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Norvège, 873 après 7.-C. Dirk Gerhardsen glissa de sa selle et se mit à ram-
Norvège, 873 après 7.-C.
Dirk Gerhardsen glissa de sa selle et se mit à ram-
per vers la berge où se tenait la fille aux cheveux d'or.
Kristen Haardrad lança un regard derrière elle
comme si elle sentait une présence. Après une brève
hésitation, elle noua la bride de son grand étalon à
une branche au bord de l'eau. Le fjor d Horten cou-
lait impétueusement. Mais, à cet endroit, un amas de
rochers brisait le courant, et l'eau était calme et lisse
comme une nappe de soie. Dirk savait par expérience
qu'elle était aussi délicieusement tiède et que la fille
ne résisterait pas à la tentation de se baigner.
Il avait deviné où se rendait Kristen dès qu'il
l'avait vue quitter la maison de son oncle Hugh.
Quand ils étaient plus jeunes, beaucoup plus jeunes,
ils avaient l'habitude de venir ici en bande. Kristen
appartenait à une grande famille, elle avait trois frè-
res, son oncle était le chef du village et elle comptait
ses cousins par douzaines. Pour tous ces gaillards,
elle était aussi précieuse que le soleil et la lune
réunis.
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Et, jusqu'à récemment, il en allait de même pour Dirk. Mais elle avait changé, elle
Et, jusqu'à récemment, il en allait de même pour
Dirk. Mais elle avait changé, elle était devenue une
femme. Et Dirk avait changé, lui aussi. Comme beau-
coup d'autres, il avait voulu la séduire. Comme beau-
coup d'autres, il lui avait offert son cœur : il l'avait
demandée en mariage mais elle l'avait repoussé.
Avec gentillesse. La déception n'en avait été que plus
cruelle. Il l'avait vue grandir, il avait vu l'enfant mal-
habile devenir une femme magnifique. Alors, Dirk
Gerhardsen était devenu comme fou. Son désir
s'était mué en idée fixe : Kristen serait sa femme, de
gré ou de force.
Dirk retint son souffle quand elle commença à
enlever sa robe. C'était ce qu'il avait espéré
Elle
était à présent toute nue. Il pria Odin de lui venir en
aide ! Quelle vision de rêve : les longues jambes fuse-
lées, la douce courbe des hanches, le long dos droit
sur lequel ruisselait l'épaisse natte de cheveux
comme un torrent de lumière
Une natte qu'il avait
enroulée autour de son poing quelques nuits plus tôt
pour lui arracher un baiser qui lui avait enflammé
les sens. Mais la gifle qu'il avait reçue juste après lui
avait pratiquement décollé la tête. Kristen n'avait
rien d'une fille frêle. En fait, elle était presque aussi
grande que lui et il mesurait plus d'un mètre quatre-
vingts. Au lieu de calmer Dirk, cette gifle avait décu-
plé son désir.
Malheureusement, le frère aîné de Kristen, Selig,
avait surgi au mauvais moment. Tous deux portaient
maintenant les douloureuses traces de leur rencon-
tre, et Dirk avait perdu un bon ami en Selig. Non
parce qu'ils s'étaient battus — un Viking aime tou-
jours se battre — mais en raison de ce qu'il avait
voulu faire à Kristen. Et il ne pouvait nier qu'il l'aurait prise là, sur le
voulu faire à Kristen. Et il ne pouvait nier qu'il
l'aurait prise là, sur le sol de l'étable de son père. S'il
avait réussi, il serait mort à présent. Garrick, le père
de Kristen, l'aurait tué de ses propres mains.
Elle nageait. Dirk ne distinguait plus son corps
mais cela n'apaisait en rien le feu qui coulait dans ses
veines. La regarder glisser sur l'eau était une torture
qu'il n'avait pas imaginée. Il s'était simplement dit
qu'elle serait seule, loin de sa famille, et qu'il devait
en profiter. Le bruit courait qu'elle allait bientôt
épouser Sheldon, le fils aîné de Perrin, le meilleur
ami de son père. Bien sûr, de tels bruits, on en enten-
dait sans cesse. Kristen avait connu dix-neuf hivers
et, depuis quatre ans, il n'y avait pas un homme
valide au bord du fjord qui n'eût demandé sa main.
Elle flottait maintenant sur le dos, laissant émer-
ger ses doigts de pied, la blancheur crémeuse de ses
hanches, la pointe durcie de ses seins. Par Loki ! Elle
le provoquait ! Dirk ne put en supporter davantage.
Il arracha ses vêtements.
Kristen entendit le plongeon, tourna la tête et ne
vit rien. Pas de vaguelettes sur l'eau, sauf autour
d'elle. Elle nagea néanmoins vers la rive où gisaient
sa robe et la seule arme dont elle disposait: une
dague finement ciselée qu'elle portait plus comme
un ornement que comme un moyen de défense.
Elle avait eu tort de venir ici toute seule, sans
attendre un de ses frères. Mais ils étaient trop occu-
pés à préparer le drakkar de son père qui ferait voile
vers l'est la semaine suivante. Et la journée était si
douce après un printemps glacé et un hiver excep-
tionnellement rude
Venir seule ici, enlever ses vêtements et se baigner
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nue : quelle folie ! Mais Kristen avait besoin d'éprou- ver une sensation de danger.
nue : quelle folie ! Mais Kristen avait besoin d'éprou-
ver une sensation de danger. Elle avait soif d'aven-
ture !
Elle était encore dans l'eau et reprenait pied quand
il se dressa devant elle, immense et ruisselant. En
reconnaissant Dirk, Kristen eut une bouffée de rage.
Il s'était montré odieux quelques nuits auparavant.
Puissamment bâti, il avait le même âge que Selig:
vingt et un ans. Kristen l'avait considéré comme un
ami, elle aussi
jusqu'à cette nuit dans l'étable.
Il avait beaucoup changé depuis l'époque où ils
chassaient et nageaient ensemble. Toujours aussi
beau garçon avec ses cheveux d'un blond roux et ses
yeux sombres, il n'était plus le Dirk qu'elle avait
connu.
— Tu n'aurais pas dû venir ici, Kristen.
Sa voix était sourde, menaçante. Il voulait visi-
blement davantage que le baiser arraché l'autre
nuit.
Le spectacle des perles d'eau qui s'accrochaient à
ses mèches dorées ou glissaient sur ses pommettes
saillantes et sur son petit nez droit le captivait. Les
yeux de Kristen aussi. Ces yeux agrandis par la
colère, d'un bleu limpide et brillants comme la mer
du large sous le soleil — la mer démontée.
— Laisse-moi passer, Dirk.
— Non!
— Ne sois pas idiot.
Elle n'avait pas élevé la voix. C'était inutile tant sa
fureur était évidente. Mais Dirk était comme fou.
Il la saisit brutalement par les épaules.
— Ah ! Kristen
Tu es si belle que j'en perds la
tête
Un éclair passa sur la mer en furie. — Tu Pas vraiment perdue si tu
Un éclair passa sur la mer en furie.
— Tu Pas vraiment perdue si
tu crois que tu
Il la fit taire en lui écrasant la bouche de la sienne.
Il était déchaîné. Elle se mit à le haïr. Le contact de
ce corps pressé contre le sien, de ce membre dressé
entre eux, lui faisait horreur. Elle savait ce qui se
passait entre un homme et une femme pendant les
jeux de l'amour. Sa mère, Brenna, le lui avait expli-
qué depuis longtemps. Et ce qui arrivait à cet instant
n'avait rien à voir avec l'amour. Elle n'éprouvait que
de la répulsion.
Elle maudissait Dirk, tout en se débattant. Elle
admirait la force et le courage chez un homme, sauf
si celui-ci les dirigeait contre elle. Elle se donnerait
avec joie à l'homme de son choix. Or, elle n'avait pas
choisi Dirk Gerhardsen et, s'il la violait, elle le
tuerait.
Elle lui mordit cruellement les lèvres tout en lui
griffant le torse, l'obligeant à la lâcher. Et elle con-
tinua à le mordre sauvagement. Il aurait pu la
frapper, mais dans ce cas, elle risquait de serrer les
dents plus fort encore. Tout à coup, elle remonta la
jambe.
Elle abandonna la lèvre de Dirk au moment où,
d'un coup violent dans le ventre, elle le repous-
sait dans des eaux plus profondes. Profitant de la
chute de son agresseur pour regagner la rive, elle
ramassa la dague et se retourna vers lui. Un regard
à la lame pointue le dissuada de tenter un dernier
geste.
— Tu es aussi sournoise qu'une fille de Loki !
marmonna-t-il en recrachant le sang qui lui remplis-
sait la bouche.
— Ne me compare pas à tes dieux, Dirk ! Ma mère m'a élevée en
— Ne me compare pas à tes dieux, Dirk ! Ma mère
m'a élevée en chrétienne.
— Peu m'importe ton dieu, rétorqua-t-il. Pose ce
couteau, Kristen.
Elle secoua la tête. Elle avait retrouvé son calme
maintenant qu'elle avait une arme en main, et il s'en
rendait compte. Par Odin, elle était magnifique!
Nue, son poignard à la main, avec l'eau qui perlait
sur son corps somptueux, sur les seins lourds et
fiers, le ventre plat et cette toison d'or qui couronnait
les cuisses
Et elle le défiait d'avancer. A la façon
dont elle tenait la dague, il était évident qu'elle savait
parfaitement s'en servir.
— Je vois que ta mère ne t'a pas seulement appris
à vénérer son dieu, fit-il amèrement. Ni ton père ni
tes frères ne t'auraient enseigné à te servir d'une
arme. Leur devoir est de te protéger, ils n'auraient
pas accepté que tu t'en charges à leur place. Lady
Brenna t'a montré ses ruses de Celte. Après toutes
ces années passées parmi nous, elle devrait pourtant
savoir que l'habileté des Celtes n'est rien comparée
à la force d'un Viking. Que t'a-t-elle appris d'autre,
Kristen ?
— Je connais le maniement de toutes les armes,
,
requiert aucune adresse, répondit-elle avec fierté.
sauf la hache
cet instrument de brute qui ne
— C'est que tu n'as pas assez de force pour t'en
servir ! Que dirait ton père, s'il savait ? Je suis prêt
à parier qu'il vous donnerait le fouet, à ta mère et à
toi !
— Tu comptes le lui dire, peut-être ?
Il lui jeta un regard mauvais. Bien sûr, il ne parle-
rait pas au père de Kristen, car il devrait alors lui
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expliquer comment il avait découvert tout cela. Et, à quarante-six ans, Garrick Haardrad avait une
expliquer comment il avait découvert tout cela. Et, à
quarante-six ans, Garrick Haardrad avait une tête de
plus que lui et demeurait le guerrier le plus redouté
sur les rives du fjord.
— Qu'est-ce qui te déplaît chez moi, Kristen ?
Pourquoi ne veux-tu pas de moi ?
Surprise par cette question, elle comprit que Dirk
était en proie à la plus totale confusion. Il se tenait
là devant elle, nu comme un ver
Un spectacle qui
ne la bouleversait pas vraiment. En effet, elle avait
déjà vu des hommes nus quand avec Tyra, sa meil-
leure amie, elles s'étaient glissées dans la salle de
bains de son oncle et cachées derrière le vaste
baquet où plusieurs de ses cousins se baignaient.
Cela remontait à plus de dix ans maintenant, et il y
avait une différence notable entre ses cousins et
Dirk
Pour la première fois, elle avait sous les yeux
l'instrument de plaisir d'un homme tendu comme un
arc.
Elle lui fi t une réponse sincère.
— Tu ne me déplais pas, Dirk. Tu es très beau, ton
père est un riche fermier et tu es sérieux au travail.
Une femme sera heureuse de t'avoir pour époux
Elle omit de dire que Tyra était prête à vendre son
âme à Loki pour lui et que c'était là une des raisons
pour lesquelles elle le repoussait. Kristen avait juré
de ne révéler à personne le secret de son amie.
— Mais tu n'es pas pour moi, Dirk, conclut-elle
avec fermeté.
— Pourquoi ?
— Mon cœur ne bat pas plus vite quand je te vois.
Il la dévisagea avec incrédulité.
— Quel rapport avec le mariage ?
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« Tous les rapports », se dit-elle. j e ne veux pas t'épouser, Dirk. Je
« Tous les rapports », se dit-elle.
j e ne veux pas t'épouser, Dirk. Je te l'ai déjà dit.
— Est-il vrai que tu vas choisir Sheldon ?
Elle aurait pu utiliser cette excuse pour se débar-
rasser de lui, mais elle détestait mentir.
— Sheldon est comme un frère pour moi. Mes
parents voudraient bien que nous nous unissions
mais je repousserai sa demande.
Elle ne précisa pas que Sheldon en serait soulagé.
Il la considérait comme une sœur, lui aussi, et la
seule idée d'un possible mariage entre eux le mettait
aussi mal à l'aise qu'elle.
— Il faudra bien que tu choisisses, Kristen. Il n'y
a pas un homme le long de la rivière qui n'ait
demandé ta main. Tu devrais être mariée depuis
longtemps déjà.
Elle n'appréciait guère cette conversation car elle
connaissait sa situation mieux que quiconque. Elle
n'avait encore jamais rencontré l'homme idéal. Elle
rêvait d'un amour aussi fort que celui qui unissait
ses parents, et elle se rendait compte qu'elle devrait
un jour ou l'autre accepter un destin moins glorieux.
Depuis des années, elle essayait d'y échapper en refu-
sant tous les prétendants qui se présentaient. Par
amour pour elle, ses parents l'avaient laissé faire.
Mais cela ne pourrait durer éternellement.
Que Dirk lui rappelât son sort de façon si pressante
redoublait la colère de Kristen.
— Cela ne te concerne pas, Dirk. Tu peux être cer-
tain que tu ne seras jamais celui que je choisirai.
Trouve quelqu'un d'autre et cesse de m'importuner.
— Je pourrais te prendre de force, Kristen, et
t'obliger à m'épouser
Tu as repoussé trop de pré-
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tendants, ton père ne pourra me refuser ta main. Bien des mariages se sont conclus
tendants, ton père ne pourra me refuser ta main.
Bien des mariages se sont conclus ainsi dans le
passé.
C'était une possibilité. Bien sûr, son père inflige-
rait à Dirk une telle punition que celui-ci risquait
d'en mourir. Mais s'il y survivait, elle n'aurait
d'autre choix que de l'épouser car aucun autre
homme ne voudrait d'une femme souillée.
Elle lui lança un regard meurtrier.
— Si mon père ne te tue pas, alors je le ferai. Ne
commets pas cette folie, Dirk. Je ne te pardonnerais
jamais une telle insulte.
— Mais tu seras ma femme.
— Je te tuerai plutôt que d'être à toi !
— Ça m'étonnerait. Et puis, le risque en vaut la
peine.
Il avait prononcé cette dernière phrase les yeux
fixés sur les seins de la jeune femme. Elle se raidit,
regrettant d'avoir parlé avec lui. Elle aurait dû sau-
ter sur Torden et s'enfuir plutôt que de l'affronter.
— Alors, essaie ! Que j'aie le plaisir de te tuer sur-
le-champ! siffla-t-elle.
Elle leva son arme. Un reflet de soleil sur la lame
éblouit Dirk une seconde. A la façon dont elle tenait
la dague, il comprit qu'il n'avait aucune chance de
l'atteindre sans se faire embrocher. Si seulement elle
avait été moins grande, moins forte
— Tu n'auras pas toujours ce jouet entre les
mains, Kristen, gronda-t-il, furieux.
— Merci de me . prévenir. Tu es
stupide. Désor-
mais, je veillerai à ne plus jamais me retrouver seule
avec toi.
— Alors, assure-toi que ta porte est bien verrouil-
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lée la nuit, quand tu dors Un jour, d'une manière ou d'une autre, je t'aurai.
lée la nuit, quand tu dors
Un jour, d'une manière ou
d'une autre, je t'aurai.
Elle ne daigna pas répondre à cette menace mais
recula prudemment vers ses vêtements, en tas sur
le sol, et les jeta sur son épaule. Sans quitter Dirk
des yeux, elle s'empara des rênes de Torden et
recula encore. Quand il y eut une dizaine de mètres
entre eux, elle sauta en selle et lança l'étalon au
galop.
Les malédictions de Dirk l'accompagnèrent mais
elle n'y prit pas garde, se souciant seulement de se
rhabiller sans ralentir l'allure de sa monture. Si on
la voyait ainsi dévêtue, elle aurait des explications à
fournir. Et si elle révélait la vérité à son père, celui-ci
imposerait de sévères restrictions à sa liberté.
Or, elle tenait à sa liberté plus qu'à tout. Son père
se faisait beaucoup trop de souci pour elle. Au con-
traire de Brenna, qui savait que Kristen pouvait très
bien se défendre toute seule. Elle avait elle-même
enseigné le maniement des armes à sa fille, quand
Garrick les quittait pour ses longs voyages d'été. Elle
lui avait appris à être aussi habile que rusée, car si
Kristen était plus forte que la plupart des femmes,
elle ne possédait pas la puissance d'un homme. Et la
ruse peut souvent pallier avec succès à la force
brutale.
Fière de ses capacités, Kristen n'avait pourtant
jamais eu à les exercer avant aujourd'hui. Une
femme ne pouvait ouvertement arborer une arme à
la manière des hommes, et elle n'en avait d'ailleurs
pas envie car elle était tout aussi fière de sa féminité.
Kristen était aimée, choyée et protégée par sa
famille. Outre Selig, elle avait deux autres frères de
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seize et quatorze ans, Eric et Torall, déjà presque aussi grands que leur formidable père.
seize et quatorze ans, Eric et Torall, déjà presque
aussi grands que leur formidable père. Ses nom-
breux cousins étaient, eux aussi, prêts à se battre
jusqu'à la mort pour elle à la moindre insulte. Non,
elle ne risquait rien. Et jusqu'à aujourd'hui, elle
n'avait jamais eu besoin de se battre comme sa mère
au même âge qu'elle.
Si jamais elle partait avec Selig et ses amis, la
semaine suivante, pour les marches de l'Est, elle
oublierait Dirk
En tout cas, jusqu'à la fin de l'été.
Et d'ici là, il aurait peut-être trouvé une femme et
perdu tout intérêt pour elle.
Hélas, on lui avait refusé de faire partie de ce
voyage. Elle était trop âgée à présent pour faire voile
avec autant de jeunes hommes, même sur un bateau
de son père commandé par Selig. Elle ne pourrait y
aller que si Garrick décidait de partir, c'était aussi
simple que cela. Elle avait eu beau évoquer, en plai-
santant, la possibilité de séduire un prince mar-
chand à Birka ou à Hedeby, et de ramener un riche
époux à la maison, Garrick était resté de marbre. S'il
ne pouvait veiller sur elle, par Odin ! elle resterait ici.
Cela faisait huit étés que Garrick ne prenait plus
la mer, préférant passer cette douce période de
l'année en compagnie de Brenna. Et il laissait son
ami Perrin commander son navire ou bien, depuis
qu'il en avait l'âge, Selig. Les parents de Kristen
chevauchaient alors seuls vers le nord et ne reve-
naient pas avant la fin de la saison chaude. Us chas-
saient ensemble, ils exploraient et ils s'aimaient
tandis que Kristen rêvait pour elle-même d'une
relation semblable. Mais où trouver un homme tel
que Garrick, si tendre envers ceux qu'il aimait
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mais si redoutable pour les autres ? Un homme qui ferait battre son cœur plus
mais si redoutable pour les autres ? Un homme
qui ferait battre son cœur plus vite, comme cela
arrivait à Brenna dès qu'elle posait les yeux sur
Garrick ?
Kristen soupira. Au bord du fjord, un tel homme
n'existait pas. Oh ! bien sûr, les hommes travailleurs
ne manquaient pas mais la plupart étaient si rustres.
Ces contrées nordiques fabriquaient des hommes
durs au mal, solides et rudes. Si seulement elle pou-
vait prendre la mer avec Selig
Et trouver celui que
le destin lui réservait, peut-être un marchand et un
marin comme son père
Un Danois. Ou un Suédois.
Ou même un Norvégien du Sud. Ils se rendaient tous
dans les foires des grandes cités de l'Est. Oui, il suffi-
sait qu'elle le trouve.
Kristen attendait sa mère dans les cuisines. Selig
prendrait la mer dans quelques heures — ailleurs,
dans une autre partie du monde, on aurait dit à
l'aube mais pas ici où le soleil ne se couchait que
quelques heures par nuit.
L'équipage comprenait trente-quatre hommes,
cousins, amis et frères, tous amoureux de la mer. Ils
emportaient avec eux une cargaison de fourrures et
d'articles de valeur fabriqués durant les longs mois
d'hiver. La famille de Kristen avait rassemblé à elle
seule plus de cinquante peaux, parmi lesquelles les
dépouilles très recherchées de deux ours polaires,
deux splendides fourrures blanches qui attein-
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draient des prix élevés dans l'Est. Kristen espérait encore faire partie du voyage. Selig ne
draient des prix élevés dans l'Est. Kristen espérait
encore faire partie du voyage. Selig ne voyait aucun
inconvénient à l'emmener. Mais son père avait réi-
téré à trois reprises son refus au cours de la dernière
semaine. Elle n'avait donc plus qu'un dernier
recours : sa mère.
Les serviteurs s'affairaient à préparer le repas,
autour de Kristen. Chez les Vikings, c'était le plus
souvent des étrangers capturés au cours de raids
dans les pays du Sud et de l'Est. Mais ceux qui
servaient la famille Haardrad avaient tous été
achetés. Garrick n'avait, en effet, plus pris part
à de tels coups de main depuis sa jeunesse et Selig,
qui naviguait maintenant à sa place, n'en avait
encore jamais eu l'occasion. C'était parfois un sujet
de discorde entre les parents de Kristen, car sa
,
capturée par le père de Garrick et offerte à ce der-
nier en l'an 851. Fière et obstinée, Brenna n'avait
jamais accepté d'être l'esclave de Garrick. Et lors-
qu'ils évoquaient cette époque, on comprenait que
leurs premières rencontres avaient été doulou-
reuses.
Kristen avait du mal à y croire. Bien sûr, ses
parents se disputaient encore, à l'occasion. Dans ces
moments-là, Garrick sautait sur son cheval et galo-
pait vers le nord pour se calmer. Mais, à son retour,
il s'enfermait avec Brenna dans leur chambre. Tous
deux n'en sortaient qu'après de longues heures, ne se
souvenant même plus des raisons de leur fâcherie,
ce qui amusait considérablement le reste de la
famille.
Fatiguée d'attendre, Kristen picorait des noix
mère avait autrefois été l'une de ces esclaves
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qu'Aileen ajoutait à la pâte qu'elle pétrissait. Pour l'amadouer, elle utilisait l'idiome gaélique de
qu'Aileen ajoutait à la pâte qu'elle pétrissait. Pour
l'amadouer, elle utilisait l'idiome gaélique de la cui-
sinière. Au contact des serviteurs, qui venaient de
contrées diverses, Kristen avait appris plusieurs lan-
gues qu'elle parlait à la perfection.
— Laisse Aileen tranquille, chérie, sinon il n'y
aura plus de noix pour le pain préféré de ton père.
Kristen avala la poignée qu'elle venait de subtili-
ser avant de se tourner vers sa mère.
— Je ne t'attendais plus ! Qu'as-tu bien pu mur-
murer à papa pour qu'il t'emporte comme ça dans
ses bras ?
Brenna rougit joliment et, passant un bras autour
de la taille de sa fille, l'entraîna dans la grande salle
encore déserte. Les hommes achevaient en effet de
charger le bateau.
— Pourquoi dis-tu des choses pareilles devant les
serviteurs ?
— Ils ont bien vu comment il t'a
— Peu importe, la coupa Brenna en souriant.
D'ailleurs, je ne lui ai rien
murmuré.
Kristen était déçue. Elle avait espéré entendre une
confession coquine de sa mère qui n'avait pas pour
habitude de garder sa langue dans sa poche. Brenna
éclata de rire.
— Je n'en ai pas eu besoin, chérie. Je lui ai simple-
ment mordillé le cou. Tu comprends, il a un point
très sensible
— Tant que ça ?
— Oui!
— Alors, tu l'as provoqué ? Honte à toi, mère ! se
moqua Kristen.
— Honte à moi ? Alors que je viens de passer une
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heure merveilleuse avec ton père au milieu de la journée ? Il ne pensait qu'à
heure merveilleuse avec ton père au milieu de la
journée ? Il ne pensait qu'à charger sa cargaison
Une femme doit savoir prendre des initiatives, quand
son mari est si occupé.
— Et il ne t'en a pas voulu de l'empêcher de char-
ger le bateau ?
— A ton avis ?
Kristen sourit.
Brenna ne ressemblait vraiment pas aux autres
mères. Avec sa chevelure noire comme la nuit et ses
yeux gris de Celte, il semblait inconcevable qu'elle
ait déjà quatre enfants adultes. A près de quarante
ans, elle était une très belle femme.
Et si Kristen avait eu la chance d'hériter de ses
traits, elle devait sa chevelure blonde et le bleu de ses
yeux à son père. Elle pouvait cependant remercier
Dieu de ne pas être aussi grande que son père et ses
frères. Brenna avait souvent prié le Ciel pour que sa
croissance s'arrête, même si ici, dans le Nord, sa
haute taille était appréciée. En Norvège, la plupart
des hommes et des femmes étaient aussi grands ou
plus grands qu'elle.
— Tu ne m'attendais pas uniquement pour me
poser des questions impertinentes à propos de ma
vie amoureuse ? s'enquit Brenna.
Kristen s'absorba dans la contemplation de ses
sandales.
— J'espérais que tu dirais quelques mots pour
moi à père
Maintenant qu'il est de si bonne
humeur, tu pourrais lui demander
— Si tu peux partir avec ton frère ? acheva Brenna
en secouant la tête. Pourquoi ce voyage est-il si
important pour toi, Kristen ?
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Je veux trouver un mari. Voilà, elle avait enfin avoué ce qu'elle n'osait dire à
Je veux trouver un mari.
Voilà, elle avait enfin avoué ce qu'elle n'osait dire
à son père.
— Et tu ne crois pas pouvoir en trouver un chez
nous ?
Kristen chercha le doux regard de sa mère.
— Il n'y a personne que j'aime ici, mère
pas
comme tu aimes père.
— Pas un seul ?
— Pas un seul.
— Tu ne veux pas épouser Sheldon ?
— Je l'aime, c'est vrai, mais comme un frère.
— Alors, tu veux épouser un étranger ?
— C'est bien ce que tu as fait, mère
— Ton père et moi, nous nous connaissions depuis
très longtemps quand nous nous sommes mariés.
— Je crois que je saurai tout de suite si je suis
amoureuse ou non.
Brenna soupira.
— Je comprends. J'ai toujours voulu que tu saches
ce que j'ignorais à ton âge, quand j'ai rencontré ton
père pour la première fois. Très bien, ma chérie, je
parlerai à Garrick ce soir, mais ne compte pas trop
sur moi. Je n'ai pas très envie de te voir partir, moi
non plus.
