions. Il est évidemment un registre qui
traverse toute la société et qui permet l’échange entre les milieux cultivés et non cultivés.
Élite cultivée à Élite cultivée à Peuple à l’oral
l’écrit l’oral
Oratoire Oui Oui Non

Soutenu Oui Oui Pas vraiment


Familier Oui Oui Oui
Relâché Pas vraiment Oui Oui

Ce sont ces quatre catégories qui constituent la partie la plus évolutive de la langue.
Ce tableau sociolinguistique montre les échanges entre les différentes classes. Dans le style
soutenu, on remarque souvent une certaine insécurité linguistique du peuple. Les registres familier et
relâché sont donc le lieu des meilleurs échanges, c’est la partie de la langue la plus évolutive. Les
échanges à l’oral sont donc quotidiens entre les différentes classes et la dichotomie que tout le monde
retient ne fait plus vraiment sens. Il ne s’agit donc que d’un seul diasystème qui connait la variation,
différents styles. La langue reste une dans la mesure où elle reste dans des mesures de dispersion
limitées. SI la communication n’est plus possible, on a une langue nouvelle. Pour Michel Banniard, la
latinophonie reste une jusqu’au 6e siècle. Il y a donc unité́ au point de vue sociolinguistique : le
diasystème évolue dans son ensemble (les gens continuent de se comprendre).
Plutôt que d’opposer deux classes, il vaut mieux remplacer l’appellation « latin vulgaire » par
l’étude des documents écrits qui manifestent le mieux les registres familiers et relâché́. Cela permet
de vérifier la reconstruction. Il y a plusieurs sources :
• Les inscriptions spontanées et les graffitis (à Pompéi par exemple).
• Les pièces de théâtre représentant le peuple (comme le Satiricon de Pétrone)
• Les traités et cacographies (comme l’Apendix Probi), qui dressent des listes de fautes.
• Les gloses
La latinité reste une aussi longtemps que les limites de dispersion restent raisonnables. La
variation, assez conséquente, se réalise à l’intérieur du système dans la période antérieure à 500. D’un
point de vue sociolinguistique, même si certaines variétés manifestent des variations plus fortes, la
langue continue d’évoluer dans un même ensemble. D’un point de vue linguistique, on voit apparaître
de nouvelles formes, mais elles sont marquées, ne sont qu’orales, et sont socialement stigmatisées,
souvent refusées par certaines couches sociales. Dans un autre temps, la variante s’étend, se répand
socialement dans les divers registres et elle devient plus fréquente et n’est donc plus marquée (se
répandant et s’utilisant à l’écrit). On peut résumer cela par le schéma suivant. :

Lorsqu’il y a variation, souvent, une des variantes est reconnue comme supérieure à une ou aux
autres.
Pour Banniard, l’un des moteurs de l’évolution langagière et de l’apparition de formes nouvelles
est le christianisme. En effet, il renouvèle le latin à l’écrit (langue très fortement marquée par le grec,
très différente de la langue des textes païens), mais aussi à l’oral (le public auquel s’adresse
l’enseignement n’est plus uniquement l’élite, mais tout le peuple -> étirement vertical). Est donc
apparue avec l’expansion du christianisme une nouvelle élite cultivée chrétienne qui se constitue un
répertoire écrit qui doit être essentiellement transmis oralement. C’est donc ainsi que se produit
l’évolution interne au diasystème jusqu’à la fin de l’Empire : la communication est préservée à la
verticale (entre les différentes classes sociales -> volonté de cette nouvelle élite d’adapter la langue à
tous), mais aussi à la verticale (les différentes régions de la Romania continuent de parler une langue
commune, la langue parlée d’une élite cultivée ayant accès à l’écrit). Le centre de gravité et la langue
parlée d’une élite cultivée s’adapte tout en conservant ses liens avec l’écrit. Il n’y a donc pas encore
de scission puisque l’évolution est interne. C’est donc une évolution interne au diasystème qui
conserve la communication.
3.5.3. Les langues romanes
La sortie du latin de son diasystème s’opère durant la latinité tardive, soit de 500 à 750 (avec un
processus achevé vers 800). Le diasystème latin se scinde petit à petit entre un latin cultivé (celui d’une
minorité qui s’adapte de moins en moins, soit celui d’une clergie qui tend à se fermer sur elle-même)
et les différents latins régionaux d’autre part. Il n’y a plus un seul centre de gravité, mais plusieurs (le
latin du plus grand nombre, mais à différents endroits géographiques). Le parler perd ses attaches avec
l’écrit et se développe de plus en plus de façon indépendante et différenciée. C’est là qu’il faut situer
l’origine de ce qu’il faut voir comme un changement linguistique capital. La scission est complètement
actée vers 750-800 car on voit apparaitre des romans parlers archaïques et un latin écrit qui tend à se
purifier. Ce phénomène est bien une genèse de parles nouveaux et il est donc intéressant de garder
un point de vue prospectif qui envisage les systèmes pour montrer leur évolution. À cette époque, on
voit d’une part une campagne de purification du latin écrit (époque carolingienne, l’écrit se réforme
par un retour aux normes classiques), et par ricochet du latin parlé (la prononciation qui va à nouveau
détacher chaque phonème). D’autre part, de nouveaux systèmes naissent : les langues romanes écrites
vont petit à petit développer leur propre système d’écriture. Avant les premiers textes romans, on voit
déjà apparaitre des traits de la langue vulgaire que le système graphique essayait déjà de retranscrire.
Ainsi, d’une phase unitaire où le parler est adapté mais conserve ses attaches avec l’écrit, on passe
à un roman parlé qui va générer des nouveaux systèmes d’écriture différenciés et où le latin écrit va
imposer ses normes sur l’oralité.
Latin parlé => Langues romanes parlées => Scripteur (systèmes d’écriture nouveaux et
différentiés)
Latin écrit => Latin réformé écrit => Nouvelle forme orale unitaire
3.6. Périodisation de l’histoire du français
En actant la naissance du français vers 800, il faut considérer quelques dates clés dans l’histoire
de la langue française :
o Mai 813, le Concile de Tours : fait de Charlemagne, il consacre l’usage du vulgaire dans les
sermons (on acte le fait que le peuple ne comprend plus le latin et qu’il faut dès lors s’exprimer
dans sa langue). Le sermon, qui doit s’adresser au peuple pour l’instruire, doit se faire en
français. « In rustica romanam linguam aut theodiscam quo facilius cuncti possint intelligue
quae dicuntum »

o 8e ou 9e siècle, les Gloses de Reichenau : découvertes à Reichenau, en Allemagne, en 1863, il


s’agit d’annotations marginales et d’un glossaire qui tendent à éclaircir certains termes qui
n’étaient plus connus et qui figuraient dans la Vulgate (explications de mots d’une traduction
latine de la Bible qu’on appelle la Vulgate). Le latin avait tellement évolué qu’il fallait
transposer certains mots dans un usage spontané (par exemple, pulchra est glosé par bella).
Les éditions qui se sont succédées aboutissent à une édition des années 80, qui essaie de trier
les mots qu’il faut : parfois, il s’agit de mots latins qui ont survécu en roman, ce qui pourrait
laisser penser qu’il s’agit de mots latins romanisés. Une autre série est celle de mots empruntés
au germanique, d’origine francique : thorax est glosé par brougnia. Cet ouvrage comporte
3152 gloses marginales et 1725 gloses d’un glossaire alphabétique. On pense donc que ce texte
a été écrit dans la France du nord, dans l’abbaye de Corbie.

o 843, les Serments de Strasbourg : ils sont conservés par Nithard, clerc de la cour de
Charlemagne). Louis le Germanique et Charles le Chauve s’allient contre leur frère Lothaire
devant les armées germaniques et franques. Louis va jurer dans la langue romane (langue de
celui avec qui il s’allie), et Charles va jurer en langue germanique. Nous avons donc un texte
fondamental aussi bien pour la naissance du français que pour la naissance de ce qui allait
devenir l’allemand. Ils sont les trois fils de Louis le Pieux, lui-même fils de Charlemagne.
Succèdera à ceci le Traité de Verdun qui coupera le territoire entre les trois frères.

o 880-881, Cantilène de Sainte Eulalie : premier texte poétique écrit dans un véritable ancien
français).
Une périodisation peut se faire selon des critères internes, mais également externes (critères
sociolinguistiques).
Sur le plan interne, un système évolue de façon constante, les nouveautés de la langue
n’apparaissent donc pas comme de véritables ruptures. Pour les unités distinctives, on peut considérer
les amuïssements de consonnes, les réductions syllabiques, etc. Pour les unités significatives, on peut
considérer la présence ou non d’un sujet, l’ordre des mots, l’apparition de nouvelles structures
mettant en jeu les prépositions, l’article, etc. Cela permet en fait de dresser une typologie des états de
langue. Ces critères montrent l’homogénéité des groupes.
Sur le plan externe, des critères sociolinguistiques, on va envisager le développement de la langue.
Développement par la sélection d’une des variétés. Au fond, le français a des attaches puissantes avec
le francien, promu au détriment d’autres variétés. Sélection de cette variété et acceptance de cette
langue dans les autres régions, la langue sélectionnée se développe par l’enrichissement interne
(lexical, structures syntaxiques). La normalisation et l’augmentation du prestige se font par la
littérarisation. On peut citer le livre d’Anthony Lodge, histoire d’un dialecte devenu langue.
On périodise la langue généralement entre ancien français, moyen français et français moderne.
Ce découpage est toutefois fort large et on l’affine le plus souvent entre l’ancien français des origines
(depuis les premiers texte jusqu’à la fin du 11e siècle, la Chanson de Roland) et un ancien français
classique (de la fin du 11e siècle jusqu’en 1300), vient ensuite le moyen français (de 1300 à 1500,
époque de très grande richesse textuelle et de grands bouleversements), puis le français de la
Renaissance (1500-1600), le français préclassique (1600-1660, une norme se met en place qui va
donner naissance à l’apogée de la langue française), le français moderne (coupé entre français
classique jusqu’en 1700 – marquant le règne de Louis XIV- et français moderne, de 1700 à 1950), et
enfin le français contemporain (1950 à aujourd’hui). Ces étiquettes sont utiles pour pouvoir justifier
des évolutions, considérées de manière interne.

