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DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique

2
Notre combat
L’éditorial de Serge Halimi « Notre
combat », publié dans le numéro d’oc-
tobre, a suscité un courrier abondant,
signe de l’intérêt porté à la question
par nos lecteurs. M. Morin nous écrit
(courrier électronique) :
Lecteur assidu de « votre » journal,
d’abord ponctuellement (numéro par
numéro) en tant qu’étudiant, puis abonné, je
souhaite en premier lieu vous remercier
pour les informations précises que vous
transmettez sur l’activité du Monde diplo-
matique, notamment sur la répartition en
chifre d’afaires (CA) par origine : abon-
nements, kiosques et publicité. La plupart
des médias réservent ce genre d’exercice à
leurs... actionnaires. (...)
Etant abonné et désirant le rester aussi
longtemps que possible, j’accepterais
volontiers une hausse du prix que j’ac-
quitte, pour peu que cela puisse pallier les
problèmes du Monde diplomatique. Mais je
pense que ce type de réponse risque d’être
peu viable à terme si elle ne s’appuie pas
sur une stratégie de développement et
qu’elle risque aussi de laisser un certain
nombre de lecteurs sur les quais de l’aug-
mentation des tarifs. (...)
Concernant Internet, j’ai apprécié votre
assimilation des internautes du site du
Monde diplomatique à des « passagers
clandestins » d’un média qui serait financé
par d’autres (passagers « avec billet »). Le
passager « déclaré » que je suis ne s’en
ofusque pas, tant que son journal arrive
dans sa boîte aux lettres, mais il comprend
qu’une proportion exagérée de passagers
clandestins risque de faire couler la
barque. (...)
Concernant cette version en ligne, je pro-
poserais qu’une partie reste accessible sans
inscription ni paiement, afin de permettre à
tous d’accéder à une information de qua-
lité. (...) Ensuite, je proposerais que tous les
articles en ligne soient aussitôt disponibles
pour les abonnés « papier » : d’une part
pour les inciter à aller voir ce qui figure sur
le site (ce qu’ils ne font pas forcément),
d’autre part pour mesurer la valeur de leur
solidarité quand ils acceptent que les pas-
sagers clandestins (qui ont accès gratuite-
ment à une partie du contenu) puissent aussi
se joindre à eux. Enfin, pour la partie la
plus « délicate », je proposerais que ces
passagers clandestins acceptent de s’ins-
crire (c’est-à-dire de se connecter, avec
identifiant et mot de passe), afin d’accéder
aux contenus en ligne. Cela permettrait au
Monde diplomatique de recenser ses lec-
teurs sur Internet, non pas pour les « ven-
dre » aux annonceurs, mais pour leur
transmettre, régulièrement, des ofres
d’abonnement. (...)
Certaines expériences de partage de res-
sources en ligne prouvent que ce type de
fonctionnement peut être viable. Ainsi, des
sites Internet de musiques équitables en
ligne existent (www.fairtrade-music.com).
Le principe est simple : ceux qui téléchar-
gent les morceaux contribuent, selon leurs
moyens, en décidant du montant qu’ils ver-
seront pour chaque morceau téléchargé. (...)
Le Monde diplomatique verrait ainsi ses
revenus augmenter et se diversifier, tout en
garantissant un accès équitable à la totalité
de l’information en ligne et en préser-
vant (voire en valorisant) sa politique
d’abonnement « papier ». (...)
M. Dijon, lui, nous adresse un
reproche (courrier électronique) :
Fidèle depuis plus de quinze ans à votre
journal, que j’achète (et que j’achèterai
encore), je viens de lire avec attention votre
article relatif à la baisse de vos ventes en
kiosques. Il me semble que vous avez oublié
quelque chose d’essentiel dans cette ana-
lyse. Depuis le 11 septembre 2001 le monde
à changé. (...) J’attends que vous soyez à la
pointe de l’information dans ce dossier. Or
vous avez refusé, pour je ne sais quelles
raisons, l’évidence d’un complot. (...) Au
plaisir de vous lire enfin sur cet événement
majeur qui va continuer à réduire nos liber-
tés, dans un silence assourdissant – et avec
votre complicité.
Pour sa part, M. Couret (courrier
électronique) nous écrit :
Je fais partie de vos soutiens sans le
savoir puisque je lis votre journal unique-
ment en l’achetant dans les gares, lorsque je
voyage en train. Je vous ai entendu dire
dans l’émission « Là-bas si j’y suis » qu’on
vous reprochait de faire des articles trop
longs. C’est justement ce que j’apprécie
chez vous. Je préfère également un style
plus littéraire qui donne au moins l’impres-
sion que le rédacteur a pris la peine de
structurer ses idées avant de nous les livrer.
Bien sûr l’efort de lecture est plus grand et
il n’est pas question de lire le « Diplo » en
vingt minutes dans le métro. C’est pourquoi
la fréquence mensuelle est sufsante dans la
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Société anonyme avec directoire
et conseil de surveillance
Actionnaires : SA Le Monde,
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Récemment publié sur le site
du MONDE DIPLOMATIQUE
– Union européenne : un président pour quoi faire ?,
par Anne-Cécile Robert
– Vers une assurance médicale pour chaque Amé-
ricain ?, par Serge Halimi
– « Angolagate », ce qu’on ne dit pas
assez, par Augusta Conchiglia
– Guerre idéologique au Venezuela, par Jean Ortiz
BLOGS
– Guinée-Equatoriale : l’étrange impunité d’un fils de président, par
Jean-Christophe Servant (« Echos d’Afrique »)
– Barack Obama en Chine : des droits humains (un peu)
à l’économie (beaucoup), par Martine Bulard (« Planète Asie »)
– Néoconservateurs, de Washington à Paris,
par Laurent Ballouhey (« Planète Asie »)
– Le chaudron de M. Netanyahou, par Alain Gresh
(« Nouvelles d’Orient »)
– « Air Sarko One », par Philippe Leymarie (« Défense en ligne »)
Colloques et rencontres
LA VALISE DIPLOMATIQUE
3 décembre, à 17 h 30, à l’université de Lau-
sanne (salle 263 du bâtiment Internet). (Contact :
grc@unil.ch)
AMÉRIQUE LATINE. – Le 9 décembre, à
18 h 30, à la Maison de l’Amérique latine
(217, boulevard Saint-Germain, Paris 7
e
), Ignacio
Ramonet, Hernando Calvo Ospina et Maurice
Lemoine interviendront sur le thème « L’Amé-
rique latine et les Caraïbes face aux bases mili-
taires américaines en Colombie » ; avec Mémoire
des luttes. (Tél. : 01-49-54-75-00.)
MÉDIAS. – Le 10 décembre, à 19 heures, dans le
cadre des « Jeudis d’Acrimed », conférence-débat
avec Mona Chollet, Sébastien Fontenelle et
Mathias Reymond autour du thème : « Les édito-
crates ou comment parler de tout en disant n’im-
porte quoi » ; à la Bourse du travail, 3, rue du
Château-d’Eau, Paris 10
e
. (Renseignements : 06-
21-21-36-13.)
Avec Le Monde diplomatique
PROCHE-ORIENT. – Les Trois Luxembourg orga-
nisent pour la quatrième année le festival « Proche-
Orient : que peut le cinéma ? » et proposent des
projections de longs et courts-métrages suivies de
débats avec Leila Shahid, Michel Warschawski,
Christian Chesnot, Jean-Paul Chagnollaud, Ahmad
Salamatian, Dominique Vidal, etc. Au centre des
discussions : la question israélo-palestinienne. Tous
les soirs du 2 au 13 décembre, 67, rue Monsieur-
le-Prince, Paris 6
e
. (Renseignements : 01-46-33-97-
77.) L’association Palestine 45 organise, le
16 décembre à 20 h 30, salle Eifel, rue de la Tour-
neuve à Orléans, une conférence-débat avec Domi-
nique Vidal sur la mainmise israélienne à Jérusa-
lem-Est. (Contact : palestine.45@wanadoo.fr)
ÉTATS-UNIS. – A l’initiative du groupe Regards
critiques, conférence avec Serge Halimi :
« Obama, un an plus tard ». A Lausanne, le
mesure où la lecture du journal demande
bien une dizaine d’heures. Continuez donc
à faire des articles longs et exhaustifs.
M
lle
Cardot (courrier électronique)
met l’accent sur la gratuité du site :
Merci de conserver un large contenu gra-
tuitement accessible sur Internet. Je n’ap-
précierais pas de devoir payer pour vous
lire, et les sites de presse qui pratiquent ces
méthodes n’ont pas ma fréquentation. En
revanche, pouvant librement lire ce qui
m’intéresse, et tant que ça m’intéresse, je
serais prête à consentir un don régulier.
Pour cela il faudrait un mécanisme en ligne,
type Paypal ou autre.
M. Lambrechts (courrier électro-
nique) nous demande :
Pourquoi ne pas prévoir une possibilité de
paiement par carte de crédit ? Conscients de
l’importance de maintenir une presse d’ana-
lyse indépendante des grands groupes, les
abonnés n’habitant pas en France aimeraient
pouvoir répondre à l’appel lancé dans le
numéro d’octobre.
Pour le moment, seul le règlement par
chèque pour des lecteurs domiciliés en France
est autorisé. Bizarre pour un journal comptant
autant d’éditions internationales et plus de
lecteurs dans le monde qu’en France...
Je fais un don de € au profit exclusif de
Et je libelle mon chèque à l’ordre de :
Presse et pluralisme / Opération Le Monde diplomatique
Je précise mes coordonnées
(afin que Presse et pluralisme puisse émettre le reçu fiscal qui me permettra de bénéficier de la
réduction d’impôt sur le revenu 2009, acquitté en 2010)
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de votre chèque, exclusivement à : Presse et pluralisme, TSA 32649,
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diplomatique diplomatique
Depuis notre appel du mois d’octobre (« Notre combat »), cinq cent
seize lecteurs ont déjà versé des dons défiscalisés au Monde diplo-
matique, pour un montant de 52 914 euros.
Beaucoup d’autres se sont abonnés au journal ou ont offert des abonnements à leurs
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et libertés. Vous bénéficiez, sur simple justification de votre identité, d’un droit d’accès et de rectification sur toutes ces informations.
D
ANS les milieux économiques, une
rumeur revient cycliquement, dégui-
sée le plus souvent sous les habits
d’une analyse froide et scientifiquement
éprouvée : l’Afrique ne servirait à rien ; elle
serait un fardeau pour le reste de la
communauté humaine. C’est ce poncif que
met en pièces, argument par argument, ce
numéro de Manière de voir intitulé juste-
ment « Indispensable Afrique » (1).
S’agissant de ce continent, deux écueils
guettent en permanence le lecteur occiden-
tal : la déploration (le fameux « cœur des
ténèbres » conradien) ou le réenchantement
à tous crins (le tout aussi fameux « sang
neuf »). A distance de ces extrêmes, les
auteurs de Manière de voir montrent que le
continent occupe une place essentielle dans
le jeu mondial, tant du point de vue écono-
mique que géopolitique.
Jean-Christophe Servant pointe comment
Washington a cyniquement enrôlé des
hommes d’afaires américains d’origine afri-
caine pour conquérir des marchés en Afrique,
sous couvert de panafricanisme et d’empa-
thie raciale. Les « amis chinois du Congo »
(Colette Braeckman) sont eux aussi dans la
course aux richesses minières du continent,
également convoitées par les Russes (Julien
Brygo). Ce n’est pas par goût pour le safari
et la musique dombolo que le président Hu
Jintao multiplie depuis 2003 les visites sur le
continent, faisant de son pays le troisième
partenaire commercial de l’Afrique. Les
menées chinoises confinent à une « nouvelle
forme de néocolonialisme drapée des
illusions d’un développement Sud-Sud ».
L’assujettissement des femmes et des
hommes du continent ne prend pas toujours
les voies anciennes de la ruée vers l’or ou le
bois d’ébène. Il existe « des armes tout aussi
redoutables pour orienter le cours des
choses » (Anne-Cécile Robert). Les institu-
tions financières internationales et les bail-
leurs de fonds (la France, l’Union euro-
péenne) utilisent tantôt le levier de l’argent
(aide, refus d’annuler une dette aussi
asphyxiante qu’inique), tantôt celui du droit
(définition des normes juridiques au travers
de traités et d’institutions comme l’Organi-
sation mondiale du commerce, OMC) pour
arriver à leurs fins. Parfois, il n’est même
pas nécessaire d’agiter le bâton tant les élites
locales baignent dans l’idéologie néolibé-
rale. C’est l’un des obstacles à l’afrmation
du continent, abordée dans la troisième par-
tie de ce numéro.
Les populations locales ne sont jamais
restées inertes face aux défis. En avance sur
leurs élites, elles ne regardent plus Paris ou
Washington avec les yeux de Chimène. Elles
résistent, inventent des ruses et des remèdes,
à l’instar des paysans burkinabés rejetant
les organismes génétiquement modifiés
(OGM) (Françoise Gérard). Raf Custers
analyse quant à lui la lutte pour la révision
des contrats miniers outrageusement avan-
tageux pour les multinationales.
En phase avec ces initiatives populaires,
on trouve une myriade d’économistes, de
penseurs, de militants et d’artistes qui rejet-
tent les discours paresseux et redessinent
les contours de l’Afrique de demain. Pro-
posant d’utiles portraits de ces acteurs, sou-
vent méconnus, Manière de voir tranche
avec la pensée unique plaquée sur l’Afrique.
Ici, les journalistes – dont les analyses sont
illustrées par une cartographie fournie et
des chronologies – empruntent des chemins
de traverse où l’Africain n’est pas que
l’« obscur objet du désir » de l’Autre, mais
le sujet plénier de son destin.
ABDOURAHMAN A. WABERI,
écrivain et enseignant au Claremont McKenna
College (Californie), auteur de Passage des
larmes, Jean-Claude Lattès, Paris, 2009.
(1) Manière de voir, n
o
108, « Indispensable
Afrique », décembre 2009 - janvier 2010, 7 euros, en
vente chez votre marchand de journaux.
COURRIER DES LECTEURS COURRIER DES LECTEURS
UNE NOUVELLE LIVRAISON DE « MANIÈRE DE VOIR »
Un enjeu mondial
Un mécanisme de dons
en ligne est en cours d’installation
à l’adresse suivante :
www.monde-diplomatique.fr/dons
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009
3
RÉPARER D’UNE MAIN CE QU’ON DÉTRUIT DE L’AUTRE
Les multiples visages d’Ernest Renan
Au XIX
e
siècle, l’aristocratisme élitaire d’Ernest Renan a joué un
rôle essentiel dans la laïcisation de la culture française et
européenne. Plusieurs des œuvres de ce grand écrivain, moraliste
ironique et controversé, se lisent encore avec plaisir, et certaines,
comme les textes que Shlomo Sand vient de rééditer sous le titre
« De la nation et du “peuple juif ” chez Renan », restent
essentielles – sous réserve de les replacer dans le contexte de
leur époque – pour le débat contemporain.
PA R HE N R Y L A U R E N S *
E
RNEST RENAN a connu une
immense gloire au XIX
e
siècle,
principalement pour sa critique
« historique » du christia-
nisme ; mais ce sont des com-
bats et des débats qui semblent oubliés,
même si le transfert de ses cendres au
Panthéon a dû régulièrement être repoussé
en raison des protestations des milieux
catholiques, où se lisent des condamna-
tions définitives : « L’entrée au Panthéon
qu’on veut lui décerner, à titre de renégat
et de blasphémateur, ne lui sera pas d’un
grand secours devant le Dieu qu’il a
trahi (1). » Quant aux libres-penseurs, ils
s’en sont toujours un peu méfiés car, si sa
critique de la religion a bien été radicale,
il n’en a pas moins toujours insisté sur son
rôle social et sur les mérites de l’esprit
religieux, dont il pensait être l’un des
représentants. Il est alors aisé de croire
que, pour citer George Sand, « Renan
s’acharne à réparer d’une main ce qu’il
détruit de l’autre ».
Aujourd’hui, c’est avant tout de racisme
et de colonialisme que Renan se trouve
accusé. C’est en accompagnant la genèse
et l’interrogation de ce qu’il nommera la
« religionification » qu’on peut compren-
dre et mesurer les enjeux de sa définition
de la nation, de la race et du judaïsme (2).
Né en 1823, dans un milieu modeste, la
solidarité de sa famille et son statut de
boursier lui permettent de faire des
études, qui le conduisent au grand sémi-
naire de Saint-Sulpice. Destiné à la prê-
trise, il connaît des tourments intérieurs
qui le mènent à se détacher progressive-
ment du catholicisme. Il préfère la vérité,
telle que la science l’établit, à la religion,
qui est d’abord le produit de l’afectivité
humaine. Il quitte le séminaire pour
l’Université, dans des conditions maté-
rielles difciles.
Sa réflexion le conduit à affirmer que
la question religieuse doit être abordée
* Professeur au Collège de France, auteur, notam-
ment, de La Question de Palestine, Fayard, Paris (trois
tomes, 1999, 2003, 2007).
non seulement par la philosophie, mais
aussi par l’histoire, par l’étude de la
« religionification », c’est-à-dire le pro-
cessus de fabrication de la religion,
comme il l’écrit à son ami Marcellin Ber-
thelot le 28 août 1847 (3). Il observe
ainsi chez les républicains de son temps
un processus de sacralisation de la Révo-
lution française : celui « qui la blas-
phème passe pour un insensé ». Il en est
de même pour le socialisme, mais il a
une certaine sympathie à son égard, lors
de la révolution de 1848 (4) : « Organi-
ser scientifiquement l’humanité, tel est
donc le dernier mot de la science
moderne, telle est son audacieuse mais
légitime prétention. »
Les soubresauts de la II
e
République le
conduisent à se détacher de ce progres-
sisme. Il craint bientôt une dictature clé-
ricale soutenue par les masses ignorantes
– c’est ainsi qu’il interprète l’avènement
du Second Empire –, et devient un libéral
qui défend la thèse du rôle indispensable
d’une étroite élite intellectuelle, seule atta-
chée à la liberté de penser et persécutée
par tous les fanatismes religieux.
Dès cette époque, son système intel-
lectuel est pratiquement achevé. Il veut
faire de la philologie une science des
produits de l’esprit humain : « La philo-
logie est la science exacte des choses de
l’esprit. Elle est aux sciences de l’hu-
manité ce que la physique et la chimie
sont à la science philosophique des
corps. » Selon lui, toute langue est une
appréhension globale de l’univers. Dès
lors, un système linguistique contient
virtuellement tous les développements
intellectuels des peuples qui l’ont adopté.
C’est ainsi que, pour lui, les peuples
aryens ou indo-européens portent en eux
l’esprit de la science et de la philoso-
phie, et les peuples sémitiques l’idée
d’un Dieu unique. La rencontre des deux
par le biais du christianisme va permet-
tre de fonder l’universel.
PIERRE-HENRY. – « Le Déménageur d’idée » (1980)
nation comme le contraire de la race, à la
fois produit de l’histoire et acte volon-
taire de tous les jours. Le processus de
civilisation détruit inexorablement les
races originelles, et les peuples ne sont
que des formations historiques sans aucun
soubassement physiologique.
Le petit recueil de Shlomo Sand
s’intéresse à ce Renan-là, celui qui nous
parle encore. La célèbre conférence du
11 mars 1882 – « Qu’est-ce qu’une
nation ? » – comprend un double rejet :
celui de la confusion entre la race et la
nation, et celui de la confusion entre les
« groupes ethnographiques ou plutôt lin-
guistiques » et les « peuples réellement
existants ». Il reprend l’histoire des grandes
formes de regroupement politique pour
montrer que la nation moderne est un
« résultat historique amené par une série
de faits convergeant dans le même sens ».
Plus la fusion des races s’opère, plus la
nation est achevée. Il utilise presque les
mêmes mots que dans sa lettre à Gobi-
neau, trente-cinq ans plus tôt : « Le fait de
la race, capital à l’origine, va donc tou-
jours perdant de son importance. »
Il en ressort sa magnifique définition de
la nation : « Une nation est une âme, un
principe spirituel. Deux choses qui, à vrai
dire, n’en font qu’une, constituent cette
âme, ce principe spirituel. L’une est dans
le passé, l’autre dans le présent. L’une
est la possession en commun d’un riche
legs de souvenirs ; l’autre est le consen-
tement actuel, le désir de vivre ensemble,
la volonté de continuer à faire valoir l’hé-
ritage qu’on a reçu indivis. »
Du fait de son immense popularité, c’est
à Renan que l’on doit la difusion du terme
« race sémitique », qui avant lui n’était
connu et utilisé que par une petite poignée
de savants. Au moment où l’antisémitisme
s’étend, il était de son devoir de faire de sa
conférence du 27 janvier 1883 sur « Le
judaïsme comme race et comme religion »
un rappel à l’ordre. Il part de la distinction
entre religion universelle (hindouisme-
bouddhisme, christianisme et islamisme),
par définition ouverte à tous, et religion
locale, limitée à un groupe humain déter-
miné. Or le fait majeur de l’histoire est
que les religions universelles ont fait dis-
paraître les religions locales. Il est hors de
doute que le judaïsme était à l’origine une
religion locale, peu diférente de celle des
peuples voisins, mais dès le VIII
e
siècle
avant notre ère les prophètes ont été les pre-
miers à concevoir une autre forme de reli-
gion, celle d’un Dieu créateur de l’univers,
qui aime le bien et punit le mal : « Quand
on proclame une telle religion, on n’est
plus dans les limites d’une nationalité, on
est en pleine conscience humaine, au sens
le plus large. » C’est en ce sens que les pro-
phètes annoncent Jésus de Nazareth et le
christianisme. Le messianisme juif s’inté-
resse au sort de l’ensemble de l’humanité.
Dès lors, l’universalité du message du
judaïsme ne peut plus en faire une reli-
gion nationale. De ce fait, le prosélytisme
juif a été très actif dans les derniers siècles
de l’Antiquité et, dès l’époque gréco-
romaine, le judaïsme a cessé d’avoir
une signification ethnographique. Si le
judaïsme est une religion fermée, très réti-
cente à la conversion, il a été pendant de
longs siècles ouvert à tous. Ce qui unit les
Juifs, c’est une éducation commune et l’op-
pression sociale qu’ils subissent. Cela n’a
rien d’ethnographique, de racial. Pour
Renan, le judaïsme de son temps fait par-
tie des grandes forces libérales : « L’œuvre
du XIX
e
siècle est d’abattre tous les ghettos,
et je ne fais pas mon compliment à ceux qui
ailleurs cherchent à les relever. La race
israélite a rendu au monde les plus grands
services. Assimilée aux diférentes nations,
en harmonie avec les diverses unités natio-
nales, elle continuera à faire dans l’avenir
ce qu’elle a fait dans le passé. Par sa col-
laboration avec toutes les forces libérales
de l’Europe, elle contribuera éminemment
au progrès social de l’humanité. »
Si certaines de ses affirmations
abruptes peuvent scandaliser le lecteur
d’aujourd’hui, il faut néanmoins distin-
guer ce qui dans l’œuvre relève de
l’esprit du temps, et ce qui est riche de
virtualités. C’est ainsi que, lorsqu’il
découvre que le peuple, sous la
III
e
République, est devenu anticlérical et
le protège de toutes les menaces de
l’Eglise, il estime que, pour la première
fois, se dessine une convergence entre
l’étroite élite de la liberté de penser et les
masses populaires civilisées par l’ins-
truction. Il devient républicain quand,
après 1870-1871, il était plutôt réaction-
naire ; son théâtre philosophique, com-
posé au tournant des années 1880, se
charge de représenter cette réalité nou-
velle. Reprenant La Tempête de Shakes-
peare, il raconte le ralliement de Caliban
(le peuple) à Prospero (la liberté de pen-
ser) (8) : « Les races inférieures, comme
le nègre émancipé, montrent d’abord une
monstrueuse ingratitude envers leurs
civilisateurs. Quand elles réussissent à
secouer leur joug, elles les traitent de
tyrans, d’exploiteurs, d’imposteurs. Les
conservateurs étroits rêvent de tentatives
pour ressaisir le pouvoir qui leur a
échappé. Les hommes éclairés acceptent
le nouveau régime, sans se réserver autre
chose que le droit de quelques plaisan-
teries sans conséquence. » Caliban n’est
pas seulement le peuple-prolétariat
européen, il est aussi explicitement le
colonisé, de même que Prospero est
le colonisateur. Aimé Césaire a su s’en
rendre compte et jouer dessus.
Celui qui représentait, pour Edward
Said, l’orientaliste par excellence était
déjà considéré par ses pairs au moment de
sa mort, en 1892, comme un homme du
passé (à l’exception de ses travaux pure-
ment philologiques), et son œuvre histo-
rique est complètement périmée. Mais
son évolution politique permet de com-
prendre le ralliement du libéralisme phi-
losophique à la République, élément
essentiel de la grande synthèse de la
III
e
République.
« Une nation est une âme, un principe spirituel »
I
L CONSACRERA l’essentiel de son œuvre
à la description des langues sémitiques
et de leurs déclinaisons intellectuelles, ce
qui débouchera sur une histoire générale
des origines du christianisme, puis sur
l’histoire du peuple juif conduisant à
l’émergence du christianisme. Quand, en
1862, lors de sa leçon inaugurale au Col-
lège de France, il traite Jésus d’homme
incomparable, il provoque un tel scandale
qu’il est suspendu puis révoqué de son
poste, ce qui n’empêchera pas sa Vie de
Jésus, un an plus tard, de devenir un best-
seller considérable.
En revanche, on note peu à l’époque sa
condamnation sans appel de l’islam :
« L’islam est la plus complète négation
de l’Europe, l’islam est le fanatisme,
comme l’Espagne de Philippe II et l’Ita-
lie de Pie V l’ont à peine connu ; l’islam
est le dédain de la science, la suppres-
sion de la société civile ; c’est l’épou-
vantable simplicité de la pensée sémi-
tique, rétrécissant le cerveau humain, le
fermant à toute idée délicate, à tout sen-
timent fin, à toute recherche rationnelle,
pour le mettre en face d’une éternelle
tautologie : Dieu est Dieu. »
L’ethnologie « philologique » qu’il
défend l’amène à fonder un système centré
sur l’opposition Aryens-Sémites. Pour les
autres groupes humains, il n’aura que des
commentaires dépréciatifs, ce qui tient à sa
quête exclusive des origines du mono-
théisme. Ce qui est contraire à son sys-
tème ne peut qu’être rejeté... Il fait alors
couramment usage de la notion de race,
mais dans un sens proche de notre notion
actuelle de culture. D’ailleurs, lui qui est
profondément imprégné de culture alle-
mande s’inquiète très tôt du risque de la
voir adopter un racialisme agressif. Il s’en
explique à Arthur de Gobineau, qui vient,
en 1856, de publier le premier volume de
son Essai sur l’inégalité des races
humaines : « Le fait de la race est immense
à l’origine ; mais il va toujours perdant de
son importance, et quelquefois, comme en
France, il arrive à s’efacer complètement.
Est-ce là absolument parlant une déca-
dence ? (...) La France, nation si complè-
tement tombée en roture, joue en réalité
dans le monde le rôle d’un gentilhomme.
En mettant à part les races tout à fait
inférieures, dont l’immixtion aux grandes
races ne ferait qu’empoisonner l’espèce
humaine, je conçois pour l’avenir une
humanité homogène, où tous les grands
ruisseaux originaires se fondront en un
grand fleuve, et où tout souvenir des pro-
venances diverses sera perdu (5). »
La guerre de 1870-1871 lui cause un
terrible choc moral. Il réagit en rejetant
l’évolution démocratique de la société fran-
çaise (comme le fera Vichy en 1940), ce
qui fait de lui incontestablement l’une des
grandes références de la tradition conser-
vatrice, voire réactionnaire, l’une des
sources du maurrassisme (6), avec Auguste
Comte. Ses méditations annoncent un som-
bre XX
e
siècle avec « des guerres d’exter-
mination (...) analogues à celles que les
diverses espèces de rongeurs ou de car-
nassiers se livrent pour la vie. Ce serait la
fin de ce mélange fécond, composé d’élé-
ments nombreux et tous nécessaires, qui
s’appelle l’humanité (7) ».
La question de l’Alsace-Lorraine accé-
lère son évolution intellectuelle. Les Alsa-
ciens sont de race germanique, mais ils
veulent être français. Il conçoit dès lors la
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(1) www.infobretagne.com/renan-ernest.htm
(2) Dans De la nation et du « peuple juif » chez
Renan (Les liens qui libèrent, Paris, 2009), ouvrage
dont est tiré cet extrait, Shlomo Sand publie une pré-
sentation de deux des grandes conférences de Renan,
« Qu’est-ce qu’une nation ? » et « Le judaïsme comme
race et comme religion », précédées d’une solide
introduction. Ces deux conférences rejoignent l’œuvre
de Sand sur la nature de la nation et sur la notion de
peuple juif, notamment son Comment le peuple juif fut
inventé (Fayard, Paris, 2008).
(3) Ernest Renan, Correspondance générale,
tome II, Honoré Champion, Paris, 1998, p. 437.
(4) Les citations suivantes sont tirées de L’Avenir de
la science, rédigé en 1848-1849 mais publié en 1890.
(5) Ernest Renan, Correspondance, tome I, Cal-
mann-Lévy, Paris, 1926, p. 119 et suivantes.
(6) Charles Maurras : idéologue français d’extrême
droite, antisémite (1868-1952).
(7) « Lettre à Strauss », dans Qu’est-ce qu’une
nation ?, Presses Pocket, Paris, 1992.
(8) Caliban, dans Œuvres complètes, tome III,
Calmann-Lévy, Paris, 1949, p. 413.
(1) Quatre cents postes étaient visés : deux cents à
Paris, dont le personnel de la Fnac Bastille, cent cin-
quante en province, cinquante au siège d’Ivry, soit
3,4 % des efectifs globaux.
(2) Ces annonces firent leur spectaculaire efet sur
le cours de l’action PPR : + 7 % dans un marché au
plus bas ! Après avoir touché le fond en novem-
bre 2008, à moins de 30 euros, l’action PPR est au-
dessus des 80 euros en novembre 2009.
(3) En 2007, quatrième année successive de crois-
sance à 15 %, l’enseigne génère un chifre d’afaires
de plus de 4,6 milliards d’euros, pour 186 millions
d’euros de résultat opérationnel courant. En 2008, les
résultats sont stables.
(4) André Essel, Je voulais changer le monde,
Stock, Paris, 1985.
(5) Et comme d’« autres self made men qui seuls
peuvent assurer la réussite d’une entreprise », ibid.,
p. 399, dont M. Jacques Borel et Gilbert Trigano...
(6) Grande chaîne de distribution à bas coût améri-
caine. Lire Serge Halimi, « Wal-Mart à l’assaut du
monde », Le Monde diplomatique, janvier 2006.
(7) Charlotte Dudignac et François Mauger,
La Musique assiégée, L’Echappée, Montreuil, 2008.
(8) En 1977, les Coop deviennent le principal
actionnaire ; en 1985, la société d’assurance GMF
rachète l’enseigne, qui passe aux mains de la Compa-
gnie générale des eaux en 1993, puis du groupe PPR
en 1994.
(9) Outre quelque quatre-vingts magasins en France,
la Fnac est présente dans sept pays : Belgique, Brésil,
Espagne, Grèce, Italie, Portugal et Suisse.
DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique
4
FORGER UN GOÛT MOYEN EN
La Fnac ou les avatars
Le commerce des produits
culturels repose
sur un paradoxe : il organise
une consommation de masse
en flattant les distinctions
individuelles. Concilier ainsi
les aspirations contradictoires
des classes moyennes
en ascension, telle fut l’idée
développée par les dirigeants
de la Fnac au cours des
années 1960. Quatre décennies
plus tard, l’enseigne
des connaisseurs branchés
s’est métamorphosée
en supermarché
du divertissement.
Pris en tenaille entre
les exigences de son propriétaire
et les bouleversements
du marché des loisirs,
le modèle bat de l’aile.
P
ARIS, salle Pleyel, 7 mai 2009 ;
l’assemblée générale des action-
naires du groupe Pinault-Prin-
temps-Redoute (PPR) s’attribue
418 millions d’euros de divi-
dendes pour l’exercice 2008. Dehors, une
centaine de salariés de la Fnac forment un
comité d’accueil. « Pinault, escroc, la
crise, elle a bon dos ! » PPR, propriétaire
de l’enseigne, a annoncé, le 18 février, un
plan d’économie de 35 millions d’euros,
puis, le 4 mars, un « plan de sauvegarde de
l’emploi » – doux euphémisme – destiné
au personnel parisien (1). Quelques jours
plus tard, en efet, la direction décide la
fermeture d’un « petit » magasin spécia-
lisé dans le disque, la Fnac Bastille. « En
2009, nous resterons concentrés sur trois
grands objectifs : l’impact client, la
baisse des coûts et la génération de cash-
flow », insiste M. François-Henri Pinault,
aux commandes de PPR. « Ce qui
importe, c’est que le groupe se renforce et
puisse assurer une politique de divi-
dendes sérieuse et équilibrée à l’ensem-
ble de ses actionnaires (2). »
Si le magasin de Bastille n’est pas, loin
s’en faut, le plus important comptoir de la
* Journaliste.
Fnac, sa fermeture porte au jour la fragili-
sation de tout un système. Modèle unique
au monde de distribution associant la bil-
letterie des spectacles, la vente des œuvres
culturelles et les équipements de haute
technologie, l’entreprise se retrouve désor-
mais prise entre le marteau sociologique et
l’enclume économique. D’un côté, les
jeunes consommateurs migrant sur Inter-
net ne lui reconnaissent plus le mono-
pole de la prescription culturelle ; de l’au-
tre, les discounters et vendeurs en ligne
assèchent son marché des appareils élec-
troniques. D’ailleurs, loin d’être un épi-
phénomène, la chute de la Bastille s’ins-
crit dans une suite logique. L’ancien
patron de l’enseigne, M. Denis Oli-
vennes, n’ambitionnait-il pas de sacrifier
le disque compact (CD), ex-produit
phare, sur l’autel de la profitabilité ?
« L’activité disque est un bon indica-
teur de la politique de la Fnac », estime
le journaliste Gildas Lefeuvre, vingt ans
d’expertise dans cette filière. Dominant le
« segment disque » des grandes enseignes
spécialisées (40 % du marché), la Fnac
réalise selon cet analyste « certes moins
de marges qu’avant, mais en fait encore.
Mais voilà, chez PPR, ce n’est pas le
centre le plus profitable ». Avec plus de
trois millions d’adhérents et près de
vingt mille salariés dans le monde, la
Fnac est une multinationale qui compte,
dans tous les sens du terme (3). Il est
loin le temps du premier magasin,
quelques mètres carrés nichés boulevard
actionnaire majoritaire : M. François
Pinault. Là où la Garantie mutuelle des
fonctionnaires (GMF) avait échoué à
implanter l’enseigne au-delà de son péri-
mètre naturel, notamment à Berlin en
1991, PPR va multiplier les ouvertures de
magasins à l’étranger (9), structurant
l’entreprise familiale en une multinatio-
nale où précarisation rime avec moderni-
sation. Bas les masques et les mythiques
principes fondateurs ! Place aux règles du
marché : centralisation des achats, recen-
trage autour des seuls « produits » à fort
potentiel de vente, gestion des stocks en
flux tendu, politique dégradante à l’égard
des petits labels et éditeurs, l’entreprise
phare de l’économie mutualiste de
gauche achève sa mue au tournant du
millénaire, devenant un modèle abouti de
concentration capitalistique.
« L’entrée de PPR a accru la baisse de
l’ofre. La direction des ressources
humaines veut en finir avec le côté ven-
deur “expert”, au profit du vendeur
100 % “clients”. C’est tout un langage du
management qui traduit une prise en
main du pouvoir central et touche aussi
les cadres de l’enseigne. La plupart des
cadres historiques sont remplacés par
des jeunes sortis d’écoles de commerce,
dont le modèle dominant est la grande
surface de distribution alimentaire »,
analyse Chabault.
Le phénomène s’amplifie lors de l’ar-
rivée aux commandes de M. Olivennes,
en 2003. Avec cet ancien conseiller de
Pierre Bérégovoy passé à la direction
générale de Canal+ (qu’il quitte avec un
parachute doré de 3,2 millions d’euros)
puis à celle de PPR, les techniques com-
merciales se font de plus en plus préda-
trices à l’égard des petits éditeurs de
musique. « Le discours de façade est tou-
jours celui de la diversité et du soutien
aux indépendants. Mais, concrètement,
les méthodes et outils qu’ils ont mis en
place pour nous aider ont pour but de
déresponsabiliser les chefs de rayon, nos
soutiens. En 2005, le projet “ECO”, qui
visait à “élargir le cœur de l’ofre”, est
emblématique de cette ambiguïté : il
s’agissait de mettre l’accent sur des réfé-
rences préconisées. Leurs ventes ont aug-
menté, mais le reste du catalogue deve-
nait invisible, c’est-à-dire voué à
disparaître. Le projet a été abandonné,
mais le pli a été pris », révèle un distri-
buteur de disques qui préfère taire son
nom, tout en constatant : « La Fnac a le
droit de retourner 100 % d’un produit, un
droit qu’elle utilise à 100 %. »
F
RANCIS COMBES, éditeur du Temps des
cerises et président de l’association
L’Autre livre, qui regroupe plus de cent
éditeurs indépendants pour la défense de la
bibliodiversité, ne masque pas quant à lui
sa colère : « La Fnac impose des condi-
tions difciles : il faut d’emblée 40 % de
remise [contre 33 % en moyenne]. Ce n’est
pas écrit, mais c’est la pratique. Je l’ai
vécu il y a quinze ans lors de la création de
la maison d’édition. »
« La Fnac tente d’éliminer les mai-
sons les moins rentables, reprend Jacques
Le Scanf, fondateur voici dix ans des
éditions Le Préau des collines. Il s’agit de
concentrer les ventes et de maximiser les
profits. Les livres dits difciles, ils les
cachent. » Existe-t-il un traitement de
défaveur par rapport aux grosses mai-
sons ? « Oui, surtout en province. Et, de
fait, je travaille moins avec la Fnac. »
Il en va de même du côté des produits
techniques, secteur certes en forte
baisse, mais qui représente tout de même
les deux tiers du chiffre d’affaires de
B
IEN AVANT les caisses, à la Fnac, tout ou presque est
payant... pour les éditeurs : points écoute qui per-
mettent au client de découvrir un morceau de
musique, têtes de gondole que l’on surnomme dans les
couloirs « dégueuloirs », place des catalogues de Noël...
Pas un cadeau. Le sujet est tabou. Comment rompre la
loi du silence au risque de se voir marginaliser par l’en-
treprise numéro un sur un secteur qui plus est fragilisé ?
« Faire partie de la sélection Fnac coûte trop cher ! Franche-
ment, ce système est inadapté à la création, contrairement à
ce qu’elle afche », ose l’éditeur Jacques Le Scanf. En
1981, il fut favorable à la loi Lang instaurant le prix
unique du livre, contrairement à la grande distribution,
qui prétendait défendre le porte-monnaie du chaland.
« La Fnac avait tout intérêt à détruire le réseau des libraires
indépendants. »
Ce que soulignait, dès 1978, Jérôme Lindon dans
son essai intitulé La Fnac et les livres (Editions de Minuit).
« La Fnac prétend favoriser le développement de la lecture.
(...) Je dis qu’en réalité ce système de rabais aboutit au
résultat contraire : il restreint le choix des livres oferts au
public ; il entraîne une augmentation de leur prix de vente. »
Trente et un ans plus tard, les faits lui donnent raison.
Pour s’en convaincre, il suft de prendre l’exemple des
disquaires, un secteur où le prix fut libéré. « Près de dix
mille en 1980, un millier en 2001, quatre cents de moins trois
ans plus tard (1) », les disquaires indépendants ne contrô-
leraient que 1,4 % du marché. « La Fnac a fait le vide autour
d’elle, en débauchant tous les bons disquaires. Et pas pour le
meilleur. Aujourd’hui on liquide et il n’y a plus personne »,
résume M. Jean Rochard, producteur de disques indé-
pendant, et ce « même s’il reste quelques excellents dis-
quaires. Seulement, plus ils sont bons, plus “on les pres-
sure” ! ».
Par son parcours (2), M. Daniel Richard a été le
témoin privilégié de cette désertification qui, au prétexte
de servir les intérêts du client, a desservi la prétendue
diversité culturelle. « Sans le prix unique, les disquaires
spécialisés étaient condamnés. Le disque n’était qu’un produit
d’appel pour vendre du “brun” [du matériel technique], avec
un gros carnet d’adresses et un vrai sens du slogan. Le coup
de grâce, cela a été le prix vert, qui nous obligeait à vendre
à prix coûtant et permettait à la Fnac d’étendre son mono-
pole. Et ce fut la porte ouverte aux gros volumes à forte rota-
tion. » A partir des années 1990, M. Richard rejoindra
Polygram Jazz, dont il prendra la direction lorsque l’en-
treprise sera absorbée par Universal. A l’autre bout de
la chaîne, le constat est aussi efarant : « Publicité sur le lieu
de vente, marges arrière, centralisation d’un produit, afches,
catalogues... J’ai tout connu, tout payé ! »
J. D.
(1) Charlotte Dudignac et François Mauger, La Musique assiégée,
L’Echappée, Montreuil, 2008.
(2) Disquaire au Lido de 1971 à 1981, puis aux Mondes du jazz, il rejoint
la Fnac Wagram en 1985, puis l’enseigne Virgin Megastore en 1989.
de Sébastopol, où Max Théret et André
Essel posèrent en 1954 les bases du futur
empire.
Au matin des « trente glorieuses », le
système échafaudé par l’enseigne repo-
sait sur les changements de la société
française : montée en puissance des ser-
vices, émergence des cadres et allonge-
ment de la scolarité impliquaient de nou-
velles pratiques culturelles. La Fédération
nationale d’achats des cadres (Fnac) fera
le pari d’une massification des loisirs cul-
tivés par le biais de la distribution coo-
pérative. Je voulais changer le monde,
tel sera le titre de la biographie écrite à
l’heure de la retraite par Essel, autopro-
clamé « patron révolutionnaire ». « Les
consommateurs doivent se défendre eux-
mêmes, au moyen de leur propre organi-
sation », assure-t-il dans un élan consu-
mériste, non sans flatter quelques pages
plus tôt les nouvelles élites du tertiaire, la
« clientèle idéale ».
« Les cadres disposent d’un pouvoir
d’achat plus élevé que celui des autres
salariés. En général plus cultivés, ils
comprennent mieux un raisonnement
économique (4). » Il ne manque au fond
à ce consommateur socialement sélec-
tionné que les conseils d’un « média-
teur culturel » – un vendeur. C’est sur la
foi d’un tel pragmatisme que l’empa-
thie pour la Fnac a perduré au fil des
générations, alimentant une croissance
exponentielle du chiffre d’affaires. A
bien lire cette autocélébration hagiogra-
phique, on ne peut manquer de déceler
entre les lignes les germes des crises à
venir, la construction du mythe qui ser-
vira de socle à l’édification du quasi-
monopole sur la diffusion des biens
culturels. Comme M. Edouard Leclerc,
qui développait pareil modèle écono-
mique dans la grande surface alimen-
taire (5), Essel s’y révèle un parangon de
patron « paternel » à la Marcel Bous-
sac, se targuant sur plusieurs pages
d’avoir offert des vacances de sport d’hi-
ver à ses employés !
S
ELON le sociologue Vincent Cha-
bault, dont la thèse à l’Ecole des
hautes études en sciences sociales traite
de l’histoire de la Fnac à travers plu-
sieurs générations d’employés du rayon
livres, « la Fnac a joué un rôle massif
dans la distribution et fabriqué un goût
moyen, un peu comme Wal-Mart aux
Etats-Unis (6). D’un côté, cela a déve-
loppé l’accès à la culture et, de l’autre,
cela a réduit l’offre ; 70 % de son chif-
fre d’affaires repose sur les produits
techniques. Le reste, c’est de la vitrine,
un vernis culturel. Tout comme les
espaces non marchands demeurent pour
maintenir cette image. » Celle d’un
« agitateur culturel » depuis 1954,
comme l’a longtemps prétendu l’entre-
prise, abusivement baptisée « certifiée
non conforme » jusqu’en 2008 et désor-
mais « agitateur de curiosité ». L’ambi-
tion initiale des deux pères fondateurs,
formés dans les rangs de la mouvance
trotskiste, n’était-elle pas que « l’action
pour le consommateur complète l’ac-
tion politique » ? Un demi-siècle plus
tard, l’action culturelle s’est métamor-
phosée en culture du profit.
A la Fnac, les clients sont des « adhé-
rents » ; on y diffuse de la « culture »
plus qu’on ne vend des produits. L’en-
seigne a le sens du slogan – et celui des
affaires. L’important n’est pas d’agiter
mais de montrer que l’on agite. Revue
dédiée aux adhérents (Contact), exposi-
tions photographiques, concerts promo-
tionnels d’artistes, concours de lycéens,
prix de bande dessinée, partenariat avec
le site de critique littéraire Nonfiction.fr,
l’enseigne multiplie aujourd’hui comme
hier les hameçons à destination des
classes moyennes désireuses de mani-
fester cette « bonne volonté culturelle »
décrite par Pierre Bourdieu dans La
Distinction.
Cet investissement ne va pas sans
retour, comme le souligne l’auteur-com-
positeur David Carrol (7). « Parmi les
exemples de pratiques hyper odieuses, il
y a Indétendances... Ce sont à la fois des
compilations et un festival, celui de Paris
Plage. Pour participer au dispositif, la
Fnac demande aux labels indépendants
– y compris aux autoproduits – une par-
ticipation aux frais de production. Ce
sont les producteurs qui paient ! Et avec
ça la Fnac se fait sa promo : “Regardez
comment on défend les indépendants !”»
Pour faire partie de ce type de sélection,
le ticket d’entrée n’a cessé d’augmenter.
« L’agitation culturelle, les artistes
estampillés Fnac, c’est la grande mise
en scène. Dans les faits, tu paies pour
vendre ton disque moins cher... »,
s’insurge Jean Rochard, producteur indé-
pendant depuis bientôt trente ans (lire
l’encadré).
Si la conversion de la coopérative en
grande surface culturelle spécialisée
s’opère progressivement, rythmée à la
fois par l’entrée en Bourse de la Fnac en
1980 et les changements de proprié-
taires (8), le phénomène s’est nettement
accéléré avec l’arrivée d’un nouvel
Payer pour vendre moins cher
Après l’action
politique,
le consumérisme
« Il s’agit de concentrer
les ventes. Les livres
difciles, il les cachent »
UN E E N Q U Ê T E
D E J AC Q U E S DE N I S *
CARLOS AIRES. – « Love Is in the Air » (2009)
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LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009
5
à la Fnac, mais vont désormais acheter
à Conforama ou à Surcouf. » Deux
enseignes de PPR, elles aussi soumises à
rude épreuve : licenciements à répétition
pour la première, vente pour l’autre.
L
ES CLIENTS se ruent aussi sur Internet,
où des sites comme Pixmania, Rue
du commerce, Amazon affichent des
prix très bas. « Ce sont leurs plus gros
concurrents sur la diffusion de masse.
Mais là encore Fnac.com est très bien
placé », pondère M. Chabault. D’autres,
plus prosaïques, interprètent la restruc-
turation comme le prélude à une future
cession de l’enseigne (14). « La crise
est un alibi, analyse M. Guedjdal. La
Fnac est en bonne santé, comme l’a
confirmé un rapport d’experts destiné
aux membres du comité central d’entre-
prise. Les arguments et la stratégie de la
direction y sont contestés. Il y a surtout
une envie du fils Pinault d’augmenter
ses profits, de rassurer les actionnaires
et de rendre la promise la plus désirable
au mieux-disant. »
« Il est navrant que cet actionnaire uti-
lise la Fnac comme une vitrine. Comme
une enseigne éthique et morale. C’est un
paravent, avec derrière une clique d’af-
fairistes », ajoute M. Guedjdal. Tout
comme avec le rachat de Christie’s et
l’installation de ses œuvres à Venise,
M. François Pinault a profité de l’aura de
Suppression du service paie adossé à
chaque magasin, externalisation du ser-
vice informatique... La politique de
débauche est continue, avec un recours
systématique à la sous-traitance (12).
En 2008, peu avant de prendre la direc-
tion du Nouvel Observateur, un hebdo-
madaire classé à gauche, M. Olivennes
annoncera simultanément des résultats
« brillantissimes » et la suppression de
trois cents postes administratifs imputable
aux changements dans l’environnement
de la Fnac – comme la chute des ventes
sur le marché du disque, la disparition
des travaux photographiques et l’émer-
gence d’Internet. « En 1982, on était six
cent cinquante aux Halles, aujourd’hui
quatre cent trente, temps partiels inclus.
Avec un volume d’activité identique, mal-
gré un léger recul début 2009. Je ne sais
pas si l’on ressent les efets de la crise,
mais c’est sûr qu’on ressent le manque de
personnel », ironise M. Christian Lecanu,
élu CGT, un « historique » de la boutique.
Les syndicats parlent de huit cents
emplois disparus sur les sites parisiens
depuis trois ans. La province n’est pas
épargnée, comme à Nice, où vingt-sept
postes en contrat à durée indéterminée
n’ont pas été remplacés entre 2004 et
2007. « A la Fnac, les salariés sont deve-
nus la variable d’ajustement », résume
M. Hachémi Guedjdal, qui, en 2008, a
porté plainte pour licenciements fraudu-
leux. Deux jours après notre entretien, ce
délégué central FO Paris « passait » aux
prud’hommes pour discrimination syndi-
cale après dix-neuf ans sans augmentation
de salaire ! Il n’est pas le seul dans ce cas :
M. Maclos, arrivé quelques mois après
l’ouverture du magasin du Forum des
Halles, gagne 1 500 euros net, après trente
ans de service (13) !
Pour certains, l’actuelle crise de la
Fnac est à mettre en parallèle avec le
déclin du modèle mutualiste, qui a vu la
Camif, autre entreprise symbole, déposer
le bilan. « Dans le cas de la Fnac, il
s’agit plutôt d’un réajustement : il y a une
reconversion vers la technologie. Le
numérique et les produits liés à la
téléphonie ont remplacé la photographie
et les produits éditoriaux [livres et
disques] », note M. Chabault. « La Fnac
a abandonné le modèle discount dès les
années 1980. D’ailleurs, les vendeurs le
disent : les clients viennent se renseigner
CÉLÉBRANT LE NON-CONFORMISME
du marketing culturel
l’enseigne. La mise en place du système
GlobalNetXchange (GNX), qui permet
de regrouper les achats lointains (à com-
mencer par ceux effectués en Chine)
avec d’autres enseignes et de pratiquer
des enchères inversées afin de faire bais-
ser les coûts, a une conséquence : impo-
ser de placer à tout prix ces produits, peu
chers mais non retournables.
Dès lors, avec de tels stocks imposés,
l’enseigne ne peut plus se payer le luxe
de tests comparatifs, dont l’impartialité
était louée comme un gage de qualité.
« Tout cela fait que la Fnac trahit l’une de
ses valeurs fondatrices : l’indépendance
vis-à-vis des fournisseurs », constate,
amer, M. Eric Maclos, élu de la Confé-
dération générale du travail (CGT), dont
le rayon poésie, à la Fnac Forum (Paris,
1
er
arrondissement), est considéré comme
très complet. Responsable depuis quinze
ans du meilleur rayon jazz de l’enseigne,
à Montparnasse, M. Olivier Gasnier,
représentant du personnel pour le syndi-
cat SUD, fait de la résistance : « En dépit
du discours de façade qui consiste à dire
qu’il n’y a pas de déréférencement et à
affirmer par voie de presse qu’il faut
préserver la diversité, la perte est visible
à l’œil nu : quinze mille références en
moins à Montparnasse, tout comme une
réduction continue du linéaire. Avec
notre espace d’autonomie, on était un
peu comme le village gaulois. »
Dans cette mascarade, l’indépendant
est la dupe et les clients sont les dindons.
« Ils sont réduits au stade de la volaille,
s’insurge M. Maclos. On leur vend des
packs informatiques avec des extensions
de garantie et des assurances inutiles. Il
s’agit surtout de faire payer un service
après-vente qui n’existe plus. » La mise
en place depuis deux ans de la « variable
individuelle magasin », une prime per-
sonnalisée et indexée à la vente de pro-
duits financiers, a sans aucun doute dis-
sipé les dernières illusions des salariés.
Désormais mis en concurrence entre eux,
les voilà sommés de placer des exten-
sions de garantie, des crédits à la consom-
mation aux taux élevés...
Sans oublier les accessoires et gadgets,
qui n’ont d’autre intérêt que d’augmenter
les marges bénéficiaires (10). En revanche,
l’autonomie de chaque vendeur sur son
rayon a sévèrement baissé. « Je place des
choses que je n’ai pas commandées »,
concède M. Xavier Pillu, au rayon des
disques variétés de la Fnac Ternes (Paris,
8
e
arrondissement) depuis vingt-trois ans.
Mandaté par Force ouvrière (FO) au
comité d’hygiène, de sécurité et des condi-
tions de travail (CHSCT), ce vendeur se
définit comme « simple rangeur de bacs ».
« On assiste à une déqualification géné-
ralisée, avec une exigence de mobilité et de
polyvalence », ajoute M. Maclos, poin-
tant, entre autres, le projet « Métiers » qui,
entre 2004 et 2008, visait à une redéfini-
tion des professions et missions de l’en-
seigne. Celle qui pousse les vendeurs du
magasin de Bastille à se reconvertir.
A
NNONCÉ en février 2009, amendé en
septembre par l’intersyndicale pari-
sienne, qui avait saisi le tribunal de
grande instance, le « plan de sauvegarde
de l’emploi » s’inscrit dans une longue
érosion des conditions de travail. Depuis
quinze ans, les conflits avec les syndi-
cats se multiplient, ces derniers stigmati-
sant une militarisation de la vie de l’en-
treprise, à la suite de la mise en place
d’un règlement intérieur « ultrarépres-
sif », d’une dévalorisation de l’enseigne
et d’une précarisation galopante (11).
la Fnac pour conforter son image de
mécène éclairé.
D’ailleurs, conscient du bénéfice idéo-
logique, l’actionnaire n’a pas remisé le
vernis qui a fait tout le lustre de la Fnac.
Ainsi, sur le site de PPR, on peut lire
encore que « l’enseigne se distingue de sa
concurrence par un positionnement de
marque unique fondé sur l’exaltation du
plaisir de découvrir la diversité des cul-
tures et des technologies. La singularité de
l’ofre de la Fnac consiste à mettre à dis-
position un assortiment inégalé de livres,
disques, DVD, jeux vidéo et produits tech-
niques. Cette ofre s’appuie sur un conseil
impartial et innovant. » Ce qui ne manque
pas d’agacer les premiers concernés. « Il y
a encore toute une espèce de clientèle qui
est persuadée d’être dans le top du bobo
en lisant Télérama et en achetant ses
disques à la Fnac, et qui ensuite se gar-
garise pendant trois heures sur la mal-
boufe ! », lance M. Grégoire Rameaux,
disquaire indépendant à Toulouse (15).
Ce à quoi la famille Pinault rétorquera
par des faits concrets : à la pointe des com-
bats et soucieux de son prochain, le groupe
PPR a financé à hauteur de 10 millions
d’euros (pour un total de 12 millions) le
film-événement Home, « documentaire en
faveur de la cause environnementale »,
selon le site de la Fnac, qui en a obtenu la
distribution exclusive. Sauver la planète, si
possible en faisant quelques bénéfices
grâce à la vente de palettes de DVD spon-
sorisés, vaut bien quelques sacrifices – à
condition qu’ils ne s’éternisent pas. Le
24 novembre, M. François-Henri Pinault a
annoncé au Wall Street Journal son inten-
tion de céder la Fnac (et Conforama) pour
se recentrer dans le luxe, beaucoup plus
rentable que la distribution.
JACQUES DENIS.
(10) Lire Que choisir, « La culture du profit maxi-
mal », Paris, juin 2009, où l’on apprend que l’employé
modèle, baptisé « lauréat », peut se voir ofrir un
chèque cadeau de 500 euros pour avoir placé les pro-
duits ad hoc...
(11) Par exemple, les temps partiels ont été multi-
pliés par deux depuis 2001 (30 % en 2008), selon les
syndicats.
(12) De nombreuses grèves ont rythmé les
années 2000, dont celle qui, en 2002, visait à une
cohérence des statuts des magasins parisiens. La direc-
tion pliera, mais ne tardera pas implanter des Fnac
« vertes » en périphérie, où s’applique le pilotage
automatique par centrales d’achat et où les vendeurs
bénéficient d’une convention collective adaptée, c’est-
à-dire a minima, par branche.
(13) Lire les deux articles parus dans Siné
Hebdo (10 juin et 5 août 2009) qui détaillent par le
menu les pratiques de harcèlement et les pressions sur
les syndicalistes.
(14) « Nous sommes dans la liste des actifs à céder.
On est en train de devenir un super-Darty, plus ren-
table, et tout est fait pour améliorer notre bilan afin
que PPR en tire le meilleur prix », expliquait
M
me
Gaëlle Créach, déléguée SUD en 2006 (Le Nou-
vel Observateur, Paris, 5 octobre 2006).
(15) Charlotte Dudignac et François Mauger,
op. cit.
Recours
systématique
à la sous-traitance
Pour M. François Pinault,
un billet d’entrée
en grande bourgeoisie
CARLOS AIRES.
– « Garden of Delights »
(2009)
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)
Tous les dix ans environ depuis 1973, la sta-
tistique publique décrypte sous un angle
sociologique le rapport des résidants français
à la culture. Reposant sur cinq mille entretiens
approfondis, la livraison 2008 met l’accent
sur l’essor de l’univers numérique et ses
conséquences. L’ouvrage examine successi-
vement l’évolution de l’équipement audiovi-
suel et informatique des ménages, l’usage des
médias audiovisuels et du cinéma, la fréquen-
tation des livres, des journaux, des équipe-
ments culturels et, enfin, détaille les pratiques
en amateur. Une comparaison avec la précé-
dente enquête menée en 1997 – l’Internet
grand public balbutiait alors – met en pers-
pective l’émergence chez les 15-34 ans d’une
« culture de l’écran » qui se substitue partiel-
lement à la « culture de l’imprimé ».
Pourtant, ni l’âge, ni Internet, ni la disposition
manifeste de l’auteur à réléguer au second plan
les déterminismes sociaux n’atténuent l’emprise
de ces derniers. L’origine de classe, la profession
et le niveau éducatif surdéterminent toujours le
rapport à l’art et à la culture : un ouvrier a dix-
sept fois moins de chances qu’un cadre d’aller au
théâtre trois fois par an, un sans-diplôme a dix
fois moins de chances d’être internaute qu’un
diplômé du supérieur, un universitaire passe plus
de temps devant les « nouveaux écrans » que
devant son téléviseur, contrairement à la cais-
sière. Dès lors, « les pratiques culturelles tradi-
tionnelles ont tendance à augmenter avec les
pratiques numériques ». Ici comme ailleurs, la
logique des inégalités est cumulative.
PIERRE RIMBERT
LES PRATIQUES CULTURELLES DES FRANÇAIS
À L’ÈRE NUMÉRIQUE. Enquête 2008. – Olivier Donnat.
La Découverte - Ministère de la culture
et de la communication, Paris, 2009, 282 pages, 20 euros.
DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique
6
LA FRANCE STIGMATISE LES MALADES MENTAUX
Traitement sécuritaire de la folie
La castration physique pour un violeur ? Pourquoi pas, a répondu
la ministre de l’intérieur Michèle Alliot-Marie, lors d’un débat
parlementaire. Cette conception antique du droit (œil pour œil,
dent pour dent) rejoint, dans un autre domaine, celle de la
psychiatrie ramenée, au fil des réformes, plusieurs décennies en
arrière. Les changements entrepris par M. Nicolas Sarkozy font
de tout malade mental un individu dangereux dont la société doit
se protéger – et non un être humain qui doit être soigné.
PA R PAT R I C K CO U P E C H O U X *
L
E JOUR du 2 décembre 2008
pourrait faire date dans l’his-
toire de la psychiatrie française.
Non parce que ce jour-là, pour la
première fois, un président de
la République en exercice s’est rendu dans
un hôpital psychiatrique – celui d’Antony,
en région parisienne –, mais en raison de la
teneur du discours de M. Nicolas Sarkozy.
Jamais probablement, depuis la Libération,
le plus haut personnage de l’Etat n’avait à
ce point stigmatisé la maladie mentale. Pour
lui, aucun doute : les fous sont avant tout
dangereux. Pour s’en convaincre, il suft de
l’écouter. Par exemple : «Votre travail com-
porte de grandes satisfactions (...). Mais il
y a aussi l’agressivité [c’est nous qui sou-
lignons], la violence, les réadmissions fré-
quentes de tous ces patients dont vous vous
demandez si la place est bien ici [sic]. »
Mais aussi : « L’espérance, parfois ténue,
d’un retour à la vie normale (...), ne peut
pas primer en toutes circonstances sur la
protection de nos concitoyens. » Ou
encore : « Je comprends parfaitement que
le malade est une personne dans toute sa
dignité. (...) Des malades en prison, c’est un
scandale. Mais des gens dangereux dans la
rue, c’est un scandale aussi. » Il faut noter,
pour goûter pleinement la saveur de tels
propos, que tous les experts s’accordent
aujourd’hui pour dire qu’en France 30 %
* Journaliste, auteur d’Un monde de fous. Com-
ment notre société maltraite ses malades mentaux,
Seuil, Paris, 2006, et de La Déprime des opprimés.
Enquête sur la soufrance psychique en France, Seuil,
Paris, 2009.
des sans-domicile fixe (SDF) sont des psy-
chotiques, c’est-à-dire d’authentiques
malades mentaux qui ont été abandonnés et
qui meurent sur les trottoirs de nos villes.
Le président précise encore sa pensée :
« Il va falloir faire évoluer une partie de
l’hôpital psychiatrique pour tenir compte
de cette trilogie : la prison, la rue, l’hô-
pital, et trouver le bon équilibre et le bon
compromis. » C’est donc clair : il faut
banaliser l’horreur – des fous dans la rue
ou en prison – et considérer que la
maladie mentale, aujourd’hui, représente
avant tout un problème sécuritaire. Ainsi
les fous, après les pédophiles et les
terroristes, sont-ils livrés à la vindicte
d’une population efrayée. Faut-il rappeler
quelques évidences ? D’abord, si l’on
compare les statistiques, les fous com-
mettent moins de crimes que la population
générale (1). Ensuite, lorsqu’il y a crime
ou délit, c’est bien souvent parce qu’il y a
eu rupture de soin. La psychiatrie n’a
donc pas besoin de vigiles, mais de soi-
gnants compétents. Enfin, les malades
mentaux sont victimes de l’indiférence,
de la stigmatisation, de la violence, de
l’abandon, et ils ont une espérance de vie
plus courte que les gens « normaux ».
M. Sarkozy a ce talent de transformer des
victimes en coupables désignés...
RAYMOND
DEPARDON.
– San Clemente,
1978
santé, que 2 % des hospitalisations ; c’est
sans doute trop peu pour M. Sarkozy.
Celui-ci demande expressément que
figure dans cette loi une obligation de
soin. Cette mesure touche à une liberté
fondamentale : on imagine les équipes
infirmières, accompagnées des forces de
l’ordre, venir faire une injection à un
malade récalcitrant... Le soin suppose la
confiance du patient ; sans quoi, comme le
souligne le psychiatre Guy Baillon, tout
pousse celui-ci « à comprendre que la
société qui l’entoure lui est hostile (2) ».
M. Sarkozy avoue connaître le principe :
nul ne peut être soigné sans son consen-
tement ; « encore faut-il, précise-t-il, que
ce consentement soit lucide ». Comme les
fous – citoyens de seconde zone – ne le
sont pas, il envoie le principe au diable...
Les sorties des patients seront désormais
encadrées et soumises à trois avis : celui du
psychiatre et du cadre infirmier qui suivent
le malade, et celui d’un psychiatre exté-
rieur. Mais ils ne seront là que pour donner
un avis : le préfet en personne prendra la
décision. Pourquoi ? Parce qu’il est le
« représentant de l’Etat », répond M. Sar-
kozy. On ne saurait mieux dire que les
aspects sécuritaires seront désormais les
seuls pris en compte. Dès lors, on ne consi-
dère plus les psychiatres que comme des
experts à qui l’on demande une opinion
que l’on n’est pas tenu de suivre. Les déci-
sionnaires sont, dans le domaine public, le
préfet, et, à l’hôpital, le directeur-manager,
qui devra devenir le « vrai patron », celui
qui « prend les décisions ». Inutile de
préciser que ces « managers » ne connais-
sent rien à la maladie mentale. Ils ne sont
là que pour gérer – rechercher les écono-
mies, imposer d’absurdes systèmes d’éva-
luation –, faire respecter l’ordre et garantir
la sécurité. Enfin, M. Sarkozy revient à
une idée qu’il avait déjà exprimée lorsqu’il
était ministre de l’intérieur (3) : celle de
créer un fichier national des patients hos-
pitalisés d’ofce.
Ce discours a suscité une levée de bou-
cliers parmi les soignants. En quelques
semaines, une pétition, intitulée « La nuit
sécuritaire », a été signée par plus de vingt
mille d’entre eux ; le 7 février 2009, à
Montreuil, en banlieue parisienne, un
meeting a réuni près de deux mille per-
sonnes. Du jamais-vu.
Les propos d’Antony n’ont pourtant pas
éclaté comme un coup de tonnerre dans un
ciel serein : ils ne sont que la brutale accé-
lération d’un processus à l’œuvre depuis
vingt-cinq ans. Pour mieux le compren-
dre, il faut s’attarder quelques instants sur
ce qui s’est passé en France depuis la Libé-
ration. Au sein de la Résistance est né le
mouvement « désaliéniste », qui a voulu en
finir avec l’asile dans lequel on enfermait
les gens, parfois leur vie durant ; un mou-
vement qui a réafrmé avec force une idée
déjà exprimée au temps de la Révolution
française par Philippe Pinel, le fondateur de
la psychiatrie française : celle de l’huma-
nité de la folie (4). En d’autres termes, si
les fous sont des êtres humains, il faut leur
permettre de vivre parmi les hommes, tels
qu’ils sont, y compris en afrmant leur
droit à la folie. Mais il ne suft pas, pour
cela, de faire tomber les murs de l’asile
– la folie fait peur, et les fous peuvent être
laissés à l’abandon, on le voit aujourd’hui ;
il faut organiser ce retour « à la cité ».
Les tenants de la psychothérapie insti-
tutionnelle et du secteur (5) – qui ont été
les principaux acteurs de cette révolution
– ont ainsi inventé une nouvelle psychiatrie,
avec une redéfinition du rôle du psychiatre,
non plus « personnage médical (6) », mais
« animateur de pointe (7) » d’une équipe
chargée de faire le lien entre les patients
et la société. « Nous allons utiliser le
potentiel soignant du peuple », disait
Lucien Bonnafé, l’un de ces psychiatres
de la Libération (8). Ils ont redéfini le sta-
tut de soignant : tout le monde peut l’être,
y compris les autres patients. Cela sup-
pose la fin du rôle central de l’hôpital, et
surtout la continuité des soins ; autrement
dit, l’équipe doit s’occuper du patient en
permanence, c’est-à-dire nouer le lien
avec lui et le maintenir, dans et hors
de l’hôpital, durant toute sa vie. Et tout
cela doit être organisé sur un secteur
géographique : « Comme il y a une école
publique dans chaque quartier, disait Jean
Ayme, l’un des animateurs de ce mouve-
ment, il y a une équipe médico-sociale par
secteur (9). »
(1) Selon Jean-Louis Senon, enseignant en crimi-
nologie, seulement 2 à 5 % des auteurs d’homicides et
1 à 4 % des auteurs d’actes de violence sexuelle sont
atteints de troubles mentaux. Les malades mentaux
sont dix-sept fois plus souvent victimes de crimes et
de délits que le reste de la population (audition, le
16 janvier 2008, devant la commission sénatoriale
chargée d’étudier le projet de loi relatif à la rétention
de sûreté).
(2) Lettre ouverte dans le cadre du mouvement La
nuit sécuritaire : www.collectifpsychiatrie.fr
(3) Lire « Et même la folie a cessé d’être inno-
cente », Le Monde diplomatique, juillet 2006.
(4) Pour Pinel subsistait en chaque fou une part de
raison, d’où la possibilité, en s’adressant à celle-ci, de
le soigner.
(5) Les deux courants désaliénistes sont nés dans la
Résistance. Le premier, animé par François Tosquelles,
insiste sur le fait qu’il faut « soigner l’institution »
pour soigner le patient ; le second, animé par Lucien
Bonnafé, imagine une organisation de la psychiatrie
par quartier ou par « secteur ».
(6) Cf. Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge
classique, Plon, Paris, 1961.
(7) Lucien Bonnafé, « Le personnage du psychia-
tre », dans Désaliéner ? Folie(s) et société(s), Presses
universitaires du Mirail, Toulouse, 1991.
(8) Recherches, n
o
17, 1975.
(9) Jean Ayme, Chroniques de la psychiatrie
publique, Eres, Toulouse, 1995.
(10) « Un sourire (pas le sourire des hôtesses de
l’air), c’est très important en psychiatrie, dit Jean
Oury, le fondateur de la clinique de La Borde, à Cour-
Cheverny, mais un sourire, cela peut-il s’évaluer ? »
(11) Le Vécu de la fin du monde dans la folie,
Editions de l’Arefppi, Nantes, 1986.
Une vision scientiste dominante
Forces de l’ordre et infirmières
Comprendre
le monde de 2010
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> 25 synthèses traitant des grands enjeux mondiaux :
régulation de la finance, flux migratoires, négociations
sur le climat, prolifération nucléaire...
> L’analyse de tous les « points chauds » de la planète,
région par région
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L’état de la
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DÉCEMBRE 2009 9,50 €
L'envo|ée du chômage 7aµx de c|ómage dans d|ffe|ents oavs d'Eµ|ooe de |'Oµest et de |'Est (2007-ao0t 2009
> Régulation de la finance, flux migratoires, négociations sur le climat, prolifération… 25 grands enjeux passés au crible > Tous les points chauds de la planète, région par région
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BEL/LUX 10,50 € ALL/ESP/ITA/GR/PORT (CONT) 10,80 € SUI 17,50 CHF DOM 10,20 € - MAROC 90 MAD ZONE CFA/A 8000 CFA - ZONE CFA/S 7400 CFA CAN 15,95 $CAN TOM 1650 XPF
LES ANALYSES DE : François Bafoil – Daniel Béland – Jean-Marie Bouissou – Olivier de Boysson – Ronald Bruce St John – Christian
Chavagneux – Marc Chevallier – Jean-Pierre Cling – Samy Cohen – Guillaume Duval – Ariel Emirian – Laurent d’Ersu – Jean-Noël Ferrié
Jean-Pierre Filiu – Michel Griffon – Jean-Paul Hébert – Morgan Hervé-Mignucci – Pierre Jacquet – Christophe Jaffrelot – Frédéric
Lasserre Patrick Le Galès – Christian Lequesne – Pierre-Jean Luizard – Roland Marchal – Pierre Melandri – Marie Mendras – Eric Meyer
Sandra Moatti – François Pacquement – Catherine Perron – Christian de Perthuis – Sébastien Peyrouse – Philippe Portier – Nadège
Ragaru David Recondo – Jean-Louis Rocca – Pierre Salama – Jérôme Sgard – François de Singly – Thierry Tardy – Bruno Tertrais
François Vergniolle de Chantal – Eric Vidalenc – Gérard Vindt – Thierry Vircoulon – Christophe Wargny – Catherine Wihtol de Wenden…