— Mais, mère
— Laisse-moi finir. Si Selig revient à temps, je
pense que ton père acceptera de t'emmener dans le
Sud chercher un mari.
— Et s'il ne revient pas avant la fin de l'été ?
— Alors, tu partiras au printemps. Je ne suis pas
pressée de te perdre
dre quelques mois ?
Tu peux tout de même atten-
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Kristen secoua la tête. Elle voulait partir tout de suite pour échapper à la menace
Kristen secoua la tête. Elle voulait partir tout de
suite pour échapper à la menace que représentait
Dirk. Mais comment en parler à sa mère ? Celle-ci
aurait été capable d'aller aussitôt se battre avec lui.
— J'aurai vieilli d'un an, fit remarquer Kristen.
Brenna sourit à sa fille. En vérité, Kristen ne se
rendait pas compte de l'attrait qu'elle exerçait sur
les hommes.
— Ton âge ne compte pas, ma chérie, crois-moi. Ils
se battront pour toi quand ils sauront que tu cher-
ches un mari. Une année de plus ne fera aucune dif-
férence.
La jeune fille n'insista pas. Elles s'assirent devant
la porte d'entrée afin de profiter de la brise tiède et
des rayons du soleil. La vaste demeure de pierre
construite par l'arrière-grand-père de Kristen ne
possédait aucune fenêtre afin d'être mieux protégée
du vent en hiver.
— Que ferais-tu, mère, si tu voulais partir sur ce
bateau ? demanda soudain Kristen.
Brenna éclata de rire.
— Je me débrouillerais pour me cacher dans la
cargaison pendant un jour ou deux, jusqu'à ce que le
bateau soit trop loin pour faire demi-tour.
Kristen ouvrit des yeux incrédules.
— Tu es sérieuse ?
— Non, ma chérie, je plaisante. Pourquoi vou-
drais-je quitter ton père ?
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L'idée était semée dans l'esprit de Kristen. Brenna l'avait lancée en plaisantant, mais toute
L'idée était semée dans l'esprit de Kristen. Brenna
l'avait lancée en plaisantant, mais toute plaisanterie
exprime une vérité. Et Kristen savait Brenna assez
téméraire pour tenter une aventure pareille. N'avait-
elle pas accompli des choses plus folles encore ? Peu
avant leur mariage, n'avait-elle pas traversé le fjor d
au cœur de l'hiver pour rejoindre Garrick après lui
avoir été enlevée ?• Kristen avait de qui tenir. Garder
sa liberté, échapper à Dirk et se plonger du même
coup dans une aventure palpitante, voilà qui valait la
peine d'être tenté.
Cette idée comportait quand même un inconvé-
nient majeur. On lui avait interdit de partir et, à
son retour, elle risquait de le payer très cher. Mais
Kristen refusait d'y songer. Elle n'écouta pas non
plus Tyra quand, informée de ses intentions, celle-ci
tenta de l'en dissuader. Tyra était horrifiée par ce
projet parce qu'elle avait perdu le goût du risque
depuis qu'elle avait quitté l'enfance. Pas Kristen.
Les deux amies se trouvaient dans la chambre de
Kristen au premier étage, loin du bruit de la fête qui
battait son plein en bas. L'équipage dormirait dans
le grand hall, ce soir. Et Tyra était venue avec ses
parents faire ses adieux à son frère Thorolf qu'elle
avait très peu vu ces derniers jours en raison des pré-
paratifs. Kristen était heureuse de le savoir à bord
car il était son ami. Elle avait même essayé de lui
apprendre quelques-unes des langues étrangères
qu'elle connaissait, mais il ne s'était pas montré un
très bon élève. Thorolf serait sans doute le seul à
bord qui prendrait son parti, lorsqu'elle révélerait sa
présence sur le bateau.
Selig serait sûrement furieux, de même que ses
22
trois cousins Olaf, Hakon et Ohthere. Mais, s'ils se trouvaient trop loin des terres pour
trois cousins Olaf, Hakon et Ohthere. Mais, s'ils se
trouvaient trop loin des terres pour faire demi-tour,
elle en serait quitte pour une sévère réprimande.
Aucun d'entre eux n'oserait la brutaliser, sachant
qu'elle n'était pas femme à accepter les coups sans
répondre.
— Pourquoi, Kristen ? demanda Tyra. Ta mère va
pleurer. Ton père va
Elle frissonna avant d'ajouter :
— J'ai peur d'imaginer ce qu'il va faire
Kristen sourit à son amie.
— Il ne fera rien tant que je ne serai pas reve-
nue. Et ma mère ne pleure jamais. Elle ne se fera
aucun souci pour moi si tu veux bien lui dire où
je suis. Bien sûr, elle s'en doutera déjà, mais sans en
être certaine, et c'est pour cette raison que je te
raconte tout.
— J'aurais préféré que tu choisisses quelqu'un
d'autre. La colère de ton père sera terrible.
— Il ne fera rien contre toi, Tyra. Promets-moi de
leur dire dès demain que je suis partie avec Selig.
Avant qu'ils ne commencent à s'inquiéter.
— Je le ferai, Kristen, mais je ne comprends tou-
jours pas pourquoi tu les défies. Tu n'as jamais voulu
partir avec ton frère.
— Ce n'était pas l'envie qui m'en manquait !
Mais cette fois, c'est ma dernière chance de partir
avec Selig. L'an prochain, mon père compte m'em-
mener dans le Sud pour me trouver un mari
D'ici là, j'espère rencontrer l'homme de ma vie à
Hedeby.
— Tu pars vraiment à la recherche d'un mari ?
— Tu croyais que je plaisantais ?
23
— Oui. Pourras-tu vivre loin d'ici, loin de tes parents ? — Quel que soit
— Oui. Pourras-tu vivre loin d'ici, loin de tes
parents ?
— Quel que soit l'homme que j'épouse, il faudra
bien que je quitte ma maison.
— Avec Sheldon, tu resterais près de chez toi.
— Je ne suis pas amoureuse de Sheldon
Je veux
connaître l'amour. Je veux vivre avec un homme que
j'aime même si c'est de l'autre côté de la mer. Mon
père possède trois grands drakkars. Lui et ma mère
me rendront bien visite de temps en temps !
— Bien sûr, ils viendront mais
— Rien ne me fera changer d'avis. Ce sera mer-
veilleux, Tyra. Tu ne sais pas combien ces villes
sont excitantes ! J'étais très jeune la dernière fois
que j'y suis allée, et je ne m'intéressais alors qu'aux
marchandises
Mais il vient là-bas des hommes
du monde entier. Je suis sûre d'en trouver un que
j'aimerai ! Je le ramènerai ici, et cela calmera mon
père.
— Si tu le dis
— Maintenant, viens ! Descendons avant qu'ils
n'aient mangé tous les meilleurs morceaux.
Lorsqu'elles entrèrent dans la salle, tous les yeux
se tournèrent vers l'agréable tableau qu'elles for-
maient. Tyra, petite et délicate, arrivait à peine à
l'épaule de Kristen, exceptionnellement belle dans
sa robe de soie bleue qui moulait ses formes généreu-
ses, et les bras nus ornés de bracelets d'or.
Ohthere, son cousin, la souleva du sol avant de
l'embrasser.
— Ça me portera chance, petite !
Kristen rit avec lui. Il l'appelait « petite » sous pré-
texte qu'il avait dix ans de plus qu'elle.
24
— Tu as besoin de chance pour aller faire du com- merce dans l'Est ?
— Tu as besoin de chance pour aller faire du com-
merce dans l'Est ? s'enquit-elle.
— Un Viking a toujours besoin de chance quand il
prend la mer, répliqua-t-il avec un clin d'oeil.
Kristen secoua la tête. Ohthere avait déjà trop bu
et la nuit commençait à peine. Demain, à l'aube, il
allait souffrir en s'installant à sa rame. Elle aurait
une pensé^pour lui tandis qu'elle serait confortable-
ment installée au milieu des fourrures, dans la cale.
— Laisse-la, Ohthere, avant qu'elle ne meure de
faim ! hurla quelqu'un.
Il obéit et Kristen se rendit à la table occupée par
sa famille. Elle la contournait quand son père la prit
par la taille au passage.
— Tu m'en veux beaucoup, Kris ?
Il fronçait les sourcils, l'air soucieux. Brenna lui
avait parlé mais il avait une fois de plus refusé de
laisser partir sa fille sans lui. Leurs regards d'un
bleu pur se rencontrèrent. Un sourire étira les lèvres
de Kristen.
— M'as-tu déjà vue en colère contre toi ?
— Oui, très souvent. Chaque fois que je t'ai inter-
dit quelque chose.
Elle gloussa.
— Ça ne compte pas !
— Tu comprends pourquoi je ne peux te laisser
partir avec Selig ? demanda-t-il gentiment.
— Oui, je comprends.
Elle soupira avant d'ajouter.
— Parfois, je préférerais être ton fils.
Il renversa la tête en arrière pour rugir de rire.
— Je ne vois pas- ce que ça a de si drôle.
— Tu es vraiment comme ta mère, Kris ! Pendant
25
la moitié de sa vie, elle a tenté de se faire passer pour un garçon.
la moitié de sa vie, elle a tenté de se faire passer pour
un garçon. Je lui suis reconnaissant de m'avoir
donné une fille
et aussi belle que toi.
— Alors tu me pardonnerais si je
si je faisais
quelque chose que tu n'approuves pas ?
— Qu'est-ce que c'est que cette question ? Qu'as-tu
fait?
— Rien.
C'était encore la vérité.
— Ça n'est qu'une hypothèse ? Eh bien, disons que
je te pardonnerais
peut-être, conclut-il mi-sévère,
mi-amusé.
Elle l'embrassa.
— Je t'aime, père.
— Va te chercher quelque chose à manger avant
qu'il ne reste plus rien.
Kristen prit place sur le banc entre sa mère et Selig
qui lui tendit aussitôt une coupe d'hydromel.
— Je ne veux pas que tu boudes la veille de mon
départ, déclara ce dernier.
Kristen sourit en le voyant remplir une assiette
à son intention. Il était d'une rare prévenance, ce
soir.
— Tu me plains, Selig ?
— Comme si tu pouvais accepter de te faire plain-
dre par qui que ce soit !
— Ne le fais pas. Et je ne bouderai pas non plus.
D'ailleurs, je te dirai au revoir ce soir. Ainsi, je
n'aurai pas le chagrin de te voir partir sans moi,
demain matin.
— Honte à toi, Kristen ! s'écria Brenna. Selig n'est
pour rien dans cette décision et tu cherches à le cul-
pabiliser !
26
— Oh ! non Et je sais bien que je ne lui manque- rai pas.
— Oh ! non
Et je sais bien que je ne lui manque-
rai pas.
Selig préféra se tourner vers son voisin. Kristen
soupira et Brenna se méprit sur la signification de ce
soupir.
— Tu es si malheureuse que ça ?
— J'aurais aimé voyager, connaître le monde
avant de me marier, répliqua Kristen avec sincérité.
Tu as vécu des aventures avant ton mariage, n'est-ce
pas ?
— Oui, et parfois dangereuses.
— Mais un voyage de commerce n'a rien de dan-
gereux. Et père a dit que je te ressemblais beau-
coup.
— J'ai entendu, acquiesça Brenna en souriant. Il
n'a pas tort. J'ai tout tenté pour être le fils que mon
père n'a jamais eu. Mais ton père a trois beaux gar-
çons et une fille qui le ravit. Ne cherche pas à être dif-
férente de ce que tu es, ma chérie.
— Je voudrais tant voyager
voir autre chose
— Crois-moi, tout arrive toujours quand on s'y
attend le moins. Et ce n'est pas toujours agréable.
— Tu regrettes ce qui t'est arrivé ?
— Je ne regrette plus d'avoir été amenée ici de
force mais, à l'époque, oui, j'ai maudit mon destin. Et
puis, tu auras ton voyage vers le sud même si ton père
ne le sait pas encore, confia Brenna à voix plus basse.
Je lui dirai que tu ne désires pas épouser Sheldon. Il
sera déçu, bien sûr, car Perrin et lui comptaient
beaucoup sur ce mariage.
— Je suis désolée, mère.
— C'est inutile, ma chérie. Nous voulons que tu
sois heureuse. Et si tu n'aimes pas Sheldon, on ne
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peut rien y changer. Nous te trouverons l'homme de tes rêves. « Si je ne
peut rien y changer. Nous te trouverons l'homme de
tes rêves.
« Si je ne le trouve pas moi-même », pensa Kristen
avant de se pencher pour embrasser sa mère comme
elle avait embrassé son père. Elle espérait que ses
parents comprendraient et lui pardonneraient.
— Je t'aime, mère.
C'était une toute petite tempête mais elle suffit à
trahir la présence de Kristen. Dès que le navire com-
mença à être ballotté par les vagues, son estomac ne
la laissa plus en paix. Il en avait été de même la der-
nière fois qu'elle avait pris la mer, mais elle l'avait
oublié. Elle faisait vraiment un piètre marin.
Un des hommes entendit ses hoquets et ouvrit la
trappe de la cale. Il jeta un simple regard sur le pas-
sager clandestin avant de l'abandonner à son sort.
Elle ne put voir de qui il s'agissait mais, à cet instant,
elle ne s'en souciait pas tant le tangage était abo-
minable.
Jusqu'à présent, elle avait eu une chance formi-
dable. Elle s'était faufilée dans la cabine de ses
frères pour emprunter quelques vêtements à Tho-
rall. Elle avait aussi emporté des robes qu'elle
porterait dès qu'ils seraient parvenus dans une ville.
Se cacher dans le drakkar avait été encore plus aisé.
L'homme de garde sur le pont, près de la cale,
dormait profondément et Kristen avait pu se glis-
ser derrière lui sans qu'il se doute de rien. En dépit
28
de l'obscurité totale qui régnait dans la cale, elle y jouissait d'un réel confort grâce
de l'obscurité totale qui régnait dans la cale, elle y
jouissait d'un réel confort grâce aux fourrures
empilées.
Cela durait depuis deux jours et elle comptait
attendre encore un jour pour se montrer. Elle avait
emporté suffisamment de vivres pour tenir jusque-
là. Mais, avec cette tempête, on ne tarderait plus à la
découvrir.
Elle eut l'impression que deux jours entiers pas-
saient avant que la trappe ne se rouvrît. La lumière
du jour inonda la cale. Kristen se raidit, prête à se
battre. Le calme était revenu mais elle était épuisée.
Ce fut Selig lui-même qui sauta dans la cale.
Eblouie par la lumière, elle était incapable de le
regarder.
— Tu te rends compte de ce que tu as fait,
Kristen ?
— Je m'en rends compte, murmura-t-elle.
— Mais non, espèce d'idiote !
Elle voulut mettre sa main sur ses yeux, mais ce
simple effort était encore trop pénible pour elle.
Il se pencha vers elle, l'agrippant par les revers de
l'épaisse veste de fourrure qu'elle portait sur la tuni-
que de cuir qui comprimait ses seins, il examina la
culotte qui lui serrait les cuisses ainsi que les hautes
bottes de peau, puis la large ceinture à grosse boucle
ornée d'émeraudes.
— Où as-tu trouvé tout ça ? s'enquit-il.
— Je les ai empruntées à Thorall. On a presque la
même taille et
— Silence, Kristen ! Tu sais à quoi tu ressembles ?
— A un membre de l'équipage ?
Il resta de marbre, ses yeux gris aussi menaçants
29
que le ciel pendant la tempête qui venait de passer. — Tu n'as jamais rien
que le ciel pendant la tempête qui venait de passer.
— Tu n'as jamais rien fait d'aussi stupide ! Pour-
quoi es-tu là ?
— Pour plusieurs raisons
Elle le distinguait clairement à présent, mais elle
évita son regard quand elle avoua :
— D'abord, pour l'aventure.
— Tu as osé provoquer la fureur de notre père
pour l'aventure ?
— Oui. Parce que je veux me marier, Selig, et
qu'aucun homme chez nous ne me plaît assez.
J'espère en rencontrer beaucoup dans les villes.
— Père t'y aurait emmenée, fit-il remarquer froi-
dement.
— Je sais. Mère m'a dit que nous aurions pu partir
dès ton retour ou au printemps prochain.
— Mais tu n'as pas voulu attendre ! Tu as préféré
défier
— Attends, Selig ! Il y a encore une autre raison.
Il y avait quelqu'un — inutile de me demander son
nom — qui voulait me forcer à l'épouser en
violant.
— Dirk!
en me
— C'est toi qui le dis
je ne pouvais en parler à
personne, on m'aurait interdit de me promener ou de
faire quoi que ce soit toute seule. Père se serait sans
doute occupé de lui, mais il ne l'aurait pas tué
puisqu'il ne m'a encore rien fait. Et puis, rien
n'aurait dissuadé cet homme. J'aurais perdu toute
liberté
J'ai pensé qu'il valait mieux que je dispa-
raisse quelque temps
et si je me trouve un mari par
la même occasion, eh bien, tant mieux pour tout le
monde.
30
— Par Odin ! jura Selig. Voilà bien un raisonne- ment de femme ! —
— Par Odin ! jura Selig. Voilà bien un raisonne-
ment de femme !
— Tu n'es pas juste, Selig ! Ce sont toutes ces rai-
sons combinées qui m'ont décidée à partir.
— Tu veux me faire croire ça? Non, Kristen
Tu n'es partie que pour l'aventure. Tu sais très bien
qu'il y a des moyens de s'occuper d'un homme
comme lui.
— Père ne l'aurait pas tué pour de simples
menaces.
— Mais moi, si.
Elle l'examina avec curiosité.
— Tu l'aurais tué uniquement parce qu'il me
désire ? Tu es prêt à tuer tous ceux qui me veulent
pour femme ?
— Tous ceux qui voudraient te prendre contre ton
gré.
Elle sourit. Elle reconnaissait bien là son frère.
— Alors, il n'y a pas de problème. Personne ne me
protégera mieux que toi dans les villes.
— Peut-être
mais tu n'y vas pas, rétorqua-t-il. Tu
rentres à la maison.
— Oh ! non, Selig
Les hommes ne me pardonne-
ront jamais de leur avoir fait perdre autant de
temps !
— Ils seront tous d'accord pour te ramener chez
nous.
— Mais pourquoi ? Je peux venir avec vous, puis-
que vous allez simplement faire un peu de troc
Tout à coup, elle surprit le regard furieux de son
frère. Elle écarquilla les yeux de surprise et de ravis-
sement tandis qu'un soupçon naissait en elle.
— Vous allez faire un raid ? s'écria-t-elle.
31
A cet instant, leur cousin Hakon apparut par l'ouverture de la trappe. — Tu lui
A cet instant, leur cousin Hakon apparut par
l'ouverture de la trappe.
— Tu lui as dit, Selig ? Tu es complètement fou,
gronda le géant blond.
— Fou toi-même, rétorqua Selig. C'est toi qui
viens de le lui dire. Elle avait seulement posé la
question.
Hakon sauta dans la cale.
— Et maintenant, que vas-tu faire, Selig? La
ramener pour qu'elle raconte tout à ton père ?
Selig roula des yeux menaçants.
— Hakon, tu es vraiment une inépuisable source
d'informations. Nos ennemis seraient ravis de te
mettre la main dessus.
— Qu'ai-je dit ?
Sans daigner lui répondre, Selig se tourna vers sa
sœur qui arborait maintenant un large sourire.
— Tu ne diras rien à père, n'est-ce pas ?
Elle ne l'avait jamais vu aussi poli,
— Qu'en penses-tu ?
Pour toute réponse, il gémit mais préféra déchar-
ger sa colère sur Hakon. Son poing se détendit, expé-
diant son cousin sur la pile de fourrures. Selig suivit
son poing et se jeta sur Hakon qui, en bon Viking, ne
l'attendait pas les bras croisés.
Kristen laissa le combat se poursuivre pendant
quelques minutes avant d'élever suffisamment la
voix pour couvrir leurs vociférations.
— Si vous croyez que je vais vous plaindre, vous
vous trompez ! Vous pouvez vous réduire en bouillie,
ça m'est égal !
Selig roula sur le côté et grommela:
— Je devrais te jeter à la mer, Kristen. Je dirais
32
aux parents que tu t'es noyée et j e n'aurais pas à avouer que je
aux parents que tu t'es noyée et j e n'aurais pas
à avouer que je t'ai emmenée avec moi pour un
raid. Je crois qu'ils préféreraient apprendre que tu
es morte.
Elle rampa jusqu'à lui pour déposer un baiser sur
sa joue.
— Sois beau joueur, frère, et reconnais que tu as
perdu. Dis-moi où nous allons.
— Ça, tu n'as pas besoin de le savoir. De toute
manière, tu ne quitteras pas le bateau.
— Selig!
Il l'ignora et se hissa hors de la cale. Elle se tourna
vers Hakon qui se relevait.
— Tu me le dis ?
— Tu veux qu'il m'étripe ? N'exagère pas, Kristen.
Ils faisaient voile vers le sud, bien plus loin que
Kristen n'avait jamais rêvé d'aller. Elle savait que
c'était le Sud car chaque nuit était plus longue que
la précédente. Depuis plusieurs jours maintenant, ils
longeaient une belle terre verdoyante sous le soleil
d'été. Personne ne voulait lui dire de quel pays il
s'agissait.
Kristen n'était pas tout à fait ignorante de la
géographie de ces contrées. Elle avait beaucoup
appris des nombreux serviteurs qui l'avaient entou-
rée depuis sa plus tendre enfance. Ce territoire
qu'ils suivaient pouvait être la grande île des Irlan-
dais, un peuple de Celtes, ou même la plus grande île
33
encore que se partageaient les Angles, les Saxons et les Gallois, le peuple dont sa
encore que se partageaient les Angles, les Saxons et
les Gallois, le peuple dont sa propre mère était issue.
Ce ne pouvait être la terre des Francs car elle aurait
défilé sur sa gauche et non sur sa droite comme
celle-ci.
Si c'était bien une de ces deux grandes îles, alors
il y avait de bonnes raisons de croire qu'ils se prépa-
raient à attaquer les Danois. Ceux-ci avaient décidé
de conquérir ces contrées et, semblait-il, y étaient
parvenus. Et s'ils attaquaient les Danois, le combat
serait plus équilibré car les habitants de ces îles
étaient, en général, bien trop faibles pour se battre
efficacement.
Selig connaissait leur destination mais il ne vou-
lait rien lui dire. Toujours furieux, il l'avait néan-
moins autorisée à quitter la cale. Même Thorolf,
le frère de Tyra, refusait de lui révéler leur objec-
tif. Apparemment, ils avaient décidé que moins
elle en saurait, moins elle en dirait à Garrick à leur
retour.
Mais comment aurait-elle le courage de raconter
tout cela à son père ? C'était un marchand qui avait
fait fortune. Il ne pardonnerait jamais à son fils
d'avoir risqué un de ses navires dans une telle expé-
dition. Les membres du clan Haardrad n'avaient
plus effectué de raids depuis l'époque du grand-père
de Kristen. Mais, bien sûr, les jeunes rêvaient des
richesses qu'ils pourraient amasser en une seule
expédition, et tous ceux qui naviguaient avec Selig
étaient des hommes jeunes. Le drakkar de Garrick
était un magnifique outil pour une opération de ce
genre.
Fait entièrement de chêne, il possédait un solide
34
mât qui maintenait la grand-voile rouge aux bandes blanches. Toute en longueur, l'embarcation fendait les
mât qui maintenait la grand-voile rouge aux bandes
blanches. Toute en longueur, l'embarcation fendait
les flots, grâce aux seize rangs de rames maniées par
les solides Vikings. Une tête de dragon leur ouvrait
la route.
Kristen n'était nullement déçue de ne pas aller
dans les villes commerciales. L'excitation des hom-
mes était commùnicative et elle aurait bientôt une
belle histoire à raconter à ses enfants et à ses petits-
enfants pendant les longues nuits d'hiver.
L'instant fatidique approchait, elle le sentait à la
tension qui gagnait Selig et Ohthere qui scrutaient le
rivage avec une attention de plus en plus soutenue.
Un beau matin, ils s'enfoncèrent dans l'embou-
chure d'une large rivière. Chaque homme était à son
poste de rame. Une sourde tension montait en Kris-
ten. Elle avait l'impression d'aborder une terre
vierge même si elle distinguait ici ou là quelques
habitations isolées.
Tout à coup, ils jetèrent l'ancre et Selig vint vers
elle. Elle espérait encore le convaincre de la laisser
débarquer. Elle s'y était même préparée, enfouissant
sa longue natte dans sa tunique de façon à ne pas être
gênée dans ses mouvements et arborant le casque
d'argent que, par moquerie, Ohthere lui avait lancé
un peu plus tôt.
Elle avait dissimulé dans la cale la légère épée que
sa mère lui avait offerte au cours de leur entraîne-
ment secret. Si Selig ne lui donnait pas l'autorisation
de l'accompagner, elle ne révélerait pas l'existence
de cette arme si particulière car il lui faudrait alors
répondre à trop de questions embarrassantes.
A la vue de sa tenue masculine, Selig se renfrogna.
35
Il n'était pas question de la laisser venir avec eux. Selig était un très bel
Il n'était pas question de la laisser venir avec eux.
Selig était un très bel homme mais quand il faisait
grise mine, il était terrifiant. Sauf aux yeux de sa
sœur qui le connaissait bien.
— Je n'ai pas toujours été facile pour toi, Selig,
mais
— Pas un mot, Kristen. Je sais ce que tu as der-
rière la tête mais, crois-moi, cette fois tu vas m'obéir.
Tu resteras sur le bateau jusqu'à mon retour.
— Mais
— Il n'y a pas de mais !
— Oh ! très bien
Elle soupira avant de se forcer à sourire. Elle ne
voulait pas qu'ils se quittent sur des mots qu'ils
regretteraient tous les deux.
— Que les dieux te viennent en aide
soient tes projets.
Il faillit éclater de rire.
Quels que
— C'est toi, une chrétienne, qui en appelle à mes
dieux ?
— Je sais que mon dieu veillera sur toi de toute
façon, mais tu auras besoin aussi de toute l'aide que
les dieux de notre père pourront t'apporter.
— Alors, prie pour moi, Kris.
Son regard s'adoucit tandis qu'il la serrait dans ses
bras. Puis il désigna la cale du menton. Vaincue,
Kristen y descendit.
Elle n'y resta pas longtemps. Dès que le dernier
homme eut sauté par-dessus bord, elle se hissa à nou-
veau sur le pont du navire, arrachant un sourire à
Bjorn, l'un des deux hommes laissés sur le bateau.
L'autre se contenta de grommeler un juron incom-
préhensible mais ne lui intima pas l'ordre de retour-
36
ner se cacher. Penchée par-dessus le bastingage, elle observa l'équipage qui gagnait la rive avant
ner se cacher. Penchée par-dessus le bastingage, elle
observa l'équipage qui gagnait la rive avant de dispa-
raître dans une épaisse forêt.
Frustrée, elle se mit à faire les cent pas de long en
large. Elle était condamnée à l'inaction. Le soleil
était à son zénith. Jamais, en Norvège, elle n'avait
connu une chaleur pareille. Combien de temps les
hommes seraient-ils partis ? Par le Ciel, cette attente
pouvait durer des jours.