4. UN SYSTÈME EN PERPÉTUEL DÉSÉQUILIBRE (OU RÉÉQUILIBRAGE)


4.1 Processus à l’origine du changement morphologique
On veut comprendre pourquoi un système linguistique évolue. On a vu plus haut que le
changement et la variation étaient inhérents à la langue. Ce changement fait objet de plusieurs types
d’explications (lien de la langue avec la société, traces d’évolutions). Une des façons d’expliquer ces
mouvements à l’intérieur de la langue est de montrer qu’ils tendent à rétablir une fonction
communicative qui est toujours menacée, insuffisamment efficace.
Dans un système de communication idéal, à une forme devrait être associée une valeur, ce
système répondant à un principe d’économie. Cela se reflète dans les langages formels
(mathématiques), mais dans les langues naturelles, ce principe n’est jamais absolument respecté.
D’une part, on utilise plusieurs éléments de forme pour traduire un seul contenu, c’est le cas de la
redondance. En effet, là où un élément peut suffire, on en met plusieurs (parfois cela sert à améliorer
la communication). Ces marques de redondance sont différentes à l’écrit et à l’oral. On peut par
exemple retrouver cela dans les phénomènes d’accord (marque du pluriel, féminin) à l’écrit : les
enfants sont partis -› quatre marques du pluriel ; comme à l’oral : liaison avec le [s].
D’autre part, plusieurs contenus peuvent être associés à une forme, c’est le cas de la polysémie.
On a donc là une ambiguïté syntaxique. Par exemple, la forme « opération » peut renvoyer à divers
contenus selon le contexte dans lequel elle est employée. Dans ces deux cas de non-respect du principe
idéal de « une forme pour un contenu », c’est le contexte qui lève l’ambiguïté. Les langues ne
répondent pas au schéma optimal de communication, ce qui pourrait être une des causes de leur
évolution car il y a un souci de combler une carence ou un surplus des formes.
4.2 Perturbation du rapport forme/contenu au niveau des unités minimales
Du point de vue des unités minimales, des morphèmes, il est très intéressant de constater la venue
au jour de cette absence d’équation « une forme pour un contenu ». On observe au niveau des
morphèmes, des unités minimales :
o Plan paradigmatique : plan des unités en absence, soit l’un soit l’autre :
- Le cas de l’allomorphie : variation obligatoire d’un morphème en fonction du contexte dans
lequel il se trouve. Exemple : « je meurs » [moer], mais « nous mourrons » [mUrõ].
- Le cas du syncrétisme : une même forme exprime deux valeurs (il y en a beaucoup dans la
déclinaison latine), cela ne pose pas problème car le contexte résout le problème. Exemple :
Pedibus = datif, pedibus = ablatif.
o Plan syntagmatique : plan des unités en présence, la marque se produit à plusieurs endroits :
- Le cas des morphèmes à signifiant discontinu : la valeur du pluriel est marquée à plusieurs
endroits. Exemple : « de beaux enfants », mais « un bel enfant ».
- Le cas de l’amalgame : une seule forme correspond à ce qui s’exprime au féminin par deux
formes. Exemple : « à la porte », « au jardin ».
4.3 Classement des processus de changement
À partir de là, on peut essayer d’envisager certains processus de changement. On les classe selon
les résultats qu’ils produisent. Certains changements peuvent être perturbateurs (introduisant une
discordance entre la forme et le contenu), ou régulateurs (montrant l’effort de la langue pour rétablir
le rapport « une forme pour un contenu »).
4.3.1. Entre le plan phonétique et le plan morphologique
C’est une vision un peu simpliste mais elle permet d’expliquer le schéma d’actions et de réactions
qui prend place aux niveaux morphologique et phonologique. En effet, parfois, les changements
phonétiques – perturbateurs ou régulateurs – impliquent des changements au niveau de la grammaire
(morphologie et syntaxe). Il existe donc un lien d’action-réaction entre les formes signifiantes et les
unités distinctives.

L’évolution phonétique est à l’origine de la création :


- D’amalgames (deux formes qui fusionnent) : ad illo > au ; de > du. Donc à chaque fois, une
forme unique est le produit de ce qui était autrefois distinct.
- D’allomorphes (même sens de mot, deux formes différentes en fonction d’où tombait l’accent
en latin) : une syllabe accentuée n’évolue pas de la même façon qu’une syllabe non accentuée
(mório › meur et morímus › mourons).
- De syncrétismes (une forme pour deux valeurs) : cantas, cantat et cantant › [SA)t] donc la
différence de personnes n’est plus marquée à l’oral.
Ces troubles dans l’expression des valeurs ont donc une origine qui est dans ces lois, appelées
lois phonétiques. Ces lois phonétiques agissent aveuglement de façon régulière, et c’est notamment à
cause de cela qu’on voit apparaître des amalgames (du = de le, etc.).
La langue tend parfois à restaurer ces moyens d’expression par un processus de régulation qui
tend à modeler les signifiants à partir d’un modèle pour rétablir l’unité, il s’agit du processus
d’analogie. Toutefois, ce processus n’est pas parfait puisqu’il n’est pas général, il n’agit que sur
certaines unités et est en plus de ça totalement aléatoire et imprévisible (aimer, trouver, mourir, etc.).
Ainsi, ce processus servant à régulariser les formes est également quelques fois perturbateur puisqu’en
opérant une régulation dans certains cas et dans d’autres pas, l’allomorphie subsiste parfois (meurs et
mourons) et il participe à la diversification du système.
Il arrive cependant que les lois phonétiques ne soient pas à l’origine de la différence des
radicaux, qu’ils soient d’origine différente. On parle de supplétion : cas dans lequel l’ensemble des
formes que prend un même mot (un même lemme) dans sa flexion fait intervenir plusieurs radicaux,
au lieu d’être bâti par modifications d’un unique radical. C’est par exemple le cas en français avec le
verbe « aller », qui compte trois radicaux : il va (radical va- issu du latin vadere), il ira (radical ir- issu
du latin ire), il allait (radical all- issu du latin ambulare).
Il peut aussi arriver qu’une allomorphie (deux formes différentes – dues dans ce cas à la
position de l’accent-, mais de base pour désigner un seul sens) soit élevée au rang d’opposition
morphologique (rang supérieur). C’est un phénomène de recyclage. Par exemple, en fonction de la
présence de l’accent clitique, mē a pu évoluer en me (clitique) et moi (complément, forme
d’insistance). Il ne s’agissait de base que d’un seul allomorphe (deux formes renvoyant à un seul sens),
qui sont devenus deux formes grammaticales différentes. Ce sont d’anciens allomorphes qui se sont
différenciés.
4.3.2. Entre le plan lexical et le plan morphologique
Une autre origine du changement qui intervient cette fois-ci entre le plan lexical et le plan
morphologique est le renforcement de l’expressivité et puis la perte de l’expressivité. C’est ainsi qu’on
voit s’opérer des échanges de formes signifiantes entre lexique et grammaire. Il y a en effet formation
de formes nouvelles pour renforcer l’expressivité de la langue, ce sont des unités porteuses de sens et
de référence (référence à quelque chose d’extérieur à la langue), qui viennent donc compléter le
lexique (toujours composé de sens et de référence). Cependant, comme on l’a dit, il peut arriver que
cette expressivité soit perdue, que ces unités deviennent neutres. Elles gardent du sens, mais perdent
leur référence, et c’est ainsi que ces unités passent du lexique à la grammaire : processus de
grammaticalisation (entrée dans la grammaire d’unités lexicales). On voit donc bien que le matériel
grammatical se renouvèle plus lentement que le matériel lexical, le lexique fournissant à la grammaire
des unités nouvelles perdant leurs références et dont le sens se généralise.
ð Exemple du verbe subduit : aller était de base un mot plein ayant du sens et une référence qui
est devenu un mot vide dont le sens est détaché à la référence, il est donc devenu un mot
grammatical (je vais aller). En tant que mot grammatical, il a perdu son accent, sa liberté de
position et il a un sens abstrait détaché de toute référence. De plus, il se combine avec
absolument tous les verbes. Cela peut encore aller plus loin avec l’exemple de je partirai.
L’origine de la forme est « partire + habere », c’est un verbe subduit qui a tellement perdu sa
liberté de positon (au contraire de vais) qu’il est devenu un morphème. Caractérisation sur le
plan sémantique et sur le plan morphosyntaxique (création d’un outil nouveau), phénomènes
phonétique (perte de l’accent, agglutination, etc.).
Comme on vient de le voir, la grammaire se renouvelle essentiellement par le contact avec le
lexique selon un phénomène de grammaticalisation (ce n’est pas un renouvellement direct). Les
éléments grammaticaux sont souvent clitiques donc ils sont courts et dépourvus de sens. Exemples :
punctu > point (rien) et point (ponctuation) ; homo > on et homme ; chez a la même origine qu’un mot
qui signifiait maison. Domus, « schieze » = chez.
La grammaticalisation peut donc être définie comme la création d’unités grammaticales à partir
d’unités lexicales moyennant un gain en abstraction du sens, et la perte de certaines valeurs initiales
(autonomie, référence, etc.). Les pronoms et adjectifs indéfinis sont très fréquemment formés de cette
manière-là : persona donne personne substantif féminin, mais « je n’ai vu personne », il devient un pur
outil grammatical ainsi que chacun, quelqu’un, n’importe qui/quoi, etc. Ce processus ne se fait toutefois
pas d’un coup et certaines formes semblent avoir les deux faces : certaines unités ont encore les faces
lexicale et grammaticale, tandis que d’autres ont beaucoup plus la face grammaticale.
Les échanges se font aussi dans l’autre sens : des unités grammaticales peuvent se
dégrammaticaliser afin d’entrer dans le lexique et devenir des unités de mémoire. On doit connaitre
les règles mais aussi les exceptions qui elles, sont des unités lexicales, des unités de mémoire. Par
exemple : beau > plus beau, mais bon ne donne pas plus bon, mais meilleur. Le mot meilleur n’est pas
une unité grammaticale (elle ne suit pas la règle générale), c’est donc une unité lexicale.
4.4. Classement des tendances évolutives
On l’a vu, le changement est un phénomène inhérent à toutes les langues et il est intéressant de
voir les processus généraux affectant toutes les langues. On peut donc classer les tendances évolutives
en fonction des tendances typologiques. Ces tendances valent pour un certain groupe de langues à un
moment donné de leur histoire :
Tendance analytique ou déflexivité
Cela consiste dans le report sur des mots individuels (et non plus sur des flexions) de certaines
oppositions grammaticales (indiquant une fonction ou une catégorie). Par exemple, une préposition
exprime en français ce que le latin exprimait par la flexion : il y a report sur un mot individuel (ici, une
préposition) d’une infirmation de type syntaxique (le complément de lieu) : pedibus > à pied. Un autre
exemple réside dans le fait qu’un déterminant article exprime en français ce que le latin indiquait par
la flexion : il y a report sur un mot individuel (ici, un article) d’une information de type syntaxique
(masculin, pluriel) : pedes > les pieds. En bref, ce qui était exprimé par la déclinaison est exprimé par
des particules plus autonomes : prépositions, articles, ordre des mots.
De plus, des mots qui exprimaient l’aspect (le début, le cours ou la fin d’une action) vont devenir
un simple système auxiliaire. Très souvent, là où l’information était portée par la fin du mot de manière
peu autonome est maintenant portée à l’avant du mot et annonce la catégorie et fonction du mot qui
suit.
Les langues synthétiques s’opposent aux langues analytiques et se différencient par le fait que
dans la langue analytique, plusieurs éléments portent la marque, alors que dans la langue synthétique,
l’expression se fait sur un seul élément radical.
Ordre des éléments
Dans certaines langues, comme le latin par exemple, l’ordre des mots n’est pas important, il est
peu contraint. En français, et dans les autres langues romanes, l’ordre est de plus en plus contraint, en
particulier l’ordre des grands constituants de la phrase (ordre : sujet, verbe et objet). On observe donc
l’évolution d’un ordre qui était le plus courant (objet – verbe) à un ordre verbe – objet. De plus, on
observe la tendance à associer au verbe un pronom sujet (expression obligatoire du sujet en français).
Dissociation des formes en fonction des rôles grammaticaux
En latin, pronoms et déterminants ont la même forme (hic, meus : déterminant ou pronom, etc.).
En ancien français, on peut encore dire « cist viendra » (pronom) ou « cist chevalier » (déterminant
démonstratif). Dans le cours du temps, on observe une spécialisation. Le français moderne différencie
les formes : le pronom vient de « cil » tandis que le déterminant vient de « cist » Ainsi, à une
opposition sémantique qui oppose la proximité́ et l’éloignement, la langue a substitué une opposition
proprement grammaticale qui oppose la forme du pronom (celui, celle, ceux) et la forme du
déterminant (ce, cette, ces).
ð On a donc trois grandes tendances dans les changements du latin au français :
o Passage d’une langue synthétique à une langue analytique
o Passage d’un ordre assez libre à un ordre très contraint
o Dissociation et différenciation des formes
CHAPITRE 1 : LE DEVENIR DE LA DÉCLINAISON LATINE EN FRANÇAIS
Cas de remplacement d’une structure synthétique
(condensation sur une seule forme de plusieurs éléments
d’informations par une structure analytique (report sur des mots
indépendants d’information qui était agrégée à la racine lexicale)