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L EL OUV EN T R EN M E TIÈR EN N O ITI ÉD LE EL OUV N É



























I
L FAUT LE DIRE avec force : cette psy-
chiatrie, fondée sur la prise en compte du
sujet, fonctionne et fait tous les jours ses
preuves, même si elle doit sans cesse être
interrogée et réinventée. La « crise »
actuelle vient de l’impossibilité que l’on
fait à cette psychiatrie-là d’exister. C’est
avec elle que M. Sarkozy, comme ses pré-
décesseurs, veut en finir. D’abord parce
que, dans l’esprit du néolibéralisme domi-
nant, la folie est quelque chose qu’il faut
neutraliser – c’est le sens des mesures pro-
posées – et gérer, au coût le plus bas pos-
sible : les dépenses en psychiatrie sont,
dans cet esprit, des dépenses inutiles faites
pour des gens inutiles. D’où la rage des
évaluations (10), des certifications en tout
genre, les tarifications à l’acte, que l’on
impose de plus en plus aux soignants.
Ensuite, parce que le système a d’autres
priorités, en particulier celle de faire face
au phénomène massif de la soufrance psy-
chique. Pour que le psychiatre accepte de
s’occuper de la mère de famille déprimée
ou du cadre suicidaire, il a fallu en finir
avec la folie, qui est aujourd’hui niée, et
passer de la « psychiatrie à la santé men-
tale ». Le psychotique est désormais sur le
même plan que le névrosé ordinaire.
Enfin, nous assistons au triomphe de la
raison froide et calculatrice ; pas la raison
des philosophes, mais celle des comptables
et des technocrates. Le fou n’est plus un
sujet unique avec qui il faut nouer une
vraie relation, mais un cerveau malade
qu’il faut « scanner », un patrimoine géné-
tique qu’il faut décrypter, une succession
de troubles du comportement et une série
de symptômes qu’il faut éradiquer pour
revenir au plus vite à la norme. Cette vision
scientiste, qui s’exprime notamment dans
la biopsychiatrie dominante, permet
aujourd’hui l’exclusion. A quoi bon, en
efet, dépenser de l’argent pour des gens
alors qu’on se dit que c’est en pure perte ?
La science se chargera un jour de régler le
problème ; en attendant, il y a les médica-
ments qui anesthésient – ce qui ravit l’in-
dustrie pharmaceutique – et les thérapies
comportementales qui redressent...
La folie n’a donc plus sa place dans
notre monde, elle qui pourtant nous mon-
tre que la vie ne se résume pas aux chifres
et aux courbes, elle qui nous enseigne que
les relations entre les hommes ne peuvent
être uniquement contractuelles. Elle qui
s’oppose, par la force des choses, à une
conception de l’individu considéré
comme un « homme économique » ou un
« homme du marché », comme on voudra,
consommateur et producteur, capable de
s’adapter à un environnement instable,
engagé non dans une relation humaine,
mais dans des « transactions », jusque
dans sa vie intime. « Sans la reconnais-
sance de la valeur humaine de la folie,
disait François Tosquelles, c’est l’homme
même qui disparaît (11). »
S
ON DISCOURS a d’ailleurs été prononcé
quelques jours après le meurtre d’un
jeune homme par un schizophrène à Gre-
noble. En bon communicant, le président
surfe sur l’émotion pour faire admettre sa
politique. Car la visite à Antony a été pour
lui l’occasion de présenter toute une série de
mesures. Il a ainsi annoncé la mise en
œuvre d’un plan de sécurisation des hôpi-
taux psychiatrique auquel l’Etat va consa-
crer 30 millions d’euros. « Il s’agira,
explique-t-il, de mieux contrôler les entrées
et les sorties des établissements, de préve-
nir les fugues. » Des dispositifs de géolo-
calisation vont être appliqués aux patients
hospitalisés sans leur consentement, afin
de déclencher automatiquement une alerte
au cas où ils s’enfuiraient. Des unités fer-
mées, équipées de caméras de surveillance,
seront installées « dans chaque établisse-
ment qui le nécessite » ; deux cents cham-
bres d’isolement seront également aména-
gées. L’Etat va enfin investir 40 millions
d’euros pour la création de quatre unités
pour malades difciles (UMD), c’est-à-dire
des lieux fermés, venant s’ajouter aux cinq
existant aujourd’hui.
Le président a également annoncé la
présentation prochaine d’un projet de loi
sur l’hospitalisation d’ofce. Au passage,
il cite un chifre faux : les placements
d’ofce représenteraient 13 % des hospi-
talisations ; en fait, il s’agit des hospitali-
sations sans consentement du patient, la
plupart du temps des HDT (hospitalisa-
tions à la demande d’un tiers, en général
la famille). Les hospitalisations d’ofce
(HO), décidées par la préfecture, qui
interviennent lorsque l’ordre public est
menacé – ce qui n’est tout de même pas
identique –, ne représentaient, selon une
circulaire d’avril 2008 du ministère de la
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LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009
7
ENTRE DOMINATION SUD-AFRICAINE ET CONCURRENCE MONDIALE
Convoitises autour du Mozambique
Dix-sept ans après une guerre civile longue et dévastatrice (1975-
1992), le Mozambique est considéré comme l’exemple d’une
reconstruction réussie. Cependant, le pays doit faire face aux
carences d’une économie conçue, depuis la colonisation portugaise,
pour satisfaire d’abord les besoins des pays voisins, notamment
l’Afrique du Sud. L’arrivée de nouveaux partenaires (Australie, Brésil,
Inde, etc.) pourrait changer la donne dans les secteurs-clés de
l’énergie, des infrastructures et des mines.
PA R N OT R E E N V OY É E S P É C I A L E
AU G U S TA CO N C H I G L I A *
A
CAIA, dans la province de
Sofala, au cœur du Mozam-
bique, le président Armando
Guebuza a inauguré en
grande pompe un pont sur le
Zambèze, le quatrième plus long fleuve
d’Afrique, le 1
er
août dernier. Cette céré-
monie revêtait une importance politique
particulière. La Zambézie, où débouche
l’ouvrage d’art, est en efet l’une des
régions ayant le plus soufert de la guerre
civile qui, de 1977 à 1992, a opposé le
Front de libération du Mozambique (Fre-
limo), alors d’obédience marxiste (1), à la
Résistance nationale du Mozambique
(Renamo), soutenue par le régime d’apar-
theid sud-africain. Depuis des décennies,
ses autorités, mais également l’ensemble de
celles de la moitié nord du pays, récla-
maient la construction d’un pont qui les
relierait au sud, plus riche, et siège du pou-
voir politique.
La satisfaction du président Guebuza est
complète : lors des élections générales du
28 octobre, la Zambézie, comme les autres
régions frondeuses de Sofala et Nampula,
a, pour la première fois, voté en majorité
pour le Frelimo au pouvoir. Le « pont de
l’union » y a certainement contribué.
Le Mozambique est l’exemple d’une
reconstruction postconflit réussie. Dans
leur rapport annuel 2009 sur l’Afrique, la
Banque africaine de développement (BAD)
et l’Organisation de coopération et de
développement économiques (OCDE)
soulignent ainsi la « stabilité macroécono-
mique et politique » du pays, une « impres-
sionnante croissance moyenne de 8 %,
entre 2000 et 2006 » (2). En outre, cet Etat
consacre une part élevée de son budget à
l’éducation (22 %). Toutefois, avec un
revenu moyen par tête de 230 euros, le
Mozambique demeure parmi les pays les
plus pauvres du monde, avec des inégalités
croissantes entre les régions, dont certaines
sont de surcroît fréquemment frappées par
des catastrophes naturelles – inondations et
* Journaliste.
vagues de sécheresse. Maputo est ainsi un
des premiers bénéficiaires de l’aide
publique au développement en Afrique
subsaharienne (3).
Depuis la dernière période de la coloni-
sation portugaise (1895-1975), le Mozam-
bique est solidement connecté aux zones
dynamiques de l’ancienne Rhodésie
(actuels Zimbabwe et Zambie) et de
l’Afrique du Sud, dont il est le débouché
naturel. Les revenus des « couloirs » (ferré
et routier) de Maputo et de Beira, au centre
du pays, desservant ces Etats – auxquels
s’est ajouté le chemin de fer de Nacala, au
nord, destiné à désenclaver le Malawi – ont
longtemps constitué une des principales
ressources du Mozambique (avec les trans-
ferts de fonds des migrants travaillant dans
les mines sud-africaines). Ces revenus ont
décliné pendant la guerre civile car Preto-
ria avait réduit ses investissements et privi-
légié la liaison avec le port de Durban.
Le conflit étant terminé, Maputo tente de
diversifier son économie. A cette fin, il ne
manque pas d’atouts : l’énergie (gaz,
hydroélectricité et probablement pétrole
en ofshore), les mines (charbon, titane, or,
pierres précieuses), le tourisme – en aug-
mentation sensible –, et bien sûr l’agricul-
ture et la pêche, qui constituent toujours
27 % du produit intérieur brut (PIB).
Une série de « mégaprojets » ont vu le
jour au cours des années 2000 dans le sec-
teur de l’industrie lourde extractive. Ils
illustrent les contradictions dans lesquelles
se débat l’économie mozambicaine. Parmi
ceux-ci, mobilisant des milliards de dollars
d’investissements, se trouvent le dévelop-
pement de l’extraction du gaz – dont 95 %
est transporté par gazoduc jusqu’en
Afrique du Sud –, dans la province d’In-
hambane, par la sud-africaine Sasol, et la
fonderie d’aluminium Mozal. Créée par
un consortium que dirige le géant anglo-
australien BHP Billiton (4), celle-ci a vu
ses capacités doubler entre 2000 et 2002.
de HCB, à un consortium de banques qui,
dirigé par le français Calyon, a avancé la
somme. En novembre 2007, le Mozam-
bique s’assura enfin 85 % des parts de
HCB, véritable joyau de la couronne : « Ce
fut pour nous comparable à une deuxième
indépendance », confie ainsi le directeur du
ministère de l’énergie, M. Pascoal Bacela.
Sur sa table, sept nouveaux projets visent
à générer plus de 6 000 mégawatts d’élec-
tricité et à transformer le pays en un expor-
tateur régional majeur.
Les capitaux sud-africains constituent
35 % des investissements directs étrangers
au Mozambique. Deux cent cinquante
sociétés sud-africaines y sont installées.
Les exportations sud-africaines vers ce
pays excèdent de vingt fois les exportations
mozambicaines en Afrique du Sud.
Considérée comme un pays à revenu
intermédiaire comparable au Brésil,
l’Afrique du Sud, dont la puissance éco-
nomique a été en partie construite grâce à
la domination qu’elle a longtemps exercé
sur la région australe – avec le consente-
ment des colonisateurs portugais et bri-
tannique –, joue un rôle crucial dans le
développement local, où son expansion a
connu une fulgurante progression après la
fin de l’apartheid. Cependant, l’irruption
d’autres acteurs mondiaux mus par les
richesses du sous-sol l’a quelque peu
éclipsée au Mozambique. Depuis 2007, le
total des investissements du Brésil et de
l’Australie dépasse celui de l’Afrique du
Sud. Le charbon – et, dans une moindre
mesure, le titane – se trouve au cœur de
cet engouement.
Longtemps perçu comme une ressource
mineure, le charbon a soudain attiré les
géants miniers. D’abord la brésilienne
Vale (ancienne Vale do Rio Doce,
deuxième entreprise mondiale) a remporté
le premier appel d’ofres pour le site de
Moatize. Puis, l’australienne Riversdale,
associée à l’indienne Tata Steel, a obtenu
une deuxième concession sur un site
contigu à celui de Vale. Et, surprise, les
premières explorations ont révélé l’exis-
tence d’un des plus grands gisements de
charbon à coke du monde. Les deux com-
pagnies prévoient d’atteindre en quelques
années une production – considérable – de
20 à 25 millions de tonnes par an chacune.
Depuis, d’autres géants de l’acier, tel
ArcelorMittal, sont sur les rangs.
Le problème du transport n’est cepen-
dant pas résolu, les infrastructures étant
sous-développées ou mal orientées. La
ligne de chemin de fer dite « de Sena »
(650 km reliant Moatize au port de Beira),
et celle dite « de Beira » (de l’océan Indien
au Zimbabwe et, plus loin, au port angolais
de Lobito, sur la côte atlantique), datent du
début du siècle dernier. La ligne de Sena
n’aura pas les capacités requises, malgré la
réfection lancée en 2002. Les travaux, qui
seront terminés début 2010, ont été confiés
au consortium Rites & Ircon, filiale de la
compagnie nationale des chemins de fer de
l’Inde (Indian Railways), qui assurera la
gestion de la ligne et fera sa première per-
cée en terre africaine. Riversdale songe,
quant à lui, à transporter une partie du
charbon sur des barges, le long du fleuve,
jusqu’au delta du Zambèze, des centaines
de kilomètres plus à l’est.
Les deux compagnies ont chacune
programmé l’édification d’une centrale
thermique sur leurs sites respectifs
(1 800 mégawatts) pour alimenter en éner-
gie les mines et le réseau national. Vale et
Riversdale rivalisent en promesses quant
à l’utilisation de procédés propres ultra-
modernes – les écologistes mozambicains
surveillant l’ensemble de ces projets.
Entre dépendance vis-à-vis de l’Afrique
du Sud, partenaire incontournable mais
pas toujours très commode, et dépendance
à l’aide internationale, le chemin du
Mozambique est étroit. Mais peut-être pas
pour longtemps.
(1) Le Frelimo s’est, depuis, converti à l’économie
de marché.
(2) « Perspectives économiques en Afrique », 2009,
www.oecd.org/bookshop
(3) L’aide nette totale a été de 873 millions d’euros
en 2008, dont un tiers destiné à combler le déficit
budgétaire.
(4) Avec la japonaise Mitsubishi, l’Industrial Deve-
lopment Corporation of South Africa et le gouverne-
ment du Mozambique, qui détient 3,9 % du capital.
(5) Les contrats signés par Eskom avec Mozal et
d’autres multinationales, à des prix en dessous de
ceux du marché, sont en partie responsables de la
grave crise financière que connaît la compagnie
sud-africaine, dont le directeur vient de
démissionner.
Maputo
Xai-Xai
Mapai
Lichinga
Nampula
Nacala
Mozambique
Alto
Molócuè
Quelimane
Nammaroi
Tete
Moatize
Beira
Caia
Inhambane
Ancuabe
Matola
Pemba
Chibuto Chibuto
Moma
TANZANIE
ZAMBIE
AFRIQUE
DU SUD
MALAWI
SWAZILAND
ZIMBABWE
Lac
Malawi
Lac de
Cahora Bassa
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INDIEN
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0 150 300 km
Barrage de
Massingir
Barrage
de Mapai
Fonderie
d’aluminium
Mozal
Extraction de
gaz naturel
Complexe
pétrochimique
Projet de
barrage
de Manica
Barrage de
Cahora Bassa
Projet de
barrage de
Mpanda-Uncua
Barrages et centrales
hydroélectriques
existants en projet
Grands projets de
développement industriel
Voies ferrées
existantes en projet
Ressources minières
Graphite
Titane et zircon
Tantalite
Or
Pierres précieuses
Charbon
Sources : International Rivers ; United States Geological Survey (USGS) ;
ministère des ressources minières du Mozambique Reuters ; Associated
Press ; Mining Review Africa ; Mozambique News Agency.
Minéraux et sables lourds
PHILIPPE REKACEWICZ
Casamance
Exportateur et... importateur d’électricité
C
EPENDANT, la plupart de ces opérations
ont été mises en place dans le cadre de
« zones franches » encouragées par les ins-
titutions financières internationales et ne
rapportant que très peu à l’Etat. Il n’est
donc pas étonnant que, malgré l’augmen-
tation exponentielle des exportations, le
déficit global de la balance des paiements
ait été, en 2008, de 800 millions de dollars.
Le manque à gagner fiscal équivaudrait
presque au déficit du budget de l’Etat,
actuellement financé par les donateurs.
Pour l’économiste Carlos Nuno Castel
Branco, l’installation de Mozal au Mozam-
bique n’est pas vraiment le résultat des exo-
nérations fiscales qu’on lui a accordées.
Elle tient surtout au mode d’expansion éco-
nomique de l’Afrique du Sud, première
puissance régionale et à double titre partie
prenante de ce projet : en tant qu’action-
naire du consortium et en tant que pour-
voyeuse d’électricité. En efet, l’investisse-
ment de BHP Billiton a été associé au
contrat signé avec les sociétés d’électricité
du Mozambique (EDM), du Swaziland
(SEB) et de l’Afrique du Sud (Eskom), qui
ont créé l’opérateur de transport indépen-
dant Mozambique Transmission Com-
pany (Motraco) afin d’approvisionner la
fonderie. « Eskom avait conditionné son
contrat à long terme avec Mozal à la loca-
lisation de la fonderie au Mozambique,
explique M. Castel Branco, afin de viabili-
ser son réseau électrique régional. »
Largement déficitaire en énergie et
confrontée depuis quelques années à une
grave pénurie d’électricité, l’Afrique du
Sud accorde plus que jamais une impor-
tance stratégique à la mise en valeur du
potentiel hydroélectrique de son voisin
mozambicain (5). La compagnie natio-
nale sud-africaine, qui fournit 95 % de
l’électricité d’une « nation arc-en-ciel »
en pleine croissance, est le premier ache-
teur de l’énergie produite par le barrage de
Cahora Bassa (Hidroelectrica de Cahora
Bassa, HCB).
Construit en 1974 dans la province sep-
tentrionale de Tete par un consortium por-
tugais, HCB avait été conçu pour approvi-
sionner en priorité l’Afrique du Sud, le
Mozambique ne disposant pas à l’époque
d’un parc industriel permettant de rentabi-
liser un tel investissement. La ligne à haute
tension qui émane du barrage traverse la
frontière avec le Zimbabwe toute proche et
se prolonge jusqu’en Afrique du Sud, tou-
jours en dehors du territoire mozambicain.
Maputo rachète à Eskom l’électricité
dont il a besoin, particulièrement pour la
zone sud, la plus développée du pays, à des
prix âprement négociés. En l’absence d’un
raccordement nord-sud à l’intérieur même
du Mozambique – dont le coût est évalué
à 2,3 milliards de dollars –, cette dépen-
dance demeurera. Sur les 2 000 mégawatts
de capacité de production de HCB, 400
seulement sont destinés au Mozambique,
200 au Zimbabwe voisin – qui a accumulé
de nombreux impayés ! – et 1 400 à
l’Afrique du Sud, conformément au
contrat qui expire en 2029 !
Cherchant à conquérir son indépendance
énergétique, le gouvernement mozambi-
cain s’était donc fixé comme objectif la
prise de contrôle de HCB, détenu à 82 %
par le Portugal. Longtemps paralysé par les
sabotages de la Renamo, HCB avait accu-
mulé près de 2 milliards d’euros de dettes.
Finalement, la dette fut ramenée à
700 millions de dollars (470 millions d’eu-
ros). Le ministère de l’énergie s’engagea à
la rembourser en douze ans, sur les recettes
DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique
8
PA R N OT R E E N V OY É
S P É C I A L J E A N S A B AT É *
T
ORTURÉE! Vladivostok est une
ville torturée ! D’abord, par sa
situation géographique. Qu’on
imagine une agglomération de
plus de six cent mille habitants,
au bout d’une presqu’île de trente kilomè-
tres de long, et qui n’aurait que deux routes
d’accès. L’une sinueuse, à deux voies
pleines de nids-de-poule – à voir les nids,
ce sont des poules du crétacé, avec des
dents de tyrannosaure –, et l’autre, certes à
quatre voies, mais sur laquelle les bou-
chons sont proverbiaux – pis qu’à Moscou,
ce qui n’est pas peu dire.
Bien sûr, il y a le mythe : tout y renvoie,
dans cette configuration dentelée qui ofre
des sites portuaires magnifiquement mor-
celés. La «Corne d’or » d’ici – c’est son
nom en russe –, partagée entre les ports
commerciaux et militaire, ouvre sur le Bos-
phore oriental, et les petites baies qui y
débouchent ont des noms de légende : Dio-
mède, Ulysse, Ajax, Patrocle... Le site est
fantastique, mais très contraignant. En
ville, pratiquement toutes les berges sont
occupées par des installations portuaires
interdites d’accès, avec pour résultat qu’il
n’y a au centre qu’une plage de trois
cents mètres de long et quelques accès
publics défiant l’imagination, dignes d’une
zone industrielle napolitaine.
Torturée par la civilisation de l’automo-
bile, ensuite. On dit qu’il y a plus de voi-
tures que d’habitants, et on est tenté de le
croire. On a rarement vu un tel chaos, et le
fait que 99,9 % des véhicules aient un
volant à droite tout en roulant à droite n’y
est même pas pour grand-chose. Comme
dans beaucoup de villes russes, les urba-
nistes n’avaient pas prévu l’«automobili-
sation» de masse, et ils n’ont pas vraiment
cherché à s’y adapter.
Torturée par la voracité des hommes,
aussi. La ville et la région Littoral (en
russe Primorskii Kraï) sont réputées pour
être parmi les plus mafieuses et corrom-
pues de Russie. Sur place, on a l’impres-
sion que les édiles étaient plus occupés,
ces dernières années, à se partager tout ce
qui pouvait présenter un intérêt immobi-
lier spéculatif qu’à refaire les trottoirs,
moderniser les réseaux d’eau ou de tout-
à-l’égout, etc.
Le résultat est sidérant : état lamentable
des immeubles, des infrastructures, de la
voirie – à première vue, on a du mal à
imaginer qu’il soit possible de faire rou-
ler des tramways sur des rails et des
aiguillages aussi tordus. Tout un quartier
XIX
e
- début XX
e
, au centre, mériterait
d’être restauré. Il faut lire le petit livre où
Joseph Kessel raconte son passage à Vla-
divostok comme ofcier pilote sans avion,
en 1919 : une plongée envoûtante dans un
monde en perdition (1)... Du vieux quar-
tier chinois, dont on voit de magnifiques
photographies dans les livres du début du
siècle dernier, il ne reste qu’un ensemble
de maisons en brique à un ou deux étages,
actuellement sur la sellette car certains
voudraient l’abattre (il est très bien placé,
en plein centre-ville).
largement tournée vers le commerce exté-
rieur. Mesures contre l’exportation de fer-
railles puis de bois brut, contrôle renforcé
sur les prises de pêche dans les ports : tout
cela a encore afaibli une activité écono-
mique fragilisée par l’éloignement des
principaux centres du pays et renforcé au
sein de la population l’opinion selon
laquelle Moscou se désintéresse de l’Ex-
trême-Orient russe. La population réagit
d’ailleurs «avec les pieds», comme l’on dit
ici : les taux d’émigration vers d’autres
régions du pays ont atteint des niveaux
record, et la ville de Vladivostok elle-même
ne cesse de perdre des habitants.
Dans ce contexte déjà tendu, l’adoption
par le gouvernement, en décembre 2008,
d’un décret augmentant de façon signifi-
cative les taxes à l’importation de voitures
d’occasion, à compter du 11 janvier 2009,
a été la goutte qui a fait déborder le vase,
provoquant des manifestations sans précé-
dent récent. Une association informelle,
baptisée TIGR («Camaraderie des citoyens
actifs de Russie»), et le Parti communiste
russe ont pris la tête de ce mouvement,
mais celui-ci les dépassait largement. Le
14 décembre, plus de dix mille manifes-
tants bloquaient complètement le centre,
alors que d’autres tentaient sans succès
d’envahir l’aéroport. Débordés, la milice et
les OMON – sorte de Compagnie républi-
caine de sécurité (CRS) russe – n’ont rien
* Chercheur.
La crise
vue de Russie
Recul de la production industrielle
et du produit intérieur brut,
baisse des salaires et montée du chômage :
la Russie est frappée par la récession.
Mais la crise afecte de façons
très diférentes les villes et les régions.
Le pouvoir russe essaie
de contenir le mécontement.
KAZAKHSTAN
MONGOLIE
CHINE
UKRAINE
BIÉLORUSSIE
FINLANDE
CHINE
OCÉAN ARCTIQUE
Mer
Caspienne
Mer
d’Aral
Mer Baltique
Mer
d’Azov
Mer
d’Okhotsk
JAPON
Pikalevo
Saint-Pétersbourg
Moscou
Vladivostok
P l a t e a u d e
S i b é r i e c e n t r a l e
PAYS BALTES
0 1 000km
(1) Joseph Kessel, Les Temps sauvages, Gallimard,
coll. «Folio», Paris, 1978.
(2) Ville portuaire où les éléments naturels restrei-
gnent l’espace disponible pour l’urbanisation, Van-
couver ne s’en est pas moins considérablement déve-
loppée ces dernières années. Elle est la troisième
agglomération en importance du Canada.
(3) Kommersant, Moscou, 5 juin 2009.
(4) « Les gouverneurs se sont privés de tout »,
Novaïa Gazeta, Moscou, 1
er
juillet 2009.
Le syndrome
P
RIVANT d’eau chaude vingt et un mille habitants, la centrale
thermique de Pikalevo, petite ville de la région de Saint-
Pétersbourg, criblée de dettes, cessa de fonctionner le
15 mai 2009. Après des mois de tension, ce fut l’étincelle.
Le lundi suivant, l’un des syndicats locaux distribuait des tracts
appelant à couper la route fédérale Vologda- Saint-Pétersbourg
qui passe à l’orée de la ville. Le mardi, trois cents ouvriers de
l’usine Bazel, appartenant à l’oligarque Oleg Deripaska – le maî-
tre de l’aluminium russe –, bloquaient la A 114 en chantant L’In-
ternationale. Ils furent bientôt rejoints par les femmes et les
enfants des ouvriers des trois usines de la ville, deux cimente-
ries et une usine chimique (néphéline). Toutes avaient fermé au
début de l’année, mettant au chômage quatre mille habitants de
la ville (1).
En quelques heures, ce fut le chaos : 438 kilomètres de bou-
chons ! Le gouverneur de la région tenta bien de calmer les
manifestants en leur disant qu’il y avait des emplois dans
d’autres villes de la région; rien n’y fit. De son côté, la milice
n’essaya pas de les disperser. Les uns afrment que c’était
pour ne pas risquer de blesser des enfants ; d’autres font
remarquer qu’on parlait déjà, ce mardi, de la venue sur place
du premier ministre Vladimir Poutine, et qu’il valait donc mieux
éviter l’afrontement.
La crise de Pikalevo est typique de la situation dans ce que
les Russes appellent les «villes mono-industrie » (en russe :
monogorod), catégorie désignant en général des cités petites ou
moyennes – de vingt mille à cinquante mille habitants –, mais
dans laquelle on trouve aussi des grandes villes de la
métallurgie où une seule entreprise est l’employeur principal,
voire unique.
Pikalevo s’est formée autour d’un seul conglomérat, cimen-
terie et chimie, possédant sa propre centrale thermique. Dans
le cadre de la privatisation, cet ensemble a été divisé en trois
lots. Mais la crise financière, la hausse des tarifs des chemins de
fer et de l’énergie, et l’incapacité des trois dirigeants à reconsti-
tuer un ensemble cohérent ont acculé les trois usines à la fail-
lite. En quelques semaines, début 2009, elles fermaient leurs
portes, accumulant les dettes et les salaires impayés. La tension
sociale monta, mais, comme souvent en Russie, c’est l’arrêt
d’un service vital – ici, la distribution d’eau chaude – qui déclen-
cha l’action spectaculaire des habitants. En attendant, on survi-
vait d’entraide et de petits boulots annexes, sans oublier l’ap-
port des jardins, toujours essentiels dans ces petites villes où
chacun ou presque entretient son potager, «au cas où».
AINSI, le mercredi, le gouverneur régional débloquait un fonds
spécial pour payer une partie des salaires et les dettes de la
centrale. Le jeudi, M. Poutine débarquait sur place, accompa-
gné, outre les chaînes de télévision fédérales, par plusieurs
ministres, le gouverneur régional, le directeur des chemins de
fer et les trois (!) présidents-directeurs généraux des trois hol-
dings propriétaires des usines. De la crise locale, on versait
dans une leçon de politique active, savamment mise en scène.
Du grand spectacle, selon le rituel du «bon tsar aux mauvais
boyards (2) ». Visitant au pas de course la cimenterie déserte, le
premier ministre lançait à l’adresse du gouverneur : « Personne
ne me persuadera que les dirigeants de la région ont tout fait pour
aider ces gens. »
(1) Kommersant, Moscou, 3 juin 2009.
(2) Kommersant Vlast, Moscou, 8 juin 2009.
avait été limogé par M. Poutine, mais
pour être immédiatement nommé minis-
tre... de la pêche. Quant au gouverneur
actuel, à la suite de l’obligation faite par
M. Medvedev à tous les dirigeants régio-
naux de publier leurs revenus et ceux de
leurs conjoints, le quotidien moscovite
Novaïa Gazeta l’a épinglé en détaillant
tous ceux qu’il tentait, selon le journal, de
masquer sous divers noms et comptes
ofshore (4). Les batailles politiques pren-
nent souvent ici la voie détournée des
kompromat, les rumeurs et les accusa-
tions impossibles à vérifier.
Dans le même temps, plusieurs mesures
protectionnistes, adoptées par le gouver-
nement pour venir en aide à divers secteurs
de l’économie russe en crise, ont eu des
efets contre-productifs pour cette région,
Ces ambitions immobilières croisent la
politique migratoire. Depuis ce temps
qu’évoque Kessel, les Chinois ont été
expulsés en 1938 (après la bataille du lac
Khanka) et les Coréens déportés en 1939
(avant la «grande guerre patriotique») ; si
bien qu’en dépit des débats sur le «péril
jaune», largement entretenus par la presse
et les responsables locaux qui en ont fait
un argument électoral, il y a moins d’Asia-
tiques ici en 2009 qu’au début du XX
e
siè-
cle ou qu’à Moscou aujourd’hui. Il faut
dire que la ville, interdite aux étrangers
jusqu’en 1992, était bien gardée. Certains
n’hésitent pas à évoquer avec nostalgie ce
temps béni où elle était fermée, propre et
fleurie... Ils oublient de signaler qu’à cette
époque ce type de ville bénéficiait de
normes spéciales d’approvisionnement qui
en faisaient un lieu relativement privilégié.
E
NFIN, Vladivostok est torturée par les
ambitions politiques. En 2012, Vladi-
vostok accueillera le sommet de la
Coopération économique Asie-Pacifique
(APEC). L’événement est d’importance
car la Russie soviétique fut longtemps
écartée de ce forum. Le Kremlin compte
bien faire de cette réunion une étape
majeure de sa nouvelle stratégie asiatique.
Le gouverneur actuel, M. Sergueï Dar-
kine, a saisi la balle au bond et proposé un
énorme chantier d’infrastructures desti-
nées, selon les dirigeants régionaux, à faire
de leur ville la Vancouver locale (2).
Résultat : des années de projets chimé-
riques plus coûteux les uns que les autres.
Des hôtels six étoiles, des installations de
congrès somptuaires et, surtout, un tunnel
et deux ponts géants en construction : l’un
sur la Corne et l’autre reliant le continent
à la grande île Rousskii, plus au sud, de
l’autre côté du Bosphore oriental. Sauf
que, sur cette île, il n’y a pratiquement pas
d’habitants : quelques installations mili-
taires délabrées, quelques datchas, et les
plages favorites des résidents car situées
sur la mer du Japon (mer de l’Est pour
les Coréens), au-delà des courants pol-
luants du port. Mais quel terrain pour
les spéculateurs...
La presse russe se déchaîne sur ce pont
vers nikouda – le vide. Pour sauver leur
coûteux bébé, les dirigeants proposent de
donner les bâtiments construits pour ce
sommet à la future Université fédérale
d’Extrême-Orient. L’idée suscite l’inquié-
tude des universitaires : combien de temps
faudra-t-il pour se rendre sur l’île par les
deux ponts ? Car, en raison de ce pro-
gramme qui pompe toutes les subventions,
rien n’a été fait en ville pour tenter de la
désengorger des embouteillages et résou-
dre les problèmes quotidiens des citadins.
Et qui va vouloir, des étudiants et des ensei-
gnants qui logent tous dans la partie cen-
trale et nord de l’agglomération, aller sui-
vre ou donner des cours sur ce campus
insulaire, loin de tout ?
Déjà on entend des pronostics funèbres :
les étudiants vont changer d’université et
s’inscrire dans celles (car, bien sûr, c’est la
concurrence) qui resteront en ville – les-
quelles s’en félicitent déjà. Le président
russe Dmitri Medvedev doit avoir
conscience du problème. Dans un entretien
récent, il dit de Vladivostok : «C’est une
ville magnifique, très belle, mais assassi-
née; il n’y a même pas de canalisations
normales; tout y est vieux et branlant... »
Selon lui, cependant, le sommet est une
chance pour la ville, «un bon prétexte»
pour commencer des travaux sérieux (3).
Pour la ville ou pour ses dirigeants?
Certains annonçaient un changement
de gouverneur, mais M. Vladimir Poutine
est venu le soutenir en septembre der-
nier. Le précédent, personnage-symbole
des années Boris Eltsine, décrit comme
un gros bonnet de la mafia de la pêche,
Vladivostok gagnée par la fièvre sociale
Une étape
dans la stratégie
asiatique de Moscou
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009
9
Moscou a vite réagi à ces premiers
débordements. Dûment tancés, les diri-
geants locaux ont dû revenir sur leur pre-
mière réaction et expliquer la sagesse
des décisions gouvernementales, redou-
blant le mécontentement de leurs conci-
toyens. La nouvelle manifestation des
TIGR, annoncée pour le 21 décembre, a
cette fois été dispersée violemment par
les OMON. Les chaînes nationales gar-
daient le silence sur cette révolte, se
contentant de vanter les quelques conces-
sions proposées par le Kremlin : une aide
au transport des voitures de fabrication
russe en Extrême-Orient pour égaliser
les prix, et la promesse d’abaisser le prix
des billets d’avion vers la partie euro-
péenne pour les étudiants et les retraités.
Cela n’a pas empêché d’autres manifes-
tations début janvier, lors de la mise en
œuvre du fameux décret ; mais, le froid et
les OMON aidant, les autorités ont réussi
à éviter une extension de la fronde.
Pourtant, sur le fond, rien n’est réglé.
Nombre d’experts russes critiquent les
mesures protectionnistes prises par le
gouvernement pour tenter de sauver les
constructeurs automobiles nationaux de
la faillite : accompagnées de nouvelles
aides financières massives, elles n’ont
jusqu’ici rien donné. Personne n’a réussi
à casser le cercle vicieux de la corruption,
du laisser-faire et de l’économie admi-
nistrée qui explique que ces entreprises
continuent de produire des véhicules dont
les usagers ne veulent pas.
En ces premiers jours de mai, le beau
temps est enfin revenu. Mais, entre les
manifestations sous contrôle du 1
er
Mai et
la célébration de la victoire du 9 Mai,
l’ambiance demeure maussade. Le port
tourne au ralenti : le volume de fret subit
de plein fouet les efets de la réduction des
activités. On fait le gros dos en attendant
la fin de la crise et en vivant sur les
réserves. Il y a ceux qui espèrent que le
gouvernement finira par supprimer ou
atténuer ce décret et que les afaires pour-
ront enfin reprendre. Mais la plupart sont
pessimistes et prévoient déjà le pire : cet
épisode va encore afaiblir une économie
fragile, que ne sauvera pas l’organisation
du sommet de l’APEC. On assistera selon
eux à une nouvelle vague de départs de
Russes vers la partie européenne, et ce
sont les éléments les plus jeunes et dyna-
miques qui partiront les premiers.
E
N MÊME TEMPS, la crise a pris un tour-
nant plus politique. Dès janvier 2009,
une commission de la Douma fédérale (le
Parlement russe) émettait un rapport accu-
sant les organisateurs des manifestations
d’être des agents manipulés de l’étranger :
«On peut considérer les manifestations de
masse contre la hausse des tarifs doua-
niers comme une action organisée de
déstabilisation de la situation sociale dans
plusieurs régions de Russie (...), action
conduite selon un scénario unique rappe-
lant celui des révolutions orange. » Et de
conclure que ces actions, manipulées par
des «technologues étrangers», ont «pour
but principal de tenter de détacher l’Ex-
trême-Orient de la Russie (6) ».
En dépit, il est vrai, de quelques fanions
orange brandis par certains manifestants, il
a été amplement démontré que cette pré-
tendue menace de sécession de la part des
Russes d’Extrême-Orient n’était qu’un
épouvantail mis en avant à l’époque de
l’ancien gouverneur par une partie des
élites locales pour mobiliser les citoyens en
leur faveur. Mais, à Moscou, on préfère
sans doute ne pas réellement discuter de
l’état de l’opinion régionale telle qu’elle est
révélée par un rapport de Viktor Larine, le
directeur de l’Institut d’histoire de Vladi-
vostok. A la question «D’où viennent les
principales menaces contre les intérêts de
la Russie et de ses territoires d’Extrême-
Orient ?», les habitants de la région ont
répondu lors d’un sondage de façon assez
claire : pour 47 % d’entre eux, la première
menace est la «mauvaise politique de Mos-
cou». Seuls 37 % évoquent la «puissance
militaire chinoise» et 36 % l’«hégémo-
nisme américain (7) »...
JEAN SABATÉ.
pu faire, sinon minimiser l’importance de
la manifestation, d’autant que nombre de
députés locaux participaient au mouve-
ment. Les 15 et 17 décembre, signe de
l’importance du malaise, l’assemblée
régionale puis la Douma (assemblée) de la
ville demandaient ofciellement au prési-
dent Medvedev et au premier ministre Pou-
tine de revenir sur cette décision (5).
L’ampleur de ce mouvement d’humeur
s’explique par l’importance de ces impor-
tations pour la région. Les automobilistes
russes préfèrent de loin les voitures
importées aux productions nationales,
réputées de qualité médiocre et dont les
élites elles-mêmes, qui ne roulent qu’en
BMW, Mercedes ou Porsche Cayenne, se
détournent. En Extrême-Orient et dans
toute la Sibérie orientale, où il n’existe
aucune usine automobile, le problème se
double du fait qu’il faut faire venir les
voitures russes de la partie européenne,
ce qui accroît leur prix. Plus de 90 % des
voitures utilisées ici sont donc japonaises
(c’est-à-dire avec un volant à droite) ou
coréennes, d’occasion le plus souvent. Et
un secteur économique à part entière s’est
développé, qui approvisionne toute la
Russie d’Asie.
A
U-DELÀ DES MARINS, des dockers et
des personnels commerciaux qui
achètent en Asie puis gèrent ce flux de plu-
sieurs dizaines de milliers de véhicules par
an, il s’agit en fait d’une véritable industrie.
Certains, pour contourner des règlements
de plus en plus contraignants, vont jusqu’à
démonter et scier en deux les châssis des
Jeep japonaises pour les importer «en kit »
et les remonter sur place, en proposant
toutes sortes d’adaptations des véhicules
aux besoins de l’utilisateur final. On parle
de près de cent mille emplois dans la région
Littoral, avec la particularité qu’il s’agit
pour l’essentiel de petites et moyennes
entreprises indépendantes. La tentation de
mettre au pas ce secteur, échappant au
contrôle des autorités tant fédérales que
locales, n’est d’ailleurs pas tout à fait étran-
gère à cette bataille.
Pikalevo
Aucune menace
de sécession, malgré les
déclarations ofcielles
Des Jeep japonaises
coupées en deux
et remontées
Les photographies
qui accompagnent ces pages
sont de Vitaliy Ankov.
Page 8: intervention
des OMON
lors de la manifestation
du 21 décembre 2008.
Page 9, en haut : le port
de Vladivostok; en bas :
manifestation d’automobilistes
contre la hausse des taxes
à l’importation des voitures
d’occasion.
AGENCE RIA NOVOSTI, 2008 ET 2009.
En espérant des jours meilleurs
D
ANS L’UNE DES MEILLEURES ÉTUDES des efets de la crise sur les régions russes (1),
Natalia Zoubarevitch souligne à quel point les situations sont diverses.
Globalement, la crise est moins sensible dans les grandes villes multifonctionnelles.
Les salaires ont baissé, mais la population fait le gros dos, réduisant ses dépenses,
réactivant des réflexes de survie (jardins ouvriers...) en espérant des jours meilleurs.
La situation n’est pas brillante dans des secteurs traditionnels comme la métallurgie
ou l’énergie, mais la reprise y est déjà amorcée, ce qui n’est pas le cas dans les
secteurs de construction mécanique (automobile, machines-outils, etc.), qui ont
souvent dû fermer temporairement, mettant l’ensemble de leur personnel en
chômage technique. La situation devient catastrophique dans les quelques centaines
de villes «mono-industrielles » comme Pikalevo, surtout quand le domaine d’activité
fait lui même partie des secteurs fragiles. Par ailleurs, l’étude montre que, si la crise
industrielle s’atténue, elle risque d’être prolongée par une crise «budgétaire». Les
régions ne disposent pas des réserves du gouvernement fédéral (fonds pétrolier,
réserve monétaire) ; or ce sont elles qui sont chargées d’assurer une bonne partie des
services vitaux pour la population : santé, écoles, services sociaux et urbains. Dans
ces conditions, et en dépit de la reprise, le début 2010 est attendu avec appréhension.
J. S.
(1) http://atlas.socpol.ru/overviews/social_sphere/kris.shtml (en russe).
Lors d’une réunion rassemblant les acteurs de la crise, il
annonça un certain nombre de décisions : renégociation des
liens entre les trois usines, déblocage de crédits, diminution des
prix de livraison par chemin de fer. Et il conclut : « Vous avez fait
de milliers de gens les otages de vos ambitions, de votre manque de
professionnalisme ou de votre avidité. Où est donc la responsabilité
sociale du business dont on parle en permanence? Les prémices de
cette situation sont antérieures à la crise. Il faut reconstituer cet
ensemble productif. Je vous donne trois mois. Si vous ne vous mettez
pas d’accord, ce sera fait sans vous [allusion à une procédure de
nationalisation lancée à la Douma] (3). »
Mais le téléspectateur aura retenu un autre échange, qui a fait
le tour des sites Internet. Saisissant le texte de l’accord proposé,
M. Poutine s’adresse à M. Deripaska, qui tente de justifier les dif-
cultés techniques de son usine : « Oleg Vladimirovitch, vous avez signé
cet accord? Je ne vois pas votre signature; venez ici et signez. » Et l’oli-
garque de se lever et de signer la feuille, sous l’œil courroucé du
premier ministre...
On peut retenir bien des leçons de cette crise. Il y a l’image
que le pouvoir a voulu donner de l’efcacité de son action : «En
quelques heures, titre le quotidien moscovite Kommersant, Vladimir
Poutine a résolu le destin de Pikalevo. » L’image de celui qui met aux
pas les oligarques, montrés du doigt à la fois pour l’étalage de leur
fortune et pour leur rôle dans la crise financière récente – sans
oublier ce que les médias russes ont souvent souligné : la plupart
d’entre eux sont juifs. Sur les photographies des manifestations,
on voit d’ailleurs plusieurs slogans, du banal « Deripaska, vends ton
yacht » jusqu’à cette banderole d’une tout autre nature : « Pour
Deripaska, le brouet de Buchenwald (4) »... Novaïa Gazeta esquissait
aussi une autre lecture : derrière cette mise au pas télévisée, il y
a la réalité, c’est-à-dire les milliards de roubles d’aide apportés par
le budget de l’Etat, sans grande contrepartie, aux oligarques en
difculté financière.
On voit là confirmée l’emprise, déterminante, des adminis-
trations publiques sur la vie économique : ce sont les ministres,
et souvent le premier d’entre eux, qui s’occupent du détail de ce
qui serait en France du seul ressort des relations d’entreprise.
Cette singularité dénote tout un état d’esprit de contrôle de la
société par le pouvoir, et est un des facteurs de la lenteur des
modernisations, du blocage des petites et moyennes entreprises,
de la corruption généralisée.
Elle met aussi en évidence la montée des mouvements
sociaux. Sans doute faut-il tenir compte, dans le cas de Pikalevo,
d’une focalisation utilisée par le Kremlin. Le message est mul-
tiple. Au-delà de la critique des «mauvais » gestionnaires des
entreprises comme des régions, alors que le gouvernement
maintient ses programmes sociaux, c’est une mise en garde faite
aux personnels politiques et policiers face aux manifestations de
mécontentement : pas question de laisser se multiplier ce genre
d’action. Dans plusieurs régions du pays, les autorités ont réagi
très vite face à des menaces identiques, maniant qui le bâton, qui
les promesses pour enrayer au plus vite les risques de débor-
dement. On compte sur la reprise économique qui s’annonce
pour éviter de nouveaux blocages ; mais le syndrome Pikalevo
est dans tous les esprits, avec déjà plusieurs récidives de moin-
dre importance.
J. S.
(3) Kommersant, 5 juin 2009.
(4) Novaïa Gazeta, Moscou, 22 avril 2009.
(5) Interfax et Kasparov.ru, 18 décembre 2008.
(6) « Et c’est parti », Nezavisimaïa Gazeta, Moscou,
16 janvier 2009.
(7) Andreï Kalatchinski, «L’Orient rougeoie »,
Ogoniek, Moscou, 18 mai 2009.
Vladivostok
Population :
605000 personnes en 2009;
634000 en 1989.
Taux de natalité :
9,9 pour mille.
Taux de mortalité :
11,6 pour mille.
Croissance naturelle :
– 1,7 pour mille.
Chômage ofciel :
4851 personnes au 1
er
juillet 2009;
+ 120 % en un an.
Salaire mensuel moyen :
21245 roubles en janvier 2009
(500 euros).
La Russie
en chifres
Population :
140,874 millions en 2008.
Taux de natalité :
12,1 pour mille.
Taux de mortalité :
14,7 pour mille.
Croissance naturelle :
– 2,6 pour mille.
Espérance de vie : 65,7 ans
en 2008 ; 69,7 ans en 1989.
Produit intérieur brut :
1364,7 milliards de dollars en 2008.
Taux de chômage ofciel :
6,2 % en 2008.
Salaire mensuel moyen :
19247 roubles en janvier 2009
(450 euros).
Indice de développement
humain : en 2007, 0,817 (71
e
rang) ;
en 2003, 0,795 (62
e
rang).
Sources : site ofciel de la ville de Vladivostok,
www.vlc.ru/digits/index.htm, Ofce statistique
russe, Programme des Nations unies
pour le développement, Banque mondiale,
CIA World Factbook.
DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique
10
La Conférence des Nations unies sur le climat, qui se tiendra à
Copenhague, du 7 au 18 décembre, a pour objectif de définir
des règles contraignantes pour lutter contre le réchauffement
planétaire. « Réunion de la dernière chance » pour certains, elle
suscite cependant moins d’espoirs que d’inquiétudes, tout
nouvel accord n’ayant de sens que s’il est signé, puis ratifié, par
les deux principaux pays émetteurs de gaz à effet de serre que
sont les Etats-Unis et la Chine.
PA R RI C C A R D O P E T R E L L A *
Y
AURA-T-IL un traité de Copen-
hague en prolongation du
protocole de Kyoto, le plus
important des instruments
visant à lutter contre le
changement climatique (1) ? On a pris
conscience des difcultés à la lumière des
dernières rencontres-clés (2) qui ont pavé
la route de ce sommet organisé du 7 au
18 décembre. La non-approbation à temps
par le Sénat américain de la loi sur le cli-
mat, les résultats ambigus du Conseil euro-
péen spécial sur ce thème des 30 et 31 octo-
bre, et les déclarations émises à l’issue du
G2 Chine - Etats-Unis des 16 et 17 novem-
bre, ont donné le coup de grâce. Les chefs
des deux Etats les plus pollueurs de la pla-
nète ont bien convenu d’œuvrer au succès
de la conférence, souhaité qu’elle aboutisse
à un accord avec « efet immédiat » ; mais
ils n’ont fourni aucune précision sur les
moyens d’y parvenir (3). D’un éventuel
« traité » contraignant, devra-t-on reparler
seulement... en 2012 ?
Cette situation serait d’autant plus
absurde que la conscience d’une « crise
globale » de l’environnement perce à pré-
sent les consciences les plus obtuses. Et
* Journaliste.
que les voix n’ont jamais été aussi nom-
breuses pour réclamer la limitation, voire,
à terme, l’élimination de deux blocages
majeurs : la marchandisation de la planète
et l’indisponibilité « historique » des Etats-
Unis à tout traité international restreignant
leur liberté et leurs intérêts.
Les classes dirigeantes ont réduit la
question de l’avenir de l’humanité à un
problème de gestion « économiquement
efficace » des ressources naturelles, en
particulier énergétiques. Elles ont confié
aux mécanismes du marché la mise en
œuvre et l’évaluation de cette gestion
– celle d’un monde fondé sur la confron-
tation d’intérêts marchands où les plus
forts l’emportent. Il est dès lors impos-
sible de parvenir à un véritable accord
politique mondial sur le devenir de l’hu-
manité et la vie sur la planète.
L’énergie et les marchés sont au cœur des
négociations en cours – à tel point que l’on
peut considérer les autres enjeux comme
secondaires ou instrumentaux. Le proto-
cole de Kyoto (1997) a marqué l’envol de
la « vampirisation » des négociations sur le
climat par l’énergie et la marchandisation
de l’air. Tout repose sur la subdivision du
monde en « droits de quota d’émissions
de gaz à efet de serre (GES) » attribués à
chaque pays, et, par conséquent, sur la for-
système, en échange de quelques billets :
« Nous avons appris qu’un clan de l’ouest a
vendu de la forêt aux Javanais, relate Menti.
Apparemment, ils comptent en faire des
champs de palmiers. » Une déclaration qui
suscite la colère des chasseurs et la stu-
péfaction de leurs visiteurs : comment, au
cœur d’un parc national supposé « pro-
tégé », des Orangs-Rimbas peuvent-ils
« vendre » des terres – qu’ils ne possè-
dent pas, mais dont ils ont l’usage – à des
planteurs n’ayant nul droit de les acheter ?
A l’aune de cet exemple, les promesses du
ministre de l’environnement indonésien,
M. Rachmat Witoelar, sonnent creux. Ne
jurait-il pas, le 23 mars 2007, à Jakarta, lors
de la présentation du rapport Stern sur
l’économie du changement climatique,
que « les millions d’hectares de palmiers à
huile ne sacrifieront pas les forêts » ?
A quelques kilomètres de Menti et
des siens, Kardeo, 54 ans, nous reçoit
dans le patio de sa vaste demeure aux
colonnes de stuc peintes en rose. « C’est
là que j’habitais auparavant, fait-il en dési-
gnant une maisonnette de planches située
à proximité. Le palmier à huile a fait mon
bonheur. » Kardeo est ce qu’on dénomme
ici un transmigrasi. Entre 1950 et 2002,
pour soulager Java, surpeuplée (1), Jakarta
a incité plus de 6 millions de Javanais pau-
vres à tenter leur chance sur les îles péri-
phériques. Une politique causant des ten-
sions récurrentes avec les autochtones,
qui perçoivent les transmigrants au mieux
comme des intrus privilégiés, au pis
comme des colonisateurs consolidant
l’historique domination de Java sur l’ar-
chipel. En 2001, à Bornéo, des centaines
de Javanais – femmes et enfants compris –
ont été massacrés par des guerriers
dayaks, qui ont alors renoué avec leur
réputation de coupeurs de têtes.
«
J’AI QUITTÉ JAVA fin 1984, explique Kar-
deo. Le gouvernement m’a donné une mai-
son en bois, 3 hectares et une aide maté-
rielle pendant un an. » Des débuts très
difciles avant que ne survienne le lucra-
tif palmier à huile. « J’en cultive aujourd’hui
16 hectares. Chacun produit 1,6 tonne par
mois, et 1 kilo de graines se vend entre
700 et 1 700 roupies, suivant le cours,
résume-t-il. Ma plantation me rapporte
45 millions de roupies par mois » – soit
3 500 euros mensuels. « Parti de rien »,
Kardeo vit confortablement et a même
inscrit ses fils à l’université. Le palmier à
huile nécessitant peu d’entretien, son
domaine de 16 hectares n’emploie que
six personnes : autant de salaires en
moins à payer. Les planteurs rencontrés
avouent que l’allégement de la masse
salariale les a motivés pour reconvertir
en champs de palmiers leurs plantations
d’hévéas (davantage respectueux de
l’environnement). « Et, avec les engrais et
les pesticides de Monsanto, le rendement
est encore meilleur », se félicite Kardeo.
A-t-il jamais entendu parler des nui-
sances du palmier à huile sur l’environ-
nement ? Sa réponse a le mérite de la
franchise : « Mon niveau de vie et l’écono-
mie de mon pays dépendent du palmier à
huile. Alors l’environnement... »
Si Kardeo a tiré son épingle du jeu, la
petite paysannerie de Sumatra partage
rarement son enthousiasme. A travers
tout l’archipel, déçus par les promesses,
paupérisés par un produit censé les enri-
chir, ayant vu leurs terres volées, leurs
rivières polluées, des centaines de villages
résistent physiquement aux entreprises
et aux forces de l’ordre. L’association
Walhi répertorie 224 conflits opposant
des communautés villageoises à des com-
pagnies d’huile de palme à Sumatra, et
environ 500 à travers l’archipel.
En théorie, la concession d’un terrain
à un investisseur suppose le respect de
certaines obligations légales, dont une
étude d’impact environnemental. Mais
M. Serge Marti, directeur de l’association
suisse LifeMosaïc et auteur d’un rapport
sur les conséquences de la monoculture
de palmier à huile (2), calcule qu’« un des-
sous-de-table de 50 millions de roupies
[3 900 euros] suft pour autoriser une plan-
tation de 20 000 hectares ». Partout dans
l’archipel, « les entreprises débarquent dans
les villages accompagnées de fonctionnaires
et de policiers pour intimider les habitants.
J’ai vu des cas de villageois accusés de “com-
munisme”, comme au temps de Suharto, s’ils
refusaient de céder leurs terres au “projet de
développement national” qu’est censé consti-
tuer le palmier à huile (3) ». Le droit de
propriété est en Indonésie des plus ambi-
gus : des colons néerlandais à aujourd’hui,
l’Etat s’est toujours réservé la possibilité
d’exproprier au nom du « développe-
ment » ou de l’« intérêt public ».
VIVANT de leurs rizières et de leurs
hévéas jusqu’en 1999, une époque
regrettée, les 2 500 habitants de Karang
Mendafo étaient alors autosufsants.
Le chef du village, Mohammed Rusdi,
raconte : « Une entreprise du groupe
Sinar Mas [un des conglomérats indo-
nésiens] est venue couper la forêt, avec
l’aide de policiers et de soldats. Sinar
Mas a saisi 600 hectares et les a conver-
tis en plantations de palmiers à huile.
Nous n’avons plus de terres. Et il n’y a
plus de forêt. Sept villages voisins
connaissent exactement le même pro-
blème. » M. Rusdi est allé plaider le cas
DÉBORAH CHOCK. – « Terre mère brouillon des hommes » (1996)
mation des marchés d’émissions (4). Une
réduction globale desdites émissions grâce
à ce type de mécanisme reste largement à
prouver.
En l’état, le devenir de l’humanité et sa
libération de la dépendance vis-à-vis des
énergies fossiles passent par les « mar-
chands de GES » (notamment le CO
2
).
Ainsi, les discussions – et, surtout, les
divergences – portent sur le volume des
réductions des émissions de chaque pays,
sur le calcul de leur valeur marchande et
de leur coût pour l’économie « natio-
nale », les diférents secteurs et les grands
« champions nationaux » exposés à la
concurrence internationale. L’estimation
chifrée prévaut sur les considérations
politiques. Mieux : ces dernières, théori-
quement arrêtées par les pouvoirs publics,
découlent en réalité de l’évaluation mar-
chande établie par les grands groupes
financiers, commerciaux et industriels.
Cette mise en marché de l’air et du cli-
mat a donné naissance à une pléthore de
nouveaux instruments financiers regrou-
pés sous deux grandes catégories : celle,
d’une part, de la Convention-cadre des
Nations unies sur les changements clima-
En Indonésie, palmiers à huile
L
ES CHASSEURS-CUEILLEURS sont rassem-
blés en demi-cercle dans la clairière
que baigne l’aube naissante. Les
hommes, en pagne, observent les visi-
teurs. Derrière eux, les femmes allaitent
les nourrissons et rassurent les jeunes
enfants intimidés par les intrus. Solide gail-
lard d’une soixantaine d’années, Menti,
doyen et chef de ce groupe de cinq
familles, interpelle l’anthropologue indo-
nésien qui nous accompagne : les Orangs-
Rimbas veulent bien répondre aux ques-
tions. Mais il faudra faire vite : il sera
bientôt temps de partir chasser. Le gibier
se fait rare du fait de la disparition de son
habitat.
Car elle se réduit, la forêt de l’île de
Sumatra... Principal prédateur : la mono-
culture de palmiers à huile. Utilisée dans
l’alimentation et les cosmétiques, l’huile
de palme a trouvé un nouveau débou-
ché : l’ester méthylique d’huile végétale
(EMHV), un agrocarburant. Entre 1998
et 2007, l’Indonésie a ofciellement
étendu de 3 millions à 7 millions d’hec-
tares ses plantations, devenant le premier
producteur mondial de cet oléagineux,
devant la Malaisie. Pour répondre à l’ex-
plosion de la demande d’huile de palme
(40 millions de tonnes prévues en 2020,
contre 22,5 millions aujourd’hui), Jakarta
nourrit de pharaoniques projets : 20 mil-
lions d’hectares devraient être consacrés
au palmier à huile en 2020. Soit
200 000 km
2
– l’équivalent d’un tiers de
la superficie de la France. A Sumatra, où
la forêt est passée de 2,2 millions d’hec-
tares à 400 000 hectares entre 1999 et
aujourd’hui, 850 000 hectares s’ajoute-
raient aux 450 000 hectares actuellement
cultivés.
L’estomac creusé par la pénurie de
gibier, certains Orangs-Rimbas collabo-
rent à la disparition de leur propre éco-
(1) Cent vingt-sept des 220 millions d’Indonésiens
vivent à Java (138 800 km
2
, moins de 10 % du territoire
indonésien).
(2) LifeMosaic (Suisse), Sawit Watch (Indonésie) et
Friends of the Earth (Royaume-Uni), « Losing
ground », février 2008.
(3) Entre 500 000 et 1 million de communistes ont
été massacrés en 1965-1966 par le régime d’« ordre
nouveau » de Suharto.
PA R N OT R E
E N V OY É S P É C I A L
CÉ D R I C GO U V E R N E U R *
D
ERRIÈRE la ruée sur le palmier à huile se trouvent des
conglomérats indonésiens réputés pour leur collusion
avec la dictature du général Suharto (1965-1998). Le
groupe Raja Garuda Mas appartient ainsi à M. Sukanto Tanoto,
l’homme le plus riche du pays. Sa filiale Asian Agri est accusée
par Greenpeace de déboiser l’habitat des orangs-outangs à
Bornéo. Son concurrent Sinar Mas est dirigé par un autre
proche de feu Suharto, M. Eka Tjipta Widjaja, troisième
fortune du pays. La mise à l’index de sa filiale Asia Pulp & Paper
(APP), pour son déboisement sauvage en Indonésie, en Chine
et au Cambodge, a convaincu les chaînes de papeterie améri-
caines Ofce Depot et Staples de changer de fournisseur.
Filiale du conglomérat Bakrie & Brothers, Lapindo Brantas
a perpétré le forage qui a déclenché en mai 2006, à Porong
( Java), un volcan crachant 125 000 m
3
de boue pestilentielle
par jour, noyant des centaines d’hectares. Des milliers de vil-
lageois ont tout perdu. Bakrie a réagi en revendant sa filiale
à une compagnie offshore. Sans explication, Lapindo Bran-
tas a cessé son aide aux sinistrés. Un détail : M. Aburizal
Bakrie, patron du conglomérat, est ministre des affaires
sociales ! Autres pontes de l’huile de palme : le Malaisien
William Kuok Khoon Hong et l’Indonésien Martua Sitorus,
fondateurs du groupe Wilmar. Pour étendre à peu de frais
ses domaines, Wilmar est accusé d’avoir recouru à une
méthode radicale : l’incendie de forêt.
Afin de verdir leur image, tous ces conglomérats siègent à
la « table ronde de l’huile de palme durable » (Roundtable on
Sustainable Palm Oil, RSPO) : créée en 2004, forte de trois
cents membres, la RSPO associe producteurs, banques,
clients, certaines organisations non gouvernementales
(ONG), et promeut, comme son nom l’indique, le... « déve-
loppement durable ». Unilever, Nestlé, Cargill ou les pro-
ducteurs d’agrocarburants Greenergy (Royaume-Uni) et BioX
Group BV (Pays-Bas) se justifient en assurant qu’ils ne se four-
nissent qu’auprès de cette RSPO. BNP Paribas, Deutsche
Bank et Royal Bank of Scotland expliquent que leurs clients
indonésiens « respectent l’environnement ». Le Crédit suisse « se
refuse à tout commentaire ». Les banques néerlandaises Rabo
Bank et ABN Amro ont refusé de répondre à nos questions.
HSBC confie toutefois qu’elle entend exclure en 2009, après
enquête, certains de ses clients indonésiens.
C. G.
Massacre à la tronçonneuse
* Professeur d’écologie humaine à l’Académie d’ar-
chitecture de Mendrisio (Suisse) et professeur émérite
de globalisation à l’Université catholique de Louvain
(Belgique).
(1) Il contient l’engagement pris par la plupart des
pays industrialisés de réduire leurs émissions de gaz à
efet de serre, responsables du réchaufement plané-
taire, de 5,2 % en moyenne.
(2) Sommet spécial des Nations unies à New York du
22 septembre, G20 de Pittsburgh des 24 et 25 septem-
bre, semaines « techniques » de Bangkok du 2 au
9 octobre et de Barcelone du 2 au 7 novembre 2009.
(3) Par ailleurs, le 15 novembre, les dirigeants des
vingt et un pays de la Coopération économique Asie-
Pacifique (APEC), parmi lesquels la Chine et les Etats-
Unis, ont, en clôturant le sommet de Singapour – et
dans la perspective de Copenhague –, refusé de se fixer
des objectifs contraignants en matière de réduction des
gaz à efet de serre.
(4) Un pays qui aurait émis moins d’émissions que le
volume autorisé d’après le quota national peut vendre ce
« surplus » à ceux qui auraient été incapables, pour
diverses raisons, de rester en dessous du quota permis.
NÉGOCIATIONS SERRÉES POUR
Deux obstacles sur
tiques (CCNUCC) et du protocole de
Kyoto, et celle, d’autre part, de la Banque
mondiale (lire l’encadré ci-contre).
Les Etats se bornent à faciliter la pro-
motion et le bon fonctionnement de ces
instruments en y apportant de l’argent
public, lequel se mêle alors aux fonds
issus des entreprises privées selon la
logique du partenariat public-privé (lire
notre dossier pages 19 à 23). Un tel
transfert de décision politique pose
de graves problèmes d’efficacité en
matière de gestion des ressources – sans
parler d’éthique, de justice sociale ou
de démocratie...
Tout – à commencer par l’efondrement
récent de la finance – montre en efet que
la stratégie du market first (« le marché
d’abord ») a échoué. Pour substituer à ce
mot d’ordre celui de life first (« la vie
d’abord ») et espérer que Copenhague
aboutisse à un pacte mondial accompagné
d’un programme d’action, deux mesures
préalables s’imposent. La première
consiste à remodeler les règles du droit de
propriété intellectuelle, notamment sur le
vivant. Tant que celui-ci (dans lequel on
inclura, pour la facilité de l’analyse, les
énergies renouvelables) peut faire l’objet
d’une appropriation privée, il ne pourra y
avoir de véritable accord mondial sur le
changement climatique. A
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LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009
11
Pourquoi la Chine, l’Inde, le Brésil, les
pays africains, s’ils veulent modifier leurs
processus de production et leurs produits,
dans le but de réduire les émissions de
GES, devraient-ils payer les pays du Nord
qui possèdent la quasi-totalité des droits de
propriété intellectuelle dans ces domaines ?
Comment accepteraient-ils de financer la
nouvelle « croissance verte » du Nord ? Il
ne s’agit pas de transférer « gratuitement »
connaissances et technologies dans le
monde entier, mais de réformer les règles
existantes qui entravent toute coopération
internationale réelle. Atteindre les objectifs
dits de l’« atténuation » (de l’augmenta-
tion de la température moyenne de
l’atmosphère) et de l’« adaptation » (au
réchaufement climatique) est à ce prix.
La deuxième mesure porte sur le rem-
placement de la machine financière mise
en place autour des « marchés carbone »
par un « plan financier public mondial ».
Tant qu’on n’arrêtera pas le transfert du
pouvoir de décision politique aux marchés,
la lutte contre le changement climatique
sera inadéquate, partielle et défaillante.
S’ils le veulent, les dirigeants du monde
occidental peuvent réorienter les énormes
ressources – 8 000 milliards d’euros –
mises à la disposition du capital privé pour
« sauver le capitalisme » du désastre finan-
cier. Selon les dernières estimations, un
montant annuel de 66,7 milliards d’euros
pendant dix ans (soit 667 milliards au total)
sufrait à concrétiser les objectifs à moyen
terme de la lutte contre le réchaufement de
l’atmosphère. C’est douze fois moins que
les sommes mobilisées pour le sauvetage
des banques et pour rétablir la valeur finan-
cière des capitaux privés ; deux tiers des
dépenses militaires mondiales annuelles
(988 milliards d’euros en 2008) ; juste le
double des dépenses mondiales pour la
publicité (363 milliards d’euros en 2007) !
Il sufrait de le décider...
les négociations dans le sens du prolonge-
ment/remplacement du protocole de Kyoto
par le traité de Copenhague même sans les
Etats-Unis. L’actuelle convergence d’in-
térêts entre Washington et Pékin com-
plique lourdement une telle initiative. Mais
on ne doit pas nécessairement arrêter un
train en marche au motif que certains
voyageurs ne souhaitent pas y monter.
Les membres du Parlement européen
feraient preuve de responsabilité histo-
rique et d’innovation politique s’ils pous-
saient leurs Etats à travailler à la signature
d’un traité de Copenhague, même en l’ab-
sence des Etats-Unis. M. Barack Obama
a créé l’événement, le 25 novembre, en
annonçant sa présence au sommet et sa
volonté que celui-ci débouche sur un
accord robuste donnant lieu à des mesures
concrètes immédiates. En mettant sur la
table un objectif de 17 % de réduction
des émissions américaines de GES d’ici à
2020, il est loin des 25 à 40 % préconisés
par les scientifiques. Etant entendu par
ailleurs qu’une nouvelle législation devra
être approuvée par le Congrès des Etats-
Unis – ce qui n’est pas gagné.
RICCARDO PETRELLA.
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contre forêt
de son village à la conférence de Bali, en
décembre 2007 (4). Sans succès.
Dédommagement, participation aux
bénéfices de la plantation, travail salarié,
construction de routes et d’une école...
Sinar Mas, fulminent les villageois, a fait
« beaucoup de promesses ». Ils attendent
toujours les investissements annoncés,
et la plupart ont vu fondre leurs revenus,
parfois divisés par cinq. Sayuti, 42 ans,
marié et père de trois enfants,
témoigne : « Avant 1999, j’avais 1,5 hectare
d’hévéas, dont le caoutchouc me rapportait
1 200 000 roupies par mois [près de
100 euros]. » Aujourd’hui, petit action-
naire de la plantation, Sayuti ne gagne
que 225 000 roupies (17 euros)... Le quo-
tidien s’est monétisé : les villageois doi-
vent désormais acheter les fruits et les
légumes que jadis ils faisaient pousser.
Les rivières sont devenues stériles :
engrais et pesticides ont décimé les pois-
sons. Et, si la polyculture et la jungle
retiennent l’eau, la monoculture lessive le
sol : les inondations emportent le maca-
dam des routes. Ecœurés, les villageois
optent pour l’action directe : plusieurs
fois par semaine, des dizaines d’entre eux,
armés d’intimidants goloks (machette
locale), investissent la plantation et se
servent allégrement en fruits du palmier
qu’ils vont revendre au marché.
Plus au nord, le village de Logu Man-
desa et ses 2 000 foyers. En 2006, le
groupe Sinar Mas a obtenu du gouverne-
ment une concession pour transformer en
plantations les terres des villageois. « Les
autorités se fichent totalement que ces terres
nous appartiennent, explique Sugino, chef
d’un des hameaux du village. La compagnie
a ainsi pris 500 hectares, et nous attendons
toujours les compensations promises. » A
bout de nerfs, les villageois ont riposté :
le 28 décembre 2007, des centaines
d’hommes ont attaqué les installations de
la compagnie, brûlé onze bulldozers et
un 4 4. Les médias ont relaté la fronde
– filmée avec des téléphones portables –
et l’opinion publique a pris le parti des
rebelles. La police a arrêté vingt-deux per-
sonnes, dont neuf ont été condamnées à
un an de prison. « La compagnie ne pense
qu’au profit, pas à la gestion de la nature sur
plusieurs générations, constate Sugino.
Aucun parti politique ne nous soutient. La
Commission indonésienne des droits de
l’homme ne fait rien pour nous. »
ENVIRON 3 500 Orangs-Rimbas vivent
encore de la chasse et de la cueillette
dans ce qui subsiste des jungles du centre
de Sumatra. En 1966, la forêt tropicale
indonésienne couvrait 144 millions d’hec-
tares, soit 77 % de la surface du pays.
Aujourd’hui, les quatre cinquièmes ont
disparu (5). A Sumatra comme au Kali-
mantan (partie méridionale de l’île de Bor-
néo) et en Papouasie indonésienne, le
rythme du déboisement est estimé à
400 terrains de football par jour – un
record mondial. Selon les Nations unies,
dès 2012, la forêt indonésienne – suppo-
sée « protégée » – sera « sévèrement
dégradée (6) ».
« Nous n’avons rien à perdre, enrage un
jeune de Logu Mandesa. Nous brûlerons
d’autres bulldozers. »
CÉDRIC GOUVERNEUR.
Faire pression sur les Etats rétifs
MIEUX RÉPARTIR LES EFFORTS ÉCOLOGIQUES
le chemin de Copenhague
P
ARMI les mécanismes et fonds relevant de la Convention-cadre des Nations
unies sur les changements climatiques (CCNUCC), signée en 1992 et rati-
fiée en 1994 par cent quatre-vingt-douze pays, figurent :
– les marchés des émissions, mentionnés dans le texte ci-contre ;
– les mécanismes de développement propre (MDP), grâce auxquels les pays
industrialisés financent des projets qui réduisent ou évitent des émissions dans
des nations moins riches et sont récompensés par des crédits pouvant être
utilisés pour respecter leurs propres objectifs d’émissions ;
– les fonds pour l’environnement mondial (FEM), qui apportent un soutien
financier à des projets dans les pays en développement (PED), dans les
domaines de la biodiversité, du changement de climat, des eaux internationales,
de la dégradation des sols, de la couche d’ozone et des polluants organiques
persistants.
Parmi les mécanismes et fonds gérés par la Banque mondiale, on citera :
– les fonds d’investissement climatique (FIC), destinés à accroître la capacité
de résistance des PED au changement climatique grâce à de nouvelles techno-
logies dites « propres » à faible teneur en carbone ;
– le fonds de partenariat carbone (FPC), qui vise à soutenir les PED dans le
développement de systèmes à faible teneur en carbone ;
– le fonds de partenariat pour le carbone forestier (FPCF), lancé à la confé-
rence de Bali en 2008 ; ses ressources pourront être utilisées après 2012, à
l’expiration du protocole de Kyoto, pour inciter les PED à réduire leur défo-
restation et la dégradation de leurs forêts.
Enfin, il faut mentionner l’existence de transactions libres sur les marchés de
carbone volontaires (MCV) qui se développent en dehors des deux cadres ci-
dessus cités.
R. P.
Calendrier des fêtes nationales
1
er
- 31 décembre 2009
1
er
CENTRAFRIQUE Fête nationale
ROUMANIE Fête nationale
2 ÉMIRATS
ARABES UNIS Fête nationale
LAOS Fête nationale
5 THAÏLANDE Fête nationale
6 FINLANDE Fête de l’indépend.
11 BURKINA FASO Fête de l’indépend.
12 KENYA Fête de l’indépend.
16 BAHREÏN Fête nationale
KAZAKHSTAN Fête de l’indépend.
17 BHOUTAN Fête nationale
18 NIGER Fête nationale
23 JAPON Fête nationale
(4) Rassemblant 180 pays sous l’égide de l’Orga-
nisation des Nations unies, du 3 au 14 décembre 2007,
cette conférence sur le changement climatique s’est
caractérisée par l’absence d’engagements.
(5) Cf. www.agrocarb.fr, animé entre autres par le
Comité catholique contre la faim et pour le développe-
ment (CCFD), Les Amis de la Terre, Oxfam.
(6) « The last stand of the orangutan », rapport du
Programme des Nations unies pour l’environnement
(PNUE), février 2007.
Fonds, marchés, partenariats
M
AIS CE « il sufrait » se brise sur le
mur érigé, avant tout, par l’attitude de
Washington : les Etats-Unis n’ont toujours
pas ratifié le protocole de Kyoto. On en
vient au deuxième blocage majeur. A sup-
poser même qu’il en ait l’intention, le gou-
vernement américain sera-t-il en mesure
de défendre à Copenhague des positions
raisonnables et équitables qui inciteraient
les autres grands pays – l’Union euro-
péenne, les BRIC (Brésil, Russie, Inde,
Chine), le Japon... – à négocier les engage-
ments nécessaires pour que, au minimum,
soient prolongés ceux pris à Kyoto ?
Ce ne serait pas la première fois que, au
nom de la prétendue « supériorité » de leur
modèle de société et de la « sécurité » de
leur pays (souvent identifiée avec la
« sécurité mondiale »), les Etats-Unis pra-
tiquent la politique de l’unilatéralisme
impérial en appliquant le principe de la
non-négociabilité de leurs choix politiques
et de leur mode de vie. Ils préfèrent de loin
la soft law, en particulier l’autorégulation
et l’autoresponsabilité de chaque Etat. La
fameuse phrase du président George Bush
père – « Le mode de vie américain n’est
pas négociable » –, prononcée pour justi-
fier son refus de participer au premier
sommet mondial sur le développement et
l’environnement, à Rio de Janeiro, en
1992, est éclairante à cet égard.
De facto, America first est un facteur
encore plus bloquant, dans l’immédiat, que
market first. Dès lors, les Etats disposés à
sortir les négociations du cadre exclusive-
ment marchand et des intérêts strictement
nationaux sont peu nombreux.
Toutefois, certains pays d’Europe occi-
dentale et d’Amérique latine, voire
d’Afrique, commencent à manifester leur
irritation. Quelques-uns des groupes poli-
tiques progressistes et la société civile de
ces pays envisagent de faire pression sur
les Etats rétifs pour les inciter à poursuivre
A voir sur notre site Internet
Un dossier cartographique
« Changement climatique »
http://blog.mondediplo.net/
-Visions-cartographiques
www.monde-diplomatique.fr/
cartes/indonesie-plantations
DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique
12
ENRICHISSEMENT DE L’URANIUM ET ARRIÈRE-PENSÉES
Les dessous des négociations avec l’Iran
Les négociations entre les puissances occidentales et l’Iran sur le
dossier nucléaire sont bloquées. Les espoirs nés des rencontres
du mois d’octobre se sont estompés et laissent craindre une
escalade d’autant plus dangereuse qu’elle se produit dans un
Proche-Orient miné par les guerres et par l’impasse israélo-
palestinienne. L’élection du président Barack Obama et les
pourparlers entre Washington et Téhéran avaient pourtant créé
un espoir de percée diplomatique.
PA R GA R E T H PO R T E R *
A
LORS que les négociations
entre Téhéran et les Occi-
dentaux butaient depuis des
mois sur la question de
l’enrichissement de l’ura-
nium – auquel l’Iran a droit selon le traité
de non-prolifération nucléaire (TNP),
mais que diverses résolutions du Conseil
de sécurité de l’Organisation des Nations
unies (ONU) lui ont interdit –, l’idée
d’une solution est venue de là où per-
sonne ne l’attendait. Il y a plus de qua-
rante ans, les Etats-Unis avaient construit
à Téhéran un réacteur nucléaire destiné à
la recherche médicale. Après la révolu-
tion de 1979 et la rupture des relations
diplomatiques avec Washington, l’Iran
avait dû chercher ailleurs l’uranium enri-
chi à 20 % nécessaire à son fonctionne-
ment. Grâce à un accord avec l’Argen-
tine, signé en 1988, le pays s’était
procuré vingt-trois kilos de ce combus-
tible, quantité suffisante pour alimenter
le réacteur jusqu’à la fin 2010.
L’approche de cette échéance a amené
le ministre des afaires étrangères Manou-
* Journaliste et historien, auteur notamment de
Perils of Dominance : Imbalance of Power and the
Road to War in Vietnam, University of California
Press, Berkeley, 2006.
chehr Mottaki à écrire en juin dernier à
l’Agence internationale de l’énergie ato-
mique (AIEA) pour qu’elle aide son pays
à se procurer le combustible nécessaire,
ce qui était conforme aux spécifications
du TNP, mais revenait à une levée des
sanctions internationales contre le pro-
gramme nucléaire iranien.
Dès qu’elle fut informée de cette lettre,
l’administration du président Barack
Obama s’en saisit pour tenter une nou-
velle stratégie qui forcerait Téhéran à se
défaire de son stock d’uranium faible-
ment enrichi, estimé alors à mille cinq
cents kilos. Durant une visite à Moscou,
au mois de juillet, M. Gary Samore,
conseiller du président Obama sur le dos-
sier iranien, avança une proposition qu’il
avait déjà formulée dans un article écrit
avec Bruce Riedel pour la Brookings Ins-
titution, en décembre 2008 (1) : l’Iran
enverrait en Russie l’essentiel de ses
stocks d’uranium pour qu’ils y soient
enrichis à 20 %, ce qui permettrait de
freiner pendant au moins un an le pro-
gramme nucléaire de Téhéran.
un an de ses réserves d’uranium, ce qui
retarderait ainsi une éventuelle percée
technologique. Un tel accord aurait pu
être présenté par M. Obama comme une
victoire diplomatique.
Washington a avancé que ce délai per-
mettrait aux deux parties de gagner du
temps pour aboutir à un accord global éli-
minant la possibilité d’une arme nucléaire
iranienne. Mais la logique même de cette
ofre est boiteuse : les Etats-Unis conti-
nuent à refuser l’enrichissement de l’ura-
nium par l’Iran – cela permettrait au pays
de se doter de l’arme nucléaire –, alors
que ce point n’est pas négociable pour
Téhéran. Et, dans un an, le problème se
poserait une fois encore car l’Iran aurait
accumulé à nouveau une grande quantité
d’uranium faiblement enrichi.
Néanmoins, cette proposition ne fut
pas rejetée de but en blanc par les négo-
ciateurs iraniens : ils avaient pour ins-
tructions de se montrer coopératifs et
d’éviter une rupture qui déboucherait sur
de nouvelles sanctions. Le sous-secré-
taire d’Etat américain présent à Genève,
M. William Burns, déclara même à la
presse que M. Saïd Jalili, le secrétaire du
Conseil de sécurité nationale iranien,
avait accepté l’envoi à l’étranger de mille
deux cents kilos d’uranium appauvri.
Vaine illusion... Comme l’expliquait,
sous couvert d’anonymat, un négociateur
iranien à l’agence Reuters le 16 octobre,
non seulement son pays n’avait consenti
à aucun plan occidental – ni même à ses
prémices –, mais ses représentants
n’étaient pas non plus habilités à en
accepter un, lors du deuxième cycle des
pourparlers prévu du 19 au 21 octobre à
Vienne, dans le cadre d’une réunion de
l’AIEA.
Cette discussion a tourné autour du
projet d’accord élaboré par M. Moha-
med El-Baradei, son directeur général en
partance, prévoyant l’exportation de
l’uranium iranien en Russie pour y être
enrichi. Un diplomate français confia
au Washington Post que cette offre
« n’était pas loin » de la solution idéale
pour les Occidentaux. Le dernier jour
des négociations, le 21 octobre, les
agences de presse prétendirent que Téhé-
ran avait acquiescé à ce plan. Le repré-
sentant iranien à l’AIEA, M. Ali Asghar
Soltanieh, avait certes indiqué que l’on
était « sur la bonne voie », mais il avait
nuancé son propos en expliquant que
son pays devait « étudier le texte atten-
tivement ». Et M. El-Baradei reconnut
lui-même que l’on devait attendre une
réponse de Téhéran où, très vite, s’en-
gagea un débat public.
M. Ali Larijani, actuel président du Par-
lement et ancien négociateur sur le dos-
sier nucléaire, et M. Allaeddin Boroud-
jerdi, le président de la commission de
sécurité nationale et de politique étran-
gère du Parlement, insistèrent tous deux :
il valait mieux acheter de l’uranium enri-
chi à l’étranger ; cela coûterait bien moins
cher. Ils expliquèrent d’autre part que,
pour produire les cent seize kilos néces-
saires au réacteur médical, il sufsait de
traiter sept cent cinquante kilos d’ura-
nium appauvri – et non les mille cinq
cents prévus par le texte.
D’autres objections plus fondamen-
tales s’exprimèrent. M. Mir Hossein
Moussavi, rival du président Mahmoud
Ahmadinejad lors de l’élection prési-
dentielle de juin et l’un de ses princi-
paux opposants depuis, a estimé que
« tous les efforts de milliers de scienti-
fiques partiraient en fumée » si les condi-
tions imposées par le plan El-Baradei
étaient acceptées. Pour le député conser-
vateur Hesmatollah Falahatpisheh, un
éventuel accord devrait dépendre de la
levée des sanctions économiques et, en
particulier, de celles relatives à l’impor-
tation d’uranium brut. Pour sa part, le
secrétaire du Conseil de discerne-
ment (2), M. Mohsen Rezai, a déclaré
que son pays devait conserver mille cent
des mille cinq cents kilogrammes
d’uranium.
Ainsi, au-delà des antagonismes sou-
vent violents qui les dressent les unes
contre les autres, les diférentes factions
iraniennes s’opposent au projet occiden-
tal. Pour toutes, la proposition de M. El-
Baradei priverait leur pays des outils de
négociation et des moyens de pression
qu’il a accumulés ces dernières années.
De hauts responsables de la sécurité
nationale sous les présidences succes-
sives de MM. Hachémi Rafsand-
jani (1989-1997), Mohammad Kha-
tami (1997-2005) et Ahmadinejad le
reconnaissent franchement : le but de
l’enrichissement de l’uranium a toujours
été de forcer les Etats-Unis à négocier
sérieusement et de manière globale sur
tous les sujets d’intérêt commun. Ils font
remarquer que Washington ne manifestait
aucun penchant pour des pourparlers
avant le démarrage de ce programme.
Grâce à l’accumulation d’uranium fai-
blement enrichi, l’Iran se trouve donc en
meilleure position pour discuter. Pour-
quoi alors renoncer à cette carte sans
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Bien que la contre-proposition d’une
livraison par étapes eface tout ce qui
rend le projet El-Baradei attractif aux
yeux de l’administration Obama et de ses
alliés occidentaux, les négociateurs ira-
niens se sont gardé de rejeter en bloc le
projet de l’AIEA. Ils ont manifesté une
« attitude positive » et une volonté de
poursuivre les discussions. Pour éviter
une rupture, le président Ahmadinejad a
formulé une ofre supplémentaire : mettre
sous scellés et sous contrôle de l’AIEA
un quart de l’uranium iranien, en atten-
dant que le combustible enrichi lui soit
retourné. Les déclarations du président
Obama du 15 novembre afrmant que
« nous n’avons plus beaucoup de temps »
laissent toutefois présager la fin des négo-
ciations et un nouveau cycle de sanctions.
L’échec, s’il se confirme, sera dû à la
logique même des propositions des Etats-
Unis, certes appuyées, mais de manière
ambiguë, par Moscou et Pékin. Comme le
suggérait M. Samore dans son article,
Washington souhaite un accord qui puisse
être décrit comme une victoire diploma-
tique sur l’Iran. M. Samore lui-même
préconisait plutôt de tenter un dialogue
global prenant en compte les intérêts éco-
nomiques et politiques de l’Iran. En
définitive, l’administration Obama sem-
ble avoir privilégié une proposition qui
empêche tout accord acceptable par
Téhéran, ouvrant la voie à un règlement
d’ensemble. Si c’est bien le cas, le prési-
dent des Etats-Unis aurait alors ouvert la
porte d’un corridor sombre qui a pour
nom confrontation.
(1) « Managing nuclear proliferation in the Middle
East », Brookings Institution, Washington.
(2) Créé en 1988, le Conseil de discernement des
intérêts supérieurs du régime (trente-quatre membres)
est chargé de résoudre les conflits entre le Parlement
et le Conseil des gardiens de la Constitution (qui doit
veiller à la conformité des lois avec l’islam) ; il est pré-
sidé actuellement par M. Hachémi Rafsandjani. Dési-
gné par le Guide, il a une compétence législative
extraordinaire – il peut même, à titre exceptionnel,
proposer des mesures non conformes à la charia.
(3) Allusion aux difcultés avec les Etats-Unis, qui
ont arrêté leurs fournitures à la centrale de Téhéran, et
avec la France (afaire Eurodif).
Menaces de bombardement
Consensus à Téhéran
P
ARALLÈLEMENT, et une semaine après
avoir accepté de participer à une ren-
contre avec le groupe dit G5 + 1 – les
Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, la
Russie et la Chine, auquel s’est ajoutée
l’Allemagne –, l’Iran informait l’AIEA
qu’il édifiait un deuxième site d’enri-
chissement d’uranium à Qom, après celui
de Natanz. Washington, Londres et Paris
dénoncèrent cette construction, préten-
dant que la République islamique en avait
prévenu l’AIEA uniquement parce
qu’elle avait appris que les services de
renseignement occidentaux s’apprêtaient
à en dévoiler l’existence.
Affirmant avoir respecté les délais
prévus par le TNP pour informer
l’AIEA, Téhéran insistait sur un point :
ce site sécurisé visait à contrer les
menaces de bombardements israéliens
contre le site de Natanz, menaces régu-
lièrement agitées par Tel-Aviv et dont
Washington se sert comme moyen de
pression (M. Samore a préconisé à plu-
sieurs reprises l’utilisation des avertis-
sements israéliens dans son bras de fer
avec l’Iran). Et le 6 juillet 2009, dans un
entretien à la chaîne ABC, le vice-prési-
dent Joseph Biden déclarait : « Israël
peut décider lui-même – c’est un pays
souverain – ce qui est dans son intérêt et
ce qu’il faut faire concernant l’Iran. »
Cette petite phrase fut perçue à l’époque
par nombre de commentateurs comme
un feu vert...
Quoi qu’il en soit, les révélations sur le
site de Qom – dont l’Iran a permis la
visite par les inspecteurs de l’AIEA – ont
encouragé l’administration Obama à
adopter une ligne dure lors des pourpar-
lers, à Genève, du G5 + 1 avec l’Iran, le
1
er
octobre dernier. D’où la proposition
faite à la République islamique d’envoyer
80 % de son stock d’uranium faiblement
enrichi en Russie, puis en France, pour le
transformer en barres de combustibles
destinées à son réacteur de recherche de
Téhéran. Vendue comme une « mesure
destinée à bâtir la confiance », cette ofre
visait, dans une première étape, à priver
l’Iran immédiatement et pendant environ
L
ES POSITIONS de MM. Larijani et
Boroudjerdi ont été perçues, à tort,
comme un signe de fracture au sein du
pouvoir. Le New York Times expliqua
même que l’administration Obama avait
obtenu une percée en divisant profondé-
ment la classe politique iranienne. Cette
analyse repose sur l’idée que le prési-
dent Ahmadinejad avait, un moment,
accepté le plan El-Baradei, alors qu’il
cherchait surtout à prévenir une rupture
des négociations.
En fait, en coulisse, un nouveau
consensus se dessine entre le président
et l’opposition. La dénonciation par
M. Moussavi du plan El-Baradei a été
formulée le 29 octobre, le jour même où
l’Iran exposait publiquement sa contre-
proposition : l’uranium devait être expé-
dié à l’étranger en plusieurs lots, le
second n’étant envoyé qu’après le retour
du premier, enrichi à 20 %. L’agence de
presse officielle IRNA a qualifié le
point relatif à l’« échange simultané »
de « ligne rouge » – le pays craignant
que l’uranium exporté ne lui soit jamais
restitué –, ce qui était conforme
aux déclarations du 26 octobre de
M. Boroudjerdi : celui-ci voulait que
l’uranium faiblement enrichi soit envoyé
en Russie en plusieurs étapes et exigeait
des « garanties » pour pouvoir les
récupérer.
M. Soltanieh confirmait le 18 novem-
bre, à la chaîne Presse TV, que son pays
voulait des « garanties à 100 % » qu’il
récupérerait l’uranium enrichi, rappelant
que l’Iran avait payé pour un tel com-
bustible. Or, après la révolution de 1979,
« nous n’avons reçu ni le combustible ni
l’argent » (3). D’autre part, la Répu-
blique islamique exigeait qu’une partie
de l’uranium destiné au réacteur médical
soit acquis par le biais d’accords
commerciaux directs. Homme fort et
opposant à M. Ahmadinejad, M. Raf-
sandjani avance que l’Iran pourrait lui-
même procéder à un enrichissement de
l’uranium à 20 %, au cas où on refuserait
de le lui livrer.
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009
13
DES GUERRES ASIATIQUES AUX MIGRANTS CLANDESTINS
Drones, la mort qui vient du ciel
Tandis que l’armée pakistanaise poursuit son ofensive dans le
Waziristan (lire pages 14 et 15), les combats s’intensifient à la
frontière avec l’Afghanistan. Dans leur traque aux talibans et aux
cadres d’Al-Qaida, les Etats-Unis multiplient l’usage de drones, des
avions sans pilotes. « Armes du futur », dirigés à partir d’une base
dans le Nevada, ces engins provoquent de nombreuses pertes
civiles. Pourtant, leur usage déborde les champs de bataille pour
servir à des fins sécuritaires jusque dans les banlieues européennes.
PA R L A U R E N T CH E C O L A
E T E D O UA R D P F L I M L I N *
L
E 5 AOÛT 2009, vers 1 h 30 du
matin, deux missiles Hellfire
(« feu de l’enfer ») tirés par un
drone américain s’abattent à
Laddah, un village reculé du
Waziristan sud (Pakistan). La maison visée
appartient à un responsable religieux qui
soutient les talibans, le maulana Ikram-
ud-Din. Parmi les douze victimes de l’as-
saut figure Baitullah Mehsud, le charis-
matique chef des talibans pakistanais.
Le 22 juillet 2009, la mort d’un des fils
de M. Oussama Ben Laden, Saad, a été
annoncée par des responsables américains,
sans être confirmée depuis. Le 1
er
janvier,
celle d’Osama Al-Kini, chef des opéra-
tions extérieures d’Al-Qaida, et recherché
pour sa responsabilité dans les attentats
contre les ambassades américaines au
Kenya et en Tanzanie en 1998, avait éga-
lement suscité la satisfaction des autorités
américaines. « Les drones ont un impact
important sur Al-Qaida, éliminant ses per-
sonnages-clés, poussant ses membres hors
des zones tribales et compromettant leurs
capacités opérationnelles », souligne
M
me
Christine Fair, de la Rand Corporation
et spécialiste de la région.
Les attaques par des avions sans
pilote (UAV en anglais, pour unmanned
* Journalistes.
aerial vehicle) se sont intensifiées ces
derniers mois dans les zones tribales du
Pakistan. Militants d’Al-Qaida, talibans
afghans ou pakistanais... les drones
mènent, à moindre coût, une guerre per-
manente à tous les insurgés. Et la
disparition de l’ennemi numéro un paki -
stanais serait l’exemple le plus flagrant
de la réussite de cette stratégie, qui a
aussi atteint plusieurs cibles de « haute
valeur ».
Toutefois, le relatif succès de ces
attaques ciblées, qui ont commencé en
2004 au Pakistan, s’est accompagné de
nombreux dommages collatéraux. L’in-
tensité accrue des raids – une attaque
par semaine –, depuis le début de l’an-
née, aurait fait quatre cent trente-deux
morts (bilan au 30 septembre 2009)
incluant civils, insurgés et responsables
de la nébuleuse terroriste. Rien qu’en
juin-juillet 2009 – période la plus san-
glante –, cent cinquante-cinq personnes
ont été tuées, alors qu’en 2008 trente-six
attaques avaient fait trois cent dix-sept
morts. Première visée par les drones, la
région montagneuse du Waziristan sud,
dans l’ouest du Pakistan, dominée par le
mollah Nazir, Mehsud et le réseau
Haqqani, du nom d’un ancien comman-
dant afghan.
altitude longue endurance) construits par
la firme General Atomics. Un drone
MQ-1 Predator A peut rester plus de
vingt-quatre heures en l’air, beaucoup
plus qu’un avion de combat, et suivre
ainsi les déplacements de l’ennemi. Il
est progressivement épaulé par son suc-
cesseur, le MQ-9 Reaper (« la faucheuse,
la mort »), deux fois plus gros, quatre
fois plus lourd (4,7 tonnes), et avec une
capacité d’emport d’armements multi-
pliée par dix. A 8 millions de dollars
l’unité, il reste beaucoup moins cher
qu’un avion de combat. Grâce à son réac-
teur, le dernier-né, le Predator C Avenger
(« le vengeur »), affiche, lui, une vitesse
de 740 km/h, contre 400 km/h pour le
Reaper.
En quelques années, les autorités amé-
ricaines sont ainsi devenues boulimiques
d’avions sans pilotes. Entre 2002 et
2008, leur flotte de drones est passée de
cent soixante-sept appareils à plus de
six mille. Si cette inflation s’explique
d’abord par l’explosion du nombre de
modèles légers, servant à la reconnais-
sance, les lanceurs de missiles ont éga-
lement augmenté. En 2008, on compte
cent neuf Predator, contre vingt-deux en
2002, auxquels s’ajoutent vingt-six Rea-
per. Selon un état des lieux dressé en
janvier 2009, le nombre d’heures de vol
effectuées par tous les appareils atteint
quatre cent mille en 2008, plus du dou-
ble de 2007.
Les Etats-Unis y consacrent de plus en
plus de moyens. Pour l’année fiscale
2010, l’administration de M. Barack
Obama a prévu 3,8 milliards de dollars
pour le développement et l’acquisition de
drones, notamment l’achat de vingt-qua-
tre Reaper pour l’US Air Force et celui
de cinq Global Hawk. Cette montée en
puissance s’inscrit dans un contexte de
forte hausse du budget militaire : il a
progressé de 74 % entre 2002 et 2008,
atteignant 515 milliards de dollars. Et
surtout, chaque année depuis 2001, les
sommes allouées aux robots militaires
ont presque doublé, permettant l’émer-
gence d’une industrie robotique militaire
importante (lire l’encadré).
Les Predator sont déployés sur
l’énorme base de Kandahar, dans le sud
de l’Afghanistan. On suspecte aussi
Washington d’opérer à partir de bases
pakistanaises, depuis un accord tacite
passé entre M. George W. Bush et M. Per-
vez Moucharraf, l’ancien président paki-
stanais. « Avec la mort de Mehsud, les
talibans sont plus discrédités, et il existe
une coopération entre les Etats-Unis et le
Pakistan », commente M. Imtiaz Gul, res-
ponsable du Center for Research and
Security Studies d’Islamabad. « L’armée
pakistanaise a demandé des drones et la
possibilité d’appuyer sur la détente,
ajoute M
me
Fair. Les Pakistanais ne
s’opposent plus, sur le principe, aux
attaques de drones, comme ils le faisaient
dans le passé. »
Trois jours seulement après son inves-
titure, le 23 janvier 2009, le tout récent
Prix Nobel de la paix a ordonné des
attaques dans les zones tribales du Paki-
stan (4). Huit personnes sont mortes lors
d’un premier raid, dans le Waziristan nord,
puis sept, quelques heures plus tard, dans
le Waziristan sud. Au 30 septembre,
trente-neuf attaques avaient frappé le
Pakistan, contre trente-six pour toute l’an-
née 2008. « Bush était prudent concer-
nant le Pakistan. Pour Obama et son
équipe, le problème est plus global. Il y a
une forme de radicalisation en termes de
puissance de feu : on fait du “rechercher
et détruire”et on recherche une espèce de
“droit de poursuites”», souligne le spé-
cialiste Joseph Henrotin (5).
A partir de 2008, le pouvoir américain
a tenté de justifier l’utilisation générali-
sée des drones par l’impossibilité d’inter -
venir directement sur le territoire paki-
stanais. Excédé par le manque de volonté
ou l’incapacité des autorités du pays à
maîtriser les zones tribales, le président
Bush avait autorisé les forces spéciales à
opérer au Pakistan. En septembre 2008,
une équipe des Navy Seals, basée en
Afghanistan, passait la frontière et tuait
une vingtaine de personnes, femmes et
enfants compris. Les responsables
pakistanais ont fermement condamné
(1) Martin Crag, « Le nouveau jeu de la guerre »,
dans Science & Vie, hors-série « Spécial aviation »,
Paris, 2009.
(2) Frédéric Lert, « Recherche pilotes désespéré-
ment », ibid.
(3) « CIA said to use outsiders to put bombs on
drones », The New York Times, 20 août 2009.
(4) Tim Reid, « President Obama “orders Pakistan
drone attacks” », Timesonline, 23 janvier 2009.
(5) Jospeh Henrotin, La Technologie militaire en
question. Le cas américain, Economica, Paris, 2009.
(6) Nathan Hodge, « Unleash the nuclear-armed
robo-bombers », Wired, San Francisco, 3 juin 2009.
(7) Cf., à ce sujet, « Dans l’attente des
drones civils », Air & Cosmos, n
o
2187, Paris, 25 sep-
tembre 2009.
(8) Lire Najam Sethi, « Le Pakistan se retourne
contre les talibans », Le Monde diplomatique,
juin 2009.
l’attaque, laissant entendre qu’une autre
intrusion ne serait plus tolérée. Et le
président Obama y aurait effectivement
renoncé.
Le drone s’intègre donc pleinement
dans les plans futurs de l’armée améri-
caine. Il devient un « auxiliaire du sol-
dat », indique Henrotin, mais « il ne se
substitue pas à lui ». Selon un rapport de
l’US Air Force (USAF) présenté le
23 juillet 2009, les forces aériennes « doi-
vent être positionnées pour exploiter des
systèmes de drones de plus en plus auto-
nomes, modulaires et viables qui rendent
les forces plus adaptables et mieux dimen-
sionnées, permettant de maximiser l’ef-
cacité des forces aériennes au XXI
e
siè-
cle ». Le rapport précise que « les drones
sont considérés comme une alternative à
une série de missions traditionnellement
menées par l’homme ».
A
VEC 4,4 MILLIARDS de dollars en 2009, le marché mondial
des drones est dominé à environ 70 % par des sociétés
américaines comme Northrop Grumman et General
Atomics. Elles fabriquent respectivement le Global Hawk (un
drone de longue endurance qui peut voler trente-six heures
pour des missions de surveillance) et les Predator.
Les sociétés européennes comme Thales, European Aero-
nautics Defence and Space (EADS), Dassault, Finmeccanica,
Sagem, BAE Systems... sont des nains avec seulement 4 % du
marché. Les sociétés israéliennes en représentent 2 %, mais, en
réalité, leur poids est bien plus important car elles coopèrent
largement avec les entreprises européennes. Ainsi Israel Aero-
space Industries (IAI) a produit le Hunter (dont la France a
acheté quatre exemplaires) et le Heron ou Eagle, qui a consti-
tué le support du programme Système intérimaire de drone
MALE (SIDM) Harfang. L’autre société israélienne, Elbit, a quant
à elle produit le drone Hermes, utilisé au Royaume-Uni. Restent
environ 24 %, partagés entre moins de 5 % pour les autres socié-
tés (en Russie, Inde, Iran, Chine...) et près de 20 % pour des
contrats masqués en raison du secret militaire.
Les Etats-Unis sont donc très bien placés pour bénéficier du
développement exponentiel du marché des drones, qui devrait
ateindre 62 milliards de dollars de dépenses dans les dix prochaines
années. L’étude 2009 du cabinet Teal Group confirme que le
marché annuel passera de 4,4 à 8,7 milliards de dollars en une
décennie, pour un total de vingt-cinq mille appareils de tous types.
En 2010, il devrait représenter de 4 à 5 milliards de dollars, dont
un tiers en dehors des Etats-Unis estiment les spécialistes (1).
Pour les très grands drones HALE (high-altitude long-endu-
rance), la domination américaine est totale avec le Global Hawk,
qui doit équiper l’Organisation du traité de l’Atlantique nord
(OTAN). Là, le combat est perdu pour l’Europe. C’est sur le
marché futur des drones MALE que la compétition sera féroce.
Deux sociétés s’afrontent : EADS avec l’advanced UAV ; Das-
sault Aviation-Thales et Indra en Espagne avec le SDM. C’est un
programme où 2,8 milliards d’euros sont en jeu : 1 milliard pour
le développement, et 1,8 milliard pour la fourniture de quinze
systèmes de trois appareils. Il reste aussi le domaine des UCAV,
les drones aériens de combat. Mais le projet Neuron de Das-
sault soufre de deux absents de poids dans la perspective
d’une Europe de la défense : les Britanniques et les Allemands.
L. C. ET E. P.
(1) « La guerre des drones aura bien lieu », www.armees.com, 29 juin 2009.
Transformer la CIA en force aérienne
Un quasi-monopole américain
Même pour protéger... Benoît XVI
I
RA-T-ON jusqu’à remplacer les pilotes de
chasse ? C’est possible. Le document
de l’USAF souligne que « les drones
remodèleront le champ de bataille de
demain ». Avec plusieurs conséquences
envisageables qui dépassent très large-
ment le conflit afghan car, dans l’avenir,
ces drones pourraient emporter des
charges nucléaires (6).
Plusieurs pays ont également lancé
des programmes de drones de combat
ou UCAV (unmanned combat aerial
vehicle), conçus spécialement pour des
frappes au sol et le bombardement, voire
l’affrontement aérien. Là encore, les
Etats-Unis sont en avance, notamment
avec le projet de bombardier X-47 B de
Northrop Grumman.
L’extension de l’utilisation des drones
à d’autres fonctions « sécuritaires »,
comme la lutte contre le trafic de drogue,
ou les immigrants clandestins, est enfin
envisagée très sérieusement. En France,
des drones ont déjà été utilisés pour des
opérations de surveillance : par exemple
pour assurer la sécurité du voyage offi-
ciel du pape Benoît XVI à Lourdes, les
13 et 14 septembre 2008. Plus récem-
ment, un petit drone Elsa a survolé Stras-
bourg lors du sommet de l’Organisation
du traité de l’Atlantique nord (OTAN).
En attendant le développement des
drones civils (7).
Pour l’heure, le bilan de ces appareils
mérite réflexion, aussi bien d’un point de
vue opérationnel que stratégique. Les
attaques ciblées sont-elles vraiment ef-
caces ? Chez les insurgés, au Pakistan et
en Afghanistan, elles ne font que renfor-
cer le sentiment de fierté, face à un
ennemi incapable d’envoyer des soldats
verser leur sang. Et, après la mort de
Mehsud, l’infrastructure terroriste tout
comme les conditions économiques et
sociales de la radicalisation demeurent
en place dans les vingt-sept mille kilo-
mètres carrés des zones tribales (8).
D’autre part, ces attaques nourrissent le
ressentiment de la population pakista-
naise. Accusant déjà les gouvernants de
corruption, l’opinion y voit une atteinte à
la légitimité du pouvoir national. Et, alors
que la grande majorité des pays du monde
accorde un plus large crédit aux Etats-
Unis de M. Obama, au Pakistan, l’opi-
nion favorable au nouveau président
dépasse à peine les scores extrêmement
bas de M. Bush. « Les drones sont un
expédient mais ne règlent pas les causes
profondes, qui prendront du temps à être
réglées », conclut le politogue Zenko.
A
PLUSIEURS MILLIERS de kilomètres de
là, depuis la base de Creech, dans le
Nevada (Etats-Unis), la Central Intelli-
gence Agency (CIA) contrôle les drones.
Un espace clos rempli d’écrans avec cha-
cun un clavier et un joystick (manette de
jeux vidéo)... C’est dans un univers asep-
tisé et sans risque pour les pilotes que
sont conduits ces engins. Avec leur long
et fin fuselage bombé à l’avant pour
accueillir une antenne satellite, leurs ailes
étroites et leurs dérives arrière inclinées,
ces appareils ressemblent à d’inquiétants
insectes.
Cette guerre à distance pose problème.
« Elle change radicalement l’“acte final”
du combattant, à savoir donner la mort
(...). La guerre avec le drone est-elle deve-
nue une banale activité de bureau, voire
un jeu vidéo ? Afin d’éviter tout risque de
créer des comportements irresponsables,
le Pentagone envoie régulièrement les
pilotes sur le terrain, durant quatre à six
semaines (1). » Mais ce risque d’irres-
ponsabilité passe au second plan, derrière
les enjeux économiques : la formation
d’un pilote de chasse américain coûte
2,6 millions de dollars, celle d’un pilote
de drone est estimée à seulement
135 000 dollars (2). Mais ce n’est pas le
seul problème.
« A partir de l’été 2008, l’adminis -
tration Bush avait pris la décision de
transformer la CIA en force aérienne de
contre-insurrection en faveur du gouver-
nement du Pakistan », souligne le polito-
logue Micah Zenko, du Council on
Foreign Relations. « Les attaques de la
CIA sont secrètes, excluant la possibilité
d’un vrai débat public sur leur efca-
cité », poursuit-il. Il semblerait d’ailleurs
que la société militaire privée américaine
Blackwater, impliquée dans plusieurs
scandales en Irak, et depuis rebaptisée
Xe, assure certaines tâches liées aux
drones, en parfaite opacité et illégalité (3).
L’avantage des drones tient à leur auto-
nomie. Les plus utilisés sont des Preda-
tor dits MALE (en français, moyenne
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éros
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A
LA mi-septembre 2009, dès mon arrivée
à Peshawar, j’ai entendu en provenance
de Hayatabad, la banlieue ouest de la
ville, neuf déflagrations précédées de
sifflements. La cible de ces tirs de
roquettes ? Un poste de gardes-fron-
tières chargés de surveiller la barrière par laquelle on
pénètre dans le territoire tribal de Khyber.
Encouragé par les Américains, le gouvernement du
Pakistan a déclaré en 2002 une guerre aux talibans qui
le conduit à multiplier les opérations militaires dans les
Territoires tribaux fédéraux (Federally Administered
Tribal Areas, FATA). Ces zones, situées le long de la
frontière avec l’Afghanistan dans le nord-ouest du
pays, sont divisés en sept territoires (ou agences) et
six régions (voir la carte), avec trois millions d’habitants
au total (2 % de la population pakistanaise). Les tali-
bans afghans s’y étaient réfugiés après leur défaite :
dans le Waziristan nord, sous la conduite du chef de
guerre antisoviétique Jalaluddin Haqqani ; et, dans le
Bajaur, sous celle du parti Hezb-e-Islami de M. Gul-
buddin Hekmatyar. L’armée de l’Etat fédéral, qui avait
jusque-là hésité à attaquer ces Afghans favorables au
Pakistan – les considérant comme un atout contre l’in-
fluence croissante de l’Inde en Afghanistan –, a finale-
ment pénétré dans le Waziristan sud pour appréhen-
der les « étrangers » (1).
Le refus par les tribus de livrer leurs hôtes a
entraîné à leur encontre une répression qui les a
incitées à se liguer contre le pouvoir central. Divers
groupes militants ont rallié les talibans pakistanais, en
général moins disciplinés que leurs homologues
afghans, et des vétérans jugés inefficaces ont été mar-
ginalisés ou assassinés. Le pouvoir local est, quant à
lui, passé aux mains d’hommes tels que le charisma-
tique Nek Mohammad, âgé de 27 ans à peine, mais
ex-combattant en Afghanistan, et farouche adver-
saire de la présence américaine dans ce pays.
Durant le conflit contre les Soviétiques dans les
années 1980, tant les rebelles afghans que l’armement
ont transité par les zones tribales, sans que leurs
structures politiques s’en trouvent modifiées. Il n’y a
pas eu alors d’insurrection, estime M. Rustam Shah
Mohmand, fin analyste politique pakistanais, parce
que « la politique gouvernementale et les aspirations du
peuple convergeaient ». Contrairement à aujourd’hui,
et cela pour trois raisons majeures, selon lui : la déci-
sion prise en 2001 par le président Pervez Mouchar-
raf de participer à la « guerre contre le terrorisme »
que mènent les Etats-Unis ; l’usage immodéré de la
force dans le soutien à cette guerre perçue comme
purement américaine ; la disparition ou la livraison à
ces derniers de suspects parmi lesquels figurent beau-
coup d’innocents. De là le fossé qui s’est creusé
entre la population et le gouvernement.
En 2002, dans la Province de la frontière du Nord-
Ouest, un vote sanction a porté au pouvoir le Conseil
uni pour l’action (Muttahidda Majlis-e-Amal, MMA),
une coalition de partis religieux opposés à la « guerre
contre le terrorisme » (2). Les institutions en place se
sont effondrées – notamment le bureau de l’agent
politique qui, depuis le Raj britannique au milieu du
XIX
e
siècle, fait le lien entre le gouvernement fédéral
et les maliks, les chefs de tribu. Les infrastructures tri-
bales traditionnelles et le concept même d’autonomie
régionale en ont également pâti, avec pour consé-
quence une aggravation de l’insécurité.
En 2004, après deux attentats manqués contre
M. Moucharraf, le gouvernement envoya dans le
Waziristan sud cinq mille soldats soutenus par des
hélicoptères de combat. Mais cette armée subit de
lourdes pertes, et le pouvoir fut contraint de signer
un traité de paix avec Nek Mohammad. Le cessez-le-
feu fut cependant rompu le 18 juin, date à laquelle ce
jeune émir fut assassiné lors d’une « frappe » aérienne
américaine dont l’Etat fédéral revendiqua la respon-
sabilité – comme souvent – pour ne pas avoir à
admettre que sa souveraineté avait été violée par
Washington.
Deux autres accords de paix furent conclus au
cours des années suivantes. Mais, en août 2007, les
forces armées pakistanaises prirent d’assaut la Mos-
quée rouge qu’occupaient des militants protalibans à
Islamabad ; cette intervention, en entraînant la mort
de nombreux innocents, déclencha une vague de ter-
rorisme jusque dans les autres grandes villes. En
réponse, l’armée élargit le théâtre de ses opérations
aux territoires de Bajaur, Mohmand et Khyber. Les
combats y furent violents sans que nul ne l’emporte,
mais des millions de personnes furent déplacées et la
colère contre le gouvernement s’amplifia.
Les tensions qui couvaient depuis deux ans dans
la vallée de Swat ont atteint un point culminant en
2009, lorsque les forces armées pakistanaises y ont
fait irruption, après l’échec de l’« ordre judiciaire isla-
mique » (Nizam-e-Adl) – le nouvel accord de paix que
l’Etat fédéral avait signé avec le Mouvement pour
l’application de la charia islamique (Tehrik Nifaz Sha-
riat-e-Mohammadi, TNSM), parti local prônant le
rétablissement de la législation régionale.
J
USQU’EN 1969, en effet, les districts du Malakand
que constituent Chitral, Dir et Swat étaient des
Etats princiers indépendants, avec leurs propres
codes juridiques – une variante de la charia dans la
vallée de Swat. Leur rattachement au Pakistan
entraîna le remplacement de ces codes par la législa-
tion nationale, mais sans que les procédures judi-
ciaires existantes soient modifiées en conséquence.
Dans les tribunaux de district, les dossiers restèrent
donc en souffrance et les affaires furent sans cesse
reportées. Situation qui provoqua, dès la fin des
années 1970, une mobilisation pour le retour au sys-
tème précédent à laquelle M. Sufi Mohammed contri-
bua en fondant le TNSM en 1989.
Au cours des années suivantes, ce mouvement
prit les armes à deux reprises, ce qui amena le gou-
vernement de Benazir Bhutto, en 1994, et celui de
M. Nawaz Sharif, en 1999, à des concessions pour
obtenir l’arrêt des violences. En vain : le TNSM ne
cessa de se développer. M. Mohammed partit
combattre les forces américaines en Afghanistan, à la
tête de dix mille hommes. La plupart d’entre eux
ayant été tués ou capturés, il perdit beaucoup de son
crédit. De plus, à son retour, il fut emprisonné à
Dera Ismail Khan.
En 2005 toutefois, son gendre, le mollah Fazlullah,
réactiva le TNSM, qui se radicalisa et se renforça
grâce à l’afflux de militants ayant fui devant les
attaques de drones américains dans les régions tri-
bales. Après avoir été rebaptisé Mouvement taliban
du Pakistan (Tehrik-e-Taliban Pakistan, TTP) par
M. Fazlullah en décembre 2007, ce parti gagna en
popularité chez les plus démunis ; la rhétorique popu-
liste de son leader, Baitullah Mehsud, sa façon de
rendre promptement justice et ses critiques à l’égard
de la vieille élite féodale attirèrent également à lui de
nombreux jeunes mécontents. Asif Ezdi, autre ana-
lyste politique, explique que « l’Etat a fortement déçu »
les jeunes, et il ajoute : « L’islamisme militant au Paki-
stan s’est nourri du comportement des élites, qui se sont
servies de l’Etat pour préserver et accroître leurs privilèges,
et qui ont précipité les gens ordinaires dans une pauvreté
de plus en plus grande et dans le désespoir. »
Confrontés au chômage, les jeunes rejoignirent
massivement les rangs des talibans parce qu’ils pou-
vaient y obtenir des armes et un entraînement mili-
taire, et que les médias privés, particulièrement dyna-
miques, poussaient à un engagement politique – mais
aussi parce que la guerre menée par les talibans était
perçue comme un combat contre ces élites. « Dans
certaines régions, des paysans sans terre se sont dressés
contre les riches propriétaires terriens », raconte M. Ezdi.
Et cela, « dans un pays où les gens ordinaires ont peu de
chances de franchir les barrières sociales, le gouvernement,
le système politique et les élites semblant ligués contre
eux. C’est ce mélange de ferveur révolutionnaire et d’en-
thousiasme religieux qui a fait le succès des talibans (3) ».
Les petits délinquants intégrèrent pour leur part
le TTP à mesure que l’influence de celui-ci grandissait,
afin d’échapper à la justice expéditive des talibans,
mais également pour bénéficier à la fois d’un arme-
ment et d’un réseau de relations puissant dont ils usè-
rent pour terroriser leurs concurrents aussi bien que
la population. Cependant, conformément à leur inter-
prétation obscurantiste de l’islam, les talibans locaux
interdirent l’instruction des filles, et plus d’une cen-
taine d’écoles furent détruites ; il en découla pour
eux une rapide baisse de popularité – même le TTP,
par la voix de son porte-parole le maulvi Omar, for-
mula des réserves concernant pareille décision.
Désireux de contrer l’impact du TTP, le gouver-
nement pachtoune de la Province de la frontière du
Nord-Ouest libéra M. Mohammed en 2008. Il avait
officiellement renoncé à la violence et des négocia-
tions aboutirent, en février 2009, à cet ordre judiciaire
islamique, sur la base d’un compromis : la fin des hos-
tilités et le dépôt des armes contre l’acceptation par
l’Etat fédéral des tribunaux islamiques, dans lesquels
la loi s’appuie sur la charia. L’accord ne fut ratifié par
le pouvoir que... le 14 avril 2009 et, après un semblant
de normalité, la paix civile ne revint pas dans la val-
lée de Swat ; aucune des parties en présence n’avait
respecté ses engagements.
C
ERTAINS commentateurs occidentaux et leurs
alliés locaux se hâtèrent de dénoncer la nou-
velle législation : ils affirmèrent que le Pakistan
était au bord du gouffre et que son arsenal nucléaire
ne tarderait pas à tomber aux mains des talibans
arrivés à cent kilomètres de la capitale. La pression
sur Islamabad s’intensifia. En mai, lorsqu’un groupe de
militants du TTP organisa un raid provocateur à moto
dans la vallée voisine de Buner, les médias présentè-
rent l’incident comme le prélude à une marche sur la
capitale, et les chars se mirent en mouvement.
L’armée réussit à déloger ces militants, mais près
de trois millions de civils furent déplacés à la suite de
son intervention. Parmi ceux qui restèrent, beau-
coup furent tués lors des bombardements. Le Haut-
Commissariat des Nations unies pour les réfu-
giés (UNHCR) dénonça de tels actes, et avertit qu’il
pourrait à peine fournir le tiers des secours néces-
saires. La plupart des réfugiés furent logés dans des
familles, chez des amis ou par des bénévoles. Le gou-
vernement ne proposa aucune mesure d’assistance, et
les aides étrangères atterrirent en majorité dans la
poche de politiciens corrompus. Les dirigeants du
Sind et du Pendjab, dans l’est du Pakistan, imposèrent
des restrictions à l’entrée de réfugiés dans leurs pro-
vinces – ce qui mit en relief la dimension ethnique du
conflit, les Pachtounes se considérant comme la pre-
mière communauté visée par une telle mesure.
Néanmoins, contrairement aux interventions
militaires dans les zones tribales, cette opération
fut approuvée par la population pakistanaise (à 41 %,
selon plusieurs sondages réalisés durant l’été [4]) et
saluée comme un succès par les dirigeants politiques,
l’armée et les médias. Tous estimèrent qu’il était
impératif de combattre les militants et les délin-
quants dans le Malakand, sans forcément approuver
le recours à la force. « Je pense que [la guerre] était
évitable, déclare Rahimullah Yusufzai, journaliste et
analyste réputé, mais le Pakistan n’est pas un acteur
libre et indépendant. Les Etats-Unis et d’autres pays ont
exercé des pressions, et, pour diverses raisons, le gou-
vernement n’a pu résister. » A ses yeux, les militants
n’ont jamais constitué une menace pour le pays ou
pour son arsenal nucléaire. « Le gouvernement dit lui-
même qu’il n’y avait pas plus de cinq mille talibans ; ils
contrôlaient la vallée de Swat, ils sont entrés dans le
Buner – de combien d’hommes auraient-ils disposé pour
marcher sur la capitale ? »
Le Pakistan compte cent soixante-treize millions
d’habitants, dont un million d’hommes dans l’armée,
et possède des forces aériennes bien équipées. « Les
talibans n’avaient ni la capacité ni l’intention d’entrer dans
la capitale, affirme Yusufzai. Ils visaient uniquement le
Malakand ; et, même là-bas, ils n’étaient influents que
dans trois districts sur sept. » Quant à l’ordre judiciaire
islamique, s’il ouvrait la porte à la charia – comme les
accords signés par les deux gouvernements laïques
précédents –, il comportait des concessions de part
et d’autre. Enfin, certains sont convaincus que
M. Mohammed aurait pu, par son aura, désamorcer le
conflit et marginaliser les extrémistes.
L’ex-ministre et commentateur pakistanais Roe-
dad Khan se demande si toutes les options politiques
ont bien été envisagées : « Nous n’avons jamais vu de
guerre plus inutile, plus difficile à justifier et à gagner. Face
aux méthodes non conventionnelles des insurgés, le
recours à la force seule a peu de chances de réussir : le
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009
15
DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique
PA R N OT R E E N V OY É S P É C I A L
MU H A M M A D I D R E E S AH M A D *
Quand l’islamisme
politique se nourrit
du comportement des élites
Plus de trois millions
de réfugiés,
laissés à l’abandon
* Journaliste, cofondateur du site Pulsemedia.org
Chitral
Haut-Dir
Bas-Dir Bas-Dir
Bajaur Bajaur
Mohmand
Khyber
Orazkai
Swat Swat
Buner Buner
Shangla Shangla
Kurram
Waziristan
nord
Waziristan
Sud
Waziristan
sud
Pechawar Peshawar
Islamabad
Pechawar Peshawar
Khan
Tank
Lakki
Marwat
Bannu
Karak
Hangu Kohat
Swabi
Kohistan
Batagram
Mansehra
Abbottabad
Malakand Pa
Mardan
Lakki
Marwat
Karak
Hangu Kohat
Charsadda
Kohistan
Haripur
Nowshera
PHILIPPE REKACEWICZ
AFGHANISTAN
BALOUTCHISTAN
FATA
PENDJAB
NWFP NWFP
PAKISTAN
Sources : Geological Survey of Pakistan (GSP) ; ministère du pétrole
et des ressources naturelles du Pakistan ; Nuclear Threat Initiative
(NTI), 2006 ; Center for Nonproliferation Studies (CNS), Monterey
Institute of International Studies ; Unocha ; UNHCR ; Programme
alimentaire mondial (PAM).
Territoires tribaux fédéraux (FATA)
Province de la frontière
du Nord-Ouest (NWFP)
Territoire fédéral d’Islamabad
Zones de conflits
Présence importante de personnes
déplacées (en dehors des camps)
Camps de réfugiés
0 50 100 km
PAKI STAN
AFGHANI STAN
I RAN
TURKMƒNISTAN CHI NE
I NDE
C
A
C
H
E
M
I
R
E
Peshawar
Quetta
Karachi
BALOUTCHISTAN
SIND
PENDJAB
FATA
2
NWFP
1
TERRITOIRES DU NORD
Mine
de cuivre
dÕAynak
Gwadar
Col de
Salang
Mine de fer
de Hajigak
New Delhi
Islamabad
Kaboul
Khusab
DŽsert de
Kharan
Pokharan
Lahore
Violences politiques et actes de guerre
Territoires contestŽs
Ligne de cessez-le-feu de 1949
Sites dÕessais
nuclŽaires
Installations nuclŽaires : unitŽs d'assemblage
de la bombe, extraction et enrichissement
dÕuranium, rŽacteur de recherche
Exploitations de pŽtrole ou de gaz
OlŽoducs et gazoducs
Missiles balistiques
en projet
Autoroute du Karakoram
1. Province de la frontire du Nord-Ouest. 2. Territoires tribaux fŽdŽraux.
0 300 km
existants
Baloutches
Pendjabis
Pachtounes
Sindhis
Distribution ethnique
Autres
PAR SARAH DAVI S ON *
D
ANS le « grand jeu » qui se
déroule en Afghanistan, la Chine
est en train de gagner. Pas l’Inde.
Bien que New Delhi ait apporté
une contribution de plus de 1 milliard de
dollars à Kaboul cette année, que les deux
pays partagent une histoire commune
vieille de plus de cinq cents ans, Pékin, lui,
marque des points politiques plus impor-
tants en Afghanistan et dans la région.
Au lieu de fournir de l’aide, la Chine
met l’accent sur le commerce et les inves-
tissements directs étrangers, qui ont battu
tous les records. En avril 2009, l’entre-
prise d’Etat China Metallurgical Construc-
tion Corporation a payé 3,5 milliards de
dollars – plus du double de la somme
escomptée – pour acquérir la mine de cui-
vre d’Aynak, à cinquante kilomètres au
sud de Kaboul, dans la province du Logar
contrôlée par les talibans.
« Autant la présence de la Chine s’af-
firme comme une série de succès diplo-
matiques et politiques, autant celle de
l’Inde est une chronique d’échecs reten-
tissants », estime l’ancien diplomate
indien M. K. Bhadrakumar. Selon lui, la
Chine gagne car elle est concentrée sur
ses objectifs. Pendant ce temps, l’Inde
demeure obnubilée par son opposition au
Pakistan, ce qui l’empêche de nouer des
liens plus étroits avec Kaboul dans la
crainte que ceux-ci tournent au seul béné-
fice d’Islamabad.
L’exemple le plus flagrant est celui du
gazoduc entre l’Iran, le Pakistan et l’Inde,
que New Delhi néglige malgré ses
énormes besoins. Ce projet très important
aurait pu lui permettre de réduire sa pénu-
rie énergétique et de stabiliser les relations
régionales. Traversant l’Afghanistan de
part en part, il aurait généré des milliers
d’emplois pour la main-d’œuvre afghane,
tout en développant les capacités tech-
niques qui font cruellement défaut au pays.
Mais New Delhi a peur de devenir dépen-
dant de son voisin, ce gazoduc franchissant
le territoire pakistanais.
Tandis que les autorités indiennes
conçoivent l’Afghanistan comme un lieu
où se joue leur opposition avec Islama-
bad, Pékin le considère comme un four-
nisseur de richesses pétrolières, gazières
ou minérales, et un futur partenaire com-
mercial. Une stratégie pragmatique qui
apparaît plus solide et plus cohérente.
Combinée avec un arsenal financier mus-
clé, elle contribue à établir une confiance
régionale.
LE CONTENU des projets soutenus révèle
parfaitement la diférence entre les gou-
vernements chinois et indien – plus que
l’ampleur même des programmes. Pékin
a investi dans Aynak, qui constitue la
deuxième réserve de cuivre du monde (plus
de onze millions de tonnes). Outre les huit
mille emplois directs attendus, la Chine
s’est engagée à construire sur place une
centrale électrique de quatre cents méga-
watts, une fonderie, une ligne de chemin de
fer jusqu’au Tadjikistan, et à faire de subs-
tantiels investissements dans l’enseigne-
ment, le logement et la santé.
Ces investissements sont typiques de sa
façon de concevoir le développement, tant
en Asie centrale qu’en Afrique. La Chine
utilise en efet la création d’emplois et le
développement économique pour pro-
mouvoir la stabilité, tout en veillant à
satisfaire ses propres besoins en res-
sources naturelles. Ces engagements,
expliquent les sources diplomatiques chi-
noises à Kaboul, prouvent que Pékin croit
en la future stabilisation de l’Afghanistan.
Au-delà, le soutien de la Chine aux pays
voisins en difculté vise également, selon
eux, à assurer l’avenir, et singulièrement
les échanges commerciaux au bénéfice de
chacun des pays.
« Il faut placer ces choix dans le
contexte du programme chinois de déve-
loppement du “Grand Ouest”, qui a donné
lieu à des investissements massifs dans les
régions occidentales de la Chine, ainsi
qu’au-delà de ses frontières, en Asie cen-
trale, Asie du Sud et Iran », explique
M. Niklas Norling, expert pour la Chine et
l’Asie centrale auprès de l’Institute for
Security and Development Policy de
Stockholm (1). Il donne quelques exem-
ples de ces investissements chinois : l’au-
toroute du Karakoram au Pakistan, le port
de Gwadar, le gazoduc reliant le Turkmé-
nistan au Xinjiang, et un contrat énergé-
tique de 100 millions de dollars sur vingt-
cinq ans avec l’Iran.
En revanche, c’est l’Inde qui a
construit le réseau apportant de l’électri-
cité sept heures par jour à Kaboul et qui,
ainsi, met fin aux constantes coupures
de courant – ce qui est évidemment très
populaire auprès des Afghans. L’électri-
cité vient directement d’Ouzbékistan
grâce à de nouvelles lignes à haute ten-
sion qui ont coûté cher car elles fran-
chissent le col de Salang, à plus de qua-
tre mille mètres d’altitude. New Delhi a
aussi créé une série de petits projets de
développement majoritairement situés
dans la région fort instable de la frontière
nord entre l’Afghanistan et le Pakistan. Il
investit également de fortes sommes dans
des programmes sanitaires et alimen-
taires qui offrent des services de qualité
bien supérieure à ceux dont bénéficient
ses propres citoyens.
TOUS CES EFFORTS n’ont cependant rien
changé. Le 8 octobre 2009, une bombe
dissimulée à bord d’une voiture a explosé
devant l’ambassade indienne à Kaboul
– le second attentat en moins d’un an.
Ces deux explosions, mises au compte du
réseau Haqqani, lié à Al-Qaida, ont tué
plus de cent cinquante personnes et
blessé des centaines d’autres. Elles sont
considérées comme une réaction à la
montée de la présence indienne dans un
pays que le Pakistan voit comme sa
chasse gardée.
Tandis que l’Inde afrme sa présence
diplomatique avec une ambassade impo-
sante dans la capitale, et quatre consulats
dans l’ensemble du pays, la Chine a choisi
la voie opposée : une ambassade modeste,
peu fournie en personnel et bien dissimu-
lée derrière une porte rouge rarement
ouverte. Volontairement, à l’image de son
aide, elle fait profil bas. Son projet le plus
important se chifre à 25 millions de dol-
lars, au bénéfice de l’Hôpital de la répu-