— Par Thor !
Kristen fit volte-face et examina les arbres der-
rière lesquels ses amis avaient disparu. Ce fut alors
qu'elle perçut les bruits que le garde, à ses côtés,
avait entendus : le fer cognant le fer et le hurlement
des hommes qui se battent.
— Ils doivent être nombreux s'ils ont préféré atta-
quer plutôt que fuir comme des lapins. Descends,
Kristen !
Bjorn hurla tout cela en se jetant par-dessus bord.
Kristen lui obéit mais uniquement pour aller cher-
cher son épée. Quand elle émergea à nouveau hors de
la cale, elle vit que les deux hommes de garde sur le
drakkar se ruaient à présent vers la forêt pour porter
secours à leurs compagnons. Elle n'hésita pas une
seconde et se lança à leur poursuite. Bjorn avait rai-
son : seule une troupe puissante pouvait oser s'atta-
quer à une telle bande de Vikings. Elle devait donc,
elle aussi, leur prêter main-forte, si dérisoire que fût
son aide.
Elle rattrapa les deux hommes au moment où ils
atteignaient les premiers arbres. Ils se lancèrent en
avant en hurlant et en faisant tournoyer leurs armes
au-dessus de leurs têtes. Elle ne les suivit pas immé-
37
diatement. Autour d'elle, c'était un véritable car- nage. Kristen n'avait jamais imaginé une horreur
diatement. Autour d'elle, c'était un véritable car-
nage. Kristen n'avait jamais imaginé une horreur
pareille. Elle vit son cousin Olaf gisant dans une
mare de sang, le dos fendu par une hache
Selig ! Où
était Selig ?
Elle détourna les yeux du sol jonché de cadavres
pour observer le combat qui faisait rage. Elle voyait
les agresseurs à présent et n'arrivait pas à en croire
ses yeux. Ils étaient minuscules et pas si nombreux
Tout à coup, elle se rendit compte qu'ils n'étaient pas
tous si petits. Il y en avait même un qui était plus
grand qu'elle et il se battait avec
Selig! Dieu du
Ciel, aidé par deux ou trois de ses sbires, il affrontait
son frère.
Elle se jeta en avant mais un petit homme rondouil-
lard apparut devant elle en poussant des cris aigus.
Au lieu de se battre avec une èpée, il utilisait un long
javelot. D'un geste vif, elle coupa cette arme en deux
et leva son épée vers son adversaire qui s'enfuit sans
demander son reste.
Elle fit aussitôt volte-face, cherchant frénétique-
ment Selig. Quand elle le retrouva, elle se mit à hur-
ler car il s'effondrait tandis que l'homme de haute
taille extirpait son épée ensanglantée de son corps.
Enragée, elle se mit à courir, le regard fixé sur
l'homme qui avait abattu son frère.
Kristen frappa à l'aveuglette un assaillant qui
avait surgi devant elle puis continua sa route. Elle
arriva enfin devant le meurtrier de son frère et piqua
de toutes ses forces avec son épée. Leurs regards se
croisèrent au moment où la lame s'enfonçait dans les
chairs de l'ennemi. Elle remarqua ses yeux bleus qui
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s'écarquillaient tandis qu'elle retirait son épée pour le frapper à nouveau. Ce fut la dernière
s'écarquillaient tandis qu'elle retirait son épée pour
le frapper à nouveau. Ce fut la dernière chose qu'elle
vit.
La chandelle éclairait faiblement la petite cham-
bre. Contre un mur, au pied d'un lit étroit, se trouvait
un grand coffre à linge. Le mur opposé était recou-
vert d'une tapisserie représentant un champ par-
semé de fleurs. Il y avait aussi un miroir d'étain poli
au-dessus d'une étagère couverte d'objets variés:
épingles à cheveux serties de pierres précieuses, pei-
gnes en os et flacons colorés remplis de parfum.
Des voiles et des rubans pendaient aux quatre
coins de la chambre. L'unique fenêtre était masquée
par un rideau de soie. Tout ici était d'un luxe extrava-
gant. Deux chaises à haut dossier entouraient une
table ronde sur laquelle trônait un vase de cérami-
que peinte contenant un bouquet de roses rouges
fraîchement cueillies.
Les chaises disparaissaient sous les vêtements
des deux occupants du lit. C'était la chambre de
Corliss de Raedwood, une magnifique créature de
vingt et un ans aux tresses d'or rouge et aux yeux
noisette.
Corliss allait bientôt épouser l'homme allongé à
ses côtés, Royce de Wyndhurst, l'un des nobles du roi
Alfred. Quatre ans plus tôt, elle avait déjà voulu deve-
nir sa femme mais il l'avait repoussée. Durant
tout l'hiver, elle n'avait cessé de harceler son
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père, tant et si bien que celui-ci, qui ne savait rien lui refuser, avait à
père, tant et si bien que celui-ci, qui ne savait rien lui
refuser, avait à nouveau proposé sa fille au seigneur
de Wyndhurst et cette fois, avec succès. Elle avait,
en effet, attiré lord Royce dans sa chambre un cer-
tain soir où il avait trop abusé de l'excellent vin
de son père et, là, elle s'était offerte à lui sans
vergogne.
Cela n'avait pas été un grand sacrifice pour Cor-
liss qui avait déjà connu un autre homme. Un seul
et unique autre amant mais, dès cette première
fois, elle avait décidé que cet aspect des relations
entre un homme et une femme ne l'intéressait pas.
Elle s'attendait pourtant à être très souvent
mise
à contribution après son mariage avec Royce, si
elle en jugeait par son appétit pour les choses de
l'amour.
Malgré son dégoût, Corliss n'en continuait pas
moins à s'offrir consciencieusement à Royce chaque
fois qu'il lui rendait visite, ce qui, heureusement,
n'arrivait pas trop souvent. Elle avait peur, en le
repoussant, qu'il n'en vienne à briser ses vœux.
Après tout, il n'avait pas vraiment eu envie de pren-
dre femme. A vingt-sept ans, il n'était guère pressé de
s'établir. C'était du moins l'excuse qu'il donnait à
tous ceux, et ils étaient nombreux, qui lui offraient
la main de leur fille. Il avait déjà été fiancé, cinq ans
auparavant, à une femme qu'il aimait mais elle avait
été tuée trois jours avant leurs noces et il n'en avait
plus jamais aimé une autre depuis.
Corliss était convaincue que Royce n'aimerait plus
jamais. En tout cas, il ne l'aimait pas et ne faisait
même pas semblant. Une alliance entre leurs deux
familles n'avait aucune valeur aux yeux de Royce car
l'amitié qui l'unissait au père de la jeune fille était profonde et n'avait pas besoin
l'amitié qui l'unissait au père de la jeune fille était
profonde et n'avait pas besoin d'être étayée par un
mariage. Elle avait la certitude qu'il se sentait obligé
de l'épouser pour une seule et unique raison : il avait
usé de son corps.
Royce de Wyndhurst était le parti le plus convoité,
l'homme le plus désiré par toutes les jeunes ladies
du comté, y compris les propres sœurs de Corliss.
C'était d'ailleurs compréhensible. Ami personnel
du roi, il était riche et, surtout, terriblement sédui-
sant
malgré sa taille gigantesque. Ses yeux verts
et sa crinière de cheveux bruns formaient une combi-
naison irrésistible. Depuis qu'elle était officiel-
lement sa fiancée, Corliss était enviée par toutes
ces femmes. Et Corliss adorait être enviée. En fait,
susciter la jalousie était son unique raison de vivre.
Et ses sœurs étaient malades de jalousie. Aussi
supportait-elle les interminables attentions de
Royce au lit.
La première fois, cela avait été assez rapide. Mais
par la suite, et particulièrement ce soir, il semblait
décidé à faire durer ce qu'il croyait être du plaisir,
il ne cessait de l'embrasser, de la toucher. Les bai-
sers ne la dérangeaient pas trop mais ses caresses
Il la caressait partout et elle devait rester là, allon-
gée, endurant cette humiliation. Elle se demandait
s'il ne prolongeait pas ces attouchements intention-
nellement, s'il ne s'était pas rendu compte qu'elle
n'aimait pas cela. Mais comment l'aurait-il pu ? Elle
n'avait jamais protesté ni montré la moindre réti-
cence. Elle restait parfaitement immobile, le laissant
faire ce qu'il voulait.
Il la contemplait maintenant avec une réelle
41
perplexité. Elle l'entendit soupirer et se raidir. C'était le signe qu'il était enfin prêt à
perplexité. Elle l'entendit soupirer et se raidir.
C'était le signe qu'il était enfin prêt à la prendre. On
frappa à la porte à l'instant même où il s'allongeait
sur elle.
— Milord ! Milord ! Venez vite ! Un de vos hommes
est en bas. Il veut vous voir de toute urgence.
Royce quitta le lit et s'empara de ses vêtements.
Il ne le montrait pas mais cette interruption le sou-
lageait. Faire l'amour à Corliss était devenu une
tâche pénible, frustrante, qu'il envisageait sans le
moindre plaisir. D'ailleurs, il ne comprenait pas
l'attitude de la jeune femme. Il ne la poursuivait pas
de ses assiduités. Bien au contraire, c'était elle qui le
traînait toujours dans sa chambre avec des mines de
chatte en chaleur. Mais dès qu'ils se retrouvaient
dans le lit, Corliss se montrait aussi passionnée
qu'un glaçon. Il essayait pourtant par tous les
moyens dont il disposait de lui faire apprécier leurs
rencontres.
*Pour la plupart des hommes, la satisfaction d'une
femme ne comptait guère. Ce n'était pas le cas de
Royce qui tirait son propre plaisir de celui qu'il don-
nait. En vérité, il préférait de beaucoup batifoler
avec une serve qu'avec cette lady, si belle soit-elle,
qui était sa future femme.
Après avoir noué sa ceinture sur la tunique de cuir
qu'il portait à même la peau, il glissa un regard vers
Corliss. A l'instant où il avait quitté le lit, elle avait
tiré une couverture sur son corps nu. Elle lui refusait
aussi la vue de sa splendide nudité. Il en éprouva une
colère accrue mais il se raisonna. Après tout, Corliss
était une dame de noble naissance dont la sensibilité
demandait des égards.
42
— Milord, comment pouvez-vous me quitter main- tenant ? demanda-t-elle d'une voix plaintive. « Très
— Milord, comment pouvez-vous me quitter main-
tenant ? demanda-t-elle d'une voix plaintive.
« Très facilement, ma chère », pensa-t-il.
— Vous avez entendu votre servante m'appeler.
On me demande en bas.
— Mais Royce, c'est si
On dirait que cela ne
compte pas pour vous
que vous n'avez pas envie de
moi
De grosses larmes jaillissaient de ses yeux main-
tenant. Royce soupira. Pourquoi étaient-elles toutes
ainsi, à pleurer à tout instant, à geindre sans rai-
son, uniquement pour se faire plaindre ? Sa pro-
pre mère avait été ainsi, sa tante et même sa cousine
Darrelle qui vivait avec lui à présent
Elles fon-
daient en larmes avec une facilité stupéfiante et
l'homme qui était alors avec elles ne souhaitait
plus qu'une chose: disparaître sous terre. Lui,
en tout cas, préférait l'enfer plutôt que de sup-
porter cela une vie durant de la part de son épouse.
Mieux valait briser cette mauvaise habitude tout de
suite.
— Arrêtez, Corliss. Je déteste les larmes.
— Vous
vous
ne
voulez
pas
de
moi !
plèurnicha-t-elle.
— L'ai-je dit ? gronda-t-il.
— Alors, restez. Je vous en prie, Royce !
— Vous voudriez que j'ignore mon devoir pour
vous apaiser, milady ? Il n'en est pas question. Et ne
comptez pas sur moi pour vous dorloter.
Il quitta la chambre sans lui laisser le temps de le
retenir davantage mais l'écho de ses sanglots
l'accompagna jusque dans le hall. Cette scène l'avait
mis d'une humeur massacrante que la vue du serf
43
Seldon n'améliora en rien. Il n'aurait pas été envoyé ici sans un motif grave. —
Seldon n'améliora en rien. Il n'aurait pas été envoyé
ici sans un motif grave.
— Qu'y a-t-il ? aboya Royce.
— Les Vikings, milord. Ils sont venus ce matin.
— Quoi ! s'exclama Royce en soulevant le petit
homme par le revers de sa tunique. Ne te moque pas
de moi. Les Danois sont au nord. Ils essaient de
mater la rébellion en Northumbrie et ils se préparent
à attaquer la Mercie.
— Ce n'étaient pas des Danois !
Royce le lâcha tandis qu'une sourde angoisse le
saisissait. Il connaissait bien les Danois qui avaient
fait main basse sur deux royaumes du pays. Ils
avaient déjà tenté de s'emparer du Wessex, le
royaume d'Alfred, en l'an 871 qu'on nommait déjà
l'Année des Batailles. Le jeune Alfred n'avait que
vingt-deux ans quand il avait succédé sur le trône,
ce printemps-là, à son frère Aethelred. A l'autom-
ne, après neuf batailles contre les deux grandes
armées vikings, il était parvenu à négocier un traité
de paix.
C'était une paix à laquelle personne ne croyait,
mais Alfred cherchait surtout à gagner du temps afin
de permettre à son peuple de se regrouper et de
mieux préparer ses défenses. Ses chevaliers, ses
barons et tous ses nobles avaient mis à profit ces
deux années pour lever des armées, entraîner des
soldats et élever des fortifications. Royce était même
allé plus loin en enrôlant quelques-uns de ses serfs
les plus solides dans ses troupes. Il était prêt à se
ruer à l'assaut des Danois qui avaient envahi la terre
des Angles. Mais personne n'avait prévu d'affronter
les Vikings venus de la mer, et ceux-là pouvaient
prendre Wyndhurst par surprise et le réduire en cen- dres comme cela avait failli se
prendre Wyndhurst par surprise et le réduire en cen-
dres comme cela avait failli se produire cinq années
plus tôt.
Le souvenir de ce dernier raid viking était une
plaie ouverte dans le cœur de Royce. Les tourments
qu'il avait alors endurés avaient alimenté une haine
féroce. C'était avec joie qu'il avait tué de nombreux
Danois au cours de l'été 871, car ces Danois avaient
attaqué Wyndhurst en 868, avant d'aller saccager le
monastère de Jurro; Au cours de cette attaque, Royce
avait perdu son père, son frère aîné ainsi que sa mer-
veilleuse Rhona. Elle avait été violée et tuée sous les
yeux de son fiancé cloué au mur par deux javelots.
Royce avait dû assister à son agonie, entendre ses
hurlements de douleur et ses supplications tandis
qu'elle l'appelait à son aide. Il aurait dû mourir, lui
aussi. Ses blessures étaient telles que les Danois, cer-
tains de sa mort prochaine, l'avaient abandonné sur
place. Mais la haine l'avait gardé en vie. La haine et
la soif de vengeance.
— Milord, vous m'avez entendu ? Ce sont des Nor-
végiens
Ceux-là n'appartenaient donc pas aux armées
vikings. C'étaient de simples pirates venus pour tuer
et semer la désolation.
— Que reste-t-il de Wyndhurst ?
— Mais nous les avons vaincus ! s'exclama Seldon,
surpris. La moitié d'entre eux sont morts, les autres
sont solidement enchaînés.
Royce souleva à nouveau l'homme de terre et le
secoua violemment.
— Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt,
imbécile ?
45
— Je pensais l'avoir fait, milord. Nous avons gagné. — Comment ? Lord Alden avait
— Je pensais l'avoir fait, milord. Nous avons
gagné.
— Comment ?
Lord Alden avait ordonné à tous les hommes
de se rendre au champ de manœuvres. Mais mon cou-
sin Arne se trouvait trop loin au sud sur la rivière
et il n'a pas reçu l'ordre. C'est lui qui a vu le navire
viking.
— Seulement un ?
— Oui, milord. Arne a couru jusqu'à Wyndhurst et
là, il a trouvé lord Alden et tous ses hommes en train
de s'entraîner. Ils étaient nombreux et tous en
armes. C'est ce qui a décidé lord Alden à tendre une
embuscade dans la forêt, près de la rivière. Les hom-
mes se sont cachés dans les arbres et sont tombés sur
les Vikings au moment où ils passaient. La plupart
sont morts sans se rendre compte de ce qui leur arri-
vait. La surprise a été totale et nous avons pu les
vaincre.
Royce posa la pénible question :
— Combien de morts chez nous ?
— Seulement deux.
— Des blessés ?
— Dix-huit.
— Dix-huit?
— Les Vikings se sont défendus comme des
démons, milord
Ce sont des géants, protesta faible-
ment Seldon.
Le visage de Royce se durcit.
— Rentrons. Je veux m'occuper de ces pirates
assoiffés de sang.
— Oh, milord
Lord Alden
— Ne me dis pas qu'il est mort ? gémit Royce.
— Non, répondit vivement Seldon qui connaissait les liens très forts qui unissaient les deux
— Non, répondit vivement Seldon qui connaissait
les liens très forts qui unissaient les deux cousins.
Mais il est grièvement blessé au ventre.
— Ils vont me le payer !
Sans plus attendre, Royce quitta le hall des
Raedwood.
Le marteau de Thor lui écrasait la tête. Elle était
au Walhalla, elle avait regagné le paradis de ses ancê-
tres vikings. Kristen n'aurait jamais cru que le para-
dis puisse être aussi douloureux.
Elle voulut se redresser trop rapidement. Le mar-
teau de Thor frappa à nouveau et elle s'écroula avec
un gémissement. Deux bras la retinrent. Un bruit de
chaînes retentit et elle ouvrit les yeux. Thorolf l'exa-
minait attentivement. Elle se retourna pour voir
celui qui la tenait. C'était Ivarr, un ami de Selig.
Elle se redressa à nouveau, détaillant les alentours
avec curiosité. Elle ne se trouvait pas au Walhalla, au
séjour des guerriers morts valeureusement au com-
bat. Elle était encore sur terre avec ses compagnons.
Ils étaient dix-sept en tout. Beaucoup gisaient
inconscients avec des plaies ouvertes et non soi-
gnées. Tous étaient enchaînés ensemble les uns aux
autres par les chevilles, autour d'un énorme poteau.
Elle ne voyait pas Selig.
Son regard rencontra à nouveau celui de Thorolf.
— Selig?
Il secoua la tête. Le hurlement déchira la gorge de
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Kristen. Aussitôt Ivarr la réduisit au silence en lui plaquant une main sur la bouche.
Kristen. Aussitôt Ivarr la réduisit au silence en lui
plaquant une main sur la bouche.
— Ils n'ont pas encore vu que tu es une femme ! sif-
fla Thorolf le visage collé au sien. Tu veux qu'ils te
violent sous nos yeux ? Epargne-nous cela, Kristen.
Ne te trahis pas par tes cris de femme.
Elle cligna des yeux pour montrer qu'elle avait
compris et Thorolf hocha la tête vers Ivarr qui la
libéra. Elle reprit son souffle mais la douleur était là,
au fond de sa gorge, qui ne pouvait pas sortir. Et
impossible de hurler pour chasser cette douleur qui
enflait en elle. La boule de douleur grossit, grossit.
Des gémissements incontrôlés lui échappèrent
jusqu'à ce qu'un poing la frappe sous la mâchoire et
qu'elle tombe dans les deux bras qui l'attendaient.
Quand Kristen se réveilla à nouveau, le soleil était
sur le point de se coucher. Un gémissement se forma
dans sa bouche mais elle le réprima et dévisagea Tho-
rolf d'un air accusateur.
— Tu m'as frappée.
Ce n'était pas une question.
— Oui.
— J'imagine que je devrais te remercier.
— Tu devrais.
— Bâtard!
S'il avait pu rire sans attirer l'attention, il l'aurait
fait avec joie. Au début, ils avaient été laissés sans
surveillance pendant quelques heures tandis que
leurs ennemis s'occupaient de leurs propres blessés.
A présent, deux hommes armés ne les quittaient pas
des yeux.
— Nous aurons le temps de pleurer sa mort plus
tard, Kristen, murmura Thorolf avec douceur.
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— Je sais. Elle frotta ses chevilles endolories par les chaînes. Le casque d'argent emprunté
— Je sais.
Elle frotta ses chevilles endolories par les chaînes.
Le casque d'argent emprunté à Ohthere avait dis-
paru ainsi que sa ceinture et sa dague serties de pier-
res précieuses. Même ses bottes fourrées lui avaient
été enlevées.
— Ils ont pris tout
ce qui
a
de
la valeur ?
s'enquit-elle.
— Oui. Ils t'auraient même pris ta veste si elle
n'avait pas été en si mauvais état.
— Elle est pleine de sang, observa-t-elle en bais-
sant les yeux.
Elle se souvint alors que ce sang avait giclé de la
blessure de l'homme qu'elle avait tué quand elle
avait retiré son épée de son ventre. D'une main dis-
traite, elle tâta l'endroit où on l'avait frappée. Ses
doigts trouvèrent une énorme bosse.
— Mes cheveux ! s'écria-t-elle tout à coup.
La natte était encore enfoncée sous sa tunique
mais, au premier examen auquel elle serait soumise,
elle serait aussitôt démasquée. Elle essaya de s'arra-
cher les cheveux.
Thorolf l'arrêta.
— Non, Kristen. Tu n'y arriveras pas
— Tu as un couteau peut-être ?
Il grommela une réponse inaudible tout en l'exami-
nant. Sans ceinture, sa tunique pendait jusqu'à ses
cuisses, dissimulant les courbes de ses hanches. Ses
culottes bouffaient légèrement sous les lanières de
cuir qui lui serraient les jambes et cachaient ses for-
mes effilées. Ses mains et ses pieds, nus à présent,
n'étaient pas petits mais pas aussi épais que ceux
d'un homme. Un peu de boue suffirait, ainsi que sur
ses bras trop minces. Dans l'ensemble, cet examen satisfaisait Thorolf. — En dehors de ta
ses bras trop minces. Dans l'ensemble, cet examen
satisfaisait Thorolf.
— En dehors de ta chevelure, il n'y a guère que ta
langue trop bien pendue qui puisse te trahir. Com-
ment as-tu fait pour cacher tes seins ?
Kristen rougit violemment.
— Tu ne devrais pas me demander ça.
— Mais comment as-tu fait ?
— Thorolf!
— Baisse la voix ! Ne prononce pas un mot qu'ils
puissent entendre. Nous leur avons dit que tu es un
muet, comme cela il n'y aura pas de problèmes.
— Et mes cheveux ?
Il fronça les sourcils. Soudain, une idée lui vint.
Avec un sourire, il déchira le bas de sa tunique et fit
signe à Ivarr de dissimuler Kristen à la vue des gar-
des. Il prit sa longue natte pour l'enrouler autour de
sa tête, la recouvrant du bout de tissu qu'il attacha
solidement à la base de sa nuque, comme un bandage
de fortune.
— Ce n'est pas là que je suis blessée.
— Ta petite bosse ne m'intéresse pas, répliqua-t-il.
Attends une seconde. La touche finale.
Et il se mit à presser la longue estafilade qui lui
zébrait le bras pour en recueillir le sang qu'il étala
sur le pansement improvisé sur le crâne de Kristen.
— Thorolf!
— Tais-toi ! Ta voix de femme va rendre tous mes
efforts inutiles. Qu'en penses-tu, Ivarr? Pas mal,
hein ? Elle peut passer pour un garçon.
— En tout cas, avec sa mâchoire abîmée et sa
grosse tête, on n'a pas envie de la regarder de trop
près, se moqua celui-ci.
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— Merci beaucoup, grinça Kristen. Thorolf ignora ses sarcasmes. — Oui, c'est un peu épais
— Merci beaucoup, grinça Kristen.
Thorolf ignora ses sarcasmes.
— Oui, c'est un peu épais mais comme ils ne cher-
chent pas une fille, ils se diront simplement que nous
ne savons pas faire les pansements. Ça devrait mar-
cher, surtout si tu restes toujours aussi sale. Fais
attention qu'il ne tombe pas.
Elle lui lança un regard noir.
— Bon, il est temps que tu me dises où nous
sommes.
— Au royaume de Wessex.
— Chez les Saxons ?
— Oui.
Elle ouvrit des yeux incrédules.
— Tu veux dire qu'une bande de ces minuscules
Saxons vous a battus ?
Ce fut au tour de Thorolf de rougir.
— Ils sont tombés des arbres. La moitié d'entre
nous étaient déjà morts avant de se rendre compte
que nous étions attaqués.
— Ils vous ont tendu une embuscade
— Oui, c'était le seul moyen pour eux de nous vain-
cre car ils n'étaient pas plus nombreux que nous. Et
nous ne nous intéressions même pas à eux. Nous vou-
lions aller plus loin, au
Il s'arrêta.
— Au
?
— Nulle part.
— Thorolf!
— Par le marteau de Thor ! Tu ne peux pas baisser
la voix ? Nous voulions piller un monastère.
— Oh
! non
— Si. Selig ne voulait rien te dire car il savait que
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tu en souffrirais. Mais c'était notre dernière chance de grappiller quelques-unes des richesses de ce
tu en souffrirais. Mais c'était notre dernière chance
de grappiller quelques-unes des richesses de ce pays,
Kristen. Les Danois l'occuperont bientôt tout entier.
Nous ne voulions qu'une toute petite partie de ce
qu'il y a à prendre ici. Il n'y aurait pas eu de morts.
Le monastère de Jurro est réputé pour ses richesses.
— Comment le saviez-vous ?
— La sœur de Flokki, celle qui a épousé un Danois,
est revenue à la maison l'an dernier. Elle savait pas
mal de choses et elle nous a raconté comment ils
n'avaient pas réussi à s'emparer de Jurro en 871,
quand les armées d'Halfdan et du roi Guthorn ont
attaqué le Wessex. Pour le moment, ils n'en veulent
qu'au royaume de Mercie, même si ces idiots ont
scrupuleusement payé chaque année leur impôt de
guerre aux Vikings, croyant que cela suffirait pour
les tenir à l'écart. Dès qu'ils auront occupé la Mercie,
ils reviendront ici. Si ce n'est pas cette année, ce sera
la suivante ou celle d'après. Ils prendront ce pays
riche et fertile, ce ne sont pas ces petits Saxons qui
les en empêcheront.
— Ils vous ont bien battus
— Ils ont eu de la chance.
— Ils n'étaient pas tous aussi petits que cela, Tho-
rolf. Celui que j'ai tué était aussi grand que toi.
— Oui, je l'ai vu quand ils ont ramené son corps
dans un chariot. Mais tu ne l'as pas tué, Kristen. Du
moins, il n'est pas encore mort.
Une exclamation de colère échappa à Kristen.
— Tu veux dire que je n'ai même pas pu venger
mon frère ?
Il eut un geste pour la consoler. Mais il se figea, de
crainte que les gardes ne le remarquent.
52
— Il mourra sûrement. Il saignait abondamment. J'ai vu qu'il avait le ventre ouvert quand
— Il mourra sûrement. Il saignait abondamment.
J'ai vu qu'il avait le ventre ouvert quand ils l'ont
emmené dans ce grand bâtiment.
