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Université Jean Moulin, Lyon III Département de Philosophie Israël Quezada Toscano

Mémoire de Master 1 Sciences Humaines mention Philosophie

LE NEOLIBERALISME COMME TECHNOLOGIE GOUVERNEMENTALE
PREMIERE PARTIE : LA « GOUVERNEMENTALITE »

Directeur de Mémoire : Alain Marc Rieu

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Présentation

Le projet de recherche « Le néolibéralisme comme technologie gouvernementale » trouve son origine et sa thématique dans la lecture du cours de Michel Foucault au Collège de France de 1979 : La Naissance de la Biopolitique. Toutefois, et dans ce cours et dans notre travail il sera très peu question de biopolitique. Surveiller et Punir (1975) reposait sur une enquête historique des micropouvoirs, c'est-à-dire l’analyse des minuties sur lesquels le pouvoir venait s’inscrire jusque dans les corps des individus. Foucault repère ce phénomène à expressions multiples vers la fin du XVIIe siècle et dans le cours du XVIII, et le désigne sous le nom d’anatomo-politique. Dans son cours Il faut défendre la société de 1976 il formule la notion de « biopolitique ». Ce serait cette fois l’investissement du pouvoir non plus sur l’individu, mais sur l’homme en tant qu’espèce. C’est la prise en considération du pouvoir des dimensions collectives de vie et de mort, des maladies, ainsi que de la production des moyens de survie. Avec ce phénomène, qui se manifeste à la fin du XVIIIe, Foucault voit l’apparition de nouvelles données pour la pratique du pouvoir, ce sont la population et l’économie politique (étudiées en Sécurité, Territoire, Population de 1978 et en Naissance de la Biopolitique). Ces raisons expliquent, peut-être, pourquoi le projet annoncé de la biopolitique reste à un stade introductoire, et même pourquoi l’importance des problématiques et des notions qui le cadrent finiront pour le placer en arrière plan. Notre travail sera de comprendre et d’expliciter l’étude que Foucault fait des discours économiques de l’ordolibéralisme allemand et du néolibéralisme américain. L’intérêt qui nous amène à cette thématique tient à ce que dans l’ensemble des recherches de Foucault l’analyse n’avait jamais été si près du contexte contemporain, et de façon plus déterminante à ce que le néolibéralisme se présente encore à nous comme l’un des enjeux majeurs de nos sociétés. Pour Foucault l’intérêt d’étudier l’ordo et le néolibéralisme était cependant de « voir quel contenu concret on pouvait donner à l’analyse des relations de pouvoir »1. Ainsi, si pour Foucault la rationalité libérale est la condition d’intelligibilité de la biopolitique, pour nous la compréhension du néolibéralisme doit commencer par la compréhension des relations de pouvoir sous la forme spécifique de la « gouvernementalité ». C’est ce à quoi s’attache notre travail dans un premier temps.

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Foucault, Naissance de la biopolitique (par la suite NB), p. 191.

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Le moindre gouvernement 3. Rationalités du gouvernement 1. L’économie politique 3 . Pouvoir et micropouvoirs 2. Economie de la théorie de l’Etat – Théories économiques du gouvernement 2. La Raison d’Etat 3. La rationalité pastorale 2. Gouvernement politique : la « conduite » des hommes 3. « Gouvernementalité » et Rationalité libérale 1. Prééminence du gouvernement 1.PLAN Première partie : La « gouvernementalité » Introduction Définition Usages et Fonctions A. L’Etat administratif C. Diagnostic de l’Etat B.

On ne pouvait pas avoir accès à ce rapport par le seul moyen du terme « pouvoir ». C’est sur ce point que Foucault perçoit des ressemblances entre son travail et celui de l’école de Frankfort. l’asile. plus qu’une reformulation. ainsi. et plus exactement le lien entre ces deux. la prison). Une question de méthode : encore très tôt les travaux et les publications de Foucault ont été assimilés à une « analytique du pouvoir ». des cartes ou des carnets de santé. LA GOUVERNEMENTALITE Introduction A quelles conditions surgit une notion qui viendra s’ajouter et puis modifier la conception traditionnelle du pouvoir ? Une question d’actualité : Le contexte historico-politique de la deuxième moitié du XXe siècle avait fait de l’interrogation sur le pouvoir l’un des sujets les plus pressantes et à laquelle on commença à revenir sans cesse. après un premier temps de silence et des scrupules à son égard à l’issue de la deuxième guerre mondiale. les évidences apparentes et les idées reçues des disciplines (la taxinomie. A la fin des années soixante-dix Foucault revient sur l’ensemble de ses travaux et par souci de clarté il entreprend. certes.Le néolibéralisme comme technologie gouvernementale I. tout en ne cessant d’insister sur le caractère irrégulier et indirect de celui-ci. qui de leur côté revendiquaient toute la rigueur d’une connaissance scientifique. Une question de parcours : très tôt l’enjeu des recherches de Foucault a été transformé en slogan. on lui a souvent prêté de manière hâtive la thèse selon laquelle « tout savoir implique un pouvoir ». C’est donc à cette période qu’on va trouver les premières analyses en termes de « véridiction » et de « gouvernementalité ». Une analytique. l’économie par exemple) et les institutions (l’hôpital. Appartenir à une civilisation qui en poussant au plus haut degré la science et la technique s’avère par là même être la plus meurtrière et raffinée dans ses moyens d’oppression. Cet intérêt pour le 4 . tout à fait originale car elle commençait avec l’étude et la recherche des détails historiques (la fouille des archives. rendait urgente une pensée qui tiendrait en compte la relation réciproque entre la rationalité et les excès du pouvoir. Il n’empêche qu’au centre de son questionnement se trouvait. la grammaire. en effet. Son travail veut faire surgir. des décrets.). la question de la vérité et la question du pouvoir. la mise en place d’un cadre conceptuel assurant la cohérence de l’ensemble de son parcours. etc.

détail et pour le registre de circonstance comme moyen pour démonter l’évidence du savoir et des institutions avait de quoi dérouter le public. Reformuler la question du pouvoir au moyen de la notion de « gouvernementalité » révèle un choix de méthode : le refus de suivre une méthode essentialiste qui consisterait à envisager non pas des phénomènes mais une universalité à laquelle ils devraient se conformer. de l’anthropologue. On a toujours eu des difficultés à classer le travail de Foucault. 301. Foucault montre que l’intérêt serait de partir de pratiques précises et de situations historiques singulières. de l’archiviste. probablement la notion de « gouvernementalité » est-elle une des notions qui réalisent au mieux ce vœu. Dans sa postface du cours de 1978. pour n’avoir pas existé de tout temps. en référence à la « microhistoire » de l’école italienne. du philosophe. n’en sont pas moins réelles »2. situé à la conjoncture du travail de l’historien. On a pu parler à ce propos d’une « microphysique du pouvoir ». Sur la réception et le retour de la philosophie française aux Etats-Unis à partir des années soixante on a consulté le livre French Theory de François Cusset. la prison ou encore l’Etat et plus tard la société civile n’ont pas d’existence absolue. mais sont ce que Foucault saisi comme des « réalités de transaction» : le produit d’un ensemble de discours et de pratiques qui interagissent. 5 . pour dégager la part de contingence dans la formation des discours à portée universaliste. « figures transactionnelles et transitoires qui. La culture. Définition Le terme « gouvernementalité » apparaît pour la première fois dans la leçon du 1ère février 1978 qui a d’ailleurs été publiée six mois plus tard dans la revue italienne Aut-Aut. NB. p. Si Foucault voulait que sa pensée et son enseignement fût une boîte à outils. un champ d’études dans les facultés de sociologie et des sciences politiques qui est proposé même comme une 2 3 Foucault. Ceci explique pour une part la rapide diffusion du concept. la loi mais également la folie. sans se placer pour autant à l’intérieur d’aucun de ses domaines . Michel Senellart fait porter notre attention sur l’avènement des « gouvernmentality studies » dans des universités anglo-saxonnes ainsi qu’en Allemagne. et montre aussi combien l’attention portée sur le travail en cours de certains penseurs français était parfois plus poussée au-delà de l’hexagone3. La « gouvernementalité » est une notion qu’on a vu s’appliquer sur des très vastes domaines et dans des nombreuses disciplines. c’est ce qui a conduit au rapprochement avec les démarches de recherche du mouvement des Annales.