blique à Kaboul, doté de trois cent cin-
quante lits ; inauguré en août, il se révèle
maintenant le mieux équipé de tout le pays.
Mais la priorité est donnée aux investis -
sements sur des projets qui apportent un
retour immédiat pour Pékin, tout en
stimulant le développement économique
local.
Désormais, les sociétés indiennes tentent
de rivaliser. De nouveaux gisements vien-
nent d’être découverts, dont deux de cuivre,
plusieurs autres contenant cuivre et or. Sans
oublier le gisement de fer de Hajigak, à
cent trente kilomètres à l’ouest de Kaboul,
avec un milliard huit cents millions de
tonnes de réserves, dont l’exploitation fait
l’objet d’un appel d’ofres. Cinq compa-
gnies indiennes sont en concurrence avec
une société d’Etat chinoise. Kaboul
demande en échange une aciérie, une ligne
ferroviaire et une usine de fertilisants pour
l’agriculture – autant de projets qui
devraient permettre de multiplier les
emplois. Selon des sources afghanes, les
Chinois seraient favoris en raison de leur
expérience avec la mine d’Aynak. Compte
tenu du nombre de travailleurs qui pour-
raient être recrutés, celui qui gagnera verra
son aura s’accroître, dans un pays où sont
encore basés plus de cent mille soldats
venant de pays occidentaux.
Savoir en fin de compte qui de la Chine
ou de l’Inde tirera profit de ses relations
avec l’Afghanistan dépend en grande par-
tie de l’évolution politique sur le terrain.
Mais la Chine semble être en mesure d’ob-
tenir d’ores et déjà un meilleur retour sur
investissement.
(1) Interview à Eurasianet.org, l’organisme fondé par
le milliardaire George Soros.
* Journaliste à Kaboul. Ce texte est extrait d’un arti-
cle publié par Far Eastern Economic Review, Hong-
kong, novembre 2009.
Inde et Chine se disputent l’Afghanistan
(1) Lire Graham Usher, « Liaisons dangereuses en Asie du Sud »,
Le Monde diplomatique, janvier 2009.
(2) Le MMA s’est efondré lors des législatives de février 2008. Lire
Jean-Luc Racine, « Pakistan : le plus dur reste à faire », www.monde-
diplomatique.fr, 27 février 2008.
(3) Asif Ezdi, « Thank you, Sufi Muhammad », The News, Islamabad,
29 avril 2009.
(4) Sondages Gallup Pakistan, Islamabad, des 26-27 juillet 2009, et
Gallup - Al-Jazira du 13 août 2009.
(5) « 60 drone hits kill 14 al-Qaeda men, 687 civilians », The News,
Islamabad, 10 avril 2009.
(6) L’exercice valant ce qu’il vaut, d’après un sondage Gallup, en
août 2009, 59 % des Pakistanais pensaient que la principale menace venait
des Etats-Unis, alors que 18 % désignaient le rival traditionnel indien et
11 % (même si ce pourcentage avait augmenté) les talibans. Si le même
sondage révélait que 41 % des personnes interrogées soutenaient l’in-
tervention militaire dans le Swat, 43 % déclaraient lui préférer une solu-
tion politique.
(7) Julian Barnes et Greg Miller, « US aiding Pakistani military ofen-
sive », Los Angeles Times, 23 octobre 2009.
(8) Syed Saleem Shahzad, « A new battle begins in Pakistan », Asia
Times, Hongkong, 19 octobre 2009.
Protégé par les puissances occidentales,
M. Hamid Karzaï a été investi à Kaboul,
le 19 novembre 2009. Après huit ans
d’interventions étrangères, l’Afghanistan
s’enfonce dans le chaos, entraînant
dans la tourmente son voisin pakistanais.
Singulièrement dans les zones tribales
frontalières où les « dégâts collatéraux »
des bombardements américains
et le retrait de la puissance publique
favorisent les extrémismes.
Le président Asif Ali Zardari essaie
de reprendre pied, en lançant une vaste
ofensive militaire au Waziristan.
Quelques mois plus tôt, il avait mené
le même type d’opération dans la vallée
de Swat. Sans résultat tangible,
comme en témoigne notre envoyé spécial.
OFFENSIVE MILITAIRE DANS LES ZONES TRIBALES
Le Pakistan fabrique ses propres ennemis
14
militant n’a pas besoin de gagner, mais seulement de
continuer à se battre. » Et M. Rustam Shah Mohmand,
un autre commentateur, s’interroge : « Si le but de l’in-
tervention était de combattre des éléments hostiles à
l’Etat, il aurait fallu ne s’attaquer qu’à eux. Pourquoi le
gouvernement a-t-il jugé nécessaire d’envahir tout le ter-
ritoire ? En utilisant les forces aériennes et en bombar-
dant sans discernement, il était certain que la population
souffrirait. » Le pouvoir l’a certes emporté dans la val-
lée de Swat, mais, selon M. Mohmand, cela pourrait
devenir une victoire à la Pyrrhus si « les causes
sociales, économiques et politiques qui ont provoqué
l’émergence des talibans ne sont pas traitées et si une
vaste reconstruction n’est pas entreprise ».
Autres marques d’aveuglement politique, pour
Yusufzai : l’arrestation des membres de la choura, le
comité consultatif taliban, que les autorités pakista-
naises avaient conviés en septembre 2009 à des
négociations. Ou la tactique consistant à armer des
milices contre les talibans (à l’instar des milices sun-
nites irakiennes dites du « réveil ») dans une région
où les vendettas courent parfois sur des généra-
tions. Ou encore la démolition des habitations qu’a
ordonnée le régime dans la vallée de Swat, car, les
maisons étant partagées par des familles très élargies,
leur destruction décrétée en représailles contre un
de leurs fils en fuite ne peut que susciter le ralliement
à l’insurrection de nouvelles recrues.
Si l’on constate dans cette région le retour à une
paix fragile, plus de deux cents suspects et sympa-
thisants n’en ont pas moins été exécutés depuis la fin
des combats, dans une totale impunité, par les forces
de sécurité ou des milices locales ; et la population
est habitée par une crainte permanente. « Si, aupa-
ravant, les gens étaient terrorisés par les talibans, ils
vivent aujourd’hui dans la peur de l’armée, affirme
Yusufzai. N’importe qui peut être taxé de talib. » Il suf-
fit, pour régler ses comptes avec quelqu’un, de l’ac-
cuser de sympathie talibane. « Votre maison est démo-
lie, vous êtes emprisonné, et demain votre corps est jeté
dans un champ. Les gens sont effrayés, ils craignent de
s’exprimer. »
En octobre dernier, à la veille de l’incursion mili-
taire dans le Waziristan sud, les opérations des tali-
bans s’étaient multipliées. Sous la direction de
M. Hakimullah Mehsud, âgé de 28 ans, elles avaient
visé Hangu, Kohat, Shangla et Peshawar, tuant en
majorité des civils. Quand le pouvoir central a inten-
sifié les bombardements aériens pour préparer l’of-
fensive terrestre, les actions des talibans se sont
faites plus spectaculaires. Des sympathisants venus
du Pendjab ont même osé s’en prendre aux quartiers
généraux de l’armée à Rawalpindi.
Dans le même temps, les attaques de drones
américains (lire l’article page 13) se sont poursuivies
dans les zones tribales. Selon une enquête publiée
par The News (5), sur sept cent un civils décédés au
cours de soixante bombardements entre le 29 jan-
vier 2008 et le 8 avril 2009, seules quatorze per-
sonnes étaient suspectées d’être des militants. Aussi
l’opinion publique est-elle indignée (6).
A
VEC SON ARMÉE de terre mal équipée et l’aide
américaine, le Pakistan tente d’accomplir ce
que les Etats-Unis et l’Organisation du traité
de l’Atlantique nord (OTAN) n’ont pas été capables
de réaliser en Afghanistan. Mais plus l’intervention
militaire dure et plus les provinces frontalières ris-
quent d’échapper à son contrôle ; avec l’accroisse-
ment du nombre de victimes et de l’insécurité, l’in-
surrection a déjà gagné certains districts du Pendjab.
Pourtant, cette réalité n’empêche ni les élites paki -
stanaises ni les commentateurs occidentaux d’espé-
rer éliminer tous les talibans, et les voix qui s’élèvent
contre la guerre sont aussitôt suspectées de sympa-
thie envers eux.
La récente incursion de vingt-huit mille soldats
dans le Waziristan sud a provoqué un nouvel exode
massif : un tiers de la population a été déplacé. Alors
que les talibans perdaient de plus en plus de sympa-
thisants, l’agence Associated Press a noté que des
réfugiés exprimaient leur colère contre le gouver-
nement en criant : « Vivent les talibans ! » Au lieu de
gagner les cœurs et les esprits, le pouvoir les livre à
l’ennemi ; et si les talibans ne sont pas aimés, lui l’est
encore moins. La conviction que le Pakistan se bat
pour les Etats-Unis persiste – les attaques au Wazi-
ristan ne se font-elles pas sous la surveillance de
drones américains (7) ?
D’après le journaliste Syed Saleem Shahzad, les
événements de ces sept dernières années ont prouvé
que les talibans pakistanais sortent toujours renfor-
cés des opérations qui sont menées contre eux. Ils
se regroupent déjà dans la vallée de Swat, qu’ils
avaient quittée lors de l’offensive, constate-t-il.
« Lorsque la neige commencera à recouvrir les principales
voies d’approvisionnement, il est probable que les talibans
auront reconquis tout le territoire perdu (8). » Les
médias comme les commentateurs occidentaux n’en
conservent pas moins leur optimisme.
En 2002, Hayatabad abritait de nombreux
réfugiés afghans. Les plus pauvres s’étaient installés
dans les bidonvilles de Kacha Garhi, sur la route de
Jamrud qui mène à la passe de Khyber. Mais pas mal
d’autres avaient ouvert des boutiques en ville et,
dans plusieurs quartiers, les transports et les
commerces étaient entre les mains de ces réfugiés
– dont certains migraient, l’été, vers l’Afghanistan, où
les températures sont plus clémentes.
Aujourd’hui, beaucoup d’Afghans quittent Haya-
tabad pour des raisons de sécurité : on y voit partout
des points de contrôle, les enlèvements y sont nom-
breux – et, rien qu’entre la mi-septembre et la mi-
octobre, au moins trois attentats-suicides et quatre
attaques à la roquette y ont eu lieu.
Le jour où j’ai entendu des roquettes tomber sur
Hayatabad, le reportage de Foreign Policy, sur AfPak
Channel, était intitulé « Everything’s coming up roses
in Pakistan » (« Le meilleur des scénarios se déroule
au Pakistan »). L’attentat était attribué à M. Mangal
Bagh Afridi, dirigeant du mouvement interdit Lash-
kar-e-Islam et ex-allié du gouvernement, qui avait
naguère été accusé de faire sortir du Khyber des fugi-
tifs et des délinquants, puis de fournir une protection
aux convois de l’OTAN. Les alliances fluctuent faci-
lement, on le voit – une raison supplémentaire pour
ne pas armer des milices.
Le lendemain de ces frappes sur Hayatabad, la
galette coûtait 15 roupies sur le marché, contre 2 rou-
pies la veille – tandis que les salaires stagnent, que
l’inflation et le chômage grimpent. Dans les rues,
personne ne parlait des dangers menaçant la popula-
tion : tout le monde se plaignait du coût de la vie.
MUHAMMAD IDREES AHMAD.
Principale préoccupation
des habitants,
le prix de la galette
A
LA mi-septembre 2009, dès mon arrivée
à Peshawar, j’ai entendu en provenance
de Hayatabad, la banlieue ouest de la
ville, neuf déflagrations précédées de
sifflements. La cible de ces tirs de
roquettes ? Un poste de gardes-fron-
tières chargés de surveiller la barrière par laquelle on
pénètre dans le territoire tribal de Khyber.
Encouragé par les Américains, le gouvernement du
Pakistan a déclaré en 2002 une guerre aux talibans qui
le conduit à multiplier les opérations militaires dans les
Territoires tribaux fédéraux (Federally Administered
Tribal Areas, FATA). Ces zones, situées le long de la
frontière avec l’Afghanistan dans le nord-ouest du
pays, sont divisés en sept territoires (ou agences) et
six régions (voir la carte), avec trois millions d’habitants
au total (2 % de la population pakistanaise). Les tali-
bans afghans s’y étaient réfugiés après leur défaite :
dans le Waziristan nord, sous la conduite du chef de
guerre antisoviétique Jalaluddin Haqqani ; et, dans le
Bajaur, sous celle du parti Hezb-e-Islami de M. Gul-
buddin Hekmatyar. L’armée de l’Etat fédéral, qui avait
jusque-là hésité à attaquer ces Afghans favorables au
Pakistan – les considérant comme un atout contre l’in-
fluence croissante de l’Inde en Afghanistan –, a finale-
ment pénétré dans le Waziristan sud pour appréhen-
der les « étrangers » (1).
Le refus par les tribus de livrer leurs hôtes a
entraîné à leur encontre une répression qui les a
incitées à se liguer contre le pouvoir central. Divers
groupes militants ont rallié les talibans pakistanais, en
général moins disciplinés que leurs homologues
afghans, et des vétérans jugés inefficaces ont été mar-
ginalisés ou assassinés. Le pouvoir local est, quant à
lui, passé aux mains d’hommes tels que le charisma-
tique Nek Mohammad, âgé de 27 ans à peine, mais
ex-combattant en Afghanistan, et farouche adver-
saire de la présence américaine dans ce pays.
Durant le conflit contre les Soviétiques dans les
années 1980, tant les rebelles afghans que l’armement
ont transité par les zones tribales, sans que leurs
structures politiques s’en trouvent modifiées. Il n’y a
pas eu alors d’insurrection, estime M. Rustam Shah
Mohmand, fin analyste politique pakistanais, parce
que « la politique gouvernementale et les aspirations du
peuple convergeaient ». Contrairement à aujourd’hui,
et cela pour trois raisons majeures, selon lui : la déci-
sion prise en 2001 par le président Pervez Mouchar-
raf de participer à la « guerre contre le terrorisme »
que mènent les Etats-Unis ; l’usage immodéré de la
force dans le soutien à cette guerre perçue comme
purement américaine ; la disparition ou la livraison à
ces derniers de suspects parmi lesquels figurent beau-
coup d’innocents. De là le fossé qui s’est creusé
entre la population et le gouvernement.
En 2002, dans la Province de la frontière du Nord-
Ouest, un vote sanction a porté au pouvoir le Conseil
uni pour l’action (Muttahidda Majlis-e-Amal, MMA),
une coalition de partis religieux opposés à la « guerre
contre le terrorisme » (2). Les institutions en place se
sont effondrées – notamment le bureau de l’agent
politique qui, depuis le Raj britannique au milieu du
XIX
e
siècle, fait le lien entre le gouvernement fédéral
et les maliks, les chefs de tribu. Les infrastructures tri-
bales traditionnelles et le concept même d’autonomie
régionale en ont également pâti, avec pour consé-
quence une aggravation de l’insécurité.
En 2004, après deux attentats manqués contre
M. Moucharraf, le gouvernement envoya dans le
Waziristan sud cinq mille soldats soutenus par des
hélicoptères de combat. Mais cette armée subit de
lourdes pertes, et le pouvoir fut contraint de signer
un traité de paix avec Nek Mohammad. Le cessez-le-
feu fut cependant rompu le 18 juin, date à laquelle ce
jeune émir fut assassiné lors d’une « frappe » aérienne
américaine dont l’Etat fédéral revendiqua la respon-
sabilité – comme souvent – pour ne pas avoir à
admettre que sa souveraineté avait été violée par
Washington.
Deux autres accords de paix furent conclus au
cours des années suivantes. Mais, en août 2007, les
forces armées pakistanaises prirent d’assaut la Mos-
quée rouge qu’occupaient des militants protalibans à
Islamabad ; cette intervention, en entraînant la mort
de nombreux innocents, déclencha une vague de ter-
rorisme jusque dans les autres grandes villes. En
réponse, l’armée élargit le théâtre de ses opérations
aux territoires de Bajaur, Mohmand et Khyber. Les
combats y furent violents sans que nul ne l’emporte,
mais des millions de personnes furent déplacées et la
colère contre le gouvernement s’amplifia.
Les tensions qui couvaient depuis deux ans dans
la vallée de Swat ont atteint un point culminant en
2009, lorsque les forces armées pakistanaises y ont
fait irruption, après l’échec de l’« ordre judiciaire isla-
mique » (Nizam-e-Adl) – le nouvel accord de paix que
l’Etat fédéral avait signé avec le Mouvement pour
l’application de la charia islamique (Tehrik Nifaz Sha-
riat-e-Mohammadi, TNSM), parti local prônant le
rétablissement de la législation régionale.
J
USQU’EN 1969, en effet, les districts du Malakand
que constituent Chitral, Dir et Swat étaient des
Etats princiers indépendants, avec leurs propres
codes juridiques – une variante de la charia dans la
vallée de Swat. Leur rattachement au Pakistan
entraîna le remplacement de ces codes par la législa-
tion nationale, mais sans que les procédures judi-
ciaires existantes soient modifiées en conséquence.
Dans les tribunaux de district, les dossiers restèrent
donc en souffrance et les affaires furent sans cesse
reportées. Situation qui provoqua, dès la fin des
années 1970, une mobilisation pour le retour au sys-
tème précédent à laquelle M. Sufi Mohammed contri-
bua en fondant le TNSM en 1989.
Au cours des années suivantes, ce mouvement
prit les armes à deux reprises, ce qui amena le gou-
vernement de Benazir Bhutto, en 1994, et celui de
M. Nawaz Sharif, en 1999, à des concessions pour
obtenir l’arrêt des violences. En vain : le TNSM ne
cessa de se développer. M. Mohammed partit
combattre les forces américaines en Afghanistan, à la
tête de dix mille hommes. La plupart d’entre eux
ayant été tués ou capturés, il perdit beaucoup de son
crédit. De plus, à son retour, il fut emprisonné à
Dera Ismail Khan.
En 2005 toutefois, son gendre, le mollah Fazlullah,
réactiva le TNSM, qui se radicalisa et se renforça
grâce à l’afflux de militants ayant fui devant les
attaques de drones américains dans les régions tri-
bales. Après avoir été rebaptisé Mouvement taliban
du Pakistan (Tehrik-e-Taliban Pakistan, TTP) par
M. Fazlullah en décembre 2007, ce parti gagna en
popularité chez les plus démunis ; la rhétorique popu-
liste de son leader, Baitullah Mehsud, sa façon de
rendre promptement justice et ses critiques à l’égard
de la vieille élite féodale attirèrent également à lui de
nombreux jeunes mécontents. Asif Ezdi, autre ana-
lyste politique, explique que « l’Etat a fortement déçu »
les jeunes, et il ajoute : « L’islamisme militant au Paki-
stan s’est nourri du comportement des élites, qui se sont
servies de l’Etat pour préserver et accroître leurs privilèges,
et qui ont précipité les gens ordinaires dans une pauvreté
de plus en plus grande et dans le désespoir. »
Confrontés au chômage, les jeunes rejoignirent
massivement les rangs des talibans parce qu’ils pou-
vaient y obtenir des armes et un entraînement mili-
taire, et que les médias privés, particulièrement dyna-
miques, poussaient à un engagement politique – mais
aussi parce que la guerre menée par les talibans était
perçue comme un combat contre ces élites. « Dans
certaines régions, des paysans sans terre se sont dressés
contre les riches propriétaires terriens », raconte M. Ezdi.
Et cela, « dans un pays où les gens ordinaires ont peu de
chances de franchir les barrières sociales, le gouvernement,
le système politique et les élites semblant ligués contre
eux. C’est ce mélange de ferveur révolutionnaire et d’en-
thousiasme religieux qui a fait le succès des talibans (3) ».
Les petits délinquants intégrèrent pour leur part
le TTP à mesure que l’influence de celui-ci grandissait,
afin d’échapper à la justice expéditive des talibans,
mais également pour bénéficier à la fois d’un arme-
ment et d’un réseau de relations puissant dont ils usè-
rent pour terroriser leurs concurrents aussi bien que
la population. Cependant, conformément à leur inter-
prétation obscurantiste de l’islam, les talibans locaux
interdirent l’instruction des filles, et plus d’une cen-
taine d’écoles furent détruites ; il en découla pour
eux une rapide baisse de popularité – même le TTP,
par la voix de son porte-parole le maulvi Omar, for-
mula des réserves concernant pareille décision.
Désireux de contrer l’impact du TTP, le gouver-
nement pachtoune de la Province de la frontière du
Nord-Ouest libéra M. Mohammed en 2008. Il avait
officiellement renoncé à la violence et des négocia-
tions aboutirent, en février 2009, à cet ordre judiciaire
islamique, sur la base d’un compromis : la fin des hos-
tilités et le dépôt des armes contre l’acceptation par
l’Etat fédéral des tribunaux islamiques, dans lesquels
la loi s’appuie sur la charia. L’accord ne fut ratifié par
le pouvoir que... le 14 avril 2009 et, après un semblant
de normalité, la paix civile ne revint pas dans la val-
lée de Swat ; aucune des parties en présence n’avait
respecté ses engagements.
C
ERTAINS commentateurs occidentaux et leurs
alliés locaux se hâtèrent de dénoncer la nou-
velle législation : ils affirmèrent que le Pakistan
était au bord du gouffre et que son arsenal nucléaire
ne tarderait pas à tomber aux mains des talibans
arrivés à cent kilomètres de la capitale. La pression
sur Islamabad s’intensifia. En mai, lorsqu’un groupe de
militants du TTP organisa un raid provocateur à moto
dans la vallée voisine de Buner, les médias présentè-
rent l’incident comme le prélude à une marche sur la
capitale, et les chars se mirent en mouvement.
L’armée réussit à déloger ces militants, mais près
de trois millions de civils furent déplacés à la suite de
son intervention. Parmi ceux qui restèrent, beau-
coup furent tués lors des bombardements. Le Haut-
Commissariat des Nations unies pour les réfu-
giés (UNHCR) dénonça de tels actes, et avertit qu’il
pourrait à peine fournir le tiers des secours néces-
saires. La plupart des réfugiés furent logés dans des
familles, chez des amis ou par des bénévoles. Le gou-
vernement ne proposa aucune mesure d’assistance, et
les aides étrangères atterrirent en majorité dans la
poche de politiciens corrompus. Les dirigeants du
Sind et du Pendjab, dans l’est du Pakistan, imposèrent
des restrictions à l’entrée de réfugiés dans leurs pro-
vinces – ce qui mit en relief la dimension ethnique du
conflit, les Pachtounes se considérant comme la pre-
mière communauté visée par une telle mesure.
Néanmoins, contrairement aux interventions
militaires dans les zones tribales, cette opération
fut approuvée par la population pakistanaise (à 41 %,
selon plusieurs sondages réalisés durant l’été [4]) et
saluée comme un succès par les dirigeants politiques,
l’armée et les médias. Tous estimèrent qu’il était
impératif de combattre les militants et les délin-
quants dans le Malakand, sans forcément approuver
le recours à la force. « Je pense que [la guerre] était
évitable, déclare Rahimullah Yusufzai, journaliste et
analyste réputé, mais le Pakistan n’est pas un acteur
libre et indépendant. Les Etats-Unis et d’autres pays ont
exercé des pressions, et, pour diverses raisons, le gou-
vernement n’a pu résister. » A ses yeux, les militants
n’ont jamais constitué une menace pour le pays ou
pour son arsenal nucléaire. « Le gouvernement dit lui-
même qu’il n’y avait pas plus de cinq mille talibans ; ils
contrôlaient la vallée de Swat, ils sont entrés dans le
Buner – de combien d’hommes auraient-ils disposé pour
marcher sur la capitale ? »
Le Pakistan compte cent soixante-treize millions
d’habitants, dont un million d’hommes dans l’armée,
et possède des forces aériennes bien équipées. « Les
talibans n’avaient ni la capacité ni l’intention d’entrer dans
la capitale, affirme Yusufzai. Ils visaient uniquement le
Malakand ; et, même là-bas, ils n’étaient influents que
dans trois districts sur sept. » Quant à l’ordre judiciaire
islamique, s’il ouvrait la porte à la charia – comme les
accords signés par les deux gouvernements laïques
précédents –, il comportait des concessions de part
et d’autre. Enfin, certains sont convaincus que
M. Mohammed aurait pu, par son aura, désamorcer le
conflit et marginaliser les extrémistes.
L’ex-ministre et commentateur pakistanais Roe-
dad Khan se demande si toutes les options politiques
ont bien été envisagées : « Nous n’avons jamais vu de
guerre plus inutile, plus difficile à justifier et à gagner. Face
aux méthodes non conventionnelles des insurgés, le
recours à la force seule a peu de chances de réussir : le
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009
15
DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique
PA R N OT R E E N V OY É S P É C I A L
MU H A M M A D I D R E E S AH M A D *
Quand l’islamisme
politique se nourrit
du comportement des élites
Plus de trois millions
de réfugiés,
laissés à l’abandon
* Journaliste, cofondateur du site Pulsemedia.org
Chitral
Haut-Dir
Bas-Dir Bas-Dir
Bajaur Bajaur
Mohmand
Khyber
Orazkai
Swat Swat
Buner Buner
Shangla Shangla
Kurram
Waziristan
nord
Waziristan
Sud
Waziristan
sud
Pechawar Peshawar
Islamabad
Pechawar Peshawar
Khan
Tank
Lakki
Marwat
Bannu
Karak
Hangu Kohat
Swabi
Kohistan
Batagram
Mansehra
Abbottabad
Malakand Pa
Mardan
Lakki
Marwat
Karak
Hangu Kohat
Charsadda
Kohistan
Haripur
Nowshera
PHILIPPE REKACEWICZ
AFGHANISTAN
BALOUTCHISTAN
FATA
PENDJAB
NWFP NWFP
PAKISTAN
Sources : Geological Survey of Pakistan (GSP) ; ministère du pétrole
et des ressources naturelles du Pakistan ; Nuclear Threat Initiative
(NTI), 2006 ; Center for Nonproliferation Studies (CNS), Monterey
Institute of International Studies ; Unocha ; UNHCR ; Programme
alimentaire mondial (PAM).
Territoires tribaux fédéraux (FATA)
Province de la frontière
du Nord-Ouest (NWFP)
Territoire fédéral d’Islamabad
Zones de conflits
Présence importante de personnes
déplacées (en dehors des camps)
Camps de réfugiés
0 50 100 km
PAKI STAN
AFGHANI STAN
I RAN
TURKMƒNISTAN CHI NE
I NDE
C
A
C
H
E
M
I
R
E
Peshawar
Quetta
Karachi
BALOUTCHISTAN
SIND
PENDJAB
FATA
2
NWFP
1
TERRITOIRES DU NORD
Mine
de cuivre
dÕAynak
Gwadar
Col de
Salang
Mine de fer
de Hajigak
New Delhi
Islamabad
Kaboul
Khusab
DŽsert de
Kharan
Pokharan
Lahore
Violences politiques et actes de guerre
Territoires contestŽs
Ligne de cessez-le-feu de 1949
Sites dÕessais
nuclŽaires
Installations nuclŽaires : unitŽs d'assemblage
de la bombe, extraction et enrichissement
dÕuranium, rŽacteur de recherche
Exploitations de pŽtrole ou de gaz
OlŽoducs et gazoducs
Missiles balistiques
en projet
Autoroute du Karakoram
1. Province de la frontire du Nord-Ouest. 2. Territoires tribaux fŽdŽraux.
0 300 km
existants
Baloutches
Pendjabis
Pachtounes
Sindhis
Distribution ethnique
Autres
PAR SARAH DAVI S ON *
D
ANS le « grand jeu » qui se
déroule en Afghanistan, la Chine
est en train de gagner. Pas l’Inde.
Bien que New Delhi ait apporté
une contribution de plus de 1 milliard de
dollars à Kaboul cette année, que les deux
pays partagent une histoire commune
vieille de plus de cinq cents ans, Pékin, lui,
marque des points politiques plus impor-
tants en Afghanistan et dans la région.
Au lieu de fournir de l’aide, la Chine
met l’accent sur le commerce et les inves-
tissements directs étrangers, qui ont battu
tous les records. En avril 2009, l’entre-
prise d’Etat China Metallurgical Construc-
tion Corporation a payé 3,5 milliards de
dollars – plus du double de la somme
escomptée – pour acquérir la mine de cui-
vre d’Aynak, à cinquante kilomètres au
sud de Kaboul, dans la province du Logar
contrôlée par les talibans.
« Autant la présence de la Chine s’af-
firme comme une série de succès diplo-
matiques et politiques, autant celle de
l’Inde est une chronique d’échecs reten-
tissants », estime l’ancien diplomate
indien M. K. Bhadrakumar. Selon lui, la
Chine gagne car elle est concentrée sur
ses objectifs. Pendant ce temps, l’Inde
demeure obnubilée par son opposition au
Pakistan, ce qui l’empêche de nouer des
liens plus étroits avec Kaboul dans la
crainte que ceux-ci tournent au seul béné-
fice d’Islamabad.
L’exemple le plus flagrant est celui du
gazoduc entre l’Iran, le Pakistan et l’Inde,
que New Delhi néglige malgré ses
énormes besoins. Ce projet très important
aurait pu lui permettre de réduire sa pénu-
rie énergétique et de stabiliser les relations
régionales. Traversant l’Afghanistan de
part en part, il aurait généré des milliers
d’emplois pour la main-d’œuvre afghane,
tout en développant les capacités tech-
niques qui font cruellement défaut au pays.
Mais New Delhi a peur de devenir dépen-
dant de son voisin, ce gazoduc franchissant
le territoire pakistanais.
Tandis que les autorités indiennes
conçoivent l’Afghanistan comme un lieu
où se joue leur opposition avec Islama-
bad, Pékin le considère comme un four-
nisseur de richesses pétrolières, gazières
ou minérales, et un futur partenaire com-
mercial. Une stratégie pragmatique qui
apparaît plus solide et plus cohérente.
Combinée avec un arsenal financier mus-
clé, elle contribue à établir une confiance
régionale.
LE CONTENU des projets soutenus révèle
parfaitement la diférence entre les gou-
vernements chinois et indien – plus que
l’ampleur même des programmes. Pékin
a investi dans Aynak, qui constitue la
deuxième réserve de cuivre du monde (plus
de onze millions de tonnes). Outre les huit
mille emplois directs attendus, la Chine
s’est engagée à construire sur place une
centrale électrique de quatre cents méga-
watts, une fonderie, une ligne de chemin de
fer jusqu’au Tadjikistan, et à faire de subs-
tantiels investissements dans l’enseigne-
ment, le logement et la santé.
Ces investissements sont typiques de sa
façon de concevoir le développement, tant
en Asie centrale qu’en Afrique. La Chine
utilise en efet la création d’emplois et le
développement économique pour pro-
mouvoir la stabilité, tout en veillant à
satisfaire ses propres besoins en res-
sources naturelles. Ces engagements,
expliquent les sources diplomatiques chi-
noises à Kaboul, prouvent que Pékin croit
en la future stabilisation de l’Afghanistan.
Au-delà, le soutien de la Chine aux pays
voisins en difculté vise également, selon
eux, à assurer l’avenir, et singulièrement
les échanges commerciaux au bénéfice de
chacun des pays.
« Il faut placer ces choix dans le
contexte du programme chinois de déve-
loppement du “Grand Ouest”, qui a donné
lieu à des investissements massifs dans les
régions occidentales de la Chine, ainsi
qu’au-delà de ses frontières, en Asie cen-
trale, Asie du Sud et Iran », explique
M. Niklas Norling, expert pour la Chine et
l’Asie centrale auprès de l’Institute for
Security and Development Policy de
Stockholm (1). Il donne quelques exem-
ples de ces investissements chinois : l’au-
toroute du Karakoram au Pakistan, le port
de Gwadar, le gazoduc reliant le Turkmé-
nistan au Xinjiang, et un contrat énergé-
tique de 100 millions de dollars sur vingt-
cinq ans avec l’Iran.
En revanche, c’est l’Inde qui a
construit le réseau apportant de l’électri-
cité sept heures par jour à Kaboul et qui,
ainsi, met fin aux constantes coupures
de courant – ce qui est évidemment très
populaire auprès des Afghans. L’électri-
cité vient directement d’Ouzbékistan
grâce à de nouvelles lignes à haute ten-
sion qui ont coûté cher car elles fran-
chissent le col de Salang, à plus de qua-
tre mille mètres d’altitude. New Delhi a
aussi créé une série de petits projets de
développement majoritairement situés
dans la région fort instable de la frontière
nord entre l’Afghanistan et le Pakistan. Il
investit également de fortes sommes dans
des programmes sanitaires et alimen-
taires qui offrent des services de qualité
bien supérieure à ceux dont bénéficient
ses propres citoyens.
TOUS CES EFFORTS n’ont cependant rien
changé. Le 8 octobre 2009, une bombe
dissimulée à bord d’une voiture a explosé
devant l’ambassade indienne à Kaboul
– le second attentat en moins d’un an.
Ces deux explosions, mises au compte du
réseau Haqqani, lié à Al-Qaida, ont tué
plus de cent cinquante personnes et
blessé des centaines d’autres. Elles sont
considérées comme une réaction à la
montée de la présence indienne dans un
pays que le Pakistan voit comme sa
chasse gardée.
Tandis que l’Inde afrme sa présence
diplomatique avec une ambassade impo-
sante dans la capitale, et quatre consulats
dans l’ensemble du pays, la Chine a choisi
la voie opposée : une ambassade modeste,
peu fournie en personnel et bien dissimu-
lée derrière une porte rouge rarement
ouverte. Volontairement, à l’image de son
aide, elle fait profil bas. Son projet le plus
important se chifre à 25 millions de dol-
lars, au bénéfice de l’Hôpital de la répu-
blique à Kaboul, doté de trois cent cin-
quante lits ; inauguré en août, il se révèle
maintenant le mieux équipé de tout le pays.
Mais la priorité est donnée aux investis -
sements sur des projets qui apportent un
retour immédiat pour Pékin, tout en
stimulant le développement économique
local.
Désormais, les sociétés indiennes tentent
de rivaliser. De nouveaux gisements vien-
nent d’être découverts, dont deux de cuivre,
plusieurs autres contenant cuivre et or. Sans
oublier le gisement de fer de Hajigak, à
cent trente kilomètres à l’ouest de Kaboul,
avec un milliard huit cents millions de
tonnes de réserves, dont l’exploitation fait
l’objet d’un appel d’ofres. Cinq compa-
gnies indiennes sont en concurrence avec
une société d’Etat chinoise. Kaboul
demande en échange une aciérie, une ligne
ferroviaire et une usine de fertilisants pour
l’agriculture – autant de projets qui
devraient permettre de multiplier les
emplois. Selon des sources afghanes, les
Chinois seraient favoris en raison de leur
expérience avec la mine d’Aynak. Compte
tenu du nombre de travailleurs qui pour-
raient être recrutés, celui qui gagnera verra
son aura s’accroître, dans un pays où sont
encore basés plus de cent mille soldats
venant de pays occidentaux.
Savoir en fin de compte qui de la Chine
ou de l’Inde tirera profit de ses relations
avec l’Afghanistan dépend en grande par-
tie de l’évolution politique sur le terrain.
Mais la Chine semble être en mesure d’ob-
tenir d’ores et déjà un meilleur retour sur
investissement.
(1) Interview à Eurasianet.org, l’organisme fondé par
le milliardaire George Soros.
* Journaliste à Kaboul. Ce texte est extrait d’un arti-
cle publié par Far Eastern Economic Review, Hong-
kong, novembre 2009.
Inde et Chine se disputent l’Afghanistan
(1) Lire Graham Usher, « Liaisons dangereuses en Asie du Sud »,
Le Monde diplomatique, janvier 2009.
(2) Le MMA s’est efondré lors des législatives de février 2008. Lire
Jean-Luc Racine, « Pakistan : le plus dur reste à faire », www.monde-
diplomatique.fr, 27 février 2008.
(3) Asif Ezdi, « Thank you, Sufi Muhammad », The News, Islamabad,
29 avril 2009.
(4) Sondages Gallup Pakistan, Islamabad, des 26-27 juillet 2009, et
Gallup - Al-Jazira du 13 août 2009.
(5) « 60 drone hits kill 14 al-Qaeda men, 687 civilians », The News,
Islamabad, 10 avril 2009.
(6) L’exercice valant ce qu’il vaut, d’après un sondage Gallup, en
août 2009, 59 % des Pakistanais pensaient que la principale menace venait
des Etats-Unis, alors que 18 % désignaient le rival traditionnel indien et
11 % (même si ce pourcentage avait augmenté) les talibans. Si le même
sondage révélait que 41 % des personnes interrogées soutenaient l’in-
tervention militaire dans le Swat, 43 % déclaraient lui préférer une solu-
tion politique.
(7) Julian Barnes et Greg Miller, « US aiding Pakistani military ofen-
sive », Los Angeles Times, 23 octobre 2009.
(8) Syed Saleem Shahzad, « A new battle begins in Pakistan », Asia
Times, Hongkong, 19 octobre 2009.
Protégé par les puissances occidentales,
M. Hamid Karzaï a été investi à Kaboul,
le 19 novembre 2009. Après huit ans
d’interventions étrangères, l’Afghanistan
s’enfonce dans le chaos, entraînant
dans la tourmente son voisin pakistanais.
Singulièrement dans les zones tribales
frontalières où les « dégâts collatéraux »
des bombardements américains
et le retrait de la puissance publique
favorisent les extrémismes.
Le président Asif Ali Zardari essaie
de reprendre pied, en lançant une vaste
ofensive militaire au Waziristan.
Quelques mois plus tôt, il avait mené
le même type d’opération dans la vallée
de Swat. Sans résultat tangible,
comme en témoigne notre envoyé spécial.
OFFENSIVE MILITAIRE DANS LES ZONES TRIBALES
Le Pakistan fabrique ses propres ennemis
14
militant n’a pas besoin de gagner, mais seulement de
continuer à se battre. » Et M. Rustam Shah Mohmand,
un autre commentateur, s’interroge : « Si le but de l’in-
tervention était de combattre des éléments hostiles à
l’Etat, il aurait fallu ne s’attaquer qu’à eux. Pourquoi le
gouvernement a-t-il jugé nécessaire d’envahir tout le ter-
ritoire ? En utilisant les forces aériennes et en bombar-
dant sans discernement, il était certain que la population
souffrirait. » Le pouvoir l’a certes emporté dans la val-
lée de Swat, mais, selon M. Mohmand, cela pourrait
devenir une victoire à la Pyrrhus si « les causes
sociales, économiques et politiques qui ont provoqué
l’émergence des talibans ne sont pas traitées et si une
vaste reconstruction n’est pas entreprise ».
Autres marques d’aveuglement politique, pour
Yusufzai : l’arrestation des membres de la choura, le
comité consultatif taliban, que les autorités pakista-
naises avaient conviés en septembre 2009 à des
négociations. Ou la tactique consistant à armer des
milices contre les talibans (à l’instar des milices sun-
nites irakiennes dites du « réveil ») dans une région
où les vendettas courent parfois sur des généra-
tions. Ou encore la démolition des habitations qu’a
ordonnée le régime dans la vallée de Swat, car, les
maisons étant partagées par des familles très élargies,
leur destruction décrétée en représailles contre un
de leurs fils en fuite ne peut que susciter le ralliement
à l’insurrection de nouvelles recrues.
Si l’on constate dans cette région le retour à une
paix fragile, plus de deux cents suspects et sympa-
thisants n’en ont pas moins été exécutés depuis la fin
des combats, dans une totale impunité, par les forces
de sécurité ou des milices locales ; et la population
est habitée par une crainte permanente. « Si, aupa-
ravant, les gens étaient terrorisés par les talibans, ils
vivent aujourd’hui dans la peur de l’armée, affirme
Yusufzai. N’importe qui peut être taxé de talib. » Il suf-
fit, pour régler ses comptes avec quelqu’un, de l’ac-
cuser de sympathie talibane. « Votre maison est démo-
lie, vous êtes emprisonné, et demain votre corps est jeté
dans un champ. Les gens sont effrayés, ils craignent de
s’exprimer. »
En octobre dernier, à la veille de l’incursion mili-
taire dans le Waziristan sud, les opérations des tali-
bans s’étaient multipliées. Sous la direction de
M. Hakimullah Mehsud, âgé de 28 ans, elles avaient
visé Hangu, Kohat, Shangla et Peshawar, tuant en
majorité des civils. Quand le pouvoir central a inten-
sifié les bombardements aériens pour préparer l’of-
fensive terrestre, les actions des talibans se sont
faites plus spectaculaires. Des sympathisants venus
du Pendjab ont même osé s’en prendre aux quartiers
généraux de l’armée à Rawalpindi.
Dans le même temps, les attaques de drones
américains (lire l’article page 13) se sont poursuivies
dans les zones tribales. Selon une enquête publiée
par The News (5), sur sept cent un civils décédés au
cours de soixante bombardements entre le 29 jan-
vier 2008 et le 8 avril 2009, seules quatorze per-
sonnes étaient suspectées d’être des militants. Aussi
l’opinion publique est-elle indignée (6).
A
VEC SON ARMÉE de terre mal équipée et l’aide
américaine, le Pakistan tente d’accomplir ce
que les Etats-Unis et l’Organisation du traité
de l’Atlantique nord (OTAN) n’ont pas été capables
de réaliser en Afghanistan. Mais plus l’intervention
militaire dure et plus les provinces frontalières ris-
quent d’échapper à son contrôle ; avec l’accroisse-
ment du nombre de victimes et de l’insécurité, l’in-
surrection a déjà gagné certains districts du Pendjab.
Pourtant, cette réalité n’empêche ni les élites paki -
stanaises ni les commentateurs occidentaux d’espé-
rer éliminer tous les talibans, et les voix qui s’élèvent
contre la guerre sont aussitôt suspectées de sympa-
thie envers eux.
La récente incursion de vingt-huit mille soldats
dans le Waziristan sud a provoqué un nouvel exode
massif : un tiers de la population a été déplacé. Alors
que les talibans perdaient de plus en plus de sympa-
thisants, l’agence Associated Press a noté que des
réfugiés exprimaient leur colère contre le gouver-
nement en criant : « Vivent les talibans ! » Au lieu de
gagner les cœurs et les esprits, le pouvoir les livre à
l’ennemi ; et si les talibans ne sont pas aimés, lui l’est
encore moins. La conviction que le Pakistan se bat
pour les Etats-Unis persiste – les attaques au Wazi-
ristan ne se font-elles pas sous la surveillance de
drones américains (7) ?
D’après le journaliste Syed Saleem Shahzad, les
événements de ces sept dernières années ont prouvé
que les talibans pakistanais sortent toujours renfor-
cés des opérations qui sont menées contre eux. Ils
se regroupent déjà dans la vallée de Swat, qu’ils
avaient quittée lors de l’offensive, constate-t-il.
« Lorsque la neige commencera à recouvrir les principales
voies d’approvisionnement, il est probable que les talibans
auront reconquis tout le territoire perdu (8). » Les
médias comme les commentateurs occidentaux n’en
conservent pas moins leur optimisme.
En 2002, Hayatabad abritait de nombreux
réfugiés afghans. Les plus pauvres s’étaient installés
dans les bidonvilles de Kacha Garhi, sur la route de
Jamrud qui mène à la passe de Khyber. Mais pas mal
d’autres avaient ouvert des boutiques en ville et,
dans plusieurs quartiers, les transports et les
commerces étaient entre les mains de ces réfugiés
– dont certains migraient, l’été, vers l’Afghanistan, où
les températures sont plus clémentes.
Aujourd’hui, beaucoup d’Afghans quittent Haya-
tabad pour des raisons de sécurité : on y voit partout
des points de contrôle, les enlèvements y sont nom-
breux – et, rien qu’entre la mi-septembre et la mi-
octobre, au moins trois attentats-suicides et quatre
attaques à la roquette y ont eu lieu.
Le jour où j’ai entendu des roquettes tomber sur
Hayatabad, le reportage de Foreign Policy, sur AfPak
Channel, était intitulé « Everything’s coming up roses
in Pakistan » (« Le meilleur des scénarios se déroule
au Pakistan »). L’attentat était attribué à M. Mangal
Bagh Afridi, dirigeant du mouvement interdit Lash-
kar-e-Islam et ex-allié du gouvernement, qui avait
naguère été accusé de faire sortir du Khyber des fugi-
tifs et des délinquants, puis de fournir une protection
aux convois de l’OTAN. Les alliances fluctuent faci-
lement, on le voit – une raison supplémentaire pour
ne pas armer des milices.
Le lendemain de ces frappes sur Hayatabad, la
galette coûtait 15 roupies sur le marché, contre 2 rou-
pies la veille – tandis que les salaires stagnent, que
l’inflation et le chômage grimpent. Dans les rues,
personne ne parlait des dangers menaçant la popula-
tion : tout le monde se plaignait du coût de la vie.
MUHAMMAD IDREES AHMAD.
Principale préoccupation
des habitants,
le prix de la galette
(1) http://theses.ulb.ac.be/ETD-db/collection/avai-
lable/ULBetd-11282007-102000/
(2) Hernán Millas, La Familia militar, Planeta, San-
tiago, 1999, p. 23-28.
(3) Francisco Herreros, « Prensa canalla y violación
de los derechos humanos », El Siglo, Santiago,
4 novembre 2005 ; www.purochile.org/27.html
(4) A l’exception de treize dirigeants démocrates-
chrétiens qui, réunis autour de Bernardo Leighton,
condamnèrent le coup d’Etat. Leighton sera griève-
ment blessé à Rome, en 1975, dans un attentat orga-
nisé par la police secrète de la dictature.
(5) Son fils aîné Eduardo Frei sera également pré-
sident de 1994 à 2000.
(6) Luis Alvarez, Francisco Castillo et Abraham
Santibáñez, Septiembre. Martes 11. Auge y caída de
Allende, Triunfo, Santiago, 1973.
(7) Ernesto Carmona, « El informe Valech también
sentó a los periodistas chilenos en el banquillo »,
Rocinante, Santiago, janvier 2005.
Chaque jeudi, le meilleur
de la presse internationale
chez votre marchand de journaux
DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique
16
« SALVADOR ALLENDE PRÉPARAIT UN AUTO-COUP
Ce plan Z qui a épouvanté
Au Chili, une campagne médiatique mensongère, menée en
particulier par le quotidien « El Mercurio », a préparé puis justifié
le coup d’Etat du 11 septembre 1973 contre Salvador Allende.
Actuel lement, la presse, y compris internationale, se déchaîne
contre les transformations sociales en cours en Bolivie, en
Equateur, au Venezuela, et choie la politique « responsable »
menée à Santiago. Laquelle risque de provoquer un retour de la
droite au pouvoir, le 13 décembre prochain.
PA R J O R G E MAGA S I C H *
S
EPT JOURS après le coup d’Etat
du 11 septembre 1973, le quoti-
dien chilien El Mercurio titre
sur huit colonnes : « L’ex-gou-
vernement marxiste préparait
un auto-coup d’Etat ». Une information
terrifiante ! L’administration de Salvador
Allende aurait fomenté un plan d’assas-
sinat massif de militaires, de dirigeants
politiques et de journalistes d’opposition,
sans oublier leurs familles. Nom de code :
plan Z. « Des milliers de personnes sont
impliquées dans cette sinistre opéra-
tion », relate l’article signé Julio Arroyo
Kuhn, un journaliste très proche des ser-
* Historien, chargé de cours à l’Institut des hautes
études des communications sociales de Bruxelles,
auteur de Los que dijeron « No ». Historia del movi-
miento de los marinos antigolpistas de 1973, LOM,
Santiago (Chili), 2008.
vices de renseignement de la marine. Un
mois plus tôt, il avait difusé de fausses
informations diabolisant des marins qui
s’étaient réunis avec les dirigeants des
partis de gauche pour dénoncer le putsch
imminent (1).
Fraîchement désigné secrétaire de la
junte, le colonel Pedro Ewing convoque
une conférence de presse, le 22 septem-
bre. Devant ce qui reste de la presse natio-
nale et des journalistes étrangers, il
explique que, le 19 septembre, jour de
l’armée, Allende projetait d’inviter à
déjeuner le haut commandement au palais
présidentiel de la Moneda. Par surprise,
ses gardes du corps, déguisés en serveurs,
cribleraient les ofciers de balles, tandis
que, dans le parc O’Higgins de Santiago,
les militaires en train de défiler et les diri-
geants de l’opposition seraient massacrés.
Des carnages similaires surviendraient
dans les provinces. Le lendemain, la
« République populaire démocratique du
Chili » serait instaurée. Ainsi l’établissent
– conclut le colonel – les documents
découverts dans le cofre-fort du vice-
ministre de l’intérieur d’Allende, Daniel
Vergara, et leur copie trouvée à la Banque
centrale.
A mesure que les services de rensei-
gnement déchifrent les pièces – du moins
le prétendent-ils –, le colonel multiplie
les révélations lors de nouvelles confé-
rences de presse. Au cours de l’une
d’elles, il annonce qu’une seconde phase
du plan envisageait l’assassinat d’Allende.
Bien qu’aucune question ne puisse être
formulée, les journalistes étrangers
s’étonnent qu’Allende soit l’auteur d’un
plan incluant… son assassinat (2).
Qu’importe, les médias pilonnent l’opi-
nion. Chaque scoop se révèle plus sensa-
tionnel que le précédent : « Une autre
école de guérilla découverte à Nueva
Imperial » ; « Les marxistes encoura-
geaient de sinistres plans dans la zone du
salpêtre » ; « Le PS [Parti socialiste] et le
MIR [Mouvement de la gauche révolution-
naire] planifiaient l’assassinat de six cents
familles » ; « Les marxistes projetaient la
destruction de Limache » (3). Dans un
article du même Kuhn, le 23 octobre, La
Estrella (Valparaíso) rendra compte, à sa
manière, des exécutions de militants de
l’Unité populaire (UP) : « Quatre chefs
du plan Z passés par les armes ».
La junte mobilise tous les moyens pour
accréditer l’existence du plan. Il sera évo-
qué lors de la XXVIII
e
Assemblée géné-
rale de l’Organisation des Nations unies
(ONU), le 8 octobre 1973, par le ministre
des afaires étrangères, l’amiral Ismael
Huerta, devant une salle presque vide. Et
il figure dans le Manuel de l’histoire du
Chili, de Frías Valenzuela (1974), adopté
par un grand nombre d’écoles.
La véracité de la conspiration est cau-
tionnée par la quasi-totalité des intellec-
tuels du bloc d’opposition au gouverne-
ment de l’Unité populaire (UP) qui unit
la droite et les démocrates-chrétiens (4).
Le plan Z n’est au fond que le prolonge-
ment des virulentes campagnes média-
tiques qui ont précédé le putsch, menées,
en tout premier lieu, par El Mercurio.
Quotidien de référence extrêmement
conservateur, lancé en 1827 à Valparaíso
et en 1900 à Santiago, propriété d’Agus-
tín Edwards, une des grandes fortunes du
Chili, le journal a été fondamental dans
la préparation du coup d’Etat. Selon le
rapport du Sénat des Etats-Unis – « Covert
action in Chile 1963-1973 » (1975) –,
El Mercurio et d’autres médias ont reçu
1,5 million de dollars de la Central Intel-
ligence Agency (CIA) pour déstabiliser
Allende.
«
J
E SUIS femme, socialiste, séparée et
agnostique. Je réunis quatre péchés
capitaux. Mais nous allons faire du
bon travail. » C’est ainsi que
M
me
Michelle Bachelet a salué les chefs
militaires lorsqu’elle a pris ses fonctions
de ministre de la défense, début 2002.
Un poste jusque-là jamais confié à une
femme et qu’aucun socialiste n’avait
occupé depuis le gouvernement de Sal-
vador Allende. En mars 2006, c’est dans
le même état d’esprit qu’elle arrivera au
pouvoir, portée par la Concertation des
partis pour la démocratie (la Concerta-
ción). Cette coalition réunissant des
démocrates-chrétiens, des libéraux, des
sociaux-démocrates et des socialistes
gouverne le pays depuis la « transition
démocratique », en 1989. Les présidents
antérieurs Patricio Aylwin, Eduardo Frei
et Ricardo Lagos en étaient issus.
Pendant son mandat, « la Michelle »,
comme l’appellent nombre de Chiliens, a
mis en place une série de programmes et
de réformes destinés à améliorer la qua-
lité de vie de la population en atténuant
les effets du modèle économique néo-
libéral introduit sous la dictature du
général Augusto Pinochet (1973-1989) :
élargissement de la couverture santé ;
« pension solidaire » attribuée à plus d’un
million de personnes ; création d’un
réseau national de crèches (trois mille
cinq cents à l’horizon 2010) qui a eu
pour efet de stimuler la participation
des femmes au marché du travail...
Pour autant, à l’occasion du bicente-
naire de l’indépendance, en septem-
bre 2010, le Chili ne sera pas le pays
« développé » qu’avait promis l’ex-prési-
dent Lagos. La prophétie reposait en
efet sur les indicateurs économiques des
années 1990, et en particulier sur la
croissance moyenne du produit intérieur
brut (PIB), qui était alors de 7,6 %. Or la
crise asiatique de 1997-1998 a brusque-
ment freiné cette expansion économique
et, pendant les six années du mandat de
M. Lagos, le PIB ne s’est accru en
moyenne que de 4,3 %.
C’est de cette situation qu’a hérité
M
me
Bachelet à son arrivée au palais de la
Moneda. Au cours des trois premières
années de sa présidence, la croissance du
PIB a chuté à 4,2 %, et la tendance se
maintient à la baisse : la crise économique
mondiale s’est répercutée sur la demande
et sur les prix du cuivre, principal produit
chilien sur les marchés internationaux
– environ 50 % de ses exportations.
Heureusement, le gouvernement
avait pris des mesures préventives. Alors
que les prix du cuivre atteignaient, à l’ex-
portation, des valeurs maximales iné-
dites – principalement du fait de la
demande chinoise –, il a destiné ces reve-
nus à l’épargne et a accumulé plus de
25,5 milliards de dollars. De son côté, la
Banque centrale enregistrait des réserves
de 24,2 milliards de dollars. Au début
2008, alors que les premiers signes de fai-
blesse économique se faisaient sentir, la
présidente a ouvert les caisses. C’est
l’une des raisons de sa grande popularité.
UNE FOIS la crise globale installée,
M
me
Bachelet a annoncé, début 2009,
un plan d’encouragement de l’emploi
(le chômage dépasse les 10 %), un
paquet de nouvelles subventions, un
programme renforcé d’investissements
destinés aux infrastructures, ainsi que la
capitalisation de l’entreprise étatique
du cuivre – la Corporation nationale du
cuivre (Codelco) –, à hauteur de 4 mil-
liards de dollars. Les mesures prises
pour limiter les dégâts se sont succédé
au fil des mois : adoption de nouvelles
Une
Guérilleros, sexe, alcool et marxisme
D
URANT les premiers mois, le Parti
démocrate-chrétien appuie la dicta-
ture. Dans le numéro d’El Mercurio qui, le
18 septembre, dénonce le plan Z, son pré-
sident, M. Patricio Aylwin (premier chef
d’Etat de la transition, de 1990 à 1994), lui
donne un aval complet : « Le gouverne-
ment d’Allende (...) s’apprêtait à réaliser
un auto-coup d’Etat pour instaurer par la
force la dictature communiste. [Celui-ci]
aurait été terriblement sanglant, et les
forces armées se sont bornées à devancer
ce risque imminent. » L’ex-président
Eduardo Frei (1964-1970) (5) afrme
quant à lui (ABC, 10 octobre 1973) que
« des masses de guérilleros étaient déjà
prêtes et que l’extermination des chefs de
l’armée était bien préparée ».
Ces déclarations contribuent sans doute
à dissiper tout scrupule chez les journa-
listes « démo-chrétiens » travaillant dans
les médias autorisés. Ainsi Emilio Filippi
et Hernán Millas, l’un directeur de l’heb-
domadaire Ercilla et l’autre reporter,
publient en janvier 1974 Chili 70-73.
Chronique d’une expérience – un livre
qui surenchérit sur les épouvantes du
plan Z et se répand en invectives contre les
dirigeants de gauche, qui n’ont aucun
moyen de se défendre.
De même Abraham Santibáñez, direc-
teur adjoint d’Ercilla, et Luis Alvarez, son
rédacteur en chef, publient Mardi 11 sep-
tembre. Apogée et chute d’Allende. Selon
eux, la résidence présidentielle d’El
Arrayán était la « scène de sordides his-
toires. Il s’y mêla, dans une combinaison
explosive, l’entraînement guérillero et le
sexe, l’alcool et la leçon marxiste (6) ».
Leurs versions du plan Z, impliquant le
ministre de la défense, le directeur du ser-
vice national de santé et le président lui-
même, entraîneront des persécutions contre
les journalistes de la télévision nationale et
du Canal 13 de l’Université catholique (7).
Fin octobre 1973, le gouvernement mili-
taire fait publier un Livre blanc du chan-
gement de gouvernement au Chili, réédité
plusieurs fois en espagnol et en anglais,
PA R L I B I O P É R E Z *
* Journaliste.
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009
17
pour expliquer pourquoi « les forces
armées et le corps des carabiniers de la
République du Chili (...) renversèrent le
président Salvador Allende ». Ce Livre
blanc concentre pratiquement toutes les
diatribes lancées contre l’UP, mais sa pièce
principale est sans aucun doute le plan Z,
présenté en appendice documentaire.
Le plan Z engendra rapidement des
créatures régionales et locales : de nom-
breux chefs militaires de provinces
« découvrent » le leur ; dans des quar-
tiers, les voisins « de droite » prétendent
savoir de bonne source que des listes de
personnes à exécuter ont été découvertes
dans le plan Z local, et l’on se dispute
âprement les premières places. Durant les
premières années de la dictature, ceux qui
oseront manifester un certain désaccord
avec les brutalités du régime recevront
invariablement la réponse fabriquée : le
plan Z aurait été pire ! L’armée nous a sau-
vés et ses excès sont excusables.
Selon Millas – à cette époque favora-
ble au coup d’Etat –, des partisans du
régime, ou des personnes désireuses
d’être perçues comme telles, exerçaient
d’énormes pressions sur la presse afin
que leurs noms figurent sur les listes du
plan Z ; elles pouvaient alors prononcer
la phrase : « J’ai appris que moi aussi
j’allais être tué... » Un agriculteur qui
entreprenait des démarches pour récu-
pérer son hacienda expropriée offrit
100 000 escudos (25 000 dollars) pour
que son nom apparaisse sur les listes
imaginaires (8).
La portée du plan Z va au-delà d’un
montage pour justifier le putsch. Il a
constitué une pièce essentielle dans le
conditionnement des militaires lancés
contre l’« ennemi intérieur ». Pour que
les soldats répriment sans pitié, il fallait
qu’ils perçoivent les persécutés non
comme des citoyens, éventuellement aux
idées différentes, mais comme des assas-
sins qui projetaient de les éliminer, eux et
leurs familles. Déshumanisant l’adver-
saire, le plan Z inculqua aux militaires la
haine indispensable pour torturer et
assassiner.
chet ; en 1990, le gouvernement Aylwin le
désigna... commissaire de la Commission
vérité et réconciliation ; en 1999, sous la
présidence de M. Frei, il sera nommé mem-
bre de la Table de dialogue.
En 2002, Vial Correa (décédé en octo-
bre 2009) expliquera qu’après le coup
d’Etat son équipe (la rédaction de Qué
Pasa) était en contact avec la junte via un
ofcier de la marine. Celui-ci lui remit
divers documents « découverts lors de
perquisitions », parmi lesquels « le
plan ». Têtu, Vial Correa était une des
rares personnes à continuer à en défendre
encore l’existence. Pour lui « une tête brû-
lée de l’Unité populaire, parmi les nom-
breuses que comptait le gouvernement
d’Allende, a écrit ce document, en a fait
des copies et les a distribuées à ses amis.
(...) Cela dit, qu’il y ait eu un début d’exé-
cution et qu’ils aient été nombreux ou
non à y participer, c’est une autre his-
toire. Lorsqu’on parle d’une invention,
c’est un mensonge. Personne ne l’a
inventé, il a été trouvé. Et nous avons dû
batailler pour pouvoir le publier (15) ».
Même si l’on concède que, trente ans
auparavant, l’historien pensait que les
feuillets remis par la marine étaient l’œu-
vre d’une « tête brûlée » non identifiée,
ce qu’il publie dans le Livre blanc est
radicalement différent. Il y assure que
« l’Unité populaire et Salvador Allende
(...) s’apprêtaient à faire un auto-coup
d’Etat pour conquérir un pouvoir absolu
basé sur la force et le crime (16) ». Sa
responsabilité, comme celle de ses col-
laborateurs, parmi lesquels se trouvait
Cristián Zegers, l’actuel directeur d’El
Mercurio, est immense : ce sont eux qui
promurent quelques feuilles très proba-
blement fabriquées par des agents de la
marine au rang de plan du gouvernement
d’Allende. Les résultats sont connus (lire
page 24).
Paradoxalement, aucun des quatre gou-
vernements élus depuis 1990 n’a osé
enquêter sur le rôle des organisateurs du
putsch, et notamment des intellectuels,
dans la difusion planifiée de fausses
informations. A Valparaíso, après le réta-
blissement de la démocratie, la marine a
élevé un monument à l’amiral José Tori-
bio Merino, celui qui, en 1973, prit la tête
du soulèvement. Ses Mémoires (17), véri-
table exhortation à faire des coups d’Etat,
contiennent une description baroque du
plan Z. Leur lecture est aujourd’hui
conseillée à l’Ecole navale, où Merino
fait toujours figure de modèle pour les
futurs ofciers.
JORGE MAGASICH.
D’ETAT SANGLANT »
le Chili
SANDRA VÁSQUEZ DE LA HORRA. – « Pinocchio » (2006)
allocations, plans d’encouragement à la
construction, programmes focalisés sur
l’embauche des jeunes.
L’ensemble n’a entamé que 20 % des
réserves accumulées du temps de la
hausse des prix du cuivre. Ainsi
M
me
Bachelet a-t-elle pu poursuivre les
projets de protection sociale – destinés
aux 40 % de la population les plus vulné-
rables – et de réduction de la pauvreté
(38,6 % en 1989, moins de 13 %
aujourd’hui [1]). Les eforts ont égale-
ment été poursuivis dans le domaine de
l’éducation préscolaire, le taux de scola-
risation étant passé de 16 % à 36 %.
EN TANT que présidente, « la Michelle »
jouit d’une popularité exceptionnelle
– pour le moins dans les secteurs
urbains (2). Observant ce soutien qui ne
se dément pas, elle souligne : « Etre pro-
gressiste, cela veut dire assurer des droits
sociaux permanents afin que la correction
des inégalités soit efective dans le temps. Il
ne s’agit pas de donner de l’assistance
aujourd’hui pour la reprendre demain (3). »
Rien n’aura été facile pour cette
femme entrée au Parti socialiste au début
des années 1970 et qui a accompagné
avec enthousiasme l’Unité populaire d’Al-
lende. Ses études de médecine sont
interrompues par le coup d’Etat du
11 septembre 1973. Son père, le général
de l’armée de l’air Alberto Bachelet,
emprisonné, meurt quelques mois plus
tard des suites des tortures endurées.
Elle-même – en compagnie de sa mère
Angela Jeria – est enlevée par les services
de sécurité et conduite dans une prison
clandestine où elle subit des violences
physiques. Après avoir participé active-
ment à la résistance clandestine, elle
connaît l’exil en République démocratique
allemande (RDA).
A son retour au Chili, dans les
années 1980, elle rejoint la lutte en
faveur de la restauration de la démo-
cratie et entre en relation avec des
organismes de défense des droits
humains. Mais le « phénomène Bache-
let » naîtra à l’hiver 2002, alors qu’elle
est ministre de la défense. De fortes
pluies inondent alors des quartiers de la
capitale. Mettant les militaires au ser-
vice des sinistrés, elle supervise elle-
même les travaux, juchée sur un char
d’assaut. L’image frappe les esprits.
Candidate à la présidence du bloc de
la Concertation, lors de l’élection de
décembre 2005, elle afronte deux can-
didats de droite, l’homme d’afaires
conservateur Sebastián Piñera et le pino-
chétiste Joaquín Lavín, ainsi que le repré-
sentant de la gauche extraparlementaire
Tomás Hirsch, soutenu par les membres
du Parti humaniste et les communistes.
Elle gagne au second tour avec 53,5 %
des votes, tandis que M. Piñera obtient
46,5 % des sufrages.
Pourtant, M
me
Bachelet n’a jamais été
la favorite des élites politiques de la
Concertation ; sa candidature a d’abord
été portée par le soutien populaire.
Consciente de ce fait, elle a proposé de
gouverner en accordant une plus grande
place à la participation et aux consulta-
tions en matière de politiques publiques ;
elle a mis en place une équipe ministérielle
respectueuse de la parité hommes-
femmes et promu de nouveaux visages
dans ses équipes – un efort pour renou-
veler les cadres dirigeants.
CETTE APPROCHE a soulevé scepticisme
et résistances. Même au sein de la
Concertation, des doutes se sont
exprimés quant à sa capacité à gouver-
ner – doutes réitérés au quotidien par
l’opposition de droite. Plusieurs fac-
teurs ont contribué à cette perception.
En début de mandat, et selon les
critères de la classe politique, la dési-
gnation de son gouvernement a pris
trop de temps. Deux mois plus tard
éclate un violent conflit : plus d’un mil-
lion d’élèves du secondaire déferlent
dans les rues pour protester contre le
faible niveau de l’éducation publique.
Des étudiants, des professeurs et des
parents d’élèves les rejoignent. Pendant
un mois, ils tiennent le gouvernement
en échec. M
me
Bachelet accepte l’essen-
tiel des revendications d’un conflit qui
ne faisait pas partie de son agenda et qui
provoque les premiers remaniements
ministériels : les titulaires de l’intérieur
et de l’éducation sont remplacés.
PLUS problématique encore se révèle le
plan de transports publics de la capi-
tale. Conçu par le gouvernement de
M. Lagos, baptisé Transantiago et entré
en vigueur le 9 février 2007, ce nouveau
système modifie les trajectoires des
bus, leur fréquence, les entreprises
chargées du service, et impose un billet
électronique (4). Durant des mois, des
milliers de personnes doivent patienter
de longues heures avant de pouvoir
monter dans des bus bondés, dont le
nombre est très insufsant en regard
des flux de passagers. Dans les quar-
tiers périphériques, et en particulier
dans les bidonvilles, ils cessent de pas-
ser, obligeant les habitants à de longs
trajets à pied pour gagner le premier
arrêt. Au-delà du mécontentement géné-
ral, des manifestations et des afronte-
ments parfois violents avec la police,
les investissements (en infrastructures,
machines, nouveau personnel et subven-
tions) nécessaires pour résorber ce
chaos constitueront une dépense supplé-
mentaire de plus de 1 milliard de dollars
pour l’Etat chilien.
Les revendications territoriales des
Indiens Mapuches, en Araucanie, dans le
sud du pays, n’ont pas été davantage prises
en considération. Dans cette région
appauvrie, l’essor des projets d’exploita-
tion forestière et de pêche a transformé
les autochtones, petits propriétaires agri-
coles, en ouvriers salariés précaires, aug-
mentant la conflictualité sociale. Outre
les nombreuses arrestations arbitraires,
deux jeunes militants indigènes (comune-
ros) sont morts dans les mobilisations
menées sous l’actuel gouvernement, qui
n’a pas hésité à utiliser la législation anti-
terroriste de l’époque de Pinochet.
Enfin, malgré les progrès accomplis,
le Chili continue d’enregistrer des
records en matière d’inégalités. Un rap-
port du Programme des Nations unies
pour le développement (PNUD) daté de
2005 (5) et incluant le coefcient de Gini
– qui mesure le degré de disparité dans
la distribution des revenus – a classé le
Chili à la cent dixième place sur un total
de cent vingt-quatre pays. Le même rap-
port indique que les revenus des 10 % de
Chiliens les plus riches sont 31,3 fois
supérieurs aux revenus des 10 % les plus
pauvres. L’enquête sur le budget des
ménages de l’Institut national des statis-
tiques (INE) réalisée entre octobre 2006
et novembre 2007 révèle quant à elle
que, dans 80 % des foyers de Santiago et
de sa banlieue, les revenus ne sont pas
sufsants pour couvrir les dépenses, d’où
le recours au crédit formel ou informel.
Dans les secteurs les plus démunis, le
revenu per capita est à peine supérieur à
3 dollars par jour – dont la moitié est
destinée aux transports.
LES PROBLÈMES sociaux auxquels
M
me
Bachelet a dû faire face n’étaient
pas le simple héritage des administra-
tions antérieures. Structurels, ils trou-
vent leur origine dans la Constitution
héritée de la dictature, qui a consacré
le profit comme moteur du système.
Ainsi, la réforme de l’éducation deman-
dée par les étudiants butait sur une
administration des écoles aux mains du
marché et sur un secteur public pré-
caire et dépourvu de fonds.
Néanmoins, la popularité person-
nelle de la présidente, enfant chérie des
médias étrangers – au même titre que le
chef de l’Etat brésilien Luiz Inácio Lula
da Silva – dès qu’il s’agit d’évaluer la
gauche latino-américaine, ne sauvera pas
forcément la Concertation. Celle-ci a
connu sa première défaite électorale
lors des scrutins municipaux du
26 octobre 2008. Son candidat à l’élec-
tion présidentielle du 13 décembre
2009, M. Frei – ancien chef de l’Etat
(1994-2000) et démocrate-chrétien –
semble incapable de capitaliser le sou-
tien que lui apportent M
me
Bachelet et le
Parti socialiste (PS). Il se voit contesté
sur sa gauche par MM. Jorge Arrate
(Ensemble nous pouvons plus) et Marco
Enríquez-Ominami (indépendant) (6),
qui ont tous deux quitté le PS.
Il est vraisemblable que le conserva-
teur Piñera obtiendra le plus grand nom-
bre de voix le 13 décembre – sans pour
autant atteindre la majorité. Longtemps
considéré comme son adversaire cer-
tain, M. Frei pourrait être évincé du
second tour du 13 janvier par M. Enrí-
quez-Ominami, qui, au nom d’un « centre
gauche indépendant », a fait une percée
spectaculaire ces derniers mois. Le résul-
tat final demeure très incertain.
LIBIO PÉREZ.
présidente ne fait pas le printemps
(1) En valeurs moyennes, d’après la Banque cen-
trale du Chili.
(2) Cf. l’enquête du Centro de estudios públi-
cos (CEP), « Evolución de aprobación de gobiernos de
Patricio Aylwin, Eduardo Frei, Ricardo Lagos y
Michelle Bachelet », Santiago, août 2009.
(3) Cf. les rapports du ministère de la planification,
www.mideplan.cl
(4) Les centaines de microentreprises de transport
qui assuraient le service public et couvraient toute la
périphérie ont été remplacées par dix concessions.
(5) PNUD, Human Development Report 2005, New
York, 2005.
(6) Fils de Miguel Enríquez, fondateur du Mouve-
ment de la gauche révolutionnaire (MIR), assassiné en
1974 par les militaires.
« Le plus oublié des contes militaires »
(8) Hernán Millas, op. cit., p. 25-26.
(9) « Hinchey report » (en anglais), http://foia.
state.gov/ ; « Informe Hinchey sobre las actividades de
la CIA en Chile » (en espagnol).
(10) Hernán Millas, op. cit., p. 23-30.
(11) « Abraham Santibáñez Martinez, periodista y
pensador del periodismo en Chile », Pensamento
comunicacional latino-americano (PCLA), São Paulo,
23 juin 1998.
(12) Corporación de promoción y defensa de los
derechos del pueblo, La Gran Mentira. El caso de las
“Listas de los 119”. Aproximaciones a la guerra psi-
cológica de la dictadura chilena. 1973-1990, San-
tiago, 2002.
(13) Wilfried Huismann et Raúl Sohr, Pinochet
Plan Z (documentaire), Arte GEIE /WDR /Huismann,
2003.
(14) « Las razones del quiebre institucional de
1973, segun Gonzalo Vial » ; www.educarchile.cl
(15) La Tercera, Santiago, 24 mars 2002.
(16) Libro Blanco, 1973.
(17) José Toribio Merino, Bitácora de un almirante,
Andrés Bello, Santiago, 1998.
I
NVARIABLEMENT, les indices sur l’origine
du plan Z désignent les services secrets
de la marine, qui sont aussi à l’origine du
putsch. La première annonce en est d’ail-
leurs faite par Kuhn, journaliste qui leur est
étroitement lié. Le rapport Hinchey sur les
activités de la CIA au Chili, rédigé à la
demande de la Chambre des représentants,
en 2002, impute la paternité du Livre blanc
à « des Chiliens qui avaient collaboré avec
la CIA mais n’agissaient pas sous sa direc-
tion (9) ».
Presque deux décennies plus tard, cer-
tains reconnaîtront leur méprise. Millas
expliquera en 1999 que le plan Z n’a
jamais existé et qu’il est « le plus oublié
des contes militaires », sans jamais men-
tionner son livre malheureux de 1974 (10).
Santibáñez déclarera, en 1999 également :
« Je dois avouer qu’il y eut une grande
erreur : croire au plan Z (11). » Le direc-
teur d’El Mercurio, Arturo Fontaine Aldu-
nate, qui, en 1973, organisa un véritable
matraquage médiatique sur ce thème,
répond à la journaliste Mónica Gonzá-
lez : « Je n’ai aucune preuve de l’exis-
tence du plan Z. A cette époque on le don-
nait pour certain. Pour moi, aujourd’hui,
ça reste un mystère (12). » Federico
Willoughby, le premier conseiller en com-
munication de la junte, reconnaît, en
2003, que le plan Z fut monté par les ser-
vices secrets de la dictature comme un
outil de la guerre psychologique destiné à
justifier le coup d’Etat (13).
Les auteurs du plan demeurent inconnus,
mais ceux du Livre blanc ont commencé
à parler. Presque trente ans plus tard,
l’historien Gonzalo Vial Correa recon-
naît être l’un de ses rédacteurs : « Nous
l’avons écrit à plusieurs, moi principa -
lement (14). » Vial Correa est l’auteur
d’une Histoire du Chili bien difusée, mais
il est également un homme politique d’ex-
trême droite, proche de l’Opus Dei. Sous le
gouvernement d’Allende il dirigea la revue
Qué Pasa, liée au putsch ; en 1979, il
devint ministre de l’éducation de Pino-
G
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DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique
18
RECOMPOSITION MONDIALE DE L’ÉCONOMIE ET DU SAVOIR
Internet enfante les géants de l’après-crise
(Suite de la première page.) mailles de la société et de la culture. Inter-
net constitue le moyen le plus vigoureux
dont dispose le capitalisme pour difuser
ses modes de relations sociales. C’est
pourquoi le contrôle du Web est si ardem-
ment disputé.
Les Etats-Unis occupent une place
prépondérante dans ce tableau. Certes,
l’administration de M. Barack Obama a
concédé récemment la création d’un
comité de surveillance international, qui
détiendrait un droit de regard sur l’Inter-
net Corporation for Assigned Names and
Numbers (Icann), l’organisme américain
gestionnaire d’Internet et des noms de
domaine (8). Mais il serait naïf d’en
conclure que Washington a renoncé à son
pouvoir sur cet instrument crucial. Les
dernières décisions américaines en
matière de gestion des noms de domaine
ont été prises par un curieux aréopage
réunissant l’armée, des agences fédérales,
une organisation non gouvernementale et
des entreprises privées.
Il est vrai que l’autorité de ces der-
nières n’a rien de symbolique : Cisco
fournit le monde entier en routeurs de
réseau (appareils d’interconnexion des
réseaux informatiques) ; Google règne
sur les moteurs de recherche et la vidéo
en ligne ; Facebook revendique trois
cents millions de membres actifs ; Apple
produit les logiciels les plus prisés par
les élites. Sans parler de Microsoft,
l’empereur des systèmes d’exploitation,
ou d’Intel, le leader mondial des semi-
conducteurs.
Sur les vingt-cinq entreprises qui
dominaient le marché du logiciel et d’In-
ternet en 2005, dix-neuf étaient améri-
caines (9). Quand il s’agit d’accaparer les
armes de la cyberguerre, la première
puissance mondiale ne lésine pas sur les
moyens : plus de la moitié des satellites
en activité portent les couleurs des Etats-
Unis (10). Mais les compagnies améri-
caines ne se contentent pas de régir
l’offre : elles encadrent aussi le marché
de la demande. Des poids lourds comme
Wal-Mart ou General Electric sont
d’énormes consommateurs de systèmes
et d’applications Internet : leurs besoins
sont des ordres et déterminent les stan-
dards qui s’appliqueront ensuite au reste
du monde.
Il y a donc peu de chances que les Etats-
Unis relâchent leur mainmise sur un sec-
teur aussi vital pour leur puissance écono-
mique. Toutefois, le mouvement vers une
économie politique plus multipolaire
touche également l’industrie des commu-
nications. La domination américaine doit
désormais compter avec des rivaux plus
significatifs. Si l’on observe par exemple
la liste des deux cent cinquante entreprises
les mieux cotées sur le marché mondial
des TIC, on constate que « les compagnies
américaines sont moins nombreuses en
2006 que quelques années auparavant »,
tandis que la Chine, l’Inde, Taïwan, la
Corée du Sud et Singapour, mais aussi le
Les autorités américaines ne s’avouent
toutefois pas vaincues. Loin de décroî-
tre, l’influence de l’industrie des com-
munications pèse toujours plus lourde-
ment sur la politique des Etats-Unis. Ce
n’est pas un hasard si M. Obama, le
« président Silicon », comme l’appelle
le sociologue Mike Davis (12), a obtenu,
avant même son élection, le soutien sans
faille des dirigeants de Google, d’IBM et
du Conseil de l’industrie des technolo-
gies de l’information (Information Tech-
nology Industry Council, ITIC), l’orga-
nisation patronale qui rassemble toutes
les grosses pointures du secteur. Les
recommandations de ce lobby ont large-
ment inspiré le plan de relance écono-
mique du nouveau gouvernement : sub-
ventions massives au développement du
haut débit, informatisation des pro-
grammes de santé, prérogatives étendues
pour les industriels de la communica-
tion... Après l’adoption de ce plan en
février 2009, M. Dean Garfield, le pré-
sident d’ITIC, avait du mal à cacher sa
satisfaction : « C’est bon de se faire
entendre (13). »
Il n’est cependant pas certain que
cela suffise à rassasier les mécènes de
M. Obama. « Quel sera le prochain
moteur de la croissance mondiale ? »,
s’interrogeait M. Dominique Strauss-
Kahn, le président du Fonds monétaire
international (FMI), en septembre 2009,
avant d’admettre que la réponse à cette
question n’était « pas facile ». L’infor-
matique et la communication renfer-
ment-elles toujours le même potentiel de
réactivation du capitalisme qu’il y a
trente ans ?
En dépit des roulements de tambour
annonçant la reprise pour demain, une
grande partie des établissements finan-
ciers vivent toujours aux frais de la prin-
cesse étatique. Le gouvernement améri-
cain détient une minorité de blocage dans
les deux tiers de l’industrie automobile,
tandis que l’emploi et la consommation
dépérissent. La crise ronge l’économie en
profondeur, quoique de manière inégale.
Si les profits des multinationales sont
repartis à la hausse (14), les secteurs de
l’automobile, de la finance, de l’agricul-
ture, de la métallurgie et de l’électronique
demeurent afaiblis.
Brésil, l’Afrique du Sud, la Russie ou
l’Egypte, y occupent une place de plus en
plus importante (11). Des volumes consi-
dérables de capitaux non américains se
sont accumulés ces dernières années en
Europe, en Asie et ailleurs : Samsung,
Nokia, Nintendo, Huawei, Tata, SAP, Tele-
fónica, DoCoMo, América Móvil, Voda-
fone ou China Mobile. Dans le même
temps, le flot d’investissements qui se
déverse sur la Toile émane de plus en plus
souvent de pays émergents comme l’Inde,
la Chine ou le Mexique.
En même temps qu’information et com-
munication devenaient les deux mamelles
de la croissance capitaliste, certaines tech-
nologies ont presque réussi à faire dispa-
raître des pans entiers d’activité. Skype, un
logiciel qui permet des échanges télépho-
niques gratuits via Internet, revendique
pas moins de quatre cents millions d’uti-
lisateurs pour 2009 (5). En cinq ans à
peine, ce nouveau venu s’est imposé à la
table des grands comme le plus important
fournisseur mondial de communication
transfrontalière. Tout comme d’autres opé-
rateurs de VOIP (« voix sur Internet »),
Skype exerce une pression concurrentielle
qui modifie les pratiques des usagers
– lesquels ne voient plus guère l’intérêt de
téléphoner depuis leur poste fixe. Son
emprise a accéléré l’explosion des accès à
haut débit et de la téléphonie mobile, tout
en amplifiant l’ofre de services Internet à
destination des entreprises.
Les connexions à bas prix provoquent
une recentralisation partielle de l’infor-
matique et des logiciels. Prédominant
depuis les années 1980, le modèle de l’or-
dinateur personnel, tout équipé et fonc-
tionnant de manière autonome, hors ligne,
est désormais dépassé. Les données (cour-
rier électronique, photographies person-
nelles, données d’entreprises, etc.) sont
de plus en plus souvent stockées dans des
fermes de serveurs appartenant à de
grands opérateurs : c’est l’« informatique
en nuages (6) ».
La téléphonie mobile elle-même
menace les marchés de l’ordinateur et de
la télévision. La planète compte environ
quatre milliards et demi de téléphones
portables, dont les dernières générations
commencent à fonctionner comme des
écrans multimédias. Dans les neuf mois
qui ont suivi la commercialisation du pre-
mier téléphone d’Apple, quelque vingt-
cinq mille logiciels avaient déjà été déve-
loppés pour cet appareil (cent mille à ce
jour, le nouveau produit phare d’Apple
ayant conquis la Chine et la Corée du
Sud), entraînant huit cents millions de
téléchargements.
Un contrôle du Web ardemment disputé
Source de profits, mode de domination
D
ANS LE MÊME TEMPS, Amazon, Apple
et Google ont balayé les barrières qui
protégeaient les cartels de la musique, du
livre, du jeu vidéo et du cinéma (7). Textes
digitalisés, services audiovisuels à la
demande et nouveautés technologiques
jalonnent ce champ de bataille. Alors que
le marché du disque compact (CD) s’ef-
fondre (lire notre enquête sur la Fnac,
pages 4 et 5), les quatre majors qui se
partageaient la part du lion de l’industrie
du disque se voient contraintes de céder
une partie de leurs profits à Apple. Même
chose avec la demi-douzaine de multina-
tionales du cinéma qui perdent du terrain
face à YouTube, l’entonnoir à vidéos de
Google. Quant à la télévision, malmenée
par la baisse de ses recettes publicitaires,
elle se fragmente en centaines de chaînes
câblées et satellitaires, en programmes
pour téléphones mobiles et en portails de
difusion sur Internet, façon Hulu, BBC
iPlayer ou YouTube.
Cela paraît chaotique ? Ça l’est. Une
mutation de grande échelle se déroule
sous nos yeux. Que ce soit par ses conte-
nus ou par sa force de frappe, une nou-
velle industrie émergera de ce tumulte,
dans des conditions qui n’auront guère à
voir avec le vieux schéma du renouvelle-
ment culturel sous les audaces d’une
avant-garde. Au cours des révolutions de
1789, 1917 et 1949, des forces sociales
puissantes agissaient pour transformer les
modalités de la culture. Désormais, c’est
sous l’égide du capital, et de lui seul, que
les pratiques culturelles se définissent, à
une échelle mondiale. Les tentatives de
contrecarrer cette hégémonie sont à ce
jour restées politiquement insignifiantes.
Cependant que les technologies de la
communication semblent concentrer sur
elles toutes les attentes de changement, le
travail salarial et la loi du marché pénè-
trent toujours plus en profondeur dans les
Q
U’EN EST-IL des technologies de l’in-
formation et de la communication ?
En devenant un pivot central du système
capitaliste, le secteur s’est rendu vulné-
rable à la crise. Durant la première
moitié de l’année 2009, les dépenses
publicitaires mondiales – environ
500 milliards de dollars – ont baissé de
plus de 10 % dans de nombreux pays
développés (15). Durant les semaines
d’octobre à décembre 2008, l’effondre-
ment des marchés n’a pas épargné les
TIC, même si l’impact de la crise a été
très diversement ressenti. Certaines
sociétés sont restées insolemment pros-
pères, comme Cisco, dont les réserves
atteignaient 20 milliards de dollars début
2009, ou encore Microsoft (19 mil-
liards), Google (16 milliards), Intel
(10 milliards), Dell (6 milliards) et sur-
tout Apple (26 milliards).
Ces entreprises figurent dans le peloton
de tête des multinationales américaines
les plus riches, même s’il est vrai qu’à
l’heure actuelle le seul opérateur de télé-
phonie mobile à engranger des fortunes
– avec un bénéfice de 18 milliards de dol-
lars début 2009 – s’appelle China Mobile.
Des liquidités aussi abondantes requièrent
des marges de manœuvre auxquelles n’ont
pas accès les capitaux placés sur des mar-
chés moins rentables ou dans des secteurs
d’activité moins convoités. Fin 2009, les
géants des technologies de communica-
tion se portaient fort bien. Les prévisions
selon lesquelles « une partie de leurs gains
va servir à racheter des concurrents (16) »
se confirment dès à présent.
Car le secteur est encore loin d’avoir
épuisé son potentiel d’investissements et
de profits. Durant l’année 2008, pourtant
millésime de la crise, les dépenses en mul-
timédia ont augmenté de 2,3 % aux Etats-
Unis (à 882,6 milliards de dollars). Selon
certains observateurs, l’industrie des TIC
devrait faire partie des trois secteurs éco-
nomiques bénéficiant de la plus forte
croissance dans les cinq années qui vien-
nent (17).
La récession n’a pas non plus douché
l’ardeur des internautes. Peut-être même
les a-t-elle galvanisés, sachant que le tra-
fic sur la Toile ne cesse de grimper en
flèche : 55 % d’augmentation en 2008, et
encore 74 % en 2009, selon les dernières
estimations (18). Les innovations en
matière de logiciels et de systèmes d’ex-
ploitation ofrent aux multinationales la
possibilité de conforter leur emprise sur
un large éventail de pratiques sociocultu-
relles (de l’éducation aux biotechnologies
agricoles) et d’impulser une nouvelle
course aux profits dans d’autres secteurs,
comme la médecine ou l’énergie.
Faut-il se réjouir de ce que les techno-
logies de l’information et de la communi-
cation demeurent un pôle de croissance ?
Au fond, le capitalisme numérique se
développe – comme ses prédécesseurs – à
travers ses périodes de crise. Lesquelles
engendrent tout à la fois un fardeau social
inégalement réparti, de nouveaux modes
de domination et, fort heureusement, de
nouvelles possibilité de résistance et de
reconstruction.
DAN SCHILLER.
Nos précédents articles
• « Le livre dans le tourbillon numérique », par Cédric Biagini et Guillaume Carnino,
(septembre 2009).
• « La bibliothèque universelle, de Voltaire à Google », par Robert Darnton (mars 2009).
• « Mouvements tectoniques sur la Toile », par Hervé Le Crosnier (mars 2008).
• « Les bénéficiaires inattendus du miracle Internet », par Eric Klinenberg (janvier 2007).
• « Le monde selon Google », par Pierre Lazuly (octobre 2003).
• « Informer, communiquer, vendre, tout contrôler », par Dan Schiller (mai 2002).
• « Quand les marchés s’efacent devant les réseaux », par Jeremy Rifkin (juillet 2001).
(5) The Wall Street Journal, 23 mars 2009.
(6) Lire Hervé Le Crosnier, « A l’ère de l’“informa-
tique en nuages” », Le Monde diplomatique, août 2008.
(7) Lire Robert Darnton, « La bibliothèque univer-
selle, de Voltaire à Google », Le Monde diplomatique,
mars 2009.
(8) Lire Bobbie Johnson, « US relinquishes control
of the Internet », www.guardian.co.uk, 1
er
octobre 2009,
et Ignacio Ramonet, « Contrôler Internet », Le Monde
diplomatique, novembre 2005.
(9) Cf. Catherine L. Mann et Jacob Funk
Kirkegaard, Accelerating the Globalization of
America : The Role for Information Technology, Ins-
titute for International Economics, Washington, DC,
2006.
(10) Demetri Sevastopulo et Charles Clover,
« Satellite collision raises fears over debris », Finan-
cial Times, Londres, 13 février 2009.
(11) « Perspectives des technologies de l’information
de l’OCDE 2008 », www.sourceoecd.org
(12) Mike Davis, « Obama at Manassas », New Left
Review, n° 56, Londres, mars-avril 2009.
(13) Charlie Savage et David D. Kirkpatrick, « Tech-
nology’s fingerprints on the stimulus package », The
New York Times, 11 février 2009.
(14) Hal Weitzman, Jonathan Birchall et Michael
Mackenzie, « Upbeat start to earnings season », Finan-
cial Times, 21 octobre 2009.
(15) The New York Times, 2 septembre 2009.
(16) Steve Lohr, « The tech sector trumpets signs of
a real rebound », The New York Times, 16 octobre 2009.
(17) The New York Times, 4 août 2009.
(18) « What recession ? Internet traffic surges
in 2009 », TeleGeography Feed, Washington, DC,
15 septembre 2009.
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009
19
De l’Etat-providence à l’Etat manager
Comment vendre
à la découpe le service public
«
N
OUS VIVONS une drôle
d’époque... On a l’im-
pression d’une espèce
de vague qui nous sur-
plombe, nous écrase et
qui est en train de déferler. » Le politiste
Bernard Lacroix pourrait ainsi résumer
le désarroi de syndicalistes, d’intellec-
tuels, d’élus ou de citoyens confrontés
aux restructurations de l’Etat (1).
Les réformes se succèdent apparem-
ment en ordre dispersé; la technicité les
rend opaques ; leurs efets ne sont perçus
qu’après coup, lorsque, les décrets d’ap-
plication adoptés, arrive leur mise en pra-
tique. Et pourtant, derrière ce brouillard,
une mobilisation sans précédent est à
l’œuvre pour fabriquer un Etat réduit dans
sa surface et renforcé dans ses structures
de commandement.
La compression du format de ce
dernier s’exprime de manière particuliè-
rement radicale dans la révision générale
des politiques publiques (RGPP). Lancée
en conseil des ministres, le 20 juin 2007,
celle-ci accélère (et met en cohérence)
les entreprises antérieures enserrant l’ac-
tivité publique dans des impératifs bud-
gétaires, fixés a priori. Six mois plus tard
seulement, quatre-vingt-seize mesures
programment fusions, regroupements et
suppressions de services d’Etat. Dès
octobre 2007, les hauts fonctionnaires de
la chancellerie, nonobstant leurs réti-
cences, modernisent à marche forcée la
carte judiciaire et projettent que, au
1
er
janvier 2011, cent soixante-dix-huit
tribunaux d’instance et vingt-trois tribu-
naux de grande instance seront suppri-
més, au nom de l’«efcacité ». L’éduca-
tion nationale ferme les collèges de moins
de deux cents élèves, jugés trop coûteux.
Conformément aux souhaits de son
ancien ministre, M. Claude Allègre, elle
« dégraisse le mammouth » et élimine
plus de quinze mille postes d’enseignant
par an (2).
A
UCUN MINISTÈRE, d’ailleurs, ne prend
le risque de demeurer hors jeu. Cha-
cun cherche au contraire à disposer d’un
coup d’avance en matière de «rendu
d’emplois », nouvel impératif catégorique
d’un Etat proclamé «en faillite» par le
premier ministre François Fillon en sep-
tembre 2007. Au ministère de l’intérieur,
préfectures et sous-préfectures subissent
une cure d’amaigrissement. Les concours
de police nationale prévus en septem-
bre 2009 ont été annulés, et huit mille
* Respectivement auteur de La France a peur. Une
histoire sociale de l’«insécurité», La Découverte, Paris,
2008 ; et sociologue, coordinateur général de la Fon-
dation Copernic.
postes budgétaires seront supprimés d’ici
à 2012 (3). Ministère voisin mais rival, la
défense avait précédé le mouvement : fer-
metures de casernes et liquidation de qua-
rante-cinq mille emplois avant 2014. Le
ministère de la santé condamne les mater-
nités des hôpitaux publics, considérées
comme trop onéreuses à moins de trois
cents accouchements par an, et impose
un seuil de mille cinq cents actes annuels,
pour les services de chirurgie. Des
dizaines de consulats disparaissent au
ministère des afaires étrangères, et celui
de la culture restructure les archives natio-
nales. Les finances «rationalisent » à tous
niveaux leurs services.
La compression de l’Etat s’accompagne
de transferts d’activités publiques vers le
privé, sorte de vente à la découpe des
entreprises publiques. Ces privatisations
s’opèrent dans la dénégation, par étapes
ou par contournement. Elles épousent les
anticipations de rentabilité financière des
acquéreurs, mais aussi l’histoire de ces
secteurs, avec leurs luttes passées et le
statut spécifique de leurs salariés. Les
tempos diférents des réformes de France
Télécom et de La Poste l’illustrent. Des
mécanismes proches déterminent les tra-
jectoires de Gaz de France (GDF) et
d’Electricité de France (EDF), ou de la
Société nationale des chemins de fer fran-
çais (SNCF).
Le retrait de l’Etat débute à chaque fois
par la séparation structurelle des branches
de l’entreprise publique. Ainsi, la
dissociation des «postes » et des «télé-
communications », en 1990, démarque le
segment d’activité à «ouvrir à la concur-
rence». Déjà, les télécoms apparaissaient,
en efet, comme une activité à haute ren-
tabilité, à l’inverse du secteur postal, qui
nécessite une importante main-d’œu-
vre (4), connue de surcroît pour sa com-
bativité syndicale. Le transfert vers le
privé s’opère rarement de front, plutôt par
glissement. Ce qui concourt à son efca-
cité, chaque étape étant vécue comme un
prolongement normal de la précédente.
La première ouverture du capital de
France Télécom a ainsi lieu en 1997, la
deuxième en 2000. Et, malgré l’investis-
sement de 78 milliards d’euros pour
renflouer le déficit de l’entreprise (dû à
l’éclatement de la bulle spéculative autour
d’Internet et des téléphones mobiles),
l’Etat passe en 2004 sous le seuil des
50 % du capital, puis sous la barre du
tiers – qui constitue la minorité de
blocage – en 2005.
La grève massive des personnels en
1994 avait formellement permis le main-
tien de leur statut de fonctionnaire. Il
n’empêche : graduellement, mais en
continu, l’entreprise publique devient
firme privée dans son organisation : mobi-
lité obligée, management par objectifs et
harcèlements qui vont avec d’incessantes
restructurations des services, des com-
pressions de personnel (vingt-deux mille
emplois en moins de 2005 à 2008), l’in-
tensification du travail, etc. Les techni-
ciens de l’électronique doivent se recon-
vertir en vendeurs de services. Mise en
concurrence avec Bouygues, SFR, Cege-
tel ou Free, l’entreprise, qui avait hier
mission d’équiper le pays en réseaux de
télécommunications et d’aménager ainsi
le territoire, ne retient plus qu’impératifs
de profits et retours sur investissement.
A La Poste ou à la SNCF, la découpe du
service public prend une forme diférente.
Le transfert d’activité vers le privé, plus
lent, plus insensible, est réalisé par mor-
cellement (filialisation et délégation au
privé) suivant les types de missions.
M
me
Hélène Adam, du syndicat SUD-PTT,
restitue la mécanique : «L’ouverture à la
concurrence se fait d’abord en fonction du
poids des objets à distribuer. Le colis est
le premier à être ouvert à la concurrence,
et FedEx ou DHL pénètrent les marchés
domestiques en imprimant leur style pure-
ment commercial. La garantie, la vitesse,
tout se paye comptant. La Poste crée sa
filiale Geopost pour s’aligner et gérer
selon les mêmes critères de rentabilité
pure. La forme juridique choisie est celle
d’une holding dirigée par l’un des direc-
teurs de La Poste [le directeur de la
branche colis et logistique]. La holding
“chapeaute”plusieurs filiales, dont Chro-
nopost ; dix-neuf mille agents sont
employés des filiales de la holding Geo-
post, tandis que sept mille sont restés à la
maison mère dans la branche correspon-
dante. Le deuxième secteur “rentable”,
les services financiers, est lui aussi déjà
filialisé par l’intermédiaire de la création
d’une holding, La Banque postale, qui
s’aligne sur les activités de n’importe
quelle banque. »
A Pôle emploi, le mode opératoire est
proche. Faute d’embauche d’agents
publics, le suivi de trois cent vingt mille
demandeurs d’emploi a été délégué à des
cabinets de recrutement (Sodie) ou à des
agences d’intérim (Manpower). C’est
aussi par l’organisation d’un mélange
entre salariés de statuts divers (publics et
privés) qu’imperceptiblement s’effec-
tuent les privatisations. «Le personnel
de La Poste, rappelle M
me
Adam, est de
plus en plus précarisé et divisé entre
agents publics et salariés sous contrats
privés des multiples filiales très cloison-
nées par l’intermédiaire des holdings.
Le recrutement de fonctionnaires a cessé
en 2002. Pas celui de salariés de droit
privé [en contrat à durée indéterminée ou
déterminée]. L’effet ciseau, avec le vieil-
lissement des fonctionnaires et leur
retraite, joue à plein. En 2003, La Poste
comptait 315364 agents : 200852 fonc-
tionnaires, 114512 agents de droit privé.
En 2008, sur 295 742 employés, elle
compte 152 287 fonctionnaires et
143455 salariés privés. Cette année les
deux statuts feront jeu égal. » La privati-
sation de La Poste est déjà engagée. Elle
précède, de beaucoup, la loi qui ouvrira
son capital – et qui, par élargissements
successifs, finira par la transformer offi-
ciellement en société anonyme.
E
NFIN, il ne faudrait pas oublier le trans-
fert de charges vers les collectivités
territoriales. La décentralisation de 1982,
et son acte II, impulsé dès 2002 par le pre-
mier ministre Jean-Pierre Rafarin – qui
la qualifiait de «mère de toutes les
réformes » –, ont donné aux élus locaux
nombre de compétences nouvelles : for-
mation professionnelle, transports, ges-
tion des locaux et des personnels tech-
niques, ouvriers et de service (TOS) des
lycées et collèges, action sociale relèvent
désormais largement des conseils géné-
raux et régionaux. Sans, bien souvent, que
les moyens alloués par l’Etat couvrent
D O S S l E R
(1) Cet article reprend les grandes lignes d’un
colloque intitulé «L’Etat démantelé», organisé par Le
Monde diplomatique et la Fondation Copernic à
l’Assemblée nationale en juin 2009. Les interven-
tions auxquelles il est fait référence seront publiées
dans un ouvrage à paraître aux éditions de La Décou-
verte au printemps 2010.
(2) Avec, conjointement, l’allégement du nombre
d’heures de cours dispensées aux élèves, l’accroisse-
ment de la taille des classes, le non-remplacement
des professeurs absents et l’incitation à ne pas inscrire
les enfants en maternelle avant 3 ans.
(3) Le Figaro, Paris, 17 août 2009.
(4) La Poste comptait trois cent mille agents, qua-
siment tous fonctionnaires en 1991.
« Obèse » et « ineff icace » pour les libéraux, l’Etat nécessiterait de
nouvelles saignées. « Oppressif » et « liberticide » aux yeux de bien des
progressistes, il devrait s’effacer af in que l’individu s’épanouisse. Enf in,
ceux qui regrettent sa mission « sociale » et « protectrice » estiment qu’il
serait déjà mort, tombé sous les assauts de l’« ultralibéralisme ». Aux
Etats-Unis, dans l’Union européenne comme en Russie, l’Etat n’a pas
disparu : il se réagence en permanence. La vision égalitariste d’après
guerre a subi de violentes attaques au nom de l’« eff icacité » ou de
l’« équité » (lire l’article de Jérôme Tournadre-Plancq page 21). Des
réformes suppriment des fonctionnaires, transfèrent des compétences
aux collectivités locales ou au secteur privé, privatisent des pans entiers
des transports (lire l’article d’Olivier Cyran pages 22 et 23) et des
télécom munications ; d’autres calquent la gestion des administrations
sur le modèle des entreprises. Pour autant, ce mouvement général
apparaît diff icilement lisible. La « modernisation » est technique,
sectorielle, rarement uniforme. De ce brouillage découlent tant sa force
(lire l’article ci-dessous) que la faiblesse des résistances qu’on lui oppose.
Dans le sillage de la crise f inancière, les puissances publiques ont servi
de pompier de dernier recours. Elles ont nationalisé de fait General
Motors, perfusé Wall Street, secouru l’industrie lourde, subventionné
l’innovation. Cette mobilisation, qui semble marquer le retour de l’Etat
au centre de l’économie, n’annonce-t-elle pas plutôt l’accélération des
mutations vers un Etat manager, aux domaines d’action plus restreints,
mais aussi plus autoritaire ?
Dans la dénégation,
par étapes
ou par contournement
Les moyens alloués
ne couvrent pas
les charges transférées
Les œuvres
qui accompagnent
ce dossier
sont de Georges Rousse :
– La Roche-sur-Yon 1983
(page19) ;
– Berlin 1984
(page 20) ;
– Orléans 1984
(page 21) ;
– Berlin 1984
(page 22) ;
– Orléans 1984
(page 23).
www.georgesrousse.com
(Lire la suite page 20.)
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E T WI L LY P E L L E T I E R *
DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique
20
De l’Etat-providence
(5) Cf. notamment Vincent Dubois, La Vie au gui-
chet. Relation administrative et traitement de la
misère, Economica, Paris, 2003.
(6) Sur les politiques volontaristes d’assèchement
des recettes de l’Etat comme levier de réforme,
cf. Sébastien Guex, «La politique des caisses vides.
Etat, finances publiques et mondialisation», Actes de
la recherche en sciences sociales, n
o
146-147, Paris,
mars 2003.
(7) Loi n
o
2008-126 du 13 février 2008 relative à la
réforme de l’organisation du service public de l’em-
ploi. Le conseil comporte également un représentant
des collectivités territoriales.
(8) Cf. Philippe Bezes, Réinventer l’Etat. Les réformes
de l’administration française (1962-2008), Presses uni-
versitaires de France, Paris, 2009, p. 451-455.
(9) L’ensemble des PAP est accessible sur www.per-
formance-publique.gouv.fr/farandole/2010/pap.html
l’ensemble de ces missions. Comme l’in-
dique M. Gilles Garnier, président du
groupe communiste du conseil général de
Seine-Saint-Denis, «on a considéré que,
sur un certain nombre de droits, comme le
revenu minimum d’insertion [RMI], les
compteurs s’arrêtent le jour du transfert.
Le 1
er
janvier 2004, tous les allocataires
du RMI devaient être payés par la collec-
tivité territoriale, avec bien sûr les
sommes aférentes, mais tout nouvel allo-
cataire devient un allocataire départe-
mental, qu’il faut financer ».
La vice-présidente Verte du conseil
régional d’Ile-de-France, M
me
Francine
Bavay, fait la même observation pour la
formation sanitaire et sociale : «Dix mil-
lions d’euros sur un budget de 160 mil-
lions n’ont pas été couverts. Et nous en
sommes là après trois années de discus-
sion pied à pied, de réévaluation des
masses transférées et de quatre recours.
De facto, nous n’avons obtenu que le
maintien de l’existant. » Et l’élue de
conclure que la motivation de la réforme
«n’est pas d’essayer de rendre les insti-
tutions plus innovantes ou plus proches
des ayants droit. Il s’agit de limiter l’en-
gagement public d’Etat ».
C
E RÉTRÉCISSEMENT multiforme de la
surface de l’Etat s’accompagne d’un
mouvement moins visible de « caporalisa-
tion » de l’action publique : renforcement
des hiérarchies et du contrôle pesant sur les
agents du service public, et resserrement
des chaînes de commandement. Imposer
politiquement de nouvelles priorités aux
institutions n’a rien de facile. On peut nom-
mer des hommes de confiance à la tête des
administrations – les gouvernements ne
s’en privent pas – mais sans garantie de
l’efectivité des mesures prises. Car les
agents chargés de les mettre en œuvre les
retraduisent, les aménagent, les adaptent
aux routines professionnelles (5). Certaines
élites sectorielles font même de la résis-
tance. Médecins, universitaires, magistrats
ou ingénieurs arguent ainsi qu’ils connais-
sent peut-être mieux que leur ministre les
priorités de leur champ d’activité. Il en va
de même pour une partie des inspecteurs
généraux. Issus des administrations dans la
tourmente et, par fonction, avocats des
réformes, ils y introduisent néanmoins des
nuances, des médiations qui atténuent la
radicalité des projets initiaux.
Une situation inadmissible pour les res-
ponsables politiques qui sont à leur ori-
gine. Mais aussi pour les hauts fonction-
naires du ministère des finances qui,
depuis des années, tentent d’imposer une
nouvelle définition de l’intérêt général
réduite au maintien des «équilibres finan-
ciers », face aux revendications de ceux
qu’ils nomment avec mépris les minis-
tères «dépensiers » (6). Jusqu’alors, leur
zèle était partiellement contrarié par les
règles de fonctionnement de l’adminis-
tration qui protégeaient certaines plages
d’autonomie. Ils ont donc accueilli avec
enthousiasme les projets politiques qui
mettent au pas les anciennes structures
collégiales de décision, et nomment à
cette fin des gestionnaires dotés de pou-
voirs élargis.
C’est le cas à l’hôpital. A la tête des
nouvelles Agences régionales de santé
(ARS), se trouve maintenant un véritable
« préfet sanitaire », désigné en conseil
des ministres, responsable de toute la
chaîne de soins au niveau de la région.
Dans la première version de la loi
« Hôpital, patients, santé et territoires »,
votée en juillet 2009, il pouvait même
choisir les directeurs d’hôpitaux et les
révoquer à tout moment. Ces derniers se
sont mobilisés avec succès pour faire
amender le texte sur ce point. Tout en
prenant bien soin de renforcer leur pro-
pre autorité au sein des établissements...
La loi élargit ainsi leur pouvoir pour
fixer des objectifs et gérer les personnels,
conformément aux vœux de M. Nicolas
Sarkozy qui souhaitait donner « un
patron et un seul à l'hôpital ». Ce qui ne
facilite pas le dialogue. Comme l’indique
le professeur André Grimaldi, chef du
service de diabétologie à l’hôpital Pitié-
Salpêtrière : « Avant, on était dans une
logique de cogestion. Le directeur devait
associer les médecins à ses décisions.
Là, c’est fini, ils n’auront rien à dire ».
D
ANS l’enseignement supérieur, le
mouvement est étonnamment sem-
blable. La loi relative aux libertés et res-
ponsabilités des universités (LRU), qui
instaure l’«autonomie», afaiblit tout pou-
voir collégial. « Avec les réformes – celle
avortée de 2003 et celle de 2007 –, on est
dans le cadre d’une gestion managériale
autoritaire», explique le sociologue Fré-
déric Neyrat. La loi donne aux présidents,
qui y sont pour l’essentiel favorables, des
pouvoirs considérables face à leurs pairs
universitaires. Ils peuvent notamment
recruter des fonctionnaires ou des
contractuels, ou casser les décisions col-
lectives des commissions et des conseils
de l’université.
Une même dynamique est à l’œuvre
dans la justice. Au parquet, d’abord, avec
la loi du 9 mars 2004 qui place les procu-
reurs sous l’autorité hiérarchique de leur
ministre, conférant à ce dernier un pou-
voir d’intervention et d’orientation de la
procédure dans chaque afaire. Chez les
juges du siège ensuite, dont il s’agit de
limiter l’indépendance par la «mobilité».
S’ils ne peuvent être mutés géographi-
quement, ils peuvent se voir afectés à des
fonctions diverses en fonction des impé-
ratifs de gestion du tribunal. Comme le
rappelle le magistrat Gilles Sainati : «Un
juge de la liberté et de la détention dont la
jurisprudence apparaîtrait trop “laxiste”
en regard des normes préfectorales de
reconduite à la frontière des étrangers
pourra sans difcultés être renvoyé aux
afaires familiales ou aux tutelles »... Pour
couronner l’édifice, depuis 2009, les
magistrats sont minoritaires au sein du
Conseil supérieur de la magistrature
(CSM), chargé de leur nomination et de
leur discipline, face à des personnalités
extérieures, désignées par l’Elysée et par
les présidents de l’Assemblée nationale et
du Sénat.
Ce renforcement du contrôle passe éga-
lement par la reprise en main de secteurs
qui jouissaient d’une relative autonomie.
Ce que relève M. Noël Daucé, secrétaire
général du Syndicat national unitaire de
Pôle emploi, qui parle d’«étatisation»
pour décrire la fusion entre l’Agence
nationale pour l’emploi (ANPE) et des
Associations pour l’emploi dans l’indus-
trie et le commerce (Assédic) dans le
nouvel ensemble Pôle emploi, en jan-
vier 2009. L’ANPE était un établissement
public à caractère administratif, l’Unedic
– qui chapeaute les Assédic – une asso-
ciation de droit privé, gérée paritairement
par les organisations patronales et syndi-
cales. Le regroupement au niveau local
des deux structures renforce largement le
poids des acteurs étatiques.
Le conseil d’administration de Pôle
emploi comprend cinq représentants de
l’Etat et deux personnalités qualifiées
choisies par le ministre, aux côtés des cinq
membres représentant les employeurs et
des cinq délégués des salariés (7). Quant
au délégué général – actuellement
M. Christian Charpy, membre du cabinet
du premier ministre de 2003 à 2005, puis
directeur de l’ANPE –, il est nommé direc-
tement par le gouvernement, l’avis du
conseil restant consultatif. On pourrait
également citer le cas de la gestion des
fonds du 1 % logement – dont on pouvait
certes critiquer l’opacité –, mais qui
échappe aujourd’hui largement aux parte-
naires sociaux, pour passer sous tutelle de
l’administration.
Les candidats à ces nouveaux postes
de manager public ne manquent pas. Pour
y accéder, sont déterminants les liens per-
sonnels avec le prince ou ses conseillers
– qui par là se constituent une clientèle
d’obligés. Ces nominations ne sont pas
seulement rétributions symboliques :
primes, salaires indexés sur les «objec-
tifs » viennent compléter ou remplacer les
grilles indiciaires de la fonction publique.
Sous des formes et des temporalités
variables, ce double mouvement de
réforme de l’Etat (compression, privati-
sation, délégation et transfert de compé-
tences d’une part ; étatisation et renforce-
ment du contrôle de l’autre) afecte à un
titre ou un autre l’ensemble des services
publics. Au nom de la «performance»,
érigée en nouveau fétiche de l’action
publique.
U
NE TELLE VOLONTÉ de contrôler les
administrations n’est pas nouvelle.
Le Parlement, la Cour des comptes, l’ins-
pection des finances s’y emploient depuis
longtemps. Mais ce n’est que récemment
que des «indicateurs de performance »
ont pris le pas sur toute autre considéra-
tion. En l’espèce, la loi organique relative
aux lois de finances (LOLF), votée en
2001, signe plus que toute autre le
triomphe des conceptions des hauts fonc-
tionnaires du ministère des finances,
convertis aux idées managériales (8). La
LOLF impose un pilotage stratégique des
administrations, avec des objectifs à
atteindre et des indicateurs à renseigner.
Les fonctionnaires chargés de l’action
publique doivent présenter un projet
annuel de performance (PAP) dont ils sont
responsables (9).
Dans les faits, toute activité est réduite
à une logique comptable, proche des
bilans financiers des entreprises. Ce que
résume le professeur Grimaldi pour l’hô-
pital : «On a créé artificiellement l’idée
qu’il existe des patients rentables et non
rentables. Qu’est-ce qui est rentable? Au
fond, ce qui est facilement quantifiable,
numérisable, vendable. Ce sont les pro-
cédures techniques, de gravité moyenne,
programmables, chez des gens qui n’ont
pas de problèmes psychologiques et
sociaux. La cataracte simple, faite en
série. Et qu’est-ce ce qui n’est pas renta-
ble? Tout ce qui est dans la complexité :
la pathologie chronique, le sujet âgé, les
facteurs psychologiques et sociaux. (...)
On a simplement oublié que l’hôpital soi-
gnait les pauvres et les cas graves... »
Les accommodements de cet idéal ges-
tionnaire sont connus. Si les personnels
d’encadrement consomment beaucoup de
leur temps et de leur énergie pour remplir
les indicateurs, ils apprennent aussi à les
D O S S I E R
David D. Friedman, économiste
«Tout ce que font les gouvernements
se divise en deux catégories : des
tâches que nous pouvons dès
aujourd’hui leur enlever, et des tâches
que nous espérons leur enlever
demain. »
The Machinery of Freedom: Guide to
a Radical Capitalism, Open Court
Publishing Company, Chicago, 1989.
Philippe Manière, directeur de l’Ins-
titut Montaigne, Paris
«Les Etats sont comme des pompiers
qui doivent éteindre les incendies puis
rentrer dans leurs casernes. »
Cité par Eric Dupin dans Le Monde
diplomatique, février 2009.
Milton Friedman, économiste
«Rares sont les règles permettant de
renverser cette tyrannie de l’immobi-
lisme. Il en est une, claire, à tout le
moins : s’il faut privatiser ou élaguer
une activité publique, faites-le com-
plètement. Ne recherchez pas un com-
promis grâce à une privatisation par-
tielle ou à une réduction partielle du
contrôle étatique. Semblable stratégie
revient tout simplement à laisser dans
la place un quarteron d’adversaires
déterminés qui travailleront avec dili-
gence (et souvent avec succès) à ren-
verser la vapeur. »
Le Monde, 20 juillet 1999.
James Carter, président des Etats-
Unis
«Il y a des limites à ce que l’Etat peut
faire. Il ne peut pas résoudre nos pro-
blèmes. Il ne peut pas fixer nos objec-
tifs. Il ne peut pas définir notre vision.
Il ne peut pas éliminer la pauvreté ou
assurer l’abondance ou réduire l’in-
flation. Il ne peut pas sauver nos
villes, lutter contre l’analphabétisme
ou nous procurer de l’énergie. »
Discours sur l’état de l’Union, 19 jan-
vier 1978.
Roger Douglas, premier ministre de
la Nouvelle-Zélande
«N’essayez pas d’avancer pas à pas.
Définissez clairement vos objectifs et
rapprochez-vous-en par grands bonds
qualitatifs. (...) Une fois que le pro-
gramme de réformes commence à être
mis en œuvre, ne vous arrêtez
qu’après l’avoir mené à terme : le feu
de vos adversaires est moins précis
quand il doit viser une cible qui ne
cesse de bouger. »
Cité par Serge Halimi, Le Grand Bond
en arrière, Fayard, Paris, 2006.
(Suite de la page précédente.)
Une reprise en main
des secteurs jouissant
d’une relative autonomie
Resserrer
les chaînes
de commandement
«On a oublié
que l’hôpital soignait
les pauvres »
Imprimerie
du Monde
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et publications : nº 0509I 86051
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bowen@u-paris2.fr ; cochinalmonique@wanadoo.fr
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009
21
domestiquer. Comme le signalait ce haut
responsable policier lors du 32
e
congrès
du Syndicat des commissaires et hauts
fonctionnaires de la police nationale
(SCHFPN), à Montluçon en 2003 : «Le
risque évident est de présenter une copie
“propre”. On ne triche pas avec les chif-
fres, mais on devient malin. » Ainsi, pour
faire baisser la délinquance enregistrée et
augmenter les taux d’élucidation, qui
constituent les priorités du PAP de la
police nationale, l’imagination des agents
est débordante : refus de prendre les
plaintes, renvoi du plaignant d’un com-
missariat à l’autre, regroupement ou
requalification des faits constatés, concen-
tration de l’activité des services sur les
délits les plus «rentables » statistique-
ment (les stupéfiants ou les étran-
gers) (10). La contrainte de la production
de «bons » chifres dépasse la police. Elle
s’est imposée à tous les niveaux de la hié-
rarchie du service public.
R
EVENIR à l’histoire fait saisir l’am-
pleur de cette modernisation mana-
gériale. En Europe occidentale, le déve-
loppement de l’administration a été la
condition de la naissance d’une raison
d’Etat distincte de celle du monarque. On
est ainsi passé d’une gestion privée et per-
sonnelle des afaires publiques (la Maison
du roi) à celle, collective et imperson-
nelle, des administrations. La construction
de l’Etat moderne s’appuya sur l’émer-
gence d’une vision du service public
comme activité «désintéressée», orien-
tée vers des fins universelles (11). Or c’est
précisément cette représentation des fonc-
tions de l’Etat qui est au centre des tirs.
d’Etat une forme de dévouement hier
constitutif de la «mission de service
public». Ce qui pousse, cas parmi tant
d’autres, Marie-Jo, du Pôle emploi de
Nice, à sauvegarder ses fichiers profes-
sionnels sur sa clé USB personnelle, pour
les regarder à la maison. Survivent encore
les façons auparavant apprises d’accom-
plir son devoir, «lorsqu’on avait des gens,
pas des dossiers », commente Françoise,
du Pôle emploi de Grasse (14).
E
N MATIÈRE de démantèlement de
l’Etat, l’efcacité tient à ce paradoxe :
la situation antérieure d’accomplissement
du service public – la relation au métier,
les dispositions sociales (de dévouement,
d’implication) constitutives de celle-ci –
permet l’application des réformes qui
détruisent les formes habituelles de son
exercice et les raisons de s’y impliquer.
Cette transformation ne peut donc être
réduite à la mobilisation des noblesses
d’Etat qui la promeuvent et s’en font
gloire, de plaquettes d’instructions en
bilans satisfaits. Bien sûr, les compéti-
tions « pour plaire » – au ministre, au
chef de cabinet, au président de la Répu-
blique – et les rivalités qui les traver-
sent, de même que leur incessante circu-
lation du public au privé et inversement,
y contribuent.
Mais l’avènement d’un Etat manager
résulte aussi, chaque jour, de l’activité
incessante et cumulée des milliers
d’agents publics, qui peut-être n’en
veulent pas, mais qui, réalisant leur
métier, quoi qu’il en coûte, «font avec»,
et l’intègrent comme ils peuvent aux
«choses à faire».
Certes, les protestations abondent.
Magistrats, avocats, grefers se sont
mobilisés contre la carte judiciaire. Près
de quarante-six mille salariés de Pôle
emploi étaient en grève en octobre 2009.
Les enseignants du supérieur ont longue-
ment refusé la réforme de leur métier. Les
médecins hospitaliers défilaient au prin-
temps pour sauver l’hôpital public. Les
professeurs du primaire et du secondaire
multiplient les journées d’action. Mais,
dans leurs soucis professionnels, dans
leurs patrimoines (économiques et cultu-
rels), dans leurs origines sociales et leurs
façons d’agir (même pour se mobiliser),
les professeurs de médecine ne sont pas
des postiers, des conseillers pour l’em-
ploi, des grefers ou des policiers. Com-
ment les uns se soucieraient-ils des autres,
spontanément, et a fortiori pratiquement ?
Personne ne semble alors pouvoir sou-
tenir personne, ce qui alimente le senti-
ment général d’écrasement. Or c’est pré-
cisément des confrontations nouvelles
qu’elle installe (entre usagers et agents
publics, et entre agents publics de difé-
rents niveaux et de diférents services) que
cette vague de transformation tire sa force.
Et de leur dissimulation. En restituer les
mécanismes dans leur ensemble, c’est déjà
les contrarier et signifier qu’est en jeu la
défense d’un modèle de civilisation.
LAURENT BONELLI
ET WILLY PELLETIER.
D O S S I E R
à l’Etat manager
A
MAIGRIR L’ETAT, réduire les interventions
publiques, combattre la pesanteur des
fonctionnements bureaucratiques, telle est
la vocation du New Public Management
(NPM), un mouvement qui imprègne la plupart des
«réformes » entreprises dans les pays occidentaux
depuis le début des années 1980. Son corps de doc-
trine reste un véritable «puzzle» (1) dans lequel
s’entrecroisent théories de l’individu – acteur
rationnel ne cherchant qu’à maximiser son intérêt –,
expertises managériales et «bonnes pratiques »
recensées à travers le monde par l’Organisation de
coopération et de développement économiques
(OCDE) ou la Banque mondiale. Le NPM a certai-
nement trouvé ses hérauts les plus zélés dans le
Royaume-Uni de M
me
Margaret Thatcher. Portée par
certains hommes politiques, dont M. Keith Joseph,
ministre de l’industrie du premier gouvernement de
la «Dame de fer », et par une poignée d’institutions
de recherche privées (think tanks) comme l’Institute
of Economic Afairs et le Centre for Policy Studies
– dont certains chercheurs investiront des ins-
tances ministérielles après la victoire conservatrice
de 1979 –, cette «nouvelle gestion publique» y a en
efet connu quelques-unes de ses réalisations les
plus abouties (2).
Contractualisation et évaluation dans l’Etat, ins-
tillation de la concurrence et des outils de la gestion
d’entreprise dans les services publics (3), «rationali-
sation» des dépenses, ou encore revalorisation du
pouvoir politique central au détriment d’une fonction
publique réduite au rôle de simple exécutante... Ses
préconisations ont profondément guidé les réformes
et expérimentations administratives conduites durant
les gouvernements de M
me
Thatcher (1979-1990) et
de M. John Major (1990-1997).
Rappelons notamment la création du National
Audit Office, chargé de s’assurer que toute dépense
publique engagée l’est en vertu du
sacro-saint rapport coût/effica-
cité ; le lancement de la Financial
Management Initiative, visant à
généraliser les indicateurs de per-
formance dans les services publics ;
ou le programme Next Steps, qui
organisa le remplacement de pans
entiers de l’administration par des
centaines d’agences relativement
autonomes et flexibles, battant
ainsi en brèche le pouvoir d‘une
haute fonction publique accusée d’archaïsme et
d’incompétence par les porte-drapeaux du that-
chérisme (4).
Cette remise en cause de la puissance publique et
de ses frontières s’est, dans le même temps, accom-
pagnée d’un renforcement du pouvoir central, prin-
cipalement destiné à laminer les corps intermédiaires
(les syndicats essentiellement) et les pouvoirs locaux,
bastions des travaillistes.
L’arrivée au pouvoir des dirigeants néotravail-
listes n’a, à première vue, pas modifié cette vision de
la chose publique. En atteste la quasi-fétichisation de
l’audit, du contrôle de performance et de la sanction
des «mauvais élèves » dans la pratique et les dis-
cours gouvernementaux après mai 1997. Longtemps
campé en «sociologue préféré» de M. Anthony Blair,
Anthony Giddens reconnaissait d’ailleurs en 2003
que «les idées de la “troisième voie” relatives à la réforme
de l’Etat avaient été fortement influencées par le New
Public Management (5) ».
Certes, sous les mandats néotravaillistes, l’évalua-
tion a endossé des habits plus démocratiques via la
multiplication des boards, ces instances permettant
d’associer les citoyens au contrôle de la «qualité
publique». Celle-ci s’est vu attribuer d’autres critères
(sociaux, environnementaux, qualitatifs) que la seule
focalisation sur le coût du service. La croyance blairiste
en la toute-puissance du marché – «Si vous vous oppo-
sez au marché, il vous sanctionne» – est par ailleurs loin
d’avoir toujours fait l’unanimité au sein même des
rangs «modernisateurs». Elle a été l’objet de nom-
breux contournements, comme en témoigne le sau-
vetage étatique (pour ne pas dire la renationalisation)
en 2002 d’installations ferroviaires jusqu’alors entre les
mains d’une initiative privée plus que défaillante.
Pour autant, les postulats mêmes du NPM n’ont
pas disparu avec la déroute électorale des conserva-
teurs. Leur difusion généralisée dans la société bri-
tannique du début des années 2000 a, au contraire,
contribué un peu plus à leur banalisation. Il n’est, par
exemple, pas anodin que les termes «dirigeants »
(leaders), «stratèges » (strategists), «entrepreneurs »
(contractors), «directeurs commerciaux» (business
managers) ou «acheteurs » (purchasers) se soient,
dans le discours travailliste le plus courant, substitués
à ceux de «serviteurs de l’Etat » (public servants),
«administrateurs » (administrators) et «praticiens »
(practitioners) pour désigner les agents publics (6). Plus
encore, les principaux porte-parole de la «gauche de
gouvernement », largement inspirés par les enseigne-
ments professés dans les business schools, ont semblé
accentuer cette philosophie du classement, de la
transparence et du contrôle.
Cette démarche a, par exemple, conduit à pla-
cer les agents des administrations locales et natio-
nales dans une situation de justification quasi per-
manente de leurs activités et résultats. Aussi, la
multiplication des indices et objectifs de perfor-
mance et leur application à la moindre décision
ont-elles, ironie du sort, nourri un gonflement de
l’activité bureaucratique que l’application du NPM
est pourtant censée éradiquer.
Les gouvernements Blair ont même parfois sem-
blé vouloir aller plus loin dans la logique du NPM
que leurs prédécesseurs, dépassant ainsi les espoirs
de l’OCDE. Au-delà de l’autonomie de gestion pro-
mise aux meilleurs hôpitaux ou établissements sco-
laires, ils ont ainsi largement insisté sur la place du
«choix» dans les services publics. Les citoyens agis-
sant désormais en « consommateurs » – pour
reprendre le terme employé par le Bureau de la
réforme du service public rattaché au
premier ministre –, et les fonctionnaires
étant censés privilégier traditionnelle-
ment le « paternalisme » et une offre
monolithique de services pour mieux
servir leurs intérêts, la survie de l’Etat
social passerait désormais par une diver-
sification des prestations et des presta-
taires (publics et privés).
M. Blair ne disait pas autre chose
lorsque, présentant les réformes à venir
en 2002, il afrmait que les services publics devaient
être recentrés sur «les besoins des patients, des élèves,
des passagers et du public en général plutôt que sur ceux
qui fournissent les services ». Déployé dans les secteurs
de la santé ou de l’éducation, le choix doit ainsi per-
mettre, si l’on en croit ses partisans, de responsabi-
liser des usagers désormais habilités à choisir l’école
de leurs enfants ou la structure dans laquelle ils sou-
haitent être soignés (quand ce n’est pas la nature du
traitement qui est également soumise à leur déci-
sion!). Il devrait également susciter l’émulation au
sein d’une administration placée en situation de
concurrence interne mais également de rivalité avec
l’ofre privée.
Plus sûrement, sous couvert d’une amélioration
de la qualité du service, on peut se demander si ce
n’est pas à une individualisation du rapport Etat-
citoyen et à un transfert croissant de la gestion du
risque du premier vers le second que travaille un tel
mouvement.
Avec les redéfinitions des métiers – que ce
soit aux impôts, avec les conseillers des
agences pour l’emploi, parmi les ensei-
gnants ou ailleurs – se défait le rapport à
des professions hier vécues comme «ser-
vice rendu». Bien des fonctionnaires
vivent désormais leur fonction doulou-
reusement, dans une situation de porte-à-
faux qui enveloppe toute leur activité pro-
fessionnelle. Le sens de sa tâche (et de
soi-même l’accomplissant) entre en
contradiction avec les nouveaux critères
d’évaluation. Quotidiennement, le métier
devient mission impossible dans les rela-