Les images du carnage dans la forêt étaient péni-
bles pour Kristen même si elle avait dû y prendre
part. Comment aurait-elle pu se présenter devant les
siens si elle n'avait essayé de tuer l'assassin de son
frère ?
Elle se retourna pour regarder le bâtiment que
Thorolf désignait. Un vaste manoir de deux étages
construit en grande partie en bois et muni de fenê-
tres pour laisser entrer le soleil. Nul doute que le
vent d'hiver y pénétrait aussi. Il y avait d'autres cons-
tructions plus petites tout autour et une palissade de
bois, épaisse mais pas très haute, entourait le
domaine.
— Oui, ils ne pourront résister bien longtemps,
ajouta Thorolf.
— Mais ils se préparent. Regarde, on dirait qu'ils
ont l'intention de bâtir un mur plus solide.
Elle désignait un amoncellement de lourds blocs
de pierre entassés un peu plus loin.
— Oui, j'ai vu d'autres pierres plus loin, dit-il avec
mépris. Les Danois seront ici avant que ce mur soit
terminé.
Kristen haussa les épaules. Ceci ne les concernait
pas. D'ici là, ils auraient fui cet endroit. Cela ne fai-
sait pas le moindre doute.
Jetant un nouveau coup d'œil vers la demeure, elle
fronça les sourcils.
— C'est grand
Le seigneur doit être quelqu'un
d'important. Tu penses que c'est celui que j'ai blessé ?
— Non. Du peu que j'ai compris quand ils par-
53
laient, le seigneur n'est pas ici. On a dû le prévenir J'aurais dû être plus
laient, le seigneur n'est pas ici. On a dû le prévenir
J'aurais dû être plus attentif quand tu cherchais à
m'apprendre la langue de la vieille Alfreda.
— Oui, en effet, car tu es le seul qui puisse parler
en notre nom. Je suis muette, ne l'oublie pas.
Il sourit.
— Tu vas souffrir, n'est-ce pas ? Etre obligée de
tenir ta langue
,
tu n'en as pas l'habitude !
Un téméraire osa s'avancer parmi eux pour plan-
ter une torche au pied du poteau. Six gardes en
armes se tenaient prêts à intervenir au cas où les
Vikings s'en prendraient à lui. Kristen cacha un sou-
rire quand l'homme passa près d'elle. Elle les avait
entendus se disputer violemment : aucun d'entre eux
ne voulait s'aventurer au milieu des prisonniers.
Enchaînés, blessés et affamés, ils ne semblaient
pourtant pas menaçants, mais les Saxons ne tenaient
à courir aucun risque.
Le brave qui venait d'accomplir un si bel exploit
s'en sortit sans mal. Il se mit à parler plus fort que
tous les autres. A l'évidence, il entendait retirer toute
la gloire qu'une telle prouesse méritait
— Ce braillard ne cesse de te regarder, chuchota
Kristen à Thorolf.
— C'est moi qui leur ai parlé, tout à l'heure. Ils
pensaient que nous étions des Danois. Je les ai
détrompés. Les Danois sont ici pour leur voler leurs
terres. Nous n'en voulons qu'à leurs biens.
54
— Et tu pensais que cela les inciterait à mieux nous traiter ? — Il
— Et tu pensais que cela les inciterait à mieux
nous traiter ?
— Il n'y avait pas de mal à le préciser,
grommela-t-il.
— Ah non ? fit-elle, l'air sombre. Alors, tu ne com-
prends vraiment pas grand-chose à ce qu'ils disent.
— Ces petits bâtards parlent trop vite. Je ne saisis
que quelques mots
Que disent-ils ?
— Ils parlent d'un dénommé Royce. L'un d'entre
eux prétend qu'il fera de nous des esclaves. Le brail-
lard jure qu'il hait trop les Vikings pour les garder
en vie. D'après lui, il va nous torturer et nous tuer.
Elle préféra passer sous silence la torture que le
fameux Royce ne manquerait pas de leur infliger, au
dire du fort en gueule que les autres appelaient Hun-
frith. Il prendrait exemple sur ce que les Vikings
avaient eux-mêmes fait subir au roi d'Anglia après sa
capture. Attaché à un arbre et utilisé comme cible
d'entraînement par les archers, couvert de flèches
comme un hérisson de piquants, celui-ci avait été
détaché et achevé. Un autre des gardes décrivait un
supplice pire encore. Il était inutile de raconter tout
cela à Thorolf. La torture restait la torture, quelle
que soit sa forme. Et si ce Royce devait les tuer, il fal-
lait s'évader immédiatement.
Kristen examina le grand poteau autour duquel
ils étaient enchaînés. Il était haut comme trois hom-
mes. Les chaînes qui les reliaient étaient assez lon-
gues — ces Saxons étaient décidément stupides —
pour leur permettre de se mouvoir avec une relative
facilité.
— Trois ou quatre hommes pourraient escalader
ce poteau et tous nous libérer, murmura-t-elle.
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— C'est pourquoi ils ont placé les blessés graves entre les hommes valides. C'était Ivarr
— C'est pourquoi ils ont placé les blessés graves
entre les hommes valides.
C'était Ivarr qui avait parlé. Elle se tourna vers lui
et vit sa jambe ouverte par une large plaie qui lui
interdisait de marcher. Quant à celui qui se trouvait
derrière Thorolf, une tête de javelot était encore
enfoncée dans son épaule.
— Je pourrais porter un homme sur mes épaules
mais nous serions trop lents. Ils nous cribleraient de
flèches avant que nous ayons atteint le sommet du
poteau.
— Si on essayait d'arracher le poteau ? suggéra
Kristen.
— Pour cela, il faudrait se lever. Ils s'en ren-
draient compte immédiatement. On pourrait le pous-
ser mais il tomberait trop lentement. Et même si
nous réussissions à le déraciner, beaucoup d'entre
nous seraient tués ou blessés trop gravement.
Enchaînés comme nous le sommes, ils nous immobi-
liseraient. Même si les Saxons ne sont pas malins, ils
nous tueront de loin, l'un après l'autre, à coups de
flèches.
Kristen gémit.
— Alors, nous n'avons aucun espoir ?
— Pas tant que nos blessures ne sont pas guéries
et que nous ne mettrons pas la main sur des armes,
répliqua Ivarr.
— Tu verras, Kristen, ajouta Thorolf d'un ton iro-
nique, ils vont sûrement nous demander de les
entraîner à combattre les Danois
— Et puis ils nous laisseront partir quand nous
voudrons, c'est ça ?
— Pourquoi pas ?
56
Elle eut une moue de mépris, mais la plaisanterie de Thorolf lui avait fait du
Elle eut une moue de mépris, mais la plaisanterie
de Thorolf lui avait fait du bien. S'ils devaient périr,
ils ne mourraient pas sous la torture, mais ensemble,
en combattant, à la manière des Vikings.
Soudain, le portail de bois s'ouvrit pour laisser
passer deux hommes à cheval.
Seul l'un d'entre eux valait la peine qu'on le
regarde, et Kristen ne s'en priva pas. Quand il sauta
de selle à quelques mètres d'elle, elle eut la surprise
de constater qu'il était aussi grand que son père. Ce
qui signifiait qu'il pouvait toiser de haut la plupart
des Vikings. C'était un homme jeune et bâti à chaux
et à sable, avec des épaules larges et un torse puis-
sant. Sous sa tunique de cuir, on voyait la toison qui
s'étalait sur sa poitrine. Les bras, laissés nus par la
tunique sans manches, étaient ceux d'un guerrier,
lourds de muscles saillants. A l'évidence, il n'y avait
pas une once de graisse dans ce grand corps.
Son visage parfaitement dessiné était incroyable-
ment beau, le nez droit, les lèvres ourlées avec un
rien de cruauté et la mâchoire carrée. Sa chevelure
d'un brun châtain retombait en vagues sur ses épau-
les avec quelques boucles rebelles Sur son large
front.
Mais c'étaient ses yeux qui retenaient d'abord
l'attention : deux cristaux d'émeraude sombre et lui-
sante. La haine et la fureur les faisaient briller tandis
qu'il passait près des prisonniers. Kristen retint son
souffle quand ce regard se posa un bref instant sur
elle. L'homme gronda un ordre à l'un des gardes et
se dirigea vers la demeure.
— Celui-là ne me plaît pas, remarqua Ivarr der-
rière elle. Qu'a-t-il dit ?
57
Tous les autres demandaient la même chose mais Kristen secoua la tête. — Dis-leur, Thorolf.
Tous les autres demandaient la même chose mais
Kristen secoua la tête.
— Dis-leur, Thorolf.
— Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris,
avoua-t-il.
Kristen lui lança un regard noir. Les hommes
avaient le droit de savoir. Thorolf n'avait-il pas le
courage de parler ? A moins qu'il n'ait pas cru ce qu'il
avait entendu
Elle se tourna vers Ivarr sans oser croiser son
regard.
— Il a dit : Demain, tuez-les.
Le hall était plein d'hommes blessés ou mutilés.
Royce décida qu'il parlerait à chacun d'eux, mais
plus tard. Et il monta immédiatement dans la cham-
bre de son cousin.
Alden était étendu sur le lit, recouvert jusqu'au
cou par une épaisse couverture. Il était si pâle que
Royce crut qu'il était déjà mort. L'ambiance de la
pièce confirmait cette impression. Les femmes
étaient en larmes. Deux servantes, qui profitaient
parfois des bonnes grâces d'Alden, sanglotaient dans
un coin. Meghan, l'unique sœur de Royce âgée de
huit ans, était assise à une table et pleurait dans ses
petits bras. Darrelle, la sœur d'Alden, était agenouil-
lée près du lit, hurlant à la mort et inondant la cou-
verture de ses pleurs.
Royce se tourna vers la seule femme qui ne se
lamentait pas : Eartha, la guérisseuse.
— J'arrive trop tard ? Il est mort ?
La vieille bonne femme repoussa une mèche de ses
cheveux sales et lui sourit.
58
— Ne l'enterrez pas trop tôt, milord. Vous voulez l'achever avant son heure ? Royce
— Ne l'enterrez pas trop tôt, milord. Vous voulez
l'achever avant son heure ?
Royce accueillit cette nouvelle avec un mélange de
soulagement et de colère. Finalement, ce fut à celle-ci
qu'il céda.
— Dehors! cria-t-il aux pleureuses. Gardez vos
larmes. Pour le moment, il n'en a pas besoin !
Darrelle bondit sur ses pieds et lui fit face, le
visage aussi rouge que les yeux.
— C'est mon frère ! s'exclama-t-elle, indignée par
l'outrage fait à sa douleur.
— Quel bien lui faites-vous en pleurnichant ?
Il lui faut du repos pour retrouver ses forces. Avec
vos cris, il ne peut pas dormir. Il n'a pas besoin
de te voir en larmes pour savoir que tu l'aimes,
Darrelle.
Sa petite poitrine frémissait mais elle n'osait
s'approcher de son immense cousin.
— Tu es sans cœur, Royce ! Je l'ai toujours dit.
— Très bien. Tu ne t'étonneras donc pas si j'exige
que tu sortes de cette chambre ? Essaie de retrouver
ton calme. Tu pourras revenir auprès d'Alden
condition de rester tranquille.
à
Les deux servantes s'étaient déjà enfuies. Darrelle
quitta la pièce. Eartha savait que l'ordre de quitter
les lieux ne s'appliquait pas à elle, mais elle prit le
parti de rassembler ses potions et de s'esquiver.
Royce resta avec sa petite sœur qui le dévisageait
avec crainte. Il se radoucit.
— Je ne suis pas en colère contre toi, mon cœur.
Ne me regarde pas comme ça, dit-il gentiment en lui
tendant la main. Pourquoi pleurais-tu ? Tu croyais
qu'Alden allait mourir ?
59
Meghan courut jusqu'à lui et enfouit son visage dans sa ceinture. — Eartha a dit
Meghan courut jusqu'à lui et enfouit son visage
dans sa ceinture.
— Eartha a dit qu'il ne risquait pas de mourir.
Alors, je priais pour lui. Et puis, Darrelle s'est mise
à pleurer et
— Et notre cousine est en train de te donner de
mauvaises habitudes, mon cœur. Tu avais raison de
prier. Alden a besoin de tes prières pour guérir. Mais
crois-tu qu'il voudrait te voir en larmes alors que tu
devrais être heureuse qu'il ait affronté nos plus féro-
ces ennemis et survécu ?
Il souleva l'enfant dans ses bras et sécha ses
larmes.
— Il est temps d'aller au lit, Meghan. Et continue
à prier pour Alden. Va, maintenant.
Il l'embrassa une dernière fois avant de la reposer
sur le sol.
A peine eut-elle franchi la porte que la voix d'Alden
s'éleva :
— Merci, Royce. Je ne sais pas si j'aurais pu faire
semblant de dormir encore longtemps. Mais chaque
fois que j'ouvrais les yeux, Darrelle hurlait. Elle
devait croire que je rendais mon dernier soupir.
Royce éclata de rire et tira une chaise près du lit.
— Seldon m'a dit que tu avais été touché au ven-
tre. Je n'espérais plus te voir en vie et encore moins
bavarder avec toi.
Alden voulut sourire mais cet effort lui arracha un
rictus de douleur.
— Un peu plus bas et j'abandonnais mes entrailles
dans cette forêt. Dieu ! Ça fait mal
Et quand je
pense que c'est un joli garçon aux yeux de biche qui
m'a embroché
60
— Décris-le-moi. S'il est parmi les prisonniers, je lui ferai regretter son geste avant de
— Décris-le-moi. S'il est parmi les prisonniers, je
lui ferai regretter son geste avant de le tuer.
— Ce n'est qu'un gamin imberbe, Royce, qui
n'aurait même pas dû être avec les autres.
— Si leurs enfants peuvent tuer, alors ils peuvent
aussi mourir, répliqua Royce avec colère.
— Tu as donc l'intention de les tuer tous ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Les yeux de Royce étincelèrent.
— Tu le sais.
— Oui, mais pourquoi les tuer s'ils peuvent nous
être utiles ? Ils sont vaincus. Nous avons leur navire
et Waite m'a dit qu'ils transportaient une riche car-
gaison. Elle t'appartient à présent. Lyman ne cesse
de se plaindre des serfs. D'après lui, ils sont incapa-
bles de soulever les pierres romaines pour la
muraille. Regarde combien de mois il leur a fallu
pour en apporter quelques-unes dans la cour. Il rêve
déjà de voir ces gaillards à la tâche. Admets-le,
Royce : les Vikings pourraient bâtir ton mur en moi-
tié moins de temps. Et puis, quelle ironie puisque ce
mur servira à repousser leurs frères danois.
L'expression de Royce ne changea pas.
— Je vois que Lyman et toi avez déjà fait vos
plans.
— Il ne m'a pas laissé une seconde de répit pen-
dant tout le trajet de retour. Il est même monté dans
le chariot avec moi alors que j'étais aux portes de la
mort. Mais il a raison. Pourquoi les tuer alors que
vivants, ils nous seraient plus utiles ?
— Tu es plus qu'un frère pour moi, Alden, et tu le
sais. Comment peux-tu me demander ça ? Si jamais
61
ils parviennent à se libérer, ils nous massacreront tous. — On peut prendre des précautions
ils parviennent à se libérer, ils nous massacreront
tous.
— On peut prendre des précautions pour s'assu-
rer qu'ils ne s'échapperont pas. Je te demande seule-
ment d'y penser, de réfléchir avant de les
condamner.
La porte s'ouvrit alors et Darrelle apparut, les
yeux secs mais emplis de rage. Tous trois avaient
grandi ensemble. Alden avait un an de moins que
Royce et Darrelle deux de moins que son frère. Ils
étaient la seule famille que Royce possédât encore,
avec Meghan, et il les aimait. Mais parfois il ne sup-
portait pas les humeurs de sa cousine.
— Tu m'accuses de l'empêcher de dormir et tu
l'obliges à parler de ces êtres répugnants !
Royce roula des yeux et se tourna vers Alden.
— Je te laisse entre les mains de ta sœur ado-
rée.
Il quitta la chambre sous le regard accablé de son
cousin.
Royce observa sa sœur qui traversait le hall en
courant pour jeter un coup d'œil par la porte
ouverte. Elle se retourna en fronçant les sourcils et
repartit à toutes jambes vers l'escalier. Il l'appela
avant qu'elle ne 1' atteigne. Elle s'immobilisa puis
vint lentement vers la table où il prenait son petit
déjeuner. Elle avait déjà mangé dans sa chambre
avec sa servante, Udele.
62
Toujours furieuse, Darrelle avait refusé de s'asseoir en compagnie de Royce, ce matin, mais elle
Toujours furieuse, Darrelle avait refusé de
s'asseoir en compagnie de Royce, ce matin, mais elle
surveillait la scène du coin de l'œil tout en soignant
un blessé. Meghan hésitait à rejoindre son formida-
ble frère.
S'il existait une chose qui broyait le cœur de
Royce, c'était bien la crainte qu'il inspirait à sa jeune
sœur. Il en était l'unique responsable. Au cours de
l'année qui avait suivi le raid des Vikings et la dispa-
rition de tant d'êtres chers, il s'était conduit de façon
déplorable. Meghan, trop jeune pour comprendre les
affres qu'il traversait, avait commencé à avoir peur
de lui et de ses colères. Dès qu'il s'était aperçu de ce
qui se passait, Royce lui avait manifesté la plus
grande tendresse mais la peur de la petite fille
n'avait jamais complètement disparu.
Meghan était une enfant timide que ces événe-
ments avaient bouleversée. Des craintes de toute
sorte s'étaient développées en elle. Et elle avait peur
des étrangers, de l'obscurité, des voix trop fortes
Royce se le reprochait. Il savait qu'elle l'aimait. Dès
qu'elle éprouvait le besoin de se sentir protégée,
c'était derrière lui qu'elle venait aussitôt se cacher.
Mais elle le redoutait aussi, comme si elle croyait à
tout instant qu'il allait la punir.
— Tu as peur de sortir ? lui demanda-t-il genti-
ment quand elle fut enfin près de lui, les yeux
baissés.
— Non, je voulais voir les Vikings. Udele dit que
ce sont tous des hommes très méchants. Mais ils sont
blessés et ils ont surtout l'air malheureux.
Elle risqua un regard vers lui et se détendit en
voyant qu'il lui souriait.
63
— Tu crois que les hommes méchants ne peuvent pas être malheureux, eux aussi ?
— Tu crois que les hommes méchants ne peuvent
pas être malheureux, eux aussi ?
— Ils n'ont pas l'air si méchants. Il y en a même
un qui m'a souri
Et ils sont si jeunes, Royce. Des
gens si jeunes peuvent-ils vraiment être méchants ?
Est-ce qu'il ne faut pas vivre longtemps dans le péché
pour être vraiment mauvais ?
— Ces hommes ne croient pas en Dieu. Leurs
péchés ne peuvent être rachetés. C'est pour cela que
leur âge ne compte pas.
— Udele dit qu'ils ont beaucoup de dieux et que
c'est pour ça, aussi, qu'ils sont mauvais.
— Non, ce sont des païens qui offrent des sacrifi-
ces à leurs dieux. As-tu peur d'eux ?
— Oui, admit-elle.
Poussé par une impulsion, il lui demanda :
— A ton avis, que dois-je faire d'eux, Meghan ?
— Fais-les partir.
— Ils pourraient revenir nous faire du mal. Je ne
peux pas le permettre.
— Alors, rends-les chrétiens.
Royce sourit devant une si simple solution.
— Seul notre bon abbé peut faire cela, pas moi.
— Alors, que vas-tu faire d'eux ? Udele dit que tu
vas les tuer.
Meghan avait frémi en prononçant ces mots.
— Udele parle trop, murmura Royce, l'air sévère.
Meghan baissa à nouveau les yeux.
— Je lui ai dit que tu ne le feras pas parce qu'ils
ne se battent plus et que tu ne tueras jamais un
homme qui ne peut pas se défendre.
— Parfois, il est nécessaire de
Il s'interrompit en secouant la tête.
— Peu importe, mon cœur. Et si nous leur faisions construire le mur ? —
— Peu importe, mon cœur. Et si nous leur faisions
construire le mur ?
— Tu veux dire qu'ils travailleraient pour nous ?
— Oh, je pense qu'ils accepteront cette offr e si on
sait comment la leur présenter.
— Ils n'auront pas le choix
— Les prisonniers ont rarement le choix. Et
n'oublie pas que s'ils avaient gagné, ils t'auraient
ramenée dans leur pays pour faire de toi une esclave.
On doit les traiter comme ils l'auraient fait pour
nous.
Il se redressa. Cette discussion avec Meghan lui
avait été utile : il venait de prendre sa décision.
— Encore un mot, ajouta-t-il à l'intention de la
petite fille. Tant qu'ils seront là, ne t'en approche
pas. Ils sont dangereux, même si tu n'en as pas
l'impression. Tu dois me donner ta parole, Meghan.
Meghan hocha sa petite tête d'un air timide et
regarda son frère quitter le hall. A peine eut-il dis-
paru qu'elle se rua dans l'escalier pour annoncer à la
vieille femme maussade qui lui servait de gouver-
nante que les Vikings n'allaient pas mourir.
Le soleil brillait, haut dans le ciel, tandis que le sei-
gneur de ces lieux traversait la cour vers les prison-
niers. Comme les autres, Kristen avait attendu ce
moment en ruminant ses regrets : elle ne reverrait
plus ses parents, elle n'aurait pas de mari, ni
d'enfants, elle ne jouirait plus de la lumière du jour,
ni de la saveur de l'eau fraîche
Elle était bien déci-
dée à mourir bravement, mais elle n'avait pas envie
de mourir.
65
Royce ignora les deux gardes qui s'avançaient vers lui. Le petit Saxon Hunfrith avait été
Royce ignora les deux gardes qui s'avançaient vers
lui. Le petit Saxon Hunfrith avait été relevé au milieu
de laUuit, mais il était revenu au matin pour décrire
aux Vikings les tortures qu'ils allaient subir. Il se
précipita vers Thorolf à qui il flanqua un grand coup
de pied.
— Debout! Milord Royce va te parler, Viking!
annonça-t-il, l'air important.
Kristen pinça Thorolf pour l'inciter à se lever mais
il ne broncha pas. Il était accroupi, prêt, comme tous
ses compagnons, à se jeter sur les Saxons si ceux-ci
tentaient de les séparer afin de les soumettre à la
torture.
Le regard vert du seigneur saxon était sombre
tandis qu'il se dirigeait vers les prisonniers. A la
différence de la veille, son expression était indéchif-
frable. Bien sûr, à la lueur du jour, leur état déplora-
ble devenait évident et il devait sûrement penser
qu'ils ne constituaient pas une menace sinon il ne se
serait sûrement pas autant approché. Pourtant,
Kristen avait l'impression qu'il les défiait.
« Ce Saxon n'a pas peur », se dit-elle, tandis que le
regard vert glissait sur elle avant de la fixer. Elle
baissa aussitôt la tête. Pourquoi, parmi tous les
Vikings, s'attardait-il sur elle ? Avait-il deviné son
déguisement ?
Elle ne releva les yeux que lorsqu'il parla, et son
malaise ne fit alors que croître. Elle ne s'était pas
rendu compte qu'enchaînée à Thorolf, elle était dans
une position délicate. Elle se glissa derrière le large
dos de son ami pour se mettre à l'abri de ce regard
trop perçant.
Le Saxon dévisagea Thorolf.
— On m'a dit que tu parles notre langue. — Un peu. — Qui est
— On m'a dit que tu parles notre langue.
— Un peu.
— Qui est votre chef ?
— Il est mort.
— Le navire lui appartenait ?
— A son père.
— Ton nom !
— Thorolf Eiriksson.
— Désigne-moi votre nouveau chef, Thorolf. Je
sais que vous l'avez déjà choisi.
Au lieu de répondre immédiatement, Thorolf
demanda :
— Parlez lentement.
Royce fronça les sourcils, impatient.
— Votre nouveau chef. Qui est-ce ?
Thorolf cria dans sa langue maternelle :
— Ohthere, lève-toi et fais-toi connaître au Saxon !
Kristen vit son cousin se dresser, l'air hésitant car
il n'avait rien compris de la discussion entre Thorolf
et le chef des Saxons. Il se trouvait à l'opposé du cer-
cle par rapport à elle mais il s'était débrouillé pour
venir la voir au cours de la nuit, traînant trois hom-
mes avec lui. Il avait perdu ses deux frères au cours
du combat et, tout comme Kristen, il ne montrait pas
sa peine. Etant le plus vieux parmi eux et le cousin
de Selig, il était logiquement considéré comme leur
nouveau chef.
— Son nom ? s'enquit Royce en détaillant Ohthere
des pieds à la tête.
— Ohthere Haardrad, répondit Thorolf.
— Très bien. Dis à Ohthere Haardrad qu'on m'a
convaincu de me montrer clément. Je ne peux pas
vous relâcher mais je vous nourrirai si vous êtes
67
prêts à me servir. Un mur de pierre doit être élevé autour de ce manoir.
prêts à me servir. Un mur de pierre doit être élevé
autour de ce manoir. Si vous choisissez de ne pas tra-
vailler, vous n'aurez rien à manger. C'est aussi sim-
ple que ça.
Plutôt que de demander au Saxon de répéter cette
longue tirade plus lentement, Thorolf dit en mon-
trant ses camarades :
— Parler
entre nous.
Royce hocha la tête.
— C'est cela, concertez-vous.
Thorolf demanda aux hommes de se regrouper. Ils
en profitèrent pour dissimuler Kristen au milieu
d'eux.
— Par le poing de Thor! s'exclama Thorolf.
Qu'est-ce qu'il a dit ?
Elle souriait.
— Il ne va pas nous tuer. Il veut que nous construi-
sions un mur.
— Non ! Je ne donnerai pas ma sueur à ce bâ-
tard !
— Alors, tu crèveras de faim, rétorqua Kristen. Il
a posé ses conditions. Nous travaillons et, en
échange, il nous donne à manger.
— Comme des esclaves !
— Ne soyez pas idiots, siffla-t-elle. Cela nous per-
mettra de gagner du temps pour préparer notre
évasion.
— Oui, et pour guérir, approuva Ohthere. Dis-lui
que nous acceptons, Thorolf. Qu'il ne se doute pas
que certains d'entre nous n'acceptent pas ses con-
ditions.
Thorolf lui obéit puis demanda à Royce :
— Les chaînes ?
— Vous les gardez. Je ne suis pas assez idiot pour vous faire confiance. Un
— Vous les gardez. Je ne suis pas assez idiot pour
vous faire confiance.
Un lent sourire étira les lèvres de Thorolf qui
hochait la tête. Le Saxon était sage, mais il ignorait
encore de quoi étaient capables des Vikings en bonne
santé, nourris et décidés.
Une vieille femme vint soigner leurs blessures.
Elle était échevelée et sale. Sa robe informe, qu'elle
portait sans ceinture, lui donnait l'air d'un sac ambu-
lant. Elle se nommait Eartha et semblait n'avoir peur
de rien. Elle déambulait sans la moindre crainte
parmi ces gaillards et gardait une démarche bien
assurée pour son grand âge.