territoire. 6 . et Donzelot J. comme en Allemagne. Ainsi la « gouvernementalité » reprend quant à elle le caractère multiple des rapports de pouvoir. que Colin Gordon (co-auteur du livre The Foucault effet). Foucault ne va pas donner une définition au sens propre de la « gouvernementalité ». toutefois le concept pourra désigner de manière générale le pouvoir en tant qu’il s’exerce et en tant qu’il est diffus dans tout le champ social. La première occurrence du terme « gouvernementalité » se trouve donc dans le cours que Foucault prononce en 1978 au Collège de France et qui a pour titre Sécurité. Pour l’instant on remarquera ici un point d’appui à notre hypothèse selon laquelle le terme « gouvernementalité » reste inextricablement lié à la question du libéralisme. et par conséquent il y a plusieurs « gouvernementalités » différentes. car elle reste redevable du contexte historique. ça serait une « histoire de la gouvernementalité ». « Governing Liberal Societies – the Foucault Effect in the English speaking World » p. Elles se caractérisent par la façon dont le pouvoir s’exerce dans une situation historique. Par ce mot de « gouvernementalité ». pour s’interroger plutôt sur les possibilités de renforcer ou de rendre plus tenace un mode du gouvernement qui aboutirait à la présidence socialiste en 1981. les calculs et les tactiques qui permettent d’exercer cette forme bien spécifique. analyses et réflexions. mais de façon plus déterminante. tandis qu’en France les efforts du milieu intellectuel avaient tendance à négliger ce volet du problème politique.division de leur discipline. En raison de l’exigence pragmatique et de son refus de l’essentialisme. autant que le phénomène qu’il désigne. Le caractère élémentaire de ce concept serait d’être mobile. Par « gouvernementalité ». S’il n’y pas de gouvernementalité unique. La présentation du terme y est faite de la manière suivante : « Ce que je voudrais faire maintenant. la réception de ces questions était plus à même de trouver un public attentif. C’est dans un entretien4 avec Jacques Donzelot. la question du gouvernement libéral pesait davantage dans la programmation politique. je veux dire trois choses. rend plus claires les raisons pour lesquelles l’intérêt de Foucault sur les questions de la « gouvernementalité » et du libéralisme ont eu plus de résonance ailleurs qu’en France.. j’entends l’ensemble constitué par les institutions. quoique très complexe. de 4 Gordon C. Gordon nous parle d’au moins deux avantages de la réception en Angleterre : d’abord une circonstance éditoriale qui faisait que Foucault était plus flexible sur ce qui était publié de lui en langue étrangère . population. les procédures. en raison de la conjoncture politique de l’époque : en Angleterre. au sens où il y trouve son origine et y puise l’importance de sa fécondité.

Notre hypothèse est que l’unité du concept dépend complètement de l’étude du libéralisme Fonctions et Usages En s’interrogeant sur les fonctions et usages d’un concept. sa propriété originaire étant de se proposer comme un véritable chantier pour la pensée. d’une part. 111 7 .pouvoir qui a pour cible principale la population. Deuxièmement. ou si à des moments précis un des domaines pèse plus que les autres dépendant de l’analyse proposée. aspects que l’on synthétisera comme suit : une technologie du gouvernement . d’œuvre en procès. et qui a amené. n’a pas cessé de conduire. par « gouvernementalité ». le développement de toute une série de savoirs. s’est trouvé petit à petit « gouvernementalisé ». On rend ainsi compte de la démarche anti-essentialiste de Foucault. pour forme majeure de savoir l’économie politique. et une généalogie du gouvernement (pastorale. le développement de toute une série d’appareils spécifiques de gouvernement [et d’autre part]. j’entends la tendance. dans tout l’Occident. Population (par la suite STP). nationalismes…) qui aboutit à la « gouvernementalisation de l’Etat ». La difficulté qui découle est de savoir si ces trois domaines seront mobilisés toujours comme un ensemble inséparable. pour instrument technique essentiel les dispositifs de sécurité. devenu aux XV et XVI siècles Etat administratif. 5 Foucault. vers la prééminence de ce type de pouvoir qu’on peut appeler le « gouvernement » sur tous les autres : souveraineté. Une preuve de l’inachèvement et de la mobilité du concept est dans la polysémie que dès son origine Foucault lui prête. il s’agit de rendre explicites les questions « A quoi ça sert ? » et « Comment ça marche ? ». Ainsi par « gouvernementalité » il vise explicitement trois domaines sémantiques différents. p. Sécurité. ou plutôt le résultat du processus par lequel l’Etat de justice du Moyen Age. En fin. discipline.5 Cette définition de la « gouvernementalité » est celle qui est reprise le plus souvent. et depuis fort longtemps. la ligne de force qui. libéralisme. je crois qu’il faudrait entendre le processus. Territoire. absolutisme. Pour notre part le premier trait qu’on soulignera sur cette notion est son caractère mouvant. Raison d’Etat. la prééminence historique de la forme gouvernementale . par « gouvernementalité ».

à dire de Foucault. Pour Foucault. La « gouvernementalité » va donc puiser une partie de nécessité dans les situations concrètes et multiples de l’expérience du pouvoir. 1033. tout en essayent de les modifier. La finesse d’un outil de pensée se mesure dans sa capacité à prendre corps et à avoir des effets dans le champ de l’expérience.. On a parlé de la place fondamentale que prend la question du pouvoir dans l’œuvre de Foucault. 7 6 8 . il s’agit bien d’employer la notion de « gouvernementalité » comme un « dispositif de savoir » pour penser le pouvoir. il n’y avait aucun outil défini (…) Il était donc nécessaire d’élargir les dimensions d’une définition du pouvoir si on voulait utiliser cette définition pour étudier l’objectivation du sujet. du rapport aux autres . il offre la possibilité de sortir des conceptions universalistes et expansives du pouvoir. de sa pratique et de sa rationalité. et du rapport du gouvernant aux gouvernés). raison-déraison.L’utilité du concept. Idem. En forçant à considérer le pouvoir sous l’angle de sa matérialité. les partages du type maladie-santé. en effet. et la sexualité. p. Il se trouve que « pour ce qui est des relations de pouvoir. il devient possible de penser les « contre conduites » qui couvriront toutes les formes du gouvernement (du rapport à soi même . il n’y a du pouvoir que là où il y a de la résistance au pouvoir . Avec la dimension des « gouvernementalités » multiples. en reprenant les trois champs sémantiques explicités plus haut. Mais cela reste partiel si on ne considère pas le couplage entretenu avec la question de la constitution du sujet. Un des objectifs dans notre travail sera. de voir en œuvre le mode de fonctionnement de la « gouvernementalité ». est double : « faire la critique nécessaire des conceptions courantes du « pouvoir » »6. . Dits et Ecrits II (par la suite DE). Ainsi. Nous commencerons par aborder la deuxième signification de « gouvernementalité » (la prééminence de la forme « gouvernement ») à travers la différentiation entre pouvoir et Foucault. Et le concept de « gouvernementalité » est aussi un concept stratégique. On peut évoquer un dernier usage de la notion. cette fois méthodique. 1042 8 Ibidem. »8 « Comment la gouvernementalité fonctionne-elle? » Foucault avec la notion de « dispositif » veux mettre l’accent sur les dimensions de matérialité et de pratique de l’objet à étudier. Rétrospectivement dans son résumé du cours de 1981 « Subjectivité et vérité » Foucault schématise l’ensemble de son travail dans l’approche de trois « modes d’objectivation qui transforment les êtres humains en sujets » 7 : l’accès au statut scientifique. le concept de pouvoir serait en quelque sorte circulaire pour envisager un « contre pouvoir ». « Le sujet et le pouvoir » p. « Subjectivité et vérité ». sur lequel on ne saurait jamais assez insister.