1. INTRODUCTION
La forme synthétique, par la flexion, permet de dire quelque chose du genre, du nombre et de la
fonction du nom (elle permet d’indiquer les rapports ou les catégories à l’intérieur du mot). Il s’agit
des déclinaisons pour le nom et ses substituts et de la conjugaison pour le verbe.
Le processus de déflexivité est un phénomène difficile à étudier quand on ne considère qu’une
seule langue. En effet, il faut étendre le champ de son observation dans l’espace (du français aux
langues romanes, et même aux langues indo-européennes en général – tant au niveau du système
nominal que verbal -) et élargir sa perspective dans le temps. En effet, la disparition de la déclinaison
latine touche toutes les langues néolatines, ce qui fait du français un cas à part. Il a en effet conservé
une déclinaison à deux cas (cas sujet et cas régime) jusqu’au Moyen Âge et conserve des traces de
déclinaisons encore à l’heure actuelle (dans les pronoms personnels, notamment). Il a donc, comme
les autres langues, été globalement touché par ce processus de déflexivité, mais a conservé quelques
traces de la déclinaison latine par-ci par-là. De plus, alors que la tendance à la déflexivité est propre au
système du nom, on constate au contraire que le système du verbe (à travers la conjugaison) conserve
fortement l’esprit originel synthétique. Nous aurons aussi l’occasion de voir dans le domaine du verbe
la création de formes composées (forme analytique).
Pour observer ce phénomène de déflexivité, il faut procéder de la sorte : vu qu’on part, dans un
système synthétique, de la forme pour accéder aux valeurs (système synthétique), il faut ici partir de
la réduction sur le plan formel (perte de la déclinaison) puis s’intéresser au plan fonctionnel (on
observe ce qui a subsisté, on constate le renforcement des structures).

2. LA DECLINAISON LATINE, SYSTÈME SYNTHÉTIQUE (ET CE QUE CELA SIGNIFIAIT AU POINT DE VUE DES
CATÉGORIES ET DES SIGNIFICATIONS)

On envisagera la déclinaison du nom uniquement car elle est plus riche. De plus, la déclinaison de
l’adjectif suit celle du nom.
2.1. Trois genres
En latin, il existe trois genres grammaticaux (distinction naturelle entre les sexes que l’on associe
à une catégorie grammaticale dans un système langagier précis) : le masculin, le féminin et le neutre.
Généralement, la finale du thème est le plus souvent indicatrice du genre du nom (catégorie
grammaticale) – il y a donc un lien entre forme et genre du nom - et de l’appartenance de ce mot à un
certain paradigme (les différentes déclinaisons). Il existe donc un lien triangulaire dans lequel les
rapports se font entre la forme du mot, son genre et son appartenance à un paradigme. On voit donc
que la structuration du lexique latin repose presque essentiellement sur la forme du mot.
o Thèmes vocaliques
- -a (forme) : féminin (genre grammatical), 1re déclinaison (paradigme) – sauf les noms
déterminés par le sexe, comme agricola
- -e : féminin de la 5e déclinaison (peu de mots)
- -u : masculin ou neutre : -us = masculin de la 2e (déclinaison dominante) et de la 4e
déclinaisons (déclinaison non-dominante) (sauf les noms d’arbres, manus, domus et
pelagus) et -um = neutre de la 2e déclinaison. Quelques noms en -u = neutres de la 4e
déclinaison

o Thèmes consonantiques
- Mots de la 3e déclinaison. À nouveau, c’est la finale du mot qui est indicative du genre : -
er, -aus, -or (masculin) ; -o, -as, -es, -os, -is, consonne + -s (féminin) ; -e, -al, -ar, -men, -us
(neutr).

ð Il y a donc certains principes de régularité qui associent les voyelles thématiques à des genres
presque régularisés.
2.2. Deux nombres
En latin, il existe deux nombres : le singulier et le pluriel (le duel n’existant presque plus en latin).
Mais comme on n’en a plus que quelques traces, on n’en tient pas compte.
2.3. Cinq cas
C’est la remarque que porte le thème pour indiquer certaines fonctions. On ne va ici considérer
que 5 cas, car le vocatif n’est différent du nominatif qu’à la deuxième personne du singulier.
Certains cas sont automatiques à une fonction précise :
- Le nominatif : cas sujet
- L’accusatif : cas du complément d’objet direct
- Le génitif : cas de la possession, cas déterminatif
- L’ablatif : cas du complément d’objet indirect

L’ablatif, au contraire, et dès le latin, n’a pas de fonction spécifique, puisqu’il est l’héritier d’autres
cas antérieurs. Il est donc associé à de nombreuses fonctions, ce qui pose problème (une forme pour
de nombreuses fonctions) :
- L’instrumental : il indiquait le moyen (de faire quelque chose) et l’accompagnement (+cum
par la suite)
- Le locatif : il exprimait la situation dans l’espace ou le temps (seul ou avec in ou sub), ne
subsistant que dans quelques locutions telles que domo.
- L’ablatif proprement dit, pas mal surchargé (< auferre, ablativus : le cas qui ôte quelque
chose, il se définit donc négativement par rapport aux autres cas, soit le cas qui exprime tous
ce que les autres cas n’expriment pas) : il répond premièrement, dans le domaine de
l’expression du lieu, à la question unde ? Il est en général utilisé avec les prépositions de, ab
et ex (sur le plan du lieu), c’est donc le cas qui indique l’origine. Au niveau du temps (les
expressions du temps étant très souvent liées à l’expression du lieu), avec les mêmes
prépositions, on peut avoir l’expression de « depuis », « à partir de ».
- Complément du comparatif (par extension) : il exprime le comparatif (« il est plus savant que
Paul » : plus savant à partir de mon point de référence qui est Pierre).
- Complément d’agent : c’est aussi, avec « ab », le complément d’agent.
- Emplois dérivés : la matière, la cause, le point de vue, le prix, la manière dont on extrait un
tout d’une partie… On perçoit bien la relation de ces emplois dérivés avec ce noyau local.

ð Alors que l’accusatif est le cas par excellence de l’objet (pouvant être précédé de certaines
prépositions), que le nominatif est clairement le cas du sujet (pas précédé de prépositions),
l’ablatif est surchargé d’emplois. Comme il l’a déjà été soulevé, il existe là une faille (une forme
pour de nombreuses fonctions) à laquelle, dès le latin, on a essayé de trouver une solution par
l’introduction de prépositions, permettant de rendre moins ambiguës les fonctions de l’ablatif.
C’est là que s’introduit pour la première fois l’analycité.
2.4. Cinq paradigmes ou déclinaisons
Certains de ces paradigmes s’opposent et se différencient parfois en fonction du genre (comme la
1re déclinaison féminine, la 2e déclinaison masculine et la 2e déclinaison neutre), mais ils se distinguent
les uns des autres pour la plupart en fonction de leur forme.
Première déclinaison en -a, ae (féminine)
Deuxième déclinaison en -us (masculin), -um (neutre)
Troisième déclinaison, plus complexe, en consonne (masculin, féminin ou neutre)
Quatrième déclinaison en -us (pour la plupart masculins), -u (neutre)
Cinquième déclinaison en -es (pour la plupart féminins)
Le paradigme de la troisième déclinaison se subdivise en deux puisqu’il contient un certain nombre
de noms qui contient une syllabe de moins au nominatif (imparisyllabique). Il y a donc une distinction
entre parisyllabiques (mots qui ont le même nombre de syllabes à tous les cas) et imparisyllabiques.
Vu que l’appartenance d’un nom à un paradigme est déterminée par sa forme, il y a peu
d’hésitations possibles. En fait, on ne peut hésiter que pour les mots en –us (2e ou 4e déclinaison) ou
en –er (2e ou 3e déclinaison).
Quant à la fréquence, la plupart des noms appartiennent à la première et à la deuxième
déclinaison. La troisième déclinaison contient des unités très fréquentes, alors que les quatrième et
cinquième déclinaison contiennent très peu de formes communes.
Voici un tableau des déclinaisons latines. Les cellules fusionnées montrent le phénomène de
fusion en une seule forme de plusieurs cas au sein d’un paradigme (une même forme pour des cas
différents, cas de syncrétisme : pedibus est un pluriel, mais est un datif ou un ablatif). Ce phénomène
de syncrétisme participe à l’économie de la langue mais sert aussi à aider la mémoire.
- Datif et ablatif pluriel sont identiques dans toutes les déclinaisons
- Les neutres des 2e, 3e et 4e déclinaisons sont identiques à l’accusatif et au nominatif
- Dans la 1re et 5e déclinaisons, le génitif et le datif sont identiques
- Dans les 3e, 4e et 5e déclinaisons, le nominatif et l’accusatif pluriel sont les mêmes
- Dans la 2e déclinaison, le datif singulier est identique à l’ablatif singulier

Ainsi, certaines formes sont identiques alors qu’elles ont des fonctions différentes : c’est peut-
être une faille. Comment exprime-t-on les valeurs s’il n’y a pas de différence formelle ? Il existe
différents moyens comme les prépositions (système analytique), la rection des verbes (classes verbales
qui impliquent un cas particulier) ou l’association des mots au sein d’un syntagme (ex : hésitation entre
génitif et datif singulier à la première personne et qu’il y a un adjectif de la 2e classe à côté, l’hésitation
est levée). La plupart, il y a effectivement des relations vers le haut ou vers le bas à l’intérieur du
syntagme qui permettent de lever l’ambiguïté.
On va étudier l’évolution de la déclinaison et essayer de voir comment la langue va lever ces
syncrétismes.

3. LA DÉCLINAISON DE L’ANCIEN FRANÇAIS (DANS UN POINT DE VUE DIACHRONIQUE)


3.1. Inventaire des marques
À partir d’une certaine époque, la langue se répand dans la littérature, sur une aire assez vaste
avec pas mal de variation. Contrairement au latin, il n’y a pas de marque propre de genre dans le
substantif (on parle ici du français, les autres langues romanes ont des finales indicatives du genre à
cette époque). En effet, on peut avoir, en français, des mots en -e qui sont masculins (prestre où le –e
est une voyelle de soutien), mais aussi féminins (rose où le –e vient du –a latin). Si les marques
flexionnelles n’indiquaient plus le genre, elles continuaient à marquer le cas et le nombre. C’est la
distribution des marques des cas et des nombres qui est indicative du genre du mot.
§ Marque principale (-s)
C’est un morphème lié, soit un morphème qui ne peut apparaître que comme partie d’une
expression plus large. Il s’agit d’une unité signifiante qui sert à marquer toutes les oppositions, mais sa
distribution est différente selon les classes : il peut servir à distinguer d’une part le CS et le CR, et
d’autre part le singulier et le pluriel.
Il y a donc des mots de type flexionnel à simple marque (type fréquent). Ils n’ont donc qu’une
seule marque qui les différencie (-s) et sa distribution est différente selon qu’il s’agit d’un mot masculin
ou féminin. Le masculin montre la différence casuelle, tandis que le féminin montre la différence de
nombre. À cela s’ajoute une alternance radicale, héritière des imparisyllabiques latins (type rare).