A la voir, Kristen éprouvait un sèntiment mêlé
d'amusement et de gêne. Eartha ne prenait pas de
gants avec les Vikings : elle bousculait ces hommes
auprès desquels elle semblait une naine, se moquant
de leurs grognements ou de leurs jurons. Mais Kris-
ten savait que, tôt ou tard, elle voudrait voir sa pré-
tendue blessure à la tête
et qu'elle ne pourrait pas
le lui permettre.
Il régnait une chaleur à laquelle Kristen et ses com-
pagnons ne parvenaient pas à s'habituer. La plupart
des hommes avaient considérablement allégé leurs
tenues, déchirant leurs culottes et arrachant les
manches de leurs chemises. Kristen ne pouvait en
faire autant et cela l'irritait.
Eartha en termina avec Ivarr et, se tournant vers
la jeune fille, elle lui demanda d'un geste de lui mon- trer où elle souffrait.
la jeune fille, elle lui demanda d'un geste de lui mon-
trer où elle souffrait. Son bandage couvert de sang
était suffisamment éloquent. Kristen se contenta de
secouer la tête. Eartha voulut défaire le pansement.
Kristen recula mais Eartha avança. Quand elle vou-
lut à nouveau enlever le bandage, Kristen bondit sur
ses pieds, dominant la petite femme de toute sa hau-
teur en espérant que cela suffirait à la dissuader.
Eartha était têtue. Kristen dut lui emprisonner fer-
mement les poignets pour l'empêcher de lui toucher
la tête. Elle sentit alors la pointe d'une épée contre
son flanc.
Plusieurs autres Vikings se dressèrent à leur tour
et le garde, venu aider Eartha, recula. Intimidé, il
appela aussitôt à l'aide.
Kristen jura silencieusement en voyant la catas-
trophe qu'elle avait déclenchée bien malgré, elle.
Sept Saxons accouraient, l'épée à la main. Elle mau-
dit Eartha et son obstination mais la lâcha. Thorolf
se plaça entre la vieille femme et Kristen.
Heureusement, les Saxons s'arrêtèrent en consta-
tant qu'Eartha n'était plus menacée.
— Qu'y a-t-il ? demanda Hunfrith.
— Le jeune garçon ne veut pas que je le soigne,
expliqua la guérisseuse.
Hunfrith se tourna vers Thorolf.
— Guérir. Le laisser seul, dit celui-ci.
Hunfrith grommela un juron avant de lancer un
regard noir à Eartha qui avait provoqué un tel cham-
bardement pour si peu.
— S'il est capable de sauter comme il l'a fait,
c'est qu'il n'a pas besoin de tes soins, vieille bonne
femme.
70
— Il faut changer son bandage, insista Eartha, il est plein de sang. — Laisse-le,
— Il faut changer son bandage, insista Eartha, il
est plein de sang.
— Laisse-le, je te dis. Occupe-toi de ceux qui veu-
lent être soignés. Oublie les autres.
Et, se tournant vers Thorolf, Hunfrith ajouta :
— Préviens ton ami ! Il ne doit plus jamais porter
les mains sur elle.
Il n'avait visiblement aucune envie de créer un
incident alors que tant de Vikings étaient prêts à
prendre la défense du garçon. Eartha, quant à elle,
se retira en grommelant que ce garçon se comportait
un peu trop comme une fille
Un des Saxons com-
menta cette réaction en affirmant que c'était sans
doute pour cela que les Vikings l'avaient emmené
avec eux.
Sous l'insulte, les joues de Kristen se colorèrent
vivement. Thorolf le remarqua et haussa un sourcil
interrogateur. Elle secoua la tête et rougit plus vio-
lemment encore. Comme il était rare de voir Kristen
embarrassée, il voulut savoir ce qui se passait. Elle
le repoussa violemment et lui tourna le dos.
C'est alors que, jetant un regard vers la demeure,
elle remarqua qu'un homme les observait depuis une
fenêtre du premier étage. Son visage était dans
l'ombre, mais elle éprouva un réel malaise en se ren-
dant compte que les gardes n'étaient pas les seuls à
les surveiller. Jusqu'à présent, quand elle se concer-
tait avec Thorolf et les autres prisonniers, elle veil-
lait à ne pas être remarquée par les Saxons qui
étaient dans la cour. Dorénavant, ils devraient tous
être plus prudents.
On les nourrit après le départ d'Eartha et on leur
rendit leurs bottes. Ils ne pouvaient les mettre à
71
cause des chaînes qui leur emprisonnaient les chevil- les. On remédia à cette situation dans
cause des chaînes qui leur emprisonnaient les chevil-
les. On remédia à cette situation dans l'après-midi :
un forgeron vint les voir.
Il remplaça la longue chaîne qui les liait les uns
aux autres par un nouveau dispositif. Chaque prison-
nier fut muni d'une chaîne ridiculement courte
reliant les chevilles et d'un anneau supplémentaire
à l'autre pied, anneau dans lequel on glissa une
chaîne moins longue que la précédente. Le cercle que
les Vikings formaient autour du poteau fut ainsi con-
sidérablement rétréci. Leur liberté de mouvement
était encore restreinte. Cette chaîne serait sûrement
retirée tous les matins quand ils iraient travailler, et
remise le soir.
Kristen était écœurée par ces nouvelles disposi-
tions. La chaîne qui leur entravait les chevilles ne
leur permettrait pas de marcher normalement.
Avant qu'ils ne s'y habituent, ils trébucheraient et
tomberaient maintes fois. C'était une humiliation
supplémentaire que leur infligeaient les Saxons.
Comme les autres, elle avait récupéré ses bottes,
mais sans leurs garnitures de fourrure. Au moins
empêchaient-elles un peu que les anneaux qui lui ser-
raient les chevilles ne lui meurtrissent la peau. Ces
anneaux étaient étroits — pour elle, on avait dû cher-
cher des anneaux spéciaux beaucoup moins larges
que pour les autres — et ils ne tarderaient pas à cre-
ver le cuir de ses bottes.
Il plut abondamment cette nuit-là. Sous ce déluge,
les prisonniers qui dormaient au milieu de la cour
furent vite trempés. Pour Kristen, cette situation
était encore plus pénible que pour ses compagnons
car elle redoutait que cette eau ne lave son panse-
72
ment. Finalement, Thorolf l'abrita sous ses propres bras. Pour ce faire, il dut se coucher
ment. Finalement, Thorolf l'abrita sous ses propres
bras. Pour ce faire, il dut se coucher partiellement
sur elle. Le bandage resta sec mais ils ne dormirent
pas.
Depuis sa fenêtre, Royce contemplait la scène. Il
vit le garçon protester et tenter de repousser Tho-
rolf, puis celui-ci claquer les fesses du gamin et lui
crier quelque chose à l'oreille avant de l'entourer de
ses bras et de l'installer sous lui. Après cela, ils ne
bougèrent plus. Les gardes se serraient dans leur
abri contre la pluie. Le reste de la cour, devenu une
véritable mare de boue, était tranquille.
— Qui est celui qui a attaqué Eartha ?
Royce baissa un regard absent vers Darrelle. Elle
l'avait rejoint après avoir rangé les pièces d'ivoire du
jeu qu'ils venaient d'utiliser.
— Le Viking ne l'a pas attaquée. Il ne voulait pas
qu'elle le soigne, c'est tout.
— Mais elle a dit
— J'ai tout vu, Darrelle. Cette vieille femme
exagère.
— S'il lève la main sur moi, j'espère que tu ne le
prendras pas aussi légèrement, marmonna-t-elle.
— Sûrement pas, répliqua-t-il en souriant.
— Lequel est-ce ?
— Tu ne peux pas le voir pour l'instant.
— Alden a dit que c'est un jeune garçon qui l'a
blessé. Est-ce le même ?
— Oui, c'est le plus jeune de tous.
— Tu aurais dû le faire fouetter. Il a levé la main
sur Eartha.
— Ils étaient tous prêts à se battre pour lui. Cela
n'aurait servi qu'à augmenter le nombre des blessés.
73
— C'est vrai qu'ils ne pourront pas bâtir notre mur s'ils sont blessés Le mur
— C'est vrai qu'ils ne pourront pas bâtir notre
mur s'ils sont blessés
Le mur est plus important.
Nous devons d'abord penser aux Danois.
— Je vois qu'Alden est parvenu à te convaincre
qu'ils nous sont utiles ?
— Tu voulais tous les tuer, lui rappela-t-elle. Il a
réfléchi, lui. Il a compris qu'ils nous seraient plus
utiles vivants que morts.
— Tu ne vas pas veiller ton frère ?
Indignée, Darrelle pinça les lèvres.
— Tu pourrais aussi bien me dire de partir.
— J'ai du savoir-vivre, répliqua-t-il en la poussant
doucement vers la porte.
Debout devant sa fenêtre, Royce observait les
Vikings au travail. Il n'avait pas encore accepté leur
présence à Wyndhurst et il était inquiet dès qu'il ne
les avait plus sous les yeux. A la différence d'Alden
et de Lyman, il n'était pas vraiment convaincu de
l'utilité de ces prisonniers, pas plus que de celle du
mur, d'ailleurs. Quand le moment serait venu, ils
iraient combattre les Danois dans le Nord, près des
frontières du royaume de Wessex. Ainsi, les Danois
n'auraient-ils même pas l'occasion de pousser aussi
loin au Sud et d'attaquer Wyndhurst.
Mais puisque le roi Alfred désirait que ses nobles
fortifient leurs domaines, et comme ils disposaient
de l'ample réserve de pierre des ruines romaines pas
très loin, il n'avait pu s'opposer à la construction de
cette muraille. En moins d'une semaine, les Vikings
avaient déjà utilisé toutes les pierres que les serfs
avaient mis des mois à transporter.
74
— Meghan me dit que c'est devenu une nouvelle habitude pour toi, cousin. Royce fit
— Meghan me dit que c'est devenu une nouvelle
habitude pour toi, cousin.
Royce fit volte-face. Alden se tenait sur le seuil de
la porte.
— Tu devrais être au lit, non ?
Alden poussa un gémissement.
— Tune vas pas t'y mettre, toi aussi. Je suis suffi-
samment dorloté par ma sœur et les autres.
Royce sourit tandis que son cousin s'approchait
lentement de la fenêtre.
— Je suis content que tu sois là, avoua-t-il. Tout
seul, je n'arrête pas de remâcher le passé. Je ne peux
m'empêcher de penser qu'ils vont tenter quelque
chose. Ils sont presque tous guéris, à présent. Ils sou-
lèvent ces pierres comme si de rien n'était.
Alden se pencha par l'ouverture et siffla dou-
cement.
— Alors, c'est vrai
Il faut déjà aller chercher
d'autres pierres.
— Oui, admit Royce. A deux, ils soulèvent des
blocs que cinq serfs n'arrivaient pas à manipuler. Et
en une semaine, ils ont utilisé tout notre stock alors
que les serfs n'ont même pas encore fini de cons-
truire l'abri que je leur destine. Il faudra attendre
encore plusieurs jours avant de pouvoir les enfermer
la nuit. Et pendant ce temps, il faut toujours autant
d'hommes pour les surveiller.
— Tu te fais trop de souci, Royce. Que veux-tu
qu'ils fassent, enchaînés comme ils le sont ?
— Il suffit d'une bonne hache pour briser ces chaî-
nes, cousin. Un seul d'entre eux pourrait tuer à
mains nues deux de nos hommes avant qu'un troi-
sième n'ait le temps de dégainer son épée. Et ces
75
idiots continuent à rester trop près d'eux. Je les ai pourtant prévenus Si les Vikings
idiots continuent à rester trop près d'eux. Je les ai
pourtant prévenus
Si les Vikings sont décidés à
s'échapper, et je ne doute pas qu'ils le soient, ils ne
tarderont pas à courir leur chance et nos pertes
seront lourdes.
— Brûle leur navire et annonce-leur que la fuite
par la mer est impossible, suggéra Alden.
— Je m'étonne que personne ne t'ait dit que c'était
déjà fait.
— Tu as donc besoin d'un moyen de pression sur
eux, répliqua Alden.
— Oui, mais lequel ?
— Tu pourrais les séparer de leur chef. S'ils sont
persuadés que tu le tuerais au premier signe de
révolte, cela devrait
— Non, Alden. J'y ai déjà pensé mais ils disent que
celui qui les a conduits ici est mort. C'est le navire de
son père que j'ai fait brûler. Ils ont choisi un nouveau
chef parmi eux, et ils en choisiront un autre si je le
prends comme otage.
Alden fronça les sourcils d'un air pensif.
— Ils prétendent qu'il est mort ? Et si ce n'était
pas vrai ?
— Quoi ? s'exclama Royce.
— S'il était là, parmi eux ? Pourquoi te le diraient-
ils au risque d'en faire une victime désignée ?
— Par le Ciel, je n'y ai pas pensé
Royce réfléchit quelques secondes avant de
secouer la tête.
— Non, reprit-il, je n'y crois pas. Le seul autour de
qui ils se rassemblent, c'est le garçon. Ils le protègent
comme si c'était un bébé.
Au début, il avait cru que le gamin était le frère de
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Thorolf, ce qui aurait expliqué pourquoi celui-ci veil- lait sur lui avec tant d'abnégation. Mais
Thorolf, ce qui aurait expliqué pourquoi celui-ci veil-
lait sur lui avec tant d'abnégation. Mais dès qu'ils
avaient commencé à bâtir la muraille, tous les autres
s'étaient mis, eux aussi, à protéger le garçon, empê-
chant les gardes de le brusquer, le soulageant des
pierres les plus lourdes, le poussant vers les blocs les
plus légers. Chaque fois qu'il tombait, deux d'entre
eux au moins se précipitaient pour l'aider à se rele-
ver. C'était pourtant le plus sale de la bande : il n'uti-
lisait jamais l'eau qui était mise à leur disposition
pour se laver.
— Et si c'était lui, leur chef? suggéra Alden en
examinant le garçon en question, assis au pied du
mur à demi dressé tandis que les dernières pierres
étaient mises en place sous les ordres de Lyman.
— Tu as encore de la fièvre, cousin. Ce n'est qu'un
gamin. Il n'a même pas de poil au menton. C'est vrai.
Ils sont tous très jeunes mais celui-là est presque un
enfant.
— Si c'est son père qui a fourni l'embarcation, ils
sont bien obligés d'obéir à celui qu'il a choisi pour
commander ?
Royce se rembrunit. Après tout, son propre roi
était bien plus jeune que lui. Depuis l'âge de seize
ans, Alfred assumait les plus hautes responsabili-
tés
Ce gamin n'était même pas sorti de l'adoles-
cence, il n'avait aucune expérience. Pourtant, c'était
cet adolescent sans expérience qui avait blessé
Alden, et ce dernier était un guerrier aussi aguerri
que Royce. Et maintenant qu'il y pensait, tous les
Vikings cessaient immédiatement toute activité dès
que l'attention se portait sur le garçon, comme s'ils
se tenaient prêts à bondir à son secours.
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— Il est grand temps que j'aie une nouvelle discus- sion avec Thorolf, annonça Royce.
— Il est grand temps que j'aie une nouvelle discus-
sion avec Thorolf, annonça Royce.
— Lequel est-ce ?
— Là, celui qui vient d'appeler le garçon. C'est le
seul qui comprenne plus ou moins notre langue.
— Lyman en a fini avec eux pour aujourd'hui,
remarqua Alden.
— Oui. Demain, il les amène aux ruines pour leur
faire rapporter des pierres. Ce qui signifie que je vais
devoir affecter la moitié de mes hommes à leur sur-
veillance.
Ils observèrent pendant quelques instants les gar-
des qui rassemblaient les prisonniers pour les pous-
ser autour du poteau. Royce allait quitter la pièce
quand un cri d'Alden le retint.
— Je crois que nous avons un petit problème
Royce fit volte-face. Un des Vikings était tombé et
Hunfrith lui ordonnait de se relever à grands coups
de pied. Il n'eut pas besoin de se demander de quel
prisonnier il s'agissait car tout le groupe s'était figé.
Thorolf cria quelque chose à Hunfrith. Le gamin en
profita pour faucher le pied d'appui du Saxon. Celui-
ci atterrit lourdement sur les fesses. Le garçon se
redressa en se frottant les mains tandis que les
Vikings rugissaient de rire en reprenant leur
chemin.
— J'ai prévenu cet imbécile de les laisser tranquil-
les, siffla Royce entre ses dents serrées. Il a eu de la
chance qu'ils ne s'emparent pas de son arme quand
il était à terre.
— Par tous les saints du ciel ! s'écria Alden. Il va
attaquer le garçon !
Royce avait vu lui aussi Hunfrith lever son épée,
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et il était déjà dans l'escalier. Malheureusement, quand il arriva dans la cour, le mal
et il était déjà dans l'escalier. Malheureusement,
quand il arriva dans la cour, le mal était fait. Un des
gardes avait appelé à l'aide et les archers encer-
claient les prisonniers à bonne distance. Ohthere,
gardé en joue par trois soldats, tenait Hunfrith dans
une étreinte d'ours et semblait parfaitement capable
de lui briser les os. Pour l'instant, du moins, le Viking
ne forçait pas.
Thorolf parlait calmement à Ohthere. Du gar-
çon, il n'y avait plus aucune trace jusqu'à ce que
Royce le remarque finalement en train d'obser-
ver la scène par-dessus l'épaule d'un de ses com-
pagnons. Il avait été repoussé au centre de leur
groupe.
— Dis-lui de relâcher mon homme, Thorolf, ou je
devrai le tuer.
Royce prononça ces mots très lentement afin que
le Viking comprenne. Il fixait Ohthere qui lui rendait
son regard sans la moindre émotion.
— Dis-le-lui tout de suite, Thorolf.
— J'ai dit, cousin Ohthere, pas attaquer, expliqua
Thorolf.
Les yeux de Royce se tournèrent vers lui.
— Il est le cousin du garçon ?
— Oui.
— Et toi, qui es-tu pour le garçon ?
— Ami.
— Le garçon est-il votre chef ?
Cette question prit Thorolf de court. Il se tourna
vers ses amis pour la leur répéter. Quelques-uns écla-
tèrent de rire, ce qui eut au moins pour effet d'apai-
ser la tension. Ohthere gloussa lui aussi, et lâcha
Hunfrith qui, tremblant, s'écroula à ses pieds. Royce
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le saisit par les revers de sa tunique et le projeta loin des Vikings. L'épée
le saisit par les revers de sa tunique et le projeta loin
des Vikings.
L'épée d'Hunfrith gisait sur le sol entre Royce et
Ohthere. Royce la ramassa aussi, laissant la pointe
baissée vers le sol.
— Nous avons un problème, Thorolf, dit-il calme-
ment. Je ne peux pas permettre que mes hommes
soient attaqués.
— Hunfrith attaque.
— Oui, je sais, concéda Royce. Je crois que sa
dignité était en jeu.
— Fait tomber exprès
méritait coup, rétorqua
Thorolf avec colère.
Royce eut besoin de quelques instants pour digé-
rer cette information.
— S'il a vraiment fait tomber le garçon, il méritait
peut-être ce qui lui est arrivé. Mais le garçon devient
une source d'ennui. Il n'en vaut pas la peine.
— Non.
— Non ? Peut-être que si je le séparais de vous
autres et lui donnais des tâches plus faciles
— Non!
Une lueur sombre passa dans les yeux verts de
Royce.
— Appelle le garçon. Laissons-le décider.
— Muet.
— C'est ce qu'on m'a dit. Mais il te comprend,
n'est-ce pas ? Je t'ai souvent vu lui parler. Appelle-le,
Thorolf.
Cette fois, le blond Thorolf fit semblant de ne pas
avoir compris et se tut. Royce décida d'en profiter et
de prendre les autres par surprise avant qu'il ne
puisse les avertir. Il fit ce que personne n'avait osé
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avant lui : il s'engouffra au beau milieu des Vikings, écartant ceux qui se trouvaient
avant lui : il s'engouffra au beau milieu des Vikings,
écartant ceux qui se trouvaient sur son chemin. Et
attrapant le garçon par l'épaule, il l'entraîna hors du
groupe. Ohthere se précipita mais s'immobilisa
quan d la lame de l'épée de Royce se posa sur la gorge
du garçon.
Royce fixait Thorolf droit dans les yeux.
— Je crois que tu m'as menti à propos de celui-là,
Viking. Dis-moi qui il est !
Thorolf ne dit rien. Les gardes s'étaient avancés et
un long javelot l'empêchait d'approcher Royce.
D'autres tenaient le groupe à distance.
— Tu veux que je te délie la langue ?
Thorolf ne répondait toujours pas. Perdant
patience, Royce traîna le garçon vers le poteau qui se
dressait au milieu de la cour. Empêtré dans ses chaî-
nes, le gamin chuta lourdement. Royce le souleva par
le col tout en aboyant des ordres à ses hommes.
Arrivé au poteau, il y colla le visage du garçon, lui
noua une corde, apportée par l'un des gardes, autour
des poignets et l'attacha au poteau.
Reculant d'un pas, Royce se tourna vers Thorolf —
toujours obstinément silencieux, une flamme meur-
trière dans les yeux.
Royce se plaça devant le garçon de façon à le
cacher à la vue de ses compagnons. Tirant sa dague
de sa ceinture, il coupa l'épaisse veste de fourrure.
La tunique de cuir qu'il attaqua ensuite était si ser-
rée qu'il sut qu'il entamait le dos du gamin tandis
qu'il la tranchait du haut en bas le long de la colonne
vertébrale. Il n'entendit pas un murmure de protes-
tation. Il écarta les pans de la tunique déchirée.
Une peau douce et blanche apparut, laissant Royce
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perplexe. Il n'y avait pas là de muscles épais capables d'endurer la morsure du fouet.
perplexe. Il n'y avait pas là de muscles épais capables
d'endurer la morsure du fouet. Et il avait effective-
ment entaillé les tendres chairs du garçon. Un mince
trait écarlate courait des omoplates jusqu'aux reins.
Il allait faire fouetter un enfant si
disait pas la vérité.
Thorolf ne lui
Il s'écarta afin que tous puissent voir ce qu'il avait
fait.
— Non ! cria Thorolf.
Et repoussant le javelot, il se jeta sur Royce.
Ohthere arracha un javelot des mains d'un autre
garde et l'utilisa pour assommer deux hommes,
défiant ceux qui s'approchaient de le lui enlever tan-
dis qu'il se glissait vers le poteau.
Royce cria pour attirer leur attention et ils se figè-
rent en voyant sa dague pressée contre la peau
blanche.
— La vérité, Thorolf.
— Personne ! Un garçon !
Waite leva le fouet.
Thorolf hurla.
— Non!
Il voulut ajouter quelque chose mais comme le gar-
çon secouait violemment la tête de droite à gauche,
il se tut. Ceci fit enrager Royce. Même muet, ce gar-
çon savait se faire obéir.
— Tu as eu tort, cracha Royce en contournant sa
victime afin de la dévisager tout en surveillant du
coin de l'œil le groupe de Vikings. C'est toi qui vas
souffrir, pas lui. Tu ne peux pas parler mais lui me
dira que c'est toi qui les commandes. C'est évident.
Je veux me l'entendre dire.
Il n'attendait pas une réponse d'un muet pas plus
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qu'il ne pensait que le garçon comprenait ses paro- les. Il était furieux qu'ils l'obligent
qu'il ne pensait que le garçon comprenait ses paro-
les. Il était furieux qu'ils l'obligent à commettre un
tel acte. Et sa fureur grandit encore quand les yeux
bleus du garçon se levèrent vers lui une fraction de
seconde. « Que le diable l'emporte ! » jura Royce
silencieusement. C'était là une réaction de femme.
En fait, beaucoup de choses dans ce garçon faisaient
penser à une femme. S'il n'avait su que c'était impos-
sible, il lui aurait arraché cette tunique pour vérifier
cette impression. Mais non, c'était impossible. Beau-
coup d'adolescents possédaient une peau de velours
et de longs cils soyeux jusqu'à ce qu'ils atteignent
l'âge d'homme.
Royce adressa un signe du menton à Waite. La lan-
gue de cuir zébra l'air et un murmure s'échappa des
lèvres du garçon. On n'entendait aucun bruit dans la
cour. Thorolf restait silencieux mais tous les mus-
cles de son corps étaient visiblement tendus. Royce
hocha à nouveau la tête.
Cette fois, le grand corps mince s'écrasa contre le
poteau et fut rejeté en arrière. La tunique de cuir
ouverte commença à glisser sur les épaules. Le gar-
çon se pressa à nouveau contre le poteau pour la rete-
nir mais pas avant qu'un morceau de tissu blanc ne
s'échappe.
Royce ramassa le bout de tissu qui ressemblait à
un bandage. Il ne vit aucune trace de sang. Il y avait
un nœud à un bout tout près de l'endroit qu'il avait
tranché en découpant la tunique. Deux ronds se des-
sinaient sur le tissu comme s'il avait été utilisé
pour
— Non, c'est impossible !
Mais il vit ce visage baissé. Sa main jaillit et arra-
83
cha la tunique. Royce en eut le souffle coupé puis il poussa un abominable juron.
cha la tunique. Royce en eut le souffle coupé puis il
poussa un abominable juron. Son autre main enleva
le bandage qui recouvrait la tête et il poussa un autre
juron tandis qu'une longue natte de cheveux dorés se
déroulait.
Un gémissement pitoyable s'éleva du rang des pri-
sonniers mais elle ne proféra pas un son. Il n'y avait
pas une larme dans ses yeux tandis qu'elle le fixait
d'un regard étincelant. Quelle sorte de femme était-
elle donc pour ne pas avoir peur du fouet ? Ne savait-
elle pas qu'il n'aurait jamais fait fouetter une
femme ?
Il trancha les liens qui lui entravaient les poignets
et elle releva aussitôt sa tunique pour recouvrir sa
poitrine. Dès qu'elle eut terminé, il la prit par la main
et la traîna vers Thorolf pétrifié.
— Un garçon, hein ? Un garçon ! Et tu m'as laissé
la fouetter ! Pour cacher quoi ? Qu'elle était une
femme ? Pourquoi ? demanda Royce au comble de la
fureur.
— Pour me protéger, répondit Kristen.
Le regard de Royce vola jusqu'à elle, mais elle ne
broncha pas devant sa rage.
— Et pas muette non plus ! Et elle comprend notre
langue, elle aussi ! Par le Ciel, tu vas me dire pour-
quoi tu n'as pas ouvert la bouche pour t'éviter le
fouet !
— Pour ne pas me faire violer par les Saxons,
répondit-elle simplement.
Il éclata de rire. Un rire cruel.
— Tu es trop grande pour mes hommes ! Tu n'as
rien qu'ils puissent désirer. Tu ne t'en étais pas
rendu compte, barbare ?
C'était la colère qui provoquait ces paroles mais elles faisaient mal quand même. — Que
C'était la colère qui provoquait ces paroles mais
elles faisaient mal quand même.
— Que vas-tu faire de moi, maintenant ? osa-t-elle
demander.
