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LA VILLA LISERB

Louis Nalpas, nom important mais oublié, mérite un hommage. Les historiens futurs du cinéma se montreront injustes ou mal documentés s’ils négligent l’action de cet homme qui flairait de loin les talents, à qui Abel Gance, Louis Delluc, Germaine Dulac, et bien d’autres, doivent soit le départ de leur durable renommée, soit leur vogue d’alors. C’était Nalpas qui présidait à l’activité du Film d’Art pendant que le directeur attitré de cette société, Charles Delac, était aux armées. Intelligente, heureuse, cette suppléance conféra à la maison de Neuilly un lustre quasi aristocratique. Louis Nalpas était la grâce et la distinction mêmes. Captivante figure, ouverte et secrète à la fois. Sa place a-t-elle été bien indiquée dans le cinéma ? Son tempérament ne le prédisposait-il pas aux taches de la diplomatie ? On l’eût imaginé, attaché à des négociations subtiles, entre gens pour qui le moindre mot prend un poids, le moindre geste une portée, le sourire le plus effleuré un sens que chacun reste libre d’interpréter. Comme sa souplesse eût glissé parmi les plénipotentiaires réticents, chargés de missions ardues, responsables d’intérêts graves ! Qu’il eût bien joué la partie ! Mais enfin le destin a préféré le diriger vers les voies instables des images. Le physique de cet homme si fin inclinait en sa faveur dès l’abord : svelte, jeune d’allure, avec un visage avenant, éclairé d’admirables yeux noirs, au teint mat et très brun. Quand on l’entretenait d’affaires, sa physionomie devenait attentive, comme il se doit, et sérieuse, — d’un sérieux, pour tout dire, encourageant. Hostile une proposition, il savait la combattre en semblant l’approuver, alléguant pour s’y soustraire des impossibilités désolantes, se retenant presque de féliciter sou auteur d’avoir conçu pareil projet. Aucun visiteur éconduit ne le quittait irrité. Il avait créé une atmosphère d’urbanité. Son élocution était aisée et vive, son français irréprochable, sans trivialités, articulé à merveille et teinté d’un rien d’accent oriental. Sans doute se rattachait-il à quelque antique souche grecque, fils de la vieille Hellade, non celle des Spartiates rudes, mais des Athéniens déliés. Peut-être même, remontait-il à Ulysse à la parole prenante et l’esprit fertile en trouvailles. Ayant vu le jour à Smyrrne, en Turquie d’Asie, le 3 novembre 1884, aîné de quinze fils et filles nés des mêmes parents, il fut élevé au collège Saint-Joseph, tenu par les frères de l’Ecole Chrétienne. Il resta jusqu’à dix-sept ans dans sa ville natale auprès d’un père négociant ; et lui-même prenait goût au commerce. On l’envoya au Caire, pour se perfectionner, au Crédit Lyonnais, dans les choses de la banque. Son père avait obtenu la concession du percement à Smyrne de trois boulevards. À vingt-cinq ans, le jeune Louis inspirait à tel point confiance qu’on n’hésita pas à lui confier la mission de discuter à Paris, avec les financiers, des crédits nécessaires à l’entreprise. Les pourparlers n’aboutirent pas, mais la capitale avait séduit ce garçon ambitieux. Il voyait en elle un théâtre à la taille de ses futurs exploits d’homme d’affaires. Mais quelles affaires ? II ne savait au juste. L’essentiel pour lui fut toujours l’acte de la tractation, non la matière traitée. Il arpentait les rues commerçantes, fréquentait ces cafés de la rue La Fayette où l’on fait le trafic des perles et que Jean Vignaud a dépeints dans la Maison du Maltais. Il flânait du côté de l’Hôtel des Ventes ou bien de la Bourse, à l’heure ou la bataille des titres s’engage, recherchant moins une situation que l’attendant, en fataliste. On était en 1909. Comme il passait rue Grange-Batelière, il