- Type masculin fréquent (par exemple, mur)

- Type masculin rare (par exemple, pere).

- Type féminin fréquent (par exemple, fille).

- Type féminin rare (par exemple, flor).

Il y a donc quatre classes différentes : c’est une différence casuelle, mais aussi une différence de
nombre. Mais très tôt, il y a eu du flottement dans ces formes. De plus, certains noms sont dits
indéclinables. Ils sont caractérisés par un –s ou un –z au cas sujet. Ils ne peuvent donc pas faire
apparaitre la marque d’une flexion puisque le –s est déjà présent.
§ Allomorphie radicale
En-dessous de ces grandes catégories, on observe des variations. Dans le cas de l’allomorphie
radicale (réalisation d’un morphème sous deux ou davantage d’allomorphes), le radical est réalisé sous
deux radicaux, deux allomorphes différentes. On ne peut justifier ça que par un recours à un état de
langue antérieur. La forme longue s’oppose à la forme brève, le cas sujet singulier. Ces allomorphes
combinent deux marques : un –s et deux radicaux différents. C’est donc assez proche du type flexionnel
à simple marque.

- Type masculin (par exemple ber, baron)

- Type féminin (par exemple suer, seror)

3.2. Alternances diverses


§ Alternances indépendantes du -s
Il y a des alternances entre radical court et radical long. Cela peut se marquer de différentes
manières. Dans certains cas, il faut retenir les deux formes, ce sont des unités de mémoire (ex :
lerre/laron ; ber/baron ; cuens/conte, sire/segnor, etc.).
§ Alternances dues au -s
Par ailleurs, entre le -s de flexion et le radical, il va se passer des « phénomènes de frontière » : on
passe de la morphologie à la morphophonologie (étude des alternances vocaliques et consonantiques
d'un mot, alternances conditionnées par la morphologie : cheval/chevaux; peuvent/pouvons;
clair/clarté). Il s’agit donc d’un phénomène qui tient de relations que les morphèmes entretiennent
entre eux et qui vont déclencher des processus liés à cette frontière.
Rad./ (s) : il se réalise parfois en [s], mais également parfois en [ts] que la graphie note par un « z ».
o Variation graphique : -s dans un contexte palatal
- T + s = <z>… Exemple : chanz, pechiez, darz
- N + s = <z>… Exemple : jorz, corz
- Ñ + s = <z>… Exemple : princz, coinz
- Y + s = <z>… Exemple : conseuz, genouz

o Variation du radical (évolutions particulières)


- En finale absolue (c’est-à-dire sans le -s), il y a effacement de la consonne : n appuyé (jor(n),
for(n)), t non appuyé (pie(t)).
- Réactions devant le -s (effacement de la labiale) : c’est le cas pour la labiale p (champ/chans),
la labiale b (gab/gas), la labiale m (verm/vers), la labiale f (fief, fies), la dorsale k (clerc/clers),
la nasale n (raim/rains)
- Vocalisation de l + -s de flexion : al > aus, el > eaus, ol > ous, ail > aus, oil > ous, el > eus, il > is,
uel > ues, eil > eus. Dans le cas de col/cous, il va y avoir une spécialisation sémantique : col va
désigner une partie d’un vêtement, cous va désigner une partie du corps.
3.3. Variation et évolution
§ Plan formel
Dès l’ancien français, il y avait une variation dans les paradigmes donc on avait tendance à
uniformiser les déclinaisons. L’évolution a entraîné des réductions et la simplification des paradigmes
mais avant cela, il y a d’abord eu réduction et flottement.
o Réduction qui a une cause phonétique : dès 1200, il y a suppression des affriquées (z), donc il
ne reste plus que le -s en finale
o Réduction qui a une cause morphologique : les types rares s’alignent sur les types fréquents.
On voit donc le pouvoir d’attraction des types les mieux représentés. Donc, on n’a plus qu’une
seule classe de déclinaison.
o Réduction par analogie : généralisation d’un seul allomorphe radical à tous les cas. Donc,
réduction des types à simple marque (ex : barons, -on et -s sont deux marques redondantes)
Cela simplifie donc les paradigmes.
Le mot clé là-dessus est l’analogie qui tend à étendre le type fréquent au type rare. Dans les types
à simple marque, on a vu qu’il y avait un type fréquent et un type rare : cette tendance va être
d’éliminer, au masculin et au féminin, la tendance rare et de l’aligner sur le type fréquent. Quant au
type à double marque, ils ont tendance à réduire l’allomorphie en sélectionnant l’un des deux
allomorphes : c’est en général l’allomorphe long qui a été choisi (dès le moyen français, on aura baron,
baron). Il existe des cas où c’est la forme brève qui a été sélectionnée.
On voit que nous avons en ancien français une très grande éponymie de marques, peu de types
morphologiques, mais, en revanche, un grand brouillage lié à des phénomènes de frontière. Évolution
au cours du temps qui va être le fait phonétique, mais surtout de phénomènes analogiques. Passage
de l’ancien français au moyen français : donc des phénomènes de simplification mais qui sont précédés
de phénomènes de flottement.
§ Plan fonctionnel
Une grande partie de la variation ne peut être décrite que par le flottement. Par exemple, un
même scribe, dans un même texte, utilise des formes différentes pour les mêmes cas (par exemple,
on a le cas sujet de père à la fois sous la forme pere et sous la forme peres). Cela entraine des
hésitations. On hésite souvent entre le cas sujet et le cas régime, surtout pour les apostrophes et les
appositions du nom. De plus, il y a aussi un flottement pour l’attribut du sujet.
On voudrait décrire l’évolution mais on ne peut décrire que des tendances : flottement, variation,
hésitation sur des formes et leurs fonctions, ... Si l’évolution avait continué, le type fréquent masculin
se serait sûrement imposé mais la déclinaison a disparu avant donc c’est la forme féminine qui s’est
généralisée.
Il va donc y avoir un déclin puis la fin de l’ancien français.

4. ÉVOLUTION DE LA DÉCLINAISON DU LATIN JUSQU’EN ANCIEN FRANÇAIS


On va ici tenter d’envisager des facteurs de l’évolution du latin à l’ancien français par niveaux (on
passe donc de deux approches synchroniques à une approche diachronique). La première chose à
noter est qu’on observe, comme dans la plupart des langues indo-européennes, la réduction casuelle.
Il y a soit eu réduction des déclinaisons (c’est le cas du roman et de l’occitan qui conservent une
déclinaison à deux cas au Moyen Âge, mais c’est également celui du roumain et de l’allemand), soit
perte totale. On notera la différence entre le système verbal (tendance à condenser plusieurs
informations sur peu de morphèmes) et le système nominal (tendance à éclater les informations sur
des morphèmes particuliers). Les raisons de cette réduction casuelle sont diverses : elles peuvent être
formelles (due à l’érosion phonétique et à la morphologie qui tend à la simplification) ou fonctionnelles
(redistribution au niveau du lien qui unit formes et contenu, syntaxe).
4.1. Érosion phonétique concernant les formes (cause formelle)
Le mot clé ici est l’augmentation du syncrétisme, la désambiguïsation se faisant de plus en plus en
contexte. Pour rappel, le syncrétisme est le fait qu’une seule forme puisse être porteuse de deux
informations incompatibles (pedibus). ATTENTION : il ne faudrait pas croire que c’est le délitement du
système phonétique qui est seul responsable de la réduction casuelle.
§ Le -m final s’efface très tôt
Dès le latin archaïque, le -m final, marque de l’accusatif, s’efface. Cela apparaît en effet déjà dans
les inscriptions semi-lettrées.
Dans le langage parler, on a effectivement tendance à penser que, dès la plus haute époque, le -
m ne se prononçait plus. Il avait disparu en position implosive et n’existait plus qu’en liaison, devant
un mot à initiale vocalique. La conscience de ce -m n’a subsisté que dans la langue cultivée.
La disparition du -m en position implosive a eu pour conséquence la disparition de la marque de
l’accusatif, ce qui n’a fait qu’augmenter les syncrétismes déjà présents en latin. En effet, cette perte a
entrainé la fusion du nominatif et de l’accusatif à la 1re déclinaison ainsi qu’à la fusion de l’accusatif et
de l’ablatif à la 3e déclinaison.
§ Perte de la quantité vocalique
Il s’agit ici de distinguer la perte pure et simple de la quantité vocalique, par exemple pour le a
long et le a bref, de la perte de la quantité vocalique compensée par une nouvelle opposition de timbre
(dans quel cas la distinction de durée est remplacée par la distinction d’aperture). Par exemple, le o
bref est désormais différencié du o long par le fait que le o bref tend à s’ouvrir pour devenir un o
ouvert, alors que le o long tend à se fermer pour devenir un o fermé (rejoint par l’ancien u bref qui
s’est ouvert et est désormais également un o fermé). La voyelle brève est donc toujours plus ouverte
que la voyelle longue correspondante.