Royce aurait préféré qu'elle n'ignorât pas ses
insultes.
— Tu serviras dans la maison, dorénavant. Si tu te
tiens correctement, tu n'auras rien à craindre. Dans
le cas contraire
Tu me comprends ?
— Oui.
— Alors, explique ça à tes amis.
Kristen regarda Thorolf et Ohthere.
— Il veut faire de moi une otage dans sa maison
afin d'avoir un moyen de pression sur vous. Il ne faut
pas que cela change vos décisions. Vous devez me pro-
mettre que si l'occasion se présente, vous vous enfui-
rez. Si un seul d'entre vous parvient chez nous, alors
il pourra avertir mon père qui viendra me chercher.
— Il te tuera si nous nous échappons.
— Il est furieux d'avoir ordonné qu'on fouette une
femme. Il ne me tuera pas.
Ohthere hocha sagement la tête.
— Alors, nous irons chez les Danois du Nord si la
chance nous sourit. Un de leurs drakkars filera sûre-
ment jusqu'en Norvège.
— Bien. Et j'essaierai de vous faire savoir com-
ment je vais. Ne vous faites pas de souci pour moi.
— Assez ! aboya Royce en la poussant vers Waite.
Amène-la à l'intérieur et que les femmes lui donnent
un bain.
Tandis qu'elle s'éloignait, il fixa les marques rou-
geâtres qui lui barraient le dos, le sang qui coulait.
Il se retourna vers Thorolf.
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— Je sais qu'elle t'en a dit plus que ce que je lui avais ordonné.
— Je sais qu'elle t'en a dit plus que ce que je lui
avais ordonné. Je peux
te. promettre ceci : si vous
essayez de vous enfuir ou de blesser un de mes hom-
mes, je ne la tuerai pas. Mais je lui ferai regretter de
ne pas être morte. Et tu peux me croire, je ne fais
jamais de menaces en l'air.
La demeure du Saxon étonna Kristen qui s'y sentit
aussi dépaysée que peu à sa place. Le hall était plus
vaste que celui de la maison de ses parents. Chez elle,
ce hall était entièrement clos, ce qui donnait l'im-
pression de vivre dans une immense caverne et
l'hiver, il y régnait un tel froid que la famille préfé-
rait se réunir dans la petite pièce où l'on faisait la cui-
sine. Ici, rien de semblable — le hall était le cœur du
manoir, l'endroit où toutes les activités étaient ras-
semblées et où tous les habitants du domaine se
retrouvaient. Au fond de la salle, un grand escalier
montait à l'étage supérieur. Plusieurs portes s'ou-
vraient ici ou là, et le plafond était très, très haut.
L'espace réservé à la cuisine n'était pas séparé du
reste de la salle. Un immense foyer couvrait la moitié
de la longueur du mur du fond à côté de l'escalier.
Une autre cheminée de pierre, presque aussi grande,
occupait le centre du mur de droite mais elle était
inutilisée, ce qui était compréhensible tant la cha-
leur était accablante.
Le sol était recouvert de lattes de bois et résonnait
sous ses pas, ce qui semblait indiquer l'existence
d'une cave. Un mince tapis carré — identique à ceux
que Garrick avait rapportés d'Orient — recouvrait le parquet devant deux grandes baies vitrées, là
que Garrick avait rapportés d'Orient — recouvrait le
parquet devant deux grandes baies vitrées, là où
étaient disposés chaises et tabourets autour de
métiers à broder et à tisser. Un coin apparemment
réservé aux femmes, et trois d'entre elles y
oeuvraient quand Kristen entra.
Les fenêtres et les portes ouvertes laissaient entrer
le soleil et une brise tiède. En face du coin des fem-
mes, mais à l'autre extrémité de la salle, se trouvait
un gros tonneau de bière, des chaises, des bancs
et des tables où étaient posés différents jeux. Il y
avait aussi un établi couvert d'outils et une longue
table encombrée d'armes, d'outils et de quelques
bols de bois ayant beaucoup servi. Debout devant
l'établi, un homme recouvrait la poignée d'un fouet
de fines lanières de cuir. En le voyant, Kristen gri-
maça: la douleur qui lui brûlait le dos se fit plus
cuisante.
Les sept femmes présentes dans le hall s'étaient
figées quand la Viking était entrée, conduite par
Waite. Dans cette tenue d'homme à moitié déchirée,
avec sa haute taille, Kristen avait l'impression N d'être
une sorte de monstre de foire. Elles portaient toutes
des robes à manches longues qui traînaient jusqu'à
terre alors qu'elle avait les bras et le dos nus. Elles
étaient propres tandis qu'elle était couverte de
sueur, de boue séchée et de sang.
Une femme, plus richement vêtue que les autres,
quitta son siège et interpella Waite. Sa robe bleu
ciel brodée de fils d'or révélait une taille très fine.
Ses cheveux auburn étaient tirés en un impeccable
chignon, et ses yeux étaient d'un bleu très clair,
très brillant, comme ceux de l'homme que Kristen
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avait voulu tuer. Elle aurait pu être très jolie si elle n'avait eu l'air aussi
avait voulu tuer. Elle aurait pu être très jolie si elle
n'avait eu l'air aussi pincé.
Kristen se dit qu'il s'agissait sans doute de la
maîtresse des lieux. Cela ne la surprit guère. Le sei-
gneur saxon avait une jolie femme. Elle aurait envié
cette dame qui avait épousé un homme aussi sédui-
sant, si ce même homme ne l'avait retenue pri-
sonnière.
— Comme osez-vous amener cet homme ici ?
demanda la femme à Waite en traversant la pièce
vers eux.
— Milady, c'est une femme, et lord Royce a
ordonné qu'on lui donne un bain.
— Une femme? s'étrangla-t-elle en examinant
Kristen de la tête aux pieds. C'est impossible !
Waite montra la longue natte de la prisonnière.
— Lord Royce l'a fait fouetter. C'est ce qui a révélé
la supercherie.
Brutalement, il força Kristen à se retourner avant
d'ajouter :
— Ce n'est pas le dos d'un homme.
— Une peau blanche et une longue natte ne prou-
vent pas que c'est une femme.
Waite gloussa.
— Milord s'en est assuré d'une autre façon et vous
n'aurez bientôt plus aucun doute. Milord a demandé
que ce soient les femmes qui lui donnent son bain.
La lady eut l'air écœuré.
— Et qu'allons-nous faire d'elle après ce bain ?
Waite haussa les épaules.
— Mettez-la au travail où bon vous semble,
milady. Elle doit rester dans la maison.
— A quoi Royce peut-il bien penser? gémit la
femme. Garder une barbare dans notre propre maison ! — Je crois qu'il veut se
femme. Garder une barbare dans notre propre
maison !
— Je crois qu'il veut se servir d'elle comme
— Sans doute, déclara-t-elle avec mépris, comme
ces Vikings devaient se servir d'elle.
— Peut-être ça aussi, admit Waite, placide. Mais il
veut surtout l'utiliser comme otage.
Un soupir exaspéré accueillit cette information.
— Très bien. Qu'on aille chercher la clé de ses
chaînes puisqu'elle doit être lavée. Mais qu'on
l'emmène d'abord à la salle de bains et laissez deux
hommes avec elle jusqu'à ce que j'aie expliqué à mes
femmes leur nouvelle tâche. Elles n'aimeront pas
cela plus que moi.
Waite appela deux hommes qui conduisirent Kris-
ten dans une petite salle de bains située sous l'esca-
lier. Une autre porte donnait à l'arrière sur la cour
afin que l'on tire directement l'eau d'un puits. Le
baquet en bois qui occupait le centre de la pièce était
juste assez grand pour une personne. Les Saxons ne
partageaient donc pas leur bain, constata Kristen.
Les deux hommes qui l'accompagnaient ne de-
vaient pas être des soldats mais des serviteurs. Ils
étaient de petite taille et l'observaient avec crainte
comme s'ils savaient qu'ils auraient bien du mal à la
retenir si l'envie lui prenait de partir.
Mais Kristen n'avait aucune envie de partir. Elle
attendait ce bain avec une réelle impatience. Depuis
son arrivée ici, elle n'avait cessé de se maculer de
boue afin de dissimuler ses traits. Cela avait consti-
tué un vrai test d'endurance. Elle aurait probable-
ment supplié le Saxon de lui accorder ce bain s'il n'y
avait pas pensé lui-même.
On lui enleva ses chaînes, et elle s'assit sur un banc pour enlever ses bottes
On lui enleva ses chaînes, et elle s'assit sur un banc
pour enlever ses bottes et inspecter l'état de ses che-
villes. La peau était irritée mais pas écorchée. Elle
guérirait vite si on la dispensait du port de ces
anneaux de fer.
Tandis qu'elle démêlait sa natte, un certain nom-
bre de jeunes garçons entreprirent de remplir le
baquet d'eau froide. Ils ne semblaient nullement dis-
posés à la réchauffer mais elle s'en moquait, habi-
tuée qu'elle était à nager dans les eaux glacées du
fjord.
Quand cinq femmes firent leur entrée dans la
petite pièce, sans compter la lady qui resta sur le
seuil, Kristen commença à éprouver de l'agacement
et se dressa.
Je peux très bien me laver toute seule, milady.
Et moi qui croyais que tu ne me comprenais
pas.
Je comprends parfaitement. Je dois me laver.
Je le ferai avec joie mais je n'ai pas besoin d'un
public.
— Alors, tu n'as rien compris. Les ordres de Royce
sont formels : les femmes doivent te laver, et il en
sera ainsi.
Kristen n'était pas femme à prendre ombrage d'un
détail aussi mineur. Elle haussa les épaules, accep-
tant cette situation mais attendant que les hommes
soient renvoyés. Ils ne le furent pas. Et les servantes
se pressèrent autour d'elle pour la déshabiller. Elle
les repoussa avec une telle détermination que deux
d'entre elles tombèrent en piaillant.
— Ecoutez, milady
Je permettrai à vos femmes
de me laver mais pas devant ces hommes.
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Kristen dut crier pour couvrir les braillements des femmes. — Comment oses-tu ? Ce n'est
Kristen dut crier pour couvrir les braillements des
femmes.
— Comment oses-tu ? Ce n'est pas à toi de me dire
ce que tu permets ou non. Je ne te laisserai pas seule
avec des femmes sans défense.
Kristen eut envie de rire. Elles étaient cinq, six en
comptant la lady, et elles avaient peur d'une femme
seule ! Après tout, pourquoi ne pas en profiter ?
Elle pointa un doigt vers les deux hommes qui rou-
laient des yeux à l'idée de devoir la mater.
— Ce sont eux qui auront besoin de protection
s'ils né partent pas.
De colère, la lady bafouilla des ordres incompré-
hensibles. Kristen souleva le banc sur lequel elle
s'était assise un peu plus tôt, et le lança sur les
hommes.
Royce, qui pénétrait dans le hall, entendit des cris
et des hurlements. Puis il vit un de ses serviteurs lit-
téralement catapulté hors de la salle de bains.
L'autre le suivit de près et vint s'écrouler sur son col-
lègue. Quand Royce parvint à la porte de la pièce,
l'ambiance s'était considérablement calmée même si
Darrelle continuait à bredouiller des sons incohé-
rents.
— Que se passe-t-il ici ?
— Elle ne veut pas prendre son bain !
— Expliquez-lui pourquoi, milady, parvint à dire
Kristen.
Elle était clouée au sol par quatre femmes. Elles
l'avaient saisie par-derrière juste après qu'elle eut
expédié le deuxième homme hors de la pièce. Elles
étaient parvenues à la faire tomber et s'étaient aussi-
tôt couchées sur elle pour l'empêcher de se redres-
91
ser. Kristen avait du mal à respirer avec deux fem- mes installées sur sa poitrine
ser. Kristen avait du mal à respirer avec deux fem-
mes installées sur sa poitrine et sur son ventre.
— Bon sang, Darrelle ! s'emporta Royce. Je te con-
fie une tâche simple et tu en fais un désastre !
— C'est elle qui a commencé ! protesta Darrelle.
Elle ne voulait pas se laisser déshabiller. Elle vit avec
une bande de barbares et elle fait la timide devant
deux serfs.
— Mes ordres étaient que des femmes la baignent,
je n'ai pas parlé d'hommes.
— Mais c'est une Viking, Royce! Tu n'espères
quand même pas que nous allons rester seules avec
elle.
— Dieu du Ciel, ce n'est qu'une femme !
— Elle ne ressemble pas à une femme. Elle n'agit
pas comme une femme. Elle a attaqué ces deux
couards avec un banc, et tu veux nous laisser seules
avec elle ?
— Lâchez-la ! ordonna-t-il aux servantes.
Il souleva Kristen par le col pour la remettre sur
ses pieds.
— Si tu me crées encore un problème, femme,
c'est moi qui m'occuperai de toi. Je t'assure que tu
le regretteras.
— Je veux prendre ce bain ! J'en ai envie !
— Eh bien, prends-le, fit-il avant de se tourner
vers la plus vieille des femmes présentes. Eda,
amène-la
dans ma chambre quand vous aurez
terminé.
— Royce ! protesta Darrelle.
— Quoi?
— Tu ne peux pas la
la
— J'ai simplement l'intention de lui poser quel-
92
ques questions, Darrelle, et cela ne te regarde pas. Maintenant, va t'occuper de tes affaires.
ques questions, Darrelle, et cela ne te regarde pas.
Maintenant, va t'occuper de tes affaires. Elles n'ont
pas besoin de toi pour lui frotter le dos.
Darrelle, les joues enflammées, quitta la pièce sans
lui accorder un regard. Royce n'était pas d'humeur
à lui courir après pour un problème aussi ridicule :
un bain ! Un simple bain !
Alden l'attendait dans sa chambre. Il n'avait pas
bougé et se tenait toujours devant la fenêtre.
— Tu as tout vu ? s'enquit Royce.
— Oui, mais je n'ai rien entendu, répondit son cou-
sin avant de demander, curieux : Dis-moi, je ne me
suis pas trompé ? J'ai bien vu un corps de femme
quand tu lui as arraché sa tunique ?
— Ce gamin a deux jolis seins, en effet.
Alden s'esclaffa devant la mine déconfite de Royce,
avant de retrouver son sérieux en comprenant les
implications de cette découverte.
— J'étais déjà mortifié de m'être fait embrocher
par un gamin, mais par une femme
— Console-toi, elle vient d'expédier deux serfs
hors de la salle de bains. Ce n'est pas une femme
ordinaire.
— C'est vrai qu'elle est très grande pour une
femme. En tout cas, elle s'est bien moquée de nous
jusqu'à présent. Mais pourquoi diable ont-ils
emmené une femme avec eux pour un raid ?
Alden haussa les épaules.
— Il n'y a pas trente réponses à cette question.
Pour assouvir leurs besoins sur le bateau. Elle n'a
pas immédiatement pris part au combat. J'imagine
qu'ils ont dû la laisser à bord, et, quand elle les a vus
en difficulté, elle a voulu les aider
Après tout, si
93
tous les Vikings mouraient, elle restait seule ici. Je comprends mieux pourquoi elle s'est battue
tous les Vikings mouraient, elle restait seule ici. Je
comprends mieux pourquoi elle s'est battue comme
une furie.
— Oui. Elle était même prête à supporter le fouet
plutôt que de révéler son sexe. Elle prétend qu'elle a
voulu éviter de se faire violer par les Saxons
Royce éclata d'un rire cynique avant de conclure :
— Un homme est un homme. Pour une putain,
quelle différence entre un Viking et un Saxon ?
— Ce doit être une forme de loyauté : elle répugne
à coucher avec les ennemis de sa race.
— Peut-être. En tout cas, je comprends pourquoi
ils tenaient tant à ce que nous ne sachions pas qu'elle
est une femme. Ils auraient bientôt été enfermés
seuls avec elle, la nuit. Mais je me demande ce qu'ils
peuvent trouver à une femme aussi gigantesque
Le point de vue de Kristen sur son aventure — sur
le désastre qu'elle continuait à nommer aventure —
se modifia radicalement dès qu'elle franchit le seuil
du manoir de Wyndhurst. Elle ne devait plus se sou-
cier de tenir sa langue ou de cacher sa natte. A pré-
sent, elle était confrontée au problème qu'elle avait
voulu éviter : comment les Saxons allaient-ils traiter
une femme viking ?
Le seigneur des lieux avait laissé entendre qu'elle
n'offrait aucun intérêt pour ses hommes. Elle était
trop grande, trop masculine. C'était son opinion et
elle pouvait comprendre qu'un homme hésite à faire
94
l'amour à une femme plus grande que lui, de peur de se sentir inférieur, moins
l'amour à une femme plus grande que lui, de peur de
se sentir inférieur, moins dominateur. Tant mieux.
Cela la mettait à l'abri des attentions des Saxons —
tous de petite taille — qu'elle avait vus jusque-là.
Tous, hormis celui qu'elle espérait tuer un jour, et le
maître du domaine lui-même.
Kristen éprouvait des sentiments mêlés à l'égard
de lord Royce. Elle l'avait peu vu au cours de cette
première semaine de captivité. Quand il était venu
jeter un coup d'œil aux prisonniers, elle avait sur-
tout cherché à ne pas attirer son attention, évitant de
croiser son regard. Mais elle ne pouvait oublier la
première fois qu'elle l'avait vu, beau comme un jeune
dieu, si droit et fier sur son destrier, n'hésitant pas
à défier seize hommes solides et hostiles en traver-
sant leur cercle d'une démarche méprisante.
Cet homme ne connaissait pas la peur. Aujourd'hui
encore, lord Royce s'était glissé au milieu des
Vikings pour leur arracher Kristen, et ceux-ci n'avait
pu réagir en le voyant s'avancer parmi eux sans
armes.
Kristen ne pouvait s'empêcher de l'admirer. Elle
avait toujours aimé observer un beau corps d'homme
et les muscles qui roulaient sous la peau pendant
l'effort. Et Brenna lui avait appris à ne pas en avoir
honte. Celle-ci s'était encore gentiment moquée
d'elle, au cours de la fête du départ, alors qu'elle
admirait deux de ses amis s'opposant au bras de fer.
Oui, un corps solide et puissant était un régal pour
les yeux. Et le seigneur saxon ne possédait pas seule-
ment un beau corps, mais un visage aux traits magni-
fiques.
Si Kristen était sincère, elle devait bien reconnaî-
95
tre qu'elle le trouvait splendide. Mais elle n'avait aucune envie que la réciproque fût vraie.
tre qu'elle le trouvait splendide. Mais elle n'avait
aucune envie que la réciproque fût vraie. Il haïssait
trop les Vikings, pour que faire l'amour avec lui soit
une expérience agréable. Heureusement, il avait
affirmé qu'elle ne présentait aucun intérêt à ses
yeux. Aussi longtemps qu'il ne la désirerait pas, elle
serait tranquille. Séparée des autres, elle avait tou-
jours le même but: ne pas créer de problèmes
jusqu'à ce que l'occasion de fuir se présente.
Les femmes l'avaient frottée avec une rage venge-
resse comme si elles cherchaient à lui arracher la
peau. Elle l'avait supporté justement pour ne pas
provoquer de nouveau drame.
Les vêtements qu'on lui donna étaient ridicule-
ment petits. Kristen était mince pour sa taille mais
en comparaison des femmes de ce pays, elle était
immense. Les manches de la robe blanche étaient
trop étroites pour ses poignets, et une discussion
s'engagea pour savoir ce qu'il fallait faire. Kristen
résolut le problème en arrachant les manches à
l'épaule. Ses propres robes d'été étaient sans man-
ches et il faisait très chaud ici. Les femmes ne paru-
rent pas apprécier son initiative mais elles se
gardèrent bien de formuler la moindre objection.
La robe, censée lui cacher les pieds, s'arrêtait bien
au-dessus des chevilles de Kristen. Mais heureuse-
ment que sur elle, ce vêtement était informe car il
n'en dissimulait que mieux les courbes de son corps.
On emporta ses bottes et on lui donna une paire de
sandales mieux adaptées pour la vie à l'intérieur de
la maison. Elles auraient été parfaites si on ne lui
avait pas remis les anneaux de fer aux chevilles. Les
chaussures ne montaient pas assez pour protéger la
peau du contact du métal. Décidée à ne pas accepter cela sans lutter, elle protesta.
peau du contact du métal. Décidée à ne pas accepter
cela sans lutter, elle protesta. La plus âgée, Eda, pré-
féra sagement laisser une plus haute autorité déci-
der et, emportant les anneaux et les chaînes, elle
précéda Kristen et les deux autres femmes qui
l'escortaient au premier étage.
Kristen était nerveuse à l'idée de revoir lord
Royce. Elle ne pensait pas qu'il la trouverait à son
goût dans ce ridicule déguisement, mais une infime
possibilité existait, maintenant qu'elle était propre
et coiffée.
Assis à une petite table, il aiguisait une longue épée
à double tranchant quand Eda poussa Kristen dans
la pièce. Sans expliquer pourquoi la prisonnière ne
portait pas ses chaînes, elle se contenta de les poser
sur la table avant de partir, laissant Kristen debout
au milieu de la pièce.
C'était une chambre vaste et dépouillée. Il y avait
là un lit très bas, un coffre, une petite table et quatre
chaises. En face de la porte, entre les deux fenêtres,
un autre coffr e fermé par une serrure semblait ser-
vir de banc. Une autre fenêtre à côté du lit donnait
sur la cour. Il n'y avait aucune décoration sur les
murs et pas de tapis sur le sol. Seul un des murs était
couvert par un assortiment d'armes.
Elle ne l'avait pas encore regardé. Elle attendait
qu'il lui adresse la parole. Mais elle avait déjà tout
examiné dans la pièce — Kristen n'était pas femme
à garder les yeux timidement baissés vers le sol —,
et le silence s'éternisait.
Elle commença par ses bottes puis remonta lente-
ment le long de son corps jusqu'à ce que leurs yeux
se rencontrent. Elle éprouva un choc: il n'y avait
97
aucune haine dans le regard de Royce. Seulement de la surprise. — Qui es-tu ?
aucune haine dans le regard de Royce. Seulement de
la surprise.
— Qui es-tu ? demanda-t-il.
La question semblait lui avoir été arrachée par sa
propre stupéfaction. A quoi pouvait-il donc penser ?
— Que voulez-vous savoir ? Mon nom est Kristen,
cela vous suffit-il ?
A la façon dont il se leva, elle comprit qu'il n'avait
pas entendu un seul mot. Il ne s'était pas encore
remis de son étonnement mais celui-ci était mêlé à un
autre sentiment qu'elle ne sut définir. Il s'arrêta à
quelques centimètres seulement d'elle, leva la main
et, de ses doigts, suivit les contours de ses lèvres sen-
suelles.
— Tant de beauté si bien cachée, dit-il.
Craintive, Kristen recula.
— Vous avez dit que je suis trop grande pour vous.
— C'était avant.
Elle gémit intérieurement. Oui, c'était bien le désir
qui faisait briller les yeux verts du Saxon tandis qu'il
la détaillait une nouvelle fois des pieds à la tête. Elle
ne se faisait aucune illusion : elle n'était pas de taille
à lutter contre lui. Il portait une tunique à manches
longues aujourd'hui, et les puissants muscles dont
elle gardait un souvenir si précis gonflaient l'étoffe
de façon impressionnante. Il avait des mains capa-
bles de la broyer. Et rien ne pourrait l'empêcher de
faire d'elle ce qu'il voudrait car elle était son enne-
mie et son esclave.
— Vous aurez du mal à me violer, je vous préviens,
gronda-t-elle d'une voix sourde.
Il la fixa encore, le vert de ses yeux soudain
assombri.
— Te violer ? C'est une plaisanterie ! Tu crois que je vais m'abaisser à
— Te violer ? C'est une plaisanterie ! Tu crois que
je vais m'abaisser à violer une putain viking ?
Kristen n'avait jamais subi une telle injure. Une
réplique cinglante lui brûla les lèvres mais elle la
retint au dernier moment. Elle comprenait pourquoi
il était arrivé à cette conclusion. Comment expliquer
autrement qu'elle navigue avec un équipage entière-
ment composé d'hommes ?
Il était retourné s'asseoir et ne la regardait plus. Il
semblait lutter contre sa propre colère. Elle se
demanda fugitivement pourquoi il éprouvait une
haine si farouche des Vikings.
— Auriez-vous autant de scrupules si j'étais une
vierge viking ?
Elle devait savoir.
— Avoir une vierge viking à ma merci ne serait
que justice. J'userais d'elle exactement comme vos
amis usent des femmes saxonnes.
— C'est la première fois que nous abordons vos
côtes.
— D'autres de chez vous sont déjà venus !
C'était donc cela. Des Vikings avaient razzié cet
endroit. Quel être cher avait-il perdu pour être aussi
amer ? Il ne voulait pas toucher une putain parce que
ses ennemis l'avaient déjà souillée, mais il était prêt
à assouvir sa haine sur une vierge innocente unique-
ment parce qu'elle était viking. Quelle ironie
Elle
resterait intacte parce qu'il la prenait pour une
putain.
De stupeur, elle faillit éclater de rire. Mais si
c'était le seul moyen dont elle disposait pour se pro-
téger
Comment une putain se serait-elle conduite ?
99
— Vous vouliez me questionner ? lui rappela- t-elle. Tout danger écarté, elle retrouvait son
— Vous vouliez me questionner ? lui rappela-
t-elle.
Tout danger écarté, elle retrouvait son aplomb.
— Oui. Que sais-tu des Danois ?
— Ils apprécient votre pays, proposa-t-elle sans
pouvoir s'empêcher de sourire.
— Tu trouves ça amusant ? demanda-t-il bruta-
lement.
— Non, je suis désolée, fit-elle, contrite mais en
continuant à sourire. Je ne sais pas grand-chose
d'eux. Nous venons d'un pays différent du leur. Les
seuls Danois que j'aie connus étaient des marchands
comme
comme beaucoup des gens de mon peuple.
Elle devait se montrer plus prudente. S'il appre-
nait que son père était un marchand, il trouverait
bizarre qu'elle soit obligée de vivre de ses charmes.
Mieux valait le laisser penser qu'elle n'avait aucune
famille.
Les pensées de Roycei avaient suivi le même cours.
— Pourquoi une femme comme toi doit-elle se
vendre pour survivre ?
— Quelle importance ?
Il parut hésiter puis finit par hausser les épau-
les. Il garda le silence quelques instants, assis tan-
dis qu'elle était debout devant lui à côté de trois
chaises vides. Elle avait travaillé toute la matinée,
subi le fouet, pris un bain qui avait été un véri-
table supplice et maintenant, elle devait rester
debout pour cet interrogatoire. Loki, le prince des
démons, devait bien rire. Elle s'assit en tailleur sur
le sol.
— Bon sang! femme, tu n'as donc aucune ma-
nière ?
100
— Moi ? Et vous, qui me laissez debout alors que vous êtes assis. —
— Moi ? Et vous, qui me laissez debout alors que
vous êtes assis.
— Tu n'as peut-être pas encore compris que ton
statut est inférieur à celui du plus misérable de mes
serfs.