considéra une enseigne Agence Générale Cinématographique : Astaix, Kaslor et Lallemand. À tout hasard, il entra, sans objet précis, se disant « Il y aura peut-être là des films à envoyer chez moi… » Astaix, Kastor et Lallemand étaient accessibles. On causa. Dans le cerveau de Nalpas, les idées jaillirent. La conversation l’entraînant, il fit envisager à ses trois interlocuteurs, non un achat mesquin de quelques pellicules, mais la création d’un marché du Levant. Comme ce jeune homme, empli d’imagination, n’avait pas l’air d’un hâbleur, comme il semblait posséder de la justesse de vues et qu’il parlait bien, comme on le sentait chaleureux mais réfléchi, les trois associés conquis, entrèrent en rapport avec lui. De nombreux films furent exportés et l’avenir s’annonçait au mieux. Ces besognes n’étaient pas celles auxquelles Nalpas aspirait. Sans cesse se manifestaient des

déjà âgés. On tourna dans un esprit cordial la Robe Rouge d’Eugène Brieux et Théodora de Victorien Sardou. gens de poids.obstacles à la conclusion de vastes affaires. quels que fussent les moyens de fortune dont on disposait. d’opérateurs. il s’initia. Le soin était laissé à leur esprit critique d’analyser et de tirer profit.S. comiques. On tourna. Ce fut ainsi qu’en 1911. d’artistes. il avait remarqué qu’entre les films français et les films américains. Pouctal s’était remis au travail. Il accueillit bien la mienne qui fut réclamée par tous les cinémas. Aux approches de la fin de la guerre. à court de bandes françaises récentes. en attendant la fin de la guerre. Le studio de Neuilly devenait un endroit choisi. fit. des films de tous genres : dramatiques. soit aux champs. Ce bureau prenait jour sur le petit jardin de la villa. pièce sur les sous-marins engloutis dont le succès fut grand). au secret cinématographique. Si l’on veut se faire une idée de la façon dont il procédait avec ses collaborateurs sans y paraître. Poussant de l’avant. Or. d’aventures et à épisodes. Travail d’Emile Zola. devenait l’ami de chacun. Monte. Quelques metteurs en scène furent engagés au nombre desquels Gaston Ravel et Maurice Mariaud. piliers de la maison. rendu plus exigu par l’atelier de prises de vues édifié au milieu de pelouses. d’écrivains et d’auteurs dramatiques célèbres. Le Colisée. Il lui semblait qu’un progrès se révélait du côté des derniers. On y accédait par une pièce où travaillaient des dactylographes délicieuses. de mémoire d’homme. admirait et. Il fallait regrouper un ensemble de réalisateurs. Paul Adam s’y montrait curieux d’un art en puissance . car la stupidité le rendait nerveux. faire entendre sa voix et donner des conseils. Survint la guerre. Inexpérimenté en la matière. Aux environs de 1914. se plaisait à deviser dans le calme bureau de Louis Nalpas. Charles Delac. et le Film d’Art cessa de produire. soit des détails de leur exécution. Six mois plus tard. il profita du retour des armées de . soit sous les drapeaux. natif de l’Afrique du Nord. elles ne tardaient pas à arriver en France et on en réservait la primeur à ses metteurs en scène. Georges Lacroix. dès lors. Nalpas fut chargé du soin de diriger l’entreprise. Et Gance apparut dans le bureau de Louis Nalpas. Saidreau. la différence s’accentuait. Calmettes et Pouctal. dont on tourna la plupart des pièces. Il fallait donc travailler vite. il engagea quelques metteurs en scène nouveaux : Marcel Simon. il avait à faire à deux metteurs en scène. l’Agence Générale Cinématographique distribuait les productions du Film d’Art. Il s’entendait avec les importateurs pour disposer. toutes ses secrétaires ont été des enchanteresses. pendant quelques heures. sur l’insistance de Philippe Berthelot. d’électriciens. Nalpas en connut donc le