Ce passage a également eu pour effet d’augmenter les syncrétismes. En effet, à partir du moment
où la quantité vocalique disparait – a long et a bref qui deviennent simplement a -, on a, à la première
déclinaison, des cas comme le nominatif, l’accusatif et l’ablatif qui deviennent homophones (rosă,
rosam, rosā -> rosa). De plus, à la deuxième déclinaison, on a pu voir l’accusatif, le datif et l’ablatif
devenir homophones (dominŭm, dominō, dominiŭ -> domino).
4.2. Effet de l’analogie : réduction des paradigmes, des déclinaisons (causes morphologiques,
donc formelles)
Le mot clé est ici « simplification ».
§ Réduction du nombre de classes
On remarque que des cinq classes flexionnelles du latin, il n’en reste plus que 3. En effet, les
déclinaisons les plus faibles et contentant le moins d’éléments vont voir leurs unités être intégrées
dans d’autres classes et vont, elles, tout bonnement disparaitre. C’est le cas de la 4e et de la 5e
déclinaisons (le fait qu’elle n’aient pas de support adjectival va également beaucoup jouer). On
remarque là un transfert de classe.
La 4e déclinaison avait de nombreuses formes en commun avec la 2e, comme lupus/lupum < lupus,
i et fructus/fructum < fructus, us. De plus, on remarque que certains mots de la 4e déclinaison ont un
ablatif qui est celui de la 2e : domus a un datif en domui (trace de la 4e) mais a un ablatif en domo (trace
de la 2e). On comprend donc pourquoi la 4e s’est assimilée à la 2e. On pense que ce phénomène est
assez ancien et que dès l’empire, la 4e déclinaison se serait fondue dans la 2e. Cela s’explique
notamment par le fait qu’il ne reste aucune trace de la 4e déclinaison dans les langues romanes (on
parle ici de la langue familière, pas de la langue cultivée qui conserve la 4e déclinaison dans les textes,
cela ne nous intéresse pas).
La cinquième déclinaison est encore plus pauvre en unités, des unités qui reviennent toutefois
fréquemment comme dies ou res. Cette classe qui ne comporte que des noms féminins va se fondre
dans la 1re déclinaison en -a (glacies > glacia).
On verra toutefois que les unités les plus fréquentes subsisteront dans leurs formes originelles,
celles de la 5e déclinaison. Res donne par exemple rien, fidem subsiste aussi et donne foi. Certaines
unités vont même connaitre un double traitement : la forme de dies va donner tous les jours de la
semaine, là où la forme dia va donner l’ancienne forme die en ancien français. Ce double traitement
est encore assez spécifique au français puisque dans les parlers hispaniques, par exemples, seule la
forme refaite sur la première déclinaison va persister.
§ Réfection des imparisyllabiques à accent fixe
La 3e déclinaison est la seule déclinaison à contenir des mots imparisyllabiques, à accent fixe
ou mobile. Les imparisyllabiques à accent fixe (méns, méntis ; bós, bóvis ; etc.) vont être réfectionnés.
Sur le modèle de canis, canis, méns, méntis est refait en méntis, méntis (ils deviennent en quelque
sorte des parisyllabiques). Ou encore bós, bóvis refait en bóvis, bóvis (donnant bœuf, bœufs). Il s’agit
d’une analogie qui explique un certain nombre d’imparisyllabiques à la deuxième déclinaison.
Un témoignage de l’Appendix Probi, plus particulièrement de l’auteur qui établit une
correction, nous permet d’attester ce phénomène à date ancienne : « ne dites pas glis, glivis » (ce qui
implique l’existence dans la langue familière de ce glis).
À côté de ça, il existe des imparisyllabiques à accents mobiles qui sont conservés et qui forment
les imparisyllabiques de la déclinaison en ancien français (látris, latrónis). Il y en a quand même
beaucoup.
§ Renforcement de la catégorie des imparisyllabiques à accent mobile
Les imparisyllabiques à accent mobile vont, quant à eux, être conservés tels quels, vont former les
imparisyllabiques de la déclinaison en ancien français (ce qui donnera nos formes pute, putain), mais
vont même se voir renforcés. Le paradigme des imparisyllabiques à accent mobile est effectivement
assez fort pour assimiler des unités venant du germanique. Les éléments empruntés au germanique
(noms propres de villes et noms féminins) se modèlent alors sur cette catégorie car elle s’accorde bien
avec la déclinaison germanique. Ainsi, on retrouver wázo, wazónis ou encore bérta, bertánis. Ces
éléments empruntés du germanique renforcent donc la catégorie des imparisyllabiques à accent
mobile, mais ils fournissent également une sous-classe flexionnelle nouvelle, soit -á, -ánis.
Il y a donc forcément un apport anthroponymique et patronymique et l’apport de néologismes.
§ Généralisation du -as au nominatif féminin pluriel
On va voir apparaitre, au nominatif féminin, un pluriel en -as (une forme en -as qui occupe donc
la position du sujet). Il s’agit là d’un phénomène très ancien qui est proprement morphologique et qui
a souvent été considéré comme un « barbarisme ». Il est effectivement attesté assez tôt, mais
sporadiquement, comme dans l’inscription bene quiescunt reliquias = que reposent bien les restes
(datant du 1er ou du 2e siècle). Son origine est toutefois un peu plus floue : s’agit-il d’un phénomène
d’analogie avec la 3e déclinaison (-es pour le nominatif et l’accusatif pluriel, qui aurait poussé à faire
de même pour -as, qui lui ressemble beaucoup) ou plutôt d’un provincialisme (venant de l’Osque,
parlers italiques où l’on avait -as pour les formes féminines, aussi bien pour indiquer le sujet que l’objet
au pluriel) ? Tout ce qu’on sait, c’est que cette forme s’est généralisée, comme nous le montrent la
déclinaison en deux cas en ancien français et notre pluriel.
Wartburg s’est intéressé à une frontière entre la Romania orientale et occidentale, une frontière
qui pose la question du -s final. La césure entre ces deux Romania passe par une ligne que l’on appelle
la Spezia-Rimini (isoglosse fondamentale). En effet, ce sont de nombreux isoglosses, soit les limites qui
indiquent des traitements phonétiques différents, qui l’ont formée. La Romania orientale perd ce -s,
là où la Romania occidentale le conserve. Pour Wartburg, la perte de ce -s qui ne se prononçait sans
doute plus que devant un nom commençant par une voyelle, relève du vulgarisme. Les grammairiens
ont réagi et ont dit que ne plus prononcer le -s était vulgaire. Est donc apparue une différenciation
sociale du latin entre ceux qui parlaient bien (ceux qui gardaient le -s) et ceux qui parlaient mal (ceux
qui ne le conservaient pas). Comment expliquer que cette stratification sociale se soit projetée dans
l’espace ? Pour Wartburg, cela s’explique par la romanisation qui s’est faite par les classes cultivées :
ce serait donc l’école qui aurait maintenu ce -s, là où on sait que la Dacie et les territoires très
anciennement latinisés dans le sud (Italie), l’ont été par des soldats, issus d’un milieu plus populaire
qui ne conservait sans doute pas ce -s. Exemple : capras, mais roumain et Italien (au sud de la Spezzia
Rimini) qui font capre. En revanche, ancien français : chievres ; occitan : chevres ; espagnol : cabras ;
gallinois (Alpes) : tsevres. Tout l’espace qui est au nord de la ligne conserve donc au moins dans
l’ancienne langue le -s (à l’oral), tout ce qui est au sud perd dès la latinisation ce -s.
§ Réfection du système casuel et redistribution des cas
Alors que l’on avait, en latin, 5 oppositions casuelles au totale, on va voir qu’en ancien français, le
cas régime (regroupant à la fois le régime direct du verbe et le régime de propositions) va seul
s’opposer au cas sujet. Ce qui est perdu d’un côté, va être récupéré autrement. On peut partir ici d’un
point de vue onomasiologique, soit d’une idée (l’études fonctions), pour en arriver à ses différentes
réalisations dans la langue.
§ Redistribution de la valeur des cas
Les cas se réduisent, mais il s’agit d’une évolution lente. Il va y avoir redistribution des valeurs
selon des oppositions nouvelles (aucune perte d’information, donc). On touche donc le système casuel
en tant que moyen d’expression. Comme il l’a été dit, cette évolution ne se fait pas du jour au
lendemain, puisqu’on n’aboutit à un système bicasuel qu’en 800.
Michel Banniard a étudié le passage d’un système pluri-casuel à un système bicasuel dans des
textes du 5e au 8e siècle, des textes mérovingiens que les latinistes jugeaient comme faux et reflétant
donc en quelque sorte ce qu’il se passait dans le langage familier. Il faut partir des valeurs et voir
comment elles sont traduites ; il s’agit donc d’un point de vue onomasiologique.
Le système est attaqué par un certain côté. Il y a des pertes morphologiques mais la langue adopte
d’autres moyens pour les compenser. On va ainsi voir apparaitre dans les textes que la fonction est
toujours préservée, mais par des moyens d’expression différents. On verra même que certains
paradigmes seront désambiguïsés par la multiplication des prépositions, les rections des verbes et
l’ordre des mots (voir suite).
Les cas obliques sont les premiers touchés, soit le datif, le génitif et l’ablatif. On voit dans les textes
qu’on va avoir un cas oblique transitoire entre le génitif et le datif (sans doute déjà dès le 5e siècle, ou
avant). On va ensuite voir fusionner ce cas synthétique transitoire avec l’ablatif (vers 700, au plus tard
750), dans ces textes mérovingiens avant la réforme carolingienne, formant un nouveau cas oblique
transitoire (cas oblique unique). On va avoir enfin un dernier cas, qu’on observe au début de l’époque
romane, celui d’un cas régime universel. Autrement dit, l’opposition ne sera plus entre un nominatif
et un accusatif, mais entre un cas sujet (héritier du nominatif) et un cas régime (héritier de tous les
autres cas).

§ Pression des tours prépositionnels qui font faire disparaitre les cas obliques
Guy Serbat, un latiniste, dans Les structures du latin, dit que, dès le latin classique, la tendance à
la réfection existait déjà, comme dans le fait que l’ablatif était l’héritier de trois cas antérieurs
(l’éloignement, l’instrumental et le locatif), mais aussi dans l’emploi de prépositions qui venaient
désambiguïser certaines relations. Il existait donc déjà, en latin classique, une pression de la
construction prépositionnelle qui, au fil du temps, va de plus en plus s’imposer et finir par entrainer la
réfection du système des cas. La pression prépositionnelle va permettre l’économie du génitif, du datif
et enfin de l’ablatif.
Le datif va par exemple faire place à un tour « ad + accusatif ». Si le datif subsiste encore en
roumain (influence des langues slaves), il a été remplacé dans les autres langues par le tour
prépositionnel « ad + accusatif ». Ce tour prépositionnel remplace le datif dans diverses de ses valeurs :
- Destination : « ad + accusatif » empiète sur le datif (hunc ad carnuficem dabo = je vais le livrer
au bourreau). Il existe déjà une idée de mouvement dans le verbe, donc ce tour prépositionnel
empiète vraiment sur le datif. Or, si « ad + accusatif » ne remplaçait le datif que lorsqu’une
idée de mouvement était exprimée, il va très vite se généraliser et être utilisé dans beaucoup
d’autres cas où le datif est employé, comme dans dixit ad Ioseph = je dis à Joseph. Ici, le datif
a été remplacé par préposition + cas pour exprimer l’attribution.
- Verbes régissant un datif : le verbe régissant un datif en latin, verbes donc intransitifs,
deviennent transitifs et emploient donc l’accusatif comme cas direct à la place du datif. On a
donc persuadere aliqui > persuadere aliquem. L’emploi « ad + accusatif » est toutefois
également employé. On le voit d’ailleurs encore en français : nuire quelqu’un ou nuire à
quelqu’un.

Le génitif va, quant à lui, faire place à « de + ablatif ».


- Idée de provenance : dès l’époque classique, et même dans la langue bien reçue par les
grammairiens, la langue la plus normée, on peut avoir unus multorum ou unus de multis. Cette
valeur pouvant être exprimée par le génitif peut donc également l’être, et de manière encore
plus expressive, par « de + ablatif ». C’est à partir de ces emplois que « de + ablatif » va se
répandre.
- Idée de « à propos de » : dès le latin classique, cette idée est aussi exprimée par la
construction prépositionnelle « de + ablatif », comme dans l’alternance entre conscientia
culpae et conscientia de culpa.
- Plus tard, on va trouver des tournures « de + génitif » dans d’autres expressions. En gros,
l’idée de provenance ou d’à-propos n’existe plus, la construction prépositionnelle est utilisée
pour exprimer le complément du nom en général.
En latin classique, il existait également un génitif possessif (comme mihi est, par exemple), traduit
très littéralement par « à moi est ». Mais dans un latin plus familier et relâché, c'est le datif qui est
employé pour exprimer cette idée de possession (dans le même sens que mihi est), mais en plus de
cela, ce tour va être étendu aux noms (Philocomasio amator = « l’amoureux à/de Philomèle). Or, nous
l’avons vu, le datif de possession est lui-même concurrencé puis progressivement remplacé par « ad +
acc », donc ce génitif de possession le sera aussi. Ainsi, le génitif de possession devient un datif de
possession qui devient ensuite un ad + accusatif. On en retrouve déjà des mentions au 7e siècle,
comme dans hic requiescunt membres ad duus fratres, (ici reposent les membres à deux frères). Ce
remplacement est très fortement marqué.
§ L’accusatif comme cas oblique universel
Après la disparition des cas obliques génitif et datif, il reste donc le cas sujet (nominatif) et le cas
régime direct (ancien accusatif) pour exprimer le complément direct et finalement un autre cas oblique
qui prend la forme de l’ablatif. Ces deux derniers cas vont fusionner en un cas oblique universel (vers
700). C’est la force de l’accusatif qui va déterminer la réduction du cas oblique en un cas régime. Ainsi,
une fois « tous les cas rejoints en un seul », on ne retrouve plus qu’une opposition entre le nominatif
(cas du sujet) et « l’accusatif » qui devient le cas régime universel (pouvant se trouver soit tout seul
pour exprimer le CDV, soit accompagné d’une préposition pour exprimer les autres fonctions).
Mais qu’est-ce qui va réellement favoriser la fusion du cas oblique et de l’accusatif ? Guy Serbat
avant deux raisons fondamentales :
- La concurrence régulière entre l’ablatif et l’accusatif (difficulté pour exprimer certaines
nuances) : on voit que, déjà chez César, la distance peut à la fois être exprimée par l’ablatif
comme l’accusatif, tout dépend en réalité de ce sur quoi on voulait insister (exemple : ostes
consedisse milia passuum = accusatif >< concedit milibus pasuum sex = ablatif). Cette
concurrence était tellement fréquente qu’il arrivait qu’on ne puisse même pas dire pourquoi
tel auteur avait décidé d’employer l’ablatif et pas l’accusatif, et inversement.
Même chose pour le prix, généralement exprimé par l’ablatif, mais qu’on retrouve aussi à
l’accusatif chez certains auteurs, comme Pétrone (vendidit vinum quantum ipse voluit, soiut
« il a vendu son vin au prix qu’il a lui-même voulu »). On trouve aussi cet emploi de l’accusatif
à la place de l’ablatif largement généralisé en latin mérovingien, comme dans iumentum tres
solidos adpraetiat, soit « il évalue la marchandise à trois sous ». On observe donc qu’il n’y
avait déjà plus de différence aux 6e 7e siècles : ce qui était régime direct ou régime indirect
devient régime universel. On voit donc par ces exemples de la distance et du prix (alors que
de base c’était un complément adverbial), autrefois largement exprimés par l’ablatif, que
l’ablatif est poussé par le régime direct.