— Ainsi, ce misérable serf peut s'asseoir et moi
pas ? C'est cela que vous voulez me faire compren-
dre ? Je suis si vile que je ne puis espérer la plus
minime des courtoisies ?
— Exactement.
Qu'espérait-elle ? Qu'il présente des excuses à son
esclave ?
Elle se redressa en riant.
— Très bien, Saxon. Une Norvégienne est capable
d'endurer bien pire que cela.
Cela eut le don d'irriter Royce davantage. Il bondit
sur ses pieds comme s'il allait se jeter sur elle. Mais,
au dernier moment, il lui tourna le dos.
Il était en proie à un cruel dilemme. Dès l'instant
où elle avait franchi la porte de sa chambre, il avait
éprouvé une formidable attirance pour cette femme
si fière. Pourtant, elle le dégoûtait. Il la haïssait, elle
et tous ceux de sa race. Mais dès qu'il posait les yeux
sur elle, il avait envie de la toucher. Et quand il l'avait
fait, il avait senti une peau aussi douce que la soie.
Elle était trop belle pour être vraie et Royce s'en
voulait de la désirer. Il s'en voulait surtout de lui
avoir laissé entrevoir son désir. Il avait cherché à
l'humilier, à la rabaisser, mais surtout pour se rap-
peler à lui-même ce qu'elle était. Elle se vendait à
n'importe qui. Elle avait sans nul doute couché avec
tous les hommes du bateau. C'était une putain
viking. Il n'existait pas de femmes d'une pire espèce.
101
Mais elle ne le craignait pas et c'était là le pro- blème. Elle aurait dû
Mais elle ne le craignait pas et c'était là le pro-
blème. Elle aurait dû trembler devant lui. Une autre
aurait depuis longtemps fondu en larmes et
demandé grâce. Mais celle-ci se montrait insolente et
se riait de sa colère.
— Je devrais peut-être partir.
Royce fit volte-face, les yeux brillant de fureur.
— Tu ne quitteras pas cette maison, femme.
— Je ne parlais que de cette chambre
Il semble
que vous ne supportiez pas ma présence.
— Oui, tu peux partir
Après avoir remis ceci.
Il ramassa les chaînes sur la table et les lui lança.
Par réflexe, elle les attrapa au vol. La chaîne
s'enroula autour de son poignet et l'un des lourds
anneaux de fer heurta son bras — elle grimaça. Entre
ses mains, ces chaînes auraient pu constituer une
arme redoutable, mais elle n'y pensa pas. Elle les
contempla, l'air écœuré.
— Vous voulez que je les remette ?
Il hocha sèchement la tête.
— Oui. Ainsi, tu n'oublieras pas que tu n'es qu'une
esclave.
Méprisante, elle le défia du regard.
— Je ne me faisais aucune illusion mais vous
devrez me les mettre vous-même.
Elle laissa tomber les chaînes par terre.
— Tu n'as qu'à passer les anneaux, femme, fit-il,
se méprenant sur le sens de son refus.
— Fais-le toi-même, Saxon.
Les yeux de Royce n'étaient plus que des fentes,
tout à coup. Une telle témérité méritait un châtiment
immédiat. Mais il se doutait qu'il faudrait plus
qu'une simple bastonnade pour la briser.
102
Il ramassa les chaînes, s'agenouilla lentement devant elle et lui passa les anneaux autour des
Il ramassa les chaînes, s'agenouilla lentement
devant elle et lui passa les anneaux autour des chevil-
les. Kristen ne broncha pas et le laissa faire, fixant
l'épaisse crinière de cheveux châtains à quelques
centimètres de ses mains. Quel dommage qu'ils aient
été ennemis. Elle aurait aimé rencontrer cet homme
dans d'autres circonstances.
Il leva les yeux, se méprit à nouveau sur ses pen-
sées et regretta la cruauté d'un tel traitement.
— Où sont tes bottes ?
— La vieille femme, Eda, a dit qu'elles ne conve-
naient pas pour travailler dans la maison.
— Alors, tu devras mettre des chiffons sous le fer
pour éviter de t'écorcher.
— Quelle différence, milord ? Ce n'est que ma
peau et je ne vaux même pas le plus misérable de tes
serfs.
Il se redressa en fronçant les sourcils.
— Je ne souhaite pas te maltraiter, Kristen.
Qu'il se souvienne de son nom la surprit. Il n'avait
cessé de l'appeler « femme » depuis le début. Mais
elle était de nouveau enchaînée.
— Oh ! ainsi, je mérite au moins les mêmes atten-
tions qu'une de tes bêtes ?
Il entra dans son jeu.
— Oui, tu seras traitée comme elles. Ni mieux ni
plus mal.
Elle hocha la tête. De sa vie, elle ne s'était sentie
aussi humiliée mais elle aurait préféré mourir plutôt-
que de le lui montrer. Elle se détourna, prête à partir.
Il la retint par le bras. Malgré elle, elle remarqua la
chaleur de sa main. Il ne la lâcha pas tant qu'elle ne
le regarda pas de nouveau.
103
— Je ne peux pas te laisser dormir dans le hall avec les autres serviteurs,
— Je ne peux pas te laisser dormir dans le hall
avec les autres serviteurs, il faudrait qu'un garde te
surveille en permanence. Tu auras donc une cham-
bre dans laquelle on t'enfermera. Ainsi, tu n'auras
à
pas
Il s'interrompit avant de conclure :
— Tu pourras dormir sans porter les chaînes. Je
donnerai les clés à Eda pour qu'elle te les enlève cha-
que soir.
Kristen ne le remercia pas. Elle lui tourna le dos
et quitta la chambre en mettant dans sa démarche
titubante toute la fierté dont elle était capable.
Elle méritait tout cela. Elle le méritait pour avoir
défié ses parents, pour s'être lancée sans réfléchir
dans cette stupide et tragique aventure. Tout à coup,
elle se sentait complètement perdue, solitaire/Selig
aurait su quoi faire s'il avait été là. Il lui aurait donné
de l'espoir avant qu'on ne la sépare des autres. Mais
Selig était mort, ô Seigneur
Selig!
Elle s'abandonna à son chagrin pour la première
fois dès que plus personne ne put la voir. Elle le fit
calmement, pleurant sur place et sans bruit entre la
chambre de Royce et l'escalier. Les larmes ruisselè-
rent sur ses joues. C'était un luxe qu'elle ne se per-
mettrait plus.
Quatre chariots quittaient la cour : deux d'entre
eux remplis de prisonniers et le troisième d'hommes
en armes, tandis que le dernier était vide. Ces cha-
riots reviendraient plus tard, tous chargés des blocs
104
de pierre arrachés aux ruines romaines. Si un caprice du destin n'avait pas incité le
de pierre arrachés aux ruines romaines. Si un
caprice du destin n'avait pas incité le seigneur de ces
lieux à croire qu'elle était leur chef, Kristen aurait
été à présent avec ses amis.
Et elle aurait pu s'enfuir avec eux. Elle ne voyait
que neuf gardes pour seize Vikings. C'était dérisoire.
Et c'était le signe qu'ils attendaient tous : ils allaient
donc tenter leur chance aujourd'hui. Quant à elle,
elle resterait ici, abandonnée à son sort et à la ven-
geance des Saxons.
Elle leur avait dit de ne pas se soucier d'elle, que
le seigneur saxon ne la tuerait pas. Elle s'était effor-
cée de les convaincre de penser d'abord à eux-mêmes
et à leur propre salut car elle savait que s'ils ten-
taient de la libérer, ils perdraient toutes leurs chan-
ces de réussir leur évasion. Et maintenant, ils
partaient sans elle.
Debout devant la cheminée du hall, Kristen eut un
petit pincement au cœur en voyant par la fenêtre dis-
paraître ses compagnons. Elle avait passé une nuit
atroce sur une paillasse, dans une petite chambre. Le
confort y était bien plus grand que dans la cour, mais
elle s'y sentait plus malheureuse parce que solitaire.
Le malheur est plus facile à supporter quand il est
partagé.
Les tâches qu'on lui avait assignées n'étaient pas
trop pénibles. Elle avait toujours accompli sa part de
travail dans la maison, chez elle. En hiver, à l'époque
des grands froids et des tempêtes, on ne demandait
pas aux serviteurs de quitter leurs quartiers chauf-
fés près des écuries. C'était alors Kristen et sa mère
qui s'occupaient du ménage et de la cuisine. En fait,
Kristen se montrait bien plus travailleuse que sa
105
mère. Brenna n'avait jamais aimé le « travail de bonne femme », comme elle l'appelait,
mère. Brenna n'avait jamais aimé le « travail de
bonne femme », comme elle l'appelait, rappelant
sans cesse qu'elle se considérait comme un garçon
manqué et qu'on ne demandait pas aux garçons de
s'acquitter de ces besognes. Mais Kristen ne parta-
geait pas ces préjugés et elle accomplissait volon-
tiers ce « travail de bonne femme ». Ce qu'elle ne
supportait pas, ici, à Wyndhurst, c'étaient les ordres
brefs que lui jetaient sans cesse les serviteurs.
— Est-ce que cela fait très mal ?
Kristen se retourna. Une petite fille venait de
s'asseoir au bout de la longue table sur laquelle elle
avait servi le petit déjeuner. C'était une belle enfant,
avec un joli petit visage tout rose et propre et deux
nattes aubum recourbées au-dessus de ses épaules.
Comme elle fixait Kristen de ses grands yeux verts,
celle-ci présuma que la question s'adressait à elle.
— Qu'est-ce qui fait mal ?
— Tes pieds. Ils saignent.
Kristen baissa les yeux. Du sang coulait de sa che-
ville gauche. Elle avait été stupide de refuser obstiné-
ment de se protéger. C'était puéril et complètement
ridicule de sa part. Elle ne l'avait fait que pour éveil-
ler chez le seigneur saxon un hypothétique sentiment
de culpabilité, et n'avait réussi qu'à se blesser davan-
tage. Quant à lui, cela ne lui faisait apparemment ni
chaud ni froid. Après tout, c'était lui qui avait
ordonné qu'on l'enchaîne.
Elle regarda de nouveau la petite fille qui la con-
templait toujours.
— Non, assura Kristen avec un sourire, ça ne fait
pas mal.
— Vraiment ? Tu ne sens pas la douleur ?
— Bien sur que si. Mais, pour être franche, j'ai tant d'autres problèmes en tête,
— Bien sur que si. Mais, pour être franche, j'ai
tant d'autres problèmes en tête, que je ne fais guère
attention à une petite douleur tout en bas.
Elle montrait ses pieds.
La petite fille pouffa.
— Ça ne fait pas un drôle d'effet d'être si grande ?
— Non.
— Mais tu es plus grande qu'un homme et
Le rire de Kristen l'interrompit.
— En Norvège, la plupart des hommes sont plus
grands que moi.
— Oh ! oui, les Vikings sont tous très grands.
Kristen sourit.
— Quel est ton nom, petite fille ?
— Meghan.
— Il fait si beau. Comment se fait-il que tu ne sois
pas dehors à chasser les papillons ou à cueillir des
fleurs, ou bien à chercher des nids d'oiseau ? C'est ce
que je faisais à ton âge. Ne serait-ce pas plus drôle
que de rester assise dans ce hall ?
— Je ne quitte jamais Wyndhurst.
— Pourquoi ? C'est dangereux ?
L'enfant contempla ses mains posées sur la table
devant elle.
— Ce n'est pas dangereux mais je n'aime pas sor-
tir seule.
— Mais il y a d'autres enfants ici.
— Ils ne jouent pas avec moi.
Kristen fut émue par la tristesse avec laquelle
Meghan avait dit cela. Ce fut Eda, qui venait d'arri-
ver, qui donna la réponse à la question qu'elle ne
posa. pas.
— Les autres enfants ont peur de jouer avec la
107
sœur de milord. D'ailleurs, toi non plus, tu ne devrais pas lui parler, lui siffla-t-elle
sœur de milord. D'ailleurs, toi non plus, tu ne devrais
pas lui parler, lui siffla-t-elle à l'oreille.
Kristen adressa un regard glacial à la femme.
— Jusqu'à ce qu'on me l'interdise, je parlerai à qui
je veux.
— Vraiment, barbare ? rétorqua Eda. Alors, ne
t'étonne pas s'il te l'interdit tout de suite. Il n'a pas
l'air très content.
Kristen n'eut pas le temps de se demander ce
qu'elle voulait dire. Une poigne cruelle lui meurtrit
l'épaule et l'obligea à se retourner pour faire face à
un Saxon enragé.
Royce ne pensait pas à sa sœur car il n'avait même
pas remarqué sa présence dans le hall. Quand il avait
pénétré dans la vaste pièce, ses yeux avaient immé-
diatement été attirés par la blonde chevelure devant
la cheminée. Il n'avait pas revu Kristen depuis
qu'elle avait quitté sa chambre, la veille. II avait pris
son dîner dans la chambre d'Alden, évitant délibéré-
ment le hall et la Viking.
Tandis qu'elle lui tournait le dos, il l'avait observée
de la tête aux pieds. La vue du large filet de sang qui
s'écoulait sous l'anneau de fer avait déclenché sa
colère.
— Tu te trompes ! Ce n'est pas en t'infligeant de
telles blessures que tu te feras retirer tes chaînes !
— Je n'y pensais même pas, répliqua-t-elle.
— Alors, explique-toi ! Je t'ai ordonné de te proté-
ger avec des chiffons.
— J'ai oublié de les demander, mentit-elle avant
d'ajouter d'un ton bravache : On m'a traînée ici avant
le lever du soleil et mise au travail immédiatement.
J'avoue que je dormais à moitié et que je ne pensais
108
plus à ces chaînes qui font partie de ma chair main- tenant. De furieux, il
plus à ces chaînes qui font partie de ma chair main-
tenant.
De furieux, il devint perplexe. A l'évidence, il se
demandait s'il devait la croire ou non. Cette per-
plexité réjouit Kristen qui s'esclaffa, accroissant du
même coup le trouble du seigneur saxon.
— Ah ! milord, vous pensiez sans doute que je dési-
rais éveiller votre sympathie ? Soyez assuré que je ne
suis pas stupide au point de vous croire capable de
tels sentiments.
Il rougit de colère puis devint livide. Elle crut qu'il
allait la frapper. Elle venait de se moquer de lui et de
l'insulter. Apparemment, il n'était guère habitué à ce
genre de comportement de la part d'une femme.
Il se tourna vers Eda avec une expression terri-
fiante.
— Occupe-toi de son pied tout de suite et veille à
ce qu'elle n'oublie plus de se prémunir contre les
blessures.
Après un dernier regard furieux à Kristen, il s'éloi-
gna. Eda le suivit tout en grommelant qu'elle avait
suffisamment de travail pour ne pas, en plus, dorlo-
ter une barbare à moitié folle qui n'avait qu'une
préoccupation : faire enrager son seigneur. Kristen
sourit, ignorant la vieille femme. Au bout du compte,
ce Saxon n'était pas si différent des autres hommes
qu'elle connaissait.
— Comment oses-tu rire alors qu'il est si en colère
contre toi ?
Kristen avait oublié Meghan. Elle se tourna vers
elle et vit ses grands yeux verts emplis de stupéfac-
tion et d'effroi.
— Il n'était pas si en colère que cela.
109
— Tu n'avais vraiment pas peur, même un tout petit peu ? — J'aurais dû
— Tu n'avais vraiment pas peur, même un tout
petit peu ?
— J'aurais dû ?
— Moi, j'avais peur.
Kristen fronça les sourcils.
— Eda dit qu'il est ton frère. Tu n'as quand même
pas peur de ton frère ?
— Non
enfin, quelquefois
— Il te bat ?
Meghan parut surprise par cette question.
— Oh ! non, il ne m'a jamais battue.
— Alors, pourquoi as-tu peur de lui ?
— Il pourrait me battre. Il est si grand et il a l'air
si méchant quand il est en colère !
Kristen rit avec gentillesse.
— Ma pauvre petite, la plupart des hommes ont
l'air méchant quand ils sont en colère, mais cela
ne veut pas dire qu'ils le soient vraiment. Et ton
frère est grand, c'est vrai, mais mon père est bien
plus grand encore — enfin, un petit peu plus, en
f^it — et il a très mauvais caractère, lui aussi.
Pourtant, il n'y a pas d'homme plus gentil, et per-
sonne n'aime sa famille autant que lui. Mes frères
ont un drôle de caractère, eux aussi, mais tu sais
ce que je fais quand ils me disputent avec cet air
méchant ?
— Quoi?
— Je crie plus fort qu'eux.
— Et ils sont plus grands que toi ?
— Oui, même le plus jeune qui a à peine quatorze
ans m'a déjà dépassée. Et il va encore grandir. Et toi,
tu n'as pas d'autre famille, à part ton frère ?
— J'avais un autre frère, mais je ne me souviens
110
pas de lui. Il est mort avec mon père quand les autres Vikings sont venus,
pas de lui. Il est mort avec mon père quand les autres
Vikings sont venus, il y a cinq ans.
Kristen grimaça. Par le sang du Christ, le Saxon
avait de bonnes raisons de les haïr, elle et les siens.
Pas étonnant qu'il ait voulu tous les tuer. Elle ne
comprenait pas pourquoi il avait changé d'avis
— Je suis désolée, Meghan, dit-elle avec douceur.
Ton peuple a beaucoup souffert à cause de nous.
— C'étaient des Danois, ces Vikings.
— Cela ne fait pas une grande différence. Nous
aussi, nous sommes venus ici pour razzier et piller.
Mais nous n'avions rien contre vous, si cela peut te
consoler.
— Tu veux dire que tes amis n'auraient pas atta-
qué Wyndhurst ?
— Non, ils avaient des vues sur un monastère,
plus loin à l'intérieur des terres. Quelle ironie !
— Jûrro ?
— Oui.
— Mais il a été détruit par les Danois il y a cinq ans
et on ne l'a jamais reconstruit.
— Ô Seigneur! gémit Kristen. Selig et tous les
autres sont morts pour rien
— Selig était ton ami ? demanda Meghan,
hésitante.
— Mon ami. Oui, mon ami
et mon frère, répondit
Kristen d'une voix brisée.
— Tu as perdu ton frère dans la forêt ?
— Oui
oui
oui !
Le poing de Kristen s'abattit sur la table et comme
cela ne suffit pas à la soulager, elle la renversa carré-
ment. Elle se dirigeait vers la sortie quand Eda la
rattrapa.
111
— Ne fais pas ça, barbare, la prévint-elle. Tu seras punie. — Ça m'est égal
— Ne fais pas ça, barbare, la prévint-elle. Tu seras
punie.
— Ça m'est égal !
— Pas sûr. J'ai entendu ce que tu as dit à la pe-
tite. Je ne voulais pas écouter mais j'ai entendu.
Je suis désolée pour la perte que tu as subie, et je
t'assure que jamais je n'aurais pensé pouvoir dire
une chose pareille à un membre de ta race. Mais
te faire du mal ne servira à rien, cela ne les fera
pas revenir. Retourne là-bas et remets tout en ordre.
Personne n'a besoin de savoir que c'est toi qui as
fait ça.
Kristen s'immobilisa pour examiner la vieille
femme. Finalement, elle hocha la tête et retourna
vers la table. Elle soupira et constata l'étendue des
dégâts. Meghan avait disparu et, fort heureusement,
il n'y avait personne d'autre dans le hall.
— L'enfant ?
Eda fit la moue.
— Elle a eu peur quand tu es devenue violente.
Elle y réfléchira à deux fois avant de revenir te
parler
Deux semaines s'étaient écoulées depuis que Kris-
ten avait été séparée de ses compagnons. Thorolf et
les autres n'avaient apparemment pas eu l'occasion
de s'enfuir car ils travaillaient toujours au mur
d'enceinte. Elle avait été dans l'incapacité de leur
parler ou même de se laisser voir par eux afin de leur
112
montrer qu'elle se portait bien. Dès qu'elle s'appro- chait d'une fenêtre ou d'une porte,
montrer qu'elle se portait bien. Dès qu'elle s'appro-
chait d'une fenêtre ou d'une porte, quelqu'un se trou-
vait là pour la forcer à reculer. Elle était sous la
constante surveillance des serviteurs et des gardes
personnels de Royce.
Elle avait mis ce temps à profit pour en apprendre
un peu plus au sujet des Saxons. On la traitait avec
un curieux mélange de crainte et de mépris, à l'ex-
ception notable d'Eda qui lui témoignait une sorte
de respect bourru. Parfois, Kristen avait même
l'impression que la vieille femme s'était prise d'af-
fection pour elle. Eda constituait donc sa principale
source d'informations.
Kristen en savait maintenant assez long sur
Wyndhurst et sur son seigneur. Le manoir et ses
domaines procuraient des moyens de subsistance
suffisants à ses occupants. Ce qui était une nécessité,
car la ville la plus proche était cependant fort éloi-
gnée. Royce était un baron, un noble attaché au ser-
vice de son roi, et son domaine était très étendu.
Comme en Norvège, il existait ici des hommes libres
qui cultivaient la terre ou bien travaillaient au
manoir en échange d'un certain salaire. Ils pouvaient
acheter de la terre mais devaient des impôts à la Cou-
ronne et à l'Eglise et étaient soumis à des devoirs
militaires. Royce entraînait les hommes de la région
en vue de la guerre prochaine contre les Danois.
Beaucoup d'entre eux avaient déjà rejoint sa garde
personnelle. Il avait aussi enrôlé quelques-uns de ses
serfs les plus solides : ces hommes-là n'étaient pas
libres mais attachés à la terre sur laquelle ils étaient
nés. Dans certains cas, ils avaient la possibilité
d'acheter leur liberté. Bientôt, Royce disposerait
113
d'une véritable petite armée qui grossirait les forces du roi Alfred, le moment venu. De
d'une véritable petite armée qui grossirait les forces
du roi Alfred, le moment venu.
De Royce lui-même, Kristen avait appris qu'il
n'était pas marié et qu'il devait prendre femme au
cours de l'année. Eda ignorait presque tout de sa pro-
mise sinon qu'elle vivait loin au Nord — elle ne venait
pratiquement jamais à Wyndhurst — qu'elle s'appe-
lait Corliss, et qu'elle était, paraît-il, très belle. Eda
en savait beaucoup plus sur la première fiancée de
Royce, lady Rhona, et Kristen se surprit à éprouver
de la compassion pour le Saxon quand elle sut ce qui
s'était réellement passé au cours du raid des Vikings,
cinq ans plus tôt. Il avait aimé Rhona profondément,
mais personne ne connaissait ses sentiments à
l'égard de Corliss.
La cousine de Royce, Darrelle, tenait la maison.
C'était un personnage curieux, dont l'humeur variait
du tout au tout d'une seconde à l'autre. Hautaine et
condescendante, elle devenait suppliante et lar-
moyante l'instant d'après. Kristen l'avait vue un jour
fondre en larmes quand Royce, à bout de patience,
l'avait vertement rabrouée. Il lui arrivait aussi de
pleurer pour des détails aussi minimes que quelques
fils mal placés sur une broderie.
Darrelle ignorait superbement Kristen, ce qui
réjouissait cette dernière : dans la mesure où elles
n'avaient aucun contact, il ne pouvait y avoir de pro-
blèmes entre elles. Quant à Meghan, Kristen se
reprochait de lui en avoir trop dit lors de leur pre-
mière rencontre. Si Royce apprenait qu'elle avait
perdu un frère lors du débarquement des Vikings
dans la forêt, il pourrait réévaluer son opinion à son
propos : une prostituée n'a pas de frère. Mais Meg-
114
han n'avait, à l'évidence, pas parlé. Et Eda avait deviné juste: l'enfant n'avait plus osé
han n'avait, à l'évidence, pas parlé. Et Eda avait
deviné juste: l'enfant n'avait plus osé approcher
Kristen.
Royce l'ignorait lui aussi ou plutôt, il faisait sem-
blant. Elle l'apercevait tous les jours car il ne pouvait
éviter de traverser le hall, mais il se gardait bien de
regarder dans sa direction. Pourtant, elle le surpre-
nait parfois en train de l'observer.
Cette attitude amusait Kristen. Elle savait qu'il la
méprisait pour ce qu'il croyait être son « métier » et
aussi parce qu'elle était viking. Pourtant, il ne pou-
vait s'empêcher d'être attiré par elle. C'était cette
lutte contre lui-même, contre cette attirance qu'il
éprouvait, qui était si réjouissante. Elle sentait son
regard sur elle et dès qu'elle se tournait vers lui, il
détournait les yeux.
Une fois, néanmoins, loin de se détourner, Royce
l'avait fixée avec une telle intensité que l'homme qui
venait lui faire son rapport avait dû répéter trois fois
son nom avant d'obtenir son attention. Kristen avait
éclaté de rire et les riches échos de sa voix avaient
traversé le hall jusqu'à Royce. Il avait alors posé sa
coupe de vin avec violence sur la table avant de quit-
ter la pièce sous les regards médusés de ses hommes
et celui, ravi, de Kristen.
Elle se remémorait souvent cette soirée. En fait,
elle pensait beaucoup à Royce. Savoir qu'il la dési-
rait lui procurait une sensation enivrante. Et, grâce
en soit rendue à sa mère, elle en connaissait la raison.
Brenna lui avait dit un jour :
— Tu reconnaîtras ton homme dès l'instant où tu
le rencontreras. C'est ce qui m'est arrivé et j'ai trop
souffert de ne pas avoir su l'accepter. Ne sois pas
115
comme moi, ma fille. Quand tu rencontreras un homme qui emplira tes sens de joie,
comme moi, ma fille. Quand tu rencontreras un
homme qui emplira tes sens de joie, qui te donnera
une impression étrange et merveilleuse à sa simple
vue, sache que c'est cet homme qui te rendra heu-
reuse. C'est lui que tu devras aimer comme j'aime
ton père.
Kristen avait été subjuguée par Royce dès le pre-
mier instant. Poser les yeux sur lui était un réel plai-
sir. Et quand il s'approchait d'elle, sa peau
frémissait. Elle se sentait différente, plus vivante,
plus consciente d'elle-même. Si elle avait retrouvé
son sens de l'humour, c'était à sa présence qu'elle
l'attribuait car elle n'avait envie de rire que quand il
se trouvait près d'elle. Elle n'était pas idiote au point
de croire qu'elle l'aimait car elle aurait quitté cet
endroit dans la minute si elle l'avait pu. Mais elle
savait qu'elle désirait Royce de Wyndhurst : elle vou-
lait le toucher, sentir ses bras autour d'elle, le con-
naître comme une femme connaît un homme.
L'amour pouvait naître de tels sentiments et il surgi-
rait certainement — si elle restait assez longtemps
pour cela.
L'ironie du destin avait voulu qu'après avoir été un
objet de désir pour tant d'hommes, Kristen fût atti-
rée par le seul auquel elle ne pouvait se donner. Elle
se sentait assez sûre d'elle pour penser qu'elle ferait
l'amour avec lui à l'heure de son choix. Mais
qu'arriverait-il ensuite? Aurait-il suffisamment le
sens de l'honneur pour l'épouser ? Il était déjà fiancé.
Elle était sa prisonnière et, en réalité, son esclave
comme Eda le lui avait brutalement rappelé un jour,
il haïssait son peuple. La passion seule pouvait-elle
venir à bout de tout cela ?