nouveau chef. secrétaire général du Quai d’Orsay. il rouvrait ses portes. Sur les conseils d’E. à force d’admiration.A. Sa tâche n’était pas simple. Il observait. sans en avoir l’air. Elles n’étaient pas bêtes non plus. bonnes ou mauvaises. d’autorité et ombrageux. Nalpas fut amené à penser que s’il pouvait se trouver à la base même de la création des films. Au lieu de leur donner des directives hasardeuses qu’ils eussent rejetées avec hauteur.Cristo d’Alexandre Dumas. Le film que je réalisai fut La Menace dont j’ai parlé. Et le directeur du Film d’Art. d’après un roman patriotique d’Arthur Bernède. pleine confiance au cinéma et rêva de devenir producteur en titre. Charles Delac mobilisé. tout alla bien. étudiait. salle où il parut. Nalpas fit appel à ma collaboration. De cette parenté quasi-orientale résultait des affinités entre les deux hommes. On y rencontrait beaucoup de comédiens en renom. frappé par la valeur de son cadet. venus de chez Gaumont. La maison le NeuiIly reprit quelque vie au commencement de 1915. Nalpas a toujours eu l’épouvante de la laideur physique et. était redouté depuis quelque temps pour l’humeur de son public qui sifflait les productions. les difficultés diminueraient beaucoup. Avec Nalpas. sans chômer. Georges Pallu qui était pianiste. démontrée imminente par les esprits mathématiques. Georges Feydeau. Ils provenaient. Cette circonstance eut pour effet que les recettes montèrent haut et le Film d’Art n’hésita pas à se lancer dans une production suivie. bien que je fusse sur le point de partir pour le front. Nalpas s’intéressa directement à la production. d’un certain nombre de ces bandes et même pour leur signaler celles dont des correspondants d’Amérique lui avaient vanté les mérites . sentimentaux. Alors il organisait à Neuilly des séances consacrées aux projections d’œuvres caractéristiques des U. mais surtout les œuvres d’Abel Gance. etc… Les uns et les autres étaient. Nalpas. soit du choix des sujets de scénarios. Laumann (l’auteur d’En plongée. lui proposa de renoncer à sa situation de courtier pour devenir son secrétaire général. satisfait du résultat de toutes ces affaires. Les plus marquants d’entre ceux-ci furent Chantecoq. voici un exemple. approuvait. qui lui déplaisaient.

dans un endroit nommé « Villa Liserb ». ailleurs encore. Restait à trouver l’argent. j’eus l’occasion de constater que cet art ne semblait guère ambitionner que d’être une industrie à transformation qui n’a pas fini de nous étonner… » Assuré d’une commandite satisfaisante. en outre. Il se trouvait que la lumière du Midi français. non seulement les façades des maisons et les patios. Les soieries des sièges. accidenté. Cadre rêvé de la Sultane. mis eu scène par Gaston Ravel. Deux metteurs en scène appréciés. Là aussi se déroule l’action d’un des romans d’Albéric Cahuet : Regine Romani. un noyau de petits artistes aptes à compléter les distributions. il en devint locataire. consistait en un parc de quatorze hectares. des aloès . Il était impossible que Louis Nalpas dédaignât pareille splendeur. scintillantes de jets d’eau et fleuries. où flânaient de nonchalantes et molles sultanes. Plein de sagesse. à l’embonpoint heureux. ayant acquis le bagage de connaissances nécessaires. pendant près de quinze ans. Le jardinier de ce lieu féerique était un homme épanoui. Liserb est le mot Brésil retourné. les Flambeaux d’Henri Bataille et la Maison d’Argile d’Emile Fabre. Victoria. cet auteur entrevit des palais constellés d’arabesques d’or. des sentiers pierreux d’où émergeaient des palmiers. d’oliviers . Il ne fut pas difficile à l’éloquence du jeune producteur de persuader Charles Pathé. On assistait à un commencement de spécialisation des salles : il fallait