- Nuances sémantiques très fines entre certains cas : dans le cas de la durée, on va voir que le
cas « accusatif » va carrément être généralisé et remplacer le cas oblique. En effet, en latin,
si l’on voulait exprimer la durée (pendant combien de temps), on employait l’accusatif, alors
que si l’on voulait exprimer le temps (en combien de temps), on devait utiliser l’ablatif. On
voit toutefois dans des écrits des semi-lettrés, à l’époque impériale, que la distinction qui était
faite va être généralisée : l’accusatif l’emportant toujours sur ce cas oblique, la valeur
instrumentale de ce cas oblique disparait donc avec ce dernier (usages différenciés qui
deviennent indifférenciés).
Dans le cas du lieu, la nuance était également très fine en latin : on pouvait insister sur le
mouvement en utilisant « in + acc » ou sur la destination, le résultat en employant « in + abl ».
On voit à nouveau l’accusatif gagner l’ablatif.
- De plus, comme on l’a déjà vu, des verbes régissant l’ablatif (pour la plupart des verbes
déponents) vont se transitiver et réclamer l’accusatif, de même que des verbes régissant le
datif vont se transitiver et réclamer l’accusatif.

- Dès le latin, on observe donc l’extension des tours prépositionnels. Cela s’explique par le fait
que la préposition assume une double fonction (alors que les marques flexionnelles
n’assumaient qu’une fonction, celle de marquer les relations au sein de la phrase). En effet,
elles sont plus précises que les cas, mais surtout, et d’un point de vue syntaxique, elles
annoncent ce qui va suivre. Plus le système de prépositions s’enrichit, plus le système
sémantique s’affine (voit chapitre ultérieur). On passe donc d’un système de postposition
(valeur accrochée à une racine, système synthétique) à un système dans lequel une partie de
l’information est placée sur des mots indépendants, eux-mêmes placés avant le syntagme. La
préposition exprime désormais presque tous les compléments qu’on appelait adverbiaux, il y
a généralisation. L’expression du cas devient indifférente, ils ne sont plus informatifs.

Sur le plan formel, on voit donc certes que des cas fusionnent (syncrétisme), mais
synchroniquement, avec un effet un peu décalé (pas cause à effet), on voit aussi qu’un système qui
informe mieux se développe : la préposition. Ainsi, il y a la naissance d’un cas régime universel (né
grâce à la fusion des cas et grâce à l’apparition de tours prépositionnels qui permettent de mieux
nuancer et distinguer toutes les fonctions qu’il regroupe) qui s’oppose au cas sujet.
4.3. Valeurs exprimées par l’ordre des mots
À partir du moment où la déclinaison tendait de moins en moins à exprimer de nombreux
contenus, il a bien fallu que d’autres moyens jouent ce rôle de substitut à la déclinaison, et c’est
notamment ce qu’ont fait l’ordre des mots ou les prépositions. Avec une déclinaison à deux cas, il
existait deux possibilités pour l’ordre des mots : sujet, verbe et compléments ou compléments, sujet,
verbe. Dès le moyen français, l’ordre traditionnel est sujet, verbe et compléments.
Toutefois, en latin tardif, et même en ancien français, il ne s’agit pas encore d’envisager l’ordre
des mots par rapport à de grands constituants comme la phrase (donc il ne s’agit pas d’envisager
l’ordre des syntagmes par rapport au verbe), mais bien d’envisager l’ordre des mots au sein des
syntagmes et tout particulièrement leur cohésion au sein de ce syntagme. Pour rappel, il n’était
même pas encore obligatoire qu’un sujet soit exprimé, on pouvait donc avoir en ancien français le
complément en première place (as armes corent). Dans d’autres cas, le sujet était placé après le verbe :
la pucele aloit menant le chevaliers. Ainsi, il n’était pas tellement cohérent d’envisager l’ordre des
syntagmes au sein de la phrase, mais ça l’était beaucoup plus d’envisager l’ordre des mots au sein des
syntagmes.
Joseph Hermann, professeur de Venise et spécialiste du latin vulgaire, a étudié la cohésion des
syntagmes par des phénomènes de position. Dans un système casuel, on pouvait facilement
reconnaitre l’appartenance d’éléments, parfois dispersés dans la phrase, à un même syntagme grâce
à leurs désinences casuelles. Mais une fois ce système casuel en perdition, c’est l’ordre des mots qui a
eu tendance à exprimer l’appartenance d’éléments à un même syntagme. C’est donc la forte tendance
à la cohésion à l’intérieur du syntagme qui a permis d’identifier l’appartenance de certains éléments
à un même syntagme, à un niveau alors « intrasyntagmatique ». Le syntagme est donc désormais
groupé. Mais comment cela s’est-il passé ? Si on part du premier stade, on voit que le latin à deux types
d’indices pour indiquer l’appartenance des éléments nominaux à un même syntagme :
1° Cette appartenance pouvait être exprimée, on l’a vu, par l’accord en cas, soit l’obligation
d’accordé l’adjectif avec le substantif (permettant la disjonction du syntagme). Il s’agissait en quelque
sorte de la norme, d’un moyen grammaticalisé, obligatoire : labor omnia vincit improbus (labor n’est
pas rapporché de improbus auquel il s’accorde).
2° Cette appartenance pouvait ensuite être exprimée – et l’était de plus en plus - par la contiguïté
des éléments du syntagme. Il s’agissait ici d’un moyen qui n’était pas obligatoire et était même plutôt
rejeté par les niveaux de langue élevée. Il s’agissait donc plutôt d’un état de nature qui, surtout dans
les expressions familières, a remplacé le moyen grammatical. Attention, à nouveau ce n’est pas un
changement brutal, il y a variation.
Toutefois, Joseph Hermans relève, en considérant les textes mêmes très haut placés dans le
temps, que la contiguïté des éléments du syntagme ne va cesser d’augmenter au détriment de l’accord
en cas. Chez Cicéron, on voit ainsi un usage très différent : dans ses lettres plus familières, il ne reste
plus que 15 à 20% de syntagmes disjoints (mais ceux-ci intègrent un complément du syntagme, le
syntagme est disjoint par un complément qui appartient lui-même au syntagme : virum bonum tuaque
amicitis dignum, le syntagme à l’accusatif disjoint, le « que » qui s’est introduit pour réunir, unis aussi
par l’accord, « bonum et dignum ». Ils sont disjoints par un complément qui appartient lui-même au
syntagme. Mais aussi misera est alla quidem consedatio, le syntagme étant brisé par un adverbe
comme « certes ». Il y a donc un usage différent chez le même auteur, dans les genres les plus élevés
(style oratoire) et sa manière familière d’écrire à ses amis. La contigüité était déjà une sorte d’état de
nature du syntagme, ce dernier ne pouvait être explosé qu’à condition que ce qui entrave appartienne
au syntagme lui-même (comme dans l’exemple avec tuaque). Certains exemples nous montrent que
ce passage de syntagmes disjoints à des syntagmes joints est bien le fait d’un changement progressif,
d’abord soumis à la variation. Ainsi, les syntagmes disjoints peuvent d’abord être divisés en deux sous-
genres :
1° Avec un lien de dépendance : on intercale soit un génitif et il y a alors dépendance du génitif
(pro amplissima, familiae dignitate) ou alors on insère un datif qui dépend du syntagme (haec tibi
epistula = cette lettre à toi).
2° Avec un élément anaphorique qui signale le lien avec ce qui précède : virum bonum tuaque
amicitia dignum (accusatif qui relie bonum et dignum) ou misera est illa quidem consolatio (quidem
fait le lien avec la proposition précédente).
Il y a donc, dès l’époque du latin classique et chez les meilleurs écrivains, une tendance à exprimer
la conjonction des syntagmes par le regroupement des éléments.
Par exemple, chez Pétrone, dans le Satiricon (1e siècle PCN), on voit une différence entre le récit
et la langue mise en bouche des personnages. Trimalcion, un esclave affranchi ne parle presque que
par syntagmes disjoints tandis que dans le reste de l’œuvre, il n’y a que 4 % de syntagmes disjoints (il
s’agit souvent de l’insertion d’un adverbe). Trimalcion prétend à une culture plus élevée que ses
convives, d’où son emploi de syntagmes disjoints, qui tendent pourtant à être de moins en moins
fréquents.
On observe donc certes la perte d’un moyen d’expression, mais on ne peut pas voir un
enchainement direct de cause à effet, la déclinaison existant et fonctionnant toujours à l’époque où
cette tendance à la cohésion des éléments d’un même syntagme est apparue. On ne peut donc pas
dire que c’est parce que la déclinaison était menacée que cette évolution a eu lieu. La fixation de
l’ordre des mots dans le syntagme ôte à la déclinaison une part de sa valeur (le fait de marquer la
cohésion des syntagmes), mais elle ne lui enlève pas les liens qu’elle entretient avec le verbe.
4.4. Rôle croissant des prépositions
Ce qui nous intéresse ici est la grammaticalisation (lorsqu’un élément nouveau apparait dans le
système), importance de faire la différence entre lexique et grammaire puisqu’il y a échange entre les
deux : la grammaire puise dans le lexique.
§ En latin (syntaxe d’Ernout)
Ce sont les cas qui expriment, sur le plan syntaxique, des relations par rapport au verbe (accusatif
>< datif) et aux noms (entre noms : génitif). Cette marque a de la valeur : l’opposition des cas ajoute
des nuances sémantiques comme le datif qui montre un rapport d’attribution au verbe, le génitif qui
marque la relation avec le nom, etc. Nous avions déjà observé que l’ablatif était surchargé d’emplois.
Dans ce cas, les rapports sont assez vagues (notions sémantiques beaucoup moins claires). Pour pallier
ces carences sémantiques, le latin possède des particules dont le rôle est de préciser les relations en
présence sur le plan sémantique. On a vu qu’en cas d’opposition/de concurrence d’emploi entre des
cas non prépositionnels et des cas prépositionnels, c’était toujours le cas prépositionnel qui l’emportait
sur celui non-prépositionnel et enlevait à ce dernier une partie de sa valeur.
Ainsi donc, les prépositions sont anciennement des particules, qui n’avaient au départ qu’un rôle
sémantique, celui de préciser un contenu notionnel au sein d’une relation (exemple : on savait par sa
terminaison que l’ablatif marquait le complément prépositionnel, mais on ne savait pas nuance
sémantique il recouvrait). Petit à petit, ces particules vont se fixer soit par rapport au verbe (préverbe :
subponere), soit par rapport au nom (prépositions). Sur le plan des relations entre les mots, soit quand
les particules deviennent des prépositions, on observe syntaxiquement une cohésion. La préposition
semble en effet annoncer et préciser la relation syntaxique (aussi un petit peu d’un point de vue
sémantique). On parlera donc de rection prépositionnelle (la préposition annonce ce qui va suivre) et
de cohésion syntaxique (la préposition est devant un syntagme). La préposition recouvre donc des
fonctions sémantique et cohésive (3 fonctions : annoncer, être « collée à » au verbe ou au nom, donner
du sens – fonction sémantique, cohésive).
§ En français (Kukenheim, Grammaire historique de la langue française)
Le latin avait 46 prépositions dont certaines étaient très peu utilisées, le français en garde 18.
Parmi les prépositions héritées comme de, in, inter, ad, on voit clairement que certaines deviennent
tellement vagues qu’elles en deviennent de simples outils grammaticaux. Le stock de prépositions en
français était donc faible, avec seulement 18 prépositions, on avait peu d’information. Ainsi, le système
va en quelque sorte exploser en en s’enrichissant de trois manières. Tout d’abord par la composition,
ensuite par la grammaticalisation, et enfin par des locutions qui se figent pour exprimer des choses
nouvelles.
1° La composition
- La composition de prépositions existantes : ab + ante > abante > avant ; de + ab + ante >
devant ; in + de + ab + ante > en devant
- La composition d’une préposition avec un autre élément :
• Adverbe (lien très fort entre l’adverbe, élément du lexique, et la préposition) : ad +
retro > arrière (qui était susceptible de jouer le rôle de préposition) ; de + foris >
dehors (conservé comme adverbe mais susceptible aussi de jouer le rôle de
préposition) ; de + subtus > dessous ; etc.
• Pronom : apud + hoc > avouec > avec
• Substantif : ad + montem > amont ; ad + vallum > aval.