Ce point sera élucidé dans la deuxième partie par une exposition des différentes rationalités et pratiques mises en œuvre dans l’histoire de la « gouvernementalité ». qu’on a interprété comme « technologie du gouvernement ». 9 .gouvernement. Le noyau de notre travail porte sur la première signification de « gouvernementalité ». Finalement on arrivera à la signification de la « gouvernementalisation de l’Etat » avec la question sur la « gouvernementalité » et la rationalité libérale.

A. Michel Senellart. mais qui agit sur leur action propre. Cela n’empêche pourtant que sa problématique atteigne une portée générale. pp 860-914. comme le note Michel Senellart dans sa situation du cours de 197810. Au contraire. mais plus précisément la généalogie de l’Etat moderne. p. Par conséquent. sur des actions éventuelles ou actuelles. aucun système n’a pu rendre compte du problème du pouvoir. futures ou présentes (…) Une relation de pouvoir s’articule sur deux éléments qui lui sont 9 10 Sur ce point cf. Pouvoir et micropouvoirs Foucault opère deux choix : pour lui il n’est pas pertinent d’envisager le pouvoir ni sous le mode d’un pouvoir naturel qui s’exerce sur des choses. Le pouvoir est une des exigences du rapport entre des hommes. Une action sur l’action. c’est un mode d’action qui n’agit pas directement et immédiatement sur les autres. Ici on se contentera de suivre les grands traits de sa réflexion dans la mesure où le terme « gouvernementalité » décrit une nouvelle approche méthodologique qui se veut apte à l’investigation sur le pouvoir. comme une source de réponses définitives. 397. Pour Foucault le pouvoir sera sans arrêt « ce qui est à expliquer ». le pouvoir est bien un phénomène localisé. « Ce qui définit une relation de pouvoir. Avec l’idée de « gouvernementalité » il sera possible d’élargir la compréhension du pouvoir (au détriment de la notion de bio-pouvoir qui sera très rapidement mise à l’écart) pour y inclure. le pouvoir constituera pour lui toujours le point de départ d’une recherche inépuisable9. bien que multiple. II. Selon Foucault. sous la forme d’un rapport. qui s’est manifesté de manière singulière dans des différents temps et géographies. DE. se retrouve partout. et cette recherche sous-tend l’ensemble des ses interrogations. 1. « Entretien avec Michel Foucault ». ni sous une forme unique et universelle. non seulement les domaines d’art et des pratiques du gouvernement. Il se restreint à l’étude du pouvoir que les hommes exercent sur d’autres hommes. « Situation du cours » dans STP. 10 . Le pouvoir. son intérêt pour cette question ne le conduit pas pour autant à proposer le pouvoir comme principe explicatif. Prééminence du gouvernement Aborder précisément la question du pouvoir chez Foucault supposerait la capacité de jeter un regard surplombant sur l’ensemble son œuvre. Par conséquence.

p. A défaut d’une théorie générale du pouvoir. Le gouvernement n’est pas le pouvoir ni la force qui s’applique directement sur les choses mais l’exercice qui vise à déterminer des pratiques. Dès le premier abord. gouvernement des âmes ou des consciences. Ce qui existe ce sont des rapports de pouvoir. « Du Gouvernement des vivants ». c’est le pouvoir non pas comme force de coercition mais comme exercice. De ce fait. gouvernement d’une maison. « Le sujet et le pouvoir ». D’autre part il se trouve qu’historiquement les multiples formes de pouvoir ont été exprimées dans les différentes façons dans lesquelles le pouvoir s’est mis en pratique et les effets concrets que cela a produit. Un parcours philosohique. Le pouvoir ne connaît pas d’existence au sens propre. Foucault dissocie les formes multiples 11 Foucault. C’est par ce choix qu’il est amené à l’étude des « micropouvoirs » et des « technologies de pouvoir ». Il appartient au gouvernement. Le gouvernement des autres : la « conduite » des hommes Le fondement des rapports de pouvoir est donc l’interaction entre des hommes. ou de conduire un comportement. Michel Foucault. de diriger. »11 On peut mettre en avant bien des traits réguliers en vue d’une caractérisation. 944 12 11 . entendu au sens large. 1055. dans la manière dont le pouvoir investit les corps des individus et les dispositifs programmés à cette fin. DE II. Ceci ouvre la possibilité d’un principe de résistance. inventions possibles. Ici il convient de partir de la différentiation entre l’idée de « gouvernement » et l’idée de « gouvernementalité ». 2. de susciter. p. « le pouvoir s’exerce autant sur les dominateurs que sur les dominés »12. Foucault propose de l’analyser dans son grain le plus fin. Gouvernement des enfants. 267. Cette interaction peut prendre la forme d’une relation de commandement-obéissance ou d’une relation d’influence-suggestion. des modes d’action. d’affecter. DE II. 13 Foucault. effets. Mais « gouvernement » est une « notion étant entendue au sens large de techniques et procédures destinées à diriger la conduite des hommes. et que s’ouvre devant la relation de pouvoir.indispensables pour être justement une relation de pouvoir : que « l’autre » (celui sur lequel elle s’exerce) soit bien reconnu et maintenu jusqu’au bout comme sujet d’action . on ne trouverait rien d’exceptionnel au fait d’associer le terme « gouvernement » au politique au sens habituel. d’influencer. d’un Etat ou de soi-même »13. et malgré son mode hiérarchique. réactions. tout un champ de réponses. Dreyfus et Rabinow. le caractère du pouvoir c’est qu’il s’exerce.

DE I . Tâcher donc de répondre à la question « Qui sommes nous ? Qu’est-ce que c’est que ce présent où nous vivons ? » exige un travail de diagnostic qui seul va caractériser l’« éthos philosophique ». En reprenant ces distinctions de Foucault. Le gouvernement au sens politique c’est l’action qui vise à s’exercer sur d’autres actions. STP. 16 Idem. mais plutôt du côté de la question sur notre actualité. on pourrait dire que le politique c’est la sphère du rapport de soi à soi du gouvernement envers lui-même. on va trouver à deux reprises (sous le mode d’une prise de choix méthodologique) des formulations qu’approfondiront l’identification de l’Etat à une « péripétie de la gouvernementalité »16. 192. Il ne va pas donner une réponse à visée essentialiste. et qui vont coïncider 14 15 Foucault. de soi à un autre. ce n’est pas autre chose qu’une proposition d’analyse pour ces relations de pouvoir »14. pp. Diagnostic de l’Etat Foucault. la question « Qu’est-ce que Les Lumières ». C’est aussi et en même temps une façon de réhabiliter un volet du projet kantien. C’est dans ce cadre qu’il faut penser la façon dont Foucault envisage la question « Qu’est-ce que l’Etat ? ». La critique qui selon Foucault mérite d’être conservée et suivie comme méthode philosophique. en s’inscrivant pleinement dans un projet nietzschéen. La « gouvernementalité » serait donc une sorte d’auto-reflexion du gouvernement. Dans son cours Naissance de la biopolitique. l’attitude de fixer constamment un regard critique sur le présent. NB. du côté de la question « Quel est cet « aujourd’hui dans lequel nous vivons » ? Pour Kant la question de l’Aufklärung. Foucault nous dit explicitement que « la gouvernementalité » c’est « la manière dont on conduit la conduite des hommes. ne saurait être trouvée du côté de l’interrogation sur les limites de notre connaissance. 634. p.de gouvernement en analysant le rapport de soi à soi. En tout état de cause. 3. 12 . nous apprend que la tâche propre du philosophe est de faire le diagnostic du présent : « dire ce que nous sommes aujourd’hui et ce que signifie. mais il va opérer son diagnostic de l’Etat. aujourd’hui dire ce que nous disons »15. C’est cette dernière forme qui occupe spécifiquement le domaine du politique. sur les conduites des hommes. tel que l’Etat se présent dans son actualité à travers de ses pratiques. « Qui est-vous professeur Foucault ? ». Le « gouvernement » est ainsi une pratique et une affaire d’intérêts. Idem. p. 253. et du gouvernement des uns par rapport aux autres. était exactement une question qui portait sur son actualité.