entreprendre des films spéciaux convenant à un public spécial. chevaucheraient des émirs au luxe barbare.Charles Delac pour quitter le Film d’Art. Louis Nalpas gardait le souvenir de son soleil du Levant et d’Egypte. L’idée lui vint de tourner un film qui ressusciterait un Orient fabuleux. les lieux couverts. De nombreuses troupes s’y rendaient pour leurs travaux de plein air. des terrains plus en friches que ceux du Paradau . aujourd’hui disparue. ancien comédien et ancien directeur du Théâtre du Casino de Nice. des bosquets d’eucalyptus qui embaumaient. Il lui plaisait de déployer son activité dans un climat reflet du sien. qui vivait là. apportaient aux pièces un ton d’allégresse. les jardins et certains paysages rocheux. égayées d’oiseaux. poète et orientaliste. des cactus. ses sites marins avec leurs rocs. Nourri aux sources. dans la villa Liserb. lors de ses séjours sur la Côte. Ce domaine appartenait à un invisible Américain du Sud. pourquoi Nalpas s’établit-il sur la Côte d’Azur ? Nice était un endroit de prédilection pour les cinéastes. autrement dit les intérieurs. Les meubles étaient pour la plupart de style Louis-Philippe. il alla faire un stage chez Pathé qui lui fournit les fonds de deux films. Cette conception pittoresque charma Louis Nalpas. de pelouses. voisins de Nice. à Cimiez. et le sujet de la Sultane de l’Amour naquit en lui. Après quoi. Un ciel presque toujours serein permettait la régularité des prises de vues sans les coûteuses interruptions dues au mauvais temps de Paris. Charles Burguet. non loin d’un monastère. à Shéhérazade. « Depuis. comme aux premiers âges à faire édifier en plein air. homme d’allure démocratique et qui parlait éloquemment en public. des jardins rafraîchis d’eaux vives. Confiant en l’alliance du soleil. poudreux et désertiques. furent engagés. Quant aux extérieurs. dans des sites sauvages. torturés de refoulements. on lisait l’inscription : « Liserb » en ferrures forgées. la vieille reine d’Angleterre. Le hasard de ses promenades le conduisit sur les hauteurs de Clamiez. Les hautes fenêtres s’ouvraient sur des verdures ensoleillées qu’aucun bruit discord ne troublait. Et d’abord. il songea. le même qui devait plus tard présider. de couleurs vives. avec sa femme et ses deux brunes jeunes filles bondissantes comme des nymphes. La demeure des maîtres consistait en une maison à l’italienne. dans un pavillon ombragé de treilles. Le chef opérateur était Raulet et le décorateur Marco de . Sur la grille d’entrée. L’exemple arrivait d’Amérique. ailleurs. il créa la Compagnie des Films Louis Nalpas et partit s’établir à Nice. offriraient un choix. là. descendait jadis. Des entretiens eurent lieu avec Franz Toussaint. l’Association des Auteurs de Films. Et voici l’un des lieux et l’un des moments les moins connus et les plus poétiques du cinéma français. mais aussi les salles et les chambres. confia-t-il. bordées de frondaisons. Il pensa aux contes des Mille et une Nuits. Dans cette Nice fortunée il s’était formé. La sincérité et les arguments de l’enchanteur Nalpas avaient été d’autant plus irrésistibles que nous étions au temps béni où il considérait exclusivement le cinéma comme une forme d’art. de figuiers. des allées larges. Ailleurs. Cette villa. Nalpas projeta de réaliser entièrement son film sur la Riviera. confortable. fort éloignée de l’habitation. leurs pins et leurs cyprès l’avaient toujours hanté. offrant. et René Le Somptier. qui écrivit le scénario. où plusieurs crurent ardemment à sa vocation artistique et s’efforcèrent d’œuvrer en ce sens. Dans cette villa. vallonné. enclin à soutenir les films de qualité en vertu des principes qu’il venait d’édicter. Parmi elles se glisseraient des ennuques nains.