tions aux usagers. L’épuisement profes-
sionnel qui s’ensuit est incompatible avec
les diverses formes de «management par
objectifs ».
Reste la fuite : suicides, tentatives de
suicide, arrêt-maladie, psychotropes chez
les agents soumis à la «culpabilité du
chifre ». «On vient au boulot chaque
matin à reculons. Les discussions entre
collègues tournent autour de la retraite,
combien de temps te reste-t-il à tirer ?»,
confie M. Pierre Le Goas, du service des
impôts des particuliers de Lannion (12).
Reste l’efondrement. «Les ambiances
sont tellement tendues, avec l’augmenta-
tion de la charge de travail, que les agents
pleurent sur les sites», témoigne M
me
Del-
phine Cara, responsable vendéenne du
SNU-Pôle emploi (13).
Mais la «modernisation» de l’Etat
entre dans les faits, car elle s’immisce
dans les actes les plus anodins des
employés du secteur public. Parce qu’in-
dépendamment des sacrifices, des souf-
frances, du déboussolement et des ten-
sions, les salariés qui la subissent n’ont
d’autre choix que d’y participer et de la
mettre en œuvre à tout instant. En l’habi-
tant à leur manière. En s’en accommo-
dant. Mieux : ils trouvent d’eux-mêmes
les meilleures façons de faire, afin que
tiennent des situations intenables, malgré
la surcharge de travail. Entre autres, parce
que subsiste de l’état antérieur des métiers
Olivier Mazerolle, directeur de l’in-
formation de RTL, à propos des mau-
vais résultats des athlètes français lors
des Jeux olympiques
«Les Français ne sont pas sportifs
parce que nous avons l’habitude de
l’Etat-providence. »
France 2, 26 février 1994.
Denis Kessler, vice-président du
Mouvement des entreprises de France
(Medef)
«Le modèle social français est le pur
produit du Conseil national de la
Résistance. (...) Il est grand temps de
le réformer, et le gouvernement s’y
emploie. Les annonces successives
des diférentes réformes par le gou-
vernement peuvent donner une
impression de patchwork, tant elles
paraissent variées, d’importance iné-
gale et de portées diverses : statut de
la fonction publique, régimes spéciaux
de retraite, refonte de la Sécurité
sociale, paritarisme… A y regarder
de plus près, on constate qu’il y a une
profonde unité à ce programme ambi-
tieux. La liste des réformes ? C’est
simple, prenez tout ce qui a été mis en
place entre 1944 et 1952, sans excep-
tion. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui
de sortir de 1945, et de défaire métho-
diquement le programme du Conseil
national de la Résistance! »
Challenge, 4 octobre 2007.
Henri Dorgères, député d’Ille-et-
Vilaine de 1956 à 1958, fondateur du
mouvement fasciste des Chemises
vertes
«Le fonctionnaire, voilà l’ennemi ! »
Révolution paysanne, éditions Jean-
Renard, Paris, 1943.
Vincent Bénard, président de l’Insti-
tut Hayek, Bruxelles
«En voulant accélérer artificiellement
ce que l’économie libre accomplis-
sait à son rythme, c’est l’Etat, tantôt
régulateur, tantôt législateur, qui a
poussé à l’irresponsabilité les acteurs
de la chaîne du crédit, provoqué une
crise financière grave, et acculé à la
faillite nombre de familles qu’il pré-
tendait aider. »
Le Figaro, 9 septembre 2008.
Au quotidien,
le métier devient
impossible
Plaire au ministre,
au chef de cabinet,
au président
La faute
aux Britanniques...
(10) On trouvera une liste étofée de ces pratiques
dans l’ouvrage de Jean-Hugues Matelly et Christian
Mouhanna, Police. Des chifres et des doutes, Micha-
lon, Paris, 2007.
(11) Pierre Bourdieu, La Noblesse d’Etat. Grandes
écoles et esprit de corps, Editions de Minuit, Paris,
1989, p. 544.
(12) L’Humanité, Paris, 21 octobre 2009.
(13) Le Monde, 22 octobre 2009.
(14) L’Humanité, 20 octobre 2009.
PA R J É R Ô M E
TO U R N A D R E - P L A N C Q *
* Chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique
(CNRS) ; a notamment publié Au-delà de la gauche et de la droite, une
troisième voie britannique?, Dalloz, Paris, 2006.
(1) Philippe Bezes, Réinventer l’Etat. Les réformes de l’adminis-
tration française (1962-2008), Presses universitaires de France, Paris,
2009, p. 3.
(2) On en trouve des signes avant-coureurs. Ainsi, dès 1968, un rap-
port commandé par un gouvernement travailliste déplorait déjà la
«faible productivité» des services publics.
(3) Cf. Denis Saint-Martin, Building the New Managerialist State,
Oxford University Press, 2000.
(4) Certains hauts fonctionnaires n’ont cependant pas été en reste
dans la conduite de ces réformes. Cf. Jack Hayward et Rudolf Klein,
«Grande-Bretagne : de la gestion publique à la gestion privée du
déclin économique», dans Bruno Jobert (sous la dir. de), Le Tournant
néo-libéral en Europe, L’Harmattan, Paris, 1994.
(5) «Neoprogressivim», dans Anthony Giddens (sous la dir. de),
The Progressive Manifesto, Polity Press, Cambridge, 2003, p. 14.
(6) John Clarke et Janet Newman, The Managerial State, Sage,
Londres, 1997, p. 92.
DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique
22
D O S S l E R
Les usagers financent l’entrée
PA R N OT R E
E N V OY É S P É C I A L
OL I V I E R CY R A N *
(1) Cité par le Financial Times Deutschland, Ham-
bourg, 9 septembre 2009.
(2) Cité par le site Internet du Spiegel, www.spie-
gel.de, 10 septembre 2009.
(3) Günter Wallraf, Aus der schönen neuen Welt,
Kiepenheuer & Witsch, Cologne, 2009.
* Journaliste.
nance. Le ministre fédéral des transports,
M. Achim Großmann, hanté par la vision
d’une capitale allemande métamorpho-
sée en radeau de la Méduse, s’affole :
«Quand Berlin va-t-il enfin renouer avec
des conditions de transport dignes d’une
civilisation occidentale (1) ?» «On va
voir si la direction de la DB se montre
capable de nettoyer cette porcherie ! »,
s’exclame pour sa part le porte-parole
de la mairie de Berlin, M. Richard
Meng (2).
La «porcherie» découle pourtant d’un
processus politique mûrement prémédité.
«Tout a commencé en 1994, quand le gou-
vernement fédéral a transformé la DB en
société de droit privé», rappelle M. Carl
Waßmuth, le porte-parole berlinois de la
fédération associative Un rail pour tous.
«A l’époque, les dirigeants juraient qu’il
n’était pas question de privatiser la com-
pagnie, mais seulement de la rendre plus
performante. » En 1999, le chancelier
Gerhard Schröder installe son ami Hart-
mut Mehdorn à la tête de la DB. Cet
ancien ingénieur d’Airbus doit propulser
le rail allemand sur la voie express de la
réforme. En une dizaine d’années, il sup-
prime la moitié des efectifs, qui passent
de trois cent quatre-vingt mille à cent qua-
tre-vingt mille salariés, et encadre ceux
qui restent avec un management furieu-
sement moderne.
D
ANS UN CHAPITRE de son dernier
livre, le journaliste allemand Günter
Wallraff (3) rapporte plusieurs témoi-
gnages de cadres harcelés, mis au placard
ou poussés à la démission au motif de
leur manque d’enthousiasme pour les
projets de leur patron. Une filiale aurait
spécialement servi à éjecter les récalci-
trants : DB JobService Gmbh, appelée en
interne «le bureau des apatrides et des
sans-droits ». Simultanément, les salaires
de l’équipe dirigeante grimpent en
flèche. Un cadre évincé raconte à Wall-
raff que, à l’issue de chaque réunion
importante avec sa garde prétorienne de
cols blancs, M. Mehdorn leur faisait
signer au feutre une grande affiche por-
tant cette inscription : «Nous approu-
vons les objectifs de l’entreprise. »
Ainsi recalibrée, l’entreprise se met en
ordre de marche pour son introduction en
Bourse. Le pouvoir politique s’en réjouit.
En 2005, l’Union chrétienne-démo-
crate (CDU) et le Parti social-démo-
crate (SPD) formalisent le projet de pri-
vatisation du rail dans leur accord de
coalition gouvernementale. C’est M. Otto
P
OUR la foule des visiteurs et jour-
nalistes étrangers qui se pres-
saient à Berlin pour le vingtième
anniversaire de la chute du Mur,
le miracle est passé inaperçu : la
S-Bahn, le métro à grande vitesse, équiva-
lent allemand du réseau express régio-
nal (RER), n’est pas tombée en panne.
Nombre de Berlinois s’attendaient – non
sans un brin de mauvais esprit – à ce que la
série noire des quatre mois précédents
reprenne de plus belle à l’occasion de la
commémoration. «On a eu chaud, soupire
une serveuse du Café Liebling, dans le
quartier branché de Prenzlauer Berg. Vous
vous rendez compte? A quelques semaines
près, les réjouissances se déroulaient dans
une ville au bord de la crise de nerfs, avec
des quais de S-Bahn noirs de monde et des
touristes bloqués à l’aéroport. Les Alliés
peuvent remercier les Berlinois de l’Est
d’avoir abattu le Mur un 9 novembre et
non un 9 septembre... »
Il s’en est fallu de peu en efet que le
jubilé de l’efondrement du communisme
coïncide avec une édifiante leçon de choses
sur le triomphe du capitalisme. De mi-juin
à début octobre, la S-Bahn a été partielle-
ment ou totalement bloquée par des pannes
à rebondissements, déclenchant la pire
crise des transports publics jamais connue
à Berlin depuis la guerre. En cause : la
compression des coûts de maintenance des-
tinée à embellir le compte de résultats que
la Deutsche Bahn (DB), propriétaire de la
S-Bahn, présentera à ses futurs action-
naires. La compagnie ferroviaire prépare
ainsi sa privatisation...
Le 1
er
mai dernier, c’est d’abord une
roue qui lâche et provoque un déraillement
à l’entrée de la gare berlinoise de Kauls-
dorf. L’accident, qui ne fait pas de blessés,
aurait tourné à la catastrophe si la défail-
lance avait eu lieu en tête du train et si le
convoi n’avait pas roulé à faible allure. La
direction de la S-Bahn invoque une malfa-
çon. Mais le Bureau fédéral du rail (EBA)
n’est pas convaincu. Début juin, cette
agence ministérielle de contrôle ordonne
l’immobilisation de la plupart des trains et
leur envoi au garage pour vérification.
Apparaissent alors des violations flagrantes
des règles de maintenance et de sécurité.
« Il n’y avait pas d’instructions écrites,
mais les agents chargés de l’entretien ont
été clairement contraints de bâcler leur
travail », confirme M. Hans-Joachim
Kernchen, le responsable du Syndicat des
conducteurs de trains (GDL) pour le
secteur Berlin-Saxe-Brandebourg. «Un
nouveau directeur de la production a
même été spécialement recruté dans ce
but. Sous sa houlette, la direction de la
S-Bahn a supprimé un quart des efectifs
en quatre ans, fermé un atelier à Lich-
tenberg, réduit le parc des trains, jeté à la
ferraille les rames de réserve, limité le
matériel et le personnel au strict mini-
mum. En quelques années, ils ont réussi
à bousiller notre outil. »
D’abord totalement arrêté, le trafic reste
fortement perturbé durant tout l’été. Le
7 septembre, alors que la situation paraît
enfin s’améliorer, c’est la rechute : une
inspection de routine sur une voiture révèle
que quatre cylindres de freins sur huit sont
défectueux. A nouveau les trains partent au
garage, le temps pour les techniciens sur-
menés d’ausculter les freins et de rempla-
cer les pièces abîmées. Le trafic reprend au
compte-gouttes durant un mois et demi.
Seul un train sur quatre circule.
S
I LES BERLINOIS du centre-ville peuvent
toujours se reporter sur les transports
municipaux (tramway, métro, bus), la
pagaille touche rudement les habitants de
banlieue qui n’ont souvent que la S-Bahn
comme moyen de transport. «Pendant une
bonne partie de l’été, il fallait que je parte
au travail une heure et demie plus tôt et que
je m’organise pour faire garder les enfants
en fin de journée, témoigne une vendeuse
du grand magasin KaDeWe. Ça m’a coûté
beaucoup d’argent, sans compter le stress,
la fatigue et les récriminations de mon
employeur. »
Pour calmer les usagers en colère, la
direction de la S-Bahn envoie dans les
gares bondées les conducteurs de trains au
chômage technique, priés d’improviser une
communication de crise. «Il y a eu des
insultes, des “pétages de plombs”; c’était
vraiment honteux, se souvient M. Kern-
chen. Si on m’avait dit qu’un tel ratage sur-
viendrait un jour, j’aurais éclaté de rire.
Depuis les années 1920, la S-Bahn de Ber-
lin était le moyen de transport le plus sûr
de la ville et peut-être du pays. Alors,
quand du jour au lendemain les trois
quarts des trains se retrouvent à l’arrêt, ça
fait un choc. »
Le fiasco est si dévastateur que les
dirigeants politiques perdent leur conte-
Vers une civilisation planétaire ?
CHEZ VOTRE MARCHAND DE J OURNAUX
EN PARTENARIAT
AVEC
Riche de 200 cartes, cet atlas décrypte les héritages historiques
qui ont façonné les réalités humaines et géopolitiques contemporaines.
Un ouvrage de référence pour comprendre sous l’angle des civilisations
les grands enjeux du XXI
e
siècle.
200 cartes
188 pages
Nos précédents
articles
• «Comment l’entreprise usurpe les
valeurs du service public», par Danièle
Linhart (septembre 2009).
• «Traitement de choc pour tuer
l’hôpital public», par André Grimaldi,
Thomas Papo et Jean-Paul Vernant
(février 2008).
• «L’école britannique livrée au patro-
nat », par Richard Hatcher (avril 2005).
• «Grande braderie de l’électricité à
travers l’Europe», par Ernest Antoine
(juin 2004).
• «A La Poste aussi, les agents doivent
penser en termes de marché», par
Gilles Balbastre (octobre 2002).
«Quand les trois quarts
des trains s’arrêtent,
ça fait un choc»
Un ministre se recase
à la direction
de la Deutsche Bahn
Alain Juppé, premier ministre
«Je préfère une fonction publique
moins nombreuse, plus efcace et
mieux à l’aise dans ses missions,
qu’une fonction publique qui fait de la
mauvaise graisse. »
Assemblée nationale, 14 mai 1996.
Jean-Louis Caccomo, économiste
«Les Etats totalitaires détruisent la
liberté individuelle en la supprimant
purement et simplement, l’Etat se pro-
posant d’administrer toute l’écono-
mie du pays. Les Etats-providence
agissent plus sournoisement, ofrant
au peuple une “sécurité sociale” en
échange de sa liberté, substituant la
responsabilité collective à la respon-
sabilité individuelle. Dans le premier
cas, les individus ne peuvent plus
agir; dans le second cas, les individus
ne savent plus agir. »
La Troisième Voie, Les Presses litté-
raires, Paris, 2007.
Ronald Reagan, président des Etats-
Unis
«J’ai toujours trouvé que les mots les
plus terrifiants de la langue anglaise
étaient :“Je suis du gouvernement et
je suis ici pour vous aider.”»
Conférence de presse, 12 août 1986.
Nicolas Sarkozy, ministre de l’inté-
rieur
«Combien de fois on nous a dit, sur le
terrain : “Comment se fait-il que ce
monsieur, là, qui n’a jamais travaillé
de sa vie, qui est toujours au chômage
ou qui a le RMI, peut se payer une
voiture que son voisin qui, lui, se lève
tôt le matin pour travailler ne peut
pas se payer ?»
«100 minutes pour convaincre »,
France 2, 9 décembre 2002.
Laurent Jofrin, actuel directeur du
quotidien Libération
«Ils avaient dit : un seul sauveur,
l’Etat ; le service public est un prin-
cipe absolu, grâce à lui, tout ira
mieux. On découvre maintenant que
cet Etat boursouflé étoufe et pressure
la société civile. Le service public
indispose de plus en plus le public. »
La Gauche en voie de disparition,
Seuil, Paris, 1984.
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009
23
D O S S l E R
en Bourse des transports berlinois
RÉGIONS
ANGERS. Le 11 décembre, à 20h30,
salle du Doyenné, boulevard du
Doyenné : «Pour en finir avec le miracle
chinois », avec Philippe Masonnet. (Jack
Proult. jack.proult@wanadoo.fr)
AVIGNON. Le 11 décembre, à 20h30,
salle Benoît-XII, rue des Teinturiers :
«Espoir de paix en Israël-Palestine?»,
avec Hind Khoury, ambassadrice de
l’Autorité palestinienne en France, Eric
Rouleau et Pierre Stambul. En partenariat
avec Artisans du monde, la Cimade,
l’AFPS, l’ACAT, la LDH, Sabîl France,
l’UJFP, MAS, Attac, le Secours catho-
lique. (José Ruiz. Tél. : 04-90-29-63-58;
ruiz.bouqueyran@wanadoo.fr)
BOUCHES-DU-RHÔNE. Le 3 décem-
bre, à 19 heures, au cinéma Jean-Renoir,
montée Malek-Oussekine, à La Penne-
sur-Huveaune, projection de L’Afaire
Clearstream racontée à un employé de
Daewoo, de Denis Robert et Pascal
Lorent, suivie d’un débat. En soutien à
Denis Robert. Avec Attac pays d’Au-
bagne et la MASC. (Gérald Ollivier. Tél. :
06-76-31-35-47; g.ollivier1@free.fr)
CAEN. Le 8 décembre, à 19 heures, et le
12 décembre, à 13h10, retransmission
sur TSF 98 (98.00) de l’émission « T’es
autour du “Diplo” ». (Renseignements :
06-08-27-97-85.)
CARCASSONNE. Au théâtre Na Loba
de Pennautier. Le 1
er
décembre, à 20h45,
projection-débat du Silence des nanos,
en présence du réalisateur Julien Colin;
en partenariat avec les Amis de la Terre.
Le 15 décembre, à 20h45, rencontre-
débat avec Isabelle Stengers, autour de
son ouvrage Au temps des catas-
trophes (La Découverte). Le 7 décem-
bre, à 20h30, Hall des arts, mairie de
Pennautier, réunion du groupe local des
AMD. (Bernard Dauphiné. Tél. : 04-68-
47-69-22; amd11@free.fr)
DIJON. Le 13 décembre, à 15 heures,
sur Radio Campus (92.2), émission men-
suelle «Vu du Monde». Le 17 décembre,
à 18h30, à la Maison des associations,
rue des Corroyeurs : permanence des
AMD. (Roland Didier. Tél. : 03-80-47-
51-24; annie.munier-petit@laposte.net)
DORDOGNE. Le 1
er
décembre, à
20h30, au Foyer municipal de Montpon-
Ménestérol, rue Henri-Laborde : débat
autour d’un article du Monde diploma-
tique. (Henri Compain. Tél. : 05-53-82-
08-03; henri.compain@sfr.fr)
DOUBS. Le 1
er
décembre, à 19 h 30,
faculté des lettres, amphi Lévêque, 32,
rue Mégevand, Besançon : «Pour une
paix juste au Proche-Orient, comprendre
pour mieux agir », avec Dominique Vidal
et Omar Somi. Organisé par Génération
Palestine et un collectif d’associa-
tions. (Philippe Rousselot. philippe.rous-
selot@laposte.net ; www.amd-besan-
con.org) Le 17 décembre, à 20h15, à la
MJC de Valentigney, 10, rue Carnot :
projection du film Putain d’usine,
suivie d’un débat avec Jean-Pierre Leva-
ray, auteur de l’ouvrage du même
titre (Agone). (Odile Mangeot. Tél. : 03-
84-30-35-73 ; odile-mangeot@wana-
doo.fr)
GIRONDE. Le 16 décembre, à
19 heures, au Poulailler, place du 14-Juil-
let, à Bègles : débat autour d’un article du
Monde diplomatique du mois. Le même
jour, à 20h30, au Café de l’Orient, espla-
nade François-Mitterrand à Libourne : la
résistance au changement, à partir du
livre Le Petit-Bourgeois gentilhomme
(Agone), d’Alain Accardo. (Jean-Domi-
nique Peyrebrune. Tél. : 06-85-74-96-62;
amd.jdpeyrebrune@wanadoo.fr)
GRENOBLE. Au Tonneau de Diogène,
6, place Notre-Dame, à 20h30. Le
2 décembre : «Guide des activités de lob-
bying à Paris », à partir de l’ouvrage
Lobby Planet Paris (L’Age d’homme) ;
avec Gildas Jossec. Le 4 décembre : «La
création a-t-elle un sexe?», avec Thierry
Delcourt. Le 8 décembre : «Nano et cul-
ture scientifique», avec Jean Caune. Au
même endroit, à 18h15. Le 9 décembre :
«Les agendas 21 locaux et les projets
territoriaux de développement durable en
France », avec Charlotte Renard. Le
16 décembre : «Les parcs naturels régio-
naux», avec Jean-Luc Mathieu. A la
Table ronde, 7, place Saint-André, le
16 décembre, à 20h30 : «L’état des études
américaines dans les institutions fran-
çaises» et/ou «La situation des Etats-Unis,
un an après l’arrivée d’Obama au pou-
voir », avec Francis Feeley. (Jacques Tolé-
dano. Tél. : 04-76-88-82-83; jacques.tole-
dano@wanadoo.fr)
LILLE. Le 9 décembre, à 20h30, à la
MRES, 23, rue Gosselet, à Lille : «Quel
avenir pour la presse écrite en général et
Le Monde diplomatique en particulier ?».
(Philippe Cecille. Tél. : 06-24-85-22-71;
amdnord@yahoo.fr)
LYON. Le 16 décembre, à 19 heures,
amphi théâtre du lycée Diderot, 41, cours
du Général-Giraud : «Droite et gauche :
quelles diférences ?», avec Jérôme Mau-
courant. (Cédric Mulet-Marquis. Tél. :
04-77-83-42-64; cedric.mulet-mar-
quis@laposte.net)
METZ. Le 10 décembre, à 18h30, au
Café Jehanne d’Arc, place Jeanne-d’Arc,
« café-Diplo » : «Le Japon dans la crise
économique et après la défaite électorale
de la droite», avec Makoto Katsumata.
Le 17 décembre, à 20 heures, salle des
Coquelicots, à Metz-Pontifroy : «Les
élites, l’administration et le citoyen : l’or-
ganisation de la défiance populaire »,
avec Christopher Pollmann. Dans le cadre
de l’université populaire d’Attac. (Chris-
topher Pollmann. Tél. : 03-87-76-05-33;
pollmann@univ-metz.fr)
MONTPELLIER. Le 2 décembre, à
20 heures, salon du Belvédère : «Le
GIEC, des rapports tronqués pour for-
mer une croyance », avec Martine
Tabeaud. (Daniel Berneron. Tél. : 04-67-
96-10-97.)
ORLÉANS. Le 3 décembre, à 20h30, à
la Maison des associations : réunion men-
suelle du groupe local. Dans le cadre du
Forum des droits humains, le 11 décem-
bre, à 20h30, à la médiathèque : «La
prison comme réponse sociale à la pau-
vreté et/ou comme réponse économique
à la maladie mentale?»; avec Christiane
de Beaurepaire, médecin psychiatre des
hôpitaux, et Philippe Combessie, socio-
logue. (André Chassaing. Tél. : 02-38-
75-43-40; andre.chassaing@sfr.fr)
PAU. Le 13 décembre, à 16 heures, au
Salon Asphodèle, Parc des expositions
de Pau : «Capitalisme vert et dérives du
bio», avec Gérard Deneux. (Pierre Arra-
bie-Aubiès. Tél. : 05-59-04-22-61;
p.arrabieaubies@no-log.org)
PERPIGNAN. Le 8 décembre, à 19h10,
au cinéma Le Rive gauche : projection-
débat d’Aliker, de Guy Deslauriers. Le
17 décembre, à 19 heures, 1, rue Michel-
Doutres : réunion des AMD Pyrénées-
Orientales. (Jérôme Massonnet. Tél. : 06-
68-48-40-65; massonnet@gmail.com)
TOULOUSE. Le 14 décembre, à 20h30,
au restaurant Rincón Chileno, 24, rue
Réclusane : table ronde avec Jacques Ber-
thelot, autour de son article « Pour un
modèle agricole dans les pays du Sud »
(novembre 2009). (Jean-Pierre Cremoux.
Tél. : 05-34-52-24-02; amdtoul@free.fr)
TOURS. Le 1
er
décembre, à 20h30, à la
mairie de Tours : «Un an après Gaza,
quel espoir pour la Palestine ? », avec
Stéphane Hessel. Le 9 décembre, à
13 heures, sur Radio Béton (93.6) : pré-
sentation du « Diplo » du mois. Le
10 décembre, à 20 heures, au cinéma
Les Studios, rue des Ursulines, ciné-
débat : «L’eau, objet de gain, objet de
guerre?». Le 11 décembre, à 20h30, à
l’association Jeunesse et Habitat, 16, rue
Bernard-Palissy : «Le Chili après la dic-
tature». (Philippe Arnaud. Tél. : 02-47-
27-67-25.)
BANLIEUE
VAL-DE-MARNE. A la Maison du
citoyen et de la vie associative, 16, rue du
Révérend-Père-Aubry, à Fontenay-sous-
Bois. Le 3 décembre, à 20h30 : «Crise
alimentaire mondiale, challenge majeur
du XXI
e
siècle», avec Jean-Denis Crola
d’Oxfam. Le 10 décembre, à 20h30, ren-
contre avec Shlomo Sand, autour de son
ouvrage Comment le peuple juif fut
inventé (Fayard) ; en partenariat avec
l’Union juive française pour la paix,
représentée par sa coprésidente Michèle
Syboni, et le soutien du groupe local de
l’association France-Palestine solidarité.
Le 8 décembre, à 20 heures, soirée orga-
nisée dans le cadre de la Fondation Henri-
Pézérat : «Stress et risques sociaux au
travail », avec Annie Thébaud Mony.
(Anne-Marie Termat. Tél. : 06-23-97-71-
05 ; terdechos@hotmail.com)
YVELINES. Le 5 décembre, à 17 heures,
à la mairie de Versailles, salle Clément-
Ader : rencontre avec Catherine Coquery-
Vidrovitch autour de son ouvrage
Enjeux politiques de l’histoire colo-
niale (Agone). (Evelyne Lévêque. Tél. : 06-
07-54-77-35; eveleveque@wanadoo.fr)
HORS DE FRANCE
ABIDJAN. Le 19 décembre, à 9 heures,
à l’Edhec, Cocody Cité des Arts, à Abid-
jan : «La pratique de la terreur au nom
de la démocratie en Afrique. Que reste-
t-il de l’autorité ? »; avec Kadio Fodjo
Abo. (Etien Nda Amon. Tél. : 00-225-05-
77-87-31.)
BURKINA FASO. Le 5 décembre, à
16h30, à la Bourse du travail de Bobo
Dioulasso : «Le sommet de Copenhague
sur le réchaufement climatique : quels
enjeux pour les pays comme le Burkina
Faso? ». (christian.darceaux@laposte.
net)
GENÈVE. Le 8 décembre, à 19 heures,
au café Gervaise, 4 bis, boulevard
James-Fazy, « café-Diplo » : «Anatomie
d’un effondrement » ; débat autour de
l’article de François Chesnais (novem-
bre 2009). (amidiplosuisse@hotmail.
com)
LUXEMBOURG. Le 14 décembre, à
20 heures, au centre culturel de rencon-
tre - abbaye de Neumünster : « Quel
avenir pour le Proche-Orient ? », avec
Alain Gresh. Le 15 décembre, à
19 heures, au cercle Curiel, 107, route
d’Esch : « café-Diplo ». (Sylvie Hérold.
Tél. : [+352]-25-20-26 ; herold.luxem-
bourg@yahoo.fr)
MONTRÉAL. Le 8 décembre, à
19 heures, salle DR-200 du pavillon de
gestion de l’UQAM, 315 Sainte-Cathe-
rine - Est : «Géopolitique du sionisme »,
avec Yakov Rabkin et Fabienne Présen-
tey, animation Marie-Christine Ladou-
ceur-Girard, du PAJU. (André Thibault.
Tél. : 514-273-00-71 ; dreault@coop-
tel.qc.ca)
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Des lecteurs
associés
Wiesheu, le ministre bavarois de l’écono-
mie et des transports, qui a négocié cette
étape cruciale pour le compte de M. Meh-
dorn. Son dévouement lui vaudra d’ail-
leurs une juste récompense. A peine
l’encre de l’accord a-t-elle séché que
M. Wiesheu quitte son fauteuil de minis-
tre pour rallier la direction de la Deut-
sche Bahn, au poste ultrasensible de direc-
teur des «relations politiques ».
Au sein du «contre-pouvoir » syndi-
cal, les deux principales organisations
de cheminots, Transnet et DGBA, sou-
tiennent la privatisation de l’entreprise.
Le secrétaire général de Transnet,
M. Norbert Jansen, répète à l’envi que
« l’opposition entre gentil Etat et
méchant capital n’a pas lieu d’être (4) ».
L’équipe de M. Mehdorn lui offre une
reconversion sur mesure : en mai 2008,
M. Jansen démissionne de son syndicat
pour intégrer l’état-major de la DB, au
poste de... directeur du personnel. Salaire
annuel : 1,4 million d’euros. «Diriger un
grand syndicat ou participer à la gestion
d’une grande entreprise, c’est à peu près
le même travail », confie-t-il à la Bild
Zeitung (16 mai 2008). Une tâche qui
consiste par exemple à persuader le
conducteur de train qu’il ne doit pas seu-
lement effectuer son boulot, «mais faire
aussi un peu de rangement dans les voi-
tures et mettre la main à la pâte dans les
petites gares. C’est ce à quoi nous
sommes en train de réfléchir ».
T
OUT va donc pour le mieux. A quoi
bon inquiéter la population par un
débat public sur l’avenir du chemin de
fer ? «Jusqu’en 2005, seuls les politiques
professionnels étaient au courant de ce
qui se tramait, observe M. Waßmuth.
Même en 2006, quand les plans du gou-
vernement fédéral ne pouvaient plus être
ignorés, aucune discussion n’a eu lieu,
ni dans les médias ni ailleurs. » Au sein
même du SPD, ce n’est qu’en octo-
bre 2007, à l’occasion du congrès du parti,
que les militants obtiennent voix au cha-
pitre. Au cours d’un scrutin houleux, 70 %
d’entre eux rejettent la privatisation. La
direction du parti ne s’en soucie guère. Le
30 mai 2008, les députés SPD du Bun-
destag votent comme un seul homme la
transformation de la Deutsche Bahn en
holding. Le transport des voyageurs est
confié à une nouvelle structure, DB Mobi-
lity Logistics, une appellation anglophone
censée appâter les investisseurs. Rendez-
vous est pris pour l’introduction en
Bourse, fixée au 27 octobre 2008.
Las ! Le champagne est déjà au frais
quand la faillite de Lehman Brothers vient
gâcher la fête. Deux semaines avant le
jour J, alors que les marchés hurlent à la
mort, le gouvernement décide en catas-
trophe d’ajourner l’opération. Dans une
déclaration commune, le ministre SPD des
finances, M. Peer Steinbrück, et le patron
de la DB, M. Mehdorn, s’en remettent à
des jours meilleurs : «Dès que la conjonc-
ture permettra une introduction en Bourse
réussie, nous passerons à l’acte. Les voies
sont posées. »
En attendant, les voies se révèlent de
moins en moins sûres pour les voyageurs.
En juillet 2008, un train Inter-City
Express (ICE, équivalent allemand du
TGV) déraille en gare de Cologne. Dû à la
cassure d’un essieu mal entretenu, l’acci-
dent provoque la mise à l’arrêt de tous les
ICE. Exaspéré, l’EBA ordonne à la Deut-
sche Bahn de prendre des mesures pour
éviter les négligences. M. Mehdorn se
vexe et accuse : les fonctionnaires trop
tatillons de l’EBA ne chercheraient qu’à
«faire les gros titres dans la presse (5) ».
Le conflit s’envenime et aboutit devant
les tribunaux, qui donnent raison à l’or-
ganisme de contrôle et contraignent la
DB à raccourcir les délais entre chaque
inspection des ICE.
Mais l’EBA, qui dépend du ministère
fédéral des transports, n’a pas les moyens
de stopper le train d’enfer de la DB. Ni la
dégradation rapide de ses filiales, dont
témoigne le délabrement de la S-Bahn ber-
linoise. «Depuis déjà deux ou trois ans, on
constatait une nette baisse de la qualité du
service, remarque M. Hanz-Werner Franz,
le directeur général du Réseau des trans-
ports urbains de Berlin-Brandebourg
(VBB). Cet organisme municipal, chargé
d’organiser le transport public et de veil-
ler à la ponctualité des trains et à la sécu-
rité des voyageurs, mesure à cette occasion
l’ampleur de son impuissance. «On a vu
les retards s’accumuler, des trains suppri-
més sans raison alors qu’ils étaient pro-
grammés, des rames longues auxquelles
on avait discrètement enlevé une ou deux
voitures. Au printemps 2007, un incident
de freinage a failli faire dérailler un train
à la gare d’Anhalten : le distributeur de
sable n’avait pas fonctionné. Du coup, la
S-Bahn a réduit la vitesse des trains de 100
à 80 km/h. Mais elle a systématiquement
refusé de nous communiquer ses pro-
blèmes techniques, alors qu’elle en avait
l’obligation. »
Il est vrai que, dans le même temps, les
profits de la S-Bahn sont passés de 9 mil-
lions d’euros en 2004 à 56 millions en
2008. M. Franz hausse les yeux au ciel,
consterné. «Cet argent, dit-il, la S-Bahn
ne l’a évidemment pas investi pour amé-
liorer la qualité du service, ou à tout le
moins pour en atténuer la dégradation :
elle a fait remonter chaque centime dans
les caisses de la maison mère, qui en
voulait toujours plus. Pour 2010, la
direction de la DB prévoyait de rançon-
ner la S-Bahn à hauteur de 126 millions
d’euros ! » On s’étonne : la ville de Ber-
lin ne verse-t-elle pas chaque année
250 millions d’euros à la S-Bahn au titre
de l’aide au transport régional ? «En efet.
Cela mérite d’être souligné : d’une cer-
taine manière, les Berlinois se sont
retrouvés malgré eux à subventionner
l’introduction en Bourse de la Deutsche
Bahn... »
E
T MAINTENANT? «On va renégocier
le contrat qui nous lie à la S-Bahn,
veut croire le chef de la VBB. Bien sûr,
elle nous jure qu’elle va régler tous les
problèmes et qu’il n’y a pas lieu de chan-
ger une virgule à notre contrat, qui n’ar-
rive malheureusement à échéance qu’en
décembre 2017. Afaire à suivre... » Pour
l’instant, le gouvernement fédéral s’est
bien gardé de fixer une nouvelle échéance
à la privatisation de la DB, que le chaos
berlinois n’a pas contribué à rendre popu-
laire. M. Mehdorn n’en a cure : parti en
mars dernier avec un chèque d’adieu de
4,9 millions d’euros, le modernisateur de
la DB travaille désormais pour la banque
Morgan Stanley. Son successeur,
M. Rüdiger Grube, a signé en juillet der-
nier un accord avec la Compagnie des
chemins de fer russes, portant sur un
échange de participations croisées qui
préfigure peut-être des lendemains qui
chantent.
Quant à la direction de la S-Bahn, elle
n’a pas souhaité commenter ses exploits.
«Nous sommes trop occupés en ce
moment à vérifier l’état des trains », s’ex-
cuse un responsable du service de com-
munication. Un attaché de presse qui
répare les trains ? Les Berlinois ne sont
pas au bout de leurs soucis...
OLIVIER CYRAN.
Aucune discussion,
ni dans les médias
ni ailleurs
«On va renégocier
le contrat qui nous
lie à l’entreprise»
L E S A M I S D U M O N D E D I P L O M A T I Q U E
(4) Die Zeit, Hambourg, 18 septembre 2008.
(5) Die Süddeutsche Zeitung, Munich, 15 août 2008.
Ezra Suleiman, professeur de science
politique à l’université de Princeton
«L’évaluation est inacceptable dans
de nombreuses institutions, parce
qu’elle est susceptible de mettre en
danger les acquis. Or la démocratie
et la modernité imposent les prin-
cipes (...) de l’évaluation objective
des compétence et des résultats. On
dénonce tant et plus les pouvoirs ten-
taculaires de l’Etat – et son ineffica-
cité. Mais personne ne songe à
lui reprocher d’avoir conservé et
même encouragé des mœurs et des
comportements aujourd’hui totale-
ment inadaptés à une société démo-
cratique. C’est là, bel et bien, une
“exception française”, dont la
France a impérativement besoin de
se débarrasser…»
Schizophrénies françaises, Grasset,
Paris, 2008.
Alain Minc, essayiste
«Il se trouve que les marchés détes-
tent le keynésianisme. Dès qu’un Etat
y a recours, ils le sanctionnent. Les
marchés n’aiment pas Keynes, je n’y
peux rien. »
Capital, novembre 1997.
Patrick Artus, membre du Conseil
d’analyse économique (CAE), présidé
par le premier ministre François Fillon
«Les choix du premier ministre en
matière de gestion des effectifs
publics sont trop prudents. (...) Ce
qu’il faudrait aujourd’hui, c’est une
rupture, un choc. Cela passerait par
la remise en cause globale du statut
de la fonction publique et la dispari-
tion des corps de métier par minis-
tère : on créerait, par exemple, le
métier d’informaticien de l’Etat, ces
personnels pouvant être employés là
où les besoins se font sentir. Sur le
modèle suédois, des agences auto-
nomes, libres de leur politique de
recrutement, seraient chargées de
gérer les différents services publics. »
Challenges.fr, 3 novembre 2005.
François de Closets, essayiste
« Que de braves gens aillent dans la
rue pour défendre le droit des chemi-
nots roulants de partir à la retraite à
50 ans et pas à 53 ans, c’est inexpli-
cable. (...) Cela traduit le désarroi
d’une population à qui l’on a tou-
jours dit et répété qu’on pouvait s’en
sortir sans faire d’efort. »
Le Point, 16 mai 1998.
DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique
24
L
’INDE que décrit Selina Sen dans ce premier roman très abouti est celle des faubourgs de
New Delhi et des émigrés du Bengale qui ont fui leur pays lors de la partition entre l’Inde
et le Pakistan. Trois générations vivent sous un même toit. Les grands-parents – Dadu,
le grand-père médecin perdu dans le souvenir de son pays abandonné, et Dida, la lumineuse
et malicieuse grand-mère –, leur fille Ma, veuve d’un militaire en poste dans l’Himalaya, et
les deux petites-filles, Chhobi, l’intellectuelle, et Sonali, la belle. Ensemble, ils tentent de sub-
sister dans l’Inde incertaine que vient de bouleverser l’assassinat d’Indira Gandhi.
Dans cette famille chahutée par l’histoire, meurtrie par le deuil, les femmes sont celles
qui semblent s’adapter le mieux. Il faut survivre, se battre, avancer. Surtout lorsque deux filles
au seuil de leur vie d’adulte doivent se faire une place dans cette société aux codes com-
plexes. Dida l’aïeule veille. Elle est fière de la beauté de Sonali, de sa légèreté, de cette
aisance qui fait d’elle la jeune fille la plus remarquée et remarquable du voisinage. Sonali est
son soleil. Mais Sonny, un fils de famille, beau parleur et frimeur, vient brouiller les cartes.
Sonali l’aime d’amour. Lui est séduit par la jeune fille, mais il obéit aux siens, qui lui
ont choisi une épouse dans leur milieu d’afaires. Le mariage de Sonny est un investissement
financier. Blessée par l’abandon de son amoureux, Sonali épouse un cousin pauvre de Sonny
qui travaille dans la marine, au service de la riche et mafieuse famille de ce dernier. Mais le
jeune époux disparaît en mer avec son navire dans d’étranges conditions...
Au-delà du récit d’un amour frustré, d’une banale tragédie familiale et sous des dehors
d’une troublante douceur, Après la mousson raconte les histoires les plus terribles qui soient.
Le déchirement de l’exil, la pauvreté, le mépris des castes dominantes, les trafics d’armes, les
malversations financières, les violences politiques, tout est là dans les pages de cette histoire
d’amour et de vengeance. En se focalisant sur le destin particulier d’une famille ordinaire, la
romancière nous donne à voir le monde dans sa dureté.
L’un des charmes, et non des moindres, de ce roman tient à l’écriture fluide, sensible,
de son auteure. Sen nous guide au cœur de cette cellule familiale et nous convie à sa table,
dans son jardin, dans ses rêves et son quotidien. Après la mousson déborde de couleurs, de
parfums, de sensations tactiles. Soie des saris aux teintes chatoyantes, odeurs épicées des cui-
sines, la sensualité s’exprime à toutes les pages. Tout est dit, écrit, peint avec une extrême pré-
cision et une infinie délicatesse. Mais la fluidité policée du style, l’apparente sérénité du ton,
le parti pris esthétique d’un récit qui exalte l’harmonie des paysages, des jardins, des plats,
des habits, n’éloignent jamais vraiment la réelle violence des situations. La défloration de
Sonali, par exemple, célèbre la beauté, la plénitude de l’échange amoureux sans pour autant
faire oublier le doute, le menaçant mensonge, la subornation.
C’est aussi le courage des femmes dans ce pays en voie de modernisation qu’exalte le
roman de Sen. Chhobi, entre tradition et ouverture, et Sonali, tournant le dos au passé, sont
deux visages de l’Inde d’aujourd’hui.
MICHÈLE GAZIER.
L’envers
du préjugé
BLACK BAZAR
d’Alain Mabanckou
(Seuil, Paris, 2009, 252 pages, 18 euros)
F
ESSOLOGUE est un sapeur, adepte de la Société des
« ambianceurs » et des personnes élégantes, la
SAPE, une coutume importée de Brazzaville dans le
monde de la « négraille parisienne ». Dans les quartiers
africains de la capitale, Fessologue vit, observe, écoute, écrit un monde en noir et blanc tout en
couleurs. Château Rouge et le marché Dejean, où les Nigérianes, spécialistes des produits à déné-
grifier, s’afrontent au pilon, à la fourchette ou à la soude caustique. Château d’Eau, le temple de
la coifure et des cosmétiques nègres et ses VIP à la petite semaine. Un univers codifié où le nar-
rateur lit le caractère des Africains à la façon de nouer la cravate. Fessologue, comme son nom
l’indique, puise aussi sa science comportementale dans le mouvement de l’arrière-train, la
face B, des gazelles sauvages « bien grasses et fraîchement débarquées ». D’ailleurs sa
compagne, « couleur d’origine », au teint « goudronné » bien que née à Nancy, en possède un « à
vitesses automatiques ». Elle lui préfère un troubadour congolais « plus petit que son propre tam-
tam ». La rupture provoquera chez le narrateur un élan vers l’écriture : Black Bazar est en œuvre.
Prix Renaudot 2006 avec Mémoires de porc-épic (Seuil), Alain Mabanckou poursuit
avec Black Bazar sa quête des identités noires. Les lieux sont connus et les personnages
reconnaissables. Fiction et réalité s’imbriquent dans un méli-mélo incessant. Passé-présent,
ici et là-bas vont et viennent au gré d’une réflexion sur l’histoire, celle du Congo-Brazzaville
et de son voisin « le grand Congo ». Croisement des regards et des propos sur la colonisation
et le communautarisme. Le paysage africain de Mabanckou suit un relief accidenté. Chaque
personnage est un morceau d’Afrique. Vladimir le Camerounais y rencontre Paul du grand
Congo, dit aussi l’esprit sein « parce qu’il n’y a pas que les fesses dans la vie », et Bosco, le
Paul Valéry noir, peau noire mais masque blanc, « Tchadien à la recherche du temps
perdu (...), un nègre en papier qu’on n’a pas fini de coloniser ». Roger le Franco-Ivoirien
prétend avoir lu tous les livres, ce qui lui vaut d’être pris à partie par Yves l’Ivoirien tout
court, obsédé par la dette coloniale qu’il entend faire payer aux Françaises : « Ce type ne
comprendra jamais notre lutte parce que lui, c’est un vendu comme tous les autres métis. »
Dans la surenchère aux préjugés racistes, les Blancs sont loin d’être les plus vindica-
tifs. L’Antillais, Monsieur Hippocrate, « un personnage bizarre qui croit qu’il n’est pas
noir », persécute le narrateur jusque dans le local aux poubelles de son immeuble, clamant
un discours procolonial sur la barbarie des Africains et les bienfaits de la colonisation. Des
propos tempérés par « l’Arabe du coin », le philosophe du quartier, admirateur de Mouam-
mar Kadhafi, qui parle de « respect » et conclut que tout « est la faute de l’Occident ».
Dans ce Black Bazar où les clichés s’additionnent pour mieux être combattus, les
lettres sont belles et sans frontières. Un roman insolent, facétieux et métissé à la croisée des
rythmes de Papa Wemba et des paroles de Georges Brassens et Claude Nougaro.
MARIE-JOËLLE RUPP.
L
E
C
T
U
R
E
S
LES PLAIES ENCORE OUVERTES DU CHILI
Procès d’une dictature
E
NVERTU d’un mandat international lancé par le juge espagnol Bal-
tasar Garzón, le général Augusto Pinochet est arrêté à Londres
le 16 octobre 1998. Il doit répondre des crimes commis pendant
les années de la dictature (1973-1989). Evénement impensable pour
celui qui croyait avoir organisé son impunité dans les moindres détails
et qui, quelques mois auparavant, était encore le chef d’état-major de
l’armée chilienne. Evénement également impensable pour les victimes
de la répression orchestrée par ce général parvenu au pouvoir grâce au
coup d’Etat qui renversa le président Salvador Allende, le 11 septem-
bre 1973. Evénement à l’origine de trois livres de Jac Forton, Xavier
Montanyà et Martha Helena Montoya Vélez.
Auteur de plusieurs ouvrages sur la dictature chilienne, Forton
retrace le processus qui aurait pu conduire le général Pinochet et qua-
torze autres militaires chiliens à rendre des comptes devant la justice
française pour la disparition, durant la dictature, de quatre militants
de gauche de cette nationalité (1). Ouverte dès les jours suivant l’ar-
restation de Pinochet à Londres, l’instruction ne sera close qu’en 2007
par une ordonnance de renvoi devant la cour d’assises. Décédé
quelques semaines auparavant, le dictateur ne sera donc jugé ni en
France ni au Chili. Mais ses complices encore vivants pourraient l’être
à Paris. Le procès devait se tenir en mai 2008. Il a été reporté sine die.
Les lenteurs de la justice française et les méandres des procédures
internationales ont, pour l’heure, eu raison de l’œuvre de justice
réclamée par les familles des victimes.
Pour certains, la violence de la dictature ne pouvait être combattue
que par la lutte armée. En 1986, le Front patriotique Manuel Rodríguez,
bras armé du Parti communiste chilien, décida d’éliminer le général
Pinochet. Le journaliste catalan Montanyà retrace le parcours de cer-
tains des auteurs de cette tentative d’attentat de laquelle Pinochet
réchappa miraculeusement (2). Arrêtés, torturés et condamnés à mort,
détenus dans une prison de haute sécurité, ils sont parvenus à s’évader
en janvier 1990, quelques jours avant que le général ne transmette le
pouvoir à M. Patricio Aylwin, le nouveau président démocratiquement
élu. Mais le Chili de la « transition démocratique » a refusé de les
amnistier. La plupart d’entre eux ont dû quitter le pays – certains sont
encore sous le coup de poursuites judiciaires.
Montoya Vélez, elle, était une jeune étudiante colombienne
lorsqu’elle est arrivée au Chili pour vivre l’utopie de la révolution paci-
fique d’Allende. A peine arrivée, elle est happée par le golpe (3). Arrê-
tée en septembre 1973, elle est détenue pendant un mois au Stade natio-
nal de Santiago, transformé en centre de torture. Libérée grâce à la
ténacité de l’ambassadeur de Colombie, elle rentre brisée dans son pays.
Sommée par sa mère de faire silence sur ces semaines de cauchemar,
il lui faudra près de vingt ans pour « faire sortir ces blessures cachées
sous des déguisements divers (4) ». Son récit, construit sous forme de
chroniques courtes et puissantes, conduit le lecteur dans ce « labyrinthe
de la douleur » où les femmes étaient entassées, humiliées, violentées
par des tortionnaires, obligées à assister à la destruction de leurs maris
et compagnons. Un récit de l’enfer, sans amertume et plein d’humanité.
NIRA REYES MORALES.
(1) Jac Forton, Pinochet. Le procès de la dictature en France, Toute Latitude, Paris,
2009, 189 pages, 17,80 euros.
(2) Xavier Montanyà, Les Derniers Exilés de Pinochet. Des luttes clandestines à
la transition démocratique, Agone, Marseille, 2009, 220 pages, 18 euros.
(3) Coup d’Etat.
(4) Martha Helena Montoya Vélez, Rompre le silence. Je t’accuse Pinochet,
Elytis, Bordeaux, 2009, 208 pages, 19 euros.
P ROCHE - OR I E NT
AF R I Q UE
AMÉ R I Q UE L AT I NE
Un destin
indien
APRÈS LA MOUSSON
de Selina Sen
(traduit de l’anglais [Inde]
par Dominique Goy-Blanquet,
Sabine Wespieser, Paris, 2009,
478 pages, 26 euros)
LI TTÉRATURE DU MONDE
LA PROMESSE. Ecrits de prison 2002-2009.
– Marwan Barghouti
Arcane 17, Paris, 2009,
288 pages, 17 euros.
Après avoir échappé à deux missiles israéliens
tirés contre sa voiture en août 2001, M. Marwan
Barghouti, député palestinien et l’un des princi-
paux dirigeants du Fatah, apprécié pour sa pro-
bité, sa défense de la démocratie et son engage-
ment dans la résistance comme pour une paix
avec Israël fondée sur le droit, est enlevé à
Ramallah en avril 2002 par l’armée israélienne.
Ces textes écrits du fond de sa prison, dont ses
lettres au président Mahmoud Abbas ou au mou-
vement israélien Shalom Arshav (La Paix main-
tenant), se veulent à la fois un réquisitoire impla-
cable contre l’occupation et un appel à l’unité
nationale palestinienne. Son ouvrage s’ouvre par
le « procès de l’Etat d’Israël » qu’il a prononcé
devant la Cour centrale de ce pays, refusant de
reconnaître la légitimité du tribunal.
Ce livre propose également le « Document des
prisonniers » de mai 2006 pour une entente
nationale entre le Hamas et le Fatah. Il se conclut
par un message au sixième congrès du Fatah, en
août 2009, à Bethléem, qui l’a élu au comité
central.
ISABELLE AVRAN
LE PACIFISME À L’ÉPREUVE. Le Japon et
son armée. – Eric Seizelet et Régine Serra
Les Belles Lettres, Paris, 2009,
209 pages, 27 euros.
Voici un livre utile pour suivre les évolutions de
la politique de défense du Japon, et faire le point
sur les options des partis politiques, de la popu-
lation, du monde des afaires, etc. On y découvre
un très large consensus pour inscrire dans la
Constitution japonaise le droit à une force armée
d’« autodéfense ». Mais la guerre en Irak, à
laquelle Tokyo a participé, peut-elle s’inscrire
dans un tel cadre ? En outre, le champ d’action de
l’armée fait débat, que ce soit dans le cadre de
missions des Nations unies ou en dehors. Le
Japon est l’allié des Etats-Unis. Il ne lui sera pas
si facile de se défaire de cette tutelle. Le nouveau
premier ministre japonais, élu fin août 2009, avait,
quand il était candidat, afché sa volonté de rom-
pre avec le suivisme et les « guerres améri-
caines ». Maintiendra-t-il sa position ?
ÉMILIE GUYONNET
L’ASSEMBLÉE DES PEUPLES CAMEROU-
NAIS. Le Cameroun que nous voulons. –
Marie-Louise Eteki Otabela
L’Harmattan, Paris, 2009, 282 pages, 25 euros.
Ce livre permet de mesurer le fossé qui sépare la
réalité et les légitimes aspirations aux libertés en
Afrique. Le Cameroun, colonie allemande, fut
confié après 1918 à la France par la Société des
nations, qui renouvela ce mandat en 1945. L’ac-
cession à l’indépendance en 1960 se fit donc par
un vote des Nations unies. La France, soucieuse
de préserver ses intérêts, s’appuya sur les forces
les plus conservatrices. Depuis, « la population
est surexploitée, afamée, exsangue et la jeunesse
sans espoir ».
Pour « sortir de l’état totalitaire », Marie-Louise
Eteki Otabela s’est présentée à l’élection prési-
dentielle de 2004. Sa candidature a été refusée
sous des prétextes administratifs. Elle demande
qu’une Constitution démocratique soit élaborée
par une Assemblée des peuples camerounais.
Cette Constituante devrait, selon l’auteure, être
composée d’une majorité de femmes, car celles-
ci ne viennent pas au pouvoir par intérêt person-
nel, mais pour « humaniser le monde ».
GILBERT LEGAY
A LEGACY OF LIBERATION. Thabo Mbeki
and the Future of the South African Dream. –
Mark Gevisser
Palgrave Macmillan, Hants (Royaume-Uni),
2009, 400 pages, 18,99 livres.
Mark Gevisser a mis neuf ans pour écrire cette bio-
graphie de l’ancien président sud-africain,
empreinte de fascination et d’empathie. Le destin
de M. Thabo Mbeki n’est pas sans ressemblance
avec celui de M. Coriolan, le héros de Shakes-
peare adulé puis rejeté par les siens. Une person-
nalité secrète et déroutante, meurtrie par des
drames personnels : sa vie est étroitement liée à
l’histoire de son pays. Fils de militants commu-
nistes, éduqué à la prestigieuse école de Lovedale,
M. Mbeki est à la fois le « gentleman noir » et
l’« Africain ». Son père Govan Mbeki, une grande
figure du Congrès national africain (ANC), écrivait
en 1939 : « Je suis d’abord un indigène et puis un
communiste... Je suis né africain, que cela me
plaise ou non, je ne peux pas échapper au fait que
je suis noir. Mais je suis devenu communiste par
conviction. » Gevisser voit dans cette phrase le
moule de la carrière politique de M. Mbeki. Ayant
étudié à Moscou, il rejette le communisme dans les
années 1990 et devient l’idéologue de la renais-
sance africaine. Le livre éclaire également l’étrange
attitude de M. Mbeki sur le sida ou le Zimbabwe.
JACQUELINE DÉRENS
CUBA. Ce que les médias ne vous diront jamais.
– Salim Lamrani, prologue de Nelson Mandela
Estrella, Paris, 2009,
300 pages, 18 euros.
Cuba n’a pas la prétention d’être un paradis sur
terre. « Les difficultés, les vicissitudes – les aber-
rations parfois – et les contradictions y sont
nombreuses, avertit d’entrée Salim Lamrani.
Mais est-ce pour autant l’enfer décrit quoti-
diennement dans la presse occidentale ? »
« Démocratie », « droits de l’homme », « émi-
gration », « embargo », « Internet », « dissi-
dents » – « aucune opposition latino-américaine
n’est autant choyée par les transnationales de
l’information » (hormis peut-être son homo-
logue vénézuélienne) – sont traités, replacés
dans leur contexte national et international.
L’exercice ne manque pas d’intérêt, même si,
sympathie de l’auteur pour Cuba oblige, celui-
ci force parfois le trait. Il permet en tout cas de
comprendre pourquoi l’île jouit d’un prestige
hors normes – M. Fidel Castro n’a-t-il pas été élu
président du mouvement des pays non alignés en
2006 ? – et pourquoi un chef d’Etat latino-amé-
ricain peut déclarer : « Chaque peuple doit déci-
der de son régime politique [et] nous allons lais-
ser les Cubains décider de ce qu’ils veulent faire.
Ils disposent de la maturité pour résoudre leurs
problèmes. » Le Vénézuélien Hugo Chávez ?
Non, le « très raisonnable » président brésilien
Luiz Inácio Lula da Silva.
MAURICE LEMOINE
L.A.BYRINTHE. Enquête sur les meurtres de
Tupac Shakur - Notorious B.I.G. et sur la police
de Los Angeles – Randall Sullivan
Rivages, Paris, 2009,
326 pages, 20 euros.
Le titre de cet ouvrage est trompeur. On s’attend
à en savoir plus sur les meurtres de deux rappeurs
emblématiques (Tupac Shakur et Notorious
B.I.G, alias Biggie Small), et on plonge dans les
labyrinthes très sombres de la police de Los
Angeles.
Enquêtant sur une fusillade entre policiers en
civil en 1997, l’inspecteur Russell Poole décou-
vre les liens qui unissent l’un des agents abattus
au label gangsta rap Death Row Records appar-
tenant à Marion « Suge » Knight, qui sera arrêté
l’année suivante. Ce livre, écrit par le journa-
liste Randall Sullivan, montre surtout comment
certains policiers, pour la plupart des Noirs flir-
tant avec le redoutable gang des Bloods, avaient
partie liée avec la pègre. Mais aussi comment la
police de Los Angeles était, à l’époque, gangre-
née par la corruption et le racisme. Au total, un
récit captivant sur le crime et les liens incestueux
entre la police et le gangsta rap de la ville cali-
fornienne.
SANSAN KAMBIRÉ
LE MONDE DU TRAVAIL AUX ÉTATS-
UNIS. Les temps difciles (1980-2005). –
Marianne Debouzy
L’Harmattan, Paris, 2009, 292 pages, 26 euros.
Voilà un tableau édifiant de l’évolution du salariat
aux Etats-Unis. Les politiques néolibérales, lancées
par Ronald Reagan et poursuivies par ses succes-
seurs, ont en efet mis à bas les conquêtes sociales
des années 1930. En vingt-cinq ans, les conditions
de travail se sont profondément dégradées ; paral-
lèlement, le travail précaire a explosé, sans qu’en
compensation les travailleurs pauvres (working
poor) puissent bénéficier de filets de protection
sociale crédibles. Face à cela, le syndicalisme de
l’AFL-CIO a montré ses limites. Bureaucratisé,
éloigné du terrain, miné par le racisme, guère dis-
posé à organiser les travailleurs peu qualifiés, prêt
à tous les compromis, il a perdu presque toutes les
batailles dans lesquelles il s’était engagé.
Cependant, des travailleurs continuent à se battre :
femmes soumises au travail précaire, immigrés,
employés des services, ouvriers d’industrie,
cadres... Marianne Debouzy parle de leurs luttes,
parfois victorieuses, de leur souci de nouer des
relations avec d’autres acteurs du mouvement
social, et ce malgré les risques de répression.
CHRISTOPHE PATILLON
LE RÉGIME POLITIQUE DE L’UNION
EUROPÉENNE. – Paul Magnette
Presses de Sciences Po, Paris, 2009,
320 pages, 15 euros.
Cette troisième édition de l’ouvrage de Paul
Magnette, considérablement revue, donne une
vision complète du processus d’intégration com-
munautaire. L’analyse de la « démocratie ano-
nyme » développe une vision plus complexe de
la place du citoyen que celle généralement don-
née par le sens commun. Avec Magnette, on peut
estimer qu’« il faut se débarrasser plus brutale-
ment d’une mythologie qui fut utile aux com-
mencements, mais qui ne l’est plus ». L’affir-
mation selon laquelle « l’Union n’a pas, n’a
jamais eu, pour vocation de se substituer aux
nations » permet ainsi de redéfinir les débats
sous un angle novateur.
On notera aussi cette interrogation : la montée en
puissance du Parlement européen préfigure-t-elle
une « parlementarisation de l’Union », ce dont on
est en droit de douter, ou, de manière plus com-
plexe, une forme de parlementarisme transnatio-
nal de compromis ? Peut-on – et comment ? – uti-
liser les institutions pour faire face à la crise ? Sur
ce dernier point, la discussion est largement
ouverte...
GAËL BRUSTIER
É TAT S - UNI S
E UROP E
THE LEASING OF GUANTÁNAMO BAY.
– Michael J. Strauss
Praeger Security International, Londres, 2009,
316 pages, 51,95 livres.
Occupée depuis plus d’un siècle en vertu d’un bail
à durée illimitée signé en 1903, la base de Guan-
tánamo a un statut d’exception : elle est « sous la
juridiction et le contrôle total » des Etats-Unis,
bien que la « souveraineté ultime » de Cuba sur
cette ancienne base navale soit reconnue. Pour
autant, aucun des attributs de cette souveraineté
ultime ne peut s’y exercer. Cette spoliation territo-
riale qui ne dit pas son nom présente l’avantage,
depuis le 11 septembre 2001, de permettre la déten-
tion des « ennemis combattants », des « terro-
ristes » capturés outre-mer. Dénués de tout recours,
ils sont victimes de sévices et de tortures sans que
la justice américaine puisse être saisie puisqu’il ne
s’agit pas d’un territoire américain mais cubain.
L’analyse exhaustive de Michael Strauss est la pre-
mière qui permette de comprendre comment le
statut de Guantánamo, « négocié » il y a un siècle
dans le cadre de rapports de forces défavorables à
Cuba, a fait de ce territoire un centre de détention
hors normes auquel seul Washington peut juridi-
quement mettre un terme. Une excellente illustra-
tion des limites arbitraires du droit international en
ce XXI
e
siècle.
JANETTE HABEL
AS I E
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009
25
FACE AU MONSTRE MÉCANIQUE. –
François Jarrige
IMHO, Paris, 2009, 168 pages, 15 euros.
Universitaire et historien, François Jarrige nous
livre un essai passionnant, clair et très docu-
menté au moment où le mouvement antiproduc-
tiviste connaît un nouvel essor. Les objecteurs de
croissance, anti-OGM, antinucléaires ou oppo-
sants à la déshumanisation de leur cadre de vie
saisiront à sa lecture que, loin d’être « nés en
1968 », les mouvements de résistance à l’indus-
trialisme et au scientisme ont une très longue his-
toire. Un exemple parmi tant d’autres : l’auteur
nous rapporte qu’au XIX
e
siècle, au Portugal,
« chez les ouvriers chapeliers on détecte une
haine profonde des nouvelles machines accu-
sées de supprimer la traditionnelle autonomie,
de favoriser la mauvaise qualité et par là de
heurter le sentiment de fierté attaché à l’exercice
d’un métier ».
Toutes ces formes de résistances populaires ou
intellectuelles à l’industrialisme ont été
dénigrées aussi bien par les défenseurs du capi-
talisme que par les adeptes du socialisme pro-
ductiviste. Jarrige observe : « L’accusation fré-
quente d’obscurantisme ou de résistance aveugle
au changement n’est bien souvent que l’illus-
tration de la propre ignorance de ceux qui
l’énoncent. »
VINCENT CHEYNET
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L’UNIVERSITÉ ET LA RECHERCHE EN
COLÈRE. – Sous la direction de Claire-Akiko
Brisset
Editions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges,
2009, 367 pages, 22 euros.
En prenant le risque de réunir des textes de por-
tée et de statut diférents, Claire-Akiko Brisset
propose une image fidèle du mouvement des uni-
versitaires et des chercheurs de l’hiver 2009. La
colère, que l’on imagine bien présente sous la
plume des contributeurs, n’épuise ni la lucidité ni
la capacité à expliquer le démantèlement pro-
grammé du service public de l’enseignement et de
la recherche. Plusieurs dossiers sont remarqua-
blement présentés et étayés : les inégalités sociales
dans l’enseignement supérieur, la réforme des
centres régionaux des œuvres universitaires et
scolaires (Crous), la modulation des services, la
mise au pas de l’intelligence par l’évaluation, etc.
Regrettons néanmoins que les luttes de représen-
tation entre les diférents acteurs collectifs (des
syndicats aux coordinations ou associations) ne
fassent pas l’objet d’une analyse plus précise. Il y
a cependant dans ce livre assez de faits et d’ar-
guments pour détourner de sa croisade morale le
plus acharné des réformateurs.
CHRISTOPHE VOILLIOT
TRAVAILLER À EN MOURIR. Quand le
monde de l’entreprise mène au suicide. – Paul
Moreira et Hubert Prolongeau
Flammarion, coll. « Enquête »,
Paris, 2009, 244 pages, 20 euros.
La couverture évoque l’inscription sur les paquets
de cigarettes : le travail tue. Au moment où les sui-
cides de salariés percent le mur du silence média-
tique, les auteurs en cherchent les raisons au cœur
du monde de l’entreprise ; un univers rétif à
reconnaître la soufrance qu’il engendre : « Par
excellence le domaine de l’investigation impossi-
ble. » Leur méthode sera donc l’entretien (avec les
familles, les collègues, les gestionnaires) et l’ana-
lyse d’enquêtes judiciaires ou diligentées par les
caisses de Sécurité sociale.
Au fil des témoignages apparaissent les facteurs
susceptibles d’expliquer ces gestes fatals : une
organisation du travail sous la pression des mar-
chés financiers qui pressure à son tour les sala-
riés ; l’efacement des frontières entre travail et vie
privée ; le management « par objectifs », qui
s’avèrent impossibles à réaliser ; les séances
d’évaluation-sanction. La menace du chômage,
enfin, qui interdit la démission et entrave la révolte
– la riposte syndicale est presque absente du livre.
Une enquête plus approfondie permettrait peut-
être de comprendre pourquoi ces travailleurs qui
finissent par se donner la mort livrent bataille
dans un si grand isolement.
GABRIELLE BALAZS
RETOUR À REIMS. – Didier Eribon
Fayard, Paris, 2009, 248 pages, 18 euros.
Voici une trajectoire où s’entremêlent deux échap-
pées : celle d’un jeune gay quittant l’étoufoir pro-
vincial pour Paris ; celle d’un fils d’ouvriers pauvres
propulsé par les études dans le monde intellectuel.
« Pourtant, quand il s’est agi d’écrire, c’est la pre-
mière que je décidai d’analyser, celle qui a trait à
l’oppression sexuelle, et non la seconde, celle qui a
trait à la domination sociale. » L’afrmation de son
homosexualité coïncida avec la dénégation de ses
origines de classe ; revenant sur son parcours,
Didier Eribon s’interroge sur la constitution des
subjectivités. Etait-il fatal que l’une se forgeât contre
l’autre, que l’émancipation sexuelle impliquât une
« trahison » sociale, que la simple évocation de sa
famille gagnée par le racisme empourprât le front
de l’étudiant, qu’une fraction du monde ouvrier se
laissât conquérir par la rhétorique la plus réaction-
naire ? Question personnelle, questions politiques :
« Pourquoi et comment les classes populaires
peuvent penser leurs conditions de vie tantôt comme
les ancrant nécessairement à gauche, tantôt comme
les inscrivant évidemment à droite ? » La respon-
sabilité des partis de gauche et des intellectuels
n’est pas mince dans la position actuelle du balan-
cier. Car, rappelle Eribon, « ce sont les discours
organisés qui produisent les catégories de per-
ception, les manières de se penser comme sujet
politique et qui définissent la conception que l’on
se fait de ses propres “intérêts”».
P. R.
LE DROIT À LA VILLE. – Henri Lefebvre
Economica - Anthropos,
Paris, 2009, 136 pages, 14 euros.
La réédition du Droit à la ville inaugure un
renouveau des études lefebvriennes en France.
Dans ce livre écrit en 1968, Henri Lefebvre mon-
tre qu’il faut « percevoir dans l’urbanisation le
sens, le but, la finalité de l’industrialisation ».
Par urbanisation, il entend le processus de
concentration des capitaux et du peuplement qui
étend à son comble, au nom de l’économisme
libéral et planificateur, le « monde de la mar-
chandise » et l’exploitation des travailleurs. « Le
triomphe de l’urbain et la mort de la ville »,
selon l’expression de Françoise Choay, sont une
« dépossession », dont Lefebvre n’explicite pas
précisément les mécanismes. Aux stratégies des
dominants qui consistent à « dévaloriser, dégra-
der, détruire la société urbaine » s’opposent
celles des dominés qui font œuvre de revalori-
sation et de liberté créatrice.
Dans cette « nouvelle Athènes », cette ville
exclusive dont seule « une minorité de libres
citoyens sont possesseurs des lieux sociaux et en
jouissent », la classe ouvrière doit conquérir son
« droit à la ville » – non pas seulement le droit
au logement ou aux aménités urbaines, mais le
droit à participer à l’œuvre de la ville – dans et
par la lutte des classes.
ALLAN POPELARD
L’ANTISÉMITISME À GAUCHE. Histoire
d’un paradoxe, de 1830 à nos jours. – Michel
Dreyfus
La Découverte, Paris, 2009,
342 pages, 23 euros.
« Le Juif est l’ennemi du genre humain. Il faut
renvoyer cette race en Asie ou l’exterminer... »
Cette harangue, digne d’Adolf Hitler, est signée...
Pierre Joseph Proudhon. Ce n’est pas un cas
unique : nombre de penseurs du mouvement
socialiste naissant teintèrent – plus ou moins –
d’antijudaïsme leur anticapitalisme. Vaincu avec
les antidreyfusards, l’antisémitisme revient dans
l’entre-deux-guerres. Assommé par la décou-
verte du génocide, il s’insinuera de nouveau sous
la forme du négationnisme après la seconde
guerre mondiale. Historien du mouvement
ouvrier, Michel Dreyfus nous ofre cette pre-
mière synthèse, à la fois documentée et nuancée,
de l’antisémitisme à gauche.
Au terme de ce parcours, deux leçons se déga-
gent : d’une part, la gauche n’a pas toujours été
imperméable aux sentiments antijuifs, mais infi-
niment moins que la droite ; d’autre part, leur
présence chez l’une et l’autre est devenue avec le
temps de plus en plus marginale. C’est notamment
le cas depuis la seconde guerre mondiale. Quand
Alain Finkielkraut dénonce « l’antisémitisme qui
vient », il confond l’écume et la vague.
D. V.
« Disquiet Days. Jours intranquilles »
A
TTENTION : ce livre n’est pas un livre de photographies comme les autres (1). Il
résulte d’une de ces rencontres exceptionnelles entre l’histoire d’un homme et
l’histoire tout court.
En 1993, Bruno Boudjelal se rend pour la première fois en Algérie, à la recherche de
la famille de son père, qui, prénommé Lemaouche, se fait appeler Jean-Claude – un
père qui ne l’a pas reconnu et ne s’est pas occupé de lui. Il retrouvera cette famille,
mais y perdra toute estime pour son géniteur.
Avec cette quête intime, joyeuse et douloureuse à la fois, Boudjelal plongera dans la
tragédie de la guerre civile algérienne, avec ses massacres, ses disparus, sa misère,
entre tueurs islamistes et tueurs militaires... Comme si la barbarie qui s’était abattue
sur le pays, trois décennies plus tôt, resurgissait soudain. Voilà ce dont Boudjelal
témoigne par la plume et par l’image.
Drame d’un homme, drame d’un peuple : ce télescopage donne tout son sens au
style si particulier évoquant Bernard Plossu. Son flou caractéristique n’a rien de
gratuit. La réalité se révèle trop dure pour que Boudjelal la saisisse dans toute sa
netteté. Et cette pudeur décuple l’empathie du lecteur, jamais voyeur...
DOMINIQUE VIDAL.
(1) Bruno Boudjelal, Disquiet Days. Jours intranquilles, Autograph ABP, Paris, 2009, 232 pages, 30 euros.
The Last Poets. Made in Amerikkka
de Claude Santiago
« Les Nègres ont peur de la révolution. » Quarante ans après,
le slogan fondamental des Last Poets fait encore débat. Le
groupe new-yorkais n’a rien perdu de ses convictions,
porte-parole d’une génération bien décidée à ne plus bais-
ser la tête : celle des émeutes de Chicago, du Black Panther
Party, de la lutte des classes... Tambours de bouche et esprit
frappeur qui accoucheront bientôt du flot des rappeurs. Les Last
Poets, tout comme les Watts Prophets sur la Côte ouest, sont les pères fondateurs de
cette contre-culture, devenue culture globale. D’où la nécessité de les écouter revenir
sur cette histoire afro-américaine, lors d’un concert qui célébrait leur reformation.
La Huit - DG Difusion, Paris, 2009, 52 minutes, 16 euros.
La Politique étrangère américaine
de Hubert Védrine
Dans le cadre de sa série « comprendre le monde », De
vive voix donne la parole à l’ancien ministre des afaires
étrangères français (1997-2002), qui remonte aux sources
de la politique étrangère américaine. Ce qui permet de
comprendre la période contemporaine. M. Védrine souligne
les ruptures de M. Barack Obama, dans le ton mais aussi sur le
fond, avec le manichéisme de la précédente administration et même
avec les dirigeants démocrates de ces dernières décennies. Il passe en revue sa politique
vis-à-vis de la Russie, du Proche-Orient, de l’Afghanistan, de l’Europe, de la Chine...
De vive voix, Paris, 2009, 78 minutes, 9,90 euros.
MÉ DI AS
HI S TOI R E
L
E
C
T
U
R
E
S
I MAGES
LA LANGUE DU CAPITAL MISE À NU
PAR SES LOCUTEURS MÊMES. Décodeur
du sabir politico-médiatique. – Raoul Vilette
Les Nuits rouges, Paris, 2009,
298 pages, 15 euros.
Quel langage désespérément commun – un lan-
gage désormais unifié, sans aspérités – pratiquent
quotidiennement politiciens, journalistes et syn-
dicalistes ? Quel idiome souvent ridicule, tou-
jours odieux, utilisent ad nauseam universitaires
ayant pignon sur rue, communicants, experts aussi
bien que sondeurs et marchands ?
Raoul Vilette dresse un lexique étoffé (près de
six cent trente entrées et neuf cents citations) des
termes et expressions les plus usités d’un jargon
pratiqué par tous, même s’il est forgé par les
classes dirigeantes et économiquement possé-
dantes. On y trouve « gérer », « se restructu-
rer » ou « déficit » utilisés à toutes les sauces.
Notons que ce sabir politico-médiatique mis au
jour en France n’est, pour autant, porteur d’au-
cune singularité nationale. Il ne constitue jamais
que « la section française de la langue mon-
diale du Capital ».
S’abreuvant aux sources les plus autorisées de la
parole médiatique (quotidiens et hebdomadaires
dits de « référence »), ce répertoire ne se contente
pas de définir synthétiquement les mots du poli-
tico-médiatique, il clarifie les modalités d’em-
ploi d’une langue dès lors mise à nu par ses locu-
teurs mêmes.
THOMAS FEIXA
LE MEILLEUR DES NANOMONDES. –
Dorothée Benoît-Browaeys
Buchet-Chastel, Paris, 2009,
264 pages, 20 euros.
Ce à quoi l’auteure engage, c’est à ne pas laisser
aux seuls experts le soin d’organiser notre ave-
nir commun. On serait pourtant tenté de le faire
parce que les nanotechnologies mettent en œuvre
une rupture radicale, très technique, qui donne le
sentiment d’être peu compétent. Mais cet essai,
clair et détaillé, et qui s’appuie sur une mise en
scène romancée, permet de comprendre et de
mesurer l’ensemble des risques induits par
l’usage des « nanos » : pour la santé, l’environ-
nement, les libertés, mais aussi pour la concep-
tion même du vivant et de l’humain, désormais
bousculée par la biologie synthétique. Le marché
est colossal, l’opacité est reine, les groupes de
pression sont en pleine forme et les enjeux ver-
tigineux : laissera-t-on s’installer un monde où le
citoyen se réduirait à une banque de données et
où une partie de la recherche se consacrerait à
« parfaire l’évolution », définie selon des cri-
tères « mécanistes » redoutablement sots ?
Autant prévenir d’emblée, il est difcile de lire cet
essai sans d’abord glisser vers une paranoïa
teintée de dépression : ce qui, manifestement,
constitue aujourd’hui la première étape vers
la lucidité.
E. P.
DEMAIN LES POSTHUMAINS. – Jean-
Michel Besnier
Hachette Littératures, Paris, 2009,
208 pages, 18 euros.
En 1953 paraissait Demain les chiens, de Cliford
D. Simak, qui rencontra un grand succès : la Terre,
abandonnée par les hommes, partis sur Jupiter, est
habitée par les chiens, rendus capables de parler
par des manipulations génétiques, et seuls dépo-
sitaires de la mémoire d’une humanité disparue.
Depuis la parution du livre, cité par Jean-Michel
Besnier, le développement des biotechnologies et
des neurosciences – qui, selon certaines utopies,
permettraient de « reprogrammer » notre cerveau
(lire p. 28) –, la possibilité oferte par les nano-
technologies de bâtir atome par atome des nano-
robots capables de réparer notre ADN ont donné
naissance à l’imaginaire du « posthumain », dont
l’auteur rappelle les déclinaisons.
Présentée au siècle des Lumières comme l’instru-
ment de l’autonomie des hommes, la maîtrise de
la nature ne se transforme-t-elle pas en assujettis-
sement volontaire à une technique qui nous impo-
serait sa propre logique ? Pour Besnier, il ne faut
ni céder au pessimisme, ni renoncer à la « pratique
d’une éthique qui pourrait organiser le vivre
ensemble d’êtres inaccessibles à la morale », mais
« afronter la question de savoir comment nous
pourrions vivre au sein d’une humanité élargie,
telle qu’elle inclurait les animaux et les robots ».
JEAN-LOUP MOTCHANE
PROVINCIALISER L’EUROPE. La pensée
postcoloniale et la diférence historique. –
Dipesh Chakrabarty
Amsterdam, Paris, 2009, 381 pages, 24 euros.
Qu’on ne s’y trompe pas. Malgré son titre, cet
ouvrage ne nie en aucune façon l’apport de la
pensée européenne, qui, comme l’écrit l’auteur
dans sa conclusion, « nous a été laissée en
cadeau. Nous ne pouvons parler de la
provincialiser que dans un esprit de gratitude
anticoloniale ».
Dipesh Chakrabarty, professeur d’histoire à l’uni-
versité de Chicago, part du constat que, si l’Europe
n’est plus au centre du monde, sa manière de pen-
ser continue de régir les sciences sociales, alors
même qu’elles demeurent inadéquates, comme le
montrent les difcultés à expliquer les rapports
sociaux en Inde à partir de catégories issues des
révolutions de 1789, de 1848 ou de 1917.
L’auteur engage à partir de ces constats une
réflexion stimulante sur l’universalisme et s’in-
terroge : la pensée peut-elle transcender ses lieux
d’origine ? Comment penser à la fois la mon-
dialisation qu’effectue le capital et les formes
diverses de résistance et de vie des être humains
à travers la planète ? Difficile d’accès, ce travail
majeur, qui s’inscrit dans ce que l’on appelle les
études postcoloniales et les études subalternes (le
rôle des classes dominées dans l’histoire),
s’éclaire par l’étude de cas concrets, liés au Ben-
gale et à l’Inde.
ALAIN GRESH
VULGARISATEURS, ESSAYISTES, ANI-
MATEURS. Interventions et engagements
médiatiques en France depuis les années 1980.
– Sous la direction de David Buxton et
Francis James
L’Harmattan, Paris, 2009, 238 pages, 22 euros.
« Certains journalistes et essayistes de renom,
vulgarisateurs multicartes, animateurs et autres
célébrités (...) ont gagné le droit d’intervenir
médiatiquement en nom propre. » Ils ne l’ont
pourtant conquis ni en intellectuels ni en experts.
Si le « je » a toujours la première place, il peut
être celui de l’opportunisme de Christine Ockrent,
qui repense le bon journaliste au gré de sa car-
rière, ou le « je » prudhommesque d’Alain Duha-
mel. « Le monde change, que cela plaise ou non,
et il change vite » : cette loi naturelle acceptée, il
va de soi que les Français sont rétifs à la mon-
dialisation, que l’« exception française » n’est
plus supportable.
Sans le savoir, les auteurs écrivent à plusieurs
mains un dictionnaire des idées reçues. Argent :
gaspillé lorsqu’il est public ; Etat : gros ; Europe :
il faut être idiot pour être hostile ; impôts : per-
vers ; changement : nécessaire ; fonctionnaires :
trop nombreux ; lois : pléthoriques et stupides. Il
est difcile de qualifier de « pensée » ce credo
conservateur. C’est le « bon sens » d’un milieu
social aisé dont nos essayistes sont issus.
ALAIN GARRIGOU
LA FRANCE DE 1848 À NOS JOURS. –
Maurice Agulhon, André Nouschi, Antoine Oli-
vesi et Ralph Schor
Armand Colin, Paris, 2008,
984 pages, 29 euros.
En moins de mille pages, ce manuel ofre un
aperçu des plus complets de la France depuis la
révolution de 1848 jusqu’à nos jours. Cette
somme réunit trois classiques que les quatre
auteurs ont revus afin de tenir compte
des apports de l’historiographie récente et de
tenter d’« apporter aux lecteurs le meilleur
des travaux parus, surtout en France ». Les
périodes ne bénéficient pas toutes d’un traitement
égal ; ainsi la partie consacrée aux cinquante der-
nières années fait-t-elle l’objet de plus longs
développements.
Reste que, pour ce siècle et demi d’histoire de
France, tous les aspects sont abordés : politique
intérieure et extérieure, économie, débats de
société... Cartes, graphiques, extraits de discours
ou textes divers, tableaux illustrent en nombre le
propos d’auteurs soucieux de dépasser les que-
relles d’école. La bibliographie générale, abon-
dante, des notices biographiques ainsi que l’in-
dex, contribuent à la clarté de l’ouvrage – clarté
qui n’est pas la moindre des qualités de ce qui
constitue un excellent outil de compréhension de
la France contemporaine.
SAMUËL TOMEI
UR B ANI S ME
S OCI AL
DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique
26
JNEW LEFT REVIEW. La Chine n’est pas sur
le point de remplacer les Etats-Unis comme super-
puissance économique car elle dépend de ses
exportations vers le marché américain et de la
valeur de ses actifs en dollars. Et comme les élites
chinoises en profitent... (N° 60, novembre-
décembre, bimestriel, 10 euros. – Meard Street,
Londres, WIF OEG, Royaume-Uni.)
JWORLD POLICY JOURNAL. Un numéro
centré sur la question nucléaire. Amitai Etzioni
plaide contre l’idée d’une liquidation totale de
l’arme atomique, tandis que Kayhan Barzegar
explique le consensus iranien sur le programme
nucléaire. D’autres articles sont consacrés à Israël,
au Japon, etc. (N° 3, automne, trimestriel,
10 dollars. – MIT Press Journals, 238 Main
Street, Suite 500, Cambridge, MA 02142-9902,
Etats-Unis.)
JEXTRA! Deux articles soulignent à quel point
les grands médias américains épousent les prio-
rités diplomatiques les plus droitières de Washing -
ton : l’entraînement en Colombie de soldats for-
més à la lutte antiguérilla avant d’être envoyés en
Afghanistan est salué sans le moindre esprit cri-
tique par la chaîne CBS News ; le magazine Time
fait écho à la thèse des colons juifs en Cisjorda-
nie... (Vol. 22, n
o
10, octobre, mensuel, 3,95 dol-
lars. – 104 West 27th Street, New York,
NY 10001-6210, Etats-Unis.)
JHARPER’S. Un article à la fois élégiaque et
sévère revient sur l’histoire des grands journaux
locaux américains, en voie de disparition. Et il s’in-
terroge sur ce que cette disparition nous dit des
rapports entre les citoyens et leur ville, à l’heure
où nombre d’entre eux « communiquent » avec
la planète sans jamais parler à leurs voisins de
palier. (Vol. 319, n
o
1914, novembre, mensuel,
6,95 dollars. – 666 Broadway, New York,
NY 10 012, Etats-Unis.)
JLA REVUE DE L’IRES. Un retour sur la nais-
sance du syndicat Ver.di, en Allemagne ; les
accords européens et mondiaux dans l’automobile,
dans le cadre de la négociation transnationale ; une
genèse d’une doxa fort prégnante entre 2005 et
2007 et qui reprend du service : « Le modèle social
français est à bout de soufe ». (N° 61, 2009/2, tri-
mestriel, 24,50 euros. – 16, boulevard du Mont-
d’Est, 93192 Noisy-le-Grand Cedex.)
JREGARDS. Le mensuel a édité un supplément
consacré aux « Lendemains de la chute » qui a
entre autres mérites celui de rompre avec la pen-
sée unique sur la disparition du mur de Ber-
lin. (Numéro spécial, novembre, 8 euros. – 5, villa
des Pyrénées, 75020 Paris.)
JTRANSFORM! La dernière livraison de l’édi-
tion en français de cette « revue européenne pour une
O
N LE SAIT, tout changement ofciel dans la définition
du rôle de l’école, dans les programmes, dans la péda-
gogie a tendance à susciter l’émotion, à tous les sens
du terme – rappelons qu’émeute et émotion sont des dou-
blons, et que l’émotion désigna longtemps une agitation
populaire. Et c’est logique, et c’est même heureux, puisque
l’instruction publique a partie liée avec la République et que
s’y joue, toujours, une conception de la formation du citoyen.
C’est dire si l’introduction, en cette rentrée 2009, du tout nou-
veau « socle commun de connaissances et de compétences »
mérite qu’on s’y attarde. Sans compter qu’il est censé porter
l’« ambition de la République pour son école », pour citer le
ministre de l’éducation nationale Luc Chatel (1).
Ce socle commun se définit par un contenu, et par un
objectif : il désigne les savoirs que les élèves devront maî-
triser à l’issue de la scolarité obligatoire, et vise ainsi à
transmettre une culture... commune. Comme le précise
M. Chatel, en s’emmêlant quelque peu dans les images,
ledit socle est une « clé » pour la réussite et une « ancre »
pour « le projet éducatif national au cœur du pacte républi-
cain ». C’est quasiment aussi troublant que la rencontre du
parapluie et de la machine à coudre sur la table de dissection
chère à Lautréamont, mais assez engageant. Il reste à exa-
miner de plus près la clé, l’ancre et le cœur.
La nouveauté, oserait-on dire la... modernité de cette orien-
tation, ce n’est certainement pas la transversalité revendiquée,
qui n’a pas besoin d’être programmée pour être mise en
œuvre. Ce n’est pas davantage un certain abandon de l’étude
de la littérature, particulièrement en « langue vivante étran-
gère », dont il est d’ailleurs précisé que ce qui, dans ce
domaine, importe, c’est la « pratique », afin de pouvoir
« communiquer de manière simple mais efcace ». C’est une
évolution parfaitement désolante, mais qui paraît avoir déjà
été lancée...
Non, ce qui surprend, c’est la dilution de l’enseignement
de l’histoire et de la géographie dans un ensemble baptisé
« culture humaniste », c’est l’insistance sur la préparation
au partage d’une « culture européenne » qui, à ce qu’il
semble, reste quand même à définir, c’est le fait étrange que
le seul texte cité deux fois comme devant être connu, c’est
la Bible (aucun écrivain ou artiste n’a par ailleurs les hon-
neurs d’une mention), c’est encore la précision minutieuse
qui souligne que l’approche du « fait religieux » doit se faire
« dans un esprit de laïcité respectueux des consciences et
des convictions », comme si le rôle de l’enseignement, qui
est de faire la distinction entre croire et savoir pour ne trai-
ter que du savoir, n’était pas assez défini...
Ce qui, enfin, laisse songeur, ce sont les deux sections
consacrées aux « compétences sociales et civiques » et à
l’« autonomie et initiative » où tout se mélange : la nécessité
de « développer le sentiment d’appartenance à son pays, à
l’Union européenne » – ce qui est déjà assez saisissant – et
l’obligation de connaître les gestes de premier secours, l’ana-
lyse de l’autonomie comme autoévaluation doublée de l’ap-
titude à nager, la célébration de la motivation, du désir de
réussir, de l’initiative comme « attitudes fondamentales ».
S
OURDEMENT hantée par la question de l’« intégration »,
soucieuse de contribuer à forger un « ressortissant euro-
péen » sportif et prêt à la flexibilité du marché, mais dési-
reuse de conjuguer les « valeurs universelles » et la « diver-
sité culturelle », cette « mise en cohérence » du parcours
scolaire semble bien relever davantage d’une entreprise
d’adaptation à la modernité libérale que du vieux projet
d’émancipation, longtemps fondateur des ambitions de
l’école publique. D’ailleurs, ce curieux infléchissement se
remarque dès le programme de l’école maternelle (2), où il
est affirmé intrépidement que les enfants devront apprendre
les « fondements moraux » de la civilité, c’est-à-dire notam-
ment « le respect de la personne et des biens d’autrui,
l’obligation de se conformer aux règles édictées par les
adultes ». Allons bon...
EVELYNE PIEILLER.
(1) Ministère de l’éducation nationale, Ecole et collège : tout ce que nos
enfants doivent savoir. Le socle commun de connaissances et de compé-
tences 2009-2010, préface de Luc Chatel, Centre national de documenta-
tion pédagogique (CNDP), Paris, 2009, 58 pages, 3,90 euros.
(2) Ministère de l’éducation nationale, Qu’apprend-on à l’école mater-
nelle ? Les programmes ofciels, préface de Luc Chatel, CNDP, 58 pages,
3,90 euros.
A
RRIVANT au milieu de la crise mondiale, le
dixième anniversaire de l’euro (1) a fait
l’objet de commentaires beaucoup moins
triomphalistes que le déluge de prophéties auquel
son avènement avait donné lieu en 1999. La mon-
naie unique était alors conçue comme le couron-
nement de la construction économique de
l’Europe, un vecteur d’intégration politique, un
moyen de faire converger les économies vers
un modèle de croissance dans la stabilité, enfin
l’instrument de la compétitivité face aux Etats-
Unis et aux pays émergents.
Président du Centre d’études financières à
l’université de Francfort après avoir été membre
du conseil de la Bundesbank, puis membre du
directoire de la Banque centrale européenne
(BCE), l’économiste Otmar Issing, père de la
doctrine de la BCE, ne ménage pas ses eforts
pour justifier les choix efectués lors du lance-
ment de l’euro et dans le pilotage de la BCE : cri-
tères de convergence, obsession anti-inflation-
niste fondée par un mandat statutaire strict, refus
de la publicité des minutes du conseil des gou-
verneurs, politique de change peu attentive aux
conséquences de l’euro fort, etc. (2). Mais, si on
laisse de côté l’autosatisfaction, quels indica-
teurs justifient le diagnostic de « réussite » ?
Essentiellement la stabilité des prix et l’élargis-
sement de la zone euro, qui auraient donné tort
aux cassandres, tel Milton Friedman, qui en pré-
disaient l’efondrement rapide.
Ouvrage collectif publié sous la direction de
Kenneth Dyson, professeur à Cardif, The Euro
at 10 (3) ofre un diagnostic plus nuancé. Fondé
sur une approche d’économie politique interna-
tionale, il intègre la diversité des secteurs, des
enjeux, et les spécificités des économies natio-
nales impliquées. Un bilan macroéconomique
global fait certes apparaître une conjonction de
faible croissance, de faible taux d’emploi, et
l’augmentation de plus en plus limitée du revenu
disponible des ménages contrastant avec la
hausse des profits, en particulier financiers. Mais
Dyson insiste sur la persistance de la diversité
des économies nationales et sur les nombreuses
conséquences inattendues de l’euro. L’ouvrage
confirme que les questions non résolues restent
très nombreuses.
Egalement codirecteur, avec le Danois Martin
Marcussen, d’un livre (4) centré cette fois sur les
banques centrales, Dyson souligne le paradoxe
de la BCE : institution radicalement supranatio-
nale, dotée d’une doctrine, elle soufre structu-
rellement de l’absence d’autorité politique de
rang comparable. L’européanisation qu’elle
exprime est avant tout le triomphe de la doctrine
monétaire et économique allemande, « ordo-
libérale », sous la forme d’un pouvoir « mou »
qui s’incarne également dans le pacte de stabilité
et de croissance. L’unification réalisée par l’euro
est pourtant loin d’avoir efacé les particularités
des banques centrales nationales, y compris en
matière de « transparence ». En outre, ses efets
dépendent de la capacité des Etats à impulser des
politiques budgétaires et fiscales relativement
autonomes. Chaque chapitre confirme la néces-
sité de prendre en compte les contextes nationaux
si l’on veut mieux comprendre les enjeux de
cette construction supranationale.
Enfin, Les banques centrales sont-elles légi-
times ? (5) reste habité par la science écono-
mique dominante qui, comme le soulignait déjà
le sociologue François Simiand, ne recule devant
aucune abstraction, voire un certain ésotérisme.
On y lit par exemple qu’« en prenant en compte
les non-linéarités qui interviennent, la politique
optimale de second rang consistera probable-
ment à essayer d’éviter que la fragilité finan-
cière ne se constitue plutôt que de se lancer
dans un engagement coûteux à ne pas intervenir
lorsque le risque d’un effondrement financier se
présente ». Ce que l’on peut traduire par : même
si les marchés restent infaillibles en théo-
rie (pure), la banque centrale doit parfois, en
pratique, les sauver.
FRÉDÉRIC LEBARON.
(1) La zone euro compte seize pays : Allemagne, Autriche,
Belgique, Chypre, Espagne, Finlande, France, Grèce,
Irlande, Italie, Luxembourg, Malte, Pays-Bas, Portugal, Slo-
vaquie, Slovénie.
(2) Otmar Issing, The Birth of the Euro, Cambridge Uni-
versity Press, 2008, 296 pages, 15,99 livres.
(3) Kenneth Dyson, The Euro at 10. Europeanization,
Power, and Convergence, Oxford University Press, 2008,
472 pages, 50 livres.
(4) Kenneth Dyson et Martin Marcussen (sous la dir. de),
Central Banks in the Age of the Euro : Europeanization,
Convergence, & Power, Oxford University Press, 2009,
384 pages, 55 livres.
(5) Jean-Philippe Toufut (sous la dir. de), Les banques
centrales sont-elles légitimes ?, Albin Michel, Paris, 2008,
308 pages, 22 euros.
DANS LES REVUES
Retrouvez, sur notre site Internet,
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www. monde- di pl omat i que . f r / r evues
L
E
C
T
U
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pensée alternative et un dialogue politique » est
consacrée aux résistances à la crise globale et aux
stratégies et propositions pour en sortir. Plus d’une
vingtaine de contributions font une place à des situa-
tions peu traitées par les médias (Finlande, Grèce,
Hongrie, Portugal, Roumanie, Serbie). Un entretien
avec Lothar Bisky, président du Parti de la gauche
européenne, sur les résultats ambivalents des
élections au Parlement de Strasbourg. (N
o
5,
novembre, biannuel, 10 euros. – Espaces Marx, 6,
avenue Mathurin-Moreau, 75167 Paris Cedex 19.)
JAUTREPART. A signaler, une enquête socio-
logique sur les quartiers pauvres d’Antanana-
rivo (Madagascar). Les chercheurs montrent
comment s’organisent les populations concernées
et surtout comment, malgré leurs difciles condi-
tions de vie, elles demeurent attachées à leur quar-
tier. Celui-ci constitue un véritable vecteur de
construction des identités sociales. (N
o
51,
automne, périodicité irrégulière, 25 euros.
– Presses de Sciences Po, 117, boulevard Saint-Ger-
main, 75006 Paris.)
J PROBLÈMES D’AMÉRIQUE LATINE.
Alors que l’attention se concentrait sur les pays
où les changements paraissaient les plus polé-
miques ou les plus spectaculaires, d’autres visages
de la gauche latino-américaine ont été beaucoup
moins pris en compte. Ce numéro comble cette
lacune en étant très largement consacré à l’Uru-
guay. (N
o
74, automne, trimestriel, 20 euros. – La
Documentation française, 29, quai Voltaire,
75344 Paris Cedex 07.)
JPERSPECTIVES CHINOISES. La revue se
consacre presque totalement à ce qu’elle nomme
l’« impasse du Tibet », avec un retour sur l’histoire
très politique de cette province, sur l’aide éco-
nomique, le traitement des Tibétains par le pou-
voir central, etc. A noter également les articles
sur la réforme du système de santé. (N° 2009/3,
trimestriel, 16 euros. – Centre d’études français
sur la Chine contemporaine, 20/F Wanchai Cen-
tral Building, 89 Lockhart Road, Wanchai, Hong-
kong, Chine.)
JLES AUTRES VOIX DE LA PLANÈTE. Un
dossier « Crise écologique : l’impasse capitaliste »
constate que les déclarations ambitieuses, les solu-
tions proposées par les gouvernements, les ins-
titutions internationales et les grandes entreprises,
en restant inscrites dans un modèle capitaliste et
productiviste, ne constituent en rien une alter-
native. Egalement au sommaire, « Quand le FMI
entonne un air de pipeau » et « Les trois fautes
de Barack Obama en Afrique ». (N° 44, octobre,
trimestriel, 3 euros. – Avenue de l’Observa-
toire 345, B 4000 Liège, Belgique.)
JADEN. « Anticolonialistes des années 1930 et
leurs héritages », c’est à des « marginaux oubliés » que
la revue a voulu donner la parole, rappelant la « dif-
culté de l’émergence de l’anticolonialisme ». Introduite
par Anne Mathieu et Benjamin Stora, cette livrai-
son publie des articles sur l’exposition coloniale de
1931, sur la personnalité de Daniel Guérin, ainsi que
d’émouvants témoignages de l’époque par des figures
oubliées. (N
o
8, octobre, annuel, 25 euros. – 11, rue
des Trois-Rois, 44000 Nantes.)
JPLEIN DROIT. La revue du Groupe d’infor-
mation et de soutien des immigrés (Gisti) présente
un second numéro portant sur « La police et les
étrangers ». Elle mobilise des sociologues et des
juristes pour expliquer comment les migrants sont
constitués en groupe cible de l’action de l’insti-
tution. (N
o
82, octobre, trimestriel, 9 euros. – 3,
villa Marcès, 75011 Paris.)
JCQFD. Dans cette livraison, un supplément
« pages ouvertes » confié au journal L’Envolée
donne largement la parole aux prisonniers de la
« douce France ». Egalement, l’implantation à Sète
d’Agrexco, un exportateur israélien de fruits et
légumes provenant des colonies en territoire
palestinien. (N
o
72, novembre, mensuel, 3 euros.
– BP 70054, 13192 Marseille Cedex 20.)
JFAKIR. Un dossier complet sur la Répu-
blique des héritiers : « fils et filles de », ils sont par-
tout, dans les ministères, à la tête de l’opposition,
des entreprises, mais aussi dans le monde de la cul-
ture. Egalement au sommaire, une enquête sur le
Forum mondial du développement durable signale
la place qu’y occupaient... les industries pétrolière
et nucléaire. (N
o
43, décembre-janvier, bimestriel,
3 euros. – 21, rue Eloi-Morel, 80000 Amiens.)
JLE MONDE LIBERTAIRE. Le journal de la
Fédération anarchiste revient sur le traitement
réservé à Jean-Marc Rouillan, que l’on change de
prison, mais dont les soins se font toujours atten-
dre. Puis une intéressante réflexion autour de
l’« identité nationale », de la nation et de l’Etat.
Pour finir, un article sur la grogne des étudiants
autrichiens. (N
o
1573, 19 au 25 novembre,
hebdomadaire, 2 euros. – 145, rue Amelot,
75011 Paris.)
JLA RAISON. Le mensuel de la Libre Pensée
consacre un long article au révisionnisme histo-
rique qui commence à imprégner les programmes
scolaires en France. Ainsi, au nom de l’enseigne-
ment du « fait religieux », on confond allègrement
histoire et foi au mépris de la réalité et de la péda-
gogie. L’auteur s’appuie sur des extraits de textes
ofciels du ministère de l’éducation nationale et
des récits d’enseignants. (N
o
545, novembre, men-
suel, 2,50 euros. – 10-12, rue des Fossés-Saint-
Jacques, 75005 Paris.)
J POLITIQUE. Un dossier sur l’« intrusion
technologique » : en marquant tous les objets
– et bientôt les humains – avec des puces RFID,
nous nous transformons en rouages de la
machine économique. (N
o
61, octobre, mensuel,
7 euros. – Rue Coenraets 68, 1060 Bruxelles,
Belgique.)
JBASTILLE, RÉPUBLIQUE, NATIONS.
Le journal consacre un dossier exclusif à l’afaire
Kononov. Cet ancien militant communiste letton
a été emprisonné par son gouvernement pour
avoir combattu les troupes d’Hitler dans l’Armée
rouge. Riga considère l’URSS comme criminelle
en raison de son comportement en 1939. Sou-
haitant défendre l’honneur de ses camarades anti-
nazis au-delà du sien propre, Kononov a saisi la
Cour européenne des droits de l’homme, qui lui
a donné raison. La Lettonie fait appel. (N
o
45, octo-
bre, mensuel, 6,60 euros. – 8, rue du Faubourg-
Poissonnière, 75010 Paris.)
JANNALES. « L’Atlantique français », la ques-
tion de la citoyenneté et de la francité dans les
colonies de la Nouvelle-France et en Louisiane au
XVIII
e
siècle. (N° 5, septembre-octobre, bimes-
triel, 17 euros. – 54, boulevard Raspail,
75006 Paris.)
JMORTIBUS. La revue consacrée aux « aspects
mortifères de la société techno-capitaliste avan-
cée » tire le rideau et publie un dernier numéro
intitulé « Masses & moi », mêlant contributions ori-
ginales et textes d’Herbert Marcuse, Günther
Anders ou Erich Fromm. (N° 10-11, automne,
périodicité irrégulière, 28 euros. – 5, place
Publique, 60420 Dompierre.)
JSCIENCES HUMAINES. Outre un article
passionnant sur les ressorts du placebo et de son
inverse, le nocebo, et un entretien avec Tzvetan
Todorov, un dossier documenté sur les grandes
mutations du travail en France. (N° 210, décem-
bre, mensuel, 5,50 euros. – 38, rue Rantheaume,
BP 256, 89004 Auxerre Cedex.)
JPRATIQUES. Les « cahiers de la médecine uto-
pique » publient un excellent dossier sur la « vio-
lence faite au travail », avec des analyses, des entre-
tiens, ainsi que des témoignages de médecins du
travail, de salariés en burn out (« grillés »)... et de
médecins du travail dans le même état. (N
o
47,
octobre, trimestriel, 16,50 euros. – 52, rue Gal-
lieni, 92240 Malakof.)
JRAISONS POLITIQUES. Ce numéro pro-
pose un dossier sur les usages sociaux de la
« diversité », un terme qui a connu un fort suc-
cès public dans l’ensemble des sociétés
occidentales. Sa grande plasticité lui a permis de
devenir un enjeu tant dans le monde de l’entre-
prise, de la compétition politique, de la construc-
tion européenne que dans les politiques
urbaines. (N° 35, août, trimestriel, 17,50 euros.
– Presses de Sciences Po, Paris.)
JTERMINAL. Faire de la politique sur Internet :
des pratiques d’autopublication à une analyse des
blogs dans le monde arabe. A noter également
deux très intéressants articles sur les efets indi-
rects de l’économie (prétendue) verte qui, par efet
rebond, conduit à toujours plus de consomma-
tion. (N° 103-104, été, trimestriel, 23,50 euros.
– L’Harmattan.)
JLE TIGRE. Ce dernier numéro avant un chan-
gement de format et de périodicité délaisse l’ha-
bituel dossier pour deux reportages acides – au
Salon du trading et au Quai-Branly – et repro-
duit un excellent papier de la revue Geste : un
boucher y décrit méticuleusement son
métier. (N° 34, novembre-décembre, bimestriel,
6,80 euros. – 122, rue Danielle-Casanova,
93300 Aubervilliers.)
JAGENDA DE LA PENSÉE CONTEM-
PORAINE. Le dossier de ce numéro est consa-
cré à Charles Darwin, avec notamment un entre-
tien avec Jean-Claude Ameisen, une analyse de l’ou-
vrage De l’origine des espèces... (N
o
14, automne,
trimestriel, 12 euros. – Institut de la pensée
contemporaine, université Paris-Diderot - Les
Grands Moulins, 75205 Paris Cedex 13.)
JLE RAVI. En proie à des difcultés financières,
le satirique provençal consacre son dossier à... lui-
même : le projet d’un journal d’investigation local
baigné d’humour, ses finances, les difcultés de sa
difusion. On retiendra également un reportage
dessiné sur un étonnant dispositif de délation géné-
ralisée dans un village du Luberon. (N° 68,
novembre, mensuel, 2,80 euros. – 11, boulevard
National, 13001 Marseille.)
J EUROPE. Un numéro consacré à Boris
Vian, mais aussi à Mahmoud Darwich, Salah Sté-
tié et au poète Yannis Ritsos, pour tous ceux qui
ont oublié ou ne savent pas ce qu’a été la guerre
civile grecque et la coopération entre fascistes
et puissances occidentales visant à écraser la
résistance antinazie. (N
o
967-968, novembre-
décembre, mensuel, 20 euros. – 4, rue Marie-
Rose, 75014 Paris.)
CRISE ÉCONOMIQUE ET FAIBLESSE DE L’EUROPE POLITIQUE
Quel bilan pour l’euro,
dix ans après ?
BAPTISTA ANTUNES. – « Le Savoir » (1999)
DIRECTIVES MINISTÉRIELLES
Ce que nos enfants
doivent savoir
A
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S
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009
27
M
U
S
I
Q
U
E
VENUE DU GHETTO
Quand la musique
illumine Chicago
Les quartiers pauvres du sud de Chicago
ont resurgi sur le devant de la scène
avec l’élection de M. Barack Obama,
qui y avait travaillé et résidait
non loin de là. Malgré la misère
qui les caractérise et l’isolement
des populations, presque exclusivement
noires, qui y vivent, des formes
de socialisation alternatives
s'y développent depuis longtemps.
La musique leur sert parfois
de point de ralliement.
PA R N OT R E E N V OY É S P É C I A L
AL E X A N D R E P I E R R E P O N T *
E
NDIMANCHÉS, quelques fidèles s’attardent
devant la façade triangulaire de la St. Paul
Church of God in Christ, sur Wabash
Avenue, près de la 45
e
Rue du South Side
de Chicago. La camionnette du marchand
de glaces difuse sa ritournelle tandis que des écu-
reuils dévalent branches et câbles électriques.
Tout pourrait aller pour le mieux dans le meilleur
des mondes urbains d’Amérique du Nord, si le
paysage n’était à ce point lunaire (1).
Les habitants des autres parties de la ville
n’ont aucune raison de se rendre dans le South
Side, sauf à emprunter les voies express qui le cin-
glent. S’ils tentaient l’aventure, ils découvriraient
pourtant que le ghetto n’est pas, essentiellement,
un lieu mal famé : c’est un espace semi-public, sans
épiceries ni pharmacies, sans hôpitaux ni banques,
sans transports en commun ou presque, hanté par
des centaines de milliers d’hommes et de femmes,
stigmatisés et sans emploi pour la plupart, mais
qui – étrangement – ne sont pas sans vie...
De l’autre côté de Wabash Avenue, ce
dimanche de mai 2009, le nouveau bureau exécutif
de l’Association for the Advancement of Creative
Musicians (AACM) s’est réuni dans un immeuble
de briques rouges à deux étages. La flûtiste Nicole
Mitchell, le batteur Mike Reed, le chanteur Saalik
Ziyad et la violoncelliste Tomeka Reid, de même
que la directrice de l’école de l’association, la per-
cussionniste Coco Elysses, appartiennent à une
nouvelle génération, qui vient de se voir confier
les rênes de l’AACM. Leur première initiative sera
d’étendre à tous les quartiers de la ville les
concerts et ateliers que cette organisation de
musiciens et de militants propose depuis presque
un demi-siècle. De ne plus attendre que les
familles se présentent à la porte de leur école de
musique, mais d’aller à leur rencontre.
Quelques heures plus tard, ils ont rejoint leurs
aînés sur la scène du Velvet Lounge, le club et
«salle de réunion» tenu par le saxophoniste Fred
Anderson, l’un des premiers membres de l’AACM,
qui y programme tout ce que la ville compte d’es-
prits frappeurs et frondeurs. Ce soir-là, pour la
quinzaine de musiciens du Great Black Music
Ensemble, pratiquement rien n’est écrit, on joue à
tout éclaircir, tout embrouiller, tout illuminer, à
s’immerger dans une musique qui en improvisant
multiplie les structures. Le clarinettiste Mwata
Bowden guide les échanges des poètes, rappeurs,
chanteurs et instrumentistes, jusqu’à l’apothéose.
Comme le raconte George Lewis, tromboniste
et ethnomusicologue (2), ceux qui fondèrent
l’AACM en 1965 étaient presque tous issus de
familles pauvres de la classe ouvrière noire, établies
dans le Midwest depuis la «grande migration» des
premières décennies du XX
e
siècle (3). Pour ces
familles, la musique, dans ses formes profanes ou
sacrées, populaires ou expérimentales, avait valeur
d’institution : tout le monde en écoutait ou en
jouait, dans les maisons, les rues, les bars et les
églises. Dans le ghetto communautaire, la musique
représentait à la fois un débouché socioprofes -
sionnel et un mode de socialisation alternatif.
Au cours des années 1960, avec le démem-
brement de ce ghetto, les musiciens du South
Side de Chicago furent confrontés à une terrible
paupérisation doublée, d’une standardisation de
leur art – que Lewis attribue à la production de
masse capitaliste, afectant jusqu’à cette sous-
branche de l’industrie du spectacle. Il déplore l’ac-
centuation de la division du travail, notamment
entre leaders et sidemen, ainsi que les surenchères
de vaines virtuosités au cours des jam-sessions,
censément informelles mais en réalité théâtre de
compétitions de plus en plus modélisées.
Par la création de l’AACM en 1965, certains
musiciens décidèrent de réagir en approfondissant,
au contraire, les rapports coopératifs caractéris-
tiques de leurs pratiques sociomusicales. Ils multi-
plièrent les tentatives pour prendre le contrôle des
moyens de production et de difusion – tel Ander-
son au Velvet Lounge –, en créant des musiques
originales destinées à exprimer autant qu’à trans-
former. L’une des stratégies mises au point par les
défavorisés et les sans-grade de l’AACM, qui refu-
sèrent longtemps toute forme de subvention, fut
ainsi de répartir leurs eforts sur plusieurs fronts :
local (Chicago et le Midwest, puis New York, avec
l’ouverture d’un second site de l’AACM en 1977),
continental (les Etats-Unis et le Canada) et inter-
national (le monde occidental et au-delà). « Nous
avons été amenés à développer des perceptions trans-
culturelles, rapporte le percussionniste Kahil El’Za-
bar, à nous projeter dans plusieurs mondes à la fois, à
nous connecter à d’autres réalités. » Le saxophoniste
Ernest Khabeer Dawkins ajoute : « Tout est afaire
de contrôle. Ce pourquoi il faut multiplier les contacts
et les alliances, pour substituer une activité artistique
et économique difuse à l’hégémonie des marchés
financiers et des pouvoirs politiques nationaux. »
Aujourd’hui que M. Barack Obama préside aux
destinées du pays, qu’en est-il de ces stratégies? Le
saxophoniste Douglas Ewart fait preuve d’autant
de pragmatisme que de ferveur : « Nous avons
conscience des limites du programme de Barack
Obama, mais aussi du fait que l’idée de liberté, pour le
moment, passe par lui. Et nous ferons tout ce qui est en
notre pouvoir pour qu’elle continue d’avancer vers sa
plus complète réalisation possible, comme nous l’avons
toujours fait depuis l’époque des plantations, si besoin
est avec les spasmes des holy rollers (4) et les racines
du hoodoo (5) ! »
Pour les musiciens, si M. Obama est passé par
Chicago, s’installant dans le quartier sécurisé de
Hyde Park et inscrivant ses enfants à la presti-
gieuse University of Chicago Laboratory Schools,
tout en se faisant travailleur social, ce fut aussi
pour lancer sa carrière politique dans l’une des
villes les plus ségréguées des Etats-Unis (6), et
acquérir ainsi un équivalent de la street credibi-
lity (crédibilité née de la rue) des rappeurs. Le
saxophoniste David Boykin estime : « Les temps
n’ont pas changé pour le peuple noir, et particulière-
ment pour les musiciens créateurs noirs : nous sommes
au fond du trou. Nous traversons une crise sociale et
économique depuis que les Européens ont commencé
la traite esclavagiste – et notre culture est celle d’un
peuple opprimé, tantôt captivé, tantôt captivant. »
Pour subvenir aux besoins de leur famille, la plu-
part des musiciens sont dans l’obligation de pren-
dre un second travail, ou de maintenir plus qu’ils
ne le souhaiteraient une présence harassante sur
les scènes européennes, quand ils y ont accès.
A
DEMEURE, dans ses activités, l’AACM conçoit
à la fois des œuvres et leur contexte : la
musique comme mode d’échange et valeur
d’usage. La formule n’a pas varié depuis l’époque
où John Shenoy Jackson estimait que les membres
de l’association se consacraient pour moitié à la
musique créative et pour moitié à l’éveil social.
C’est ainsi que Dawkins a formé une partie des
musiciens de la nouvelle génération, notamment
dans le quartier d’Englewood, tout en initiant plu-
sieurs programmes d’échanges avec un lycée de
Clichy-sous-Bois, en banlieue parisienne, ou avec la
ferme-phalanstère du saxophoniste Zim Ngqa-
wana, dans la banlieue de Johannesburg.
Il assiste également El’Zabar pour les projets
que celui-ci mène dans les écoles et les conserva-
toires de Bordeaux et de la région Aquitaine.
« C’est grâce à des initiatives d’animation de quartier,
indique celui-ci, que nous avons réussi à faire d’un
groupe de musiciens inconnus du South Side de Chi-
cago un phénomène international. Nous représentons
une tradition de créativité, de partage et de responsa-
bilité. Imaginez un système politique fait à l’image du
très sérieux plaisir que nous propageons... »
En attendant de relancer prochainement leur
propre école, de nombreux membres de l’AACM
interviennent en milieu scolaire. Telle Nicole Mit-
chell à la James N. Thorp Elementary School,
située dans un quartier où se mélangent popula-
tions afro et latino-américaines. Juste après le hall
d’entrée et son détecteur de métaux, une longue
bannière bleue montre le portrait de M. Obama,
en médaillon, entouré d’instruments de musique,
avec la mention : «Change has come ! » – le chan-
gement est arrivé. Voilà quelques années, le direc-
teur de l’établissement a décidé de mettre un
terme à la séparation des élèves afro-américains
et des élèves mexicains, considérés comme des
primo-arrivants auxquels il fallait enseigner en
espagnol. Craignant que cette mesure ne pénalise
leurs enfants, mais aussi que ceux-ci aient à souf-
frir de la fréquentation de Noirs souvent issus de
foyers déchirés, la plupart des familles mexicaines
ont alors retiré leur progéniture.
Face à une classe essentiellement composée
d’Afro-Américains d’une dizaine d’années, Mit-
chell bat le rappel sur son tambourin et, à
mesure qu’elle entonne et enchaîne les chansons
désormais familières aux enfants, distribue les
percussions : « Si vous prêtez attention à ce qui se
passe, et si vous trouvez le moyen d’intervenir de
façon appropriée dans ce qui se passe, alors vous
aurez un instrument. » Les paroles des chansons
insistent sur la responsabilisation, mais c’est dans
la musique elle-même que se trouve la leçon : par
le système des appels et des réponses, par l’al-
ternance d’unissons, d’hétérophonies et de poly-
phonies, d’accélérations et de ralentissements,
on travaille l’écoute et la réflexion, la participa-
tion et le partage.
Les mêmes procédures sont à l’œuvre quand
les musiciens passent en studio, tels Mitchell ou
le batteur Hamid Drake, lesquels, à quelques
jours d’intervalle, se sont rendus dans les quar-
tiers nettement mieux famés du North Side afin
d’enregistrer deux disques pour le label Rogue
Art. La flûtiste, avec son nouveau quartette
Sonic Projections, et le batteur, avec le troisième
volet de son projet Bindu, créent des milieux
ouverts. Drake peut régler et caler une struc-
ture mélodico-rythmique avant de l’offrir à la
capacité de chaque membre de son groupe à non
seulement interpréter mais aussi transformer les
informations qu’elle contient. Il peut confier le
déploiement d’une composition aux improvisa-
tions individuelles, duelles ou collectives, et réaf-
firmer la direction collégiale de la musique.
Pareillement, dans le quartette de Mitchell,
chaque composition est conçue comme un envi-
ronnement auquel chaque musicien doit contri-
buer, en suivant la logique interne des formes
proposées et en demeurant libre de s’en éloi-
gner, de leur préférer d’autres formes, ou même
l’informe. Cette créativité et cette responsabi-
lité partagées, des formes et des structures, font
de l’expérimentation musicale une expérimen -
tation sociale.
Michel Dorbon, le producteur de Rogue Art,
revient ainsi sur le nom de son label, détourné de
la désignation par laquelle M. George W. Bush
admonestait les «Etats voyous » (rogue states), et
sur sa philosophie : « Il existe aujourd’hui des
formes d’art marginalisées, “dégénérées” au sens où
la censure économique peut être aussi efcace que
la censure politique. Ce qui se vend bien ou cher est
forcement “admirable”, tandis que ce qui se vend mal
ou pas du tout est perçu comme “douteux”. La
musique de jazz, qui ne s’est jamais intégrée à aucun
système, a été l’une des révolutions artistiques
majeures du siècle dernier. Les disques produits sur
Rogue Art défendent ce qui est vivant dans le jazz
aujourd’hui, et qui n’a pas sa place dans les milieux
fermés, conservateurs, où l’art est utilisé comme
image valorisante de la mansuétude du pouvoir. »
BERNARD RANCILLAC. – «Section rythmique» (1974)
A
D
A
G
P
Se consacrer pour moitié
à la création et pour moitié
à l’éveil social
(1) Lire Douglas Massey, «Regards sur l’apartheid américain», et
Sudhir Venkatesh, «Fin des “villes chocolat, banlieues vanille’’ amé-
ricaines », Le Monde diplomatique, février 1995 et novembre 2003
respectivement.
(2) George Lewis, A Power Stronger Than Itself. The AACM and
American Experimental Music, University of Chicago Press, 2008.
(3) Cf. Nicholas Lemann, The Promised Land : The Great Black
Migration and How It Changed America, Vintage Books, New York,
1992.
(4) Fidèles de l’Eglise pentecôtiste qui hurlaient en se roulant par
terre dans les lieux de culte.
(5) Ensemble de croyances, de coutumes et de pratiques importées
d’Afrique, mêlées à des éléments d’origine européenne et
cubaine (influence de la santeria) et intégrant des savoir-faire indiens.
(6) Lire à ce sujet Serge Halimi, «L’université de Chicago, un
petit coin de paradis bien protégé », Le Monde diplomatique,
avril 1994.
* Ethnologue, auteur de l’ouvrage Le Champ jazzistique, Paren-
thèses, coll. «Eupalinos », Marseille, 2002.
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Qousra Deir Ballout Deir Ballout
Jayyous Jayyous
Azzun
Biddiya Biddiya
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Ile Fourik
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Île Qabalan Ile Qabalan
Île Turmus Ayya Ile Tourmous Ayya
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Île Capitale Ile Capitale
Ile du Camp
Deir Abou Mashaal Kobar Qibiya
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Bir Zeit Bir Zeit Silwad
At-Tayba
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Les archives
(1973-2008)
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DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique
28
« Je ne veux pas atteindre l’immortalité
grâce à mon œuvre. Je veux atteindre
l’immortalité en ne mourant pas. »
Woody Allen.
S
ÉLECTIONNÉS parmi mille deux cents can-
didats, quarante étudiants ont inauguré à
l’été 2009 un séminaire peu commun : la
Singularity University (« université de la
singularité »). Neuf semaines de confé-
rences et d’ateliers animés par des personnalités
aussi recherchées que Vinton Cerf (« père » d’In-
ternet), Robert Metcalfe (inventeur du protocole de
réseau Ethernet), George Smoot (Prix Nobel de
physique 2006), l’astronaute Daniel Barry, et une
pléiade de spécialistes de mathématiques, de méde-
cine ou de la recherche spatiale.
Leurs démarches reposent sur la loi de Moore, du
nom du fondateur de la société de microproces-
seurs Intel. D’après cette loi, le nombre de transis-
tors que l’on sait placer sur une carte électronique
double régulièrement tous les deux ans, à coût
constant. Ce phénomène, soulignent-ils, ne
concerne pas exclusivement l’électronique : tous les
domaines scientifiques semblent posséder le même
rythme d’accélération, de manière parallèle, chacun
nourrissant d’ailleurs les autres (1). La progression
technologique est exponentielle : il suffit de dessi-
ner, sur une frise, l’histoire du langage, de la méca-
nique, ou même de retracer les grandes phases de
l’évolution biologique, pour le constater.
Pour l’ingénieur Ray Kurzweil, qui fait figure de
chef de file de ce mouvement de pensée, la conclusion
s’impose d’elle-même : les cent années qui viennent
correspondront non pas à « un siècle d’avancées tech-
nologiques », mais à l’équivalent de « vingt mille ans
de progrès, calculés avec le niveau de progression
d’aujourd’hui ». De l’accélération permanente naî-
tront « des ordinateurs (...) capables de passer le test
de Turing, indiquant une intelligence indiscernable de
celle des humains biologiques, d’ici à la fin des
années 2020 (2) ». Dès lors « nous – les humains –
deviendrons beaucoup plus intelligents lorsque nous
fusionnerons avec notre technologie ».
Dans cette perspective transhumaniste, l’avenir
nous promet une corne d’abondance de capacités
inexplorées. Lesquelles donneront lieu à leur tour à
une nouvelle accélération de la technologie, jusqu’à
atteindre un point – la fameuse Singularité, majus-
cule – qui « baignera l’univers d’une intelligence
détachée de ses origines biologiques et du cerveau
humain [et] saturera la matière et l’énergie dans
MONDE
diplomatique
diplomatique
Le Monde diplomatique du mois de novembre 2009 a été tiré à 222 225 exemplaires.
A ce numéro sont joints trois encarts, destinés aux abonnés :
« Quilombo », « Uni Presse - Savoirs »
et « Presse et pluralisme - Appel au don ».
L’UTOPIE DES « EXTROPIENS »
PAGE 2 :
L’Afrique, un enjeu mondial, par ABDOURAHMAN A. WABERI.
– Courrier des lecteurs.
PAGE 3 :
Les multiples visages d’Ernest Renan, par HENRY LAURENS.
PAGES 4 ET 5 :
La Fnac ou les avatars du marketing culturel, par JACQUES DENIS.
SOMMAIRE Décembre 2009
Pour le fondateur de la Singularity University, Peter
Diamandis, la technologie pourra non seulement abo-
lir la faim, mais aussi régler à terme tous les maux de
l’humanité (6). Tel est le credo de nombre de ces
hommes baignés dans le creuset de la Silicon Valley,
et que l’on trouve aux commandes d’entreprises ou
d’instituts de recherche à la pointe de la technologie.
Les plus vieux, enfants du baby-boom, jugent l’ur-
gence d’autant plus grande qu’il leur faut « tenir »
physiquement jusqu’au moment où l’on saura pro-
duire ces nanorobots injectables... capables d’empê-
cher nos cellules de mourir. D’où l’attention extrême
portée à l’alimentation et à la condition physique.
Dans son livre, Kurzweil avoue ainsi prendre « deux
cent cinquante comprimés de compléments alimen-
taires par jour et [recevoir] une demi-douzaine
d’intraveineuses chaque semaine ». L’extension de la
durée de la vie figure en bonne place au programme
de la Singularity University, qui ofre une confé-
rence sur « La fin du vieillissement » avec, en point
de mire, l’« immortalité biologique ».
L
ORS d’un atelier au centre de recherche d’IBM
à Almaden (Californie), les étudiants débattent
de diverses possibilités pour résoudre la crise de
l’énergie : détruire des montagnes pour extraire l’éner-
gie de la matière ; construire en orbite des panneaux
solaires nanotechnologiques ; ou, plus prosaïquement,
mettre en place un système par lequel les fournis-
seurs d’électricité pourraient à distance arrêter les cli-
matisations des bureaux d’entreprise quand ils ont
besoin d’un surplus d’énergie...
Ils visitent des usines où l’on cultive algues et
bactéries pour produire du bio-kérosène. Ils pren-
Nous serons tous
immortels... en 2100
cette brume d’intelligence ». Plus rien ne ressem-
blera à ce que l’on a connu jusqu’ici. Comme l’écri-
vait l’un des papes de la singularité, le mathémati-
cien et écrivain de science-fiction Vernor Vinge :
« Nous entrons dans un régime aussi différent de
notre passé humain, que nous autres humains le
sommes des animaux (3). »
« Du délire ? Peut-être, commente Jean-Louis
de Montesquiou sur le blog du magazine Books.
Mais ceux qui ont rencontré le sage lui-même se
laissent facilement convaincre. Surtout ceux qui
l’ont, comme moi, rencontré virtuellement : car
Ray Kurzweil aime à se faire “téléporter”dans
des réunions où l’on voit son hologramme par-
faitement trompeur se promener autour d’une
salle à Singapour, en répondant aux questions et
en gesticulant, alors que son corps physique est, lui,
toujours en Californie. Un pronostic, de surcroît si
positif, et délivré de façon aussi remarquable, en
devient facilement crédible (4). »
Doté d’une nébuleuse de sites Internet, ce mou-
vement a su fédérer depuis vingt ans ses tendances
les plus extrêmes – les extropiens, dont l’objectif est
d’améliorer l’homme en combattant l’entropie
(l’inéluctable dégradation de toute matière organi-
sée) par un accroissement permanent de l’informa-
tion – et les geeks ordinaires, amateurs de gadgets
et de science. Désormais, « le mouvement trans-
humaniste constitue un vrai lobby », peut se félici-
ter le sociologue James Hughes, qui dirige l’Insti-
tut pour l’éthique et les technologies émergentes (5).
Fin 2009, pas moins de quatre films documentaires
étaient en cours de production autour de ces dis-
cours futuristes.
Pour se mettre dans l’état d’esprit qui convient à
un étudiant de la Singularity University – sans
devoir adhérer aux « principes extropiens » –, il
suffit d’une petite astuce rhétorique. Pourquoi,
comme le font les Nations unies, clamer sur un ton
geignard qu’il faut réduire de moitié, d’ici à 2015,
la proportion de la population vivant avec moins de
1 dollar par jour (premier des Objectifs du millé-
naire pour le développement) ? Mieux vaut, pour la
journée d’accueil des étudiants, se donner le sujet
de réflexion suivant : « Vous devez nourrir un mil-
liard de personnes sur la planète. Comment vous y
prenez-vous ? » Voilà ! Une pensée positive,
constructive, pragmatique. Réfléchissons, en effet :
qu’est-ce que la nourriture, sinon de la matière
organique présentée sous une forme que l’on est
capable de digérer ? Il suffit d’inventer la machine
qui, à l’aide de nanorobots, la produira à partir de
boue ou d’algues. Problème classé, sujet suivant !
nent le petit déjeuner avec des capital-ris-
queurs. Ils jouent, en avant-première, avec la
nouvelle génération de briques Lego pro-
grammables par ordinateur. Mais ils réflé-
chissent aussi – une journée – aux scéna-
rios du pire : les robots intelligents
prennent la décision d’anéantir l’huma-
nité ; une expérimentation biologique
échappe à tout contrôle et contamine
la planète...
Parfois fumeuses, toujours
piquantes, allant du futile
aux questions les plus essen-
tielles, le catalogue d’idées
brassées dans ces sessions a
de quoi faire tourner la tête de
cette élite – qui n’est pas celle de
Davos. La réunit la conscience d’être à
l’avant-garde de toutes les technologies. Aucun pos-
tulat n’a plus d’importance à ses yeux. L’ingénieur bri-
tannique Simon Daniel, qui a participé comme étu-
diant à la Singularity University 2009, en rend compte
dans une série d’articles du Financial Times : « Un
thème sous-jacent de cette formation, écrit-il, est que
tout est possible : si vous pouvez le concevoir, un capi-
tal-risqueur peut le financer, et l’accélération de la
technologie fait que cela pourra se produire bien
avant ce qui vous semble plausible. »
Il faudra peut-être vivre encore une centaine d’an-
nées pour voir dans quelle mesure ce programme,
visionnaire et fantasque, se réalisera. Mais ses auteurs
ne sont pas seulement de doux rêveurs en surdose de
science-fiction. C’est dans les locaux de la National
Aeronautics and Space Administration (NASA) que
se tenait cette première session d’été de la Singula-
rity University. Laquelle compte au nombre de ses
anges gardiens Larry Page qui, il y a onze ans, s’est
donné pour objectif d’« organiser toute l’information
du monde » et a fondé... Google.
(1) Lire Mateo Cueva, « Bits, atomes, neurones et gènes font
BANG », Le Monde diplomatique, octobre 2009.
(2) Les citations de Ray Kurzweil sont extraites de son livre
Humanité 2.0. La bible du changement, M21 Editions, Paris,
2007.
(3) Vernor Vinge, « What is the singularity ? », communication à
la NASA, mars 1993, cité par Ray Kurzweil : http://mindstalk.
net/vinge/vinge-sing.html
(4) Jean-Louis de Montesquiou, « Ray Kurzweil : serons-nous tous
bientôt immortels ? », 27 octobre 2009, www.booksmag.fr
(5) Elena Sender, « Vivre 1000 ans, le transhumanisme y croit »,
Sciences et avenir, Paris, juin 2006.
(6) Lire le reportage de David Gelles, « A crash course in emer-
ging technologies », Financial Times, Londres, 24 avril 2009.
PA R P H I L I P P E RI V I È R E
BENOÎT ALCOUFFE. – « Vitruvien » (2009)
(www.malagit.com)
PAGE 6 :
Traitement sécuritaire de la folie, par PATRICK COUPECHOUX.
PAGE 7 :
Convoitises autour du Mozambique, par AUGUSTA CONCHIGLIA.
PAGES 8 ET 9 :
Vladivostok gagnée par la fièvre sociale, par JEAN SABATÉ. – Le
syndrome Pikalevo (J. S.). – En espérant des jours meilleurs (J. S.).
PAGES 10 ET 11 :
Deux obstacles sur le chemin de Copenhague, par RICCARDO
PETRELLA. – En Indonésie, palmiers à huile contre forêt, par CÉDRIC
GOUVERNEUR.
PAGE 12 :
Les dessous des négociations avec l’Iran, par GARETH PORTER.
PAGE 13 :
Drones, la mort qui vient du ciel, par LAURENT CHECOLA ET
EDOUARD PFLIMLIN. – Un quasi-monopole américain (L. C. ET E. P.).
PAGES 14 ET 15 :
Le Pakistan fabrique ses propres ennemis, par MUHAMMAD IDREES
AHMAD. – Inde et Chine se disputent l’Afghanistan, par SARAH DAVISON.
PAGES 16 ET 17 :
Ce plan Z qui a épouvanté le Chili, par JORGE MAGASICH. – Une
présidente ne fait pas le printemps, par LIBIO PÉREZ.
PAGE 18 :
Internet enfante les géants de l’après-crise, suite de l’article de DAN
SCHILLER.
PAGES 19 À 23 :
COMMENT VENDRE À LA DÉCOUPE LE SERVICE PUBLIC :
De l’Etat-providence à l’Etat manager, par LAURENT BONELLI ET
WILLY PELLETIER. – La faute aux Britanniques..., par JÉRÔME
TOURNADRE-PLANCQ. – Les usagers financent l’entrée en Bourse des
transports berlinois, par OLIVIER CYRAN.
PAGES 24 ET 25 :
LES LIVRES DU MOIS : « Après la mousson », de Selina Sen, par
MICHÈLE GAZIER. – « Black Bazar », d’Alain Mabanckou, par MARIE-
JOËLLE RUPP. – Procès d’une dictature, par NIRA REYES MORALES.
PAGE 26 :
Ce que nos enfants doivent savoir, par EVELYNE PIEILLER. – Quel
bilan pour l’euro, dix ans après ?, par FRÉDÉRIC LEBARON.
PAGE 27 :
Quand la musique illumine Chicago, par ALEXANDRE PIERREPONT.
7 €
100 pages
Chez votre
marchand
de journaux