Foucault repère aussi dans son actualité la méprise d’une « critique inflationniste de l’Etat » ou encore ce qu’il appelle « la phobie de l’Etat ». etc.Cela se fonde sur deux conceptions du pouvoir. le profil. que le pouvoir n’est effectivement que des rapports réciproques. comme on l’avait vu. de transactions incessantes qui modifient. mais aussi l’application de critères moraux à son sujet. qu’il rapport à une deuxième formulation. Il n’y aurait jamais une séparation radicale entre gouvernés et gouvernement mais bien plutôt c’est cette relation qui configure les différentes modalités du pouvoir. »18 L’Etat en régime libéral sera bien une démultiplication du centre des décisions et une régionalisation des foyers du pouvoir. les rapports entre pouvoirs locaux. p. Avec l’Etat on n’a pas une entité à laquelle imputer des défauts de vertu (plus loin on verra que s’il y a faute de l’Etat c’est seulement au sens de malhabileté à définir son action). ou de perpétuelles étatisations.un peu mieux avec une définition de l’Etat. de faire l’investigation du problème de l’Etat à partir des pratiques de gouvernementalité»19. p 79. car on ne saurait l’y trouver. on le sait bien. Idem. les sources de financement. Territoire. qui déplacent. L’Etat ne doit pas non plus être cherché dans une entité unique. Il s’agit de la problématique de 17 18 Foucault. qui bouleversent. Population – l’Etat a trouvé sa forme à partir d’un processus très long des pratiques du gouvernement. ce n’est rien d’autre que l’effet mobile d’un régime de gouvernementalités multiples. D’abord. peu importe. C’est sa façon propre d’aborder la question de l’Etat qui lui permettra « de passer à l’extérieur et d’interroger le problème de l’Etat. les formes et les types de contrôle. 7. la découpe mobile d’une perpétuelle étatisation. qui font glisser insidieusement. mais il n’a pas d’entrailles en ce sens qu’il n’a pas d’intérieur. En second lieu – et ceci est le résultat du projet de l’« histoire des gouvernementalités » annoncé dans le cours Sécurité. 13 .. NB. C’est là que prend toute son importance la méthode employée par Foucault. autorité centrale. « L’Etat ce n’est rien d’autre que l’effet. l’Etat n’a pas d’entrailles. La première c’est l’idée selon laquelle « L’état c’est le corrélatif d’une certaine manière de gouverner »17. ni bon ni mauvais. L’Etat. les modalités d’investissement. Bref. 19 Ibidem. non pas simplement en ceci qu’il n’aurait pas de sentiments. C’est en grande mesure la mobilité du pouvoir dans ses multiples rapports. qui rendait arbitraire tout effort théorique. les centres de décision. La continuation de cette approche sera maintenant le fil conducteur de toute interrogation sur l’Etat libéral.

donc l’Etat ne garderait pas le monopole du pouvoir politique. administratif). l’enjeu majeur de l’actualité se posait plutôt en termes d’effacement progressif de l’Etat. l’Etat n’est peut-être qu’une réalité composite et une abstraction mythifiée dont l’importance est beaucoup plus réduite qu’on ne le croit. c’est ce que j’appellerais plutôt la « gouvernementalisation » de l’Etat. problématique liée à la contrainte des régimes totalitaires où tout est politique. cette fonctionnalité rigoureuse et je dirais même cette importance. transformation qui avait débuté avec le libéralisme et dont il voyait l’aboutissement dans une « gouvernementalisation de l’Etat » : « Or l’Etat. 112. Après tout. sera saisie par l’exposition de la rationalité libérale du gouvernement. Mais que signifie exactement l’expression « gouvernementalisation de l’Etat » ? Dans La naissance de la biopolitique – nous y reviendrons en détail plus loin. »20 La méprise dans les conceptions de l’Etat serait donc d’ignorer sa condition d’ « artifice » et d’effectuer une sorte d’anthropomorphisme de l’Etat. Foucault dit que l’hommo œconomicus est « ce par quoi l’individu va devenir gouvernementalisable. Idem. cette individualité. Ce qu’il y a d’important pour notre modernité.l’« étatisation de la société ». n’a eu cette unité. en termes de transformation radicale des conceptions traditionnelles du pouvoir (juridique. p. c'est-à-dire pour notre actualité. 20 21 Foucault. La gouvernementalisation de l’Etat. Pour Foucault. sa gouvernementalisation. L’observation de cette omniprésence du politique n’en est pas moins effective dans la réflexion de Foucault. ce par quoi on va pouvoir avoir prise sur lui. »21 « Gouvernementaliser » est entendu comme un processus par lequel on a prise sur quelque chose. NB. ou bien. Mais c’est dans une toute autre perspective qu’il opère son diagnostic de l’Etat : il y aurait des relations de pouvoir partout où il y a des rapports entre les hommes. à l’heure d’aborder la question des technologies néolibérales –. ce n’est donc pas l’étatisation de la société. pas plus actuellement sans doute que dans le cours de son histoire. STP. Peut-être. d’y voir le seul foyer du pouvoir et le sommet de toute lutte pour le pouvoir. 258 14 . p. peut être donc entendu provisoirement comme la façon dont va s’accomplir pleinement l’emprise de l’Etat.

803 Ibidem. Pour saisir ces rationalités qui peuvent investir les différents types de gouvernements. Il n’y a pas une théorie générale de la rationalité du gouvernement. Pour arriver à la compréhension du libéralisme comme nouvelle rationalité du gouvernement. on s’est référé notamment au cours STP ainsi qu’aux articles « Omnes et Singulatim » et « La technologie politique des individus » en DE II 23 15 . Foucault l’analyse comme la conduite de tout un peuple (le troupeau) par l’action immédiate et omniprésente du pasteur divin (Dieu) représenté par le pasteur royal (pharaon. 1) Le pouvoir pastoral s’exerce sur un peuple. il va jusqu’à le caractériser plus généralement comme « l’histoire de la rationalité telle qu’elle opère dans les institutions et dans la conduite des gens » 23 –.B. Il s’agit de l’ordre théologico-politique retrouvé au sein des anciennes sociétés de moyen orient. Rationalités et gouvernements Par rationalité du gouvernement il faut surtout entendre les objectifs et les moyens déployés pour les atteindre se dégageant d’un certain exercice du pouvoir. sera faite en contraste avec la pensée politique des anciens grecs. mais se juxtaposent. « La rationalité est ce qui programme et oriente l’ensemble de la conduite humaine. DE II. Ces rationalités multiples ne se succèdent simplement. Tout en donnant un aperçu de leur étude. « Foucault étudie la raison d’Etat ». La caractérisation de cette forme de gouvernement. La rationalité pastorale La première forme de rationalité du gouvernement envisagée par Foucault.»22 Deux choses sont frappantes dans cette approche de la rationalité. se chevauchent. la démarche employée par Foucault a été l’étude de situations historiques précises. p. 1. sur les différentes rationalités politiques. et se rendent complémentaires. là où c’est l’enracinement à 22 Foucault. mais une multiplicité des rationalités qui varient et dans leurs objectifs et dans leurs fonctionnement. est la rationalité pastorale. on essayera d’y distinguer la dimension spécifique des technologies gouvernementales. Il y a une logique tant dans les institutions que dans la conduite des individus et dans les rapports politiques. Pour ce passage. il a d’abord fallu passer en revue trois moments précis dans l’histoire des rationalités du pouvoir politique – certes. prophète). en premier lieu elle est interchangeable avec la notion de gouvernement en second lieu le lien est établi très rapidement avec le gouvernement au sens du pouvoir politique. en se référant spécifiquement à la culture hébraïque. le projet de Foucault ne se restreint pas à l’étude de ces trois moments.