116
Les Vikings répugnaient à laisser la fatalité régler leur vie. Ils croyaient généralement que les
Les Vikings répugnaient à laisser la fatalité régler
leur vie. Ils croyaient généralement que les dieux
récompensaient ceux qui façonnaient la destinée
avec leurs mains et avec leurs armes. Les Vikings
n'appréciaient ni la patience ni la résignation. Ils
luttaient pour obtenir ce qu'ils voulaient. Il n'y avait
pas d'honneur dans la défaite.
Ces sentiments avaient été insufflés en Kristen
dès son plus jeune âge, ils coulaient dans ses vei-
nes même si elle avait choisi d'être chrétienne.
En tant que chrétienne, elle savait que seul Dieu
restait maître de son destin. Mais, en tant que fille
de Viking, elle voulait faire de Royce de Wyndhurst
son époux. Il lui faudrait donc le mériter, le gagner.
Il lui faudrait vaincre la fatalité qui les avait oppo-
sés. Il lui faudrait se battre afin d'obtenir ce qu'elle
voulait et pour cela, utiliser toutes les armes dont
elle disposait.
Il était tard. Deux des cinq femmes qui préparaient
les repas et servaient à table étaient malades, lais-
sant aux trois autres une tâche accrue et les obli-
geant à veiller beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire.
Kristen faisait partie de ces trois-là et les deux autres
semblaient persuadées que si l'une d'entre elles
devait travailler plus que les autres, c'était bien la
barbare.
Elle n'en avait cure. Royce était resté plus long-
temps dans le hall ce soir-là, et elle était contente de
le voir jouer aux dés avec ses hommes. En fait, elle
passa d'abord plus de temps à l'observer qu'à travail-
ler et Eda ne tarda pas à la réprimander. Elle
117
retourna donc à sa besogne et ne le vit pas quitter la pièce. Le hall
retourna donc à sa besogne et ne le vit pas quitter la
pièce.
Le hall était calme et sombre maintenant, à l'ex-
ception des deux torches qui brûlaient dans le grand
foyer. Les serviteurs avaient étalé leurs paillasses
sur le sol et ils s'apprêtaient pour la nuit. Seules Eda
et Kristen travaillaient encore, mettant tout en ordre
pour le lendemain matin.
Kristen n'était pas fatiguée mais elle avait mal aux
pieds d'être restée debout presque toute la journée.
Il en allait de même chaque jour, depuis le moment
où on venait la réveiller, avant l'aube, jusqu'à ce
qu'on l'enferme dans sa chambre après le dernier
repas du soir. Mais aujourd'hui, c'était différent.
Elle était en train de s'étirer quand elle entendit
des pas. Quelqu'un traversait le hall. Par curiosité,
elle leva les yeux. Son cœur se mit à battre plus vite
quand elle vit Royce surgir de l'ombre.
Elle ne broncha pas. Il avait une expression dure,
tendue, mais elle n'avait pas peur. Il s'immobilisa
juste devant elle puis sa main jaillit. Il lui agrippa les
cheveux dans le cou, la forçant à pencher la tête en
arrière. Elle retint son souffle tandis qu'il la dévisa-
geait avec colère.
— Pourquoi me provoques-tu ainsi ? gronda-t-il.
— Moi, milord ?
— Tu le fais exprès, l'accusa-t-il. Tu savais très
bien que j'étais dans l'entrée et que je te regardais.
— Non, je pensais que vous vous étiez retiré.
— Menteuse!
Et il lui écrasa la bouche de la sienne.
Kristen avait attendu ce moment. Elle voulait con-
naître le goût de ses lèvres, la texture de sa peau. Elle
118
avait espéré cela sans imaginer qu'elle en serait tota- lement bouleversée. Rien n'aurait pu la
avait espéré cela sans imaginer qu'elle en serait tota-
lement bouleversée. Rien n'aurait pu la préparer à
une aussi violente explosion de désir. Elle n'avait
jamais connu le désir jusqu'à ce jour.
Il l'embrassait avec une fureur brutale, martyri-
sant toujours ses cheveux. Mais ce fut Kristen qui se
serra contre lui pour sentir son corps plaqué au sien,
pour connaître l'étendue de son désir. Et ce contact
l'enflamma. Peu lui importait ce qu'il pensait d'elle.
Il la haïssait sans doute car il l'embrassait malgré lui
et il la méprisait sûrement. Elle jeta ses bras autour
de son cou. Ses mains agrippèrent les muscles durs
de ses épaules pour l'attirer davantage.
Elle l'entendit gémir puis elle eut l'impression
qu'il cherchait à l'écraser contre lui. Son baiser se fit
plus ardent encore et elle y répondit avec une passion
démentielle. Elle voulait qu'il la prenne tout de suite,
ici, dans le hall, sur la table, par terre
peu lui
importait. Elle voulait qu'il lui fasse l'amour avant
qu'il ne se rende compte de ce qu'il était en train de
faire et qu'il ne la rejette.
Il la repoussa. Kristen éprouva une fugace et dou-
loureuse sensation de tristesse quand ses lèvres
l'abandonnèrent. Il la toisait, les yeux emplis de pas-
sion et de rage. Elle lui rendit son regard sans faiblir.
Il l'écarta avec violence.
— Chienne ! Tu n'as donc aucune pudeur ?
Elle eut envie de rire. Il la blâmait comme si c'était
elle qui était allée le chercher. Comment pouvait-il
être aveugle à ce point ? Comment pouvait-il refuser
ce que leurs deux corps exigeaient ?
— La pudeur n'a rien à voir là-dedans, répondit-
elle doucement. J'ai envie de toi.
119
— De moi ou de n'importe quel autre homme ! — Non, de toi seulement.
— De moi ou de n'importe quel autre homme !
— Non, de toi seulement.
Elle sourit devant sa mimique incrédule. Délibéré-
ment, posément, elle ajouta, l'air provocant :
—- Nous sommes faits pour être ensemble, Royce.
Tôt ou tard, il faudra que tu l'admettes.
— Tu ne partageras jamais mes nuits, barbare,
affirma-t-il avec emphase.
Elle haussa les épaules et émit un soupir exagéré-
ment long.
— Très bien, milord, qu'il en soit fait selon votre
désir.
— Ce n'est pas mon désir mais la vérité, insista-
t-il. Et tu ne devras plus déployer tes sortilèges de
putain pour môi.
Kristen éclata de rire.
— Quels sortilèges, milord ? Je ne suis coupable
que de vous regarder. Peut-être plus souvent que je
ne devrais, mais il semble que je ne puisse m'en
empêcher. Vous êtes, après tout, le plus bel homme
ici.
Il avait du mal à retrouver son souffle.
— Par le Ciel, est-ce que toutes les putains vikings
sont aussi audacieuses que toi ?
Il l'avait traitée de putain une fois de trop. Elle ne
pouvait le nier car elle ne voulait pas qu'il la prenne
de force, par vengeance, comme il le ferait sûrement
s'il apprenait qu'elle était vierge. Mais ce mot dans
sa bouche après ce qui venait de se passer entre eux
la mit hors d'elle.
— Je ne connais pas de putain, je ne peux donc pas
te répondre, rétorqua-t-elle. Quant à mon audace,
j'appelle cela de l'honnêteté. Vous préféreriez sans
120
cloute que je vous mente et dise que je vous déteste, que je vous méprise
cloute que je vous mente et dise que je vous déteste,
que je vous méprise ?
— Comment pourrais-tu ne pas me haïr ? J'ai fait
de toi une esclave. Non, je crois que tu me provoques
délibérément, que tu espères te venger de moi en
m'ensorcelant.
— Si c'est ce que tu crois, Saxon, alors tu ne pour-
ras jamais accepter ce que je suis prête à te donner
et cela me désole. Je hais ces chaînes que tu me forces
à porter mais je ne te hais pas, toi. Quant à être une
esclave, ce n'est pas nouveau dans ma famille,
ajouta-t-elle sans s'expliquer davantage. Si j'étais
convaincue de rester à jamais une esclave enchaî-
née
alors, peut-être te haïrais-je
— Tu espères encore t'échapper ?
Elle le fixa droit dans les yeux.
— J'en ai assez de te dire ce que j'espère. Te dire
la vérité ne sert à rien, tu ne comprends pas. Pense
ce que tu veux.
Elle lui tourna le dos.
Le lendemain matin, Kristen était d'humeur maus-
sade. Elle s'était montrée honnête avec le Saxon. Elle
lui avait avoué ses sentiments à son égard et n'avait
reçu en échange que son hypocrisie. Il avait envie
d'elle, c'était évident, mais il refusait cette évidence.
Il l'avait repoussée. Pire, il l'avait injuriée. Et comme
si cela ne suffisait pas, Eda avait assisté à toute la
scène et avait cru bon de la commenter :
121
— Ne le provoque plus, barbare, avait-elle mar- monné avec colère. S'il te fait partager
— Ne le provoque plus, barbare, avait-elle mar-
monné avec colère. S'il te fait partager son lit, tu le
regretteras car tu ne seras jamais rien de plus qu'une
esclave pour lui.
Elle avait sans doute raison et c'était bien cela qui
faisait enrager Kristen. Pouvait-elle sacrifier son
innocence à un homme qui ne l'aimerait jamais ?
Jusqu'ici, elle avait été convaincue de pouvoir se
faire aimer de lui mais maintenant, elle avait des
doutes. Et elle n'aimait pas cela. Ces doutes la dépri-
maient et minaient sa confiance en elle-même et en
l'avenir.
Comme tous les matins, elles nettoyaient les cham-
bres à coucher et s'occupaient à présent de celle de
Royce. La veille encore, Kristen éprouvait une réelle
excitation en regardant le lit. Aujourd'hui, elle
n'avait qu'une envie : mettre ces draps en pièces. Elle
frappa l'oreiller avec une telle violence que quelques
plumes s'envolèrent.
— D'un extrême à l'autre, remarqua Eda en
secouant la tête. Ne pense plus à lui.
— Laisse-moi tranquille, la prévint Kristen. Tu as
dit ce que tu avais à dire, hier soir.
— Apparemment, je ne me suis pas fait assez bien
comprendre. Si tu cherches à lui faire du mal, à le
blesser d'une manière ou d'une autre, tu ferais bien
d'y renoncer.
— Le blesser? s'emporta Kristen. Si je blesse
quelqu'un, femme, ce sera toi si tu n'arrêtes pas de
me faire la morale.
Eda recula, craintive. Elle se montrait de plus en
plus tolérante envers Kristen <\ui n'avait jamais fait
preuve de la moindre hostilité à son égard. Elle com-
122
mençait à apprécier cette grande fille simple, oubliant qu'elle appartenait à une race qui ne
mençait à apprécier cette grande fille simple,
oubliant qu'elle appartenait à une race qui ne vivait
que de pillages et de destructions. Sa négligence était
telle qu'elle se retrouvait seule avec elle dans cette
chambre. Et elle était soudain consciente, en obser-
vant la grande Viking, que malgré ses chaînes, Kris-
ten n'aurait aucun mal à se saisir d'elle pour la jeter
par la fenêtre.
Eda recula vers la porte en marmonnant de plus en
plus fort à mesure qu'elle s'éloignait de Kristen.
— Menacer une vieille femme, hein ? Et alors que
j'ai empêché les autres d'abuser de toi ! Tu n'as qu'à
finir seule. Et tu ferais bien de changer d'attitude,
barbare, sinon je te fais enfermer pour le reste de la
journée et tu seras privée de repas. Et ne traîne pas
ou j'envoie quelqu'un pour te frictionner les côtes.
On verra si tu arrives à jeter un homme par la fenêtre
aussi facilement.
Cette dernière remarque sibylline laissa Kristen
perplexe, mais elle ne s'y attarda pas. C'était la pre-
mière fois qu'elle se retrouvait seule dans une pièce
non surveillée. Et c'était la chambre de Royce
En
un rien de temps, elle pouvait tout détruire, tout cas-
ser. Personne n'était là pour l'en empêcher. Il la puni-
rait sûrement mais elle accueillerait la douleur avec
soulagement car, après, viendrait la haine. Elle avait
besoin de le haïr, elle devait le haïr et, pour l'instant,
elle n'y arrivait pas.
L'idée était tentante mais la possibilité de trouver
une hache — la seule arme qui lui permettrait de se
libérer — était plus tentante encore. Elle avait trop
perdu de temps à penser au Saxon alors qu'elle
aurait dû chercher des moyens de s'enfuir. Une
123
hache briserait ses chaînes, défoncerait les volets de bois qui étaient, chaque nuit, fermés dans
hache briserait ses chaînes, défoncerait les volets de
bois qui étaient, chaque nuit, fermés dans sa cham-
bre. Avec la couverture et ses propres vêtements
noués, elle pourrait confectionner une corde suffi-
samment longue pour descendre par la fenêtre. Cette
même hache pourrait libérer Thorolf et les autres. Si
seulement elle en trouvait une, elle pourrait la
cacher dans sa propre chambre avant de redescen-
dre, et ce soir
Il n'y avait pas une seule hache parmi la panoplie
d'armes suspendues au mur. Kristen se dirigea vers
le coffre situé au pied du lit de Royce. Prenant soin
de ne rien y bouleverser, elle le fouilla mais n'y
trouva que des vêtements. Elle se dirigea alors vers
le petit coffre situé entre les deux fenêtres. Il était
fermé par une grosse serrure en fonte.
Elle retourna au mur d'armes. Il y avait quelques
épées anciennes, certaines richement incrustées
d'argent et même une dans un fourreau d'or pur. Des
javelots, un arc de chasse, une lourde masse et des
douzaines de dagues de toute sorte
Elle envisagea
de dérober un poignard mais y renonça: l'emplace-
ment vide serait immédiatement remarqué. Néan-
moins, elle pouvait forcer la serrure du coffre.
Elle s'empara de la plus petite dague et s'age-
nouilla devant le coffre. La serrure ne ressemblait à
aucune de celles qu'elle connaissait. En fait, elle n'y
trouva pas de trou pour insérer une clé.
— Il n'est pas fermé, tu sais. Ce n'est qu'un orne-
ment. Ce verrou ne sert à rien. Vas-y, soulève le cou-
vercle et constate-le par toi-même. Mon cousin n'a
pas besoin d'enfermer ses biens. Il sait que personne
ne le volera ici.
124
La voix lui était inconnue. Lentement, avec crainte, Kristen se retourna. Sa crainte disparut à
La voix lui était inconnue. Lentement, avec crainte,
Kristen se retourna. Sa crainte disparut à l'instant
où ses yeux se posèrent sur le visage de l'inconnu.
Elle le connaissait. Elle connaissait ce regard d'un
bleu très clair, cette silhouette
Elle n'oublierait
jamais la vision de cet homme une épée à la main et
Selig, devant lui, qui s'effondrait.
— Toi ! siffla-t-elle. Tu devrais être mort !
Il ne parut pas l'entendre. Il l'examinait de la tête
aux pieds avec stupeur.
— Eh bien, la description que Royce m'a faite de
toi ne te rend pas justice.
Kristen ne l'écoutait pas non plus. Elle aurait
voulu se jeter immédiatement sur lui mais, malgré sa
rage, elle ne pouvait oublier les chaînes qui l'empê-
chaient de bouger librement. Elle entama une lente
manœuvre d'approche. La chaîne traînant sur le sol
attira l'attention de l'homme. Il grimaça en voyant
les bracelets de fer qui lui serraient les chevilles. Sa
compassion évidente n'eut aucun effet sur Kristen.
Elle continuait à avancer vers lui en cachant la dague
qu'elle tenait fermement.
Elle parla pour le forcer à la regarder dans les
yeux.
— Je te croyais mort.
— Oh ! mais je me porte beaucoup mieux. Tu es
très
Elle frappa à la gorge. Ses réflexes n'étaient pas
aussi émoussés qu'elle le croyait, mais au lieu de
l'atteindre à la carotide, la dague effleura la main de
l'homme qui dévia la trajectoire de la lame. Une
mince traînée de sang apparut sur la paume. Elle la
vit tout en sautant de côté pour retrouver son équili-
125
bre. Dans le même mouvement, elle frappa de nou- veau vers le cou. Il lui
bre. Dans le même mouvement, elle frappa de nou-
veau vers le cou.
Il lui saisit le bras de la main gauche. Mais elle
avait mis tout son poids dans l'attaque et il ne parvint
qu'à ralentir le coup. Du sang jaillit à nouveau.
L'homme était mince pour sa taille et loin d'être
aussi puissant que Royce. Il n'était pas encore com-
plètement rétabli, tandis que la soif de vengeance
décuplait les forces de Kristen. Il ne pouvait la main-
tenir uniquement avec sa main gauche. Elle sentit sa
prise glisser et elle en profita pour piquer de nou-
veau. Cette fois, la lame s'enfonça dans sa poitrine.
Il se servit de ses deux mains pour maintenir le bras
de Kristen et l'empêcher de lui lacérer les chairs. Il
parvint à se libérer.
— Par le Christ, barbare, arrête !
— Pas avant que tu ne sois mort, chien de Saxon !
De sa main libre, elle lui tira les cheveux pour lui
faire perdre l'équilibre. Mais il s'était déjà tourné,
emprisonnant le bras armé dans une clé doulou-
reuse. Elle hurla de rage en sentant ses doigts
s'ouvrir et laisser échapper la dague. Il commit alors
l'erreur de la relâcher. Avant qu'il ne se soit
retourné, elle l'avait frappé sur la nuque, utilisant
ses deux mains nouées comme une masse.
Le coup l'expédia dans le couloir où il s'écrasa con-
tre le mur opposé. La dague était tombée sur le sol
à mi-distance entre eux. Kristen bondit, oubliant la
chaîne, et elle perdit l'équilibre. Alden se jeta alors
sur elle et ils s'effondrèrent ensemble dans la
chambre.
Si Kristen avait été une frêle jeune femme, cette
chute aurait signifié la fin du combat. Alden, lui, le
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croyait terminé. Il était sur elle, l'écrasant de tout son poids et lui emprisonnant les
croyait terminé. Il était sur elle, l'écrasant de tout
son poids et lui emprisonnant les poignets au-dessus
de la tête.
— Pourquoi ? demanda-t-il. Royce dit que tu n'as
attaqué personne. Pourquoi moi ?
— Tu as tué Selig ! Je le vengerai !
Elle le fit rouler sur le côté tout en prononçant ces
mots. L'instant d'après, elle avait repris le dessus et
lui saisissait le crâne à pleines mains. Elle eut le
temps de l'écraser deux fois contre le sol avant que
des bras puissants ne la soulèvent du sol.
Kristen se débattit jusqu'à ce que les bras se refer-
ment en une étreinte d'ours menaçant de la broyer.
Une voix lui gronda à l'oreille :
— Assez!
Oh ! non
Pas lui ! Elle pouvait se battre contre
n'importe qui mais pas contre lui.
Elle baissa les yeux vers l'homme qui se relevait
avec peine. Encore quelques secondes et elle l'aurait
suffisamment étourdi pour avoir le temps d'aller
chercher une arme sur le mur. Elle aurait enfin pu
accomplir son devoir. Pourquoi avait-il fallu que le
Saxon apparaisse à cet instant précis ?
— Au nom du Ciel, Alden, que faisais-tu ? s'enquit
Royce.
— Moi ? répliqua son cousin en grimaçant.
Regarde-moi ! Ai-je l'air de faire quoi que ce soit ?
— Non, et je veux savoir pourquoi. Si tu me dis
qu'une femme t'a battu deux fois, je crois
— N'exagère pas, Royce. Je suis aussi faible
qu'un bébé et elle n'a rien d'une frêle adolescente.
Essaie de lutter avec elle et on verra comment tu t'en
sors.
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— Ce n'est qu'une femme, maugréa Royce avec mépris. Et là-dessus, il repoussa négligemment Kristen.
— Ce n'est qu'une femme, maugréa Royce avec
mépris.
Et là-dessus, il repoussa négligemment Kristen.
Son intention avait été de la projeter à travers la
pièce, mais elle broncha à peine. Elle fit volte-face
pour le défier du regard.
— Qu'une femme, hein ? fit Alden. Eh bien, cette
femme sait drôlement bien se servir d'une arme. Tu
peux me croire. De toute manière, tu n'as pas de
souci à te faire. C'est après moi, et après moi seule-
ment qu'elle en a.
— Pourquoi ?
— Demande-le-lui.
Royce se tourna vers Kristen.
— Pourquoi ? répéta-t-il.
Elle croisa les bras, refusant de répondre. Royce
n'avait jamais été d'une grande patience. Il se tourna
vers Alden.
— Que t'a-t-elle dit ?
— Que j'ai tué un dénommé Selig. Elle veut le
venger.
— Un amant, sans doute.
— Pas un amant ! cria Kristen.
— Alors, qui était-ce ?
— Tu ne le sauras jamais, Saxon.
— Par le Ciel, tu vas me le dire ! s'emporta Royce
en l'empoignant brutalement.
— Tu crois ça ? ricana-t-elle. Et comment vas-tu
me forcer à te le dire ? Tu vas me battre ? Me tortu-
rer ? Vas-y ! Je ne te dirai que ce que j'aurai envie de
te dire et rien de plus. Et tu ne m'entendras pas non
plus te supplier, Saxon, alors tu peux aussi bien me
tuer tout de suite et qu'on en finisse.
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— Descends dans le hall ! gronda Royce. Elle quitta la pièce d'une démarche rendue
— Descends dans le hall ! gronda Royce.
Elle quitta la pièce d'une démarche rendue incer-
taine par les chaînes mais avec la fierté d'une reine.
Royce continua à fixer la porte quelques secondes
après son départ. Puis il se retourna vers Alden qui
grimaçait toujours.
— Non, Royce, ne crie pas, s'il te plaît. J'entends
déjà Darrelle quand elle verra tout ce sang.
— Alors, va te soigner tout seul et ne parle de cet
incident à personne. Tu n'es pas sérieusement
blessé, quand même ?
— Je commençais à me demander si tu t'en sou-
ciais. Non, ce ne sont que quelques coupures
Mais,
bon sang, elle a failli me trancher la gorge. Elle se bat
comme un démon et elle s'est jetée sur moi sans
prévenir.
— Va te soigner, Alden, fit Royce, l'air écœuré.
— J'en ai bien l'intention. Inutile que ma chère
sœur voie ce gâchis.
— Alden?
— Oui?
Il s'arrêta sur le seuil.
— Ne t'approche pas d'elle.
Alden sourit.
— Ne crains rien. Je n'ai pas envie de me retrou-
ver une nouvelle fois aux prises avec cette tigresse.
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Royce attendait qu'Alden lance les dés à son tour. La chaleur était accablante. Ils avaient
Royce attendait qu'Alden lance les dés à son tour.
La chaleur était accablante. Ils avaient pris place
autour d'une petite table devant une fenêtre ouverte
dans le vain espoir de sentir un souffle d'air.
La plupart des gardes de Royce s'étaient assem-
blés autour d'un grand tonneau de bière alors que
l'après-midi n'était pas encore terminé. Ils avaient
passé la matinée à s'entraîner durement au métier
des armes mais la canicule les avait peu à peu rame-
nés dans le hall. Aujourd'hui, on ne s'occupait que
des tâches les plus nécessaires.
C'était la première fois depuis l'arrivée des
Vikings qu'Alden s'aventurait dans le hall. Deux
jours s'étaient écoulés depuis sa deuxième et morti-
fiante rencontre avec Kristen. L'une des blessures
qu'elle lui avait infligées était plus grave qu'il ne
l'avait cru tout d'abord. Il avait perdu beaucoup de
sang avant de se résoudre à appeler Eartha à son che-
vet. Il avait dû rester de nouveau couché. Maigre con-
solation : Eartha n'avait rien dit à Darrelle et il avait
ainsi pu échapper aux jérémiades de sa sœur.
Quand Royce avait vu l'état de son cousin et la pro-
fondeur de la plaie qui lui ouvrait la poitrine, il avait
été furieux. Il avait immédiatement fait installer une
nouvelle chaîne pour la prisonnière. Celle-ci, assez
longue, avait été scellée dans le mur près de la chemi-
née et s'enroulait autour de la première chaîne de
Kristen qui était à présent retenue comme un chien à
sa niche. Elle pouvait tout juste atteindre la grande
table où elle accomplissait la plupart de ses besognes.
Sa colère envolée, Royce avait aussitôt regretté
cette nouvelle humiliation. Il savait qu'elle détestait
ces chaînes et il osait à peine la regarder. Il ne voulait
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pas la voir ainsi, il ne voulait pas voir la haine sur son visage. En
pas la voir ainsi, il ne voulait pas voir la haine sur son
visage.
En fait, Royce ne savait plus quoi faire de Kristen.
Il était aux prises avec un dilemme entièrement nou-
veau pour lui et dont il ne pouvait parler à personne.
Malgré toute la confiance et la complicité qui les
unissaient, il répugnait à avouer à son cousin le trou-
ble que la barbare provoquait en lui.
Il ne cessait de penser à elle. Même dans son som-
meil, il ne parvenait pas à lui échapper car elle avait
envahi ses rêves. Elle ne ressemblait à aucune des
femmes qu'il avait connues. Elle ne pleurait jamais,
ne se plaignait pas. Pas une seule fois, elle n'avait
paru avoir peur de lui. Elle haïssait ses chaînes mais
n'avait rien fait pour qu'on les lui enlève. Elle ne
l'avait jamais supplié. Elle n'attendait ni pitié, ni
commisération. En fait, elle n'avait rien demandé —
sinon lui.
Il avait failli en devenir fou. Il l'avait accusée de
tenter de le séduire, de l'ensorceler. En vérité, il était
comme envoûté depuis le jour où, débarrassée de la
boue qui la camouflait, elle s'était révélée à lui dans
toute sa splendeur.
Aucune autre femme n'avait suscité un tel désir en
lui. Pas même Rhona qu'il avait profondément
aimée. Un simple regard vers la Viking et son sang
se mettait à bouillir.
Il voulait se convaincre qu'elle était une sorcière
ou peut-être une prêtresse viking dotée de pouvoirs
surnaturels par ses dieux. Voilà qui expliquerait
comment il pouvait, en même temps, éprouver du
dégoût et du désir pour elle. Elle suscitait en lui des
émotions qu'il ne comprenait pas. Il était gêné de la
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voir souffrir, et il n'aimait pas qu'elle soit une putain alors que cela n'aurait dû
voir souffrir, et il n'aimait pas qu'elle soit une putain
alors que cela n'aurait dû avoir aucune importance
pour lui. Il frisait la crise de nerfs en évoquant tous
les hommes qui avaient abusé d'elle. Aussi essayait-il
de ne pas y penser. Mais découvrir à présent que l'un
de ces hommes comptait plus que les autres, qu'il
comptait tellement qu'elle voulait venger sa mort, le
mettait à l'agonie.
Il avait demandé à Thorolf qui était ce Selig. Mais
le Viking avait fait semblant de ne pas comprendre.
A l'évidence, il refuserait de lui apprendre quoi que
ce soit et Royce n'avait pas insisté. Kristen avait rai-
son : i