DÉCEMBRE 2009 – LE

MONDE diplomatique

2
COURRIER DES LECTEURS COURRIER DES LECTEURS

UNE NOUVELLE LIVRAISON DE « MANIÈRE DE VOIR »

Un enjeu mondial
menées chinoises confinent à une « nouvelle forme de néocolonialisme drapée des illusions d’un développement Sud-Sud ». L’assujettissement des femmes et des hommes du continent ne prend pas toujours les voies anciennes de la ruée vers l’or ou le bois d’ébène. Il existe « des armes tout aussi redoutables pour orienter le cours des choses » (Anne-Cécile Robert). Les institutions financières internationales et les bailleurs de fonds (la France, l’Union européenne) utilisent tantôt le levier de l’argent (aide, refus d’annuler une dette aussi asphyxiante qu’inique), tantôt celui du droit (définition des normes juridiques au travers de traités et d’institutions comme l’Organisation mondiale du commerce, OMC) pour arriver à leurs fins. Parfois, il n’est même pas nécessaire d’agiter le bâton tant les élites locales baignent dans l’idéologie néolibérale. C’est l’un des obstacles à l’affirmation du continent, abordée dans la troisième partie de ce numéro. Les populations locales ne sont jamais restées inertes face aux défis. En avance sur leurs élites, elles ne regardent plus Paris ou Washington avec les yeux de Chimène. Elles résistent, inventent des ruses et des remèdes, à l’instar des paysans burkinabés rejetant les organismes génétiquement modifiés (OGM) (Françoise Gérard). Raf Custers analyse quant à lui la lutte pour la révision des contrats miniers outrageusement avantageux pour les multinationales. En phase avec ces initiatives populaires, on trouve une myriade d’économistes, de penseurs, de militants et d’artistes qui rejettent les discours paresseux et redessinent les contours de l’Afrique de demain. Proposant d’utiles portraits de ces acteurs, souvent méconnus, Manière de voir tranche avec la pensée unique plaquée sur l’Afrique. Ici, les journalistes – dont les analyses sont illustrées par une cartographie fournie et des chronologies – empruntent des chemins de traverse où l’Africain n’est pas que l’« obscur objet du désir » de l’Autre, mais le sujet plénier de son destin.

Notre combat
L’éditorial de Serge Halimi « Notre combat », publié dans le numéro d’octobre, a suscité un courrier abondant, signe de l’intérêt porté à la question par nos lecteurs. M. Morin nous écrit (courrier électronique) : Lecteur assidu de « votre » journal, d’abord ponctuellement (numéro par numéro) en tant qu’étudiant, puis abonné, je souhaite en premier lieu vous remercier pour les informations précises que vous transmettez sur l’activité du Monde diplomatique, notamment sur la répartition en chiffre d’affaires (CA) par origine : abonnements, kiosques et publicité. La plupart des médias réservent ce genre d’exercice à leurs... actionnaires. (...) Etant abonné et désirant le rester aussi longtemps que possible, j’accepterais volontiers une hausse du prix que j’acquitte, pour peu que cela puisse pallier les problèmes du Monde diplomatique. Mais je pense que ce type de réponse risque d’être peu viable à terme si elle ne s’appuie pas sur une stratégie de développement et qu’elle risque aussi de laisser un certain nombre de lecteurs sur les quais de l’augmentation des tarifs. (...) Concernant Internet, j’ai apprécié votre assimilation des internautes du site du Monde diplomatique à des « passagers clandestins » d’un média qui serait financé par d’autres (passagers « avec billet »). Le passager « déclaré » que je suis ne s’en offusque pas, tant que son journal arrive dans sa boîte aux lettres, mais il comprend qu’une proportion exagérée de passagers clandestins risque de faire couler la barque. (...) Concernant cette version en ligne, je proposerais qu’une partie reste accessible sans inscription ni paiement, afin de permettre à tous d’accéder à une information de qualité. (...) Ensuite, je proposerais que tous les articles en ligne soient aussitôt disponibles pour les abonnés « papier » : d’une part pour les inciter à aller voir ce qui figure sur le site (ce qu’ils ne font pas forcément), d’autre part pour mesurer la valeur de leur solidarité quand ils acceptent que les passagers clandestins (qui ont accès gratuitement à une partie du contenu) puissent aussi se joindre à eux. Enfin, pour la partie la plus « délicate », je proposerais que ces passagers clandestins acceptent de s’ins-

crire (c’est-à-dire de se connecter, avec identifiant et mot de passe), afin d’accéder aux contenus en ligne. Cela permettrait au Monde diplomatique de recenser ses lecteurs sur Internet, non pas pour les « vendre » aux annonceurs, mais pour leur transmettre, régulièrement, des offres d’abonnement. (...) Certaines expériences de partage de ressources en ligne prouvent que ce type de fonctionnement peut être viable. Ainsi, des sites Internet de musiques équitables en ligne existent (www.fairtrade-music.com). Le principe est simple : ceux qui téléchargent les morceaux contribuent, selon leurs moyens, en décidant du montant qu’ils verseront pour chaque morceau téléchargé. (...) Le Monde diplomatique verrait ainsi ses revenus augmenter et se diversifier, tout en garantissant un accès équitable à la totalité de l’information en ligne et en préservant (voire en valorisant) sa politique d’abonnement « papier ». (...) M. Dijon, lui, nous adresse un reproche (courrier électronique) : Fidèle depuis plus de quinze ans à votre journal, que j’achète (et que j’achèterai encore), je viens de lire avec attention votre article relatif à la baisse de vos ventes en kiosques. Il me semble que vous avez oublié quelque chose d’essentiel dans cette analyse. Depuis le 11 septembre 2001 le monde à changé. (...) J’attends que vous soyez à la pointe de l’information dans ce dossier. Or vous avez refusé, pour je ne sais quelles raisons, l’évidence d’un complot. (...) Au plaisir de vous lire enfin sur cet événement majeur qui va continuer à réduire nos libertés, dans un silence assourdissant – et avec votre complicité. Pour sa part, M. Couret (courrier électronique) nous écrit : Je fais partie de vos soutiens sans le savoir puisque je lis votre journal uniquement en l’achetant dans les gares, lorsque je voyage en train. Je vous ai entendu dire dans l’émission « Là-bas si j’y suis » qu’on vous reprochait de faire des articles trop longs. C’est justement ce que j’apprécie chez vous. Je préfère également un style plus littéraire qui donne au moins l’impression que le rédacteur a pris la peine de structurer ses idées avant de nous les livrer. Bien sûr l’effort de lecture est plus grand et il n’est pas question de lire le « Diplo » en vingt minutes dans le métro. C’est pourquoi la fréquence mensuelle est suffisante dans la

mesure où la lecture du journal demande bien une dizaine d’heures. Continuez donc à faire des articles longs et exhaustifs. Mlle Cardot (courrier électronique) met l’accent sur la gratuité du site : Merci de conserver un large contenu gratuitement accessible sur Internet. Je n’apprécierais pas de devoir payer pour vous lire, et les sites de presse qui pratiquent ces méthodes n’ont pas ma fréquentation. En revanche, pouvant librement lire ce qui m’intéresse, et tant que ça m’intéresse, je serais prête à consentir un don régulier. Pour cela il faudrait un mécanisme en ligne, type Paypal ou autre. M. Lambrechts (courrier électronique) nous demande : Pourquoi ne pas prévoir une possibilité de paiement par carte de crédit ? Conscients de l’importance de maintenir une presse d’analyse indépendante des grands groupes, les abonnés n’habitant pas en France aimeraient pouvoir répondre à l’appel lancé dans le numéro d’octobre. Pour le moment, seul le règlement par chèque pour des lecteurs domiciliés en France est autorisé. Bizarre pour un journal comptant autant d’éditions internationales et plus de lecteurs dans le monde qu’en France...

les milieux économiques, une rumeur revient cycliquement, déguisée le plus souvent sous les habits d’une analyse froide et scientifiquement éprouvée : l’Afrique ne servirait à rien ; elle serait un fardeau pour le reste de la communauté humaine. C’est ce poncif que met en pièces, argument par argument, ce numéro de Manière de voir intitulé justement « Indispensable Afrique » (1).

D

ANS

S’agissant de ce continent, deux écueils guettent en permanence le lecteur occidental : la déploration (le fameux « cœur des ténèbres » conradien) ou le réenchantement à tous crins (le tout aussi fameux « sang neuf »). A distance de ces extrêmes, les auteurs de Manière de voir montrent que le continent occupe une place essentielle dans le jeu mondial, tant du point de vue économique que géopolitique. Jean-Christophe Servant pointe comment Washington a cyniquement enrôlé des hommes d’affaires américains d’origine africaine pour conquérir des marchés en Afrique, sous couvert de panafricanisme et d’empathie raciale. Les « amis chinois du Congo » (Colette Braeckman) sont eux aussi dans la course aux richesses minières du continent, également convoitées par les Russes (Julien Brygo). Ce n’est pas par goût pour le safari et la musique dombolo que le président Hu Jintao multiplie depuis 2003 les visites sur le continent, faisant de son pays le troisième partenaire commercial de l’Afrique. Les

Un mécanisme de dons en ligne est en cours d’installation à l’adresse suivante : www.monde-diplomatique.fr/dons

ABDOURAHMAN A. WABERI, écrivain et enseignant au Claremont McKenna College (Californie), auteur de Passage des larmes, Jean-Claude Lattès, Paris, 2009.
(1) Manière de voir, no 108, « Indispensable Afrique », décembre 2009 - janvier 2010, 7 euros, en vente chez votre marchand de journaux.

Colloques et rencontres
Avec Le Monde diplomatique PROCHE-ORIENT. – Les Trois Luxembourg organisent pour la quatrième année le festival « ProcheOrient : que peut le cinéma ? » et proposent des projections de longs et courts-métrages suivies de débats avec Leila Shahid, Michel Warschawski, Christian Chesnot, Jean-Paul Chagnollaud, Ahmad Salamatian, Dominique Vidal, etc. Au centre des discussions : la question israélo-palestinienne. Tous les soirs du 2 au 13 décembre, 67, rue Monsieurle-Prince, Paris 6e. (Renseignements : 01-46-33-9777.) L’association Palestine 45 organise, le 16 décembre à 20 h 30, salle Eiffel, rue de la Tourneuve à Orléans, une conférence-débat avec Dominique Vidal sur la mainmise israélienne à Jérusalem-Est. (Contact : palestine.45@wanadoo.fr) ÉTATS-UNIS. – A l’initiative du groupe Regards critiques, conférence avec Serge Halimi : « Obama, un an plus tard ». A Lausanne, le 3 décembre, à 17 h 30, à l’université de Lausanne (salle 263 du bâtiment Internet). (Contact : grc@unil.ch) AMÉRIQUE LATINE. – Le 9 décembre, à 18 h 30, à la Maison de l’Amérique latine (217, boulevard Saint-Germain, Paris 7e), Ignacio Ramonet, Hernando Calvo Ospina et Maurice Lemoine interviendront sur le thème « L’Amérique latine et les Caraïbes face aux bases militaires américaines en Colombie » ; avec Mémoire des luttes. (Tél. : 01-49-54-75-00.) MÉDIAS. – Le 10 décembre, à 19 heures, dans le cadre des « Jeudis d’Acrimed », conférence-débat avec Mona Chollet, Sébastien Fontenelle et Mathias Reymond autour du thème : « Les éditocrates ou comment parler de tout en disant n’importe quoi » ; à la Bourse du travail, 3, rue du Château-d’Eau, Paris 10e. (Renseignements : 0621-21-36-13.)

Edité par la SA Le Monde diplomatique Société anonyme avec directoire et conseil de surveillance Actionnaires : SA Le Monde, Association Gunter Holzmann, Association Les Amis du Monde diplomatique Directoire Serge HALIMI, président, directeur de la publication (secrétariat : 01-53-94-96-78), Alain GRESH, directeur adjoint (secrétariat : 01-53-94-96-01), Bruno LOMBARD, directeur de la gestion (secrétariat : 01-53-94-96-07) Responsable des éditions internationales et du développement : Dominique VIDAL (01-53-94-96-21) Rédaction 1, avenue Stephen-Pichon, 75013 Paris Tél. : 01-53-94-96-01 Télécopieur : 01-53-94-96-26 Courriel : secretariat@monde-diplomatique.fr Site Internet : www.monde-diplomatique.fr Directeur de la rédaction : Serge HALIMI (9678) Rédacteur en chef : Maurice LEMOINE (9612) Rédacteurs en chef adjoints : Martine BULARD (9604), Philippe RIVIÈRE (Internet, 9618), Anne-Cécile ROBERT (9624) Rédaction : Laurent BONELLI (9609) Mona CHOLLET (Internet, 9679) Alain GRESH (9608), Evelyne PIEILLER (9628) Pierre RIMBERT (9671), Dominique VIDAL (9621) Cartographie : Philippe REKACEWICZ (9619) Site Internet : Guillaume BAROU (9620) Conception artistique : Alice BARZILAY (9602), Maria IERARDI (9610) Rédacteur documentaliste : Olivier PIRONET (9615) Mise en pages et photogravure : Jérôme GRILLIÈRE (9614), Didier ROY (9611) Correction : Pascal BEDOS (9627), Xavier MONTHÉARD (9603) Diffusion numérique : Vincent CARON (9629) Contrôle de gestion : Zaïa SAHALI (9682) Secrétariat général (9601, 9607) : Anne CALLAIT-CHAVANEL (9678) Sophie DURAND (9607), Joseline FLEURY (9605), Monique SALOMÉ (9601) Fondateur : Hubert BEUVE-MÉRY Anciens directeurs : François HONTI (1954-1972), Claude JULIEN (1973-1990), Ignacio RAMONET (1990-2008) Publicité : Nedjma LIASSINE (01-57-28-38-67) et Amélie LEBOUCHER (01-57-28-39-34) Secrétariat : Dominique AYMARD (01-57-28-39-66) Télécopieur : 01-57-28-21-83 Diffusion, mercatique : Brigitte BILLIARD, Jérôme PONS, Pascale LATOUR, Marie-Dominique RENAUD Relations marchands de journaux (numéros verts) : Diffuseurs Paris : 0805 050 147 Dépositaires banlieue/province : 0805 050 146 Service relation abonnés G Depuis la France : 0825 800 174 (0,15 €/min) www.monde-diplomatique.fr G Depuis l’étranger : (33) 3 44 62 52 74 Abonnements en Suisse : (0041) 22 850 84 01 Courriel : abonne@edigroup.ch Abonnements en Belgique : (0032) 70 233 304 Courriel : abobelgique@edigroup.org Abonnements aux Etats-Unis et au Canada : (514) 355 3333 Courriel : expsmag@expressmag.com Reproduction interdite de tous articles, sauf accord avec l’administration © ADAGP, Paris, 2009, pour les œuvres de ses adhérents.

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– Guinée-Equatoriale : l’étrange impunité d’un fils de président, par Jean-Christophe Servant (« Echos d’Afrique ») – Barack Obama en Chine : des droits humains (un peu) à l’économie (beaucoup), par Martine Bulard (« Planète Asie ») – Néoconservateurs, de Washington à Paris, par Laurent Ballouhey (« Planète Asie ») – Le chaudron de M. Netanyahou, par Alain Gresh (« Nouvelles d’Orient ») – « Air Sarko One », par Philippe Leymarie (« Défense en ligne »)

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w w w. m o n d e - d i p l o m a t i q u e . f r

qui avant lui n’était connu et utilisé que par une petite poignée de savants. tome III. (4) Les citations suivantes sont tirées de L’Avenir de la science. l’orientaliste par excellence était déjà considéré par ses pairs au moment de sa mort. le désir de vivre ensemble. l’une des sources du maurrassisme (6). Celui qui représentait. très réti- cente à la conversion. il n’aura que des commentaires dépréciatifs. l’aristocratisme élitaire d’Ernest Renan a joué un rôle essentiel dans la laïcisation de la culture française et européenne. Ce serait la fin de ce mélange fécond. il provoque un tel scandale qu’il est suspendu puis révoqué de son poste. Reprenant La Tempête de Shakespeare.infobretagne. il était plutôt réactionnaire . 1998. Calmann-Lévy. comme un homme du passé (à l’exception de ses travaux purement philologiques). pour le mettre en face d’une éternelle tautologie : Dieu est Dieu. Est-ce là absolument parlant une décadence ? (. » Quant aux libres-penseurs. (3) Ernest Renan. le judaïsme a cessé d’avoir une signification ethnographique. à titre de renégat et de blasphémateur. mais dans un sens proche de notre notion actuelle de culture. constituent cette âme. comme l’Espagne de Philippe II et l’Italie de Pie V l’ont à peine connu . notamment. à la religion. lors de sa leçon inaugurale au Collège de France. va donc toujours perdant de son importance. Paris. il était de son devoir de faire de sa conférence du 27 janvier 1883 sur « Le judaïsme comme race et comme religion » un rappel à l’ordre. Quand. En revanche. elle continuera à faire dans l’avenir ce qu’elle a fait dans le passé. elle contribuera éminemment au progrès social de l’humanité. voire réactionnaire. D’ailleurs. restent essentielles – sous réserve de les replacer dans le contexte de leur époque – pour le débat contemporain. Paris. de publier le premier volume de son Essai sur l’inégalité des races humaines : « Le fait de la race est immense à l’origine . Il fait alors couramment usage de la notion de race. Dès lors. En mettant à part les races tout à fait inférieures. celle d’un Dieu créateur de l’univers. un an plus tard. Quand elles réussissent à secouer leur joug. il n’en a pas moins toujours insisté sur son rôle social et sur les mérites de l’esprit religieux. rétrécissant le cerveau humain.. (1) www.. p. il traite Jésus d’homme incomparable. de racial. » Si certaines de ses affirmations abruptes peuvent scandaliser le lecteur d’aujourd’hui. limitée à un groupe humain déterminé. Correspondance générale.. plus la nation est achevée. sans se réserver autre chose que le droit de quelques plaisanteries sans conséquence. fondée par Jean-Pierre Chevènement. Il devient républicain quand. Il quitte le séminaire pour l’Université. avec Auguste Comte. on vite à s vous in lloque : e o èm 51 c rique L’Amé ntre e latine isation at r démoc omisation auton et Lundi 14 décembre 2009 à 18 heures A la Maison de la Chimie. De ce fait. l’autre dans le présent. en 1862. Presses Pocket. Dès cette époque. Destiné à la prêtrise. il arrive à s’effacer complètement. Paris. c’est à Renan que l’on doit la diffusion du terme « race sémitique ». reconnue d’utilité publique. Cela n’a rien d’ethnographique. est devenu anticlérical et le protège de toutes les menaces de l’Eglise. il estime que. à toute recherche rationnelle. Paris. Il en est de même pour le socialisme. » Du fait de son immense popularité. précédées d’une solide introduction. Il craint bientôt une dictature cléricale soutenue par les masses ignorantes – c’est ainsi qu’il interprète l’avènement du Second Empire –. L’une est dans le passé. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs . La rencontre des deux par le biais du christianisme va permettre de fonder l’universel. pour la première fois. on n’est plus dans les limites d’une nationalité. lui qui est * Professeur au Collège de France. Il est alors aisé de croire que. p.3 RÉPARER D’UNE MAIN CE QU’ON DÉTRUIT DE L’AUTRE LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009 Les multiples visages d’Ernest Renan Au XIXe siècle. la solidarité de sa famille et son statut de boursier lui permettent de faire des études.org . 2009). l’autre est le consentement actuel. lorsqu’il découvre que le peuple. ce L CONSACRERA qui débouchera sur une histoire générale des origines du christianisme. telle que la science l’établit. nation si complètement tombée en roture. Elle est aux sciences de l’humanité ce que la physique et la chimie sont à la science philosophique des corps. l’islam est le fanatisme. 1992. dès l’époque grécoromaine. 2003. ouvrage dont est tiré cet extrait. on est en pleine conscience humaine.. Il conçoit dès lors la DES CADEAUX QUI FONT SENS Découvrez sur la boutique en ligne du Monde diplomatique une sélection de nos offres www. mais il va toujours perdant de son importance. d’exploiteurs. la suppression de la société civile . il raconte le ralliement de Caliban (le peuple) à Prospero (la liberté de penser) (8) : « Les races inférieures. La célèbre conférence du 11 mars 1882 – « Qu’est-ce qu’une nation ? » – comprend un double rejet : celui de la confusion entre la race et la nation. Ce qui unit les Juifs. Calmann-Lévy. 119 et suivantes. 75007 Paris Entrée libre sous réserve de votre inscription à res-publica@wanadoo. trente-cinq ans plus tôt : « Le fait de la race. mais ce sont des combats et des débats qui semblent oubliés. Correspondance. p. Deux choses qui. pour citer George Sand. non seulement par la philosophie. moraliste ironique et controversé. l’universalité du message du judaïsme ne peut plus en faire une religion nationale. C’est en accompagnant la genèse et l’interrogation de ce qu’il nommera la « religionification » qu’on peut comprendre et mesurer les enjeux de sa définition de la nation. joue en réalité dans le monde le rôle d’un gentilhomme. » Les soubresauts de la IIe République le conduisent à se détacher de ce progressisme. de La Question de Palestine. Or le fait majeur de l’histoire est que les religions universelles ont fait disparaître les religions locales. toute langue est une appréhension globale de l’univers. où tous les grands ruisseaux originaires se fondront en un grand fleuve. Il observe ainsi chez les républicains de son temps un processus de sacralisation de la Révolution française : celui « qui la blasphème passe pour un insensé ». et celui de la confusion entre les « groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques » et les « peuples réellement existants ». le prosélytisme juif a été très actif dans les derniers siècles de l’Antiquité et. à tout sentiment fin. Les conservateurs étroits rêvent de tentatives pour ressaisir le pouvoir qui leur a échappé. et religion locale. en harmonie avec les diverses unités nationales. 2007). et je ne fais pas mon compliment à ceux qui ailleurs cherchent à les relever. 1999. dans Œuvres complètes.) analogues à celles que les diverses espèces de rongeurs ou de carnassiers se livrent pour la vie. dans Qu’est-ce qu’une nation ?. profondément imprégné de culture allemande s’inquiète très tôt du risque de la voir adopter un racialisme agressif. le judaïsme de son temps fait partie des grandes forces libérales : « L’œuvre du XIXe siècle est d’abattre tous les ghettos. en 1892. qui vient. dont il pensait être l’un des représentants. « Qu’est-ce qu’une nation ? » et « Le judaïsme comme race et comme religion ». et certaines. mais il a une certaine sympathie à son égard. Dès lors. Ces deux conférences rejoignent l’œuvre de Sand sur la nature de la nation et sur la notion de peuple juif. pour Edward Said. La question de l’Alsace-Lorraine accélère son évolution intellectuelle. la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. le fermant à toute idée délicate. et les peuples sémitiques l’idée d’un Dieu unique. dont l’immixtion aux grandes races ne ferait qu’empoisonner l’espèce humaine. » Caliban n’est pas seulement le peuple-prolétariat européen.. c’est l’épouvantable simplicité de la pensée sémitique. Les Alsaciens sont de race germanique. un principe spirituel. 413. (6) Charles Maurras : idéologue français d’extrême droite. Il préfère la vérité. à la fois produit de l’histoire et acte volontaire de tous les jours. se lisent encore avec plaisir. c’est avant tout de racisme et de colonialisme que Renan se trouve accusé. dans un milieu modeste. mais dès le VIIIe siècle avant notre ère les prophètes ont été les premiers à concevoir une autre forme de religion.fr/ boutique La Fondation Res Publica. » Il en ressort sa magnifique définition de la nation : « Une nation est une âme. et où tout souvenir des provenances diverses sera perdu (5). ADAGP. d’imposteurs. 1926.fondation-res-publica. un principe spirituel » l’essentiel de son œuvre Iàdelaleurs déclinaisonslangues sémitiques description des et intellectuelles. Il s’en explique à Arthur de Gobineau. elles les traitent de tyrans. Pour les autres groupes humains. Ce qui est contraire à son système ne peut qu’être rejeté.fr ou au 01 45 50 39 50 www. il a été pendant de longs siècles ouvert à tous. ce principe spirituel. par définition ouverte à tous. Aimé Césaire a su s’en rendre compte et jouer dessus. celui qui nous parle encore. élément essentiel de la grande synthèse de la IIIe République. notamment son Comment le peuple juif fut inventé (Fayard. Au moment où l’antisémitisme s’étend. pour lui. 28 rue Saint Dominique. Honoré Champion. et les peuples ne sont que des formations historiques sans aucun soubassement physiologique. auteur. n’en font qu’une. à vrai dire. seule attachée à la liberté de penser et persécutée par tous les fanatismes religieux. Plusieurs des œuvres de ce grand écrivain. l’islam est le dédain de la science. où se lisent des condamnations définitives : « L’entrée au Panthéon qu’on veut lui décerner. comme le nègre émancipé. tel est donc le dernier mot de la science moderne. christianisme et islamisme). il connaît des tourments intérieurs qui le mènent à se détacher progressivement du catholicisme. capital à l’origine. Paris. c’est une éducation commune et l’oppression sociale qu’ils subissent.com/renan-ernest. comme les textes que Shlomo Sand vient de rééditer sous le titre « De la nation et du “peuple juif” chez Renan ». « Renan s’acharne à réparer d’une main ce qu’il détruit de l’autre ». ce qui fait de lui incontestablement l’une des grandes références de la tradition conservatrice. Pour Renan. ce qui tient à sa quête exclusive des origines du monothéisme. lors de la révolution de 1848 (4) : « Organiser scientifiquement l’humanité. puis sur l’histoire du peuple juif conduisant à l’émergence du christianisme. 437. Il veut faire de la philologie une science des produits de l’esprit humain : « La philologie est la science exacte des choses de l’esprit. » La guerre de 1870-1871 lui cause un terrible choc moral. il faut néanmoins distinguer ce qui dans l’œuvre relève de l’esprit du temps. de même que Prospero est le colonisateur. (7) « Lettre à Strauss ». il est aussi explicitement le colonisé. ils s’en sont toujours un peu méfiés car. son système intellectuel est pratiquement achevé. » C’est en ce sens que les prophètes annoncent Jésus de Nazareth et le christianisme. Il reprend l’histoire des grandes formes de regroupement politique pour montrer que la nation moderne est un « résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens ». montrent d’abord une monstrueuse ingratitude envers leurs civilisateurs. 1949. Mais son évolution politique permet de comprendre le ralliement du libéralisme philosophique à la République.mondediplomatique. Le petit recueil de Shlomo Sand s’intéresse à ce Renan-là. composé d’éléments nombreux et tous nécessaires. Si le judaïsme est une religion fermée. Assimilée aux différentes nations. C’est ainsi que. on note peu à l’époque sa condamnation sans appel de l’islam : « L’islam est la plus complète négation de l’Europe. (5) Ernest Renan. les peuples aryens ou indo-européens portent en eux l’esprit de la science et de la philosophie. dans des conditions matérielles difficiles. Il réagit en rejetant l’évolution démocratique de la société française (comme le fera Vichy en 1940). qui aime le bien et punit le mal : « Quand on proclame une telle religion.) La France. qui est d’abord le produit de l’affectivité humaine.. en 1856. un système linguistique contient virtuellement tous les développements intellectuels des peuples qui l’ont adopté. Le messianisme juif s’intéresse au sort de l’ensemble de l’humanité. PA R H E N R Y L A U R E N S * E RNEST RENAN a connu une immense gloire au XIXe siècle. Shlomo Sand publie une présentation de deux des grandes conférences de Renan. (8) Caliban. Paris (trois tomes. telle est son audacieuse mais légitime prétention. se dessine une convergence entre l’étroite élite de la liberté de penser et les masses populaires civilisées par l’instruction. et son œuvre historique est complètement périmée. antisémite (1868-1952). 2008). qui s’appelle l’humanité (7) ». rédigé en 1848-1849 mais publié en 1890. et ce qui est riche de virtualités. – « Le Déménageur d’idée » (1980) Aujourd’hui. c’est-à-dire le processus de fabrication de la religion. Né en 1823. La race israélite a rendu au monde les plus grands services. après 1870-1871. Sa réflexion le conduit à affirmer que la question religieuse doit être abordée nation comme le contraire de la race. principalement pour sa critique « historique » du christianisme . et quelquefois. qui le conduisent au grand séminaire de Saint-Sulpice. se charge de représenter cette réalité nouvelle. « Une nation est une âme. Fayard. ne lui sera pas d’un grand secours devant le Dieu qu’il a trahi (1). C’est ainsi que. ce qui n’empêchera pas sa Vie de Jésus. tome I. BANQUE D’IMAGES PIERRE-HENRY. mais ils veulent être français. de devenir un bestseller considérable. si sa critique de la religion a bien été radicale.htm (2) Dans De la nation et du « peuple juif » chez Renan (Les liens qui libèrent. Il part de la distinction entre religion universelle (hindouismebouddhisme. Paris. sous la IIIe République. tome II. Il est hors de doute que le judaïsme était à l’origine une religion locale. peu différente de celle des peuples voisins. Il utilise presque les mêmes mots que dans sa lettre à Gobineau. mais aussi par l’histoire. Le processus de civilisation détruit inexorablement les races originelles. Plus la fusion des races s’opère. je conçois pour l’avenir une humanité homogène. et devient un libéral qui défend la thèse du rôle indispensable d’une étroite élite intellectuelle. comme en France. » L’ethnologie « philologique » qu’il défend l’amène à fonder un système centré sur l’opposition Aryens-Sémites. Les hommes éclairés acceptent le nouveau régime. son théâtre philosophique. au sens le plus large. comme il l’écrit à son ami Marcellin Berthelot le 28 août 1847 (3). par l’étude de la « religionification ». de la race et du judaïsme (2). même si le transfert de ses cendres au Panthéon a dû régulièrement être repoussé en raison des protestations des milieux catholiques. Par sa collaboration avec toutes les forces libérales de l’Europe. » Selon lui. Ses méditations annoncent un sombre XXe siècle avec « des guerres d’extermination (. composé au tournant des années 1880.