Il s’agit du moment historique où l’objectif du pouvoir se trouvait en luimême : atteindre le maximum du pouvoir.une terre détermine le rapport des hommes aux Dieux chez les grecs. Foucault soutient que son importance est autre. on voit dans les traités de Machiavel l’émergence de la théorie politique modernes. Le modèle pastoral du pouvoir reste au niveau de la conduite des hommes pris individuellement. On entre ici dans une sorte d’âge d’or du pouvoir. 963 16 . Et Foucault nous rappelle que déjà Platon dans Le politique l’avait écarté pour saisir la spécificité du problème politique. est associé à la direction de tous (tel un navire) dans des situations ponctuelles (l’approche d’une tempête). le moyen que se donne le gouvernement. ni celle du pouvoir absolu. « Omnes et singulatim ». Traditionnellement. Ce ne sera que plus tard. ce sont des techniques de tutelle et d’individualisation appuyées respectivement sur une conception particulière de l’obéissance et de la vérité. La rationalité pastorale vise donc la conduite des âmes. chez les grecs les lois assurent la permanence de la communauté . à travers une réactualisation menée avec le christianisme. Cela étant dit. 3) le Pasteur veille de façon omniprésente pendant la totalité de son existence au salut de toute et chacune de ses brebis . La Raison d’Etat L’idée d’une rationalité de la raison d’Etat semble de prime abord comporter une redondance. Il y a donc du côté la rationalité pastorale un pouvoir exercé sur un peuple. tandis que chez les grecs ce devoir est assumé comme un honneur. 2) La présence du Berger est la condition d’existence et de cohésion du peuple . où se fixent les traits qui appartiennent en propre à l’exercice de l’autorité politique. dont la finalité est d’assurer le salut de tous et de chacun. 4) Si l’exercice du gouvernement est associé à un devoir le pasteur fait de ce devoir un dévouement. 2. cette rationalité du gouvernement pastoral ne participe pas encore de l’exercice du pouvoir politique. p. Par conséquent. Le pouvoir absolu avait été exercé par un Souverain au nom d’un principe transcendant et d’une hiérarchie prétendue naturelle : dogmes soutenus de l’intérieur du pouvoir par un ordre ecclésiastique et un appareil judiciaire. La rationalité selon le modèle de la raison d’Etat n’est pas celle de la pastorale. chez les grecs. celle de signaler le point de repère du passage d’une époque à une autre. La doctrine de Machiavel ne peut caractériser ni le pouvoir souverain 24 Foucault. DE II. le salut qui vient du gouvernement. qui est « la relation entre l’un et la multitude dans le cadre de la cité et de ses citoyens »24. que la pastorale retrouve sa force en tant que modèle théologico-politique.

ce qui demandait des connaissances très vastes d’une part sur les moyens d’acquisition (l’héritage. ses réflexions. d’autre part sur les moyens d’éviter la sédition (l’art de la simulation. Mais il ne s’agit pas à proprement parler d’un art de gouvernement. Avec la Raison d’Etat. Idem. »26 Pour diriger la conduite des hommes. l’usage de la force). l’Etat devient à lui-même son propre objectif. Ceci sera accompli par le moyen d’un cadre théorique aussi spécifique. C’est ce pourquoi Foucault identifie ici (entre Machiavel et le libéralisme du XVIIIe siècle) l’avènement d’une technique autonome du gouvernement. on ne se détermine plus selon la dictée des caprices d’une volonté souveraine. Le savoir-faire dans l’exercice du pouvoir politique. L’énorme accumulation et l’organisation de plus en plus complexe des savoirs et des techniques liés à l’art du gouvernement. qui tiendront de bout en bout la stabilité du pouvoir. le gouvernement entendu au sens politique. La direction des sujets et l’attention portée au territoire n’étant soumises qu’à la réflexion et au calcul d’un souverain. La rationalité selon la Raison d’Etat est à l’origine d’au moins deux traits définitifs pour l’intelligibilité de la pratique politique : la forme institutionnelle de l’Etat et. vis-à-vis de rien d’autre que de son propre intérêt. DE II. on ne fait plus appel à un ordre naturel institué par Dieu. c’est autre chose que le pastoral. La matérialisation de l’ensemble complexe des relations de pouvoir sera effective avec les institutions étatiques. et ce quelque chose qui n’a pas de modèle. 242 17 . en contrepartie. se matérialisent dans l’éclatement du centre du pouvoir en divers bases et foyers. STP. 1637. c’est un supplément par rapport à la souveraineté. « La technologie politique des individus ». la conquête). En revanche « la raison d’Etat ne renvoie ni à la sagesse de Dieu ou aux stratégies du Prince.ni l’exercice du pouvoir selon la Raison d’Etat. 25 26 Foucault. ainsi que la prolifération d’une littérature spécifique qui montre que la science de l’Etat. ses calculs et ses pratiques seront dorénavant toutes vouées à l’entretien de l’Etat et à l’augmentation de sa puissance. Il l’explique ainsi : l’enjeu dans les œuvres de Machiavel est la fondation et le maintien des domaines du prince. pour pratiquer l’acte de gouverner. Elle se rapport à l’Etat. »25 Ni la transcendance d’un ordre divin ni l’immanence d’une volonté singulière ne se trouvent au fondement du pouvoir politique. p. le domaine public comme l’espace de son exercice. c’est l’art de gouverner. les alliances. à sa nature et à sa rationalité propre. qui doit se chercher son modèle. «c’est plus que la souveraineté. ce qui explique l’apparition des outils statistiques.

la rationalité administrative garde le cap sur la conservation de l’Etat. le moyen sera aussi double : un appareil diplomatico-militaire et un appareil de « police ». elle en est son raffinement. L’ensemble des nouveaux savoirs va redessiner l’espace public (depuis le tracé et la construction des villes. Les relations diplomaticomilitaires entre les Etats reposeront sur le savoir statistique pour définir une « balance européenne ». Dans l’exercice de la raison d’Etat il y avait une identification entre le sujet de l’exercice et les objectifs du gouvernement. p. des différents métiers et de ses produits. des tables de natalité et de mort. dans la mesure où ce sont toujours des moyens qui garantissent le meilleur 27 28 Foucault. mener le registre des denrées. Elle s’explique par le développement des moyens techniques et des savoirs déployés pour mener à bien la direction de l’Etat. créer des systèmes comptables. c'est-à-dire l’Etat lui-même . NB. Idem. p. Ce changement lié à l’approfondissement d’un savoir entraîne forcement des changements dans les pratiques du gouvernement. Il s’agit de rendre lisible l’infinité des phénomènes qui tombent sous l’emprise de la pratique du gouvernement. la statistique. 18 . aux champs d’exercice traditionnels de la souveraineté juridique : le territoire et le sujet. La population serait une abstraction surgie de l’application du « dispositif de savoir » de l’Etat. 54. L’exercice du pouvoir sera limité à l’extérieur par la recherche d’un équilibre de forces vis-à-vis des Etats voisins et illimité à l’intérieur des frontières de l’Etat. 326. L’administration de l’Etat se heurte désormais à un dédoublement de ses objectifs. restent dans le cadre de la Raison d’Etat. de façon à ce qu’« aucun Etat ne l’emporte suffisamment sur l’ensemble de ses voisins pour pouvoir faire régner sur eux sa domination »27 (plus tard le libéralisme fera de la constitution du monde comme marché l’enjeu de l’équilibre européen). l’appareil de la « police » s’étendra de façon illimitée à un tel nombre de pratiques qu’il sera l’instrument au moyen duquel intégrer toute forme d’activité et de coexistence humaine « au développement des forces de l’Etat »28. A l’intérieur de l’Etat.3. jusqu’à la détermination des rapports interétatiques). Les objectifs de l’appareil diplomatico-militaire et de la police. Par conséquent. mais elle change le domaine de son exercice qui est dès lors la population. L’Etat administratif La rationalité selon l’Etat administratif n’implique pas une rupture avec la raison d’Etat. STP. on va s’intéresser à la classification des maladies etc. On va donc tracer des cartes.