pourvu du pare-soleil. tournés à deux heures d’intervalle. Gaston Modot. 75 et 100. ces constructions n’avaient aucune autre source lumineuse que le soleil. La présentation de la Sultane de l’Amour eut lieu au printemps de 1920. Afin de conserver le contour auréolé pu dessine les personnages pour les détacher. les tableaux s’alourdissaient de détails foisonnants et tranchés. On n’en possédait pas et l’on ne voyait là qu’un moindre mal car le plus faible vent agitant les toiles remplissait le décor de clartés dansantes. Parfois. Le cinéma est prosaïque ». ou bien se promenant dans une allée de cyprès sur lesquels des roses grimpaient. Nulle querelle de préséance n’envenima les relations de ces vedettes exceptionnellement amies. la réalisation de ce film laissa dans l’esprit de tous ceux qui y participèrent le souvenir d’une partie de plaisir. Louis Nalpas méditait. Cela n’allait pas sans inconvénients : quand le soleil montait ou déclinait. Marcel Levesque. faisant machinalement tournoyer une petite chaîne qui retenait un trousseau de clés. Cependant. lui-même. tous se trouvaient réunis à la table d’une cantine installée sous un arbre. la tête penchée. on les orientait de façon à permettre les prises de vues dans cette direction et à pouvoir éclairer aisément les visages les comédiens au moyen d’écrans réflecteurs. il fallait les éloigner du fond dans la mesure où l’éclairage se faisait plus oblique. et peintre lui-même. loin des cris. dans une ivresse philosophique. le cas échéant. Le ciel resta presque constamment bleu. comme jadis Feuillade. qui chose surprenante.Gastyne. lisait et relisait le Rire de Bergson et. Deux plans successifs et directement liés. le visage baigné de larmes. les ombres projetées diminuaient jusqu’à disparaître ou s’allongeaient jusqu’à envahir le décor entier. plusieurs se complaisaient à répéter bêtement : « Dès qu’on veut atteindre au cinéma la fantaisie ou le rêve. on se heurte au poids. solitaire. de tulle pour adoucir les contrastes. . Faible désavantage s’il s’agissait de premiers plans puisqu’en ce cas. Ainsi les décors de la Sultane de l’Amour représentaient non seulement des façades de palais. II estima toujours que la qualité artistique des films coïncide avec l’indépendance du réalisateur. vêtu de flanelle blanche. Une distribution d’artistes sociables avait été réunie Marcel Levesque au comique subtil. les arrières sont flous : il n’en était pas de même pour les ensembles. l’émir amoureux. La pellicule orthochromatique ne pouvait traduire la diversité des teintes que selon une échelle limitée de blancs. semblable. car on n’y travaillait qu’aux heures où l’objectif. de noirs et de gris. le gras M. premier grand prix de Rome pour la peinture. il fallait recourir aux seuls écrans ou aux miroirs recouverts. faisait face aux rayons. le film fut-il à la hauteur de ce qu’avaient imaginé Nalpas et Toussaint ? Etait-ce possible ? Sa conception plastique primitive s’apparentait aux vieilles miniatures persanes stylisées. devint par la suite metteur en scène. grâce à une facilité d’élocution enviée. Dans leur inimitié pour l’Art Muet. assis sur une calme terrasse. Vermoyal au front nostalgique. sultane brûlante . où Le Somptier étincelait. apparaissait la longue silhouette maigre et flexible de Charles Pathé qui venait jeter sur ce travail agréable un regard plein d’approbations soucieuses. On passait d’un décor à l’autre deux fois par jour. Même lorsqu’ils ne tournaient pas. Bien mieux. Ce dernier. les comédiens montaient à Cimiez. ami de Picasso et de Modigtiani. Biancheri. Une combinaison complexe de velums les eût aidés. de mosquées ou de souks mais aussi des pièces intérieures. de ce fait irréelles. En dépit de ces difficultés. Il n’est pas surprenant que ces moyens sommaires ne permissent guère aux réalisateurs d’exprimer la poésie chatoyante des contes de Shéhérazade. Sylvio de Pedrelli. Gaston Modot dont le masque dur prenait un caractère de férocité sous le casque. Car. Louis Nalpas. l’écoutait. Sur le coup de midi. Des propos sur l’avenir esthétique du cinéma étaient tenus. en dépit de leur titre de directeur artistique. Malgré le soin apporté à son exécution. La gamme d’objectifs dont disposaient les opérateurs se limitait aux 50. Les réalisateurs devaient veiller à ce que les variations n’apparussent point. Sur le plan du cinéma élémentaire de 1918. sur le gazon. très grand et très beau. imposant un vérisme photographique raide. La lumière électrique faisant défaut. Le cinéma rend tout immédiat. Le mot d’ordre à la mode étant la recherche exclusive du contre-jour. le matin et l’après-midi. loin du bruit. les artistes apportaient une pleine adhésion aux indications de leurs metteurs en scène. allait jusqu’à en déclamer des passages au jardinier. brossait quelques toiles ou bien jouait de la guitare . artiste de goût. France Dehlia. le seigneur de Liserb ne se mêla jamais aux travaux des metteurs en scène. Élevées en plein air. de perspectives non transposées. pour varier les tonalités. à un prince persan. Ce va-et-vient permettait peu de stabilité visuelle. présentaient l’absurdité de deux luminosités différentes.