celui de Paris Plage.. quelques mètres carrés nichés boulevard de Sébastopol. contrairement à ce qu’elle affiche ». mais le pli a été pris ». Richard rejoindra Polygram Jazz. la baisse des coûts et la génération de cashflow ». puis.AEROPLASTICS. l’assemblée générale des actionnaires du groupe Pinault-Printemps-Redoute (PPR) s’attribue 418 millions d’euros de dividendes pour l’exercice 2008. Ce sont à la fois des compilations et un festival. M. la Fnac est une multinationale qui compte. un millier en 2001. cinquante au siège d’Ivry. politique dégradante à l’égard des petits labels et éditeurs. gestion des stocks en flux tendu. dont le personnel de la Fnac Bastille. prix de bande dessinée. En 2005. la Fnac est présente dans sept pays : Belgique. Le Monde diplomatique. les discounters et vendeurs en ligne assèchent son marché des appareils électroniques. s’insurge Jean Rochard. Ce n’est pas écrit. Le sujet est tabou. « L’agitation culturelle. Pris en tenaille entre les exigences de son propriétaire et les bouleversements du marché des loisirs. formés dans les rangs de la mouvance trotskiste. Jérôme Lindon dans son essai intitulé La Fnac et les livres (Editions de Minuit). un droit qu’elle utilise à 100 %. centralisation d’un produit. têtes de gondole que l’on surnomme dans les couloirs « dégueuloirs ». ose l’éditeur Jacques Le Scanff. on y diffuse de la « culture » plus qu’on ne vend des produits. « La Fnac a fait le vide autour J. les méthodes et outils qu’ils ont mis en place pour nous aider ont pour but de déresponsabiliser les chefs de rayon. ne masque pas quant à lui sa colère : « La Fnac impose des conditions difficiles : il faut d’emblée 40 % de remise [contre 33 % en moyenne]. à moins de 30 euros. (9) Outre quelque quatre-vingts magasins en France. la Fnac Bastille. au profit du vendeur 100 % “clients”. au moyen de leur propre organisation ». 399. (2) Ces annonces firent leur spectaculaire effet sur le cours de l’action PPR : + 7 % dans un marché au plus bas ! Après avoir touché le fond en novembre 2008. (6) Grande chaîne de distribution à bas coût américaine. « La Fnac avait tout intérêt à détruire le réseau des libraires indépendants. Stock. n’ambitionnait-il pas de sacrifier le disque compact (CD). où Max Théret et André Essel posèrent en 1954 les bases du futur empire. mais c’est la pratique. qui regroupe plus de RANCIS OMBES Si le magasin de Bastille n’est pas. les disquaires spécialisés étaient condamnés. Par son parcours (2). cent cinquante en province. (7) Charlotte Dudignac et François Mauger. en effet. Avec cet ancien conseiller de Pierre Bérégovoy passé à la direction générale de Canal+ (qu’il quitte avec un parachute doré de 3. ». le système échafaudé par l’enseigne reposait sur les changements de la société française : montée en puissance des services. Pour participer au dispositif. cela a été le prix vert. insiste M. vingt ans d’expertise dans cette filière. « Wal-Mart à l’assaut du monde ».. l’action culturelle s’est métamorphosée en culture du profit.. elle a bon dos ! » PPR. secteur certes en forte baisse. il y a Indétendances. mais qui représente tout de même les deux tiers du chiffre d’affaires de Ce que soulignait. D’ailleurs. plus ils sont bons. L’ambition initiale des deux pères fondateurs. « L’entrée de PPR a accru la baisse de l’offre. Les livres difficiles. le ticket d’entrée n’a cessé d’augmenter. Les livres dits difficiles. est emblématique de cette ambiguïté : il s’agissait de mettre l’accent sur des références préconisées. ce système est inadapté à la création. Dominant le « segment disque » des grandes enseignes spécialisées (40 % du marché). mais en fait encore. les faits lui donnent raison. Pour s’en convaincre. En 2008. Je l’ai vécu il y a quinze ans lors de la création de la maison d’édition. la construction du mythe qui servira de socle à l’édification du quasimonopole sur la diffusion des biens culturels. salle Pleyel. Daniel Richard a été le témoin privilégié de cette désertification qui. CARLOS AIRES. « Les consommateurs doivent se défendre euxmêmes. devenant un modèle abouti de concentration capitalistique. marges arrière. (2) Disquaire au Lido de 1971 à 1981.. structurant l’entreprise familiale en une multinationale où précarisation rime avec modernisation. L’important n’est pas d’agiter mais de montrer que l’on agite. En 1981. Je voulais changer le monde. loin d’être un épiphénomène. au prétexte de servir les intérêts du client. ibid. un plan d’économie de 35 millions d’euros. qui visait à “élargir le cœur de l’offre”. la crise. fondateur voici dix ans des éditions Le Préau des collines. 7 mai 2009 . Le projet a été abandonné. alimentant une croissance exponentielle du chiffre d’affaires. « la Fnac a joué un rôle massif dans la distribution et fabriqué un goût moyen. catalogues. – « Love Is in the Air » (2009) bien lire cette autocélébration hagiographique. résume M. puis l’enseigne Virgin Megastore en 1989. dont il prendra la direction lorsque l’entreprise sera absorbée par Universal. abusivement baptisée « certifiée non conforme » jusqu’en 2008 et désormais « agitateur de curiosité ». Dans les faits. cela a réduit l’offre . les techniques commerciales se font de plus en plus prédatrices à l’égard des petits éditeurs de musique. Je voulais changer le monde.. Denis Olivennes. en débauchant tous les bons disquaires. Grèce.. Montreuil. aux commandes de PPR. Le disque n’était qu’un produit d’appel pour vendre du “brun” [du matériel technique]. p.. (1) Charlotte Dudignac et François Mauger. tel sera le titre de la biographie écrite à l’heure de la retraite par Essel. Il est loin le temps du premier magasin.. le constat est aussi effarant : « Publicité sur le lieu de vente. le consumérisme AEROPLASTICS. éditeur des l’association F cerises Cet président de du Tempscent L’Autre livre. « Ce qui importe. la Fnac réalise selon cet analyste « certes moins de marges qu’avant. ex-produit phare. J’ai tout connu. l’enseigne génère un chiffre d’affaires de plus de 4. se targuant sur plusieurs pages d’avoir offert des vacances de sport d’hiver à ses employés ! Après l’action politique. 70 % de son chiffre d’affaires repose sur les produits techniques.DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique 4 FORGER UN GOÛT MOYEN EN La Fnac ou les avatars Le commerce des produits culturels repose sur un paradoxe : il organise une consommation de masse en flattant les distinctions individuelles. on ne peut manquer de déceler entre les lignes les germes des crises à venir. pour 186 millions d’euros de résultat opérationnel courant. dont M. Quelques jours plus tard. Pas un cadeau. il rejoint la Fnac Wagram en 1985. Revue dédiée aux adhérents (Contact). le modèle bat de l’aile. il fut favorable à la loi Lang instaurant le prix unique du livre.. A de l’histoire de la Fnac à travers plusieurs générations d’employés du rayon livres. » IEN AVANT d’elle. tout payé ! » éditeurs indépendants pour la défense de la bibliodiversité. producteur indépendant depuis bientôt trente ans (lire l’encadré). le 4 mars. la vente des œuvres culturelles et les équipements de haute technologie.) Je dis qu’en réalité ce système de rabais aboutit au résultat contraire : il restreint le choix des livres offerts au public . Quatre décennies plus tard. Mais. concours de lycéens. Avec plus de trois millions d’adhérents et près de vingt mille salariés dans le monde. M. sa fermeture porte au jour la fragilisation de tout un système. expositions photographiques. qui passe aux mains de la Compagnie générale des eaux en 1993. révèle un distributeur de disques qui préfère taire son nom. l’enseigne multiplie aujourd’hui comme hier les hameçons à destination des classes moyennes désireuses de manifester cette « bonne volonté culturelle » décrite par Pierre Bourdieu dans La Distinction. L’Echappée. BRUXELLES (WWW. Le coup de grâce. les résultats sont stables. ce n’est pas le centre le plus profitable ». 2008.. Cet investissement ne va pas sans retour. Mais voilà.fr. Payer pour vendre moins cher B les caisses. recentrage autour des seuls « produits » à fort potentiel de vente. le phénomène s’est nettement accéléré avec l’arrivée d’un nouvel « Il s’agit de concentrer les ventes. dans tous les sens du terme (3). un vernis culturel. . ils comprennent mieux un raisonnement économique (4). les jeunes consommateurs migrant sur Internet ne lui reconnaissent plus le monopole de la prescription culturelle . les Coop deviennent le principal actionnaire . à la Fnac. « La Fnac prétend favoriser le développement de la lecture. » Existe-t-il un traitement de défaveur par rapport aux grosses maisons ? « Oui. concrètement. qui nous obligeait à vendre à prix coûtant et permettait à la Fnac d’étendre son monopole. concerts promotionnels d’artistes. qui prétendait défendre le porte-monnaie du chaland. Et pas pour le meilleur. L’Echappée. Italie. de l’autre. comme le souligne l’auteur-compositeur David Carrol (7).6 milliards d’euros. les artistes estampillés Fnac. analyse Chabault. estime le journaliste Gildas Lefeuvre. L’enseigne a le sens du slogan – et celui des affaires. c’est de la vitrine. c’est que le groupe se renforce et puisse assurer une politique de dividendes sérieuse et équilibrée à l’ensemble de ses actionnaires (2). de fait. puis du groupe PPR en 1994. dès 1978. il entraîne une augmentation de leur prix de vente. « Le discours de façade est toujours celui de la diversité et du soutien aux indépendants. la société d’assurance GMF rachète l’enseigne. La Musique assiégée. « Sans le prix unique. Paris. place des catalogues de Noël. A la Fnac. escroc. La Musique assiégée. affiches. » « La Fnac tente d’éliminer les maisons les moins rentables. producteur de disques indépendant. janvier 2006. la « clientèle idéale ». » Celle d’un « agitateur culturel » depuis 1954. la chute de la Bastille s’inscrit dans une suite logique. Tout comme les espaces non marchands demeurent pour maintenir cette image. La Fédération nationale d’achats des cadres (Fnac) fera le pari d’une massification des loisirs cultivés par le biais de la distribution coopérative.. tu paies pour vendre ton disque moins cher.» Trente et un ans plus tard. C’est sur la foi d’un tel pragmatisme que l’empathie pour la Fnac a perduré au fil des générations. D’un côté. « Pinault. Olivennes.2 millions d’euros) puis à celle de PPR. la direction décide la fermeture d’un « petit » magasin spécialisé dans le disque. Espagne. Dehors. dont le modèle dominant est la grande surface de distribution alimentaire ». Aujourd’hui on liquide et il n’y a plus personne ». Edouard Leclerc. François-Henri Pinault. (3) En 2007. » A partir des années 1990. Et ce fut la porte ouverte aux gros volumes à forte rotation. émergence des cadres et allongement de la scolarité impliquaient de nouvelles pratiques culturelles.4 % des effectifs globaux. de l’autre. » Il ne manque au fond à ce consommateur socialement sélectionné que les conseils d’un « médiateur culturel » – un vendeur. autoproclamé « patron révolutionnaire ». les clients sont des « adhérents » . Leurs ventes ont augmenté. plus “on les pressure” ! ». » Il en va de même du côté des produits techniques. 1985. rythmée à la fois par l’entrée en Bourse de la Fnac en 1980 et les changements de propriétaires (8). Concilier ainsi les aspirations contradictoires des classes moyennes en ascension. Modèle unique au monde de distribution associant la billetterie des spectacles. Comme M. Jacques Borel et Gilbert Trigano. tout ou presque est payant. le projet “ECO”. loin s’en faut. « Parmi les exemples de pratiques hyper odieuses. un secteur où le prix fut libéré. et ce « même s’il reste quelques excellents disquaires. avec un gros carnet d’adresses et un vrai sens du slogan. c’est-à-dire voué à disparaître. (1) Quatre cents postes étaient visés : deux cents à Paris. puis aux Mondes du jazz. François Pinault. En général plus cultivés. quatrième année successive de croissance à 15 %. Si la conversion de la coopérative en grande surface culturelle spécialisée s’opère progressivement. D. Il s’agit de concentrer les ventes et de maximiser les profits. M. propriétaire de l’enseigne.. a annoncé. C’est tout un langage du management qui traduit une prise en main du pouvoir central et touche aussi les cadres de l’enseigne. Brésil.NET) actionnaire majoritaire : M. l’entreprise phare de l’économie mutualiste de gauche achève sa mue au tournant du millénaire.. un « plan de sauvegarde de l’emploi » – doux euphémisme – destiné au personnel parisien (1). Là où la Garantie mutuelle des fonctionnaires (GMF) avait échoué à implanter l’enseigne au-delà de son périmètre naturel. le sociologue Vincent traite dont la thèse à l’Ecole des hautes études en sciences sociales ELON DE UNE ENQUÊTE JACQUES DENIS * P ARIS.4 % du marché. Le reste. reprend Jacques Le Scanff. A l’autre bout de la chaîne. contrairement à la grande distribution. « Les cadres disposent d’un pouvoir d’achat plus élevé que celui des autres salariés. la Fnac demande aux labels indépendants – y compris aux autoproduits – une participation aux frais de production. » Fnac. je travaille moins avec la Fnac. (8) En 1977. PPR va multiplier les ouvertures de magasins à l’étranger (9). Le phénomène s’amplifie lors de l’arrivée aux commandes de M. Montreuil. le plus important comptoir de la * Journaliste. mais le reste du catalogue devenait invisible. (5) Et comme d’« autres self made men qui seuls peuvent assurer la réussite d’une entreprise ». surtout en province. tout en constatant : « La Fnac a le droit de retourner 100 % d’un produit. « En 2009. n’était-elle pas que « l’action pour le consommateur complète l’action politique » ? Un demi-siècle plus tard. le 18 février. Portugal et Suisse. comme l’a longtemps prétendu l’entreprise. 2008. (4) André Essel. pour les éditeurs : points écoute qui permettent au client de découvrir un morceau de musique. » ChaS bault. (. Jean Rochard. « Près de dix mille en 1980. a desservi la prétendue diversité culturelle. l’enseigne des connaisseurs branchés s’est métamorphosée en supermarché du divertissement.. Ce sont les producteurs qui paient ! Et avec ça la Fnac se fait sa promo : “Regardez comment on défend les indépendants !” » Pour faire partie de ce type de sélection. il suffit de prendre l’exemple des disquaires. en 2003. les disquaires indépendants ne contrôleraient que 1. notamment à Berlin en 1991. Lire Serge Halimi.. nos soutiens. Seulement. soit 3. en 1985. non sans flatter quelques pages plus tôt les nouvelles élites du tertiaire. partenariat avec le site de critique littéraire Nonfiction. chez PPR. D’un côté. qui développait pareil modèle économique dans la grande surface alimentaire (5). Bas les masques et les mythiques principes fondateurs ! Place aux règles du marché : centralisation des achats. nous resterons concentrés sur trois grands objectifs : l’impact client. telle fut l’idée développée par les dirigeants de la Fnac au cours des années 1960. une centaine de salariés de la Fnac forment un comité d’accueil. La direction des ressources humaines veut en finir avec le côté vendeur “expert”. l’action PPR est audessus des 80 euros en novembre 2009. L’ancien patron de l’enseigne. l’entreprise se retrouve désormais prise entre le marteau sociologique et l’enclume économique. Au matin des « trente glorieuses ». il les cachent » . sur l’autel de la profitabilité ? « L’activité disque est un bon indicateur de la politique de la Fnac ». Comment rompre la loi du silence au risque de se voir marginaliser par l’entreprise numéro un sur un secteur qui plus est fragilisé ? « Faire partie de la sélection Fnac coûte trop cher ! Franchement. assure-t-il dans un élan consumériste. c’est la grande mise en scène. quatre cents de moins trois ans plus tard (1) ». ils les cachent. Essel s’y révèle un parangon de patron « paternel » à la Marcel Boussac. cela a développé l’accès à la culture et. un peu comme Wal-Mart aux Etats-Unis (6). La plupart des cadres historiques sont remplacés par des jeunes sortis d’écoles de commerce. Et.

qui.5 CÉLÉBRANT LE NON-CONFORMISME LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009 du marketing culturel AEROPLASTICS. François Pinault. détaille les pratiques en amateur. Xavier Pillu. lance M. Les arguments et la stratégie de la direction y sont contestés. externalisation du service informatique. la fréquentation des livres. aujourd’hui quatre cent trente. C’est un paravent. Le 24 novembre. Tout comme avec le rachat de Christie’s et l’installation de ses œuvres à Venise. Paris. ce vendeur se définit comme « simple rangeur de bacs ». en 2002. mais c’est sûr qu’on ressent le manque de personnel ». M. Olivennes annoncera simultanément des résultats « brillantissimes » et la suppression de trois cents postes administratifs imputable aux changements dans l’environnement de la Fnac – comme la chute des ventes sur le marché du disque. dont l’impartialité était louée comme un gage de qualité. les salariés sont devenus la variable d’ajustement ». à Montparnasse. Avec notre espace d’autonomie. « Je place des choses que je n’ai pas commandées ». op. DVD. il s’agit plutôt d’un réajustement : il y a une reconversion vers la technologie. Loù des sites AmazonPixmania. mais vont désormais acheter à Conforama ou à Surcouf. gagne 1 500 euros net. « La Fnac a abandonné le modèle discount dès les années 1980. ironise M. est considéré comme très complet. dont le rayon poésie. l’enseigne ne peut plus se payer le luxe de tests comparatifs. un universitaire passe plus de temps devant les « nouveaux écrans » que devant son téléviseur. a porté plainte pour licenciements frauduleux. « En 1982. Ici comme ailleurs. a une conséquence : imposer de placer à tout prix ces produits. (14) « Nous sommes dans la liste des actifs à céder. où s’applique le pilotage automatique par centrales d’achat et où les vendeurs Recours systématique à la sous-traitance en février 2009. « documentaire en faveur de la cause environnementale ». Comme une enseigne éthique et morale. Avec un volume d’activité identique. Paris.. Mais là encore Fnac.AEROPLASTICS. ce délégué central FO Paris « passait » aux prud’hommes pour discrimination syndicale après dix-neuf ans sans augmentation de salaire ! Il n’est pas le seul dans ce cas : M. on était un peu comme le village gaulois. La mise en place du système GlobalNetXchange (GNX). PIERRE RIMBERT . déléguée SUD en 2006 (Le Nouvel Observateur. (13) Lire les deux articles parus dans Siné Hebdo (10 juin et 5 août 2009) qui détaillent par le menu les pratiques de harcèlement et les pressions sur les syndicalistes. « La culture du profit maximal ». D’ailleurs. D’autres. l’actuelle crise de la Fnac est à mettre en parallèle avec le déclin du modèle mutualiste. comme l’a confirmé un rapport d’experts destiné aux membres du comité central d’entreprise. au rayon des disques variétés de la Fnac Ternes (Paris. François Pinault a profité de l’aura de CARLOS AIRES. (11) Par exemple. Mandaté par Force ouvrière (FO) au comité d’hygiène. » Deux enseignes de PPR. qui en a obtenu la distribution exclusive. En 2008. François-Henri Pinault a annoncé au Wall Street Journal son intention de céder la Fnac (et Conforama) pour se recentrer dans le luxe. Les syndicats parlent de huit cents emplois disparus sur les sites parisiens depuis trois ans. constate. qui n’ont d’autre intérêt que d’augmenter les marges bénéficiaires (10). peu avant de prendre la direction du Nouvel Observateur. la statistique publique décrypte sous un angle sociologique le rapport des résidants français à la culture. selon le site de la Fnac. amer. (12) De nombreuses grèves ont rythmé les années 2000. a sans aucun doute dissipé les dernières illusions des salariés. Reposant sur cinq mille entretiens approfondis. expliquait Mme Gaëlle Créach. 20 euros. avec de tels stocks imposés. JACQUES DENIS. les voilà sommés de placer des extensions de garantie. qui a vu la Camif. baptisé « lauréat ».Ministère de la culture et de la communication. Paris. l’actionnaire n’a pas remisé le vernis qui a fait tout le lustre de la Fnac. disques. qui avait saisi le tribunal de NNONCÉ grande instance. Responsable depuis quinze ans du meilleur rayon jazz de l’enseigne. Ainsi. affichent des ES CLIENTS prix très bas. arrivé quelques mois après l’ouverture du magasin du Forum des Halles. 8e arrondissement) depuis vingt-trois ans. Enquête 2008. la livraison 2008 met l’accent sur l’essor de l’univers numérique et ses conséquences. à la suite de la mise en place d’un règlement intérieur « ultrarépressif ». Chabault. plus rentable. 2009. dont celle qui. le « plan de sauvegarde de l’emploi » s’inscrit dans une longue érosion des conditions de travail. La Découverte . amendé en Aseptembre par l’intersyndicale parisienne. de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). après trente ans de service (13) ! Pour certains. Maclos. Il s’agit surtout de faire payer un service après-vente qui n’existe plus. 5 octobre 2006). temps partiels inclus. 1er arrondissement). M. l’indépendant est la dupe et les clients sont les dindons. une prime personnalisée et indexée à la vente de produits financiers. par branche. M. – Olivier Donnat. Cette offre s’appuie sur un conseil impartial et innovant. de rassurer les actionnaires et de rendre la promise la plus désirable au mieux-disant. Tous les dix ans environ depuis 1973. On leur vend des packs informatiques avec des extensions de garantie et des assurances inutiles. selon les syndicats. avec une exigence de mobilité et de polyvalence ». pointant. le projet « Métiers » qui. concède M. M.. visait à une cohérence des statuts des magasins parisiens.NET) Suppression du service paie adossé à chaque magasin. et qui ensuite se gargarise pendant trois heures sur la malbouffe ! ». conscient du bénéfice idéologique. entre 2004 et 2008. avec un recours systématique à la sous-traitance (12). La direction pliera. contrairement à la caissière. » Dans cette mascarade. LES PRATIQUES CULTURELLES DES FRANÇAIS À L’ÈRE NUMÉRIQUE. La politique de débauche est continue. « Ce sont leurs plus gros concurrents sur la diffusion de masse. Olivier Gasnier. un sans-diplôme a dix fois moins de chances d’être internaute qu’un diplômé du supérieur. autre entreprise symbole. (10) Lire Que choisir. Pour M.. ni la disposition manifeste de l’auteur à réléguer au second plan les déterminismes sociaux n’atténuent l’emprise de ces derniers. Sans oublier les accessoires et gadgets. Guedjdal. où l’on apprend que l’employé modèle. les temps partiels ont été multipliés par deux depuis 2001 (30 % en 2008). ajoute M. Rue comme du commerce. Le numérique et les produits liés à la téléphonie ont remplacé la photographie et les produits éditoriaux [livres et disques] ». l’autonomie de chaque vendeur sur son rayon a sévèrement baissé. l’usage des médias audiovisuels et du cinéma. des crédits à la consommation aux taux élevés. un « historique » de la boutique. enfin. où vingt-sept postes en contrat à durée indéterminée n’ont pas été remplacés entre 2004 et 2007. les conflits avec les syndicats se multiplient. on était six cent cinquante aux Halles. Pourtant. tout comme une réduction continue du linéaire. « On assiste à une déqualification généralisée. Ce à quoi la famille Pinault rétorquera par des faits concrets : à la pointe des combats et soucieux de son prochain. représentant du personnel pour le syndicat SUD. « A la Fnac. « Dans le cas de la Fnac. Hachémi Guedjdal. comme à Nice. avec derrière une clique d’affairistes ». ces derniers stigmatisant une militarisation de la vie de l’entreprise. Maclos. la disparition des travaux photographiques et l’émergence d’Internet.. sur le site de PPR. à la Fnac Forum (Paris. pondère M. BRUXELLES (WWW. beaucoup plus rentable que la distribution. interprètent la restructuration comme le prélude à une future cession de l’enseigne (14). Chabault. Il y a surtout une envie du fils Pinault d’augmenter ses profits. si possible en faisant quelques bénéfices grâce à la vente de palettes de DVD sponsorisés. juin 2009. Depuis quinze ans. c’està-dire a minima. on peut lire encore que « l’enseigne se distingue de sa concurrence par un positionnement de marque unique fondé sur l’exaltation du plaisir de découvrir la diversité des cultures et des technologies. Dès lors. « Tout cela fait que la Fnac trahit l’une de ses valeurs fondatrices : l’indépendance vis-à-vis des fournisseurs ». note M. et tout est fait pour améliorer notre bilan afin que PPR en tire le meilleur prix ». la Fnac pour conforter son image de mécène éclairé. Sauver la planète. un hebdomadaire classé à gauche. ni Internet. d’une dévalorisation de l’enseigne et d’une précarisation galopante (11). les vendeurs le disent : les clients viennent se renseigner à la Fnac. vente pour l’autre. fait de la résistance : « En dépit du discours de façade qui consiste à dire qu’il n’y a pas de déréférencement et à affirmer par voie de presse qu’il faut préserver la diversité.com est très bien placé ». La singularité de l’offre de la Fnac consiste à mettre à disposition un assortiment inégalé de livres. des journaux. « Il y a encore toute une espèce de clientèle qui est persuadée d’être dans le top du bobo en lisant Télérama et en achetant ses disques à la Fnac. résume M. en 2008. » Ce qui ne manque pas d’agacer les premiers concernés. On est en train de devenir un super-Darty. Guedjdal. la perte est visible à l’œil nu : quinze mille références en moins à Montparnasse. peu chers mais non retournables. La province n’est pas épargnée. la profession et le niveau éducatif surdéterminent toujours le rapport à l’art et à la culture : un ouvrier a dixsept fois moins de chances qu’un cadre d’aller au théâtre trois fois par an. Deux jours après notre entretien. M. L ’origine de classe. élu CGT. le groupe PPR a financé à hauteur de 10 millions d’euros (pour un total de 12 millions) le film-événement Home. s’insurge M. (15) Charlotte Dudignac et François Mauger. D’ailleurs. 282 pages. Je ne sais pas si l’on ressent les effets de la crise. des équipements culturels et. un billet d’entrée en grande bourgeoisie se ruent aussi sur Internet. Celle qui pousse les vendeurs du magasin de Bastille à se reconvertir. qui permet de regrouper les achats lointains (à commencer par ceux effectués en Chine) avec d’autres enseignes et de pratiquer des enchères inversées afin de faire baisser les coûts. mais ne tardera pas implanter des Fnac « vertes » en périphérie. entre autres. jeux vidéo et produits techniques. peut se voir offrir un chèque cadeau de 500 euros pour avoir placé les produits ad hoc. Désormais mis en concurrence entre eux. » La mise en place depuis deux ans de la « variable individuelle magasin ».. vaut bien quelques sacrifices – à condition qu’ils ne s’éternisent pas. malgré un léger recul début 2009. ni l’âge. bénéficient d’une convention collective adaptée. la logique des inégalités est cumulative. » « Il est navrant que cet actionnaire utilise la Fnac comme une vitrine. Une comparaison avec la précédente enquête menée en 1997 – l’Internet grand public balbutiait alors – met en perspective l’émergence chez les 15-34 ans d’une « culture de l’écran » qui se substitue partiellement à la « culture de l’imprimé ». élu de la Confédération générale du travail (CGT). Eric Maclos.. plus prosaïques. « La crise est un alibi. disquaire indépendant à Toulouse (15). Maclos. elles aussi soumises à rude épreuve : licenciements à répétition pour la première. L’ouvrage examine successivement l’évolution de l’équipement audiovisuel et informatique des ménages. « les pratiques culturelles traditionnelles ont tendance à augmenter avec les pratiques numériques ». La Fnac est en bonne santé. ajoute M. visait à une redéfinition des professions et missions de l’enseigne. Christian Lecanu. analyse M. – « Garden of Delights » (2009) l’enseigne. « Ils sont réduits au stade de la volaille. déposer le bilan. Grégoire Rameaux. Dès lors. En revanche. cit.

disait Jean Ayme. 1986. selon une circulaire d’avril 2008 du ministère de la Une vision scientiste dominante avec force cette psyIchiatrie. Au sein de la Résistance est né le mouvement « désaliéniste ». Cette vision scientiste. en région parisienne –. des dépenses inutiles faites pour des gens inutiles. aujourd’hui. Inutile de préciser que ces « managers » ne connaissent rien à la maladie mentale. à CourCheverny. au coût le plus bas possible : les dépenses en psychiatrie sont. c’est-à-dire nouer le lien avec lui et le maintenir. d’où la possibilité. M. Sarkozy avoue connaître le principe : nul ne peut être soigné sans son consentement . le directeur-manager. comme ses prédécesseurs.. Mais il y a aussi l’agressivité [c’est nous qui soulignons]. celui qui « prend les décisions ». mais « animateur de pointe (7) » d’une équipe chargée de faire le lien entre les patients et la société. représente avant tout un problème sécuritaire. tout pousse celui-ci « à comprendre que la société qui l’entoure lui est hostile (2) ». > L’analyse de tous les « points chauds » de la planète. un patrimoine génétique qu’il faut décrypter. prolifération… 25 grands enjeux passés au crible > Tous les points chauds de la planète.. Comme les fous – citoyens de seconde zone – ne le sont pas. qui devra devenir le « vrai patron ». tels qu’ils sont. parfois leur vie durant . mais de soignants compétents. il a fallu en finir avec la folie. Cette conception antique du droit (œil pour œil. prolifération nucléaire. Elle qui s’oppose.collectifpsychiatrie. en s’adressant à celle-ci. pas la raison des philosophes. en particulier celle de faire face au phénomène massif de la souffrance psychique. il faut leur permettre de vivre parmi les hommes. de mieux contrôler les entrées et les sorties des établissements. pour cela. PA R PAT R I C K C O U P E C H O U X * L du 2 décembre 2008 pourrait faire date dans l’histoire de la psychiatrie française. « Le personnage du psychiatre ». Non parce que ce jour-là. La folie n’a donc plus sa place dans notre monde. L ’Etat va enfin investir 40 millions d’euros pour la création de quatre unités pour malades difficiles (UMD). pour goûter pleinement la saveur de tels propos. Chroniques de la psychiatrie publique. et les fous peuvent être laissés à l’abandon. elle qui nous enseigne que les relations entre les hommes ne peuvent être uniquement contractuelles. a été signée par plus de vingt mille d’entre eux . durant toute sa vie. répond M. il envoie le principe au diable. accompagnées des forces de l’ordre. après les pédophiles et les terroristes. on ne considère plus les psychiatres que comme des experts à qui l’on demande une opinion que l’on n’est pas tenu de suivre. Les malades mentaux sont dix-sept fois plus souvent victimes de crimes et de délits que le reste de la population (audition. sans quoi. Sarkozy. il s’agit des hospitalisations sans consentement du patient. Editions de l’Arefppi. 1978 santé. Car la visite à Antony a été pour lui l’occasion de présenter toute une série de mesures. Pour lui. l’hôpital. il cite un chiffre faux : les placements d’office représenteraient 13 % des hospitalisations . Nantes. et trouver le bon équilibre et le bon compromis. Les tenants de la psychothérapie institutionnelle et du secteur (5) – qui ont été les principaux acteurs de cette révolution – ont ainsi inventé une nouvelle psychiatrie. cela peut-il s’évaluer ? » (11) Le Vécu de la fin du monde dans la folie. (4) Pour Pinel subsistait en chaque fou une part de raison. animé par François Tosquelles. Le fou n’est plus un sujet unique avec qui il faut nouer une (1) Selon Jean-Louis Senon. d’un retour à la vie normale (. Il a ainsi annoncé la mise en œuvre d’un plan de sécurisation des hôpitaux psychiatrique auquel l’Etat va consacrer 30 millions d’euros. que 2 % des hospitalisations . flux migratoires. permet aujourd’hui l’exclusion. parce que le système a d’autres priorités. consommateur et producteur. elle qui pourtant nous montre que la vie ne se résume pas aux chiffres et aux courbes. EN PARTENARIAT AVEC ISSN EN COURS E HOR S-S ÉRI E N°7 . en général la famille). D’abord parce que.. le plus haut personnage de l’Etat n’avait à ce point stigmatisé la maladie mentale. y compris les autres patients. Cela suppose la fin du rôle central de l’hôpital. » Mais aussi : « L’espérance.MAROC 90 MAD ZONE CFA/A 8000 CFA . la rue. Mais ils ne seront là que pour donner un avis : le préfet en personne prendra la décision. il faut organiser ce retour « à la cité ». lorsqu’il y a crime ou délit.fr (3) Lire « Et même la folie a cessé d’être innocente ». en fait.ZONE CFA/S 7400 CFA CAN 15. Ensuite. Les hospitalisations d’office (HO). Des unités fermées... que ce consentement soit lucide ». ne représentaient. (7) Lucien Bonnafé. un mouvement qui a réaffirmé avec force une idée déjà exprimée au temps de la Révolution française par Philippe Pinel. de la violence. Pourquoi ? Parce qu’il est le « représentant de l’Etat ». Pour que le psychiatre accepte de s’occuper de la mère de famille déprimée ou du cadre suicidaire. Ils ne sont là que pour gérer – rechercher les économies. le 7 février 2009. et surtout la continuité des soins . une pétition. » Des dispositifs de géolocalisation vont être appliqués aux patients hospitalisés sans leur consentement. Du jamais-vu. auteur d’Un monde de fous. les réadmissions fréquentes de tous ces patients dont vous vous demandez si la place est bien ici [sic]. » C’est donc clair : il faut banaliser l’horreur – des fous dans la rue ou en prison – et considérer que la maladie mentale. Comment notre société maltraite ses malades mentaux. l’équipe doit s’occuper du patient en permanence. D’où la rage des évaluations (10). Faut-il rappeler quelques évidences ? D’abord.. Mais des gens dangereux dans la rue. région par région > 45 cartes. 2006. c’est-à-dire des lieux fermés. si les fous sont des êtres humains. lors d’un débat parlementaire. Paris. qui a voulu en finir avec l’asile dans lequel on enfermait les gens. afin de déclencher automatiquement une alerte au cas où ils s’enfuiraient. à une conception de l’individu considéré comme un « homme économique » ou un « homme du marché ». La « crise » actuelle vient de l’impossibilité que l’on fait à cette psychiatrie-là d’exister. dans l’esprit du néolibéralisme dominant. Cette mesure touche à une liberté fondamentale : on imagine les équipes infirmières. Mais il ne suffit pas.. Ensuite. En d’autres termes. Paris. intitulée « La nuit sécuritaire ». dépenser de l’argent pour des gens alors qu’on se dit que c’est en pure perte ? La science se chargera un jour de régler le problème . parfois ténue. en attendant. le 16 janvier 2008. dans cet esprit. on le voit aujourd’hui . veut en finir. c’est un scandale aussi. négociatio ns sur le climat. « Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie. et de La Déprime des opprimés. il y a les médicaments qui anesthésient – ce qui ravit l’industrie pharmaceutique – et les thérapies comportementales qui redressent. l’un de ces psychiatres de la Libération (8). vraie relation.50 € preuves. En bon communicant. c’est sans doute trop peu pour M. il faut s’attarder quelques instants sur ce qui s’est passé en France depuis la Libération. engagé non dans une relation humaine.. au fil des réformes. seulement 2 à 5 % des auteurs d’homicides et 1 à 4 % des auteurs d’actes de violence sexuelle sont atteints de troubles mentaux.50 CHF Wihtol de Wenden… DOM 10. disait Lucien Bonnafé. Le premier. comme on voudra. la folie est quelque chose qu’il faut neutraliser – c’est le sens des mesures proposées – et gérer. mondialisation > Régulation de la finance. celle de la psychiatrie ramenée. Sarkozy. 140 graphiques . de prévenir les fugues. Paris.. Sarkozy. jusque dans sa vie intime. (10) « Un sourire (pas le sourire des hôtesses de l’air). nous assistons au triomphe de la raison froide et calculatrice . les tarifications à l’acte. » Forces de l’ordre et infirmières a d’ailleurs été prononcé Squelques joursun schizophrène à d’un après le meurtre jeune homme par GreON DISCOURS noble. (8) Recherches. un meeting a réuni près de deux mille personnes. Les propos d’Antony n’ont pourtant pas éclaté comme un coup de tonnerre dans un ciel serein : ils ne sont que la brutale accélération d’un processus à l’œuvre depuis vingt-cinq ans. Enfin.. le second. par la force des choses. Les décisionnaires sont.DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique 6 LA FRANCE STIGMATISE LES MALADES MENTAUX Traitement sécuritaire de la folie COLLECTION CENTRE POMPIDOU. équipées de caméras de surveillance. 1991. 1975. et. » Ou encore : « Je comprends parfaitement que le malade est une personne dans toute sa dignité. a répondu la ministre de l’intérieur Michèle Alliot-Marie. seront installées « dans chaque établissement qui le nécessite » . Le Monde diplomatique. que tous les experts s’accordent aujourd’hui pour dire qu’en France 30 % E JOUR des sans-domicile fixe (SDF) sont des psychotiques. (2) Lettre ouverte dans le cadre du mouvement La nuit sécuritaire : www. non plus « personnage médical (6) ». le préfet. animé par Lucien Bonnafé. Plon. « Il s’agira. si l’on compare les statistiques. imposer d’absurdes systèmes d’évaluation –. M. et ils ont une espérance de vie plus courte que les gens « normaux ». Seuil. aucun doute : les fous sont avant tout dangereux. Et tout cela doit être organisé sur un secteur géographique : « Comme il y a une école publique dans chaque quartier. décidées par la préfecture..) Des malades en prison. même si elle doit sans cesse être interrogée et réinventée. capable de s’adapter à un environnement instable. Le président a également annoncé la présentation prochaine d’un projet de loi sur l’hospitalisation d’office. (9) Jean Ayme. c’est-à-dire d’authentiques malades mentaux qui ont été abandonnés et qui meurent sur les trottoirs de nos villes. Jamais probablement. dans le domaine public. Les changements entrepris par M. c’est un scandale. qui s’exprime notamment dans la biopsychiatrie dominante. Sarkozy revient à une idée qu’il avait déjà exprimée lorsqu’il était ministre de l’intérieur (3) : celle de créer un fichier national des patients hospitalisés d’office. dans un autre domaine. Au passage. dit Jean Oury. négociations sur le climat. » Il faut noter.95 $CAN TOM 1650 XPF 3:HIKRLI=UU^ZU]:?a@k@a@h@p. ne peut pas primer en toutes circonstances sur la protection de nos concitoyens. fonctionne et tous les jours L FAUT LE DIRE Comprendre le monde de 2010 > 25 synthèses traitant des grands enjeux mondiaux : régulation de la finance. (.). mais en raison de la teneur du discours de M. c’est bien souvent parce qu’il y a eu rupture de soin. dent pour dent) rejoint. Celui-ci demande expressément que figure dans cette loi une obligation de soin. Enfin. et celui d’un psychiatre extérieur. mais dans des « transactions ». avec une redéfinition du rôle du psychiatre. Par exemple : « Votre travail comporte de grandes satisfactions (. de l’abandon. autrement dit.). Le soin suppose la confiance du patient . faire respecter l’ordre et garantir la sécurité. Enfin. à Montreuil. – San Clemente. l’un des animateurs de ce mouvement. no 17. explique-t-il. venir faire une injection à un malade récalcitrant. M. et passer de la « psychiatrie à la santé mentale ». la plupart du temps des HDT (hospitalisations à la demande d’un tiers. le président surfe sur l’émotion pour faire admettre sa politique. venant s’ajouter aux cinq existant aujourd’hui. Ainsi les fous.20 € .50 LES ANALYSES DE : François Chavagneux – Marc Chevallie Bafoil – Daniel Béland – Jean-Mar ie Bouissou – Olivier Jean-Pierre Filiu – Michel r – Jean-Pierre Cling – Samy Cohen de Boysson – Ronald – Guillaume Bruce Griffon – Jean-Paul Lasserre Patrick Le Hébert – Morgan Hervé-Mi Duval – Ariel Emirian – Laurent d’ErsuSt John – Christian Galès – Jean-Noël Ferrié gnucci – Pierre Jacquet Sandra Moatti – François – Christian Lequesne – Pierre-Jean Luizard – Christophe Jaffrelot – – Frédéric Ragaru David Recondo Pacquement – Catherine Perron – Christian Roland Marchal – Pierre Melandri – Marie Mendras – Eric de Perthuis – Sébastien Meyer François Vergniolle de – Jean-Louis Rocca – Pierre Salama – Peyrouse – Philippe Jérôme Chantal – Eric Vidalenc Portier – Nadège – Gérard Vindt – Thierry Sgard – François de Singly – Thierry Tardy – Bruno Tertrais Vircoulon – Christoph ALL/ESP/ITA/GR/PORT (CONT) e Wargny – Catherine 10. région par région > 140 graphiques et 45 cartes. A quoi bon. le fondateur de la clinique de La Borde. en effet. en banlieue parisienne... Les sorties des patients seront désormais encadrées et soumises à trois avis : celui du psychiatre et du cadre infirmier qui suivent le malade. qui interviennent lorsque l’ordre public est menacé – ce qui n’est tout de même pas identique –. les malades mentaux sont victimes de l’indifférence. à l’hôpital. disait François Tosquelles. Nicolas Sarkozy. enseignant en criminologie. Michel Foucault. 148 pages BEL/LUX 10. En quelques semaines. Sarkozy a ce talent de transformer des victimes en coupables désignés. Seuil. RAYMOND DEPARDON. de le soigner. deux cents chambres d’isolement seront également aménagées. les fous commettent moins de crimes que la population générale (1). imagine une organisation de la psychiatrie par quartier ou par « secteur ». précise-t-il. un président de la République en exercice s’est rendu dans un hôpital psychiatrique – celui d’Antony. une succession de troubles du comportement et une série de symptômes qu’il faut éradiquer pour revenir au plus vite à la norme. comme le souligne le psychiatre Guy Baillon. (5) Les deux courants désaliénistes sont nés dans la Résistance. plusieurs décennies en arrière. (6) Cf. Dès lors. devant la commission sénatoriale chargée d’étudier le projet de loi relatif à la rétention de sûreté). Enquête sur la souffrance psychique en France.. qui est aujourd’hui niée. Ils ont redéfini le statut de soignant : tout le monde peut l’être. Toulouse. de la stigmatisation.50 € L’état de la 9. Presses universitaires du Mirail. de faire tomber les murs de l’asile – la folie fait peur. juillet 2006. flux migratoires. que l’on impose de plus en plus aux soignants.80 € SUI 17. Toulouse. depuis la Libération. c’est très important en psychiatrie. La psychiatrie n’a donc pas besoin de vigiles. des certifications en tout genre. 1961. Ce discours a suscité une levée de boucliers parmi les soignants.. mais celle des comptables et des technocrates. y compris en affirmant leur droit à la folie. * Journaliste. Nicolas Sarkozy font de tout malade mental un individu dangereux dont la société doit se protéger – et non un être humain qui doit être soigné. RMN/GEORGES MEGUERDITCHIAN La castration physique pour un violeur ? Pourquoi pas. Histoire de la folie à l’âge classique.. » insiste sur le fait qu’il faut « soigner l’institution » pour soigner le patient . On ne saurait mieux dire que les aspects sécuritaires seront désormais les seuls pris en compte. « encore faut-il. il y a une équipe médico-sociale par secteur (9). le fondateur de la psychiatrie française : celle de l’humanité de la folie (4). « Nous allons utiliser le potentiel soignant du peuple ». pour la première fois. Pour s’en convaincre. dans Désaliéner ? Folie(s) et société(s). Numéro élaboré en collaboration avec la rédaction d’Alternatives Economiques NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT RENOUVELLÉE NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT RENOUVELLÉ DÉCE MBRE 2009 9. sont-ils livrés à la vindicte d’une population effrayée. Le président précise encore sa pensée : « Il va falloir faire évoluer une partie de l’hôpital psychiatrique pour tenir compte de cette trilogie : la prison. 2009. C’est avec elle que M. 1995. c’est l’homme même qui disparaît (11). il suffit de l’écouter. mais un sourire. la violence. Pour mieux le comprendre. mais un cerveau malade qu’il faut « scanner ». Le psychotique est désormais sur le même plan que le névrosé ordinaire. fondée surfaitprise en: compteses la du sujet. dans et hors de l’hôpital. Eres.

et dépendance à l’aide internationale. où son expansion a connu une fulgurante progression après la fin de l’apartheid.) pourrait changer la donne dans les secteurs-clés de l’énergie. dans la province d’Inhambane. associée à l’indienne Tata Steel. La TANZANIE Lac Malawi Ro vum a ZAMBIE ge a nd CABO D E LG A D O Casamance Lichinga Barrage de Cahora Bassa Lac de Cahora Bassa MALAWI Mes NIASSA sal Lu o Ancuabe L úr i o Pemba Complexe pétrochimique NAMPULA TETE Lig Nacala Mozambique Moatize Tete Projet de barrage de Mpanda-Uncua ZIMBABWE o Nampula Nammaroi am bèz ZAMBÉZIE Licong Alto Molócuè nh a e Moma OCÉAN INDIEN Barrages et centrales hydroélectriques en projet existants Grands projets de développement industriel MANICA Z o Caia SOFALA Quelimane Projet de barrage de Manica Barrage de Mapai Bú zi Beira Canal du Mozambique A vagues de sécheresse.7 LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009 ENTRE DOMINATION SUD-AFRICAINE ET CONCURRENCE MONDIALE Convoitises autour du Mozambique Dix-sept ans après une guerre civile longue et dévastatrice (19751992). le 1er août dernier. a avancé la somme. Depuis. partenaire incontournable mais pas toujours très commode. La Zambézie. En outre. (1) Le Frelimo s’est. jusqu’au delta du Zambèze. sont sur les rangs. mobilisant des milliards de dollars d’investissements. se trouvent le développement de l’extraction du gaz – dont 95 % est transporté par gazoduc jusqu’en Afrique du Sud –. PHILIPPE REKACEWICZ à l’utilisation de procédés propres ultramodernes – les écologistes mozambicains surveillant l’ensemble de ces projets. Ils illustrent les contradictions dans lesquelles se débat l’économie mozambicaine. Inde. Une série de « mégaprojets » ont vu le jour au cours des années 2000 dans le secteur de l’industrie lourde extractive. dont certaines sont de surcroît fréquemment frappées par des catastrophes naturelles – inondations et ligne de chemin de fer dite « de Sena » (650 km reliant Moatize au port de Beira). Pour l’économiste Carlos Nuno Castel Branco. des centaines de kilomètres plus à l’est. destiné à désenclaver le Malawi – ont longtemps constitué une des principales ressources du Mozambique (avec les transferts de fonds des migrants travaillant dans les mines sud-africaines). première puissance régionale et à double titre partie prenante de ce projet : en tant qu’actionnaire du consortium et en tant que pourvoyeuse d’électricité. Elle tient surtout au mode d’expansion économique de l’Afrique du Sud. Les deux compagnies ont chacune programmé l’édification d’une centrale thermique sur leurs sites respectifs (1 800 mégawatts) pour alimenter en énergie les mines et le réseau national. la Zambézie.oecd. Depuis des décennies. la plus développée du pays. Ces revenus ont décliné pendant la guerre civile car Pretoria avait réduit ses investissements et privilégié la liaison avec le port de Durban. mais également l’ensemble de celles de la moitié nord du pays. le pays doit faire face aux carences d’une économie conçue. Créée par un consortium que dirige le géant angloaustralien BHP Billiton (4). HCB). converti à l’économie de marché. comme les autres régions frondeuses de Sofala et Nampula. Pascoal Bacela. depuis. des infrastructures et des mines. l’Industrial Development Corporation of South Africa et le gouvernement du Mozambique. ont été confiés au consortium Rites & Ircon. Et. dont le directeur vient de démissionner. Le charbon – et. à la Résistance nationale du Mozambique (Renamo). qui ont créé l’opérateur de transport indépendant Mozambique Transmission Company (Motraco) afin d’approvisionner la fonderie. Cependant. ses autorités. avec des inégalités croissantes entre les régions. le total des investissements du Brésil et de l’Australie dépasse celui de l’Afrique du Sud. l’investissement de BHP Billiton a été associé au contrat signé avec les sociétés d’électricité du Mozambique (EDM). le Mozambique est considéré comme l’exemple d’une reconstruction réussie. l’australienne Riversdale. Mining Review Africa . qui assurera la gestion de la ligne et fera sa première percée en terre africaine. à transporter une partie du charbon sur des barges. l’Afrique du Sud. véritable joyau de la couronne : « Ce fut pour nous comparable à une deuxième indépendance ». l’irruption d’autres acteurs mondiaux mus par les richesses du sous-sol l’a quelque peu éclipsée au Mozambique. Parmi ceux-ci. Sur sa table. (5) Les contrats signés par Eskom avec Mozal et d’autres multinationales. et celle dite « de Beira » (de l’océan Indien au Zimbabwe et. Le ministère de l’énergie s’engagea à la rembourser en douze ans. soutenue par le régime d’apartheid sud-africain. et bien sûr l’agriculture et la pêche. Vale et Riversdale rivalisent en promesses quant Ch angane Sources : International Rivers . de HCB. Maputo rachète à Eskom l’électricité dont il a besoin. En l’absence d’un raccordement nord-sud à l’intérieur même du Mozambique – dont le coût est évalué à 2. celle-ci a vu ses capacités doubler entre 2000 et 2002. pour satisfaire d’abord les besoins des pays voisins. (2) « Perspectives économiques en Afrique ». qui fournit 95 % de * Journaliste. Brésil. M. Castel Branco. dans la province de Sofala. deuxième entreprise mondiale) a remporté le premier appel d’offres pour le site de Moatize. cet Etat consacre une part élevée de son budget à l’éducation (22 %). les premières explorations ont révélé l’existence d’un des plus grands gisements de charbon à coke du monde. actuellement financé par les donateurs. dirigé par le français Calyon. du Swaziland (SEB) et de l’Afrique du Sud (Eskom). Les deux compagnies prévoient d’atteindre en quelques années une production – considérable – de 20 à 25 millions de tonnes par an chacune. Entre dépendance vis-à-vis de l’Afrique du Sud. Longtemps perçu comme une ressource mineure. le titane – se trouve au cœur de cet engouement. à des prix en dessous de ceux du marché. confie ainsi le directeur du ministère de l’énergie. Maputo tente de diversifier son économie. le long du fleuve. où débouche l’ouvrage d’art. plus loin. desservant ces Etats – auxquels s’est ajouté le chemin de fer de Nacala. alors d’obédience marxiste (1). Exportateur et. D’abord la brésilienne Vale (ancienne Vale do Rio Doce. Cependant. au nord. à des prix âprement négociés. « Eskom avait conditionné son contrat à long terme avec Mozal à la localisation de la fonderie au Mozambique. plus riche. sept nouveaux projets visent à générer plus de 6 000 mégawatts d’électricité et à transformer le pays en un exportateur régional majeur. afin de viabiliser son réseau électrique régional. Finalement. le Mozambique s’assura enfin 85 % des parts de HCB. filiale de la compagnie nationale des chemins de fer de l’Inde (Indian Railways). importateur d’électricité . HCB avait accumulé près de 2 milliards d’euros de dettes. dont la puissance économique a été en partie construite grâce à la domination qu’elle a longtemps exercé sur la région australe – avec le consentement des colonisateurs portugais et britannique –. l’Afrique du Sud accorde plus que jamais une importance stratégique à la mise en valeur du potentiel hydroélectrique de son voisin mozambicain (5). est le premier acheteur de l’énergie produite par le barrage de Cahora Bassa (Hidroelectrica de Cahora Bassa. Considérée comme un pays à revenu intermédiaire comparable au Brésil. avec un revenu moyen par tête de 230 euros. Cette cérémonie revêtait une importance politique particulière. la ces opérations Cont été mises»plupart dedans le cadreinsen place de « zones franches encouragées par les EPENDANT titutions financières internationales et ne rapportant que très peu à l’Etat. par la sud-africaine Sasol. entre 2000 et 2006 » (2). qui constituent toujours 27 % du produit intérieur brut (PIB). 2009. l’installation de Mozal au Mozambique n’est pas vraiment le résultat des exonérations fiscales qu’on lui a accordées. à un consortium de banques qui. sont en partie responsables de la grave crise financière que connaît la compagnie sud-africaine.3 milliards de dollars –. en 2008. explique M. le Mozambique ne disposant pas à l’époque d’un parc industriel permettant de rentabiliser un tel investissement. tel ArcelorMittal. Le problème du transport n’est cependant pas résolu. or. Les travaux. Mais peut-être pas pour longtemps. etc. les mines (charbon. Sav e INHAMBANE Voies ferrées existantes en projet Mapai Barrage de Massingir AFRIQUE DU SUD Extraction de gaz naturel Inhambane 0 150 300 km GAZA Chibuto Xai-Xai Ressources minières Charbon Tantalite Graphite Or Pierres précieuses Titane et zircon Minéraux et sables lourds Maputo Matola SWAZILAND Fonderie d’aluminium Mozal La satisfaction du président Guebuza est complète : lors des élections générales du 28 octobre. surprise. ministère des ressources minières du Mozambique Reuters . le Mozambique demeure parmi les pays les plus pauvres du monde. La ligne à haute tension qui émane du barrage traverse la frontière avec le Zimbabwe toute proche et se prolonge jusqu’en Afrique du Sud. Dans leur rapport annuel 2009 sur l’Afrique. qui seront terminés début 2010. Deux cent cinquante sociétés sud-africaines y sont installées. quant à lui. Riversdale songe. le tourisme – en augmentation sensible –. l’électricité d’une « nation arc-en-ciel » en pleine croissance. depuis la colonisation portugaise. d’autres géants de l’acier. malgré la réfection lancée en 2002. au cœur du Mozambique. sur les recettes . Les exportations sud-africaines vers ce pays excèdent de vingt fois les exportations mozambicaines en Afrique du Sud. réclamaient la construction d’un pont qui les relierait au sud. 400 seulement sont destinés au Mozambique. sur la côte atlantique). Mozambique News Agency. a opposé le Front de libération du Mozambique (Frelimo). United States Geological Survey (USGS) . qui détient 3. Il n’est donc pas étonnant que. La ligne de Sena n’aura pas les capacités requises.. Puis. le chemin du Mozambique est étroit. une « impressionnante croissance moyenne de 8 %. le Mozambique est solidement connecté aux zones dynamiques de l’ancienne Rhodésie (actuels Zimbabwe et Zambie) et de l’Afrique du Sud. malgré l’augmentation exponentielle des exportations. En effet. de 1977 à 1992. la dette fut ramenée à 700 millions de dollars (470 millions d’euros). Associated Press . est en effet l’une des régions ayant le plus souffert de la guerre civile qui. La compagnie nationale sud-africaine. Le « pont de l’union » y a certainement contribué. » Largement déficitaire en énergie et confrontée depuis quelques années à une grave pénurie d’électricité. A cette fin. et la fonderie d’aluminium Mozal. le président Armando Guebuza a inauguré en grande pompe un pont sur le Zambèze. a. L’arrivée de nouveaux partenaires (Australie. Le Mozambique est l’exemple d’une reconstruction postconflit réussie. 200 au Zimbabwe voisin – qui a accumulé de nombreux impayés ! – et 1 400 à l’Afrique du Sud. toujours en dehors du territoire mozambicain. Depuis 2007. Les revenus des « couloirs » (ferré et routier) de Maputo et de Beira. Le manque à gagner fiscal équivaudrait presque au déficit du budget de l’Etat. particulièrement pour la zone sud. voté en majorité pour le Frelimo au pouvoir. (4) Avec la japonaise Mitsubishi.. Les capitaux sud-africains constituent 35 % des investissements directs étrangers au Mozambique. HCB avait été conçu pour approvisionner en priorité l’Afrique du Sud. Depuis la dernière période de la colonisation portugaise (1895-1975). PA R N OT R E E N V O Y É E S P É C I A L E A U G U S TA C O N C H I G L I A * CAIA. Maputo est ainsi un des premiers bénéficiaires de l’aide publique au développement en Afrique subsaharienne (3). datent du début du siècle dernier. dans une moindre mesure. Construit en 1974 dans la province septentrionale de Tete par un consortium portugais.9 % du capital. Longtemps paralysé par les sabotages de la Renamo. la Banque africaine de développement (BAD) et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) soulignent ainsi la « stabilité macroéconomique et politique » du pays. En novembre 2007. et siège du pouvoir politique. dont un tiers destiné à combler le déficit budgétaire. le charbon a soudain attiré les géants miniers. les infrastructures étant sous-développées ou mal orientées. de 800 millions de dollars. le gouvernement mozambicain s’était donc fixé comme objectif la prise de contrôle de HCB. pour la première fois. le déficit global de la balance des paiements ait été. pierres précieuses). cette dépendance demeurera. hydroélectricité et probablement pétrole en offshore). au port angolais de Lobito. Le conflit étant terminé. le quatrième plus long fleuve d’Afrique. il ne manque pas d’atouts : l’énergie (gaz. joue un rôle crucial dans le développement local. au centre du pays. www. Sur les 2 000 mégawatts de capacité de production de HCB. conformément au contrat qui expire en 2029 ! Cherchant à conquérir son indépendance énergétique. a obtenu une deuxième concession sur un site contigu à celui de Vale.org/bookshop (3) L’aide nette totale a été de 873 millions d’euros en 2008. détenu à 82 % par le Portugal. dont il est le débouché naturel. titane. notamment l’Afrique du Sud. Toutefois.

adoptées par le gouvernement pour venir en aide à divers secteurs de l’économie russe en crise. selon le rituel du « bon tsar aux mauvais boyards (2) ». un tunnel et deux ponts géants en construction : l’un sur la Corne et l’autre reliant le continent à la grande île Rousskii. décrit comme un gros bonnet de la mafia de la pêche. la milice n’essaya pas de les disperser. le quotidien moscovite Novaïa Gazeta l’a épinglé en détaillant tous ceux qu’il tentait. 3 juin 2009. Le résultat est sidérant : état lamentable des immeubles. Du grand spectacle. le mercredi. par plusieurs ministres. Une étape dans la stratégie asiatique de Moscou . Toutes avaient fermé au début de l’année. Mais la crise affecte de façons très différentes les villes et les régions. aller suivre ou donner des cours sur ce campus insulaire. Le mardi. et l’incapacité des trois dirigeants à reconstituer un ensemble cohérent ont acculé les trois usines à la faillite. surtout. (2) Ville portuaire où les éléments naturels restreignent l’espace disponible pour l’urbanisation. ces dernières années. de la voirie – à première vue. Les batailles politiques prennent souvent ici la voie détournée des kompromat. on survivait d’entraide et de petits boulots annexes.. outre les chaînes de télévision fédérales. et qu’il valait donc mieux éviter l’affrontement. mériterait d’être restauré. il ne reste qu’un ensemble de maisons en brique à un ou deux étages. Ils oublient de signaler qu’à cette époque ce type de ville bénéficiait de normes spéciales d’approvisionnement qui en faisaient un lieu relativement privilégié. selon les dirigeants régionaux. coll. Patrocle. d’autres font remarquer qu’on parlait déjà. cependant. les urbanistes n’avaient pas prévu l’« automobilisation» de masse. M. Dans un entretien récent. dignes d’une zone industrielle napolitaine. si bien qu’en dépit des débats sur le « péril jaune ». Mesures contre l’exportation de ferrailles puis de bois brut. Pour la ville ou pour ses dirigeants ? Certains annonçaient un changement de gouverneur. par sa situation géographique. mais pour être immédiatement nommé ministre. et on est tenté de le croire. accumulant les dettes et les salaires impayés. Sauf que. actuellement sur la sellette car certains voudraient l’abattre (il est très bien placé. 8 juin 2009. Moscou. a saisi la balle au bond et proposé un énorme chantier d’infrastructures destinées. Vladimir Poutine est venu le soutenir en septembre dernier. 1978. La « Corne d’or » d’ici – c’est son nom en russe –. Novaïa Gazeta. et les plages favorites des résidents car situées sur la mer du Japon (mer de l’Est pour les Coréens).. Le jeudi. L’événement est d’importance car la Russie soviétique fut longtemps écartée de ce forum. d’un décret augmentant de façon significative les taxes à l’importation de voitures d’occasion. Visitant au pas de course la cimenterie déserte. Depuis ce temps qu’évoque Kessel. Ulysse.. Résultat : des années de projets chimériques plus coûteux les uns que les autres. La crise de Pikalevo est typique de la situation dans ce que les Russes appellent les « villes mono-industrie » (en russe : monogorod). L ’idée suscite l’inquiétude des universitaires : combien de temps faudra-t-il pour se rendre sur l’île par les deux ponts ? Car. Tout un quartier XIXe . ce mardi. « un bon prétexte » pour commencer des travaux sérieux (3). alors que d’autres tentaient sans succès d’envahir l’aéroport. il n’y a même pas de canalisations normales . l’adoption par le gouvernement. baisse des salaires et montée du chômage : la Russie est frappée par la récession.» En quelques heures. il y a moins d’Asiatiques ici en 2009 qu’au début du XXe siècle ou qu’à Moscou aujourd’hui. Le site est fantastique. A (1) Kommersant. Poutine débarquait sur place. dont on voit de magnifiques photographies dans les livres du début du siècle dernier. très belle. personnage-symbole des années Boris Eltsine. ce fut l’étincelle. il n’y a pratiquement pas d’habitants : quelques installations militaires délabrées. loin de tout ? Déjà on entend des pronostics funèbres : les étudiants vont changer d’université et s’inscrire dans celles (car. le directeur des chemins de fer et les trois (!) présidents-directeurs généraux des trois holdings propriétaires des usines. Sergueï Darkine. dans cette configuration dentelée qui offre des sites portuaires magnifiquement morcelés. M. Le précédent. ouvre sur le Bosphore oriental. début 2009. La ville et la région Littoral (en russe Primorskii Kraï) sont réputées pour être parmi les plus mafieuses et corrompues de Russie. Et qui va vouloir. comme l’on dit ici : les taux d’émigration vers d’autres régions du pays ont atteint des niveaux record. Le président russe Dmitri Medvedev doit avoir conscience du problème. Moscou. Sur place. les rumeurs et les accusations impossibles à vérifier. Vladivostok est torturée Eambitions politiques. mais sur laquelle les bouchons sont proverbiaux – pis qu’à Moscou. en 1919 : une plongée envoûtante dans un monde en perdition (1). largement tournée vers le commerce extérieur. moderniser les réseaux d’eau ou de toutà-l’égout. accompagné. on versait dans une leçon de politique active. deux cimenteries et une usine chimique (néphéline). Le syndrome P RIVANT d’eau chaude vingt et un mille habitants. Mer Baltique FINLANDE PAYS BALTES BIÉLORUSSIE UKRAINE Mer d’Azov Saint-Pétersbourg Pikalevo OCÉAN ARCTIQUE Moscou Plateau de Sibérie centrale Mer d’Okhotsk Mer Caspienne Mer d’Aral KAZAKHSTAN CHINE 0 1 000km CHINE MONGOLIE Vladivostok JAPON Vladivostok gagnée par la fièvre sociale PA R N OT R E E N VOY É SPÉCIAL J E A N S A B AT É * T Vladivostok est une ville torturée ! D’abord. des étudiants et des enseignants qui logent tous dans la partie centrale et nord de l’agglomération. l’un des syndicats locaux distribuait des tracts appelant à couper la route fédérale Vologda . appartenant à l’oligarque Oleg Deripaska – le maître de l’aluminium russe –. On a rarement vu un tel chaos. en décembre 2008. Mais la crise financière. elles fermaient leurs portes.. de la pêche. Une association informelle. a été la goutte qui a fait déborder le vase. plus au sud. Ils furent bientôt rejoints par les femmes et les enfants des ouvriers des trois usines de la ville.DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique 8 La crise vue de Russie Recul de la production industrielle et du produit intérieur brut. et les petites baies qui y débouchent ont des noms de légende : Diomède.début XXe. * Chercheur. . on a l’impression que les édiles étaient plus occupés. Les uns affirment que c’était pour ne pas risquer de blesser des enfants .. Quant au gouverneur actuel. petite ville de la région de SaintPétersbourg. Pikalevo s’est formée autour d’un seul conglomérat. Du vieux quartier chinois. mettant au chômage quatre mille habitants de la ville (1). Torturée par la civilisation de l’automobile. ensuite. des infrastructures. Certains n’hésitent pas à évoquer avec nostalgie ce temps béni où elle était fermée. et ils n’ont pas vraiment cherché à s’y adapter. en raison de ce programme qui pompe toutes les subventions. partagée entre les ports commerciaux et militaire. la distribution d’eau chaude – qui déclencha l’action spectaculaire des habitants. il y a le mythe : tout y renvoie. le gouverneur régional débloquait un fonds spécial pour payer une partie des salaires et les dettes de la centrale. était bien gardée. savamment mise en scène. plusieurs mesures protectionnistes. Il faut dire que la ville. La tension sociale monta. L’une sinueuse. Paris. à compter du 11 janvier 2009.. La presse russe se déchaîne sur ce pont vers nikouda – le vide. trois cents ouvriers de l’usine Bazel. Comme dans beaucoup de villes russes. Moscou. 5 juin 2009. à deux voies pleines de nids-de-poule – à voir les nids. Elle est la troisième agglomération en importance du Canada. et l’autre. interdite aux étrangers jusqu’en 1992. cessa de fonctionner le 15 mai 2009. De son côté. rien n’y fit. mais. ont eu des effets contre-productifs pour cette région. possédant sa propre centrale thermique. cet ensemble a été divisé en trois lots. avec pour résultat qu’il n’y a au centre qu’une plage de trois cents mètres de long et quelques accès publics défiant l’imagination. avait été limogé par M. mais celui-ci les dépassait largement. c’est l’arrêt d’un service vital – ici. Moscou. à faire de leur ville la Vancouver locale (2). sur cette île. et la ville de Vladivostok elle-même ne cesse de perdre des habitants. Dans ce contexte déjà tendu. Mais quel terrain pour les spéculateurs. « Folio ». Il faut lire le petit livre où Joseph Kessel raconte son passage à Vladivostok comme officier pilote sans avion. il dit de Vladivostok : « C’est une ville magnifique. Le pouvoir russe essaie de contenir le mécontement. sans oublier l’apport des jardins.. Débordés. Pour sauver leur coûteux bébé. ORTURÉE ! Ces ambitions immobilières croisent la politique migratoire. plus de dix mille manifestants bloquaient complètement le centre. toujours essentiels dans ces petites villes où chacun ou presque entretient son potager.9 % des véhicules aient un volant à droite tout en roulant à droite n’y est même pas pour grand-chose. quelques datchas. Ajax. En ville. c’est la concurrence) qui resteront en ville – lesquelles s’en félicitent déjà. avec des dents de tyrannosaure –. Le gouverneur actuel. et le fait que 99. baptisée TIGR («Camaraderie des citoyens actifs de Russie »). Vladivostok accueillera le de la NFIN Coopération économique Asie-Pacifique (APEC). selon le journal. des installations de congrès somptuaires et. Les Temps sauvages. Le Kremlin compte bien faire de cette réunion une étape majeure de sa nouvelle stratégie asiatique. certes à quatre voies. Le 14 décembre. de l’autre côté du Bosphore oriental. et qui n’aurait que deux routes d’accès. propre et fleurie. mais dans laquelle on trouve aussi des grandes villes de la métallurgie où une seule entreprise est l’employeur principal. au-delà des courants polluants du port. comme souvent en Russie. la centrale thermique de Pikalevo. voire unique. De la crise locale. largement entretenus par la presse et les responsables locaux qui en ont fait un argument électoral. On dit qu’il y a plus de voitures que d’habitants. au centre.. Des hôtels six étoiles.. etc. Gallimard. rien n’a été fait en ville pour tenter de la désengorger des embouteillages et résoudre les problèmes quotidiens des citadins. contrôle renforcé sur les prises de pêche dans les ports : tout cela a encore affaibli une activité économique fragilisée par l’éloignement des principaux centres du pays et renforcé au sein de la population l’opinion selon laquelle Moscou se désintéresse de l’Extrême-Orient russe. En quelques semaines. mais très contraignant. les dirigeants proposent de donner les bâtiments construits pour ce sommet à la future Université fédérale d’Extrême-Orient. bloquaient la A 114 en chantant L’Internationale. les Chinois ont été expulsés en 1938 (après la bataille du lac Khanka) et les Coréens déportés en 1939 (avant la « grande guerre patriotique ») . Après des mois de tension. « au cas où ». le premier ministre lançait à l’adresse du gouverneur : « Personne ne me persuadera que les dirigeants de la région ont tout fait pour aider ces gens. à la suite de l’obligation faite par M. au bout d’une presqu’île de trente kilomètres de long. ce fut le chaos : 438 kilomètres de bouchons ! Le gouverneur de la région tenta bien de calmer les manifestants en leur disant qu’il y avait des emplois dans d’autres villes de la région . mais M.. (4) « Les gouverneurs se sont privés de tout ». tout y est vieux et branlant. provoquant des manifestations sans précédent récent.. la hausse des tarifs des chemins de fer et de l’énergie. Bien sûr. 1er juillet 2009. et le Parti communiste russe ont pris la tête de ce mouvement. La population réagit d’ailleurs «avec les pieds». Torturée par la voracité des hommes. Poutine. ce sont des poules du crétacé. (2) Kommersant Vlast. Dans le cadre de la privatisation. catégorie désignant en général des cités petites ou moyennes – de vingt mille à cinquante mille habitants –. ce qui n’est pas peu dire. de masquer sous divers noms et comptes offshore (4). on a du mal à imaginer qu’il soit possible de faire rouler des tramways sur des rails et des aiguillages aussi tordus. Medvedev à tous les dirigeants régionaux de publier leurs revenus et ceux de leurs conjoints. à se partager tout ce qui pouvait présenter un intérêt immobilier spéculatif qu’à refaire les trottoirs. Le lundi suivant. mais assassinée . le sommet est une chance pour la ville. pratiquement toutes les berges sont occupées par des installations portuaires interdites d’accès. cimenterie et chimie. bien sûr. le gouverneur régional. INSI. En attendant. en plein centre-ville). » Selon lui. sommet par les En 2012. (3) Kommersant. Dans le même temps. la milice et les OMON – sorte de Compagnie républicaine de sécurité (CRS) russe – n’ont rien (1) Joseph Kessel.Saint-Pétersbourg qui passe à l’orée de la ville. Qu’on imagine une agglomération de plus de six cent mille habitants. criblée de dettes. Vancouver ne s’en est pas moins considérablement développée ces dernières années. aussi.. de la venue sur place du premier ministre Vladimir Poutine.

Et un secteur économique à part entière s’est développé. Mais. Dans ces conditions. déblocage de crédits. On assistera selon eux à une nouvelle vague de départs de Russes vers la partie européenne. sur le fond. venez ici et signez.7 ans en 2008 . sinon minimiser l’importance de la manifestation.874 millions en 2008. AGENCE RIA NOVOSTI. avec la particularité qu’il s’agit pour l’essentiel de petites et moyennes entreprises indépendantes. La tentation de mettre au pas ce secteur. en 2003. . titre le quotidien moscovite Kommersant. action conduite selon un scénario unique rappelant celui des révolutions orange. Les 15 et 17 décembre. Il y a l’image que le pouvoir a voulu donner de l’efficacité de son action : « En quelques heures. et la promesse d’abaisser le prix des billets d’avion vers la partie européenne pour les étudiants et les retraités. + 120 % en un an. à Moscou. rien n’est réglé. mais la reprise y est déjà amorcée. M. du banal « Deripaska.. A U-DELÀ DES MARINS. sous l’œil courroucé du premier ministre.. en haut : le port de Vladivostok . mais la population fait le gros dos. alors que le gouvernement maintient ses programmes sociaux. Parlement russe) émettait un rapport accusant les organisateurs des manifestations d’être des agents manipulés de l’étranger : « On peut considérer les manifestations de masse contre la hausse des tarifs douaniers comme une action organisée de déstabilisation de la situation sociale dans plusieurs régions de Russie (. Elle met aussi en évidence la montée des mouvements sociaux.socpol. or ce sont elles qui sont chargées d’assurer une bonne partie des services vitaux pour la population : santé. vends ton yacht » jusqu’à cette banderole d’une tout autre nature : « Pour Deripaska. Sans doute faut-il tenir compte.. mais le syndrome Pikalevo est dans tous les esprits. etc..). 16 janvier 2009. de quelques fanions orange brandis par certains manifestants. Cela n’a pas empêché d’autres manifestations début janvier.7 pour mille. S. les dirigeants locaux ont dû revenir sur leur première réaction et expliquer la sagesse des décisions gouvernementales. 18 mai 2009. (6) « Et c’est parti ». dans le cas de Pikalevo. Le message est multiple. et en dépit de la reprise. on préfère sans doute ne pas réellement discuter de l’état de l’opinion régionale telle qu’elle est révélée par un rapport de Viktor Larine. le début 2010 est attendu avec appréhension. que ne sauvera pas l’organisation du sommet de l’APEC. Le port tourne au ralenti : le volume de fret subit de plein fouet les effets de la réduction des activités. Certains. Deripaska. Saisissant le texte de l’accord proposé. ce qui n’est pas le cas dans les secteurs de construction mécanique (automobile. Salaire mensuel moyen : 21 245 roubles en janvier 2009 (500 euros). Moscou. A la question « D’où viennent les principales menaces contre les intérêts de la Russie et de ses territoires d’ExtrêmeOrient ? ». Des Jeep japonaises coupées en deux et remontées des dockers et des personnels commerciaux qui achètent en Asie puis gèrent ce flux de plusieurs dizaines de milliers de véhicules par an. du blocage des petites et moyennes entreprises. 69. des administrations publiques sur la vie économique : ce sont les ministres. Seuls 37 % évoquent la « puissance militaire chinoise » et 36 % l’« hégémonisme américain (7) ». Croissance naturelle : – 2. écoles. 22 avril 2009.htm. Novaïa Gazeta esquissait aussi une autre lecture : derrière cette mise au pas télévisée. 0. annoncée pour le 21 décembre. il y a la réalité. J. On peut retenir bien des leçons de cette crise. en proposant toutes sortes d’adaptations des véhicules aux besoins de l’utilisateur final.. aux oligarques en difficulté financière. le froid et les OMON aidant. montrés du doigt à la fois pour l’étalage de leur fortune et pour leur rôle dans la crise financière récente – sans oublier ce que les médias russes ont souvent souligné : la plupart d’entre eux sont juifs. signe de l’importance du malaise. On compte sur la reprise économique qui s’annonce pour éviter de nouveaux blocages .. Au-delà de la critique des « mauvais » gestionnaires des entreprises comme des régions. lors de la mise en œuvre du fameux décret .2 % en 2008. « L’Orient rougeoie ». se contentant de vanter les quelques concessions proposées par le Kremlin : une aide au transport des voitures de fabrication russe en Extrême-Orient pour égaliser les prix.7 pour mille.795 (62e rang). La nouvelle manifestation des TIGR. Page 8 : intervention des OMON lors de la manifestation du 21 décembre 2008. elles n’ont jusqu’ici rien donné. le brouet de Buchenwald (4) ». Mais la plupart sont pessimistes et prévoient déjà le pire : cet épisode va encore affaiblir une économie fragile. (7) Andreï Kalatchinski. Personne n’a réussi à casser le cercle vicieux de la corruption. a cette fois été dispersée violemment par les OMON. Indice de développement humain : en 2007.» L’image de celui qui met aux pas les oligarques. redoublant le mécontentement de leurs concitoyens. Sources : site officiel de la ville de Vladivostok. il est vrai. la première menace est la «mauvaise politique de Moscou ». Les automobilistes russes préfèrent de loin les voitures importées aux productions nationales. qui s’occupent du détail de ce qui serait en France du seul ressort des relations d’entreprise. qui ne roulent qu’en BMW. » Mais le téléspectateur aura retenu un autre échange. se détournent. Moscou. Vladimir Poutine a résolu le destin de Pikalevo. qui a fait le tour des sites Internet. la crise est moins sensible dans les grandes villes multifonctionnelles. Pourtant.) en espérant des jours meilleurs. l’ambiance demeure maussade. La Russie en chiffres Population : 140.ru/digits/index. et souvent le premier d’entre eux. il a été amplement démontré que cette prétendue menace de sécession de la part des Russes d’Extrême-Orient n’était qu’un épouvantail mis en avant à l’époque de l’ancien gouverneur par une partie des élites locales pour mobiliser les citoyens en leur faveur. En dépit. le directeur de l’Institut d’histoire de Vladivostok. c’est-à-dire les milliards de roubles d’aide apportés par le budget de l’Etat. Salaire mensuel moyen : 19 247 roubles en janvier 2009 (450 euros). Produit intérieur brut : 1 364. Et il conclut : « Vous avez fait de milliers de gens les otages de vos ambitions. manipulées par des « technologues étrangers ». d’autant que nombre de députés locaux participaient au mouvement. de votre manque de professionnalisme ou de votre avidité. diminution des prix de livraison par chemin de fer. services sociaux et urbains. 2008 ET 2009. Dans plusieurs régions du pays.9 pour mille. JEAN SABATÉ. Taux de mortalité : 11.6 pour mille. ce qui accroît leur prix. si la crise industrielle s’atténue. Programme des Nations unies pour le développement. 18 décembre 2008. d’une focalisation utilisée par le Kremlin. avec déjà plusieurs récidives de moindre importance. qui approvisionne toute la Russie d’Asie. Si vous ne vous mettez pas d’accord. Taux de natalité : 12. Il faut reconstituer cet ensemble productif. Nezavisimaïa Gazeta. On parle de près de cent mille emplois dans la région Littoral.crise ajanvier 2009. Les régions ne disposent pas des réserves du gouvernement fédéral (fonds pétrolier. Moscou a vite réagi à ces premiers débordements. Les salaires ont baissé.. CIA World Factbook. l’assemblée régionale puis la Douma (assemblée) de la ville demandaient officiellement au président Medvedev et au premier ministre Poutine de revenir sur cette décision (5). où il n’existe aucune usine automobile. Les chaînes nationales gardaient le silence sur cette révolte. Chômage officiel : 4 851 personnes au 1er juillet 2009 . du laisser-faire et de l’économie administrée qui explique que ces entreprises continuent de produire des véhicules dont les usagers ne veulent pas. Je vous donne trois mois. L’ampleur de ce mouvement d’humeur s’explique par l’importance de ces importations pour la région. en bas : manifestation d’automobilistes contre la hausse des taxes à l’importation des voitures d’occasion. mais. qui tente de justifier les difficultés techniques de son usine : « Oleg Vladimirovitch.817 (71e rang) . 5 juin 2009. et est un des facteurs de la lenteur des modernisations. il s’agit en fait d’une véritable industrie.shtml (en russe). Par ailleurs. Globalement. maniant qui le bâton. En Extrême-Orient et dans toute la Sibérie orientale. mettant l’ensemble de leur personnel en chômage technique.vlc. Vladivostok Population : 605 000 personnes en 2009 .ru. qui ont souvent dû fermer temporairement.). (4) Novaïa Gazeta. le beau temps est enfin revenu.ru/overviews/social_sphere/kris. on voit d’ailleurs plusieurs slogans.. de la corruption généralisée. sans grande contrepartie.1 pour mille. ont « pour but principal de tenter de détacher l’Extrême-Orient de la Russie (6) ». ce sera fait sans vous [allusion à une procédure de nationalisation lancée à la Douma] (3).. n’est d’ailleurs pas tout à fait étrangère à cette bataille. Dûment tancés. pu faire. la pris un tourEnant plus politique. Mercedes ou Porsche Cayenne. Pikalevo Lors d’une réunion rassemblant les acteurs de la crise. déterminante. réserve monétaire) . » Et l’oligarque de se lever et de signer la feuille. les autorités ont réussi à éviter une extension de la fronde.6 pour mille. Taux de mortalité : 14. il annonça un certain nombre de décisions : renégociation des liens entre les trois usines. 634 000 en 1989. (3) Kommersant. Nombre d’experts russes critiquent les mesures protectionnistes prises par le gouvernement pour tenter de sauver les constructeurs automobiles nationaux de la faillite : accompagnées de nouvelles aides financières massives. Moscou. Taux de chômage officiel : 6. réactivant des réflexes de survie (jardins ouvriers. 0. Espérance de vie : 65. Banque mondiale. La situation n’est pas brillante dans des secteurs traditionnels comme la métallurgie ou l’énergie. le problème se double du fait qu’il faut faire venir les voitures russes de la partie européenne. (5) Interfax et Kasparov. vous avez signé cet accord? Je ne vois pas votre signature. elle risque d’être prolongée par une crise « budgétaire ». vont jusqu’à démonter et scier en deux les châssis des Jeep japonaises pour les importer «en kit» et les remonter sur place. réputées de qualité médiocre et dont les élites elles-mêmes.7 ans en 1989. S. Où est donc la responsabilité sociale du business dont on parle en permanence ? Les prémices de cette situation sont antérieures à la crise. On fait le gros dos en attendant la fin de la crise et en vivant sur les réserves. d’occasion le plus souvent. En ces premiers jours de mai. Il y a ceux qui espèrent que le gouvernement finira par supprimer ou atténuer ce décret et que les affaires pourront enfin reprendre. Dès une commission de la Douma fédérale (le N MÊME TEMPS Croissance naturelle : – 1. Sur les photographies des manifestations. c’est une mise en garde faite aux personnels politiques et policiers face aux manifestations de mécontentement : pas question de laisser se multiplier ce genre d’action. et ce sont les éléments les plus jeunes et dynamiques qui partiront les premiers. l’étude montre que. Ogoniek.. qui les promesses pour enrayer au plus vite les risques de débordement. Office statistique russe. On voit là confirmée l’emprise. En espérant des jours meilleurs D ANS L’UNE DES MEILLEURES ÉTUDES des effets de la crise sur les régions russes (1). réduisant ses dépenses. Natalia Zoubarevitch souligne à quel point les situations sont diverses. (1) http://atlas.9 LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009 Les photographies qui accompagnent ces pages sont de Vitaliy Ankov. Aucune menace de sécession. malgré les déclarations officielles . Poutine s’adresse à M. surtout quand le domaine d’activité fait lui même partie des secteurs fragiles. Page 9. les habitants de la région ont répondu lors d’un sondage de façon assez claire : pour 47 % d’entre eux. Taux de natalité : 9. entre les manifestations sous contrôle du 1er Mai et la célébration de la victoire du 9 Mai. » Et de conclure que ces actions. Plus de 90 % des voitures utilisées ici sont donc japonaises (c’est-à-dire avec un volant à droite) ou coréennes. les autorités ont réagi très vite face à des menaces identiques. machines-outils.7 milliards de dollars en 2008. Cette singularité dénote tout un état d’esprit de contrôle de la société par le pouvoir. échappant au contrôle des autorités tant fédérales que locales. Mais. www. pour contourner des règlements de plus en plus contraignants. J. La situation devient catastrophique dans les quelques centaines de villes « mono-industrielles » comme Pikalevo.

la RSPO associe producteurs. après enquête. Pour substituer à ce mot d’ordre celui de life first (« la vie d’abord ») et espérer que Copenhague aboutisse à un pacte mondial accompagné d’un programme d’action. clients. Deutsche Bank et Royal Bank of Scotland expliquent que leurs clients indonésiens « respectent l’environnement ». Le groupe Raja Garuda Mas appartient ainsi à M. Pour répondre à l’explosion de la demande d’huile de palme (40 millions de tonnes prévues en 2020. Rachmat Witoelar. Le droit de propriété est en Indonésie des plus ambigus : des colons néerlandais à aujourd’hui. Car elle se réduit. . Derrière eux. de la Banque mondiale (lire l’encadré ci-contre). Cargill ou les producteurs d’agrocarburants Greenergy (Royaume-Uni) et BioX Group BV (Pays-Bas) se justifient en assurant qu’ils ne se fournissent qu’auprès de cette RSPO.. fondateurs du groupe Wilmar. RSPO) : créée en 2004. BNP Paribas. « J’en cultive aujourd’hui 16 hectares. notamment sur le vivant. Entre 1998 et 2007. sonnent creux..6 tonne par mois. ayant vu leurs terres volées. résume-t-il. semaines « techniques » de Bangkok du 2 au 9 octobre et de Barcelone du 2 au 7 novembre 2009. qui se tiendra à Copenhague. Partout dans l’archipel. » Une déclaration qui suscite la colère des chasseurs et la stupéfaction de leurs visiteurs : comment. a pour objectif de définir des règles contraignantes pour lutter contre le réchauffement planétaire. HSBC confie toutefois qu’elle entend exclure en 2009. leurs rivières polluées. La première consiste à remodeler les règles du droit de propriété intellectuelle. Lapindo Brantas a cessé son aide aux sinistrés. parmi lesquels la Chine et les EtatsUnis. est ministre des affaires sociales ! Autres pontes de l’huile de palme : le Malaisien C..2 millions d’hectares à 400 000 hectares entre 1999 et aujourd’hui. l’homme le plus riche du pays. déçus par les promesses. observent les visiteurs. (4) Un pays qui aurait émis moins d’émissions que le volume autorisé d’après le quota national peut vendre ce « surplus » à ceux qui auraient été incapables. Wilmar est accusé d’avoir recouru à une méthode radicale : l’incendie de forêt. l’élimination de deux blocages majeurs : la marchandisation de la planète et l’indisponibilité « historique » des EtatsUnis à tout traité international restreignant leur liberté et leurs intérêts. a convaincu les chaînes de papeterie américaines Office Depot et Staples de changer de fournisseur. Le palmier à huile a fait mon bonheur. palmiers à huile PA R N OT R E ENVOYÉ SPÉCIAL CÉDRIC GOUVERNEUR * L ES CHASSEURS-CUEILLEURS sont rassemblés en demi-cercle dans la clairière que baigne l’aube naissante. Pour étendre à peu de frais ses domaines. Bakrie a réagi en revendant sa filiale à une compagnie offshore. patron du conglomérat. son domaine de 16 hectares n’emploie que six personnes : autant de salaires en moins à payer.5 millions aujourd’hui). les énergies renouvelables) peut faire l’objet d’une appropriation privée. paupérisés par un produit censé les enrichir. IVANT de leurs rizières et de leurs hévéas jusqu’en 1999.. 54 ans. (3) Par ailleurs. L’estimation chiffrée prévaut sur les considérations politiques. Le Crédit suisse « se refuse à tout commentaire ». Jakarta a incité plus de 6 millions de Javanais pauvres à tenter leur chance sur les îles périphériques. « Et. de justice sociale ou de démocratie. des centaines de Javanais – femmes et enfants compris – ont été massacrés par des guerriers dayaks. forte de trois cents membres. Alors l’environnement. un agrocarburant. en clôturant le sommet de Singapour – et dans la perspective de Copenhague –. mais dont ils ont l’usage – à des planteurs n’ayant nul droit de les acheter ? A l’aune de cet exemple. M. où la forêt est passée de 2. Un tel transfert de décision politique pose de graves problèmes d’efficacité en matière de gestion des ressources – sans parler d’éthique. Y AURA-T-IL un traité de Copen- hague en prolongation du protocole de Kyoto. Ne jurait-il pas. Nestlé.. les discussions – et. ont. du 7 au 18 décembre. Une réduction globale desdites émissions grâce à ce type de mécanisme reste largement à prouver. Tout – à commencer par l’effondrement récent de la finance – montre en effet que la stratégie du market first (« le marché d’abord ») a échoué. « C’est là que j’habitais auparavant. Ma plantation me rapporte 45 millions de roupies par mois » – soit J 3 500 euros mensuels. En 2001. Cette mise en marché de l’air et du climat a donné naissance à une pléthore de nouveaux instruments financiers regroupés sous deux grandes catégories : celle. de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements clima- * Professeur d’écologie humaine à l’Académie d’architecture de Mendrisio (Suisse) et professeur émérite de globalisation à l’Université catholique de Louvain (Belgique). l’Indonésie a officiellement étendu de 3 millions à 7 millions d’hectares ses plantations. à Bornéo. Les planteurs rencontrés avouent que l’allégement de la masse salariale les a motivés pour reconvertir en champs de palmiers leurs plantations d’hévéas (davantage respectueux de l’environnement). les divergences – portent sur le volume des réductions des émissions de chaque pays. suivant le cours. Sawit Watch (Indonésie) et Friends of the Earth (Royaume-Uni). elle suscite cependant moins d’espoirs que d’inquiétudes. Le protocole de Kyoto (1997) a marqué l’envol de la « vampirisation » des négociations sur le climat par l’énergie et la marchandisation de l’air. Sept villages voisins connaissent exactement le même problème. L’estomac creusé par la pénurie de gibier. Apparemment. le devenir de l’humanité et sa libération de la dépendance vis-à-vis des énergies fossiles passent par les « marchands de GES » (notamment le CO2). banques. La non-approbation à temps par le Sénat américain de la loi sur le climat. contre 22. troisième fortune du pays. « développement durable ». les dirigeants des vingt et un pays de la Coopération économique AsiePacifique (APEC). « ’AI QUITTÉ JAVA fin 1984. Les hommes. les promesses du ministre de l’environnement indonésien. certaines organisations non gouvernementales (ONG). Tant que celui-ci (dans lequel on inclura. noyant des centaines d’hectares. V Filiale du conglomérat Bakrie & Brothers. des centaines de villages résistent physiquement aux entreprises et aux forces de l’ordre. Son concurrent Sinar Mas est dirigé par un autre proche de feu Suharto. deux mesures préalables s’imposent. Sukanto Tanoto. le 23 mars 2007. la concession d’un terrain à un investisseur suppose le respect de certaines obligations légales. DÉBORAH CHOCK. Les chefs des deux Etats les plus pollueurs de la planète ont bien convenu d’œuvrer au succès de la conférence. Jakarta nourrit de pharaoniques projets : 20 millions d’hectares devraient être consacrés au palmier à huile en 2020. qui ont alors renoué avec leur réputation de coupeurs de têtes. interpelle l’anthropologue indonésien qui nous accompagne : les OrangsRimbas veulent bien répondre aux questions. en 2012 ? Cette situation serait d’autant plus absurde que la conscience d’une « crise globale » de l’environnement perce à présent les consciences les plus obtuses. ils comptent en faire des champs de palmiers. Le gibier se fait rare du fait de la disparition de son habitat. pour soulager Java. Aburizal Bakrie. G. devant la Malaisie. – « Terre mère brouillon des hommes » (1996) (1) Il contient l’engagement pris par la plupart des pays industrialisés de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Rusdi est allé plaider le cas Massacre à la tronçonneuse D la ruée sur le palmier à huile se trouvent des conglomérats indonésiens réputés pour leur collusion avec la dictature du général Suharto (1965-1998). La mise à l’index de sa filiale Asia Pulp & Paper (APP). de 5. au cœur d’un parc national supposé « protégé ». (3) Entre 500 000 et 1 million de communistes ont été massacrés en 1965-1966 par le régime d’« ordre nouveau » de Suharto. doyen et chef de ce groupe de cinq familles. pour son déboisement sauvage en Indonésie. En l’état. (1) Cent vingt-sept des 220 millions d’Indonésiens vivent à Java (138 800 km2. tous ces conglomérats siègent à la « table ronde de l’huile de palme durable » (Roundtable on Sustainable Palm Oil. lequel se mêle alors aux fonds issus des entreprises privées selon la logique du partenariat public-privé (lire notre dossier pages 19 à 23). D’un éventuel « traité » contraignant. par les deux principaux pays émetteurs de gaz à effet de serre que sont les Etats-Unis et la Chine. avec les engrais et les pesticides de Monsanto. comme son nom l’indique. L ’énergie et les marchés sont au cœur des négociations en cours – à tel point que l’on peut considérer les autres enjeux comme secondaires ou instrumentaux. surpeuplée (1). le 15 novembre. Elles ont confié aux mécanismes du marché la mise en œuvre et l’évaluation de cette gestion – celle d’un monde fondé sur la confrontation d’intérêts marchands où les plus forts l’emportent. Des milliers de villageois ont tout perdu. et 1 kilo de graines se vend entre 700 et 1 700 roupies. des Orangs-Rimbas peuvent-ils « vendre » des terres – qu’ils ne possèdent pas. sur la forADAGP. le. voire. responsables du réchauffement planétaire. ont donné le coup de grâce. que « les millions d’hectares de palmiers à huile ne sacrifieront pas les forêts » ? A quelques kilomètres de Menti et des siens. la forêt de l’île de Sumatra. directeur de l’association suisse LifeMosaïc et auteur d’un rapport sur les conséquences de la monoculture de palmier à huile (2). en particulier énergétiques. refusé de se fixer des objectifs contraignants en matière de réduction des gaz à effet de serre. En théorie. En Indonésie. et. Utilisée dans l’alimentation et les cosmétiques. Menti. le rendement est encore meilleur ». devenant le premier producteur mondial de cet oléagineux. A Sumatra. G20 de Pittsburgh des 24 et 25 septembre. de rester en dessous du quota permis. 3 hectares et une aide matérielle pendant un an. Chacun produit 1. Solide gaillard d’une soixantaine d’années. Lapindo Brantas a perpétré le forage qui a déclenché en mai 2006. calcule qu’« un dessous-de-table de 50 millions de roupies [3 900 euros] suffit pour autoriser une plantation de 20 000 hectares ». 850 000 hectares s’ajouteraient aux 450 000 hectares actuellement cultivés. Serge Marti. moins de 10 % du territoire indonésien). « Parti de rien ». les résultats ambigus du Conseil européen spécial sur ce thème des 30 et 31 octobre. en Chine et au Cambodge. BANQUE D’IMAGES mation des marchés d’émissions (4). A-t-il jamais entendu parler des nuisances du palmier à huile sur l’environnement ? Sa réponse a le mérite de la franchise : « Mon niveau de vie et l’économie de mon pays dépendent du palmier à huile. Mais il faudra faire vite : il sera bientôt temps de partir chasser. » Si Kardeo a tiré son épingle du jeu. lors de la présentation du rapport Stern sur l’économie du changement climatique. Un détail : M. (2) LifeMosaic (Suisse). comme au temps de Suharto. Il est dès lors impossible de parvenir à un véritable accord politique mondial sur le devenir de l’humanité et la vie sur la planète. » Kardeo est ce qu’on dénomme ici un transmigrasi. les femmes allaitent les nourrissons et rassurent les jeunes enfants intimidés par les intrus. le plus important des instruments visant à lutter contre le changement climatique (1) ? On a pris conscience des difficultés à la lumière des dernières rencontres-clés (2) qui ont pavé la route de ce sommet organisé du 7 au 18 décembre. » Des débuts très difficiles avant que ne survienne le lucratif palmier à huile. Sinar Mas a saisi 600 hectares et les a convertis en plantations de palmiers à huile.2 % en moyenne. relate Menti.Etats-Unis des 16 et 17 novembre. J’ai vu des cas de villageois accusés de “communisme”. par conséquent. d’une part. Soit 200 000 km2 – l’équivalent d’un tiers de la superficie de la France. Tout repose sur la subdivision du monde en « droits de quota d’émissions de gaz à effet de serre (GES) » attribués à chaque pays. Une politique causant des tensions récurrentes avec les autochtones. pour diverses raisons. en échange de quelques billets : « Nous avons appris qu’un clan de l’ouest a vendu de la forêt aux Javanais. Entre 1950 et 2002. (2) Sommet spécial des Nations unies à New York du 22 septembre. certains de ses clients indonésiens. puis ratifié. Le chef du village. à Jakarta.. Mohammed Rusdi. « Réunion de la dernière chance » pour certains. surtout. l’Etat s’est toujours réservé la possibilité d’exproprier au nom du « développement » ou de l’« intérêt public ».. qui perçoivent les transmigrants au mieux comme des intrus privilégiés. souhaité qu’elle aboutisse à un accord avec « effet immédiat » .. ERRIÈRE William Kuok Khoon Hong et l’Indonésien Martua Sitorus. mais ils n’ont fourni aucune précision sur les moyens d’y parvenir (3). Principal prédateur : la monoculture de palmiers à huile. d’autre part. raconte : « Une entreprise du groupe Sinar Mas [un des conglomérats indonésiens] est venue couper la forêt. L’association Walhi répertorie 224 conflits opposant des communautés villageoises à des compagnies d’huile de palme à Sumatra. commerciaux et industriels. Et que les voix n’ont jamais été aussi nombreuses pour réclamer la limitation. nous reçoit dans le patio de sa vaste demeure aux colonnes de stuc peintes en rose. Les banques néerlandaises Rabo Bank et ABN Amro ont refusé de répondre à nos questions. se félicite Kardeo. Mais M. et environ 500 à travers l’archipel. un volcan crachant 125 000 m3 de boue pestilentielle par jour. Et il n’y a plus de forêt. « les entreprises débarquent dans les villages accompagnées de fonctionnaires et de policiers pour intimider les habitants. Les classes dirigeantes ont réduit la question de l’avenir de l’humanité à un problème de gestion « économiquement efficace » des ressources naturelles. Nous n’avons plus de terres. Sa filiale Asian Agri est accusée par Greenpeace de déboiser l’habitat des orangs-outangs à Bornéo. l’huile de palme a trouvé un nouveau débouché : l’ester méthylique d’huile végétale (EMHV). PA R R I C C A R D O P E T R E L L A * tiques (CCNUCC) et du protocole de Kyoto. avec l’aide de policiers et de soldats. et celle. et les déclarations émises à l’issue du G2 Chine . système. Sans explication.. explique Kardeo. en pagne. sur le calcul de leur valeur marchande et de leur coût pour l’économie « nationale ». Ainsi. à terme. Afin de verdir leur image. la petite paysannerie de Sumatra partage rarement son enthousiasme. M. Le gouvernement m’a donné une maison en bois.DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique 10 NÉGOCIATIONS SERRÉES POUR Deux obstacles sur La Conférence des Nations unies sur le climat. théoriquement arrêtées par les pouvoirs publics. Kardeo vit confortablement et a même inscrit ses fils à l’université. il ne pourra y avoir de véritable accord mondial sur le changement climatique. Mieux : ces dernières.. dont une étude d’impact environnemental. Le palmier à huile nécessitant peu d’entretien. à Porong ( Java). février 2008. A travers tout l’archipel. Unilever. les différents secteurs et les grands « champions nationaux » exposés à la concurrence internationale. découlent en réalité de l’évaluation marchande établie par les grands groupes financiers. une époque regrettée. fait-il en désignant une maisonnette de planches située à proximité. devra-t-on reparler seulement. au pis comme des colonisateurs consolidant l’historique domination de Java sur l’archipel. » M. et promeut. Eka Tjipta Widjaja. les 2 500 habitants de Karang Mendafo étaient alors autosuffisants. pour la facilité de l’analyse. « Losing ground ». Kardeo. certains Orangs-Rimbas collaborent à la disparition de leur propre éco* Journaliste. tout nouvel accord n’ayant de sens que s’il est signé. s’ils refusaient de céder leurs terres au “projet de développement national” qu’est censé constituer le palmier à huile (3) ». Les Etats se bornent à faciliter la promotion et le bon fonctionnement de ces instruments en y apportant de l’argent public.