lié au calcul. pour employer le vocabulaire du XVIIe siècle. on retrouve en effet l’ensemble « constitué par les institutions. entendue comme le dressage et la hiérarchisation de l’espace public entier (caserne. école. Seulement ici les limitations qui s’imposent à la pratique du gouvernement sont des limitations externes. C'est-à-dire que j’ai essayé de saisir l’instance de la réflexion dans la pratique de gouvernement et sur la pratique de gouvernement. les procédures. Toutefois cette finalité rencontrera des limitations en provenance de la doctrine du droit naturel et des doctrines du contrat. ainsi. C’est pourquoi ils développent un même mécanisme. hôpital. qui cherche à amener l’Etat à son maximum d’être. analyses et réflexions. les calculs et les tactiques ». se matérialise le souci d’utilité. apparaît. Art. 515-516. 4 31 Michel Senellart. à la machination. Avec ces dimensions s’opère un déplacement majeur dans l’analyse du pouvoir. celui de voir une activité nettement technique. « La discipline est une technique d’exercice du pouvoir (…) élaborée au cours du XVIIIe siècle (…) [elle est] un art de répartition spatiale des individus (…) [elle] n’exerce pas son contrôle sur le résultat d’une action mais sur son développement. usine). p. NB. »30 On a donc voulu souligner la proximité que garde l’idée de « gouvernementalité » avec les notions d’art et de pratique. qui est cette-fois moins un savoir qu’un « dispositif de pouvoir » : la discipline.fonctionnement de l’Etat. Idem. Dans l’exposé des différentes rationalités du gouvernement on a essayé aussi de faire ressortir les particularités du lien 29 Foucault. 12. pratique et technologie gouvernementale A travers ces trois passages on a exprimé la multiplicité des formes du pouvoir ainsi que ses différentes pratiques Après avoir analysé la généalogie de la rationalités politique Foucault reformule la notion d’art de gouvernement en disant qu’elle serait « la manière réfléchie de gouverner au mieux et aussi et en même temps la réflexion sur la meilleure manière possible de gouverner. Il doit être mis en avant le degré technique. p. avec la notion de « gouvernementalité ». le savoirfaire. pp. qui donne à l’exercice du pouvoir toute sa spécificité. qui fait justement la complexité de la pratique du pouvoir. mystères ou secrets d’Etat. à des pratiques compliquées et occultes : arcana imperii. »31 Enfin. 30 19 . un terrain clos et propre à un savoir de spécialistes : « L’art de gouverner. « L’incorporation de l’hôpital dans la technologie moderne » DE II. [elle] implique une surveillance constante et perpétuelle des individus [et elle] suppose un registre permanent »29 Dans la discipline.

les moyens. mais aussi on a vu la place des discours dans la formation de nouvelles pratiques de gouvernement. les limites et l’exercice du gouvernement. Cela a été souvent un passage des pratiques du gouvernement aux pratiques discursives. Au fur et à mesure que le pouvoir étatique se configure en état gouvernementalisé. En Surveiller et Punir Foucault avait noté cette interaction dans les systèmes disciplinaires au XVIIIe siècle et l’avait désigné sous le terme « technologies du pouvoir ». 20 .formé par les objectifs. il conviendra maintenant de parler en termes de « technologies gouvernementales ». par le biais des ces type d’interactions.

à un renouvellement de la pensée sur le pouvoir politique. l’Etat ce n’est pas en lui-même une source 21 . par le dynamisme. les techniques et les institutions du gouvernement. de principes uniformes d’où on pourrait dégager les données historiques. On s’éloigne donc de la conception traditionnelle de l’Etat et du pouvoir comme le Status ou ce qui fixe son but sur sa propre croissance. le Pouvoir. l’Etat. à une nouvelle conceptualisation de la philosophie politique qui jusqu’à présent avait cherchée l’intelligibilité de son domaine dans des formulations du type essentialiste telles que le Souverain. Economie de la théorie de l’Etat – Théories économiques du gouvernement Faire l’économie de la théorie de l’Etat amène Foucault à approfondir l’étude du libéralisme. la Loi. qui se borne d’elle-même par la réflexion sur ses pratiques et ses discours. L’Etat ce n’est pas un universel. sur les singularités du contexte historique. Celles-ci sont le seul point de départ et sont forcément singulières. Tous ces trois domaines caractérisés par la mobilité. avec la même nécessité. comment on l’a déjà noté. Il voit deux raisons qui rendent impossible cette théorie : 1) il nous dit d’abord que l’histoire n’est pas une science déductive. 2) Mais de façon plus décisive. C’est à cette nouvelle nécessité de la pensée politique que Foucault répond avec le cadre conceptuel de la « gouvernementalité ». a besoin d’un nouveau vocabulaire qui ne soit plus essentialiste mais qui se fonde. Les deux traits fondamentaux de l’avènement historique de la pensée libérale – à savoir la nécessité de limiter l’étendue du pouvoir et la nécessité que cette limite reste intérieure à l’autoréflexion du pouvoir – font appel. l’élaboration d’une théorie de l’Etat ne sera pas possible car. 1.C. « Gouvernementalité » et Rationalité libérale C’est dans la première leçon du cours de 1979 que Foucault passe en revue les détails et les traits singuliers de la nouvelle rationalité du pouvoir qui est le libéralisme. ainsi que sur le réseau complexe des savoirs et des pratiques (ce que Foucault désigne par le nom de « technologies »). « l’Etat n’a pas d’essence. L’avènement d’une nouvelle rationalité politique. Le travail d’historien ne prend jamais comme point de départ l’existence d’un corpus doctrinal et systématique. sur les pratiques. etc. lui.

Or l’économie est un foyer important du pouvoir que l’Etat gagne à intégrer. C’est la raison pour laquelle on a pu voir dans la « gouvernementalisation de l’Etat » un « phénomène retors ». Il ne s’agit pas à proprement parler d’une entité dont on pourrait cerner la spécificité. STP.autonome de pouvoir »32. A partir de là. NB.79 Idem. p. Un changement plus significatif se produira avec l’idée que l’intérêt de l’Etat se trouve dans les décisions prises selon l’intérêt des individus. Pour lui. En suivant sa démarche habituelle. L’Etat utilise la rationalité de l’économie pour avoir une prise sur lui-même. On peut bien dire qu’il y a eu une économie pour chaque forme de pouvoir politique. Ainsi. le libéralisme marque le caractère de la raison gouvernementale moderne. C'est dire que cette raison gouvernementale est à comprendre en opposition avec les rationalités gouvernementales de jadis (les moments analysés en termes de Raison d’Etat et d’Etat 32 33 Foucault. Le moindre gouvernement Foucault situe l’apparition du libéralisme vers le milieu du XVIIIe siècle. par exemple. sous la forme de l’Etat libéral. modifier ou influencer les comportements. il appartient à chaque atome de la société de se diriger selon la rationalité économique. ni les principes. Pour le gouvernement politique il sera question de trouver les meilleurs moyens pour arriver à sa fin. c’est maintenant de retrouver la forme qui permettra de renouveler l’Etat. L’Etat étendra ainsi sa « gouvernementalité » tout en s’effaçant derrière des rapports économiques. L’enjeu majeur pour le gouvernement. du despotisme des physiocrates). Cela a été dans un premier temps la science camérale et le mercantilisme (Foucault parlera. Foucault étudie le pouvoir à travers ses contextes et ses mécanismes singuliers (micropouvoirs). dans sa dispersion sur les multiples formes du gouvernement. 98 22 . 2. Le propre de l’Etat. d’où il tire sa consistance L’étude du contexte libéral amené à voir dans l’économie le principe d’une nouvelle forme de « gouvernementalité » politique. « L’introduction de l’économie à l’intérieur de l’exercice politique (…) sera l’enjeu essentiel du gouvernement. »33 Ce passage n’a pas été unique dans l’histoire. se chevauchaient avec des principes absolutistes ou de la raison d’Etat. il justifie son refus de l’essentialisme qui conduirait à une conception abstraite du pouvoir. pour se gouvernementaliser. Et les premières programmations libérales. p. car c’est par ce moyen que la forme étatique du gouvernement a assuré sa survie.