Tandis que ces travaux s’accomplissaient. ce furent Eve Francis. condamner. Louis Nalpas qui estimait. nommé Saint-Augustin. Ce dernier avait réalisé une fortune pendant la guerre. Mais le tandem Levesque-Durand ne cueillit pas de lauriers. Le producteur pénétrait dans la période des resserrements financiers. bras nus et teint bronzé. tous deux hommes de sensibilité délicate. Certains prophétisaient que. c’est le métier des aveugles ». Non loin d’un parc à autruches s’étendait un vaste terrain. avec. Et 1e voici qui entreprit une série de comédies légères et sentimentales. un fondateur de cité. Ce nom chantant et prometteur lui parut du meilleur augure. Le sol fut nivelé. au-dessus de la Californie. qui domine la mer. des chemins carrossables furent tracés. Delluc était l’auteur d’un scénario. lancée avec force dollars. tout souriait. et aussi. Louis Delluc. oui. Louis Nalpas devint un des hommes les plus en vue de la corporation et celui en qui la jeune école plaçait ses espoirs. Elle tournait docilement des scènes et repartait avec une rapidité plus terrifiante encore qu’à l’aller. L’atmosphère s’assombrit lorsque Delluc et Germaine Dulac se heurtèrent à la résistance de Nalpas qui refusa de les envoyer en Andalousie tourner les extérieurs du film. Quant aux acteurs. Le cinéma. comme principale interprète. dans l’ensemble. Des commanditaires à Nice. Pour éviter de se répéter. Il résolut de faire de Nice la capitale européenne du cinéma. Alors. pendant quelque temps. puisque de Cimiez à Nice. Serge Sandberg. résolut de frapper un coup avec Louis Delluc. Cette réussite l’encouragea. que le cinéma devait sans cesse progresser. Germaine Dulac se chargea de la réalisation. déclara. un Los Angeles français — on ne disait pas encore Hollwood. il se pressa aux portes des salles. en ce temps-la. L’esprit vif de Nalpas eut vite fait d’en saisir l’originalité. En même temps que Charles Burguet. À l’ouest de Nice existe un quartier accidenté. Il avait compris le parti que les esprits entreprenants pourraient tirer des ressources tellement riches de la Riviera. la route est en pente raide. On commença les bâtisses des futurs studios et laboratoires. Nalpas l’acheta. Jean Toulout et Gaston Modot. et. Delluc. il renonça au faste du vieil Orient et. Ginette Maddie. le metteur en scène. la fondation de la Victorine. qui tranchait par un rare esprit d’invention. aux villas espacées. Le soleil du mois d’août 1919 qui faisait fondre le maquillage sur la peau n’altéra jamais la bonne humeur de ces artistes — cette bonne humeur que la villa Liserb secrétait. On attendait beaucoup d’elle : ses récentes Ames de Fous l’avaient mise en lumière. Sous les pins et les lauriers roses. Il rêva d’être un fondateur. que la présentation fut brillante. point de mire de la corporation. Tous les matins.La Sultane de l’Amour. montant. Delluc ne se sentant pas préparé à la mise en scène. comme metteur en scène. Des terrassiers se mirent à l’ouvrage. pour consoler Germaine. la Fete espagnole. cheveux au vent. Louis Delluc ne ménagea pas les éloges. et surtout. Nalpas menait de front la production des films à la villa Liserb. témoignait de tant de bon vouloir. une jeune artiste déjà remarquable : Gaby Morlay. Je déjeunais dans un petit restaurant de Cimiez avec l’auteur. ancienne folie du prince d’Essling que l’on appelait la Victorine. Quant au grand public qui cherche son plaisir sans l’analyser. La réalisation de la Fête Espagnole. prochaine vedette dee l’Art Muet. tout d’abord. dites « fines comédies ». fortune qu’il employait à des fins nobles puisqu’il fit renaître de ses cendres les concerts Pasdeloup. Le producteur et l’écrivain. elle se rendait à Cimiez. Il s’engagea à produire le film. klaksonnant et