RCS Niort : B 341 672 681 (87 B 108) . Nous brûlerons d’autres bulldozers. La compagnie a ainsi pris 500 hectares.31 décembre 2009 1er CENTRAFRIQUE ROUMANIE 2 ÉMIRATS ARABES UNIS LAOS 5 THAÏLANDE 6 FINLANDE 11 BURKINA FASO 12 KENYA 16 BAHREÏN KAZAKHSTAN 17 BHOUTAN 18 NIGER 23 JAPON Fête nationale Fête nationale Fête nationale Fête nationale Fête nationale Fête de l’indépend. Russie. En 1966. Fête nationale Fête nationale Fête nationale « Nous n’avons rien à perdre. Fête de l’indépend. construction de routes et d’une école. En mettant sur la table un objectif de 17 % de réduction des émissions américaines de GES d’ici à 2020. partenariats P les mécanismes et fonds relevant de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC).mondediplo. Filia-MAIF . Fête de l’indépend. il faut mentionner l’existence de transactions libres sur les marchés de carbone volontaires (MCV) qui se développent en dehors des deux cadres cidessus cités. MAIF . dont neuf ont été condamnées à un an de prison. qui apportent un soutien financier à des projets dans les pays en développement (PED). fulminent les villageois. Dédommagement. voire d’Afrique.ilavant tout. partielle et défaillante. marié et père de trois enfants. les quatre cinquièmes ont disparu (5). Barack Obama a créé l’événement. petit actionnaire de la plantation. le Japon. un montant annuel de 66. témoigne : « Avant 1999. Faire pression sur les Etats rétifs « suffirait se brise sur le Mmur érigé. dans le but de réduire les émissions de GES. en 1992. enrage un jeune de Logu Mandesa. cette conférence sur le changement climatique s’est caractérisée par l’absence d’engagements. » CÉDRIC GOUVERNEUR. armés d’intimidants goloks (machette locale). Toutefois. Et. En 2006. des centaines d’hommes ont attaqué les installations de la compagnie. rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE).Société d’assurance mutuelle à cotisations variables . C’est douze fois moins que les sommes mobilisées pour le sauvetage des banques et pour rétablir la valeur financière des capitaux privés . la monoculture lessive le sol : les inondations emportent le macadam des routes. Selon les dernières estimations. de la dégradation des sols. figurent : ARMI – les marchés des émissions. des dizaines d’entre eux. Mais on ne doit pas nécessairement arrêter un train en marche au motif que certains voyageurs ne souhaitent pas y monter. Les médias ont relaté la fronde – filmée avec des téléphones portables – et l’opinion publique a pris le parti des rebelles. la forêt indonésienne – supposée « protégée » – sera « sévèrement dégradée (6) ». Aujourd’hui. Ecœurés. De facto. des eaux internationales. – les mécanismes de développement propre (MDP). Aucun parti politique ne nous soutient. en annonçant sa présence au sommet et sa volonté que celui-ci débouche sur un accord robuste donnant lieu à des mesures concrètes immédiates. explique Sugino. (5) Cf. dès 2012. les pays africains. ses ressources pourront être utilisées après 2012. Dès lors.. si la polyculture et la jungle retiennent l’eau. Fête nationale Fête de l’indépend. Inde. mentionnés dans le texte ci-contre . chef d’un des hameaux du village. » NVIRON 3 500 Orangs-Rimbas vivent encore de la chasse et de la cueillette dans ce qui subsiste des jungles du centre de Sumatra. L’actuelle convergence d’intérêts entre Washington et Pékin complique lourdement une telle initiative. A Sumatra comme au Kalimantan (partie méridionale de l’île de Bornéo) et en Papouasie indonésienne. « La compagnie ne pense qu’au profit. au minimum. – les fonds pour l’environnement mondial (FEM). les villageois optent pour l’action directe : plusieurs fois par semaine. j’avais 1.11 MIEUX RÉPARTIR LES EFFORTS ÉCOLOGIQUES LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009 le chemin de Copenhague Pourquoi la Chine. Sinar Mas.. – à négocier les engagements nécessaires pour que. certains pays d’Europe occidentale et d’Amérique latine. La police a arrêté vingt-deux personnes. à Rio de Janeiro. en particulier l’autorégulation et l’autoresponsabilité de chaque Etat. les négociations dans le sens du prolongement/remplacement du protocole de Kyoto par le traité de Copenhague même sans les Etats-Unis. contre forêt de son village à la conférence de Bali.. au nom de la prétendue « supériorité » de leur modèle de société et de la « sécurité » de leur pays (souvent identifiée avec la « sécurité mondiale »). La fameuse phrase du président George Bush père – « Le mode de vie américain n’est pas négociable » –. juste le double des dépenses mondiales pour la publicité (363 milliards d’euros en 2007) ! Il suffirait de le décider.fr/ cartes/indonesie-plantations R. Sans succès. Fonds. Parmi les mécanismes et fonds gérés par la Banque mondiale. à l’expiration du protocole de Kyoto. le gouvernement américain sera-t-il en mesure de défendre à Copenhague des positions raisonnables et équitables qui inciteraient les autres grands pays – l’Union européenne.79038 Niort cedex 9. le rythme du déboisement est estimé à 400 terrains de football par jour – un record mondial.. les villageois ont riposté : le 28 décembre 2007.. Atteindre les objectifs dits de l’« atténuation » (de l’augmentation de la température moyenne de l’atmosphère) et de l’« adaptation » (au réchauffement climatique) est à ce prix. 42 ans. il est loin des 25 à 40 % préconisés par les scientifiques. – le fonds de partenariat pour le carbone forestier (FPCF). prononcée pour justifier son refus de participer au premier sommet mondial sur le développement et l’environnement. février 2007. est éclairante à cet égard. La deuxième mesure porte sur le remplacement de la machine financière mise en place autour des « marchés carbone » par un « plan financier public mondial ». deux tiers des dépenses militaires mondiales annuelles (988 milliards d’euros en 2008) . Chine).monde-diplomatique. Le quotidien s’est monétisé : les villageois doivent désormais acheter les fruits et les légumes que jadis ils faisaient pousser. commencent à manifester leur irritation. Ils préfèrent de loin la soft law.agrocarb. et la plupart ont vu fondre leurs revenus. les BRIC (Brésil. et nous attendons toujours les compensations promises. lancé à la conférence de Bali en 2008 ..fr. Selon les Nations unies.»par l’attitude de Washington : les Etats-Unis n’ont toujours AIS CE pas ratifié le protocole de Kyoto. pour inciter les PED à réduire leur déforestation et la dégradation de leurs forêts. dans les domaines de la biodiversité. » Aujourd’hui. Etant entendu par ailleurs qu’une nouvelle législation devra être approuvée par le Congrès des EtatsUnis – ce qui n’est pas gagné. brûlé onze bulldozers et un 4  4. A voir sur notre site Internet Un dossier cartographique « Changement climatique » http://blog. les Etats disposés à sortir les négociations du cadre exclusivement marchand et des intérêts strictement nationaux sont peu nombreux. investissent la plantation et se servent allégrement en fruits du palmier qu’ils vont revendre au marché. le groupe Sinar Mas a obtenu du gouvernement une concession pour transformer en plantations les terres des villageois. La Commission indonésienne des droits de l’homme ne fait rien pour nous. du 3 au 14 décembre 2007. Oxfam. (6) « The last stand of the orangutan ». » A bout de nerfs. America first est un facteur encore plus bloquant. M.. S’ils le veulent. l’Inde. les dirigeants du monde occidental peuvent réorienter les énormes ressources – 8 000 milliards d’euros – mises à la disposition du capital privé pour « sauver le capitalisme » du désastre financier. Les rivières sont devenues stériles : engrais et pesticides ont décimé les poissons.79076 Niort cedex 9. constate Sugino.5 hectare d’hévéas. même en l’absence des Etats-Unis. s’ils veulent modifier leurs processus de production et leurs produits. parfois divisés par cinq. – le fonds de partenariat carbone (FPC). de la couche d’ozone et des polluants organiques persistants. devraient-ils payer les pays du Nord qui possèdent la quasi-totalité des droits de propriété intellectuelle dans ces domaines ? Comment accepteraient-ils de financer la nouvelle « croissance verte » du Nord ? Il ne s’agit pas de transférer « gratuitement » connaissances et technologies dans le monde entier. Sayuti ne gagne que 225 000 roupies (17 euros). Enfin. travail salarié. destinés à accroître la capacité de résistance des PED au changement climatique grâce à de nouvelles technologies dites « propres » à faible teneur en carbone . soient prolongés ceux pris à Kyoto ? Ce ne serait pas la première fois que. Les Amis de la Terre. pas à la gestion de la nature sur plusieurs générations. Entreprises régies par le Code des assurances. E Calendrier des fêtes nationales 1er . signée en 1992 et ratifiée en 1994 par cent quatre-vingt-douze pays. du changement de climat. la lutte contre le changement climatique sera inadéquate. (4) Rassemblant 180 pays sous l’égide de l’Organisation des Nations unies. mais de réformer les règles existantes qui entravent toute coopération internationale réelle. Sayuti. la forêt tropicale indonésienne couvrait 144 millions d’hectares.net/ -Visions-cartographiques www. soit 77 % de la surface du pays. le Brésil. qui vise à soutenir les PED dans le développement de systèmes à faible teneur en carbone . P.. que market first. le 25 novembre. Les membres du Parlement européen feraient preuve de responsabilité historique et d’innovation politique s’ils poussaient leurs Etats à travailler à la signature d’un traité de Copenhague.Société anonyme au capital de 114 337 500 e entièrement libéré . . dans l’immédiat. le village de Logu Mandesa et ses 2 000 foyers. on citera : – les fonds d’investissement climatique (FIC). marchés. grâce auxquels les pays industrialisés financent des projets qui réduisent ou évitent des émissions dans des nations moins riches et sont récompensés par des crédits pouvant être utilisés pour respecter leurs propres objectifs d’émissions . a fait « beaucoup de promesses ». participation aux bénéfices de la plantation.7 milliards d’euros pendant dix ans (soit 667 milliards au total) suffirait à concrétiser les objectifs à moyen terme de la lutte contre le réchauffement de l’atmosphère. « Les autorités se fichent totalement que ces terres nous appartiennent. www. en décembre 2007 (4). Ils attendent toujours les investissements annoncés. Plus au nord. On en vient au deuxième blocage majeur. A supposer même qu’il en ait l’intention. Quelques-uns des groupes politiques progressistes et la société civile de ces pays envisagent de faire pression sur les Etats rétifs pour les inciter à poursuivre RICCARDO PETRELLA. animé entre autres par le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD). dont le caoutchouc me rapportait 1 200 000 roupies par mois [près de 100 euros]. les Etats-Unis pratiquent la politique de l’unilatéralisme impérial en appliquant le principe de la non-négociabilité de leurs choix politiques et de leur mode de vie. Tant qu’on n’arrêtera pas le transfert du pouvoir de décision politique aux marchés.

.. Samore a préconisé à plusieurs reprises l’utilisation des avertissements israéliens dans son bras de fer avec l’Iran)..... très vite.. Vaine illusion... accepté le plan El-Baradei... le jour même où l’Iran exposait publiquement sa contreproposition : l’uranium devait être expédié à l’étranger en plusieurs lots.......... à la chaîne Presse TV.... cela coûterait bien moins cher. Et. William Burns.... M. il est présidé actuellement par M.. Dès qu’elle fut informée de cette lettre. Samore dans son article. à l’ordre du Monde diplomatique SA I Carte bancaire Numéro de carte bancaire Date de validité Notez les trois derniers chiffres du numéro inscrit au dos de votre carte Signature obligatoire ² Retrouvez toutes nos offres d’abonnement sur notre site : www.... des sites Internet pour continuer la réflexion… Règlement : I Chèque bancaire Prénom .. insistèrent tous deux : il valait mieux acheter de l’uranium enrichi à l’étranger .. PA R G A R E T H P O R T E R * un an de ses réserves d’uranium.. ElBaradei priverait leur pays des outils de négociation et des moyens de pression qu’il a accumulés ces dernières années.. il rassemble les meilleurs articles publiés par Le Monde diplomatique.................... cette proposition ne fut pas rejetée de but en blanc par les négociateurs iraniens : ils avaient pour instructions de se montrer coopératifs et d’éviter une rupture qui déboucherait sur de nouvelles sanctions....... en France métropolitaine..... l’Iran informait l’AIEA qu’il édifiait un deuxième site d’enrichissement d’uranium à Qom...... Menaces de bombardement . le 21 octobre.. des bibliographies. Soltanieh confirmait le 18 novembre. s’il se confirme.... mais de manière ambiguë. accompagné de votre règlement. M.fr/abo * Prix de vente au numéro **Offre réservée pour un premier abonnement.......... les révélations sur le site de Qom – dont l’Iran a permis la visite par les inspecteurs de l’AIEA – ont encouragé l’administration Obama à adopter une ligne dure lors des pourparlers. ce qui retarderait ainsi une éventuelle percée technologique.......... M. Brookings Institution....monde-diplomatique... » Cette petite phrase fut perçue à l’époque par nombre de commentateurs comme un feu vert....... Rafsandjani avance que l’Iran pourrait luimême procéder à un enrichissement de l’uranium à 20 %. (3) Allusion aux difficultés avec les Etats-Unis... pour produire les cent seize kilos nécessaires au réacteur médical. à Genève......... les différentes factions iraniennes s’opposent au projet occidental. ce qui était conforme aux spécifications du TNP......... prétendant que la République islamique en avait prévenu l’AIEA uniquement parce qu’elle avait appris que les services de renseignement occidentaux s’apprêtaient à en dévoiler l’existence..... Mohsen Rezai. le Royaume-Uni. le problème se poserait une fois encore car l’Iran aurait accumulé à nouveau une grande quantité d’uranium faiblement enrichi........ que son pays voulait des « garanties à 100 % » qu’il récupérerait l’uranium enrichi........ 69 € seulement ** soit 28 % de réduction Mes coordonnées : M... avait certes indiqué que l’on était « sur la bonne voie »... Le Monde diplomatique SA – RCS Paris B400 064 291 .......... Code postal.. (2) Créé en 1988.. Saïd Jalili... I Mme I Mlle I Manière de voir Le bimestriel thématique du Monde diplomatique En 100 pages. s’engagea un débat public...... Le sous-secrétaire d’Etat américain présent à Genève........... Comme le suggérait M.... la Russie et la Chine.. cette offre visait.. Ali Asghar Soltanieh............ Ainsi... après la révolution de 1979... au mois de juillet....... la proposition de M.......... non seulement son pays n’avait consenti à aucun plan occidental – ni même à ses prémices –.. Téhéran insistait sur un point : ce site sécurisé visait à contrer les menaces de bombardements israéliens contre le site de Natanz... Comme l’expliquait......... auquel s’est ajoutée l’Allemagne –... Néanmoins... Washington...... University of California Press. en particulier......seintort. Il y a plus de quarante ans... l’Iran avait dû chercher ailleurs l’uranium enrichi à 20 % nécessaire à son fonctionnement.... Pour toutes.... El-Baradei reconnut lui-même que l’on devait attendre une réponse de Téhéran où..... ........ Durant une visite à Moscou. le second n’étant envoyé qu’après le retour du premier......................... l’administration du président Barack Obama s’en saisit pour tenter une nouvelle stratégie qui forcerait Téhéran à se défaire de son stock d’uranium faiblement enrichi........... M................. le 1er octobre dernier. Après la révolution de 1979 et la rupture des relations diplomatiques avec Washington.. a déclaré que son pays devait conserver mille cent des mille cinq cents kilogrammes d’uranium.. Pour éviter une rupture..... Cette discussion a tourné autour du projet d’accord élaboré par M.... M.......... un éventuel accord devrait dépendre de la levée des sanctions économiques et.. à priver l’Iran immédiatement et pendant environ Offrez(-vous) un abonnement ! A renvoyer... de celles relatives à l’importation d’uranium brut.. Larijani et LBoroudjerdi ont été perçues. Homme fort et opposant à M...... a estimé que « tous les efforts de milliers de scientifiques partiraient en fumée » si les conditions imposées par le plan El-Baradei étaient acceptées....... avait accepté l’envoi à l’étranger de mille deux cents kilos d’uranium appauvri..... après celui de Natanz........ rappelant que l’Iran avait payé pour un tel combustible.......... complétés par des documents inédits.. Et M. mais que diverses résolutions du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) lui ont interdit –....... Grâce à un accord avec l’Argentine................. Pays .......... prévoyant l’exportation de l’uranium iranien en Russie pour y être enrichi.. Mohammad Khatami (1997-2005) et Ahmadinejad le reconnaissent franchement : le but de l’enrichissement de l’uranium a toujours été de forcer les Etats-Unis à négocier sérieusement et de manière globale sur tous les sujets d’intérêt commun. au-delà des antagonismes souvent violents qui les dressent les unes contre les autres. Londres et Paris dénoncèrent cette construction. et avec la France (affaire Eurodif). France 12 nos Monde diplomatique 6 nos Manière de voir 54 € * 42 € * = 96 € * Je choisis : I 1 an au Monde diplomatique et à Manière de voir pour 69 € I 1 an au Monde diplomatique pour 45 € Si je choisis d’offrir cet abonnement......... Pourquoi alors renoncer à cette carte sans contreparties sérieuses ? A LORS que les négociations entre Téhéran et les Occidentaux butaient depuis des mois sur la question de l’enrichissement de l’uranium – auquel l’Iran a droit selon le traité de non-prolifération nucléaire (TNP)... le Conseil de discernement des intérêts supérieurs du régime (trente-quatre membres) est chargé de résoudre les conflits entre le Parlement et le Conseil des gardiens de la Constitution (qui doit veiller à la conformité des lois avec l’islam) . Obama comme une victoire diplomatique.. D’autres objections plus fondamentales s’exprimèrent. Les espoirs nés des rencontres du mois d’octobre se sont estompés et laissent craindre une escalade d’autant plus dangereuse qu’elle se produit dans un Proche-Orient miné par les guerres et par l’impasse israélopalestinienne.... Vendue comme une « mesure destinée à bâtir la confiance »....... le secrétaire du Conseil de sécurité nationale iranien.. lors du deuxième cycle des pourparlers prévu du 19 au 21 octobre à Vienne........................... Si c’est bien le cas..... Ils expliquèrent d’autre part que.. M.. Cette analyse repose sur l’idée que le président Ahmadinejad avait... L’échec.... Conformément à la loi informatique et libertés. « nous n’avons reçu ni le combustible ni l’argent » (3)..... estimé alors à mille cinq cents kilos.... du G5 + 1 avec l’Iran......... signé en 1988.. I Mme I M.. l’Iran se trouve donc en meilleure position pour discuter..... Ils font remarquer que Washington ne manifestait aucun penchant pour des pourparlers avant le démarrage de ce programme..... En définitive..... qui ont arrêté leurs fournitures à la centrale de Téhéran..... le président des Etats-Unis aurait alors ouvert la porte d’un corridor sombre qui a pour nom confrontation.... quantité suffisante pour alimenter le réacteur jusqu’à la fin 2010...... en attendant que le combustible enrichi lui soit retourné.... il a une compétence législative extraordinaire – il peut même... le président de la commission de sécurité nationale et de politique étrangère du Parlement......... 2006.... certes appuyées. Nom ....... Gary Samore... mais revenait à une levée des sanctions internationales contre le programme nucléaire iranien......... proposer des mesures non conformes à la charia.... à l’adresse suivante : Le Monde diplomatique – Service abonnements............. un nouveau consensus se dessine entre le président et l’opposition.... chehr Mottaki à écrire en juin dernier à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) pour qu’elle aide son pays à se procurer le combustible nécessaire.............. Mohamed El-Baradei.... .... alors que ce point n’est pas négociable pour Téhéran....... Code postal....... conseiller du président Obama sur le dossier iranien... Washington souhaite un accord qui puisse être décrit comme une victoire diplomatique sur l’Iran......... à comme un signe de fracture au du ES POSITIONS pouvoir......... Localité .. Quoi qu’il en soit. Pays . Ils ont manifesté une « attitude positive » et une volonté de poursuivre les discussions.................... les négociateurs iraniens se sont gardé de rejeter en bloc le projet de l’AIEA. puis en France..... Hachémi Rafsandjani (1989-1997)..... dans un an..... B1209 – 60732 Sainte-Geneviève Cedex.. le pays s’était procuré vingt-trois kilos de ce combustible.. pour le transformer en barres de combustibles destinées à son réacteur de recherche de Téhéran...DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique 12 ENRICHISSEMENT DE L’URANIUM ET ARRIÈRE-PENSÉES Les dessous des négociations avec l’Iran Les négociations entre les puissances occidentales et l’Iran sur le dossier nucléaire sont bloquées..... Or. Consensus à Téhéran de MM. M. mais il avait nuancé son propos en expliquant que son pays devait « étudier le texte attentivement ».... La dénonciation par M...... ce qui était conforme aux déclarations du 26 octobre de M.. Le New York Times expliqua même que l’administration Obama avait obtenu une percée en divisant profondément la classe politique iranienne.. la République islamique exigeait qu’une partie de l’uranium destiné au réacteur médical soit acquis par le biais d’accords commerciaux directs. il suffisait de traiter sept cent cinquante kilos d’uranium appauvri – et non les mille cinq cents prévus par le texte. Adresse . ce qui permettrait de freiner pendant au moins un an le programme nucléaire de Téhéran..... Adresse ... De hauts responsables de la sécurité nationale sous les présidences successives de MM. Affirmant avoir respecté les délais prévus par le TNP pour informer l’AIEA... alors qu’il cherchait surtout à prévenir une rupture des négociations..... les agences de presse prétendirent que Téhéran avait acquiescé à ce plan.. son directeur général en partance........ (1) « Managing nuclear proliferation in the Middle East »...... un moment... rival du président Mahmoud Ahmadinejad lors de l’élection présidentielle de juin et l’un de ses principaux opposants depuis.. Pour sa part. Mais la logique même de cette offre est boiteuse : les Etats-Unis continuent à refuser l’enrichissement de l’uranium par l’Iran – cela permettrait au pays de se doter de l’arme nucléaire –. déclara même à la presse que M...... à titre exceptionnel. par Moscou et Pékin.............. ouvrant la voie à un règlement d’ensemble....... En fait....... Nom ..... Allaeddin Boroudjerdi........ dans le cadre d’une réunion de l’AIEA.. le président Ahmadinejad a formulé une offre supplémentaire : mettre sous scellés et sous contrôle de l’AIEA un quart de l’uranium iranien... le secrétaire du Conseil de discernement (2)............ Samore lui-même préconisait plutôt de tenter un dialogue global prenant en compte les intérêts économiques et politiques de l’Iran....... Un tel accord aurait pu être présenté par M. Hachémi Rafsandjani. Le dernier jour des négociations............ Un diplomate français confia au Washington Post que cette offre « n’était pas loin » de la solution idéale pour les Occidentaux.... l’administration Obama semble avoir privilégié une proposition qui empêche tout accord acceptable par Téhéran. L’agence de presse officielle IRNA a qualifié le point relatif à l’« échange simultané » de « ligne rouge » – le pays craignant que l’uranium exporté ne lui soit jamais restitué –. Désigné par le Guide...... Washington.......... la France.. vous disposez d’un droit d’accès et de rectification des données vous concernant... Le représentant iranien à l’AIEA......... M.......... Les déclarations du président Obama du 15 novembre affirmant que « nous n’avons plus beaucoup de temps » laissent toutefois présager la fin des négociations et un nouveau cycle de sanctions..... pression (M...... Ali Larijani. en coulisse. Moussavi du plan El-Baradei a été formulée le 29 octobre............ Et le 6 juillet 2009.. Boroudjerdi : celui-ci voulait que l’uranium faiblement enrichi soit envoyé en Russie en plusieurs étapes et exigeait des « garanties » pour pouvoir les récupérer.. Washington a avancé que ce délai permettrait aux deux parties de gagner du temps pour aboutir à un accord global éliminant la possibilité d’une arme nucléaire iranienne.... j’indique les coordonnées de mon/ma filleul(e) : Mlle I 92BZ0020 Pour vous.. avança une proposition qu’il avait déjà formulée dans un article écrit avec Bruce Riedel pour la Brookings Institution.... jusqu’au 31/03/2010.. Berkeley. l’idée d’une solution est venue de là où personne ne l’attendait.............. L’élection du président Barack Obama et les pourparlers entre Washington et Téhéran avaient pourtant créé un espoir de percée diplomatique.......... menaces régulièrement agitées par Tel-Aviv et dont Washington se sert comme moyen de * Journaliste et historien.... un négociateur iranien à l’agence Reuters le 16 octobre..... le vice-président Joseph Biden déclarait : « Israël peut décider lui-même – c’est un pays souverain – ce qui est dans son intérêt et ce qu’il faut faire concernant l’Iran.. D’autre part............... Mir Hossein Moussavi...... et Pavoiravec le groupeune semaine après accepté de participer à une rencontre dit G5 + 1 – les ARALLÈLEMENT Etats-Unis. Grâce à l’accumulation d’uranium faiblement enrichi. dans une première étape.... sous couvert d’anonymat.. et M. actuel président du Parlement et ancien négociateur sur le dossier nucléaire... auteur notamment de Perils of Dominance : Imbalance of Power and the Road to War in Vietnam.. Pour le député conservateur Hesmatollah Falahatpisheh. Prénom ........... les Etats-Unis avaient construit à Téhéran un réacteur nucléaire destiné à la recherche médicale.... au cas où on refuserait de le lui livrer....... Localité .. M.. mais ses représentants n’étaient pas non plus habilités à en accepter un.... enrichi à 20 %. dans un entretien à la chaîne ABC. Ahmadinejad. D’où la proposition faite à la République islamique d’envoyer 80 % de son stock d’uranium faiblement enrichi en Russie... sera dû à la logique même des propositions des EtatsUnis... en décembre 2008 (1) : l’Iran enverrait en Russie l’essentiel de ses stocks d’uranium pour qu’ils y soient enrichis à 20 %. L’approche de cette échéance a amené le ministre des affaires étrangères Manou- Bien que la contre-proposition d’une livraison par étapes efface tout ce qui rend le projet El-Baradei attractif aux yeux de l’administration Obama et de ses alliés occidentaux..

au Pakistan. lui. C. Inde. mais. hors-série « Spécial aviation ». a été annoncée par des responsables américains.. Wired. Obama. Militants d’Al-Qaida. Mais le projet Neuron de Dassault souffre de deux absents de poids dans la perspective d’une Europe de la défense : les Britanniques et les Allemands. Le Monde diplomatique. l’administration de M. insurgés et responsables de la nébuleuse terroriste. contre vingt-deux en 2002.fr (1) « La guerre des drones aura bien lieu ». et avec une capacité d’emport d’armements multipliée par dix. L’autre société israélienne.8 milliard pour la fourniture de quinze systèmes de trois appareils. Elles fabriquent respectivement le Global Hawk (un drone de longue endurance qui peut voler trente-six heures pour des missions de surveillance) et les Predator. Paris. la mort »).) et près de 20 % pour des contrats masqués en raison du secret militaire. permettant l’émergence d’une industrie robotique militaire importante (lire l’encadré). aurait fait quatre cent trente-deux morts (bilan au 30 septembre 2009) incluant civils. dont un tiers en dehors des Etats-Unis estiment les spécialistes (1). depuis un accord tacite passé entre M. qui prendront du temps à être réglées ». deux missiles Hellfire (« feu de l’enfer ») tirés par un drone américain s’abattent à Laddah. Et. « L’armée pakistanaise a demandé des drones et la possibilité d’appuyer sur la détente. juin 2009. un petit drone Elsa a survolé Strasbourg lors du sommet de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). l’administration Bush avait pris la décision de transformer la CIA en force aérienne de contre-insurrection en faveur du gouvernement du Pakistan ». alors qu’en 2008 trente-six attaques avaient fait trois cent dix-sept morts. après la mort de Mehsud. Pour l’année fiscale 2010. Deux sociétés s’affrontent : EADS avec l’advanced UAV . A ateindre 62 milliards de dollars de dépenses dans les dix prochaines années. (4) Tim Reid. responsable du Center for Research and Security Studies d’Islamabad. le dernier-né. les autorités américaines sont ainsi devenues boulimiques d’avions sans pilotes. avait également suscité la satisfaction des autorités américaines. Première visée par les drones. laissant entendre qu’une autre intrusion ne serait plus tolérée.. talibans afghans ou pakistanais. Pourtant. dans l’ouest du Pakistan.. notamment avec le projet de bombardier X-47 B de Northrop Grumman. Les attaques par des avions sans pilote (UAV en anglais. comme la lutte contre le trafic de drogue. Ainsi Israel Aerospace Industries (IAI) a produit le Hunter (dont la France a acheté quatre exemplaires) et le Heron ou Eagle. Les plus utilisés sont des Predator dits MALE (en français. « Les drones sont un expédient mais ne règlent pas les causes profondes. Le cas américain. La guerre avec le drone est-elle devenue une banale activité de bureau. voire un jeu vidéo ? Afin d’éviter tout risque de créer des comportements irresponsables. Avec leur long et fin fuselage bombé à l’avant pour accueillir une antenne satellite. Benoît XVI -remplacer les I chasse ?jusqu’àpossible. Il reste aussi le domaine des UCAV. Timesonline. ET L vers 1 h 30 du matin. service abonnements. 2u5 € 12 n mér o s Offre spéciale DÉCOUVERTE 3 mois. La maison visée appartient à un responsable religieux qui soutient les talibans. voire l’affrontement aérien. utilisé au Royaume-Uni. Dassault Aviation-Thales et Indra en Espagne avec le SDM. A 8 millions de dollars l’unité. « Recherche pilotes désespérément ». Un quasi-monopole américain VEC 4. Bush et M. et depuis rebaptisée Xe.). P. Toutefois. Rien qu’en juin-juillet 2009 – période la plus sanglante –. Mais ce n’est pas le seul problème.7 milliards de dollars en une décennie. éliminant ses personnages-clés. les talibans sont plus discrédités. L’avantage des drones tient à leur autonomie. Dassault. L’intensité accrue des raids – une attaque par semaine –. la Central IntelliPLUSIEURS MILLIERS gence Agency (CIA) contrôle les drones. derrière les enjeux économiques : la formation d’un pilote de chasse américain coûte 2. Grâce à son réacteur. En 2010. qui a constitué le support du programme Système intérimaire de drone MALE (SIDM) Harfang. les drones aériens de combat.. A partir de 2008. Le rapport précise que « les drones sont considérés comme une alternative à une série de missions traditionnellement menées par l’homme ». www. les forces aériennes « doivent être positionnées pour exploiter des systèmes de drones de plus en plus autonomes. souligne Mme Christine Fair. PA R L A U R E N T C H E C O L A EDOUARD PFLIMLIN * altitude longue endurance) construits par la firme General Atomics. partagés entre moins de 5 % pour les autres sociétés (en Russie. le nombre d’heures de vol effectuées par tous les appareils atteint quatre cent mille en 2008. (8) Lire Najam Sethi. ces attaques nourrissent le ressentiment de la population pakistanaise. indique Henrotin. Les Predator sont déployés sur l’énorme base de Kandahar. Chine. (5) Jospeh Henrotin.com. Cette montée en puissance s’inscrit dans un contexte de forte hausse du budget militaire : il a progressé de 74 % entre 2002 et 2008. femmes et enfants compris. Oussama Ben Laden. 2009. 25 septembre 2009. The New York Times. plus du double de 2007. C’est dans un univers aseptisé et sans risque pour les pilotes que sont conduits ces engins.. Là. Barack Obama a prévu 3. Les Pakistanais ne s’opposent plus. « Avec la mort de Mehsud.. l’opinion y voit une atteinte à la légitimité du pouvoir national. (3) « CIA said to use outsiders to put bombs on drones ». mais « il ne se substitue pas à lui ». assure certaines tâches liées aux drones. E 5 AOÛT 2009. Air & Cosmos. le Pentagone envoie régulièrement les pilotes sur le terrain. 29 juin 2009. ponsabilité passe au second plan. leur poids est bien plus important car elles coopèrent largement avec les entreprises européennes. on compte cent neuf Predator. une vitesse de 740 km/h. George W. les lanceurs de missiles ont également augmenté. (2) Frédéric Lert. la mort qui vient du ciel Tandis que l’armée pakistanaise poursuit son offensive dans le Waziristan (lire pages 14 et 15). durant quatre à six semaines (1). Imtiaz Gul. Pour Obama et son équipe. Plusieurs pays ont également lancé des programmes de drones de combat ou UCAV (unmanned combat aerial vehicle). dans le Waziristan sud. soit 12 numéros au prix de 25 € au lieu de 36 € * * tarif au numéro . et suivre ainsi les déplacements de l’ennemi. leur flotte de drones est passée de cent soixante-sept appareils à plus de six mille. Sagem. C’est sur le marché futur des drones MALE que la compétition sera féroce. European Aeronautics Defence and Space (EADS). une équipe des Navy Seals. le bilan de ces appareils mérite réflexion. quatre fois plus lourd (4. La Technologie militaire en question. la mort d’un des fils de M. ibid. Il y a une forme de radicalisation en termes de puissance de feu : on fait du “rechercher et détruire” et on recherche une espèce de “droit de poursuites” ». Et surtout. 3 juin 2009. Les attaques ciblées sont-elles vraiment efficaces ? Chez les insurgés. C’est un programme où 2. Autorisation B019 . Les sociétés européennes comme Thales. En France. chef des opérations extérieures d’Al-Qaida. Huit personnes sont mortes lors d’un premier raid. Accusant déjà les gouvernants de corruption. du Council on Foreign Relations. et il existe une coopération entre les Etats-Unis et le Pakistan ». Pervez Moucharraf. la région montagneuse du Waziristan sud. Les sociétés israéliennes en représentent 2 %. Avec plusieurs conséquences envisageables qui dépassent très largement le conflit afghan car. puis sept. basée en Afghanistan. qui ont commencé en 2004 au Pakistan. qui a aussi atteint plusieurs cibles de « haute valeur ».. Restent environ 24 %. deux fois plus gros. modulaires et viables qui rendent les forces plus adaptables et mieux dimensionnées. permettant de maximiser l’efficacité des forces aériennes au XXIe siècle ». contre trente-six pour toute l’année 2008. Entre 2002 et 2008. ces engins provoquent de nombreuses pertes civiles. l’infrastructure terroriste tout comme les conditions économiques et sociales de la radicalisation demeurent en place dans les vingt-sept mille kilomètres carrés des zones tribales (8). des avions sans pilotes. conclut le politogue Zenko. et 1. Excédé par le manque de volonté ou l’incapacité des autorités du pays à maîtriser les zones tribales. le maulana Ikramud-Din.60732 Sainte-Genevieve Cedex MD09 L. le charismatique chef des talibans pakistanais.4 MILLIARDS de dollars en 2009. Elbit. impliquée dans plusieurs scandales en Irak. servant à la reconnaissance. dominée par le mollah Nazir. le MQ-9 Reaper (« la faucheuse. dans le Waziristan nord. aerial vehicle) se sont intensifiées ces derniers mois dans les zones tribales du Pakistan. Témoignage Chrétien. 20 août 2009.8 milliards de dollars pour le développement et l’acquisition de drones. il devrait représenter de 4 à 5 milliards de dollars. Les Etats-Unis sont donc très bien placés pour bénéficier du développement exponentiel du marché des drones. affiche. Il est progressivement épaulé par son successeur. en parfaite opacité et illégalité (3). leur usage déborde les champs de bataille pour servir à des fins sécuritaires jusque dans les banlieues européennes. Et le président Obama y aurait effectivement renoncé. Là encore. Et la disparition de l’ennemi numéro un pakistanais serait l’exemple le plus flagrant de la réussite de cette stratégie. « A partir de l’été 2008. a quant à elle produit le drone Hermes. Pour l’heure. ET E. à ce sujet. elles ne font que renfor- cer le sentiment de fierté. Un drone MQ-1 Predator A peut rester plus de vingt-quatre heures en l’air. sans être confirmée depuis. l’ancien président pakistanais. En quelques années. moyenne (1) Martin Crag. conçus spécialement pour des frappes au sol et le bombardement. le Predator C Avenger (« le vengeur »). sur le principe. Pour les très grands drones HALE (high-altitude long-endurance). contre 400 km/h pour le Reaper. le combat est perdu pour l’Europe. Dans leur traque aux talibans et aux cadres d’Al-Qaida. notamment l’achat de vingt-quatre Reaper pour l’US Air Force et celui de cinq Global Hawk. sont des nains avec seulement 4 % du marché. L’étude 2009 du cabinet Teal Group confirme que le marché annuel passera de 4. Parmi les douze victimes de l’assaut figure Baitullah Mehsud. « Les attaques de la CIA sont secrètes. « President Obama “orders Pakistan drone attacks” ». à savoir donner la mort (. Au 30 septembre. On suspecte aussi Washington d’opérer à partir de bases pakistanaises. beaucoup plus qu’un avion de combat. le relatif succès de ces attaques ciblées. « Armes du futur ». ajoute Mme Fair. En septembre 2008.temoignagechretien. alors que la grande majorité des pays du monde accorde un plus large crédit aux EtatsUnis de M. poussant ses membres hors des zones tribales et compromettant leurs capacités opérationnelles ». atteignant 515 milliards de dollars. passait la frontière et tuait une vingtaine de personnes. souligne le politologue Micah Zenko. 23 janvier 2009. (7) Cf. Mehsud et le réseau Haqqani. ces drones pourraient emporter des charges nucléaires (6). un village reculé du Waziristan sud (Pakistan). ces appareils ressemblent à d’inquiétants insectes. excluant la possibilité d’un vrai débat public sur leur efficacité ». celle d’un pilote de drone est estimée à seulement 135 000 dollars (2). Paris. la domination américaine est totale avec le Global Hawk. des drones ont déjà été utilisés pour des opérations de surveillance : par exemple pour assurer la sécurité du voyage officiel du pape Benoît XVI à Lourdes. est enfin envisagée très sérieusement. « Dans l’attente des drones civils ». L’extension de l’utilisation des drones à d’autres fonctions « sécuritaires ». Iran. Finmeccanica. il reste beaucoup moins cher qu’un avion de combat. qui doit équiper l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). « Les drones ont un impact important sur Al-Qaida. les drones mènent.7 tonnes). Saad. « Bush était prudent concernant le Pakistan. celle d’Osama Al-Kini. dans le Nevada (Etats-Unis). » Trois jours seulement après son investiture. Il devient un « auxiliaire du soldat ». Bush. aux attaques de drones. commente M. les 13 et 14 septembre 2008. D’autre part. une guerre permanente à tous les insurgés. ou les immigrants clandestins. cent cinquante-cinq personnes ont été tuées. dans le sud de l’Afghanistan. l’opinion favorable au nouveau président dépasse à peine les scores extrêmement bas de M. Même pour protéger. et recherché pour sa responsabilité dans les attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998. au Pakistan et en Afghanistan. Il semblerait d’ailleurs que la société militaire privée américaine Blackwater. le problème est plus global. trente-neuf attaques avaient frappé le Pakistan. pour un total de vingt-cinq mille appareils de tous types. souligne le spécialiste Joseph Henrotin (5). dans l’avenir. aussi bien d’un point de vue opérationnel que stratégique.. le marché mondial des drones est dominé à environ 70 % par des sociétés américaines comme Northrop Grumman et General Atomics. à moindre coût. de la Rand Corporation et spécialiste de la région. leurs ailes étroites et leurs dérives arrière inclinées. « Le nouveau jeu de la guerre ». en réalité. no 2187. En 2008. Le 1er janvier. dirigés à partir d’une base dans le Nevada. Transformer la CIA en force aérienne Alà. depuis le début de l’année. Les Etats-Unis y consacrent de plus en plus de moyens. les combats s’intensifient à la frontière avec l’Afghanistan.13 DES GUERRES ASIATIQUES AUX MIGRANTS CLANDESTINS LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009 Drones. le pouvoir américain a tenté de justifier l’utilisation généralisée des drones par l’impossibilité d’intervenir directement sur le territoire pakistanais. chaque année depuis 2001. Les responsables pakistanais ont fermement condamné l’attaque. du nom d’un ancien commandant afghan. (6) Nathan Hodge. Un espace clos rempli d’écrans avec chacun un clavier et un joystick (manette de jeux vidéo). dans Science & Vie. 2009. le 23 janvier 2009. quelques heures plus tard.armees. Paris.8 milliards d’euros sont en jeu : 1 milliard pour le développement. Selon un rapport de l’US Air Force (USAF) présenté le 23 juillet 2009. auxquels s’ajoutent vingt-six Reaper. face à un ennemi incapable d’envoyer des soldats verser leur sang.4 à 8.. Selon un état des lieux dressé en janvier 2009. poursuit-il. comme ils le faisaient dans le passé.6 millions de dollars. le président Bush avait autorisé les forces spéciales à opérer au Pakistan. Le drone s’intègre donc pleinement dans les plans futurs de l’armée américaine. San Francisco. En attendant le développement des drones civils (7). le tout récent Prix Nobel de la paix a ordonné des attaques dans les zones tribales du Pakistan (4). » Mais ce risque d’irres* Journalistes. depuis la base dede kilomètres de Creech.. Si cette inflation s’explique d’abord par l’explosion du nombre de modèles légers. Plus récemment. les sommes allouées aux robots militaires ont presque doublé.. « Elle change radicalement l’“acte final” du combattant. « Le Pakistan se retourne contre les talibans ». Cette guerre à distance pose problème. Economica. s’est accompagné de nombreux dommages collatéraux. les Etats-Unis multiplient l’usage de drones. les Etats-Unis sont en avance. Et. pour unmanned remodèleront le champ de bataille de demain ». Lelespilotes de C’est document de l’USAF souligne que « drones RA T ON Le 22 juillet 2009. BAE Systems... qui devrait www. « Unleash the nuclear-armed robo-bombers ».

Le pouvoir local est. ils contrôlaient la vallée de Swat. Mohmand et Khyber. et plus d’une centaine d’écoles furent détruites . et avertit qu’il pourrait à peine fournir le tiers des secours nécessaires. sans que leurs structures politiques s’en trouvent modifiées. 200 Institute alimentai OFFENSIVE MILITAIRE DANS LES ZONES TRIBALES Le Pakistan fabrique ses propres enne PA R N OT R E E N V O Y É S P É C I A L MUHAMMAD IDREES AHMAD * A LA mi-septembre 2009. cette opération fut approuvée par la population pakistanaise (à 41 %. la disparition ou la livraison à ces derniers de suspects parmi lesquels figurent beaucoup d’innocents. fait le lien entre le gouvernement fédéral et les maliks. dont un million d’hommes dans l’armée. Les institutions en place se sont effondrées – notamment le bureau de l’agent politique qui. sans forcément approuver le recours à la force. Quand l’islamisme politique se nourrit du comportement des élites USQU’EN 1969. en août 2007. Désireux de contrer l’impact du TTP. a finalement pénétré dans le Waziristan sud pour appréhender les « étrangers » (1). Après huit ans d’interventions étrangères. autre analyste politique. imposèrent des restrictions à l’entrée de réfugiés dans leurs provinces – ce qui mit en relief la dimension ethnique du conflit. et il ajoute : « L’islamisme militant au Pakistan s’est nourri du comportement des élites. En 2002. une coalition de partis religieux opposés à la « guerre contre le terrorisme » (2). passé aux mains d’hommes tels que le charismatique Nek Mohammad. dans le Bajaur. Ces zones. mais sans que les procédures judiciaires existantes soient modifiées en conséquence. les jeunes rejoignirent massivement les rangs des talibans parce qu’ils pouvaient y obtenir des armes et un entraînement militaire. cette intervention. En vain : le TNSM ne cessa de se développer. M. Parmi ceux qui restèrent. en 1994. L’accord ne fut ratifié par le pouvoir que. les dossiers restèrent donc en souffrance et les affaires furent sans cesse reportées.. particulièrement dynamiques. raconte M. Gulbuddin Hekmatyar. Fazlullah en décembre 2007. les médias présentèrent l’incident comme le prélude à une marche sur la capitale. En 2005 toutefois. son gendre. Territoires tribaux fŽdŽraux. ce mouvement prit les armes à deux reprises. Baitullah Mehsud. « Je pense que [la guerre] était évitable. Les petits délinquants intégrèrent pour leur part le TTP à mesure que l’influence de celui-ci grandissait. Mais. sa façon de rendre promptement justice et ses critiques à l’égard de la vieille élite féodale attirèrent également à lui de nombreux jeunes mécontents. il fut emprisonné à Dera Ismail Khan. chez des amis ou par des bénévoles. en effet. La plupart d’entre eux ayant été tués ou capturés. La pression sur Islamabad s’intensifia. il en découla pour eux une rapide baisse de popularité – même le TTP. En réponse. l’armée élargit le théâtre de ses opérations aux territoires de Bajaur. l’Afghanistan s’enfonce dans le chaos. fin analyste politique pakistanais. et des vétérans jugés inefficaces ont été marginalisés ou assassinés. neuf déflagrations précédées de sifflements. à son retour. mais le Pakistan n’est pas un acteur libre et indépendant. une mobilisation pour le retour au sys- J . l’usage immodéré de la force dans le soutien à cette guerre perçue comme purement américaine . aucune des parties en présence n’avait respecté ses engagements. les Pachtounes se considérant comme la première communauté visée par une telle mesure. des paysans sans terre se sont dressés contre les riches propriétaires terriens ». tant les rebelles afghans que l’armement ont transité par les zones tribales. Le cessez-lefeu fut cependant rompu le 18 juin. le mollah Fazlullah. date à laquelle ce jeune émir fut assassiné lors d’une « frappe » aérienne américaine dont l’Etat fédéral revendiqua la responsabilité – comme souvent – pour ne pas avoir à admettre que sa souveraineté avait été violée par Washington. afin d’échapper à la justice expéditive des talibans. lorsqu’un groupe de militants du TTP organisa un raid provocateur à moto dans la vallée voisine de Buner. formula des réserves concernant pareille décision. poussaient à un engagement politique – mais aussi parce que la guerre menée par les talibans était perçue comme un combat contre ces élites. estime M. Les infrastructures tribales traditionnelles et le concept même d’autonomie régionale en ont également pâti. Mais cette armée subit de lourdes pertes. selon plusieurs sondages réalisés durant l’été [4]) et saluée comme un succès par les dirigeants politiques. sous la conduite du chef de guerre antisoviétique Jalaluddin Haqqani . et cela pour trois raisons majeures. TTP) par M. réactiva le TNSM. Le président Asif Ali Zardari essaie de reprendre pied. Divers groupes militants ont rallié les talibans pakistanais. contrairement aux interventions militaires dans les zones tribales. sont divisés en sept territoires (ou agences) et six régions (voir la carte). parti local prônant le rétablissement de la législation régionale.. le 14 avril 2009 et. MMA). dans la Province de la frontière du NordOuest. qui se sont servies de l’Etat pour préserver et accroître leurs privilèges. Après avoir été rebaptisé Mouvement taliban du Pakistan (Tehrik-e-Taliban Pakistan. les talibans locaux interdirent l’instruction des filles. Hamid Karzaï a été investi à Kaboul. déclare Rahimullah Yusufzai. comme en témoigne notre envoyé spécial. laissés à l’abandon et ta la M da is ac pr et M co Encouragé par les Américains. les chefs de tribu. La cible de ces tirs de roquettes ? Un poste de gardes-frontières chargés de surveiller la barrière par laquelle on pénètre dans le territoire tribal de Khyber. Dans les tribunaux de district. avec leurs propres codes juridiques – une variante de la charia dans la vallée de Swat. rŽacteur de recherche Missiles balistiques Sites dÕessais nuclŽaires Territoires contestŽs Ligne de cessez-le-feu de 1949 Violences politiques et actes de guerre Autoroute du Karakoram 1. il perdit beaucoup de son crédit. cofondateur du site Pulsemedia. explique que « l’Etat a fortement déçu » les jeunes. j’ai entendu en provenance de Hayatabad. Deux autres accords de paix furent conclus au cours des années suivantes. BALOUTCHISTAN Sources : et des res (NTI). De plus. Leur rattachement au Pakistan entraîna le remplacement de ces codes par la législation nationale. Moucharraf. selon lui : la décision prise en 2001 par le président Pervez Moucharraf de participer à la « guerre contre le terrorisme » que mènent les Etats-Unis . avec trois millions d’habitants au total (2 % de la population pakistanaise). Sufi Mohammed contribua en fondant le TNSM en 1989. Sans résultat tangible. à cet ordre judiciaire islamique. Ezdi. beaucoup furent tués lors des bombardements. et. Contrairement à aujourd’hui. et celui de M. et que les médias privés. après un semblant de normalité. Asif Ezdi. Situation qui provoqua. le gouvernement envoya dans le Waziristan sud cinq mille soldats soutenus par des hélicoptères de combat. et farouche adversaire de la présence américaine dans ce pays. Les dirigeants du Sind et du Pendjab. AFG H AN I S TAN FATA2 Khusab Quetta PENDJAB Lahore M AFGHANISTAN IND E Khyber Char Peshawa Pechawa Pechawar Peshawar Pechawar FATA New Delhi Kurram Orazkai Hangu Karak Waziristan nord Bannu Lakki Marwat Waziristan Sud sud Tank Kohat DŽsert de Kharan BALOUTCHISTAN I R AN PAKI S TAN SIND Gwadar 0 300 km Karachi Distribution ethnique Baloutches Pachtounes Sindhis Pokharan Pendjabis Autres OlŽoducs et gazoducs en projet existants Exploitations de pŽtrole ou de gaz Installations nuclŽaires : unitŽs d'assemblage de la bombe. La plupart des réfugiés furent logés dans des familles. Le HautCommissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) dénonça de tels actes. Cependant. Néanmoins. depuis le Raj britannique au milieu du XIXe siècle. déclencha une vague de terrorisme jusque dans les autres grandes villes. Rustam Shah Mohmand. mais également pour bénéficier à la fois d’un armement et d’un réseau de relations puissant dont ils usèrent pour terroriser leurs concurrents aussi bien que la population.DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique 14 TURKMƒNISTAN TERRITOIRES DU NORD C H INE Territoires tribaux fédéraux (FATA) Province de la frontière du Nord-Ouest (NWFP) Territoire fédéral d’Islamabad Zones de conflits Camps de réfugiés Présence importante de personnes déplacées (en dehors des camps) Bajaur Mohmand C Mine de fer de Hajigak Col de Salang NWFP Kaboul Peshawar Mine de cuivre Islamabad dÕAynak 1 CA CH E E IR M Protégé par les puissances occidentales. PENDJ Khan 2. et les aides étrangères atterrirent en majorité dans la poche de politiciens corrompus. En mai. Province de la frontire du Nord-Ouest. la banlieue ouest de la ville. Le gouvernement ne proposa aucune mesure d’assistance. Mohammed en 2008. da o gu au re L’armée réussit à déloger ces militants. et le pouvoir fut contraint de signer un traité de paix avec Nek Mohammad. tème précédent à laquelle M. M. les militants n’ont jamais constitué une menace pour le pays ou pour son arsenal nucléaire. Dir et Swat étaient des Etats princiers indépendants. L’armée de l’Etat fédéral. les districts du Malakand que constituent Chitral. ce qui amena le gouvernement de Benazir Bhutto. « Dans certaines régions. Il avait officiellement renoncé à la violence et des négociations aboutirent. Le refus par les tribus de livrer leurs hôtes a entraîné à leur encontre une répression qui les a incitées à se liguer contre le pouvoir central. Mohammed partit combattre les forces américaines en Afghanistan. ce parti gagna en popularité chez les plus démunis . Quelques mois plus tôt. TNSM). Il n’y a pas eu alors d’insurrection. Les tensions qui couvaient depuis deux ans dans la vallée de Swat ont atteint un point culminant en 2009. parce que « la politique gouvernementale et les aspirations du peuple convergeaient ». journaliste et analyste réputé. et qui ont précipité les gens ordinaires dans une pauvreté de plus en plus grande et dans le désespoir. Singulièrement dans les zones tribales frontalières où les « dégâts collatéraux » des bombardements américains et le retrait de la puissance publique favorisent les extrémismes. « dans un pays où les gens ordinaires ont peu de chances de franchir les barrières sociales. les forces armées pakistanaises prirent d’assaut la Mosquée rouge qu’occupaient des militants protalibans à Islamabad . en lançant une vaste offensive militaire au Waziristan. Nawaz Sharif. après l’échec de l’« ordre judiciaire islamique » (Nizam-e-Adl) – le nouvel accord de paix que l’Etat fédéral avait signé avec le Mouvement pour l’application de la charia islamique (Tehrik Nifaz Shariat-e-Mohammadi.org C ERTAINS commentateurs occidentaux et leurs alliés locaux se hâtèrent de dénoncer la nouvelle législation : ils affirmèrent que le Pakistan était au bord du gouffre et que son arsenal nucléaire ne tarderait pas à tomber aux mains des talibans arrivés à cent kilomètres de la capitale. Durant le conflit contre les Soviétiques dans les années 1980. dès mon arrivée à Peshawar. En 2004. mais ex-combattant en Afghanistan. il avait mené le même type d’opération dans la vallée de Swat. qui se radicalisa et se renforça grâce à l’afflux de militants ayant fui devant les attaques de drones américains dans les régions tribales. et les chars se mirent en mouvement. le système politique et les élites semblant ligués contre eux. un vote sanction a porté au pouvoir le Conseil * Journaliste. en 1999. FATA). le gouvernement pachtoune de la Province de la frontière du Nord-Ouest libéra M. Les talibans afghans s’y étaient réfugiés après leur défaite : dans le Waziristan nord. dans l’est du Pakistan. ils sont entrés dans le Buner – de combien d’hommes auraient-ils disposé pour marcher sur la capitale ? » Le Pakistan compte cent soixante-treize millions d’habitants. mais des millions de personnes furent déplacées et la colère contre le gouvernement s’amplifia. mais près de trois millions de civils furent déplacés à la suite de son intervention. Tous estimèrent qu’il était impératif de combattre les militants et les délinquants dans le Malakand. l’armée et les médias. à la tête de dix mille hommes. le gouvernement n’a pu résister. après deux attentats manqués contre M. lorsque les forces armées pakistanaises y ont fait irruption. la paix civile ne revint pas dans la vallée de Swat . sur la base d’un compromis : la fin des hostilités et le dépôt des armes contre l’acceptation par l’Etat fédéral des tribunaux islamiques. C’est ce mélange de ferveur révolutionnaire et d’enthousiasme religieux qui a fait le succès des talibans (3) ». en février 2009. dans lesquels la loi s’appuie sur la charia. le 19 novembre 2009. quant à lui. pour diverses raisons. conformément à leur interprétation obscurantiste de l’islam. De là le fossé qui s’est creusé entre la population et le gouvernement. Au cours des années suivantes. Les combats y furent violents sans que nul ne l’emporte. sous celle du parti Hezb-e-Islami de M. la rhétorique populiste de son leader. entraînant dans la tourmente son voisin pakistanais. en général moins disciplinés que leurs homologues afghans. uni pour l’action (Muttahidda Majlis-e-Amal. avec pour conséquence une aggravation de l’insécurité. qui avait jusque-là hésité à attaquer ces Afghans favorables au Pakistan – les considérant comme un atout contre l’influence croissante de l’Inde en Afghanistan –. âgé de 27 ans à peine. le gouvernement du Pakistan a déclaré en 2002 une guerre aux talibans qui le conduit à multiplier les opérations militaires dans les Territoires tribaux fédéraux (Federally Administered Tribal Areas. extraction et enrichissement dÕuranium. situées le long de la frontière avec l’Afghanistan dans le nord-ouest du pays. à des concessions pour obtenir l’arrêt des violences. « Le gouvernement dit luimême qu’il n’y avait pas plus de cinq mille talibans . Plus de trois millions de réfugiés. en entraînant la mort de nombreux innocents. » Confrontés au chômage. Et cela. » A ses yeux. Les Etats-Unis et d’autres pays ont exercé des pressions. et. dès la fin des années 1970. par la voix de son porte-parole le maulvi Omar. le gouvernement.

Sans oublier le gisement de fer de Hajigak. T OUS CES EFFORTS n’ont cependant rien changé. 10 avril 2009. les enlèvements y sont nombreux – et. l’Inde demeure obnubilée par son opposition au Pakistan. cela pourrait devenir une victoire à la Pyrrhus si « les causes sociales. auparavant. Outre les huit mille emplois directs attendus. ainsi qu’au-delà de ses frontières.mondediplomatique. et un contrat énergétique de 100 millions de dollars sur vingtcinq ans avec l’Iran. met fin aux constantes coupures D de courant – ce qui est évidemment très populaire auprès des Afghans. Hongkong. dans la province du Logar contrôlée par les talibans. Au-delà. les transports et les commerces étaient entre les mains de ces réfugiés – dont certains migraient. Mais New Delhi a peur de devenir dépendant de son voisin. Une stratégie pragmatique qui apparaît plus solide et plus cohérente. « Votre maison est démolie. Elles sont considérées comme une réaction à la montée de la présence indienne dans un pays que le Pakistan voit comme sa chasse gardée. et demain votre corps est jeté dans un champ. Mais plus l’intervention militaire dure et plus les provinces frontalières risquent d’échapper à son contrôle . Ce projet très important aurait pu lui permettre de réduire sa pénurie énergétique et de stabiliser les relations régionales. Aujourd’hui. de l’accuser de sympathie talibane. (8) Syed Saleem Shahzad. vous êtes emprisonné.5 milliards de dollars – plus du double de la somme escomptée – pour acquérir la mine de cuivre d’Aynak. estime l’ancien diplomate indien M. cette réalité n’empêche ni les élites pakistanaises ni les commentateurs occidentaux d’espérer éliminer tous les talibans. La récente incursion de vingt-huit mille soldats dans le Waziristan sud a provoqué un nouvel exode massif : un tiers de la population a été déplacé. certains sont convaincus que M. Face ux méthodes non conventionnelles des insurgés. les événements de ces sept dernières années ont prouvé que les talibans pakistanais sortent toujours renforcés des opérations qui sont menées contre eux. qui avait naguère été accusé de faire sortir du Khyber des fugitifs et des délinquants. et singulièrement les échanges commerciaux au bénéfice de chacun des pays. même là-bas. Tandis que les autorités indiennes conçoivent l’Afghanistan comme un lieu où se joue leur opposition avec Islamabad. qui constitue la deuxième réserve de cuivre du monde (plus de onze millions de tonnes). les gens étaient terrorisés par les talibans. En avril 2009. Il investit également de fortes sommes dans des programmes sanitaires et alimentaires qui offrent des services de qualité bien supérieure à ceux dont bénéficient ses propres citoyens. The News. « A new battle begins in Pakistan ». Enfin. www. Si l’on constate dans cette région le retour à une paix fragile. Savoir en fin de compte qui de la Chine ou de l’Inde tirera profit de ses relations avec l’Afghanistan dépend en grande partie de l’évolution politique sur le terrain. Hakimullah Mehsud. L’exemple le plus flagrant est celui du gazoduc entre l’Iran. et la population est habitée par une crainte permanente. ils n’étaient influents que ans trois districts sur sept. Lire Jean-Luc Racine. Cinq compagnies indiennes sont en concurrence avec une société d’Etat chinoise. » Les médias comme les commentateurs occidentaux n’en conservent pas moins leur optimisme. « Pakistan : le plus dur reste à faire ». autant celle de l’Inde est une chronique d’échecs retentissants ». Sufi Muhammad ». Rustam Shah Mohmand. Shangla et Peshawar. on le voit – une raison supplémentaire pour ne pas armer des milices. et à faire de substantiels investissements dans l’enseignement. elle fait profil bas. L’électricité vient directement d’Ouzbékistan grâce à de nouvelles lignes à haute tension qui ont coûté cher car elles franchissent le col de Salang. Ils visaient uniquement le Malakand . Mohammed aurait pu. (6) L’exercice valant ce qu’il vaut. lié à Al-Qaida. (7) Julian Barnes et Greg Miller. l’organisme fondé par le milliardaire George Soros. Pas l’Inde. Islamabad. personne ne parlait des dangers menaçant la population : tout le monde se plaignait du coût de la vie. le gazoduc reliant le Turkménistan au Xinjiang. sur la route de Jamrud qui mène à la passe de Khyber. La Chine utilise en effet la création d’emplois et le développement économique pour promouvoir la stabilité. mais seulement de continuer à se battre. Islamabad. Si le même sondage révélait que 41 % des personnes interrogées soutenaient l’intervention militaire dans le Swat. prouvent que Pékin croit en la future stabilisation de l’Afghanistan. (1) Interview à Eurasianet. pour régler ses comptes avec quelqu’un. tout en développant les capacités techniques qui font cruellement défaut au pays. il aurait fallu ne s’attaquer qu’à eux. dans plusieurs quartiers. Center for Nonproliferation Studies (CNS). Le lendemain de ces frappes sur Hayatabad. dont deux de cuivre. et si les talibans ne sont pas aimés. une fonderie. il comportait des concessions de part t d’autre. affirme Yusufzai. Pourquoi le gouvernement a-t-il jugé nécessaire d’envahir tout le territoire ? En utilisant les forces aériennes et en bombardant sans discernement. Hongkong. The News. par les forces de sécurité ou des milices locales . 687 civilians ». pour Yusufzai : l’arrestation des membres de la choura. Kaboul demande en échange une aciérie. novembre 2009. les attaques de drones américains (lire l’article page 13) se sont poursuivies dans les zones tribales. Le jour où j’ai entendu des roquettes tomber sur Hayatabad. (1) Lire Graham Usher. Quand le pouvoir central a intensifié les bombardements aériens pour préparer l’offensive terrestre. l’entreprise d’Etat China Metallurgical Construction Corporation a payé 3. la Chine est en train de gagner. De nouveaux gisements viennent d’être découverts. L’ex-ministre et commentateur pakistanais Roead Khan se demande si toutes les options politiques ont bien été envisagées : « Nous n’avons jamais vu de uerre plus inutile. Ces engagements. » Il suffit. Programme ire mondial (PAM). un autre commentateur. » En octobre dernier. elle contribue à établir une confiance régionale. la Chine met l’accent sur le commerce et les investissements directs étrangers. la Chine gagne car elle est concentrée sur ses objectifs. Los Angeles Times. plus difficile à justifier et à gagner. (2) Le MMA s’est effondré lors des législatives de février 2008. Son projet le plus important se chiffre à 25 millions de dollars. et Gallup . Unocha . la galette coûtait 15 roupies sur le marché. Bien que New Delhi ait apporté une contribution de plus de 1 milliard de dollars à Kaboul cette année. Aussi l’opinion publique est-elle indignée (6). Autres marques d’aveuglement politique. plusieurs autres contenant cuivre et or. les sociétés indiennes tentent de rivaliser. 27 février 2008. en Asie centrale. contre 2 roupies la veille – tandis que les salaires stagnent. Désormais. désamorcer le onflit et marginaliser les extrémistes. » Et M. 29 avril 2009. Au lieu de fournir de l’aide. Asia Times. le ecours à la force seule a peu de chances de réussir : le Inde et Chine se disputent l’Afghanistan P A R S A R A H D AV I S O N * ANS le « grand jeu » qui se déroule en Afghanistan. Combinée avec un arsenal financier musclé. c’est l’Inde qui a construit le réseau apportant de l’électricité sept heures par jour à Kaboul et qui. qu’ils avaient quittée lors de l’offensive. Le 8 octobre 2009. (4) Sondages Gallup Pakistan. Dans les rues. Pendant ce temps. sur AfPak Channel. liens plus étroits avec Kaboul dans la crainte que ceux-ci tournent au seul bénéfice d’Islamabad. UNHCR . peu fournie en personnel et bien dissimulée derrière une porte rouge rarement ouverte. La conviction que le Pakistan se bat pour les Etats-Unis persiste – les attaques au Waziristan ne se font-elles pas sous la surveillance de drones américains (7) ? D’après le journaliste Syed Saleem Shahzad. Pourtant. à la veille de l’incursion militaire dans le Waziristan sud. rien qu’entre la mi-septembre et la mioctobre. 23 octobre 2009. elles avaient visé Hangu. selon eux. que New Delhi néglige malgré ses énormes besoins. en août 2009. Selon des sources afghanes. « US aiding Pakistani military offensive ». était intitulé « Everything’s coming up roses in Pakistan » (« Le meilleur des scénarios se déroule au Pakistan »). Les plus pauvres s’étaient installés dans les bidonvilles de Kacha Garhi. Mangal Bagh Afridi. s’interroge : « Si le but de l’intervention était de combattre des éléments hostiles à l’Etat. doté de trois cent cinquante lits . expliquent les sources diplomatiques chinoises à Kaboul. il se révèle maintenant le mieux équipé de tout le pays. Des sympathisants venus du Pendjab ont même osé s’en prendre aux quartiers généraux de l’armée à Rawalpindi. le Pakistan et l’Inde. au moins trois attentats-suicides et quatre attaques à la roquette y ont eu lieu. à cinquante kilomètres au sud de Kaboul. le port de Gwadar. Niklas Norling. « Lorsque la neige commencera à recouvrir les principales voies d’approvisionnement. une ligne de chemin de fer jusqu’au Tadjikistan. et. Volontairement. affirme Yusufzai. Hayatabad abritait de nombreux réfugiés afghans. à cent trente kilomètres à l’ouest de Kaboul. et les voix qui s’élèvent contre la guerre sont aussitôt suspectées de sympathie envers eux. gazières ou minérales. En 2002. mais. Ils se regroupent déjà dans la vallée de Swat. Compte tenu du nombre de travailleurs qui pourraient être recrutés. il est probable que les talibans auront reconquis tout le territoire perdu (8). dont l’exploitation fait l’objet d’un appel d’offres. Mais la priorité est donnée aux investissements sur des projets qui apportent un retour immédiat pour Pékin. ils vivent aujourd’hui dans la peur de l’armée. des 26-27 juillet 2009. plus de deux cents suspects et sympathisants n’en ont pas moins été exécutés depuis la fin des combats. Les gens sont effrayés. l’été. » Quant à l’ordre judiciaire slamique. janvier 2009. sur sept cent un civils décédés au cours de soixante bombardements entre le 29 janvier 2008 et le 8 avril 2009. mises au compte du réseau Haqqani. Traversant l’Afghanistan de part en part. puis de fournir une protection aux convois de l’OTAN. K. à l’image de son aide. Alors que les talibans perdaient de plus en plus de sympathisants. ministère du pétrole ssources naturelles du Pakistan . leur destruction décrétée en représailles contre un de leurs fils en fuite ne peut que susciter le ralliement à l’insurrection de nouvelles recrues. Il donne quelques exemples de ces investissements chinois : l’autoroute du Karakoram au Pakistan.15 Haut-Dir Swat Kohistan LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009 Chitral NWFP NWFP Shangla Buner Batagram Bas-Dir Malakand Pa Mardan Mansehra rsadda Swabi Nowshera Abbottabad Haripur Islamabad ar militant n’a pas besoin de gagner. car. Mais la Chine semble être en mesure d’obtenir d’ores et déjà un meilleur retour sur investissement. blique à Kaboul. par son aura. la Chine a choisi la voie opposée : une ambassade modeste. L Tandis que l’Inde affirme sa présence diplomatique avec une ambassade imposante dans la capitale. dans une totale impunité. Monterey of International Studies . » Le pouvoir l’a certes emporté dans la vallée de Swat. L’attentat était attribué à M. Ces deux explosions. le reportage de Foreign Policy. Mohmand. Ou la tactique consistant à armer des milices contre les talibans (à l’instar des milices sunnites irakiennes dites du « réveil ») dans une région où les vendettas courent parfois sur des générations. Kohat. constate-t-il. 59 % des Pakistanais pensaient que la principale menace venait des Etats-Unis. que les deux pays partagent une histoire commune vieille de plus de cinq cents ans. la Chine s’est engagée à construire sur place une centrale électrique de quatre cents mégawatts. ce gazoduc franchissant le territoire pakistanais. à assurer l’avenir. tout en veillant à satisfaire ses propres besoins en ressources naturelles. que l’inflation et le chômage grimpent. dans un pays où sont encore basés plus de cent mille soldats venant de pays occidentaux. avec un milliard huit cents millions de tonnes de réserves. il aurait généré des milliers d’emplois pour la main-d’œuvre afghane. Ce texte est extrait d’un article publié par Far Eastern Economic Review. Pékin. ce qui l’empêche de nouer des * Journaliste à Kaboul. E n revanche. « Il faut placer ces choix dans le contexte du programme chinois de développement du “Grand Ouest”. et un futur partenaire commercial. explique M. Sous la direction de M. Les alliances fluctuent facilement. vers l’Afghanistan. inauguré en août. tant en Asie centrale qu’en Afrique. alors que 18 % désignaient le rival traditionnel indien et 11 % (même si ce pourcentage avait augmenté) les talibans. les opérations des talibans s’étaient multipliées. économiques et politiques qui ont provoqué l’émergence des talibans ne sont pas traitées et si une vaste reconstruction n’est pas entreprise ». « Liaisons dangereuses en Asie du Sud ». « Si. lui l’est encore moins. lui. d’après un sondage Gallup. Bhadrakumar. Mais pas mal d’autres avaient ouvert des boutiques en ville et. Islamabad. New Delhi a aussi créé une série de petits projets de développement majoritairement situés dans la région fort instable de la frontière nord entre l’Afghanistan et le Pakistan. une bombe dissimulée à bord d’une voiture a explosé devant l’ambassade indienne à Kaboul – le second attentat en moins d’un an. beaucoup d’Afghans quittent Hayatabad pour des raisons de sécurité : on y voit partout des points de contrôle. tuant en majorité des civils. à plus de quatre mille mètres d’altitude.org. Asie du Sud et Iran ». (3) Asif Ezdi. Ces investissements sont typiques de sa façon de concevoir le développement. dirigeant du mouvement interdit Lashkar-e-Islam et ex-allié du gouvernement. au bénéfice de l’Hôpital de la répu- . Le Monde diplomatique. et quatre consulats dans l’ensemble du pays. le comité consultatif taliban. ainsi. marque des points politiques plus importants en Afghanistan et dans la région. PHILIPPE REKACEWICZ emis t possède des forces aériennes bien équipées. ont tué plus de cent cinquante personnes et blessé des centaines d’autres. N’importe qui peut être taxé de talib. MUHAMMAD IDREES AHMAD. ils craignent de s’exprimer. Pékin a investi dans Aynak. Dans le même temps. E CONTENU des projets soutenus révèle parfaitement la différence entre les gouvernements chinois et indien – plus que l’ampleur même des programmes. les actions des talibans se sont faites plus spectaculaires. une ligne ferroviaire et une usine de fertilisants pour l’agriculture – autant de projets qui devraient permettre de multiplier les emplois. (5) « 60 drone hits kill 14 al-Qaeda men. l’agence Associated Press a noté que des réfugiés exprimaient leur colère contre le gouvernement en criant : « Vivent les talibans ! » Au lieu de gagner les cœurs et les esprits. Selon lui. les Chinois seraient favoris en raison de leur expérience avec la mine d’Aynak. Nuclear Threat Initiative 06 . Selon une enquête publiée par The News (5). qui ont battu tous les records. selon M. s’il ouvrait la porte à la charia – comme les ccords signés par les deux gouvernements laïques récédents –. le soutien de la Chine aux pays voisins en difficulté vise également. les maisons étant partagées par des familles très élargies. « Autant la présence de la Chine s’affirme comme une série de succès diplomatiques et politiques. le Pakistan tente d’accomplir ce que les Etats-Unis et l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) n’ont pas été capables de réaliser en Afghanistan. l’insurrection a déjà gagné certains districts du Pendjab. il était certain que la population souffrirait. que les autorités pakistanaises avaient conviés en septembre 2009 à des négociations. expert pour la Chine et l’Asie centrale auprès de l’Institute for Security and Development Policy de Stockholm (1). « Les alibans n’avaient ni la capacité ni l’intention d’entrer dans a capitale. où les températures sont plus clémentes. « Thank you. le prix de la galette VEC SON ARMÉE de terre mal équipée et l’aide américaine. seules quatorze personnes étaient suspectées d’être des militants. avec l’accroissement du nombre de victimes et de l’insécurité. PAKISTAN 0 50 100 km JAB A Geological Survey of Pakistan (GSP) . le pouvoir les livre à l’ennemi . Ou encore la démolition des habitations qu’a ordonnée le régime dans la vallée de Swat. le logement et la santé. celui qui gagnera verra son aura s’accroître.Al-Jazira du 13 août 2009. tout en stimulant le développement économique local. 43 % déclaraient lui préférer une solution politique. 19 octobre 2009. âgé de 28 ans. Principale préoccupation des habitants. qui a donné lieu à des investissements massifs dans les régions occidentales de la Chine. Pékin le considère comme un fournisseur de richesses pétrolières.fr.

le directeur du service national de santé et le président luimême. la présidente a ouvert les caisses. (3) Francisco Herreros. Laquelle risque de provoquer un retour de la droite au pouvoir. propriété d’Agustín Edwards. « pension solidaire » attribuée à plus d’un million de personnes . le PIB ne s’est accru en moyenne que de 4. 4 novembre 2005 . cribleraient les officiers de balles. 23-28. Il sera évoqué lors de la XXVIIIe Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU). ses gardes du corps. « Des milliers de personnes sont impliquées dans cette sinistre opération ». en septembre 2010. par le ministre des affaires étrangères..purochile. » L’ex-président Eduardo Frei (1964-1970) (5) affirme quant à lui (ABC. Des carnages similaires surviendraient dans les provinces. Le lendemain. impliquant le ministre de la défense.2 %.2 milliards de dollars. Une PA R L I B I O P É R E Z * E SUIS femme.ac. Ces déclarations contribuent sans doute à dissiper tout scrupule chez les journalistes « démo-chrétiens » travaillant dans les médias autorisés. et choie la politique « responsable » menée à Santiago. la « République populaire démocratique du Chili » serait instaurée. La Familia militar. Dans le numéro d’El Mercurio URANT S vices de renseignement de la marine. portée par la Concertation des partis pour la démocratie (la Concertación). 10 octobre 1973) que « des masses de guérilleros étaient déjà prêtes et que l’extermination des chefs de l’armée était bien préparée ». dans une combinaison explosive. « Les marxistes encourageaient de sinistres plans dans la zone du salpêtre » . Leurs versions du plan Z. Historia del movimiento de los marinos antigolpistas de 1973. le journal a été fondamental dans la préparation du coup d’Etat. Planeta. alcool et marxisme les premiers mois. Nom de code : plan Z. il a destiné ces revenus à l’épargne et a accumulé plus de 25. le colonel multiplie les révélations lors de nouvelles conférences de presse. NE FOIS la crise globale installée. PA R J O R G E M A G A S I C H * EPT JOURS après le coup d’Etat du 11 septembre 1973. Auge y caída de Allende. (1) http://theses. la croissance du PIB a chuté à 4. le 23 octobre. Cette coalition réunissant des démocrates-chrétiens. El Mercurio et d’autres médias ont reçu 1. Septiembre. Ainsi l’établissent – conclut le colonel – les documents découverts dans le coffre-fort du viceministre de l’intérieur d’Allende. La Estrella (Valparaíso) rendra compte. des sociaux-démocrates et des socialistes gouverne le pays depuis la « transition démocratique ». lancé en 1827 à Valparaíso et en 1900 à Santiago. menée en particulier par le quotidien « El Mercurio ». Parti Ddémocrate-chrétien appuie lalequi. de dirigeants politiques et de journalistes d’opposition. une des grandes fortunes du Chili. Et il figure dans le Manuel de l’histoire du Chili. son président. le 22 septembre. en Equateur. Quotidien de référence extrêmement conservateur. Eduardo Frei et Ricardo Lagos en étaient issus. y compris internationale. a préparé puis justifié le coup d’Etat du 11 septembre 1973 contre Salvador Allende. La véracité de la conspiration est cautionnée par la quasi-totalité des intellectuels du bloc d’opposition au gouvernement de l’Unité populaire (UP) qui unit la droite et les démocrates-chrétiens (4). C’est de cette situation qu’a hérité Mme Bachelet à son arrivée au palais de la Moneda. Santiago. il annonce qu’une seconde phase du plan envisageait l’assassinat d’Allende. Santiago (Chili). Pour autant. Ainsi Emilio Filippi et Hernán Millas. un paquet de nouvelles subventions. création d’un réseau national de crèches (trois mille cinq cents à l’horizon 2010) qui a eu pour effet de stimuler la participation des femmes au marché du travail. » C’est ainsi que Mme Michelle Bachelet a salué les chefs militaires lorsqu’elle a pris ses fonctions de ministre de la défense.html (4) A l’exception de treize dirigeants démocrateschrétiens qui. Les mesures prises pour limiter les dégâts se sont succédé au fil des mois : adoption de nouvelles Chaque jeudi. janvier 2005. Martes 11. de Frías Valenzuela (1974). Une information terrifiante ! L’administration de Salvador Allende aurait fomenté un plan d’assassinat massif de militaires. [Celui-ci] aurait été terriblement sanglant. Patricio Aylwin (premier chef d’Etat de la transition. adopté par un grand nombre d’écoles. M. début 2002.ulb.) s’apprêtait à réaliser un auto-coup d’Etat pour instaurer par la force la dictature communiste. le gouvernement militaire fait publier un Livre blanc du changement de gouvernement au Chili. et Luis Alvarez. dénonce le plan Z. C’est l’une des raisons de sa grande popularité. qui était alors de 7.be/ETD-db/collection/available/ULBetd-11282007-102000/ (2) Hernán Millas. l’un directeur de l’hebdomadaire Ercilla et l’autre reporter. devant une salle presque vide. Chronique d’une expérience – un livre qui surenchérit sur les épouvantes du plan Z et se répand en invectives contre les dirigeants de gauche. à l’exportation. publient Mardi 11 septembre. « Le PS [Parti socialiste] et le MIR [Mouvement de la gauche révolutionnaire] planifiaient l’assassinat de six cents familles » . condamnèrent le coup d’Etat. à l’occasion du bicentenaire de l’indépendance. lui donne un aval complet : « Le gouvernement d’Allende (. et leur copie trouvée à la Banque centrale. l’entraînement guérillero et le sexe. à hauteur de 4 milliards de dollars. Bien qu’aucune question ne puisse être formulée.org/27. 1973. le gouvernement avait pris des mesures préventives. Selon le rapport du Sénat des Etats-Unis – « Covert action in Chile 1963-1973 » (1975) –. ainsi que la capitalisation de l’entreprise étatique du cuivre – la Corporation nationale du cuivre (Codelco) –. www. 18 septembre. sans oublier leurs familles. c’est dans le même état d’esprit qu’elle arrivera au pouvoir. (5) Son fils aîné Eduardo Frei sera également président de 1994 à 2000. une campagne médiatique mensongère. Dans un article du même Kuhn. se déchaîne contre les transformations sociales en cours en Bolivie. tandis que. directeur adjoint d’Ercilla. De son côté. et en particulier sur la croissance moyenne du produit intérieur brut (PIB). Je réunis quatre péchés capitaux. « la Michelle ». en tout premier lieu. Francisco Castillo et Abraham Santibáñez. De même Abraham Santibáñez. et les forces armées se sont bornées à devancer ce risque imminent. un programme renforcé d’investissements destinés aux infrastructures. (7) Ernesto Carmona. (6) Luis Alvarez. Actuellement. le dictature. chargé de cours à l’Institut des hautes études des communications sociales de Bruxelles. l’amiral Ismael Huerta. Les présidents antérieurs Patricio Aylwin. le quotidien chilien El Mercurio titre sur huit colonnes : « L’ex-gouvernement marxiste préparait un auto-coup d’Etat ». il avait diffusé de fausses informations diabolisant des marins qui s’étaient réunis avec les dirigeants des partis de gauche pour dénoncer le putsch imminent (1).. la presse. Fin octobre 1973. « Prensa canalla y violación de los derechos humanos ». Heureusement. début 2009. en 1989. * Historien. Selon eux. des libéraux. comme l’appellent nombre de Chiliens. Leighton sera griève- ment blessé à Rome. le 19 septembre. les médias pilonnent l’opinion. Mais nous allons faire du bon travail. 2008. principal produit chilien sur les marchés internationaux – environ 50 % de ses exportations. l’alcool et la leçon marxiste (6) ». Au cours de l’une d’elles. le Chili ne sera pas le pays « développé » qu’avait promis l’ex-président Lagos. « Les marxistes projetaient la destruction de Limache » (3). qui n’ont aucun moyen de se défendre. les militaires en train de défiler et les dirigeants de l’opposition seraient massacrés. un journaliste très proche des ser- Guérilleros. son rédacteur en chef. El Siglo. dans le parc O’Higgins de Santiago. Lagos. au Venezuela.6 %. en 1975. pendant les six années du mandat de M. Un mois plus tôt. a mis en place une série de programmes et de réformes destinés à améliorer la qualité de vie de la population en atténuant les effets du modèle économique néolibéral introduit sous la dictature du général Augusto Pinochet (1973-1989) : élargissement de la couverture santé . Qu’importe. à sa manière. les journalistes étrangers s’étonnent qu’Allende soit l’auteur d’un plan incluant… son assassinat (2). Chaque scoop se révèle plus sensationnel que le précédent : « Une autre école de guérilla découverte à Nueva Imperial » . menées. La prophétie reposait en * Journaliste.. Allende projetait d’inviter à déjeuner le haut commandement au palais présidentiel de la Moneda.DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique 16 « SALVADOR ALLENDE PRÉPARAIT UN AUTO-COUP Ce plan Z qui a épouvanté Au Chili. réédité plusieurs fois en espagnol et en anglais. LOM.. le colonel Pedro Ewing convoque une conférence de presse. auteur de Los que dijeron « No ». publient en janvier 1974 Chili 70-73. Apogée et chute d’Allende. séparée et agnostique.3 %. jour de l’armée. Fraîchement désigné secrétaire de la junte. A mesure que les services de renseignement déchiffrent les pièces – du moins le prétendent-ils –. la Banque centrale enregistrait des réserves de 24. la résidence présidentielle d’El Arrayán était la « scène de sordides histoires. Santiago. p. Alors que les prix du cuivre atteignaient. Or la crise asiatique de 1997-1998 a brusquement freiné cette expansion économique et. il explique que. de 1990 à 1994).5 million de dollars de la Central Intelligence Agency (CIA) pour déstabiliser Allende. déguisés en serveurs.5 milliards de dollars. Il s’y mêla. Au début 2008. La junte mobilise tous les moyens pour accréditer l’existence du plan. et la tendance se maintient à la baisse : la crise économique mondiale s’est répercutée sur la demande et sur les prix du cuivre. Le plan Z n’est au fond que le prolongement des virulentes campagnes médiatiques qui ont précédé le putsch. relate l’article signé Julio Arroyo Kuhn. U . Triunfo. Santiago. Rocinante. réunis autour de Bernardo Leighton. «J effet sur les indicateurs économiques des années 1990. socialiste. Au cours des trois premières années de sa présidence. Un poste jusque-là jamais confié à une femme et qu’aucun socialiste n’avait occupé depuis le gouvernement de Salvador Allende. Santiago. entraîneront des persécutions contre les journalistes de la télévision nationale et du Canal 13 de l’Université catholique (7). des exécutions de militants de l’Unité populaire (UP) : « Quatre chefs du plan Z passés par les armes ». Par surprise. Mme Bachelet a annoncé. 1999. des valeurs maximales inédites – principalement du fait de la demande chinoise –. sexe. En mars 2006. alors que les premiers signes de faiblesse économique se faisaient sentir. Devant ce qui reste de la presse nationale et des journalistes étrangers. par El Mercurio. le 8 octobre 1973. dans un attentat organisé par la police secrète de la dictature. « El informe Valech también sentó a los periodistas chilenos en el banquillo ». Daniel Vergara. le 13 décembre prochain. un plan d’encouragement de l’emploi (le chômage dépasse les 10 %). le meilleur de la presse internationale chez votre marchand de journaux Pendant son mandat.

ETTE APPROCHE a soulevé scepticisme et résistances. cela veut dire assurer des droits sociaux permanents afin que la correction des inégalités soit effective dans le temps. obligeant les habitants à de longs trajets à pied pour gagner le premier arrêt. le plan Z inculqua aux militaires la haine indispensable pour torturer et assassiner. El caso de las “Listas de los 119”. Vial Correa (décédé en octobre 2009) expliquera qu’après le coup d’Etat son équipe (la rédaction de Qué Pasa) était en contact avec la junte via un officier de la marine. elle supervise ellemême les travaux. des partisans du régime.) s’apprêtaient à faire un auto-coup d’Etat pour conquérir un pouvoir absolu basé sur la force et le crime (16) ». la marine a élevé un monument à l’amiral José Toribio Merino. le revenu per capita est à peine supérieur à 3 dollars par jour – dont la moitié est destinée aux transports.gov/ . liée au putsch . Il ne s’agit pas de donner de l’assistance aujourd’hui pour la reprendre demain (3). parmi lesquels se trouvait Cristián Zegers. « Informe Hinchey sobre las actividades de la CIA en Chile » (en espagnol). gnation de son gouvernement a pris trop de temps. Consciente de ce fait. la réforme de l’éducation demandée par les étudiants butait sur une administration des écoles aux mains du marché et sur un secteur public précaire et dépourvu de fonds. Même au sein de la Concertation. E P Rien n’aura été facile pour cette femme entrée au Parti socialiste au début des années 1970 et qui a accompagné avec enthousiasme l’Unité populaire d’Allende. en 1999. op. » Un agriculteur qui entreprenait des démarches pour récupérer son hacienda expropriée offrit 100 000 escudos (25 000 dollars) pour que son nom apparaisse sur les listes imaginaires (8). Ses Mémoires (17). commissaire de la Commission vérité et réconciliation . plans d’encouragement à la construction. (10) Hernán Millas. ES PROBLÈMES sociaux auxquels Mme Bachelet a dû faire face n’étaient pas le simple héritage des administrations antérieures. Personne ne l’a inventé. Ses études de médecine sont interrompues par le coup d’Etat du 11 septembre 1973. en 1999 également : « Je dois avouer qu’il y eut une grande erreur : croire au plan Z (11). fondateur du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR). en ouvriers salariés précaires. qu’il y ait eu un début d’exécution et qu’ils aient été nombreux ou non à y participer. Pour moi. deux jeunes militants indigènes (comuneros) sont morts dans les mobilisations menées sous l’actuel gouvernement. (16) Libro Blanco. Ricardo Lagos y Michelle Bachelet ». M. Le résultat final demeure très incertain.. Pinochet Plan Z (documentaire). en 1979. – « Pinocchio » (2006) chet . A cette époque on le donnait pour certain. M. Plusieurs facteurs ont contribué à cette perception. Même si l’on concède que. 1973. celui qui. en 2003. L’ensemble n’a entamé que 20 % des réserves accumulées du temps de la hausse des prix du cuivre. Santibáñez déclarera. où Merino fait toujours figure de modèle pour les futurs officiers. nouveau personnel et subventions) nécessaires pour résorber ce chaos constitueront une dépense supplémentaire de plus de 1 milliard de dollars pour l’Etat chilien. Enríquez-Ominami. les revenus ne sont pas suffisants pour couvrir les dépenses. A son retour au Chili.. elle affronte deux candidats de droite. Têtu. le taux de scolarisation étant passé de 16 % à 36 %. Sous le gouvernement d’Allende il dirigea la revue Qué Pasa. dans la diffusion planifiée de fausses informations. Lorsqu’on parle d’une invention. Après avoir participé activement à la résistance clandestine. enfant chérie des médias étrangers – au même titre que le chef de l’Etat brésilien Luiz Inácio Lula da Silva – dès qu’il s’agit d’évaluer la gauche latino-américaine. l’homme d’affaires conservateur Sebastián Piñera et le pinochétiste Joaquín Lavín. Frei pourrait être évincé du second tour du 13 janvier par M. La première annonce en est d’ailleurs faite par Kuhn. 24 mars 2002. Paradoxalement. organisa un véritable matraquage médiatique sur ce thème. Ainsi Mme Bachelet a-t-elle pu poursuivre les projets de protection sociale – destinés aux 40 % de la population les plus vulnérables – et de réduction de la pauvreté (38. reconnaît. assassiné en 1974 par les militaires. Le plan Z engendra rapidement des créatures régionales et locales : de nombreux chefs militaires de provinces « découvrent » le leur . l’enquête du Centro de estudios públicos (CEP). qui sont aussi l’origine du NVARIABLEMENT putsch. alors qu’elle est ministre de la défense. 2003. il sera nommé membre de la Table de dialogue. impute la paternité du Livre blanc à « des Chiliens qui avaient collaboré avec la CIA mais n’agissaient pas sous sa direction (9) ». petits propriétaires agricoles. Durant des mois. La Gran Mentira. est immense : ce sont eux qui promurent quelques feuilles très probablement fabriquées par des agents de la marine au rang de plan du gouvernement d’Allende. moi principalement (14). en 2002. et impose un billet électronique (4).) Cela dit. malgré les progrès accomplis. » Le directeur d’El Mercurio. (12) Corporación de promoción y defensa de los derechos del pueblo. São Paulo. machines. 2002. Sa responsabilité. http://foia. moins de 13 % aujourd’hui [1]). 23-30. véritable exhortation à faire des coups d’Etat. Dans cette région appauvrie. ce nouveau système modifie les trajectoires des bus. » N TANT faveur de la restauration de la démocratie et entre en relation avec des organismes de défense des droits humains. Longtemps considéré comme son adversaire certain. Santiago. New York. Pour que les soldats répriment sans pitié. Elle-même – en compagnie de sa mère Angela Jeria – est enlevée par les services de sécurité et conduite dans une prison clandestine où elle subit des violences physiques. l’actuel directeur d’El Mercurio. Presque trente ans plus tard. (13) Wilfried Huismann et Raúl Sohr.. Structurels. ils cessent de passer. (5) PNUD. (14) « Las razones del quiebre institucional de 1973. Il se voit contesté sur sa gauche par MM.5 % des votes. présidente ne fait pas le printemps allocations. dont le nombre est très insuffisant en regard des flux de passagers. ne sauvera pas forcément la Concertation. Millas expliquera en 1999 que le plan Z n’a jamais existé et qu’il est « le plus oublié des contes militaires ». Frei – ancien chef de l’Etat (1994-2000) et démocrate-chrétien – semble incapable de capitaliser le soutien que lui apportent Mme Bachelet et le Parti socialiste (PS). ils tiennent le gouvernement en échec. Les auteurs du plan demeurent inconnus. et en particulier dans les bidonvilles. l’essor des projets d’exploita- . c’est une autre histoire. A Valparaíso. présenté en appendice documentaire. qui. Il y assure que « l’Unité populaire et Salvador Allende (. que présidente. Mme Bachelet accepte l’essentiel des revendications d’un conflit qui ne faisait pas partie de son agenda et qui provoque les premiers remaniements ministériels : les titulaires de l’intérieur et de l’éducation sont remplacés. Outre les nombreuses arrestations arbitraires. Un rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) daté de 2005 (5) et incluant le coefficient de Gini – qui mesure le degré de disparité dans la distribution des revenus – a classé le Chili à la cent dixième place sur un total de cent vingt-quatre pays.3 fois supérieurs aux revenus des 10 % les plus pauvres. le gouvernement Aylwin le désigna. mais sa pièce principale est sans aucun doute le plan Z. le Chili continue d’enregistrer des records en matière d’inégalités. les entreprises chargées du service. Les résultats sont connus (lire page 24). Elle gagne au second tour avec 53. Mais le « phénomène Bachelet » naîtra à l’hiver 2002. Andrés Bello. l’historien Gonzalo Vial Correa reconnaît être l’un de ses rédacteurs : « Nous l’avons écrit à plusieurs. elle a mis en place une équipe ministérielle respectueuse de la parité hommesfemmes et promu de nouveaux visages dans ses équipes – un effort pour renouveler les cadres dirigeants. les investissements (en infrastructures. sans jamais mentionner son livre malheureux de 1974 (10). en Araucanie. qui a consacré le profit comme moteur du système. dans le sud du pays. contiennent une description baroque du plan Z. comme celle de ses collaborateurs. Enfin. Durant les premières années de la dictature.. juchée sur un char d’assaut. elle rejoint la lutte en C LUS problématique encore se révèle le plan de transports publics de la capitale. Il est vraisemblable que le conservateur Piñera obtiendra le plus grand nombre de voix le 13 décembre – sans pour autant atteindre la majorité.6 % en 1989. que le plan Z fut monté par les services secrets de la dictature comme un outil de la guerre psychologique destiné à justifier le coup d’Etat (13). tandis que M. répond à la journaliste Mónica González : « Je n’ai aucune preuve de l’existence du plan Z. Celui-ci lui remit divers documents « découverts lors de perquisitions ». leur fréquence. Dans les secteurs les plus démunis. et selon les critères de la classe politique.. p. des professeurs et des parents d’élèves les rejoignent. le général de l’armée de l’air Alberto Bachelet. 1998.. dans des quartiers. prit la tête du soulèvement. (11) « Abraham Santibáñez Martinez. Vial Correa était une des rares personnes à continuer à en défendre encore l’existence. journaliste qui leur est étroitement lié. en 1973. tion forestière et de pêche a transformé les autochtones. En 2002. qui. en 1973. elle souligne : « Etre progressiste. segun Gonzalo Vial » . aucun des quatre gouvernements élus depuis 1990 n’a osé enquêter sur le rôle des organisateurs du putsch. cit. Il a constitué une pièce essentielle dans le conditionnement des militaires lancés contre l’« ennemi intérieur ». la dési- Les revendications territoriales des Indiens Mapuches. (17) José Toribio Merino.educarchile. août 2009. dans 80 % des foyers de Santiago et de sa banlieue. les rapports du ministère de la planification. L’enquête sur le budget des ménages de l’Institut national des statistiques (INE) réalisée entre octobre 2006 et novembre 2007 révèle quant à elle que. les Idu plan Z désignentindicesà sur l’origine les services secrets de la marine. GALERIE RUPERT PFAB. www. certains reconnaîtront leur méprise. baptisé Transantiago et entré en vigueur le 9 février 2007. rédigé à la demande de la Chambre des représentants. aujourd’hui. Observant ce soutien qui ne se dément pas. a fait une percée spectaculaire ces derniers mois. LIBIO PÉREZ. trente ans auparavant. mais ceux du Livre blanc ont commencé à parler. Le même rapport indique que les revenus des 10 % de Chiliens les plus riches sont 31. 2005. Pour lui « une tête brû- lée de l’Unité populaire. cit. » Vial Correa est l’auteur d’une Histoire du Chili bien diffusée. il fallait qu’ils perçoivent les persécutés non comme des citoyens. parmi les nombreuses que comptait le gouvernement d’Allende. Néanmoins. periodista y pensador del periodismo en Chile ».mideplan. Jorge Arrate (Ensemble nous pouvons plus) et Marco Enríquez-Ominami (indépendant) (6). Pendant un mois. ceux qui oseront manifester un certain désaccord avec les brutalités du régime recevront invariablement la réponse fabriquée : le plan Z aurait été pire ! L ’armée nous a sauvés et ses excès sont excusables. les voisins « de droite » prétendent savoir de bonne source que des listes de personnes à exécuter ont été découvertes dans le plan Z local. proche de l’Opus Dei. Son père. qui n’a pas hésité à utiliser la législation antiterroriste de l’époque de Pinochet. La portée du plan Z va au-delà d’un montage pour justifier le putsch. Lagos. Santiago. Leur lecture est aujourd’hui conseillée à l’Ecole navale. sa candidature a d’abord été portée par le soutien populaire. en a fait des copies et les a distribuées à ses amis. SANDRA VÁSQUEZ DE LA HORRA. (3) Cf. ils trouvent leur origine dans la Constitution héritée de la dictature. (8) Hernán Millas.) renversèrent le président Salvador Allende ». au nom d’un « centre gauche indépendant ».. le premier conseiller en communication de la junte. des milliers de personnes doivent patienter de longues heures avant de pouvoir monter dans des bus bondés. (9) « Hinchey report » (en anglais). eux et leurs familles.17 D’ETAT SANGLANT LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009 » le Chili pour expliquer pourquoi « les forces armées et le corps des carabiniers de la République du Chili (. parmi lesquels « le plan ». Des étudiants. Le rapport Hinchey sur les activités de la CIA au Chili.. Piñera obtient 46. Candidate à la présidence du bloc de la Concertation. Human Development Report 2005. 25-26. augmentant la conflictualité sociale. d’où le recours au crédit formel ou informel. Ce Livre blanc concentre pratiquement toutes les diatribes lancées contre l’UP. state. Conçu par le gouvernement de M. qui ont tous deux quitté le PS. elles pouvaient alors prononcer la phrase : « J’ai appris que moi aussi j’allais être tué. soutenu par les membres du Parti humaniste et les communistes.cl (15) La Tercera. elle connaît l’exil en République démocratique allemande (RDA). programmes focalisés sur l’embauche des jeunes. et l’on se dispute âprement les premières places. « Evolución de aprobación de gobiernos de Patricio Aylwin. des manifestations et des affrontements parfois violents avec la police. p. emprisonné. Mettant les militaires au service des sinistrés. Presque deux décennies plus tard. lors de l’élection de décembre 2005. ainsi que le représentant de la gauche extraparlementaire Tomás Hirsch. L En début de mandat. et notamment des intellectuels. 23 juin 1998. la popularité personnelle de la présidente. « la Michelle » jouit d’une popularité exceptionnelle – pour le moins dans les secteurs urbains (2). après le rétablissement de la démocratie. a écrit ce document. n’ont pas été davantage prises en considération.. l’historien pensait que les feuillets remis par la marine étaient l’œuvre d’une « tête brûlée » non identifiée. dans les années 1980. elle a proposé de gouverner en accordant une plus grande place à la participation et aux consultations en matière de politiques publiques . Arte GEIE /WDR /Huismann.cl (4) Les centaines de microentreprises de transport qui assuraient le service public et couvraient toute la périphérie ont été remplacées par dix concessions. mais comme des assassins qui projetaient de les éliminer. « Le plus oublié des contes militaires » . Pourtant. en 1990. 1973-1990. éventuellement aux idées différentes. mais il est également un homme politique d’extrême droite. Selon Millas – à cette époque favorable au coup d’Etat –. exerçaient d’énormes pressions sur la presse afin que leurs noms figurent sur les listes du plan Z . sous la présidence de M. Frei. Dans les quartiers périphériques.. DÜSSELDORF ce qu’il publie dans le Livre blanc est radicalement différent. (6) Fils de Miguel Enríquez. ou des personnes désireuses d’être perçues comme telles. Santiago. il devint ministre de l’éducation de Pino- JORGE MAGASICH. Celle-ci a connu sa première défaite électorale lors des scrutins municipaux du 26 octobre 2008. Pensamento comunicacional latino-americano (PCLA). Aproximaciones a la guerra psicológica de la dictadura chilena. meurt quelques mois plus tard des suites des tortures endurées. Et nous avons dû batailler pour pouvoir le publier (15) ». c’est un mensonge. www. (2) Cf. ça reste un mystère (12).5 % des suffrages. Au-delà du mécontentement général. d’après la Banque centrale du Chili.. (1) En valeurs moyennes. Ainsi. il a été trouvé. Eduardo Frei. Santiago. » Federico Willoughby. op. Mme Bachelet n’a jamais été la favorite des élites politiques de la Concertation . Déshumanisant l’adversaire. De fortes pluies inondent alors des quartiers de la capitale. L’image frappe les esprits. Arturo Fontaine Aldunate. Les efforts ont également été poursuivis dans le domaine de l’éducation préscolaire. Deux mois plus tard éclate un violent conflit : plus d’un million d’élèves du secondaire déferlent dans les rues pour protester contre le faible niveau de l’éducation publique. Bitácora de un almirante.. des doutes se sont exprimés quant à sa capacité à gouverner – doutes réitérés au quotidien par l’opposition de droite. (. Son candidat à l’élection présidentielle du 13 décembre 2009.