C’est d’abord « la mise en place d’un principe de limitation de l’art de gouverner »34. Ce sont des contraintes rencontrées au sein même des pratiques du gouvernement. du genre juridique. p. qui viendrait interdire ou s’imposer à la pratique gouvernementale. l’Etat. Ces moments de la rationalité politique sont entendus encore soit comme effort pour cadrer le pouvoir politique. et davantage de gouvernements habiles ou maladroits. cela ne veut pas dire pour autant qu’elles ne répondent pas à une certaine régularité. Il faut envisager dans cette direction la portée de la voix toute puissante du souverain qui dira « L’Etat c’est moi ». Il ne s’agit pas d’une contrainte extérieure. 12. ainsi que nous l’avons vu). l’acte fondateur et ultime qui légitime l’autorité politique. Les réponses surgiront dorénavant de l’autoréflexion que le pouvoir tiendra sur ses propres pratiques et sur ses propres productions théoriques (ses discours). NB. la radicalité de cette transformation tient à ce que le principe de limitation de l’art de gouverner est à rechercher strictement à l’intérieur même de cet art de gouverner. Pour cette section on s’est rapporté à la première Leçon du 10 Janvier 1978.Administratif. et aussi l’enjeu des doctrines philosophico-politiques du contrat. 2) Bien que les limites se rencontrent dans la pratique gouvernementale. mais de façon externe par le biais du droit divin ou du droit naturel. soit comme effort pour l’amener à son « maximum d’être ». Secondement. C'est-à-dire que les réponses à la question « comment ne pas trop gouverner ? » ne se trouveront plus du tout à l’extérieur des questions du gouvernement. On peut voir ici l’une des raisons pour lesquelles on va avec le libéralisme de plus en plus s’exprimer en termes de gouvernement et non plus en termes de pouvoir. C’est pour cela que dans ce nouveau mode de pouvoir qui est le libéralisme. Foucault caractérise la dimension d’immanence de cette limitation selon cinq grands traits : 1) Les limites de l’activité du gouvernement sont des limites de fait. on parlera de moins en moins de légitimité ou illégitimité du gouvernement. qui voient dans le renoncement et puis la délégation des droits de la communauté au souverain. 34 Foucault. que ce soient des principes généraux. Le libéralisme marque donc une transformation radicale et de la conception absolutiste et de la conception juridique du pouvoir étatique. Ici commence à proprement parler la lecture suivie de La naissance de la Biopolitique. c'est-à-dire que le fil directeur de ce nouveau modèle de pouvoir politique sera à rechercher dans la formulation constante d’une seule question : « comment ne pas trop gouverner ? ». du côté par exemple de la limitation juridique des droits naturels du XVIIe siècle. 23 . La rationalité libérale se présente comme la « limitation interne de la rationalité gouvernementale ». Le changement fondamental qui survient avec le moment libéral au milieu du XVIIIe siècle se décline en deux temps.

Ce qui se réalise avec l’économie politique n’est pas de cet ordre. 15. établissent les activités que le gouvernement doit suivre et les activités qu’il doit éviter. Dans la mesure où chaque nouvelle rationalité politique se situe à un plus haut degré de complexité.(Plus tard on verra que cette généralité lui vient des lois économiques qui définissent une véridiction) 3) Les limites de l’économie politique seront données aussi par les objectifs qu’elle poursuit. 5) Finalement. les limites résultent d’une interaction puisque le gouvernement fonctionne selon des rapports réciproques entre gouvernants et gouvernés. intrinsèque aux opérations mêmes du gouvernement et qui puisse être l’objet de transactions indéfinies »35 L’économie politique ne saurait pas être seulement l’insertion d’une méthode économique au sein de l’activité gouvernementale. celle de l’économie politique consiste en tracer d’un même geste ses buts et ses limites. générale. 24 . Cette exigence émane d’une conception naturaliste des lois de l’économie. 3. Dans un premier temps. L’idée se trouve déjà au temps des doctrines mercantilistes. C’est de la caractérisation abstraite de la « limitation interne de la rationalité gouvernementale » que Foucault tire le principe qui régit le mode libéral du gouvernement : c’est l’idée du moindre gouvernement ou du « gouvernement frugal ». de la confiance dans un équilibre spontané des opérations marchandes d’offre et demande. Dans l’expression « économie politique » il y a trois sens dont Foucault essaie de saisir un trait fondamental :1) l’étude concernant la production et la circulation des richesses . 4) Cette situation a pour conséquence que les limites internes que l’activité du gouvernement elle-même se pose. 2) la méthode de gouvernement pour assurer la prospérité de la nation . 3) et le sens donné par Rousseau comme la réflexion sur l’organisation et la limitation des pouvoirs dans une 35 Foucault. la gouvernementalisation de l’Etat par l’économie impliquait d’investir le fondement du politique de principes empruntés. où la directive énoncée par l’économie au pouvoir politique était celle du « laissez-faire ». L’économie politique Foucault reprend les éléments de l’analyse de la limitation interne pour définir l’économie politique comme « la forme de calcul et de rationalité qui a pu ainsi permettre l’autolimitation d’une raison gouvernementale comme autorégulation de fait. NB p. La notion d’ « agenda du gouvernement » est donc redevable de l’application d’une rationalité économique au domaine politique.

« L’économie politique (…) c’est fondamentalement ce qui a permis d’assurer l’autolimitation de la raison gouvernementale. 38 On suit ici l’article « A political genealogy of political economy » de D. Pour ce qui est des objectifs de l’économie politique. on atteint progressivement la gouvernementalisation de l’Etat. Meuret dans Foucaults new domains. (…) le maintien d’un certain équilibre entre les Etats pour que précisément la concurrence puisse avoir lieu. la valorisation qu’un gouvernement peut acquérir se trouve dans sa capacité à gouverner le moins possible. en ce qu’à travers elle la pratique du gouvernement tracera ses objectifs. Il y a un domaine qui appartient en propre au gouvernement et on peut le connaître par une réflexion sur ses pratiques et les effets de ses pratiques.société. NB p. Maintenant la gouvernementalisation de l’Etat sera complète 36 37 Foucault. Avec la rationalité économique. pp. »36 La nouvelle raison gouvernementale augmente son niveau de complexité. »37 En suivant ces objectifs. dans la question de la pauvreté ou du chômage. et rencontrera aussi ses limites et son appareil critique. 15. p. Idem. Par là on néglige la question de la légitimité du gouvernement pour mettre en avant la question de l’efficace du gouvernement. On trouvera. 49-74 25 . puisera ses moyens. des champs qui vont maintenant légitimer l’action du gouvernement et qui vont donner le cadre du débat entre les différents partis politiques. 16. le moyen pour parvenir à ces objectifs sera d’agir sur les pratiques et sur les effets de l’activité du gouvernement. corrélative et convenablement ajustée de la population d’une part et des subsistances de l’autre (…) assurer de façon convenable et ajustée et toujours gagnante la concurrence entre les Etats. Ainsi. d’un art de gouvernement perfectionné. En conséquence. car la rationalité de l’économie dessine précisément les contours du champ d’activité du gouvernement. Foucault va s’intéresser à l’étude de l’économie politique en tant qu’elle est la rationalité même du mode libéral du gouvernement. et aussi dans la mesure où elle institue son principe de frugalité. en effet. On aura aussi de quoi défendre le point de vue selon lequel les raisons d’émergence de la philosophie politique se trouvent dans la recherche de la spécificité du politique38. Seulement ici les objectifs sont donnés par une réflexion sur la pratique gouvernementale. il y a « la croissance simultanée. C’est un nouveau type de naturalité qui porte avec lui un domaine inédit des limites imposées au gouvernement. L’économie en viendra à avoir une prise sur le politique dans la mesure où elle exerce une critique de ce qui est excessif ou inutile pour le gouvernement (de viser autre chose que les objectifs). Il s’agit. la rationalité gouvernementale selon l’économie politique reste dans le cadre de la Raison d’Etat.