2° La grammaticalisation
- Changement de catégorie pur et simple (mots qui passent à la catégorie des prépositions, un
des cas typiques de grammaticalisation) : casa (nom féminin, « maison ») > chez
(préposition) ; foris (adverbe ablatif, « aux portes ») > hors, fors ; salvum > sauf (ici,
susceptible d’être compris de deux manière : adjectif ou préposition, il y a glissement) ;
durant, concernant (participe présent > préposition)
- Dans le français moderne, on voit « façon grand-mère », il est « genre hautain ». Ces éléments
ne sont plus des éléments lexicaux, ils annoncent et précisent ce qui suit.

3° Locutions qui se figent pour exprimer des choses nouvelles


- Au niveau de (locution prépositionnelle, substantif entouré de deux prépositions), sur le plan
de. On voit qu’on a affaire à des éléments grammaticaux, mais la liste est non close car elle a
tendance à toujours s’enrichir. Le sens devient abstrait, le sens lexical disparait.

Il y a donc accroissement du nombre de prépositions. Et, plus il y a de prépositions, plis leurs sens
est précis (même si certaines prépositions comme de sont assez vagues et ont une multitude de rôles).
Le deuxième processus, qui va apparaitre au 17e siècle, va viser à une meilleure interrelation entre
les prépositions. Il y a alors suppression de la synonymie prépositionnelle car cela nuit à la clarté de la
langue (ainsi vers/envers/devers étaient trop synonymiques, ils ont donc choisi de tout bonnement
abandonner « devers », et de spécialiser les sens de « vers » et de « envers »). Mais s’il y a certes une
délimitation des valeurs sémantiques, il y a aussi une tendance à la suppression de la polysémie des
prépositions, une délimitation de leurs valeurs fonctionnelles (« dessous » et « dessus » seront
réservés à l’adverbe, tandis que « sous » et sur seront réservés à la préposition). Il nous reste quelques
cas où le double usage s’est maintenu (« devant » et « avant » peuvent être prépositions et adverbes
en même temps).
CHAPITRE 2 : LES DEGRÉS DE L’ADJECTIF
Cas de remplacement d’une structure
synthétique par une structure analytique

1. INTRODUCTION
En latin, il y a différents degrés de l’adjectif : le positif (savant), le comparatif qui peut être un
comparatif d’infériorité (moins savant), d’égalité (aussi savant) ou de supériorité (plus savant) et enfin
le superlatif qui peut être relatif (le plus savant) ou absolu (très savant). L’expression du comparatif et
du superlatif en français est analytique.

2. EN LATIN (GRAMMAIRE DE A. ERNOUT)


2.1 Formes synthétiques
Le comparatif de supériorité se forme avec la forme -ior pour le masculin et le féminin, -ius pour
le neutre et l’adverbe (tous exprimés de manière synthétique donc). La forme comparative de l’adjectif
le fait donc passer, quel que soit sa classe de départ, dans la 2e classe des adjectifs. Le superlatif, quant
à lui, est généralement formé par -issimus, a, e, mais il existe quelques variantes telles que facilis qui
devient au superlatif facililmus, pulcher qui devient pulcherrimus ou magis qui devient maximus
2.2 Formes analytiques
A côté de ce moyen synthétique, il était possible d’exprimer le comparatif et le superlatif de
manière analytique : magis pour le comparatif et maxime pour le superlatif. La seule condition pour
que ces tours analytiques soient employés est que l’adjectif se termine -eus, -uus ou -ius parce que ces
derniers n’admettaient pas la suffixation. On avait ainsi par exemple magis idoneus et maxime idoneus.
On va voir que rapidement, cette manière d’exprimer le comparatif et le superlatif de manière
analytique va l’emporter sur la manière synthétique dans la langue familière et parlée.
On peut donc dire que cette formation du comparatif et du superlatif existait déjà en latin en tant
que variante de l’expression synthétique, si ce n’est que la variation n’est pas libre puisqu’elle est
conditionnée par la forme de l’adjectif.

3. ÉVOLUTION ROMANE
Ce n’est pas magis qui survit en français, mais plus, forme qui servait de comparatif à multus (en
grande quantité). Il y a eu concurrence des tours puis plus l’a emporté sur magis. Cette concurrence
est encore visible à l’heure actuelle puisque certaines langues romanes ont, quant à elles, conservé
magis pour exprimer le comparatif de manière analytique. Les aires latérales ouest et est de la
Romania utilisent ainsi le magis comme le roumain (mai forte), le portugais (mais fortes), l’espagnol
(más fuerte), le catalan (mes fort). Ainsi, les aires orientales et occidentales de la Romania sont plus
conservatrices. Les aires centrales de la Romania, quant à elles, ont conservé le plus comme
l’italien (piu forte), le lombarde (prus forte), et le français (plus fort). Magis avait une valeur plutôt
qualitative, alors que plus avait une valeur plutôt quantitative. Cette distinction s’efface toutefois, déjà
dans le latin impérial.
Il y a donc d’abord eu extension des tours analytiques au détriment des tours synthétiques (c’est
un phénomène général) puis emploi d’un adverbe (plus) qui est plus expressif que magis (et là, c’est
un cas particulier). Il n’y a plus du tout de trace du tour synthétique dans la Romania pour exprimer le
comparatif.
3.1 Restes
Un état de langue conserve très souvent des traces d’un état de langue ancien en tant que scories
lexicales. On en rencontre en français moderne (bon > meilleur à la place de *plus bon, pire, moindre),
mais il en existait déjà en ancien français, celles-ci ayant pour la plupart disparu. Par exemple, on avait
graindre < gradior ; maire < mayor ; joindre < juvenior. On retrouvait également en ancien français
certaines traces de l’expression synthétique latine du superlatif : maismes < maximus ; merme <
minimus ; pesme < pessimus ; proisme < proximus.
Il s’agit donc d’un double processus : un tour analytique existant comme variante de l’expression
analytique finit par supplanter le tour synthétique mais ce dernier laisse des scories qui témoignent
d’un état de langue antérieur, celui du latin. De plus, le tour -issmus a été revisité à plusieurs époques
de l’histoire. Il faut donc faire la différence entre les formes héritées et les formes empruntées (en
moyen français, certaines formes en -issime vont être introduites sous l’influence de l’italien, des
formes comme rarissime, ou vont être introduites à partir du latin). Ces suffixes ont alors soit une
origine savante, soit une origine italienne.
CHAPITRE 3 : NAISSANCE DES FORMES ANALYTIQUES DU VERBE
Cas de créations de structures analytiques dans le système verbal :
les indices personnels et les temps composés ou surcomposés

1. INTRODUCTION
On voit qu’en latin se greffe au radical ce que l’on appelle les désinences qui regroupent sans
qu’on ne puisse les défusionner des indications de mode, de temps, d’aspect, de voix et de personne.
Première série de tiroirs verbaux : canto lié à la forme cantem, cantabam lié à la forme cantarem,
cantabo. Deuxième série de tiroirs verbaux : cantam qui est lié à cantaverim, cantaveram qui est lié à
cantavissem, cantavero. Ainsi, on voit que la flexion verbale sert à exprimer les cinq catégories. En
français, certaines catégories vont avoir tendance à s’exprimer par un morphème autonome (plus ou
moins autonome, c’est un mot clitique).

2. CATÉGORIE DE LA PERSONNE
En français, le pronom personnel permet de distinguer la catégorie de la personne (et le genre).
En latin, le pronom personnel n’était pas nécessaire (puisqu’exprimé par un morphème lié, la
désinence) et lorsqu’il était exprimé, il avait une valeur de renforcement. Dans l’évolution jusqu’à
l’ancien français et pour diverses raisons d’évolution phonétique, les formes canto, cantas, canta et
catant aboutissent toutes en ancien français à [ʃãt]. Il n’était donc plus possible de distinguer la
catégorie de la personne à l’oral. Entre ce stade de pronom de renforcement et de pronom obligatoire
en français, il y a eu une transformation fondamentale. On constate donc que la forme change est
syncrétique en ancien français et que c’est le pronom qui désambiguïse cette forme, opposant toutes
ces formes aux formes de l’impératif. Le pronom personnel était toutefois facultatif et accentué en
ancien français, il ne faut donc pas voir une relation de cause à effet entre le syncrétisme des formes
et l’emploi du pronom personnel (on conserve d’ailleurs des traces du pronom sujet accentué dans
l’expression je soussigné). Le pronom sujet n’est devenu obligatoire qu’en moyen français (décumul
des formes). Alors comment expliqué les causes de ce phénomène ? En latin, le pronom existe déjà à
côté des différentes désinences comme moyen d’expression plus fort de la personne du verbe et il
présente une certaine forme de clarté. Il va alors prendre le dessus dans une langue qui tend à
l’analycité (les formes existantes perdent de l’importance). Élément suffixé qui va devenir préfixé et
va donc désambiguïser ce qui était ambigu (pas de cause à effet). En latin, nous A (moyen
grammaticalisé, la désinence) et B* (moyen expressif non grammaticalisé, le pronom) qui, en français,
devient A* (moyen non grammaticalisé) et B (moyen grammaticalisé). Si l’article annonce le nom, le
pronom sujet annonce le verbe.