l’Afrique du Sud. Taïwan. Il est vrai que l’autorité de ces dernières n’a rien de symbolique : Cisco fournit le monde entier en routeurs de réseau (appareils d’interconnexion des réseaux informatiques) . Les recommandations de ce lobby ont largement inspiré le plan de relance économique du nouveau gouvernement : subventions massives au développement du haut débit. et encore 74 % en 2009. (8) Lire Bobbie Johnson. « A l’ère de l’“informatique en nuages” ». La crise ronge l’économie en profondeur. photographies personnelles. Nos précédents articles • « Le livre dans le tourbillon numérique ». Le Monde diplomatique. Dans les neuf mois qui ont suivi la commercialisation du premier téléphone d’Apple. août 2008. Certaines sociétés sont restées insolemment prospères. Google (16 milliards). le secteur s’est rendu vulnérable à la crise. Tout comme d’autres opérateurs de VOIP (« voix sur Internet »). une organisation non gouvernementale et des entreprises privées. 13 février 2009. DC. comme Cisco. 4 août 2009.3 % aux EtatsUnis (à 882. mars-avril 2009. « Technology’s fingerprints on the stimulus package ». s’interrogeait M. 2006. Tata. novembre 2005. Obama. Toutefois. hors ligne. en programmes pour téléphones mobiles et en portails de diffusion sur Internet. www.. Ce n’est pas un hasard si M.DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique 18 RECOMPOSITION MONDIALE DE L’ÉCONOMIE ET DU SAVOIR Internet enfante les géants de l’après-crise Les autorités américaines ne s’avouent toutefois pas vaincues. Désormais. Obama. 15 septembre 2009. Car le secteur est encore loin d’avoir épuisé son potentiel d’investissements et de profits. tout contrôler ». elle se fragmente en centaines de chaînes câblées et satellitaires. la première puissance mondiale ne lésine pas sur les moyens : plus de la moitié des satellites en activité portent les couleurs des EtatsUnis (10). avait du mal à cacher sa satisfaction : « C’est bon de se faire entendre (13). • « Quand les marchés s’effacent devant les réseaux ». comme la médecine ou l’énergie. l’organisme américain gestionnaire d’Internet et des noms de domaine (8). les secteurs de l’automobile. communiquer. Mais il serait naïf d’en conclure que Washington a renoncé à son pouvoir sur cet instrument crucial.co. BBC iPlayer ou YouTube. 11 février 2009. ou encore Microsoft (19 milliards). dont les réserves atteignaient 20 milliards de dollars début 2009. Cela paraît chaotique ? Ça l’est. Apple protégeaient cartels la musique. Des volumes considérables de capitaux non américains se sont accumulés ces dernières années en Europe. Des poids lourds comme Wal-Mart ou General Electric sont d’énormes consommateurs de systèmes et d’applications Internet : leurs besoins sont des ordres et déterminent les standards qui s’appliqueront ensuite au reste du monde. (11) « Perspectives des technologies de l’information de l’OCDE 2008 ». « US relinquishes control of the Internet ». Huawei. Barack Obama a concédé récemment la création d’un comité de surveillance international. (15) The New York Times. Les tentatives de contrecarrer cette hégémonie sont à ce jour restées politiquement insignifiantes. Il y a donc peu de chances que les EtatsUnis relâchent leur mainmise sur un secteur aussi vital pour leur puissance économique. Durant l’année 2008. (13) Charlie Savage et David D. L’informatique et la communication renferment-elles toujours le même potentiel de réactivation du capitalisme qu’il y a trente ans ? En dépit des roulements de tambour annonçant la reprise pour demain. dix-neuf étaient américaines (9). Nintendo. en septembre 2009. fort heureusement. Alors que le marché du disque compact (CD) s’effondre (lire notre enquête sur la Fnac. Après l’adoption de ce plan en février 2009. Les innovations en matière de logiciels et de systèmes d’exploitation offrent aux multinationales la possibilité de conforter leur emprise sur un large éventail de pratiques socioculturelles (de l’éducation aux biotechnologies agricoles) et d’impulser une nouvelle course aux profits dans d’autres secteurs. 1917 et 1949. Dell (6 milliards) et surtout Apple (26 milliards). les géants des technologies de communication se portaient fort bien. (6) Lire Hervé Le Crosnier. le leader mondial des semiconducteurs. « Quel sera le prochain moteur de la croissance mondiale ? ». le mouvement vers une économie politique plus multipolaire touche également l’industrie des communications. l’industrie des TIC devrait faire partie des trois secteurs économiques bénéficiant de la plus forte croissance dans les cinq années qui viennent (17). à une échelle mondiale. par Pierre Lazuly (octobre 2003). « Satellite collision raises fears over debris ». un logiciel qui permet des échanges téléphoniques gratuits via Internet. DAN SCHILLER. Londres. Le Monde diplomatique. revendique pas moins de quatre cents millions d’utilisateurs pour 2009 (5). Textes digitalisés. Nokia.org (12) Mike Davis. TeleGeography Feed. le président du Fonds monétaire international (FMI). que les pratiques culturelles se définissent. « La bibliothèque universelle. du ANS LE MÊME TEMPS livre. « The tech sector trumpets signs of a real rebound ». ITIC). malmenée par la baisse de ses recettes publicitaires. Fin 2009. du jeu vidéo et du cinéma (7). quelque vingtcinq mille logiciels avaient déjà été développés pour cet appareil (cent mille à ce jour. (16) Steve Lohr. Les Etats-Unis occupent une place prépondérante dans ce tableau. le « président Silicon ». de la finance. Certes. • « Mouvements tectoniques sur la Toile ». Durant les semaines d’octobre à décembre 2008.sourceoecd. Prédominant depuis les années 1980. Google règne sur les moteurs de recherche et la vidéo en ligne . Financial Times.6 milliards de dollars). Peut-être même les a-t-elle galvanisés. (9) Cf. En cinq ans à peine. le nouveau produit phare d’Apple ayant conquis la Chine et la Corée du Sud). Sans parler de Microsoft. quoique de manière inégale. tout équipé et fonctionnant de manière autonome. avant même son élection. qui détiendrait un droit de regard sur l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (Icann). Telefónica. ou d’Intel. Facebook revendique trois cents millions de membres actifs . et de lui seul. • « Informer. les dépenses en multimédia ont augmenté de 2. vendre. certaines technologies ont presque réussi à faire disparaître des pans entiers d’activité. 2 septembre 2009. etc. (17) The New York Times. 16 octobre 2009. (5) The Wall Street Journal. entraînant huit cents millions de téléchargements. tout en amplifiant l’offre de services Internet à destination des entreprises. La téléphonie mobile elle-même menace les marchés de l’ordinateur et de la télévision. dans des conditions qui n’auront guère à voir avec le vieux schéma du renouvellement culturel sous les audaces d’une avant-garde. le soutien sans faille des dirigeants de Google. DoCoMo. pages 4 et 5). The New York Times. mode de domination ’ de l’information de la communication Qdevenant -unetdes technologiessystème? En pivot central du U EN EST IL Un contrôle du Web ardemment disputé . 21 octobre 2009. façon Hulu. a obtenu. Même chose avec la demi-douzaine de multinationales du cinéma qui perdent du terrain face à YouTube. les dépenses publicitaires mondiales – environ 500 milliards de dollars – ont baissé de plus de 10 % dans de nombreux pays développés (15). la Chine ou le Mexique. de Voltaire à Google ». « Obama at Manassas ». (septembre 2009). de la métallurgie et de l’électronique demeurent affaiblis. le président d’ITIC. pourtant millésime de la crise. les barrières qui Det Googlelesont balayédeAmazon. • « Le monde selon Google ». l’Inde. Les données (courrier électronique. SAP. The New York Times. Les dernières décisions américaines en matière de gestion des noms de domaine ont été prises par un curieux aréopage réunissant l’armée. tandis que l’emploi et la consommation dépérissent. Quant à la télévision. est désormais dépassé. une nouvelle industrie émergera de ce tumulte. des agences fédérales. (14) Hal Weitzman. Quand il s’agit d’accaparer les armes de la cyberguerre. par Hervé Le Crosnier (mars 2008). 23 mars 2009. y occupent une place de plus en plus importante (11). La planète compte environ quatre milliards et demi de téléphones portables. mars 2009. Une mutation de grande échelle se déroule sous nos yeux. mais aussi le Brésil. Intel (10 milliards). Sur les vingt-cinq entreprises qui dominaient le marché du logiciel et d’Internet en 2005. • « Les bénéficiaires inattendus du miracle Internet ». par Cédric Biagini et Guillaume Carnino. Catherine L. Dans le même temps. New Left Review. par Jeremy Rifkin (juillet 2001).guardian. . Source de profits. Faut-il se réjouir de ce que les technologies de l’information et de la communication demeurent un pôle de croissance ? Au fond. Son emprise a accéléré l’explosion des accès à haut débit et de la téléphonie mobile. de l’agriculture. de Voltaire à Google ». le modèle de l’ordinateur personnel. Si l’on observe par exemple la liste des deux cent cinquante entreprises les mieux cotées sur le marché mondial des TIC. Londres. par Dan Schiller (mai 2002). • « La bibliothèque universelle. Financial Times. Le gouvernement américain détient une minorité de blocage dans les deux tiers de l’industrie automobile. par Eric Klinenberg (janvier 2007). Accelerating the Globalization of America : The Role for Information Technology. Si les profits des multinationales sont repartis à la hausse (14). en Asie et ailleurs : Samsung. www. sachant que le trafic sur la Toile ne cesse de grimper en flèche : 55 % d’augmentation en 2008. Skype. Washington. Loin de décroître. La domination américaine doit désormais compter avec des rivaux plus significatifs. « Contrôler Internet ». l’administration de M. prérogatives étendues pour les industriels de la communication. Durant la première moitié de l’année 2009. Internet constitue le moyen le plus vigoureux dont dispose le capitalisme pour diffuser ses modes de relations sociales. Washington. Le Monde diplomatique. tandis que la Chine. « Upbeat start to earnings season ». la Russie ou l’Egypte. le travail salarial et la loi du marché pénètrent toujours plus en profondeur dans les capitaliste. n° 56. on constate que « les compagnies américaines sont moins nombreuses en 2006 que quelques années auparavant ». informatisation des programmes de santé..) En même temps qu’information et communication devenaient les deux mamelles de la croissance capitaliste. l’entonnoir à vidéos de Google.uk. même si l’impact de la crise a été très diversement ressenti. ce nouveau venu s’est imposé à la table des grands comme le plus important fournisseur mondial de communication transfrontalière.) sont de plus en plus souvent stockées dans des fermes de serveurs appartenant à de grands opérateurs : c’est l’« informatique en nuages (6) ». de nouvelles possibilité de résistance et de reconstruction. selon les dernières estimations (18). Mais les compagnies américaines ne se contentent pas de régir l’offre : elles encadrent aussi le marché de la demande. une grande partie des établissements financiers vivent toujours aux frais de la princesse étatique. Cependant que les technologies de la communication semblent concentrer sur elles toutes les attentes de changement. La récession n’a pas non plus douché l’ardeur des internautes. M. Les prévisions selon lesquelles « une partie de leurs gains va servir à racheter des concurrents (16) » se confirment dès à présent. Mann et Jacob Funk Kirkegaard. (7) Lire Robert Darnton. dont les dernières générations commencent à fonctionner comme des écrans multimédias. les quatre majors qui se partageaient la part du lion de l’industrie du disque se voient contraintes de céder une partie de leurs profits à Apple. Des liquidités aussi abondantes requièrent des marges de manœuvre auxquelles n’ont pas accès les capitaux placés sur des marchés moins rentables ou dans des secteurs d’activité moins convoités. services audiovisuels à la demande et nouveautés technologiques jalonnent ce champ de bataille. Selon certains observateurs. América Móvil. par Robert Darnton (mars 2009). Kirkpatrick. le flot d’investissements qui se déverse sur la Toile émane de plus en plus souvent de pays émergents comme l’Inde. Apple produit les logiciels les plus prisés par les élites. C’est pourquoi le contrôle du Web est si ardemment disputé. Jonathan Birchall et Michael Mackenzie. Skype exerce une pression concurrentielle qui modifie les pratiques des usagers – lesquels ne voient plus guère l’intérêt de téléphoner depuis leur poste fixe. c’est sous l’égide du capital. l’empereur des systèmes d’exploitation. DC. Que ce soit par ses contenus ou par sa force de frappe. Dominique StraussKahn. 1er octobre 2009. l’organisation patronale qui rassemble toutes les grosses pointures du secteur. Ces entreprises figurent dans le peloton de tête des multinationales américaines les plus riches. Les connexions à bas prix provoquent une recentralisation partielle de l’infor- matique et des logiciels. le capitalisme numérique se développe – comme ses prédécesseurs – à travers ses périodes de crise. » Il n’est cependant pas certain que cela suffise à rassasier les mécènes de M. données d’entreprises. Lesquelles engendrent tout à la fois un fardeau social inégalement réparti. l’effondrement des marchés n’a pas épargné les TIC. la Corée du Sud et Singapour. et Ignacio Ramonet. Au cours des révolutions de 1789. de nouveaux modes de domination et. comme l’appelle le sociologue Mike Davis (12). Dean Garfield. Vodafone ou China Mobile. avant d’admettre que la réponse à cette question n’était « pas facile ». mailles de la société et de la culture. l’influence de l’industrie des communications pèse toujours plus lourdement sur la politique des Etats-Unis. (10) Demetri Sevastopulo et Charles Clover. (18) « What recession ? Internet traffic surges in 2009 ». (Suite de la première page. Institute for International Economics. même s’il est vrai qu’à l’heure actuelle le seul opérateur de téléphonie mobile à engranger des fortunes – avec un bénéfice de 18 milliards de dollars début 2009 – s’appelle China Mobile. d’IBM et du Conseil de l’industrie des technologies de l’information (Information Technology Industry Council. des forces sociales puissantes agissaient pour transformer les modalités de la culture.

les services financiers. L’éducation nationale ferme les collèges de moins de deux cents élèves. que les moyens alloués par l’Etat couvrent (Lire la suite page 20. Six mois plus tard seulement. le suivi de trois cent vingt mille demandeurs d’emploi a été délégué à des cabinets de recrutement (Sodie) ou à des agences d’intérim (Manpower).DOSSlER 19 LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009 Comment vendre à la découpe le service public « Obèse » et « inefficace » pour les libéraux. transports. ce mouvement général apparaît difficilement lisible. – Orléans 1984 (page 21) . Mise en concurrence avec Bouygues. Cette année les deux statuts feront jeu égal. par étapes ou par contournement . le mode opératoire est proche. Claude Allègre. action sociale relèvent désormais largement des conseils généraux et régionaux. . Au ministère de l’intérieur. une mobilisation sans précédent est à l’œuvre pour fabriquer un Etat réduit dans sa surface et renforcé dans ses structures de commandement. rarement uniforme. la vitesse. La forme juridique choisie est celle d’une holding dirigée par l’un des directeurs de La Poste [le directeur de la branche colis et logistique]. Les tempos différents des réformes de France Télécom et de La Poste l’illustrent. regroupements et suppressions de services d’Etat. est de plus en plus précarisé et divisé entre agents publics et salariés sous contrats privés des multiples filiales très cloisonnées par l’intermédiaire des holdings.de neLa décentralisation de 1982.. Il n’empêche : graduellement. nous écrase et qui est en train de déferler. » La privatisation de La Poste est déjà engagée. qui nécessite une importante main-d’œuvre (4). dans l’Union européenne comme en Russie. NFIN et son acte II. Dans le sillage de la crise financière. les télécoms apparaissaient. comme une activité à haute ren- Dans la dénégation. Mme Hélène Adam. La holding “chapeaute” plusieurs filiales. plus insensible. conjointement. Elles épousent les anticipations de rentabilité financière des acquéreurs. On a l’impression d’une espèce de vague qui nous surplombe. secouru l’industrie lourde. – Berlin 1984 (page 20) . mais en continu. qui s’aligne sur les activités de n’importe quelle banque. Le transfert vers le privé s’opère rarement de front. Enfin. et huit mille * Respectivement auteur de La France a peur. nouvel impératif catégorique d’un Etat proclamé « en faillite » par le premier ministre François Fillon en septembre 2007. coup d’avance en matière de « rendu d’emplois ». Conformément aux souhaits de son ancien ministre. La Banque postale. gestion des locaux et des personnels techniques. La garantie. La première ouverture du capital de France Télécom a ainsi lieu en 1997. au 1er janvier 2011. » A Pôle emploi. à l’inverse du secteur postal. et celui de la culture restructure les archives nationales. en 1990. Et pourtant. avec leurs luttes passées et le statut spécifique de leurs salariés. tandis que sept mille sont restés à la maison mère dans la branche correspondante. (2) Avec. et FedEx ou DHL pénètrent les marchés domestiques en imprimant leur style purement commercial. Ce qui concourt à son efficacité. (4) La Poste comptait trois cent mille agents. « Oppressif » et « liberticide » aux yeux de bien des progressistes. celle-ci accélère (et met en cohérence) les entreprises antérieures enserrant l’activité publique dans des impératifs budgétaires. l’Etat passe en 2004 sous le seuil des 50 % du capital. De ce brouillage découlent tant sa force (lire l’article ci-dessous) que la faiblesse des résistances qu’on lui oppose. management par objectifs et harcèlements qui vont avec d’incessantes restructurations des services. Elles ont nationalisé de fait General Motors. – Orléans 1984 (page 23). Cegetel ou Free. dix-neuf mille agents sont employés des filiales de la holding Geopost. sorte de vente à la découpe des entreprises publiques. la dissociation des « postes » et des « télécommunications ». Le colis est le premier à être ouvert à la concurrence. mais aussi plus autoritaire ? De l’Etat-providence à l’Etat manager PA R L A U R E N T B O N E L L I E T W I L LY P E L L E T I E R * une drôle d’époque. restitue la mécanique : « L’ouverture à la concurrence se fait d’abord en fonction du poids des objets à distribuer. d’intellectuels.georgesrousse. est lui aussi déjà filialisé par l’intermédiaire de la création d’une holding. La Poste comptait 315 364 agents : 200 852 fonctionnaires. l’Etat nécessiterait de nouvelles saignées. ©GEORGES ROUSSE /ADAGP postes budgétaires seront supprimés d’ici à 2012 (3). La Découverte. Aux Etats-Unis. Faute d’embauche d’agents publics. privatisent des pans entiers des transports (lire l’article d’Olivier Cyran pages 22 et 23) et des télécommunications . préfectures et sous-préfectures subissent une cure d’amaigrissement. derrière ce brouillard. Et. n’annonce-t-elle pas plutôt l’accélération des mutations vers un Etat manager. ceux qui regrettent sa mission « sociale » et « protectrice » estiment qu’il serait déjà mort. leurs effets ne sont perçus qu’après coup. Le ministère de la santé condamne les maternités des hôpitaux publics. subventionné l’innovation. perfusé Wall Street. » Le politiste Bernard Lacroix pourrait ainsi résumer le désarroi de syndicalistes. 17 août 2009. Paris. elle compte 152 287 fonctionnaires et 143 455 salariés privés. Les techniciens de l’électronique doivent se reconvertir en vendeurs de services. d’élus ou de citoyens confrontés aux restructurations de l’Etat (1). La grève massive des personnels en 1994 avait formellement permis le maintien de leur statut de fonctionnaire. finira par la transformer officiellement en société anonyme. La « modernisation » est technique. En 2008. plutôt par glissement. elle « dégraisse le mammouth » et élimine plus de quinze mille postes d’enseignant par an (2). et sociologue. du syndicat SUD-PTT. malgré l’investissement de 78 milliards d’euros pour renflouer le déficit de l’entreprise (dû à l’éclatement de la bulle spéculative autour d’Internet et des téléphones mobiles). sectorielle. et impose un seuil de mille cinq cents actes annuels. L’effet ciseau. Pour autant. quasiment tous fonctionnaires en 1991. par élargissements successifs. cent soixante-dix-huit tribunaux d’instance et vingt-trois tribunaux de grande instance seront supprimés. Une histoire sociale de l’«insécurité». Les finances « rationalisent » à tous niveaux leurs services. l’allégement du nombre d’heures de cours dispensées aux élèves. Dès octobre 2007. Les concours de police nationale prévus en septembre 2009 ont été annulés.) (1) Cet article reprend les grandes lignes d’un colloque intitulé « L’Etat démantelé ». etc. l’accroissement de la taille des classes. impulsé dès 2002 par le premier ministre Jean-Pierre Raffarin – qui la qualifiait de « mère de toutes les réformes » –. La compression de l’Etat s’accompagne de transferts d’activités publiques vers le privé. La vision égalitariste d’après guerre a subi de violentes attaques au nom de l’« efficacité » ou de l’« équité » (lire l’article de Jérôme Tournadre-Plancq page 21). rappelle Mme Adam. Pas celui de salariés de droit privé [en contrat à durée indéterminée ou déterminée]. modernisent à marche forcée la carte judiciaire et projettent que. La compression du format de ce dernier s’exprime de manière particulièrement radicale dans la révision générale des politiques publiques (RGPP). Le deuxième secteur “rentable”. les puissances publiques ont servi de pompier de dernier recours. lorsque. l’entreprise publique devient firme privée dans son organisation : mobilité obligée. Ainsi. l’Etat n’a pas disparu : il se réagence en permanence. au nom de l’« efficacité ». Déjà. avec le vieillissement des fonctionnaires et leur retraite. 114 512 agents de droit privé. ou de la Société nationale des chemins de fer français (SNCF). plus lent. – Berlin 1984 (page 22) . Le retrait de l’Etat débute à chaque fois par la séparation structurelle des branches de l’entreprise publique. Lancée en conseil des ministres. www. coordinateur général de la Fondation Copernic. la défense avait précédé le mouvement : fermetures de casernes et liquidation de quarante-cinq mille emplois avant 2014. Le recrutement de fonctionnaires a cessé en 2002. C’est aussi par l’organisation d’un mélange entre salariés de statuts divers (publics et privés) qu’imperceptiblement s’effectuent les privatisations. « N OUS VIVONS Les œuvres qui accompagnent ce dossier sont de Georges Rousse : – La Roche-sur-Yon 1983 (page19) . le 20 juin 2007. SFR. Des dizaines de consulats disparaissent au ministère des affaires étrangères. La Poste crée sa filiale Geopost pour s’aligner et gérer selon les mêmes critères de rentabilité pure. est réalisé par morcellement (filialisation et délégation au privé) suivant les types de missions. organisé par Le Monde diplomatique et la Fondation Copernic à l’Assemblée nationale en juin 2009. Elle précède. la loi qui ouvrira son capital – et qui. Les interventions auxquelles il est fait référence seront publiées dans un ouvrage à paraître aux éditions de La Découverte au printemps 2010. (3) Le Figaro. 2008 . mais aussi l’histoire de ces secteurs. arrive leur mise en pratique. quatre-vingt-seize mesures programment fusions. des compressions de personnel (vingt-deux mille emplois en moins de 2005 à 2008). aux domaines d’action plus restreints. puis sous la barre du tiers – qui constitue la minorité de blocage – en 2005. Paris. démarque le segment d’activité à « ouvrir à la concurrence ». Ministère voisin mais rival. Les moyens alloués ne couvrent pas les charges transférées il faudrait pas oublier le transEfert . d’autres calquent la gestion des administrations sur le modèle des entreprises. il devrait s’effacer afin que l’individu s’épanouisse. En 2003. ouvriers et de service (TOS) des lycées et collèges. ont donné aux élus locaux nombre de compétences nouvelles : formation professionnelle. nonobstant leurs réticences. charges vers les collectivités territoriales. chaque étape étant vécue comme un prolongement normal de la précédente.. tout se paye comptant. l’entreprise. tombé sous les assauts de l’« ultralibéralisme ». Sans. ne le risque de demeurer ChaAcherche au contraire à hors jeu. jugés trop coûteux. l’intensification du travail. Cette mobilisation. transfèrent des compétences aux collectivités locales ou au secteur privé. considérées comme trop onéreuses à moins de trois cents accouchements par an. A La Poste ou à la SNCF. la découpe du service public prend une forme différente. le non-remplacement des professeurs absents et l’incitation à ne pas inscrire les enfants en maternelle avant 3 ans. la deuxième en 2000. de beaucoup. Des réformes suppriment des fonctionnaires. sur 295 742 employés. joue à plein. pour les services de chirurgie. « Le personnel de La Poste. Ces privatisations s’opèrent dans la dénégation. bien souvent.com Les réformes se succèdent apparemment en ordre dispersé . ne retient plus qu’impératifs de profits et retours sur investissement. Le transfert d’activité vers le privé. la technicité les rend opaques . connue de surcroît pour sa combativité syndicale. d’ailleurs. les décrets d’application adoptés.prend cun disposer d’un UCUN MINISTÈRE tabilité. qui avait hier mission d’équiper le pays en réseaux de télécommunications et d’aménager ainsi le territoire. Des mécanismes proches déterminent les trajectoires de Gaz de France (GDF) et d’Electricité de France (EDF). qui semble marquer le retour de l’Etat au centre de l’économie. par étapes ou par contournement. M. en effet. dont Chronopost . fixés a priori. les hauts fonctionnaires de la chancellerie.

Noël Daucé.. claire. Paris. les facteurs psychologiques et sociaux. pour passer sous tutelle de l’administration. Paris. p. des médiations qui atténuent la radicalité des projets initiaux. notamment Vincent Dubois. » The Machinery of Freedom : Guide to a Radical Capitalism. par fonction. l’avis du conseil restant consultatif. On peut nommer des hommes de confiance à la tête des administrations – les gouvernements ne s’en privent pas – mais sans garantie de l’effectivité des mesures prises. ou casser les décisions collectives des commissions et des conseils de l’université. mais tout nouvel allocataire devient un allocataire départemental. Réinventer l’Etat. convertis aux idées managériales (8). Nicolas Sarkozy qui souhaitait donner « un patron et un seul à l'hôpital ». cochinalmonique@wanadoo. Le conseil comporte également un représentant des collectivités territoriales. On pourrait également citer le cas de la gestion des fonds du 1 % logement – dont on pouvait certes critiquer l’opacité –. le D mouvement est étonnammentetsemblable. Presses universitaires de France. leur zèle était partiellement contrarié par les règles de fonctionnement de l’administration qui protégeaient certaines plages d’autonomie..cec-elections. face aux revendications de ceux qu’ils nomment avec mépris les ministères « dépensiers » (6). Comme l’indique M.. cf. Il ne peut pas définir notre vision. La loi donne aux présidents. M. universitaires. La loi relative aux libertés resANS ponsabilités des universités (LRU). Actes de la recherche en sciences sociales. (7) Loi no 2008-126 du 13 février 2008 relative à la réforme de l’organisation du service public de l’emploi.gouv.. les compteurs s’arrêtent le jour du transfert. aux côtés des cinq membres représentant les employeurs et des cinq délégués des salariés (7). patients. Comme le rappelle le magistrat Gilles Sainati : « Un juge de la liberté et de la détention dont la jurisprudence apparaîtrait trop “laxiste” en regard des normes préfectorales de reconduite à la frontière des étrangers pourra sans difficultés être renvoyé aux affaires familiales ou aux tutelles ». rue de Varenne 75007 PARIS Public / Sélection : Titulaires d’un deuxième cycle universitaire. La vice-présidente Verte du conseil régional d’Ile-de-France. 19 janvier 1978. A la tête des nouvelles Agences régionales de santé (ARS). Philippe Bezes. Au parquet. explique le sociologue Frédéric Neyrat. qui parle d’« étatisation » pour décrire la fusion entre l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) et des Associations pour l’emploi dans l’industrie et le commerce (Assédic) dans le nouvel ensemble Pôle emploi. études comparatives Vote électronique Contrôle des comptes de campagne Les consultations référendaires Sondages Elections professionnelles Les cours ont lieu à l’I. Paris. chez des gens qui n’ont pas de problèmes psychologiques et sociaux. le sujet âgé. Ces derniers se sont mobilisés avec succès pour faire amender le texte sur ce point. Il en va de même pour une partie des inspecteurs généraux. Ce que relève M. nous n’avons obtenu que le maintien de l’existant. Dans la première version de la loi « Hôpital. qui instaure l’« autonomie ». chef du service de diabétologie à l’hôpital PitiéSalpêtrière : « Avant.. La LOLF impose un pilotage stratégique des administrations. se trouve maintenant un véritable « préfet sanitaire ». secrétaire général du Syndicat national unitaire de Pôle emploi. James Carter. Dans les faits. r. Paris « Les Etats sont comme des pompiers qui doivent éteindre les incendies puis rentrer dans leurs casernes. Mais ce n’est que récemment que des « indicateurs de performance » ont pris le pas sur toute autre considération. désignées par l’Elysée et par les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat.. Ils ont donc accueilli avec enthousiasme les projets politiques qui mettent au pas les anciennes structures collégiales de décision. Une même dynamique est à l’œuvre dans la justice. Semblable stratégie revient tout simplement à laisser dans la place un quarteron d’adversaires déterminés qui travailleront avec diligence (et souvent avec succès) à renverser la vapeur. Fayard. Au nom de la « performance ». économiste « Rares sont les règles permettant de renverser cette tyrannie de l’immobilisme.org Contacts : 01 39 59 54 41 – 01 39 59 37 81 . étatisation et renforcement du contrôle de l’autre) affecte à un titre ou un autre l’ensemble des services publics. programmables. Imposer politiquement de nouvelles priorités aux institutions n’a rien de facile. puis directeur de l’ANPE –. Etat. Le des NE TELLE VOLONTÉ DIPLOME D’UNIVERSITE (D. mais qui échappe aujourd’hui largement aux partenaires sociaux. Christian Charpy. » Cité par Serge Halimi. Mais aussi pour les hauts fonctionnaires du ministère des finances qui. Les candidats à ces nouveaux postes de manager public ne manquent pas. Ce que résume le professeur Grimaldi pour l’hôpital : « On a créé artificiellement l’idée qu’il existe des patients rentables et non rentables. L’ANPE était un établissement public à caractère administratif. (.. Mme Francine Bavay. ne vous arrêtez qu’après l’avoir mené à terme : le feu de vos adversaires est moins précis quand il doit viser une cible qui ne cesse de bouger. en janvier 2009. vendable. Médecins. Milton Friedman. La cataracte simple. ils y introduisent néanmoins des nuances. Si les personnels d’encadrement consomment beaucoup de leur temps et de leur énergie pour remplir les indicateurs.) On a simplement oublié que l’hôpital soignait les pauvres et les cas graves. Quant au délégué général – actuellement M. Open Court Publishing Company. La loi élargit ainsi leur pouvoir pour fixer des objectifs et gérer les personnels. Tout en prenant bien soin de renforcer leur propre autorité au sein des établissements. à tout le moins : s’il faut privatiser ou élaguer une activité publique. « On a oublié que l’hôpital soignait les pauvres » de contrôler les UParlement. Sébastien Guex. faite en série. 2003. Le 1er janvier 2004. Il ne peut pas résoudre nos problèmes. Et qu’est-ce ce qui n’est pas rentable ? Tout ce qui est dans la complexité : la pathologie chronique.. désigné en conseil des ministres. président des EtatsUnis « Il y a des limites à ce que l’Etat peut faire. Ce qui ne facilite pas le dialogue. Définissez clairement vos objectifs et rapprochez-vous-en par grands bonds qualitatifs.C. C’est le cas à l’hôpital. numérisable. Il ne peut pas fixer nos objectifs. bowen@u-paris2. l’ensemble de ces missions. (6) Sur les politiques volontaristes d’assèchement des recettes de l’Etat comme levier de réforme.-Gunsbourg 98852 IVRY Commission paritaire des journaux et publications : nº 0509 I 86051 ISSN : 0026-9395 PRINTED IN FRANCE A la disposition des diffuseurs de presse pour modification de service. proche des bilans financiers des entreprises. Sélection sur dossier et entretien Calendrier : Jusqu’au 15/01/10 demandes d’information/dépôt de candidatures De janvier 2010 à juin 2010 déroulement des enseignements en session mensuelle de trois jours Informations et candidatures Centre d’Etudes Comparatives des Élections : 14.fr pection des finances s’y emploient depuis longtemps. Philippe Manière.html . Ces nominations ne sont pas seulement rétributions symboliques : primes. Resserrer les chaînes de commandement multiforme Csurface de l’Etat s’accompagne de la d’un mouvement moins visible de « caporalisaE RÉTRÉCISSEMENT tion » de l’action publique : renforcement des hiérarchies et du contrôle pesant sur les agents du service public. Les fonctionnaires chargés de l’action publique doivent présenter un projet annuel de performance (PAP) dont ils sont responsables (9). Chez les juges du siège ensuite. (8) Cf. Pour couronner l’édifice. Friedman. Il ne peut pas éliminer la pauvreté ou assurer l’abondance ou réduire l’inflation. tentent d’imposer une nouvelle définition de l’intérêt général réduite au maintien des « équilibres financiers ». magistrats ou ingénieurs arguent ainsi qu’ils connaissent peut-être mieux que leur ministre les priorités de leur champ d’activité. sont déterminants les liens personnels avec le prince ou ses conseillers – qui par là se constituent une clientèle d’obligés. 2009. Relation administrative et traitement de la misère. faites-le complètement. avec des objectifs à atteindre et des indicateurs à renseigner.fr/farandole/2010/pap. Comme l’indique le professeur André Grimaldi. Ce sont les procédures techniques. premier ministre de la Nouvelle-Zélande « N’essayez pas d’avancer pas à pas. En l’espèce. qu’il faut financer ». Car les agents chargés de les mettre en œuvre les retraduisent. Une situation inadmissible pour les responsables politiques qui sont à leur origine. Pour y accéder. La Vie au guichet. ce qui est facilement quantifiable. économiste «Tout ce que font les gouvernements se divise en deux catégories : des tâches que nous pouvons dès aujourd’hui leur enlever. avocats des réformes.D. Il ne peut pas sauver nos villes. 1989. » Et l’élue de conclure que la motivation de la réforme « n’est pas d’essayer de rendre les institutions plus innovantes ou plus proches des ayants droit. depuis 2009.) PAROLES D’EXPERTS David D. De facto. 63 bis. (9) L’ensemble des PAP est accessible sur www. Là. directeur de l’Institut Montaigne. et nomment à cette fin des gestionnaires dotés de pouvoirs élargis. les magistrats sont minoritaires au sein du Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Ils peuvent notamment recruter des fonctionnaires ou des contractuels. il pouvait même choisir les directeurs d’hôpitaux et les révoquer à tout moment. l’Unedic – qui chapeaute les Assédic – une association de droit privé. qui y sont pour l’essentiel favorables. » Discours sur l’état de l’Union. avenue Jeanne – 95600 Eaubonne . (.. Sous des formes et des temporalités variables. utiliser nos numéros de téléphone verts : Paris : 0 805 050 147 Banlieue/province : 0 805 050 146. la Courn’estcomptes. 20 juillet 1999. d’abord. Il en est une. on était dans une logique de cogestion. toute activité est réduite à une logique comptable. » Le Monde. comme le revenu minimum d’insertion [RMI]. Chicago.performance-publique. votée en juillet 2009. ils n’auront rien à dire ». depuis des années.) Une fois que le programme de réformes commence à être mis en œuvre. ce double mouvement de réforme de l’Etat (compression. les aménagent. santé et territoires ». S’ils ne peuvent être mutés géographiquement. ils apprennent aussi à les Une reprise en main des secteurs jouissant d’une relative autonomie l’enseignement supérieur. Paris. et resserrement des chaînes de commandement. les adaptent aux routines professionnelles (5). » Cité par Eric Dupin dans Le Monde diplomatique. on est dans le cadre d’une gestion managériale autoritaire ». » Les accommodements de cet idéal gestionnaire sont connus. Issus des administrations dans la tourmente et. demandes de réassort ou autre. conformément aux vœux de M. Roger Douglas. Ce renforcement du contrôle passe également par la reprise en main de secteurs qui jouissaient d’une relative autonomie. 2006. universitaires.DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique 20 DOSSIER De l’Etat-providence (Suite de la page précédente. et des tâches que nous espérons leur enlever demain. Le directeur devait associer les médecins à ses décisions. (5) Cf. Ne recherchez pas un compromis grâce à une privatisation partielle ou à une réduction partielle du contrôle étatique. privatisation. mars 2003. Les réformes de l’administration française (1962-2008). des pouvoirs considérables face à leurs pairs Imprimerie du Monde 12. signe plus que toute autre le triomphe des conceptions des hauts fonctionnaires du ministère des finances. Qu’est-ce qui est rentable ? Au fond. de gravité moyenne. Jusqu’alors. conférant à ce dernier un pouvoir d’intervention et d’orientation de la procédure dans chaque affaire. avec la loi du 9 mars 2004 qui place les procureurs sous l’autorité hiérarchique de leur ministre. no 146-147. février 2009. avec bien sûr les sommes afférentes. Le regroupement au niveau local des deux structures renforce largement le poids des acteurs étatiques. Economica.U. Le conseil d’administration de Pôle emploi comprend cinq représentants de l’Etat et deux personnalités qualifiées choisies par le ministre. membre du cabinet du premier ministre de 2003 à 2005. de réévaluation des masses transférées et de quatre recours. tous les allocataires du RMI devaient être payés par la collectivité territoriale.fr . fait la même observation pour la formation sanitaire et sociale : « Dix millions d’euros sur un budget de 160 millions n’ont pas été couverts. érigée en nouveau fétiche de l’action publique. lutter contre l’analphabétisme ou nous procurer de l’énergie. l’insadministrations pas nouvelle. Gilles Garnier. président du groupe communiste du conseil général de Seine-Saint-Denis. c’est fini.. délégation et transfert de compétences d’une part . 451-455. il est nommé directement par le gouvernement. « La politique des caisses vides. face à des personnalités extérieures. votée en 2001. responsable de toute la chaîne de soins au niveau de la région. chargé de leur nomination et de leur discipline. finances publiques et mondialisation ».) UNIVERSITE PARIS 1 PANTHEON SORBONNE ADMINISTRATEUR D’ELECTIONS Droit électoral et pratique internationale comparée Enseignements Interprétation et application des lois et règlements Assistance électorale internationale Le contentieux Observation électorale Systèmes électoraux : étude historique et comparative Les ONG – leur rôle politique international Enregistrement des électeurs Les groupements militaires internationaux Campagnes électorales – médias Elections à travers l’histoire nouvelles technologies. ou expérience jugée équivalente. salaires indexés sur les « objectifs » viennent compléter ou remplacer les grilles indiciaires de la fonction publique. sur un certain nombre de droits. gérée paritairement par les organisations patronales et syndicales. affaiblit tout pouvoir collégial. « Avec les réformes – celle avortée de 2003 et celle de 2007 –. dont il s’agit de limiter l’indépendance par la « mobilité ». Il s’agit de limiter l’engagement public d’Etat ». www. Certaines élites sectorielles font même de la résistance. la loi organique relative aux lois de finances (LOLF). ils peuvent se voir affectés à des fonctions diverses en fonction des impératifs de gestion du tribunal. Et nous en sommes là après trois années de discussion pied à pied. « on a considéré que. Le Grand Bond en arrière.

au chef de cabinet. John Major (1990-1997). des souffrances. Avec les redéfinitions des métiers – que ce soit aux impôts. et a fortiori pratiquement ? Personne ne semble alors pouvoir soutenir personne. (14) L’Humanité. ou le programme Next Steps. de). Paris. Réinventer l’Etat. Ainsi. (. telle est la vocation du New Public Management (NPM). qui peut-être n’en veulent pas. conduit à placer les agents des administrations locales et nationales dans une situation de justification quasi permanente de leurs activités et résultats. de l’activité incessante et cumulée des milliers d’agents publics. et l’intègrent comme ils peuvent aux « choses à faire ». le lancement de la Financial Management Initiative. loppement de l’administration a été la condition de la naissance d’une raison d’Etat distincte de celle du monarque. substitués à ceux de « serviteurs de l’Etat » (public servants). du Pôle emploi de Nice. c’est l’Etat. y contribuent. accompagnée d’un renforcement du pouvoir central. Le sens de sa tâche (et de soi-même l’accomplissant) entre en contradiction avec les nouveaux critères d’évaluation. La croyance blairiste en la toute-puissance du marché – « Si vous vous opposez au marché. 544. environnementaux. témoigne Mme Delphine Cara. Des chiffres et des doutes. instillation de la concurrence et des outils de la gestion d’entreprise dans les services publics (3). » Ainsi. des passagers et du public en général plutôt que sur ceux qui fournissent les services ». une troisième voie britannique ?. 1994. Son corps de doctrine reste un véritable « puzzle » (1) dans lequel s’entrecroisent théories de l’individu – acteur rationnel ne cherchant qu’à maximiser son intérêt –. qui constituent les priorités du PAP de la police nationale. Les réformes de l’administration française (1962-2008). Plaire au ministre. ET Olivier Mazerolle. Plus sûrement. c’est déjà les contrarier et signifier qu’est en jeu la défense d’un modèle de civilisation. Entre autres. 20 octobre 2009. Polity Press. dans le discours travailliste le plus courant. Editions de Minuit. M. Michalon. député d’Ille-etVilaine de 1956 à 1958. p. la multiplication des indices et objectifs de performance et leur application à la moindre décision ont-elles. par exemple. des greffiers ou des policiers. (5) « Neoprogressivim ». Reste l’effondrement. « entrepreneurs » (contractors). l’efficacitédémantèlement de: tient à ce paradoxe la situation antérieure d’accomplissement N MATIÈRE Au quotidien. d’implication) constitutives de celle-ci – permet l’application des réformes qui détruisent les formes habituelles de son exercice et les raisons de s’y impliquer. Elle est là. comme en témoigne le sauvetage étatique (pour ne pas dire la renationalisation) en 2002 d’installations ferroviaires jusqu’alors entre les mains d’une initiative privée plus que défaillante. de même que leur incessante circulation du public au privé et inversement. Parce qu’indépendamment des sacrifices. Denis Kessler. déveEVENIR du service public – la relation au métier. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945. les postulats mêmes du NPM n’ont pas disparu avec la déroute électorale des conservateurs. 2006. de plaquettes d’instructions en bilans satisfaits. (13) Le Monde. visant à généraliser les indicateurs de performance dans les services publics . cas parmi tant d’autres. On ne triche pas avec les chiffres.. Ce qui pousse. p. Or c’est précisément cette représentation des fonctions de l’Etat qui est au centre des tirs. Magistrats. qui a poussé à l’irresponsabilité les acteurs de la chaîne du crédit. car elle s’immisce dans les actes les plus anodins des employés du secteur public. et les fonctionnaires étant censés privilégier traditionnellement le « paternalisme » et une offre monolithique de services pour mieux servir leurs intérêts. pour les regarder à la maison.. de). 1997. a notamment publié Au-delà de la gauche et de la droite. contribué un peu plus à leur banalisation. Bien sûr. d’importance inégale et de portées diverses : statut de la fonction publique. les principaux porte-parole de la « gauche de gouvernement ». (1) Philippe Bezes. parce que subsiste de l’état antérieur des métiers d’Etat une forme de dévouement hier constitutif de la « mission de service public ». dont M. paritarisme… A y regarder de plus près. p. (11) Pierre Bourdieu. ironie du sort. de responsabiliser des usagers désormais habilités à choisir l’école de leurs enfants ou la structure dans laquelle ils souhaitent être soignés (quand ce n’est pas la nature du traitement qui est également soumise à leur décision !). et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! » Challenge. mais qui. Jack Hayward et Rudolf Klein. Cambridge. Londres. sous couvert d’une amélioration de la qualité du service. afin que tiennent des situations intenables. malgré la surcharge de travail. ces instances permettant d’associer les citoyens au contrôle de la « qualité publique ». Blair ne disait pas autre chose lorsque. dans leurs soucis professionnels. président de l’Institut Hayek. les dispositions sociales (de dévouement.) Il est grand temps de le réformer. occidentale. concentration de l’activité des services sur les délits les plus « rentables » statistiquement (les stupéfiants ou les étrangers) (10). La contrainte de la production de « bons » chiffres dépasse la police. Grandes écoles et esprit de corps. au contraire. spontanément. Elle s’est imposée à tous les niveaux de la hiérarchie du service public. La liste des réformes ? C’est simple. les professeurs de médecine ne sont pas des postiers. greffiers se sont mobilisés contre la carte judiciaire. Les professeurs du primaire et du secondaire multiplient les journées d’action. Les enseignants du supérieur ont longuement refusé la réforme de leur métier. bastions des travaillistes. p. vice-président du Mouvement des entreprises de France (Medef) « Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Building the New Managerialist State. directeur de l’information de RTL. refonte de la Sécurité sociale. prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952. Pierre Le Goas. « Grande-Bretagne : de la gestion publique à la gestion privée du déclin économique ». Aussi. La Noblesse d’Etat. Paris. nourri un gonflement de l’activité bureaucratique que l’application du NPM est pourtant censée éradiquer. dans le même temps.DOSSIER 21 LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009 à l’Etat manager domestiquer. 2003. Quotidiennement. et acculé à la faillite nombre de familles qu’il prétendait aider. 14. 2000. ce qui alimente le sentiment général d’écrasement.P L A N C Q * MAIGRIR L’ETAT. Celle-ci s’est vu attribuer d’autres critères (sociaux. « directeurs commerciaux » (business managers) ou « acheteurs » (purchasers) se soient. cette « nouvelle gestion publique » y a en effet connu quelques-unes de ses réalisations les plus abouties (2). La faute aux Britanniques. Certes. Elle a été l’objet de nombreux contournements. commente Françoise. 2007. du service des impôts des particuliers de Lannion (12). Certes. Il n’est. provoqué une crise financière grave. Portée par certains hommes politiques. il vous sanctionne » – est par ailleurs loin d’avoir toujours fait l’unanimité au sein même des rangs « modernisateurs ». Bien des fonctionnaires vivent désormais leur fonction douloureusement. chargé de s’assurer que toute dépense * Chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) . dans une situation de porte-àfaux qui enveloppe toute leur activité professionnelle. le métier devient impossible à l’histoire fait saisir l’amRpleurEndeEuropemodernisationlemanacette gériale. Keith Joseph. (6) John Clarke et Janet Newman. Marie-Jo. Les citoyens agissant désormais en « consommateurs » – pour reprendre le terme employé par le Bureau de la Contractualisation et évaluation dans l’Etat. (3) Cf. il affirmait que les services publics devaient être recentrés sur « les besoins des patients. qualitatifs) que la seule focalisation sur le coût du service. collective et impersonnelle. » France 2. du contrôle de performance et de la sanction des « mauvais élèves » dans la pratique et les discours gouvernementaux après mai 1997. Cette remise en cause de la puissance publique et de ses frontières s’est. combattre la pesanteur des fonctionnements bureaucratiques. Longtemps campé en « sociologue préféré » de M. Comme le signalait ce haut responsable policier lors du 32e congrès du Syndicat des commissaires et hauts fonctionnaires de la police nationale (SCHFPN). présentant les réformes à venir en 2002. orientée vers des fins universelles (11). du déboussolement et des tensions. ministre de l’industrie du premier gouvernement de la « Dame de fer ». fondateur du mouvement fasciste des Chemises vertes « Le fonctionnaire. (12) L’Humanité. Pour autant. 9 septembre 2008. regroupement ou requalification des faits constatés. Paris. parmi les enseignants ou ailleurs – se défait le rapport à des professions hier vécues comme « service rendu ». Le NPM a certainement trouvé ses hérauts les plus zélés dans le Royaume-Uni de Mme Margaret Thatcher. Mais la « modernisation » de l’Etat entre dans les faits. à propos des mauvais résultats des athlètes français lors des Jeux olympiques « Les Français ne sont pas sportifs parce que nous avons l’habitude de l’Etat-providence. responsable vendéenne du SNU-Pôle emploi (13). on peut se demander si ce n’est pas à une individualisation du rapport Etatcitoyen et à un transfert croissant de la gestion du risque du premier vers le second que travaille un tel mouvement. L’épuisement professionnel qui s’ensuit est incompatible avec les diverses formes de « management par objectifs ». dans leurs origines sociales et leurs façons d’agir (même pour se mobiliser). des administrations. les salariés qui la subissent n’ont d’autre choix que d’y participer et de la mettre en œuvre à tout instant. ils ont ainsi largement insisté sur la place du « choix » dans les services publics. arrêt-maladie. Mais l’avènement d’un Etat manager résulte aussi. expertises managériales et « bonnes pratiques » recensées à travers le monde par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ou la Banque mondiale. du Pôle emploi de Grasse (14). sous les mandats néotravaillistes. au président de la République – et les rivalités qui les traversent. Anthony Blair. 21 octobre 2009. Dalloz. le choix doit ainsi permettre. LAURENT BONELLI WILLY PELLETIER. Ses préconisations ont profondément guidé les réformes et expérimentations administratives conduites durant les gouvernements de Mme Thatcher (1979-1990) et de M. Le Tournant néo-libéral en Europe. (4) Certains hauts fonctionnaires n’ont cependant pas été en reste dans la conduite de ces réformes.. pour faire baisser la délinquance enregistrée et augmenter les taux d’élucidation. et par une poignée d’institutions de recherche privées (think tanks) comme l’Institute of Economic Affairs et le Centre for Policy Studies – dont certains chercheurs investiront des instances ministérielles après la victoire conservatrice de 1979 –. 1943. Anthony Giddens reconnaissait d’ailleurs en 2003 que « les idées de la “troisième voie” relatives à la réforme de l’Etat avaient été fortement influencées par le New Public Management (5) ». renvoi du plaignant d’un commissariat à l’autre. Police. En restituer les mécanismes dans leur ensemble. Bruxelles « En voulant accélérer artificiellement ce que l’économie libre accomplissait à son rythme. tant elles paraissent variées. Sage. La construction de l’Etat moderne s’appuya sur l’émergence d’une vision du service public comme activité « désintéressée ». Mieux : ils trouvent d’eux-mêmes les meilleures façons de faire. chaque jour. (2) On en trouve des signes avant-coureurs. un rapport commandé par un gouvernement travailliste déplorait déjà la « faible productivité » des services publics. dans Bruno Jobert (sous la dir. à Montluçon en 2003 : « Le risque évident est de présenter une copie “propre”. Mais. Denis Saint-Martin.. des élèves. principalement destiné à laminer les corps intermédiaires (les syndicats essentiellement) et les pouvoirs locaux. la survie de l’Etat social passerait désormais par une diversification des prestations et des prestataires (publics et privés). 1989. Henri Dorgères. Déployé dans les secteurs de la santé ou de l’éducation. de la transparence et du contrôle. on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. pas des dossiers ». The Progressive Manifesto. avec l’augmentation de la charge de travail. 2009. Les gouvernements Blair ont même parfois semblé vouloir aller plus loin dans la logique du NPM que leurs prédécesseurs. Reste la fuite : suicides. au chef de cabinet. 92. Rappelons notamment la création du National Audit Office. pas anodin que les termes « dirigeants » (leaders). battant ainsi en brèche le pouvoir d‘une haute fonction publique accusée d’archaïsme et d’incompétence par les porte-drapeaux du thatchérisme (4). confie M. sans exception. l’imagination des agents est débordante : refus de prendre les plaintes. Paris. le métier devient mission impossible dans les relations aux usagers. à sauvegarder ses fichiers professionnels sur sa clé USB personnelle. Cette transformation ne peut donc être réduite à la mobilisation des noblesses d’Etat qui la promeuvent et s’en font gloire. à première vue. Vincent Bénard. largement inspirés par les enseignements professés dans les business schools. The Managerial State. réalisant leur métier. . Près de quarante-six mille salariés de Pôle emploi étaient en grève en octobre 2009. tantôt législateur. l’évaluation a endossé des habits plus démocratiques via la multiplication des boards. mais on devient malin. Les discussions entre collègues tournent autour de la retraite. En atteste la quasi-fétichisation de l’audit. un mouvement qui imprègne la plupart des « réformes » entreprises dans les pays occidentaux depuis le début des années 1980. psychotropes chez les agents soumis à la « culpabilité du chiffre ». « lorsqu’on avait des gens. des conseillers pour l’emploi. les compétitions « pour plaire » – au ministre. Il devrait également susciter l’émulation au sein d’une administration placée en situation de concurrence interne mais également de rivalité avec l’offre privée. Comment les uns se soucieraient-ils des autres. 4 octobre 2007. Cf. qui organisa le remplacement de pans entiers de l’administration par des centaines d’agences relativement autonomes et flexibles. Paris. Plus encore. Survivent encore les façons auparavant apprises d’accomplir son devoir. « Les ambiances sont tellement tendues. 3. réduire les interventions publiques. régimes spéciaux de retraite. avec les conseillers des agences pour l’emploi. Oxford University Press. « font avec ». On est ainsi passé d’une gestion privée et personnelle des affaires publiques (la Maison du roi) à celle. « administrateurs » (administrators) et « praticiens » (practitioners) pour désigner les agents publics (6).. au président de E l’Etat. Les médecins hospitaliers défilaient au printemps pour sauver l’hôpital public. quoi qu’il en coûte. voilà l’ennemi ! » Révolution paysanne. En s’en accommodant. si l’on en croit ses partisans. les protestations abondent.. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork. Presses universitaires de France. Paris. A publique engagée l’est en vertu du sacro-saint rapport coût/efficacité . PA R J É R Ô M E TO U R N A D R E . 26 février 1994. combien de temps te reste-t-il à tirer ? ». et entre agents publics de différents niveaux et de différents services) que cette vague de transformation tire sa force. que les agents pleurent sur les sites ». avocats. L’Harmattan. pas modifié cette vision de la chose publique. Au-delà de l’autonomie de gestion promise aux meilleurs hôpitaux ou établissements scolaires. dès 1968. Cette démarche a. Leur diffusion généralisée dans la société britannique du début des années 2000 a. « stratèges » (strategists). » Le Figaro. dépassant ainsi les espoirs de l’OCDE. et le gouvernement s’y emploie. Et de leur dissimulation. ont semblé accentuer cette philosophie du classement. réforme du service public rattaché au premier ministre –. Paris. dans Anthony Giddens (sous la dir. tentatives de suicide. par exemple. éditions JeanRenard. « On vient au boulot chaque matin à reculons. dans leurs patrimoines (économiques et culturels). tantôt régulateur. Or c’est précisément des confrontations nouvelles qu’elle installe (entre usagers et agents publics. 22 octobre 2009. En l’habitant à leur manière. (10) On trouvera une liste étoffée de ces pratiques dans l’ouvrage de Jean-Hugues Matelly et Christian Mouhanna. ou encore revalorisation du pouvoir politique central au détriment d’une fonction publique réduite au rôle de simple exécutante. L’arrivée au pouvoir des dirigeants néotravaillistes n’a. « rationalisation » des dépenses.

En une dizaine d’années. C’est M. aurait tourné à la catastrophe si la défaillance avait eu lieu en tête du train et si le convoi n’avait pas roulé à faible allure. En cause : la compression des coûts de maintenance destinée à embellir le compte de résultats que la Deutsche Bahn (DB).. qui ne fait pas de blessés. la I LES ERLINOIS Vers une civilisation planétaire ? Riche de 200 cartes. Vous vous rendez compte? A quelques semaines près. qui est toujours au chômage ou qui a le RMI. Mehdorn leur faisait signer au feutre une grande affiche portant cette inscription : « Nous approuvons les objectifs de l’entreprise. jeté à la ferraille les rames de réserve. Mais le Bureau fédéral du rail (EBA) n’est pas convaincu. quand du jour au lendemain les trois quarts des trains se retrouvent à l’arrêt. se lève tôt le matin pour travailler ne peut pas se payer ? » « 100 minutes pour convaincre ». » Le fiasco est si dévastateur que les dirigeants politiques perdent leur conte- Un ministre se recase à la direction de la Deutsche Bahn de son Dlivre. hanté par la vision d’une capitale allemande métamorphosée en radeau de la Méduse. » Il s’en est fallu de peu en effet que le jubilé de l’effondrement du communisme coïncide avec une édifiante leçon de choses sur le triomphe du capitalisme. Depuis les années 1920.”» Conférence de presse. sur les transports reporter municipaux métro. limité le matériel et le personnel au strict minimum. qui n’a jamais travaillé de sa vie. gnages de cadres harcelés. Début juin. la direction de la S-Bahn envoie dans les gares bondées les conducteurs de trains au chômage technique. Ronald Reagan. «Pendant une bonne partie de l’été. Otto • « Traitement de choc pour tuer l’hôpital public ». Cet ancien ingénieur d’Airbus doit propulser le rail allemand sur la voie express de la réforme. Paris. 1984. le porte-parole berlinois de la fédération associative Un rail pour tous. ils ont réussi à bousiller notre outil. Le service public indispose de plus en plus le public. s’exclame pour sa part le porte-parole de la mairie de Berlin. bus). Ça m’a coûté beaucoup d’argent. et encadre ceux qui restent avec un management furieusement moderne. Simultanément. réduit le parc des trains. Un ouvrage de référence pour comprendre sous l’angle des civilisations les grands enjeux du XXIe siècle. Richard Meng (2). les agents doivent CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX penser en termes de marché ». dans le second cas. 9 septembre 2009. « A l’époque. ministre de l’intérieur « Combien de fois on nous a dit. l’Etat se proposant d’administrer toute l’économie du pays. Nicolas Sarkozy. par Richard Hatcher (avril 2005). grâce à lui. (3) Günter Wallraff. les salaires de l’équipe dirigeante grimpent en flèche. Alors. premier ministre « Je préfère une fonction publique moins nombreuse. Dans le premier cas. sur le terrain : “Comment se fait-il que ce monsieur. avec des quais de S-Bahn noirs de monde et des touristes bloqués à l’aéroport.DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique 22 DOSSlER Les usagers financent l’entrée Alain Juppé. «Tout a commencé en 1994. cet atlas décrypte les héritages historiques qui ont façonné les réalités humaines et géopolitiques contemporaines. « Il n’y avait pas d’instructions écrites.. De mi-juin à début octobre. se souvient M. A nouveau les trains partent au garage. Kiepenheuer & Witsch. 9 décembre 2002. « Un nouveau directeur de la production a même été spécialement recruté dans ce but. mais seulement de la rendre plus performante. l’Etat . (2) Cité par le site Internet du Spiegel. la direction de la S-Bahn a supprimé un quart des effectifs en quatre ans.. Achim Großmann. les individus ne peuvent plus agir . En quelques années. lui. c’était vraiment honteux. Nombre de Berlinois s’attendaient – non sans un brin de mauvais esprit – à ce que la série noire des quatre mois précédents reprenne de plus belle à l’occasion de la commémoration. qu’une fonction publique qui fait de la mauvaise graisse. alors que la situation paraît enfin s’améliorer. Thomas Papo et Jean-Paul Vernant (février 2008). • « L’école britannique livrée au patronat ». Jean-Louis Caccomo. Une filiale aurait spécialement servi à éjecter les récalcitrants : DB JobService Gmbh. « Quand les trois quarts des trains s’arrêtent. Le trafic reprend au compte-gouttes durant un mois et demi. n’est pas tombée en panne. sans compter le stress. Aus der schönen neuen Welt. les dirigeants juraient qu’il n’était pas question de privatiser la compagnie. quand le gouvernement fédéral a transformé la DB en société de droit privé ». appelée en interne « le bureau des apatrides et des sans-droits ». témoigne une vendeuse du grand magasin KaDeWe. mais les agents chargés de l’entretien ont été clairement contraints de bâcler leur travail ». (1) Cité par le Financial Times Deutschland. la S-Bahn a été partiellement ou totalement bloquée par des pannes à rebondissements. ça fait un choc » B du centre-ville peuvent Stoujours se(tramway. » La Troisième Voie. c’est la rechute : une inspection de routine sur une voiture révèle que quatre cylindres de freins sur huit sont défectueux. déclenchant la pire crise des transports publics jamais connue à Berlin depuis la guerre. rappelle M. Cologne. par André Grimaldi.spiegel. le temps pour les techniciens surmenés d’ausculter les freins et de remplacer les pièces abîmées. pagaille touche rudement les habitants de banlieue qui n’ont souvent que la S-Bahn comme moyen de transport. Le ministre fédéral des transports. La direction de la S-Bahn invoque une malfaçon. Carl Waßmuth. la fatigue et les récriminations de mon employeur. • « Grande braderie de l’électricité à EN PARTENARIAT AVEC travers l’Europe ». Les Etats-providence agissent plus sournoisement. Seuil. nance. M. La « porcherie » découle pourtant d’un processus politique mûrement prémédité. 2009. Hambourg.. par Danièle Linhart (septembre 2009). 14 mai 1996. Si on m’avait dit qu’un tel ratage surviendrait un jour. » En 1999. La compagnie ferroviaire prépare ainsi sa privatisation. Le pouvoir politique s’en réjouit. actuel directeur du quotidien Libération « Ils avaient dit : un seul sauveur. Apparaissent alors des violations flagrantes des règles de maintenance et de sécurité. cette agence ministérielle de contrôle ordonne l’immobilisation de la plupart des trains et * Journaliste. www. propriétaire de la S-Bahn. • « A La Poste aussi. la S-Bahn de Berlin était le moyen de transport le plus sûr de la ville et peut-être du pays. substituant la responsabilité collective à la responsabilité individuelle. l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et le Parti social-démocrate (SPD) formalisent le projet de privatisation du rail dans leur accord de coalition gouvernementale. le chancelier Gerhard Schröder installe son ami Hartmut Mehdorn à la tête de la DB. soupire une serveuse du Café Liebling. confirme M. Un cadre évincé raconte à Wallraff que. fermé un atelier à Lichtenberg.de. équivalent allemand du réseau express régional (RER).(3)journaliste plusieurs dernier le allemand Günter Wallraff rapporte témoiANS UN CHAPITRE Nos précédents articles 200 cartes 188 pages • « Comment l’entreprise usurpe les valeurs du service public ». Paris. M. dans le quartier branché de Prenzlauer Berg. qui passent de trois cent quatre-vingt mille à cent quatre-vingt mille salariés. des “pétages de plombs”. à l’issue de chaque réunion importante avec sa garde prétorienne de cols blancs. » Ainsi recalibrée. présentera à ses futurs actionnaires. ça fait un choc. «On a eu chaud. Le 7 septembre. c’est d’abord une roue qui lâche et provoque un déraillement à l’entrée de la gare berlinoise de Kaulsdorf. économiste « Les Etats totalitaires détruisent la liberté individuelle en la supprimant purement et simplement. plus efficace et mieux à l’aise dans ses missions. le responsable du Syndicat des conducteurs de trains (GDL) pour le secteur Berlin-Saxe-Brandebourg. peut se payer une voiture que son voisin qui. » La Gauche en voie de disparition. le service public est un principe absolu. Laurent Joffrin. il fallait que je parte au travail une heure et demie plus tôt et que je m’organise pour faire garder les enfants en fin de journée. il supprime la moitié des effectifs. Les Presses littéraires. Kernchen. En 2005. là. offrant au peuple une “sécurité sociale” en échange de sa liberté. s’affole : « Quand Berlin va-t-il enfin renouer avec des conditions de transport dignes d’une civilisation occidentale (1) ? » « On va voir si la direction de la DB se montre capable de nettoyer cette porcherie ! ». le miracle est passé inaperçu : la S-Bahn. les individus ne savent plus agir. France 2. Le 1er mai dernier. » D’abord totalement arrêté. Seul un train sur quatre circule. » Assemblée nationale. leur envoi au garage pour vérification. L ’accident. les réjouissances se déroulaient dans une ville au bord de la crise de nerfs. par Gilles Balbastre (octobre 2002). le métro à grande vitesse. M. l’entreprise se met en ordre de marche pour son introduction en Bourse. 12 août 1986. PA R N OT R E ENVOYÉ SPÉCIAL OLIVIER CYRAN * P OUR la foule des visiteurs et jour- nalistes étrangers qui se pressaient à Berlin pour le vingtième anniversaire de la chute du Mur. » Pour calmer les usagers en colère. le trafic reste fortement perturbé durant tout l’été. priés d’improviser une communication de crise. . j’aurais éclaté de rire. Sous sa houlette. « Il y a eu des insultes. président des EtatsUnis « J’ai toujours trouvé que les mots les plus terrifiants de la langue anglaise étaient :“Je suis du gouvernement et je suis ici pour vous aider. par Ernest Antoine (juin 2004). Les Alliés peuvent remercier les Berlinois de l’Est d’avoir abattu le Mur un 9 novembre et non un 9 septembre. tout ira mieux. Hans-Joachim Kernchen. 10 septembre 2009. mis au placard ou poussés à la démission au motif de leur manque d’enthousiasme pour les projets de leur patron. 2007. On découvre maintenant que cet Etat boursouflé étouffe et pressure la société civile.

auteur de l’ouvrage du même titre (Agone). les Berlinois se sont retrouvés malgré eux à subventionner l’introduction en Bourse de la Deutsche Bahn. Tél. un incident de freinage a failli faire dérailler un train à la gare d’Anhalten : le distributeur de sable n’avait pas fonctionné. Organisé par Génération Palestine et un collectif d’associations.net . jack. jacques. Le 16 décembre. au cercle Curiel. cedric. veut de la T MAINTENANT Aucune discussion. je n’y peux rien. qui dépend du ministère fédéral des transports. Au sein du « contre-pouvoir » syndical. amd. à 19 h 10. à 20 h 30. à 20 heures. autour de son article « Pour un modèle agricole dans les pays du Sud » (novembre 2009).fr) MONTPELLIER. : 0668-48-40-65 . En soutien à Denis Robert. sociologue. (Jérôme Massonnet. fixée au 27 octobre 2008. Le 2 décembre : « Guide des activités de lobbying à Paris ». 107.jdpeyrebrune@wanadoo. à l’Edhec. Le 19 décembre. g.) Cela traduit le désarroi d’une population à qui l’on a toujours dit et répété qu’on pouvait s’en sortir sans faire d’effort. Tél. : 04-90-29-63-58 . sur Radio Béton (93. Pour 2010. Dès qu’un Etat y a recours. en partenariat avec les Amis de la Terre. le 11 décembre. quand les plans du gouvernement fédéral ne pouvaient plus être ignorés. (Gérald Ollivier. Le 10 décembre. à 20 h 30.) BANLIEUE VAL-DE-MARNE. Le transport des voyageurs est confié à une nouvelle structure. Les voies sont posées. à 20 heures. eveleveque@wanadoo. Le secrétaire général de Transnet. Transnet et DGBA. amdtoul@free. dit-il. Tél. à 18 h 30. Le 7 décembre. au cinéma Les Studios. le métier d’informaticien de l’Etat.00) de l’émission « T’es autour du “Diplo” ». présidé par le premier ministre François Fillon « Les choix du premier ministre en matière de gestion des effectifs publics sont trop prudents. le ministre SPD des finances. la LDH. Or la démocratie et la modernité imposent les principes (. (Pierre Arrabie-Aubiès.fr) PAU. s’en remettent à des jours meilleurs : « Dès que la conjoncture permettra une introduction en Bourse réussie. Norbert Jansen. Au théâtre Na Loba de Pennautier. ni dans les médias ni ailleurs. Besançon : « Pour une paix juste au Proche-Orient. des rapports tronqués pour former une croyance ». Le 8 décembre. les voies se révèlent de moins en moins sûres pour les voyageurs. membre du Conseil d’analyse économique (CAE). libres de leur politique de recrutement. (4) Die Zeit. annie. des rames longues auxquelles on avait discrètement enlevé une ou deux voitures. à 20 h 30. à 13 h 10. Tél. L E S A M I S D U M O N D E D I P LO M AT I Q U E CARCASSONNE. avec Philippe Masonnet. Le 14 décembre. au Foyer municipal de MontponMénestérol. essayiste « Que de braves gens aillent dans la rue pour défendre le droit des cheminots roulants de partir à la retraite à 50 ans et pas à 53 ans. à 20 h 30.) BURKINA FASO. avec Jean-Luc Mathieu. » Challenges. 16.net) METZ. aucune discussion n’a eu lieu. équivalent allemand du TGV) déraille en gare de Cologne. quel espoir pour la Palestine ? ». à l’association Jeunesse et Habitat. : 05-34-52-24-02 . à la mairie de Versailles. à 18 h 15. et le patron de la DB. rue des Ursulines. Son successeur. Tél. rencontredébat avec Isabelle Stengers.2). objet de gain. des agences autonomes. : 04-76-88-82-83. Tél. le modernisateur de la DB travaille désormais pour la banque Morgan Stanley. à la Maison des associations : réunion mensuelle du groupe local. représentée par sa coprésidente Michèle Syboni. à 20 h 30. 6. : [+352]-25-20-26 . ces personnels pouvant être employés là où les besoins se font sentir.. à Bègles : débat autour d’un article du Monde diplomatique du mois. Mais personne ne songe à lui reprocher d’avoir conservé et même encouragé des mœurs et des comportements aujourd’hui totalement inadaptés à une société démocratique. à 20 h 30. rue Bernard-Palissy : « Le Chili après la dictature ». salle des Coquelicots.. 315 Sainte-Catherine . le directeur général du Réseau des transports urbains de Berlin-Brandebourg (VBB). philippe. rencontre avec Shlomo Sand.ca) Des lecteurs associés RÉGIONS ANGERS.Est : « Géopolitique du sionisme ».. Paris. Tél. émission mensuelle «Vu du Monde ». ruiz. au Café Jehanne d’Arc. au poste ultrasensible de directeur des « relations politiques ».) Ce qu’il faudrait aujourd’hui. 18 septembre 2008.9 millions d’euros.fr) AVIGNON. réunion du groupe local des AMD. directeur du personnel.6) : présentation du « Diplo » du mois. « café-Diplo » : « Le Japon dans la crise économique et après la défaite électorale de la droite ». à 19 heures.. : 06-76-31-35-47 . route d’Esch : « café-Diplo ». Que restet-il de l’autorité ? » . herold. parce qu’elle est susceptible de mettre en danger les acquis. (Cédric Mulet-Marquis. : 06-85-74-96-62 .4 million d’euros. à l’occasion du congrès du parti. Dans le cadre de l’université populaire d’Attac. 16 mai 1998.fr) LILLE. avec Makoto Katsumata. Dans une déclaration commune. net) GENÈVE.fr) HORS DE FRANCE ABIDJAN. : 04-6796-10-97. On dénonce tant et plus les pouvoirs tentaculaires de l’Etat – et son inefficacité. (André Thibault. Le 17 décembre. l’administration et le citoyen : l’organisation de la défiance populaire ». à La Pennesur-Huveaune. (. au centre culturel de rencontre . www. en partenariat avec l’Union juive française pour la paix. Le 5 décembre. : 514-273-00-71 . dreault@cooptel. (Philippe Arnaud.fr) GRENOBLE. 4 bis. la Cimade. salle du Doyenné. un an après l’arrivée d’Obama au pouvoir ». les deux principales organisations de cheminots. « Diriger un grand syndicat ou participer à la gestion d’une grande entreprise. Le 15 décembre. andre.. à 20 h 30. Le 10 décembre. » En attendant. (Christopher Pollmann. rue Mégevand. salle DR-200 du pavillon de gestion de l’UQAM.abbaye de Neumünster : « Quel avenir pour le Proche-Orient ? ». alors qu’elle en avait l’obligation. Le 10 décembre. du PAJU. (Roland Didier. L’équipe de M. ils le sanctionnent. Le 13 décembre. à 16 h 30.qc. Le même jour. à 20 h 30. (christian. à 20 h 45. « Cet argent.arrabieaubies@no-log. C’est là. « café-Diplo » : «Anatomie d’un effondrement » . avec Gildas Jossec.luxembourg@yahoo. « Nous sommes trop occupés en ce moment à vérifier l’état des trains ». Le 11 décembre. Le 4 décembre : « La création a-t-elle un sexe ? ».. Son dévouement lui vaudra d’ailleurs une juste récompense. confie-t-il à la Bild Zeitung (16 mai 2008). Munich. Le 11 décembre. avec Thierry Delcourt. Le 13 décembre. Le 17 décembre. à 20 h 30. amphi Lévêque. : 04-77-83-42-64 . projection de L’Affaire Clearstream racontée à un employé de Daewoo. amphithéâtre du lycée Diderot. « On va renégocier le contrat qui nous lie à l’entreprise » ?« va renégocier Elecroire le chefnousOnVBB. Rüdiger Grube. M. Tbonpublicdonc pourpopulation A quoi inquiéter la par un débat sur l’avenir du chemin de OUT fer ? « Jusqu’en 2005. la direction de la DB prévoyait de rançonner la S-Bahn à hauteur de 126 millions d’euros ! » On s’étonne : la ville de Berlin ne verse-t-elle pas chaque année 250 millions d’euros à la S-Bahn au titre de l’aide au transport régional ? « En effet. avec Kadio Fodjo Abo. avec Jean Caune. challenge majeur du XXIe siècle ». l’accident provoque la mise à l’arrêt de tous les ICE.. le ministre bavarois de l’économie et des transports. chargé d’organiser le transport public et de veiller à la ponctualité des trains et à la sécurité des voyageurs. l’EBA ordonne à la Deutsche Bahn de prendre des mesures pour éviter les négligences. à 19 heures. Le 5 décembre. : 05-53-8208-03 . ce n’est qu’en octobre 2007. Sabîl France. En juillet 2008. Le 3 décembre. avec Stéphane Hessel. Tél. à 20h30 : «L ’état des études américaines dans les institutions françaises» et/ou «La situation des Etats-Unis. essayiste « Il se trouve que les marchés détestent le keynésianisme. Le 8 décembre : « Nano et culture scientifique ».org) Le 17 décembre. avec Hind Khoury. (Philippe Cecille.ollivier1@free. (Philippe Rousselot. avec Francis Feeley. avec Christopher Pollmann. de Denis Robert et Pascal Lorent. et le soutien du groupe local de l’association France-Palestine solidarité. avec Jean-Denis Crola d’Oxfam. » Au sein même du SPD. débat autour de l’article de François Chesnais (novembre 2009). 70 % d’entre eux rejettent la privatisation. : 02-4727-67-25. à la Maison des associations. 32. Cocody Cité des Arts. les députés SPD du Bundestag votent comme un seul homme la elle nous jure qu’elle va régler tous les problèmes et qu’il n’y a pas lieu de changer une virgule à notre contrat. dans le même temps.fr) DOUBS. pollmann@univ-metz. M. M. Le 9 décembre. Tél. Le 8 décembre. le 16 décembre. Du coup. M. Ni la dégradation rapide de ses filiales. Le 16 décembre : « Les parcs naturels régionaux ». M. a signé en juillet dernier un accord avec la Compagnie des chemins de fer russes. « On a vu les retards s’accumuler.monde-diplomatique. Dans le cadre du Forum des droits humains. » Pour l’instant. c’est à peu près le même travail ». : 03-87-76-05-33 . Wiesheu quitte son fauteuil de ministre pour rallier la direction de la Deutsche Bahn. A la Maison du citoyen et de la vie associative. soutiennent la privatisation de l’entreprise. 15 août 2008.fr. M. Avec Attac pays d’Aubagne et la MASC. François de Closets. (Henri Compain. avec Dominique Vidal et Omar Somi.rousselot@laposte. à 16 heures. Patrick Artus. l’ACAT.munier-petit@laposte. OLIVIER CYRAN. place du 14-Juillet. au Café de l’Orient. Le 30 mai 2008. Mehdorn n’en a cure : parti en mars dernier avec un chèque d’adieu de 4. n’a pas les moyens de stopper le train d’enfer de la DB. salle ClémentAder : rencontre avec Catherine CoqueryVidrovitch autour de son ouvrage Enjeux politiques de l’histoire coloniale (Agone). 24. c’est une rupture. (Jack Proult. massonnet@gmail. au restaurant Rincón Chileno. Tél. rue Réclusane : table ronde avec Jacques Berthelot. Hall des arts. qui en voulait toujours plus. suivie d’un débat avec Jean-Pierre Levaray. projection-débat du Silence des nanos. » Il est vrai que. d’Alain Accardo. qui a négocié cette étape cruciale pour le compte de M. Eric Rouleau et Pierre Stambul. rue Carnot : projection du film Putain d’usine. com) LUXEMBOURG. à 19 heures.fr) BOUCHES-DU-RHÔNE. 7. « mais faire aussi un peu de rangement dans les voitures et mettre la main à la pâte dans les petites gares. consterné. (Jean-Dominique Peyrebrune. 2008. « Depuis déjà deux ou trois ans.. Une tâche qui consiste par exemple à persuader le conducteur de train qu’il ne doit pas seulement effectuer son boulot. médecin psychiatre des hôpitaux.fr/adh . retransmission sur TSF 98 (98. au poste de. Parc des expositions de Pau : « Capitalisme vert et dérives du bio ». Le 3 décembre. à partir de l’ouvrage Lobby Planet Paris (L’Age d’homme) . Le 1er décembre. (Bernard Dauphiné. soirée organisée dans le cadre de la Fondation HenriPézérat : « Stress et risques sociaux au travail ». Tél. En partenariat avec Artisans du monde.. à Metz-Pontiffroy : « Les élites. Tél. 1. Alain Minc. A peine l’encre de l’accord a-t-elle séché que M. faculté des lettres. (Sylvie Hérold. à 18 h 30. une appellation anglophone censée appâter les investisseurs.bouqueyran@wanadoo. Cela mérite d’être souligné : d’une certaine manière. le gouvernement fédéral s’est bien gardé de fixer une nouvelle échéance à la privatisation de la DB. rue des Corroyeurs : permanence des AMD. nous passerons à l’acte. sur Radio Campus (92. un choc. au cinéma Le Rive gauche : projectiondébat d’Aliker.net) DORDOGNE. place Saint-André. Le 8 décembre. Mehdorn. que les militants obtiennent voix au chapitre. rue du Révérend-Père-Aubry. à 19 heures. Un attaché de presse qui répare les trains ? Les Berlinois ne sont pas au bout de leurs soucis. montée Malek-Oussekine. Le 9 décembre.compain@sfr. Le 2 décembre. Dû à la cassure d’un essieu mal entretenu. Deux semaines avant le jour J. : 06-24-85-22-71 .com) TOULOUSE. 10. Tél. animation Marie-Christine Ladouceur-Girard. c’est aussi adhérer aux Amis du Monde diplomatique www. l’UJFP.fr) TOURS. (Anne-Marie Termat. : 03-80-4751-24 . » Le Point. Cela passerait par la remise en cause globale du statut de la fonction publique et la disparition des corps de métier par ministère : on créerait. à Fontenay-sousBois. » Ezra Suleiman. avec Annie Thébaud Mony. à 20 heures. : 02-3875-43-40 . Tél. avec Alain Gresh. de Guy Deslauriers. suivie d’un débat. le gouvernement décide en catastrophe d’ajourner l’opération. M. (. Au cours d’un scrutin houleux. ambassadrice de l’Autorité palestinienne en France. Tél. 41. place Jeanne-d’Arc. Tél. la S-Bahn a réduit la vitesse des trains de 100 à 80 km/h. Tél. rue Gosselet. 16. à 13 heures. boulevard James-Fazy. contrat qui lie à S-Bahn. Peer Steinbrück. Mehdorn lui offre une reconversion sur mesure : en mai 2008. s’excuse un responsable du service de communication. cinédébat : « L’eau. à 20 h 30. Le 16 décembre. à 20 heures. Au printemps 2007. autour de son ouvrage Au temps des catastrophes (La Découverte). Exaspéré. dont la France a impérativement besoin de se débarrasser… » Schizophrénies françaises..fr) DIJON. amd11@free. Tél.fr) CAEN. elle n’a pas souhaité commenter ses exploits.fr) MONTRÉAL. comprendre pour mieux agir ». Sur le modèle suédois. en présence du réalisateur Julien Colin . des trains supprimés sans raison alors qu’ils étaient programmés. (Daniel Berneron. (Jacques Tolédano. à 19 heures. Le 11 décembre. (Jean-Pierre Cremoux. qui n’arrive malheureusement à échéance qu’en décembre 2017.mulet-marquis@laposte.com) YVELINES. Las ! Le champagne est déjà au frais quand la faillite de Lehman Brothers vient gâcher la fête. seraient chargées de gérer les différents services publics. 3 novembre 2005. place Notre-Dame. » Capital. Le conflit s’envenime et aboutit devant les tribunaux.proult@wanadoo. à la Bourse du travail de Bobo Dioulasso : « Le sommet de Copenhague sur le réchauffement climatique : quels enjeux pour les pays comme le Burkina Faso ? ». Le 9 décembre : « Les agendas 21 locaux et les projets territoriaux de développement durable en France ». salon du Belvédère : « Le GIEC.) de l’évaluation objective des compétence et des résultats. Tél. autour de son ouvrage Comment le peuple juif fut inventé (Fayard) . Tél. Cet organisme municipal. que le chaos berlinois n’a pas contribué à rendre populaire.org) PERPIGNAN. henri. : 06-23-97-7105 . à 20 h 30. qui donnent raison à l’organisme de contrôle et contraignent la DB à raccourcir les délais entre chaque inspection des ICE. c’est inexplicable. avec Charlotte Renard.fr) GIRONDE. à la mairie de Tours : « Un an après Gaza. répète à l’envi que « l’opposition entre gentil Etat et méchant capital n’a pas lieu d’être (4) ». novembre 1997. à partir du livre Le Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone). bel et bien. à 19 heures. à 19 heures. Rendezvous est pris pour l’introduction en Bourse. observe M. Mais elle a systématiquement refusé de nous communiquer ses problèmes techniques. 23. Le 1er décembre. Le 1er décembre. Grasset. avec Yakov Rabkin et Fabienne Présentey. à 20 h 30. à 19 heures. amdnord@yahoo. odile-mangeot@wanadoo. à Abidjan : « La pratique de la terreur au nom de la démocratie en Afrique. (José Ruiz. à la médiathèque : « La prison comme réponse sociale à la pauvreté et/ou comme réponse économique à la maladie mentale ? » . la S-Bahn ne l’a évidemment pas investi pour améliorer la qualité du service. Les marchés n’aiment pas Keynes. Mehdorn. DB Mobility Logistics. avec Jérôme Maucourant. Le 17 décembre. avec Gérard Deneux. (amidiplosuisse@hotmail. : 05-59-04-22-61 . MAS. M. seuls les politiques professionnels étaient au courant de ce qui se tramait. (Renseignements : 06-08-27-97-85.. rue Henri-Laborde : débat autour d’un article du Monde diplomatique.fr) LYON. esplanade François-Mitterrand à Libourne : la résistance au changement. à 15 heures. objet de guerre ? ». à 17 heures. Le 1er décembre. Tél. (Odile Mangeot. (André Chassaing.amis. à la MJC de Valentigney. mesure à cette occasion l’ampleur de son impuissance. portant sur un échange de participations croisées qui préfigure peut-être des lendemains qui chantent. : 0607-54-77-35 . à 20 h 15..laBien sûr. rue MichelDoutres : réunion des AMD PyrénéesOrientales. Hambourg. au cinéma Jean-Renoir. (Evelyne Lévêque.) Soutenir le journal. (Etien Nda Amon.DOSSlER 23 LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2009 en Bourse des transports berlinois Wiesheu. Le 15 décembre. une “exception française”. à 9 heures. Au Tonneau de Diogène. les profits de la S-Bahn sont passés de 9 millions d’euros en 2004 à 56 millions en 2008. à 20 h 45. Le 14 décembre. p. Attac. C’est ce à quoi nous sommes en train de réfléchir ». l’AFPS. le Secours catholique. A la Table ronde. Affaire à suivre. à 20 h 30 : « Crise alimentaire mondiale. Tél. avec Martine Tabeaud.chassaing@sfr. ou à tout le moins pour en atténuer la dégradation : elle a fait remonter chaque centime dans les caisses de la maison mère. : 0384-30-35-73 . un train Inter-City Express (ICE. Salaire annuel : 1. avec Christiane de Beaurepaire. Au même endroit. transformation de la Deutsche Bahn en holding. Mais l’EBA. et Philippe Combessie. : 00-225-0577-87-31. à 20 h 30. professeur de science politique à l’université de Princeton « L’évaluation est inacceptable dans de nombreuses institutions. Quant à la direction de la S-Bahn. boulevard du Doyenné : « Pour en finir avec le miracle chinois ». Mehdorn se vexe et accuse : les fonctionnaires trop tatillons de l’EBA ne chercheraient qu’à « faire les gros titres dans la presse (5) ». rue des Teinturiers : « Espoir de paix en Israël-Palestine ? ». au Poulailler. alors que les marchés hurlent à la mort.amd-besancon.darceaux@laposte. Jansen démissionne de son syndicat pour intégrer l’état-major de la DB. Le 8 décembre. au Salon Asphodèle. Le 8 décembre. ni dans les médias ni ailleurs va le mieux. Le 3 décembre. à 19 h 30. terdechos@hotmail. par exemple. au café Gervaise. : 04-6847-69-22 . dont témoigne le délabrement de la S-Bahn berlinoise. Waßmuth.toledano@wanadoo. La direction du parti ne s’en soucie guère. Franz hausse les yeux au ciel..) ORLÉANS. Même en 2006. cours du Général-Giraud : « Droite et gauche : quelles différences ? ». on constatait une nette baisse de la qualité du service. à 20 heures. salle Benoît-XII. Hanz-Werner Franz. remarque M.. mairie de Pennautier. et le 12 décembre. (5) Die Süddeutsche Zeitung. à Lille : « Quel avenir pour la presse écrite en général et Le Monde diplomatique en particulier ? ». à la MRES.

une grande figure du Congrès national africain (ANC). puise aussi sa science comportementale dans le mouvement de l’arrière-train. Trois générations vivent sous un même toit. parallèlement. des travailleurs continuent à se battre : femmes soumises au travail précaire. de ce roman tient à l’écriture fluide. sans amertume et plein d’humanité. un nègre en papier qu’on n’a pas fini de coloniser ». le champ d’action de l’armée fait débat. meurtrie par des drames personnels : sa vie est étroitement liée à l’histoire de son pays. JANETTE HABEL EUROPE LE RÉGIME POLITIQUE DE L’UNION EUROPÉENNE. fut confié après 1918 à la France par la Société des nations. 2009. Paris. 27 euros. Mais est-ce pour autant l’enfer décrit quotidiennement dans la presse occidentale ? » « Démocratie ». elle est happée par le golpe (3). Ils disposent de la maturité pour résoudre leurs problèmes. Il a été reporté sine die. Chhobi. la romancière nous donne à voir le monde dans sa dureté. et ce malgré les risques de répression. Patricio Aylwin. 2009. Des luttes clandestines à la transition démocratique. observe. Coriolan. Evénement impensable pour celui qui croyait avoir organisé son impunité dans les moindres détails et qui. Les Derniers Exilés de Pinochet. avancer. – Eric Seizelet et Régine Serra Les Belles Lettres. célèbre la beauté. Ouverte dès les jours suivant l’arrestation de Pinochet à Londres. Mais aussi comment la police de Los Angeles était. Montoya Vélez. la sensualité s’exprime à toutes les pages.DÉCEMBRE 2009 – LE MONDE diplomatique 24 É TAT S . être composée d’une majorité de femmes. donne une vision complète du processus d’intégration communautaire. Tout est dit. et Dida. Mais Sonny. des plats. pour l’heure. à l’époque. Dans les quartiers africains de la capitale.. Le procès devait se tenir en mai 2008. et non des moindres. de permettre la détention des « ennemis combattants ». et Sonali. et Sonali. mais pour « humaniser le monde ». peut-elle s’inscrire dans un tel cadre ? En outre. n’a jamais eu. les Blancs sont loin d’être les plus vindicatifs. odeurs épicées des cuisines.. spécialistes des produits à dénégrifier. ce qui lui vaut d’être pris à partie par Yves l’Ivoirien tout court. avait. Paris. Elle lui préfère un troubadour congolais « plus petit que son propre tamtam ». d’une banale tragédie familiale et sous des dehors d’une troublante douceur. des gazelles sauvages « bien grasses et fraîchement débarquées ». Mbeki sur le sida ou le Zimbabwe. la SAPE. ils sont victimes de sévices et de tortures sans que la justice américaine puisse être saisie puisqu’il ne s’agit pas d’un territoire américain mais cubain. le nouveau président démocratiquement élu.G. Face à cela.. Paris. sa défense de la démocratie et son engagement dans la résistance comme pour une paix avec Israël fondée sur le droit. Marwan Barghouti. le syndicalisme de l’AFL-CIO a montré ses limites.Notorious B. replacés dans leur contexte national et international. Paris. transformé en centre de torture. Une excellente illustration des limites arbitraires du droit international en ce XXIe siècle. 2009. CHRISTOPHE PATILLON L IT TÉRATURE DU MONDE CUBA. éduqué à la prestigieuse école de Lovedale. On notera aussi cette interrogation : la montée en puissance du Parlement européen préfigure-t-elle une « parlementarisation de l’Union ». et Bosco. les femmes sont celles qui semblent s’adapter le mieux. Mbeki. de la population. ils sont parvenus à s’évader en janvier 1990. détenus dans une prison de haute sécurité. » Dans la surenchère aux préjugés racistes. ’un de son auteure. Fidel Castro n’a-t-il pas été élu président du mouvement des pays non alignés en 2006 ? – et pourquoi un chef d’Etat latino-américain peut déclarer : « Chaque peuple doit décider de son régime politique [et] nous allons laisser les Cubains décider de ce qu’ils veulent faire. Mbeki est à la fois le « gentleman noir » et l’« Africain ». Mais le jeune époux disparaît en mer avec son navire dans d’étranges conditions. mais qui ne l’est plus ». Evénement à l’origine de trois livres de Jac Forton. Mais la fluidité policée du style. Ce livre. dont ses lettres au président Mahmoud Abbas ou au mouvement israélien Shalom Arshav (La Paix maintenant).. Le Cameroun que nous voulons. Paris. je ne peux pas échapper au fait que je suis noir. La France. Dans ce Black Bazar où les clichés s’additionnent pour mieux être combattus. « Les difficultés.80 euros. au teint « goudronné » bien que née à Nancy. cadres. Thabo Mbeki and the Future of the South African Dream. Marianne Debouzy parle de leurs luttes. soucieuse de préserver ses intérêts. humiliées. La rupture provoquera chez le narrateur un élan vers l’écriture : Black Bazar est en œuvre. M.. ou. mais il obéit aux siens. qui sera arrêté l’année suivante. Mark Gevisser a mis neuf ans pour écrire cette biographie de l’ancien président sud-africain. Fessologue vit. le philosophe du quartier. quand il était candidat. on peut estimer qu’« il faut se débarrasser plus brutalement d’une mythologie qui fut utile aux commencements.99 livres. beau parleur et frimeur. en août 2009. En 1986. se battre. 282 pages. Bordeaux. les lettres sont belles et sans frontières. le 11 septembre 1973. Après avoir échappé à deux missiles israéliens tirés contre sa voiture en août 2001. 288 pages. la belle. sans qu’en compensation les travailleurs pauvres (working poor) puissent bénéficier de filets de protection sociale crédibles. – Marwan Barghouti Arcane 17. Fils de militants communistes. Croisement des regards et des propos sur la colonisation et le communautarisme. Sabine Wespieser. 17.G. alias Biggie Small). leur fille Ma. un fils de famille. les trafics d’armes. « couleur d’origine ». Cette Constituante devrait. Au-delà du récit d’un amour frustré. de cette aisance qui fait d’elle la jeune fille la plus remarquée et remarquable du voisinage. la plénitude de l’échange amoureux sans pour autant faire oublier le doute. Paris. « la population est surexploitée. 316 pages. comme son nom l’indique. Paris. les malversations financières. où les Nigérianes. le mépris des castes dominantes. 2009. immigrés. Mais le Chili de la « transition démocratique » a refusé de les amnistier. Elle est fière de la beauté de Sonali.). Au total. la lumineuse et malicieuse grand-mère –. (4) Martha Helena Montoya Vélez. Le procès de la dictature en France. etc. considérablement revue. Un univers codifié où le narrateur lit le caractère des Africains à la façon de nouer la cravate. 189 pages. Son ouvrage s’ouvre par le « procès de l’Etat d’Israël » qu’il a prononcé devant la Cour centrale de ce pays. il lui faudra près de vingt ans pour « faire sortir ces blessures cachées sous des déguisements divers (4) ». aucun des attributs de cette souveraineté ultime ne peut s’y exercer. Chhobi. le Front patriotique Manuel Rodríguez. torturés et condamnés à mort. 26 euros. au service de la riche et mafieuse famille de ce dernier. montre surtout comment certains policiers. 252 pages. – Salim Lamrani. L des charmes. 320 pages.. 326 pages. bien que la « souveraineté ultime » de Cuba sur cette ancienne base navale soit reconnue. 2009. il a perdu presque toutes les batailles dans lesquelles il s’était engagé. sont deux visages de l’Inde d’aujourd’hui. Mais la guerre en Irak. Thabo Mbeki n’est pas sans ressemblance avec celui de M. dit aussi l’esprit sein « parce qu’il n’y a pas que les fesses dans la vie ». Fessologue. Les lenteurs de la justice française et les méandres des procédures internationales ont. de manière plus complexe. Le journaliste catalan Montanyà retrace le parcours de certains des auteurs de cette tentative d’attentat de laquelle Pinochet NIRA REYES MORALES. Dénués de tout recours. Ce livre permet de mesurer le fossé qui sépare la réalité et les légitimes aspirations aux libertés en Afrique. Libérée grâce à la ténacité de l’ambassadeur de Colombie. prologue de Nelson Mandela Estrella. « Internet ». ce dont on est en droit de douter.I. Agone. D’ailleurs sa compagne.. Il se conclut par un message au sixième congrès du Fatah. sensible. 292 pages. MAURICE LEMOINE ASIE LE PACIFISME À L’ÉPREUVE. eu raison de l’œuvre de justice réclamée par les familles des victimes. tout est là dans les pages de cette histoire d’amour et de vengeance. écrivait en 1939 : « Je suis d’abord un indigène et puis un communiste. Pinochet. Pour certains. Voilà un tableau édifiant de l’évolution du salariat aux Etats-Unis. Le déchirement de l’exil. décida d’éliminer le général Pinochet. Xavier Montanyà et Martha Helena Montoya Vélez. Le mariage de Sonny est un investissement financier. Surtout lorsque deux filles au seuil de leur vie d’adulte doivent se faire une place dans cette société aux codes complexes. Mais ses complices encore vivants pourraient l’être à Paris. l’apparente sérénité du ton. JACQUELINE DÉRENS MICHÈLE GAZIER. Londres. affamée. parfois victorieuses. qui parle de « respect » et conclut que tout « est la faute de l’Occident ». Enquête sur les meurtres de Tupac Shakur . – Michael J. Cette spoliation territoriale qui ne dit pas son nom présente l’avantage. « un personnage bizarre qui croit qu’il n’est pas noir ». Sa candidature a été refusée sous des prétextes administratifs. (3) Coup d’Etat. 2009. Il permet en tout cas de comprendre pourquoi l’île jouit d’un prestige hors normes – M. Auteur de plusieurs ouvrages sur la dictature chilienne. Sonali épouse un cousin pauvre de Sonny qui travaille dans la marine. celuici force parfois le trait.A. écrit par le journaliste Randall Sullivan. » Le Vénézuélien Hugo Chávez ? Non. La défloration de Sonali. Cependant. refusant de reconnaître la légitimité du tribunal. Sommée par sa mère de faire silence sur ces semaines de cauchemar. une coutume importée de Brazzaville dans le monde de la « négraille parisienne ». conduit le lecteur dans ce « labyrinthe de la douleur » où les femmes étaient entassées.U N I S LE MONDE DU TRAVAIL AUX ÉTATSUNIS. Hants (Royaume-Uni). il rejette le communisme dans les années 1990 et devient l’idéologue de la renaissance africaine. Passé-présent. 18 euros. Paris. facétieux et métissé à la croisée des rythmes de Papa Wemba et des paroles de Georges Brassens et Claude Nougaro. On y découvre un très large consensus pour inscrire dans la Constitution japonaise le droit à une force armée d’« autodéfense ». et faire le point sur les options des partis politiques. 19 euros. Ensemble. Marie-Louise Eteki Otabela s’est présentée à l’élection présidentielle de 2004. M. Pour « sortir de l’état totalitaire ». Occupée depuis plus d’un siècle en vertu d’un bail à durée illimitée signé en 1903. la discussion est largement ouverte. « négocié » il y a un siècle dans le cadre de rapports de forces défavorables à Cuba. que cela me plaise ou non. construit sous forme de chroniques courtes et puissantes. Château d’Eau. » Gevisser voit dans cette phrase le moule de la carrière politique de M. Cette troisième édition de l’ouvrage de Paul Magnette. et sur la police de Los Angeles – Randall Sullivan Rivages. Le nouveau premier ministre japonais. sympathie de l’auteur pour Cuba oblige. peau noire mais masque blanc. Le Japon et son armée. Les lieux sont connus et les personnages reconnaissables. . car cellesci ne viennent pas au pouvoir par intérêt personnel. et on plonge dans les labyrinthes très sombres de la police de Los Angeles. Les temps difficiles (1980-2005). exsangue et la jeunesse sans espoir ». la pauvreté. et les deux petites-filles.BYRINTHE. de sa légèreté. Il faut survivre. En se focalisant sur le destin particulier d’une famille ordinaire. quelques jours avant que le général ne transmette le pouvoir à M. violentées par des tortionnaires. écrit. de quatre militants de gauche de cette nationalité (1). L’accession à l’indépendance en 1960 se fit donc par un vote des Nations unies. Evénement également impensable pour les victimes de la répression orchestrée par ce général parvenu au pouvoir grâce au coup d’Etat qui renversa le président Salvador Allende. Ayant étudié à Moscou. Le Japon est l’allié des Etats-Unis. E Prix Renaudot 2006 avec Mémoires de porc-épic (Seuil). Arrêtée en septembre 1973. vient brouiller les cartes. Depuis. 18 euros) ESSOLOGUE est un sapeur. Le livre éclaire également l’étrange attitude de M. pour la plupart des Noirs flirtant avec le redoutable gang des Bloods. ISABELLE AVRAN Dans cette famille chahutée par l’histoire. 2009. A peine arrivée. de leur souci de nouer des relations avec d’autres acteurs du mouvement social. dans ses rêves et son quotidien. GAËL BRUSTIER A LEGACY OF LIBERATION. Monsieur Hippocrate. la base de Guantánamo a un statut d’exception : elle est « sous la juridiction et le contrôle total » des Etats-Unis. c’est un vendu comme tous les autres métis. n’éloignent jamais vraiment la réelle violence des situations. MARIE-JOËLLE RUPP. L ’Antillais. Arrêtés. réchappa miraculeusement (2). 17 euros. Les grands-parents – Dadu. 2009. L. Sen nous guide au cœur de cette cellule familiale et nous convie à sa table. (1) Jac Forton. le Paul Valéry noir. (2) Xavier Montanyà.. Roger le Franco-Ivoirien prétend avoir lu tous les livres. Lui est séduit par la jeune fille. l’inspecteur Russell Poole découvre les liens qui unissent l’un des agents abattus au label gangsta rap Death Row Records appartenant à Marion « Suge » Knight. elle est détenue pendant un mois au Stade national de Santiago.. 2009. Rompre le silence. obligées à assister à la destruction de leurs maris et compagnons. 18. Toute Latitude. 220 pages. a fait de ce territoire un centre de détention hors normes auquel seul Washington peut juridiquement mettre un terme. la subornation. Sonali est son soleil. le dictateur ne sera donc jugé ni en France ni au Chili. L’envers du préjugé BLACK BAZAR d’Alain Mabanckou (Seuil. à laquelle Tokyo a participé. Ce livre propose également le « Document des prisonniers » de mai 2006 pour une entente nationale entre le Hamas et le Fatah. Pour autant. qui l’a élu au comité central. Maintiendra-t-il sa position ? ÉMILIE GUYONNET LECTURES Un destin indien APRÈS LA MOUSSON de Selina Sen (traduit de l’anglais [Inde] par Dominique Goy-Blanquet. « Tchadien à la recherche du temps perdu (. 300 pages. Château Rouge et le marché Dejean. la violence de la dictature ne pouvait être combattue que par la lutte armée. 208 pages. L PROCHE-ORIENT LA PROMESSE. les vicissitudes – les aberrations parfois – et les contradictions y sont nombreuses. 209 pages. Cuba n’a pas la prétention d’être un paradis sur terre. Elle demande qu’une Constitution démocratique soit élaborée par une Assemblée des peuples camerounais. L’exercice ne manque pas d’intérêt. Enquêtant sur une fusillade entre policiers en civil en 1997. tournant le dos au passé. Blessée par l’abandon de son amoureux. avaient partie liée avec la pègre. Le titre de cet ouvrage est trompeur. ils tentent de subsister dans l’Inde incertaine que vient de bouleverser l’assassinat d’Indira Gandhi. admirateur de Mouammar Kadhafi. député palestinien et l’un des principaux dirigeants du Fatah. 2009. Dida l’aïeule veille. employés des services. 2009. Je t’accuse Pinochet. le « très raisonnable » président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva. écrit un monde en noir et blanc tout en couleurs. par exemple. La plupart d’entre eux ont dû quitter le pays – certains sont encore sous le coup de poursuites judiciaires. apprécié pour sa probité. les conditions de travail se sont profondément dégradées . 25 euros. « dissidents » – « aucune opposition latino-américaine n’est autant choyée par les transnationales de l’information » (hormis peut-être son homologue vénézuélienne) – sont traités. de parfums. le grand-père médecin perdu dans le souvenir de son pays abandonné. Forton retrac