Et surtout en soulignant la place qu’occupent les pratiques discursives dans la configuration de notre quotidien : « montrer comment le couplage. mais du côté de la réussite économique. Ce lien sera défini comme « véridiction ». série de pratiques – régime de vérité forme un dispositif de savoir-pouvoir qui marque effectivement dans le réel ce qui n’existe pas et le soumet légitimement au partage du vrai et du faux39 ». La rationalité économique du politique deviendra par là même l’appareil critique le plus efficace de l’activité du gouvernement. Par la suite. ce qui justifie sa présence sera à trouver non plus du côté des vieux thèmes sur son origine ou sur l’établissement d’une constitution juste. La légitimité du gouvernement. p. La société devient ainsi l’objectif de la gouvernementalité libérale. Vers l’âge de la véridiction économique Le trait que Foucault considère comme le plus marquant dans l’émergence de cette nouvelle rationalité politique.si elle s’étend à l’ensemble des rapports humains. NB. c’est par l’économie que la société opère un retour vers l’autorité politique. On essayera aussi de voir dans le discours néolibéral un phénomène retors dans la mesure où il s’agit d’assurer la survie du capitalisme. 22. L’application du champ économique sera mobilisée de plus en plus comme le meilleur moyen de poser un regard critique sur l’ensemble de l’action gouvernementale. Et en même temps. 39 Foucault. On sait l’intérêt que Foucault porte au lien entre pratiques discursives et pratiques du pouvoir. à partir des années 30. c’est l’avènement d’un nouveau régime de vérité. par l’exposé de l’ordolibéralisme allemand et le néolibéralisme américain. 26 . notre travail essayera de caractériser en détails ce concept.

les tactiques. Il n’en va pas autrement pour ce qui est du rapport que la philosophie a entretenu avec le politique. il a été question de voir dans la notion de « gouvernementalité » un renouvellement dans les analyses du pouvoir. 540 27 .Renouvellement de la philosophie politique Tout au long de cet exposé. On apprend davantage sur ce lien dans son cours de 1981 (Le gouvernement de soi et des autres) : le politique serait une pierre de touche pour la philosophie. p. donc d’intensifier les luttes qui se déroulent autour du pouvoir. d’élucider. il convient de se rappeler qui si la place de la philosophie par rapport au politique est réduite. dans ses textes. on a vu Foucault contester de manière énergique tout usage prescriptif de la philosophie. toujours dans le pragmatisme foucaldien. ne retrouve le réel de sa vérité que par rapport au pouvoir politique. les stratégies des adversaires. DE II. sans faire mention à la notion de gouvernementalité. on s’est intéressé à l’usage effectif de la « gouvernementalité » dans l’analyse de différentes pratiques et rationalités du pouvoir. Ici. de rendre visible. Donc poser la question du pouvoir en formes d’existence ? En quoi consistent les relations du pouvoir ?40 ». propose une méthode. le résultat d’un besoin théorique pour penser les pratiques du gouvernement. Et cela non pas sous une forme prescriptive : « La philosophie a encore à jouer un rôle du côté du contre-pouvoir à condition de se donner pour tâche d’analyser.Gouvernement de soi : résistance et contre-conduite Dans l’article « Le sujet et le pouvoir ». Est-ce qu’on peut dire pour autant que Foucault s’inscrit dans un projet de philosophie politique ? A plusieurs reprises. La réalité de la philosophie. ne peut être assurée que si elle se prononce sur celui qui exerce le pouvoir. la philosophie tient un rôle de plus en plus restreint au sein des disciplines spécialisées.Conclusion . Foucault. qui soit à la fois plus empirique. On peut dès lors mesurer le poids que prend la « gouvernementalité » dans une « philosophie analytique de la politique ». les foyers de résistance. « La philosophie analytique de la politique ». elle n’en est pas moins importante. De fait. dans sa pratique. Cependant. et qui implique davantage de rapports entre la théorie et la pratique. La philosophie. Ce nouveau mode d’investigation consiste à prendre les formes 40 Foucault. plus directement reliée à notre situation présente. « (…) une autre manière d’avancer vers une nouvelle économie des relations de pouvoir. .

Que cela partage un même but. 43 Foucault. Sa thèse serait que la résistance se déclenche au niveau du rapport de soi à soi. « Le sujet et le pouvoir ». Brossat A. Ceci nous ramène de nouveau à la question sur l’actualité. Certes. non pas complètement hiérarchiques. Admettons en même temps que l’objectif visé par les luttes révolutionnaires est le pouvoir économique et que la lutte la plus urgente est celle contre la soumission des subjectivités43. et comme un jeu de rapports. et « Le sujet et le pouvoir ». que tout est à refaire. DE II. conséquence de l’intégration par l’Etat des techniques du pouvoir pastoral. il est temps de mettre en question l’ensemble des discours qui nous sont donnés comme doctrinaux et qui déterminent les rapports entre les hommes. dans le droit de refuser ce que nous sommes.41» Il nous semble que le rapprochement entre cette méthode et la « gouvernementalité » est pertinent. Foucault nous met en garde aussi contre les excès de fierté : il ne serait pas très original de penser que nous vivons dans un tournant de l’histoire. Il a été dit qu’on peut faire de la « gouvernementalité » un usage stratégique. « La philosophie analytique de la politique ». on voit un bon nombre de personnes qui refuse les réponses données. 42 28 . Désormais. en particulier dans le cas du gouvernement pastoral des hommes. ce serait dans la mesure où un changement anthropologique est survenu avec l’Etat libéral. En considérant le pouvoir du côté de ses pratiques. il serait possible de penser les résistances ou les contre-conduites. On peut du moins accorder un peu de pertinence parmi les voix qui annoncent la fin de l’ordre économico-politique qui s’est établi à la fin des années soixante-dix. . mais réciproques. Foucault a exprimé le vœu que la réalité de ses livres serait dans l’avenir. Certes. 1044. On va jusqu’à entendre que la globalisation dégénère en pastoral démocratique42. dans la construction de sa propre subjectivité. C’est la raison pour laquelle il voit le combat le plus urgent dans les luttes contre l’assujettissement. qu’il appartient au gouvernement libéral d’introduire ses propres crises.Actualité de la gouvernementalité Quand on pose de nos jours la question « qu’est-ce que nous sommes aujourd’hui ? ». Foucault a étudié le phénomène des contreconduites. En ce qui nous concerne les conditions sont bien favorables pour la mettre à l’épreuve. on le verra plus tard. DE II. Si un diagnostic du présent nous fait parler de temps révolus.. 41 Foucault.de résistance aux différents types de pouvoir comme point de départ. « Les perversions du pastorat démocratique ». Et en outre. il nous dit que la sensation de crise révèle plutôt d’une impuissance à comprendre le présent.

Vie et comportements 2. Libéralismes et néolibéralisme A. Rationalités du gouvernement C.Plan Général du projet « Le néolibéralisme comme technologie gouvernementale » I La gouvernementalité A. Société civile 1. Technologies néolibérales A. Capital humain et innovation 3. Production de la liberté : dangers et crises D. Homo œconomicus 1. Concurrence 29 . De la juridiction à la véridiction B. Objet et critique du gouvernement B. Prééminence du gouvernement B. République des intérêts C. « Gouvernementalité » et Rationalité libérale II. Politique et société d’entreprise III. Etat de droit : Entre droit et économie 2.

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........................................ La Raison d’Etat .................................................... 11 3........................................ 27 Plan Général du projet « Le néolibéralisme comme technologie gouvernementale ».................... 18 C............................... La rationalité pastorale ......................... 12 B........................................................................... 10 1.. La gouvernementalité ................................................................................ 21 1............................... 24 Conclusion........................................................................................... 32 32 ........... Pouvoir et micropouvoirs ................................................................ Le gouvernement des autres : la « conduite » des hommes...................................................... Le moindre gouvernement............................ « Gouvernementalité » et Rationalité libérale ................ Economie de la théorie de l’Etat – Théories économiques du gouvernement 21 2......................................................................................... Rationalités et gouvernements................. 16 3................ 15 1.......................................................... L’Etat administratif ...... L’économie politique............................. Prééminence du gouvernement..... 29 BIBLIOGRAPHIE ........ 22 3................................................................................................................................................................ 10 2...................................................................................... Diagnostic de l’Etat ........................................TABLE DES MATIERES I............... 15 2................................. 30 TABLE DES MATIERES................................................................ 4 A........................................