3. CATÉGORIE DE L’ASPECT ET DU TEMPS


Le temps situe l’action soit par rapport à un repère lié à l’énonciateur (aujourd’hui, demain, hier)
ou par rapport à un repère absolu (en 1914, etc.), il s’agit donc d’une catégorie abstraite lié à un repère
lui-même lié à l’énonciation. En revanche, l’aspect est beaucoup plus concret puisqu’il s’agit d’un
regard sur la durée de l’action et que sur elle, une sorte de photographie de l’action en cours. Il a trois
valeurs : le mode inceptif (l’action à son début, ou juste avant), sur le moment (en train de), à sa finale
(il a fini, il a…). Par exemple, il a chanté présente un aspect différent que il est en train de chanter.
Attention toutefois, si il a chanté (l’emploi du passé composé) sert à insister sur l’aspect, sur le fait que
maintenant il ne chante plus, il a réussi ne sert quant à lui pas à insister sur l’aspect, mais simplement
à indiquer qu’il est le vainqueur. On voit donc que le passé composé a souvent une valeur de présent.
Il y a donc naissance de formes composées du verbe qui ont d’abord une valeur aspectuelle et qui vont
prendre une valeur temporelle par la suite.
3.1 Processus
En latin, le passé simple est une forme synthétique qui comporte deux valeurs : le temps (dixi =
prétérit) et l’aspect (dixi = action accomplie). Ainsi, le latin exprime par une même forme à la fois une
valeur temporelle (valeur abstraite) et une valeur aspectuelle. En français, je dis est opposé à j’ai dit,
on va donc observer un décumul des valeurs : la valeur temporelle va être réservée au passé simple et
la valeur aspectuelle va être exprimée par une nouvelle forme, le passé composé. Toutefois, au cours
du temps, la valeur initiale aspectuelle du passé composé va cumuler une autre valeur : la valeur
temporelle. Il y a donc un cumul, sur la forme composée, de ces deux valeurs. On peut utiliser le passé
composé dans presque tous les cas où on utilise le passé simple. L’évolution a voulu séparer les formes
pour qu’elles soient plus claires mais, au fil du temps, elle se réassimilent. Il existe dès le latin, une
forme composée (habere + participe passé pris comme un adjectif) qui a une valeur de renforcement :
contemptum habeo aliquem (« tenir quelqu’un en mépris), qui est la même chose que contemmere
aliquem, mais qui est plus expressive. On voit encore cette valeur primitive exprimée en ancien français
(e dist que il l’a molt amée = il dit qu’il l’a tient aimée – encore maintenant -). C’est l’ancêtre du passé
composé mais qui n’a ni sa valeur temporelle, ni sa valeur aspectuelle. Habere va tendre à se vider de
sa référence, à devenir un auxiliaire suivi d’un élément lexical (le passé composé) et à exprimer de plus
en plus la valeur d’accompli, une valeur aspectuelle donc. Cette valeur aspectuelle relie quelque chose
qui s’est passé au présent du locuteur, quelque chose qui n’existe plus au moment où l’on parle. C’est
l’action du verbe qui est achevée au moment où le locuteur parle (« j’ai aimé cette femme » : on
l’interprète comme un accompli). Par la suite, le passé composé va prendre une valeur nouvelle et plus
abstraite : une valeur temporelle (le passé. Composé exprimant un passé en rapport avec le présent).
Se reproduit alors le cumul qu’on avait dans dixi. Ainsi, petit à petit s’ajoutent une valeur aspectuelle,
puis temporelle au point qu’on peut dire que le passé composé a repris les deux valeurs que possédait
le parfait latin. Et cette extension n’a pas cessé : aujourd’hui, on peut utiliser le passé composé avec
une valeur nouvelle, encore dérivée de la valeur temporelle : la valeur d’un passé tout court, sans
relation avec le présent.
CHAPITRE 4 : LE FUTUR ET LE CONDITIONNEL FRANÇAIS
Cas d’évolution d’une structure analytique à une
structure synthétique (contraire de ce qui a été vu jusqu’ici)

1. INTRODUCTION
Le latin, pour exprimer le futur, avait plusieurs paradigmes synthétiques, aucun de ces paradigmes
ne s’est conservé en français, sauf un. De plus, il possédait plusieurs tours analytiques qui montraient
les liens existants entre l’idée de futur et l’aspectualité, la modalité : « je vais partir » (verbe aller =
« être sur le point de »), ou « il veut pleuvoir » (= « on dirait que »). On a déjà vu qu’avoir trop de
paradigmes était une faiblesse. Ces tours analytiques n’ont pas non plus produit de résultats
grammaticalisés dans les langues romanes. On dit généralement que le tour synthétique était le tour
neutre et obligatoire, qu’un tour expressif/analytique est venu s’y ajouter (créant ainsi un tour
analytique) et que ce dernier s’est contracté pour former un nouveau tour synthétique et ce, dans un
délai relativement court. Par exemple : on a d’abord eu cantabo (synthétique latin), puis *cantare
habeo (analytique latin), pour former une nouvelle forme synthétique en cantaráyyo, donnant notre
futur changerai (synthétique français). Mais comment expliquer la naissance de ce tour ? Quelle est la
valeur de cette formule ? Comment habere est-il devenu une simple désinence verbale ? À côté de
cette forme, est même revenu en français un tour analytique, plus expressif : je vais chanter.

2. EN LATIN (TOUJOURS SE FIER À ERNOUT + SPÉCIALISTE DU LATIN VULGAIRE VAANANEN)


2.1 Parenté avec le subjonctif
Le latin, tout comme les langues indo-européennes, forment tardivement le futur. De plus, et
toujours en latin, le futur est une forme qui s’apparente au subjonctif. En tant que temps modal par
excellence, c’est ainsi lui (le subjonctif) qui sert en l’absence de véritables temps. La modalité liée à la
volonté et à la nécessité (qui impliquent le subjonctif) exprime aussi par essence le futur, et exprime
ainsi la diversité des processus de formation : ainsi, il n’y a pas tellement de différence entre « je veux
faire » et « je ferai » ou entre « je vais faire » et « je ferai ».
2.2 Tours synthétiques (grammaticalisés)
En latin, il existe 3 paradigmes dont deux assez fréquents :
- Verbes de la 3e et 4e conjugaison (legere, audire) : legam/leges, audiam/audies, on voit bien
qu’il s’agit d’un ancien subjonctif car il y a même une forme commune (legam/audiam). Ces
paradigmes se sont spécifiés en jouant sur la voyelle.
- Verbes des deux premières conjugaisons (formes spécifiques du futur qui ont un infixe « b »)
: ces verbes présentent une forme spécifique au futur car les deux premières conjugaisons
ont des thèmes très différents (dont -a pour la première) et parce que s’ils avaient suivi la
règle des 3e et 4e déclinaisons (ames), la plupart de leurs formes auraient été les mêmes qu’au
subjonctif. Ainsi, pour la 1ère et la 2e conjugaisons, on a : amabam et monembam.
- Quelques formes archaïques et uniques : disco (dicere), ero (esse) conservé jusqu’en ancien
français
L’un de ces types synthétiques, celui en -bo, semble plus imposant et vigoureux que l’autre. Il
arrive donc que la première forme s’aligne parfois sur la deuxième par analogie. Dans toute la latinité,
on a : audibo et pas audibam. Mais alors pourquoi ce 2e paradigme ne s’est-il pas généralisé ? C’est
peut-être par faiblesse interne : ce paradigme va amener à des formes homonymes d’autres modes et
temps verbaux (amabit // amauit). Mais la raison la plus importante est l’existence de formes
concurrentes, plus expressives. Ainsi, le paradigme de la 3e et 4e conjugaisons n’est pas productif, celui
des deux premières conjugaisons attire le premier paradigme mais aucun de ces tours n’a triomphé
dans les langues romanes.
2.3 Tours analytiques
Ainsi, il existait déjà toutefois en latin des tours plus expressifs, périphrastiques qui
concurrençaient les tours synthétiques.
A. -Urus (participe futur + être) : le participe futur ajoute quelque chose d’expressif au niveau de
l’aspect, il s’agit donc d’une certaine manière de voir l’action. Exemple : habituri sumus (« nous
sommes allant voir »)
B. -Ndus (adjectif verbal) : ajoute une idée supplémentaire modale (idée devoir). Exemple : qui
baptisandi sunt (« qui seront baptisés »).
C. Habeo, debeo, voleo comme auxiliaire : il y a ici jonction de l’idée de futur à l’idée de volonté
(volonté du destin ou volonté personnelle), comme en anglais (we will do = « on fera »). Par
exemple, on a : scribere habeo = « j’ai à écrire, je dois écrire, j’écrirai ».

3. LES LANGUES ROMANES


Les langues romanes ont choisi ce troisième tour en incluant la valeur de habere, debere et volere.
Toutefois, elles n’ont pas toutes conservé la même auxiliaire.
3.1 Auxiliaires debere et volere
Le sarde a choisi de conserver l’auxiliaire debere pour former son futur. Ainsi : depo cantare = « je
chanterai ».
Le roumain, quant à lui, a choisi de conserver l’auxiliaire volere. Ainsi : voi cînta, cînta voi : « je
chanterai ».
3.2 Auxiliaire habere
La plupart des autres langues romanes ont choisi de conserver l’auxiliaire habere. Ainsi, pour
l’équivalent du français « chanterai », on retrouve en italien cantero, en espagnol cantaré, et en
provençal cantarai. La même forme au passé va fournir les formes du conditionnel.
Ce qu’on observe partout, sauf en roumain et en sarde, est la fusion des formes. Ce qui était un
morphème indépendant libre est effectivement devenu un morphème lié, ce qui est tout à fait typique
du régime du verbe. Ainsi, en s’agglutinant au radical verbal, cet auxiliaire est finalement devenu une
simple désinence verbale.
La première trace de la fusion se trouve dans une chronique dite de Fredeger en latin mérovingien
(613-658), datant du 7e siècle, une chronique qui raconte les guerres des Justiniens contre les Perses :
et ille (le roi des Perses) respondebat non dabo (« je ne restituerai pas »). Iustinianus dicebat
daras (« tu donneras », première attestation d’une futur flexionnel nouveau réformé par
l’agglutination du verbe habere : dare + habere).
Toutefois, on remarque qu’en ancien occitan, il était encore possible d’intercaler un pronom
atone : servir l’ai (= « je le servirai »). Il est donc régulier d’introduire le pronom entre les deux formes
puisqu’au Moyen Âge, il était encore possible de séparer les deux parties qui forment le futur.
Dans les langues ibériques, dont l’ancien espagnol, il existe des attestations de formes séparées
jusqu’au 16e siècle : ayudar te he. En portugais, il s’agit carrément d’une forme régulière encore à
l’heure actuelle : dir-me-lo-has (lorsque les pronoms sont rejetés, c’est ressenti par les locuteurs
comme un hispanisme). Le français est la première langue qui soude le plus vite ces deux éléments
(puisqu’on a des attestations qui prouvent que cela a déjà été fait en latin mérovingien), les autres
langues connaissant cette fusion du syntagme à date plus récente mais, toutefois, diversifiée.

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