accélérant jusqu’aux plus extrêmes vitesses. Sa situation morale lui permit de trouver sans mal des commanditaires. dans une toute petite auto à des vitesses vertigineuses. celle actrice rivaliserait avec Mary Pickford. Il s’était lié d’amitié avec Louis Nalpas à l’époque où celui-ci avait courageusement imposé Abel Gance au Film d’Art. Professait que juger. en raison des constructions énormes de la Victorine. et il voyait grand. cependant. On sentait qu’on travaillait pour la bonne cause. celle de la bêtise au front de taureau. résigné « Voilà un métier où il faut fermer les yeux sur bien des choses. Charles Burguet. ne pouvaient que s’entendre. la réalisatrice et Eve Francis. Jean Durand tournait des cocasseries avec Marcel Levesque et une ingénue débutante. à Paris. Levesque qui avait réussi dans son type de Cocantin. se consacra au moderne. la surveillance de l’exploitation . tenait à exploiter ce personnage onduleux et falot qu’il appela Serpentin. Son ambition dépassa celle d’être uniquement producteur. le jour où ils surent qu’on ne leur accorderait que cinq ou six journées de travail à la frontière basque. L’expérience ne lui avait pas encore prouvé qu’une belle œuvre hardie n’est pas commerciale d’une façon obligatoire et qu’il existe une dictature sombrement redoutable. dispenser de haut le blâme ou l’éloge ne suffisent pas et qu’un temps arrive où l’on doit à son tour montrer à quoi l’on est bon.

Ce n’est point dans la vaste fresque wagnérienne aux accents dévorants qu’il puisa son inspiration mais dans l’âpre légende telle qu’elle a fleuri de la terre française et que le savoureux roman de Joseph Bédier avait remise à jour. Il estimait justifié que des gens de cinéma cherchassent à tourner le plus de films possible. Le scénariste de Tristan et Yseut. Ainsi. prêts à recevoir les metteurs en scène et leur troupe. à part Léonce Perret. ne contrariait en rien son attention au joli spectacle des petites lumières peuplant la nuit. un faubourg de Nice. un an suffit pour qu’il se relevât. Il me fut donné. tète baissée. de Tristan et Yseut. Certains sujets se hérissent d’intransigeance et requièrent l’exaltation. Aucune canalisation.des bandes produites ne satisfaisaient point l’activité de Louis Nalpas qu’on eût dit nonchalante mais qui. d’une part — et de toute sa vie — aucun créancier impayé et. louable par son intention de grandeur. la plupart des collaborateurs permanents de Louis Nalpas le quittèrent. Ils se trompèrent à demi car si. Au soir d’une journée où il avait essuyé un ennui grave. il levait son regard vers de petites lueurs mobiles mêlées aux points fixes du ciel. indifférence ? Bref. dans des accès de colère et des crises de foie. nul locataire ne se présenta. passait des transparences de l’Orient aux brumes du Septentrion. Comme. Les cinéastes parisiens reprochaient aux nouveaux studios leur équipement suranné. sensible. manquait du souffle indispensable à l’expression de l’ardeur désespérée des deux grands amants légendaires. Au lieu de le trouver angoissé. Mais il n’y avait rien à mettre dedans. Le travail achevé. dépassement 1 Un petit bâtiment pour la Centrale Électrique était construit. qui est l’étoile ». était inlassable. § […] Tandis que se poursuivaient les réalisations de la Fête Espagnole. à ce moment-là. La raison ? Épuisement des fonds. comptant lui tenir compagnie et le dériver de ses peines. Il mettait encore en chantier deux autres films Tristan et Yseut et Mathias Sandorf. Si l’on n’eut aucun mal à bâtir en vraie maçonnerie les rudes murailles des châteaux du Nord. du moins commencé. . Tandis qu’une révolution technique transformait le cinéma traditionnel. On finit par ne plus reconnaître qui est l’insecte. à part Albert Dieudonné et ses vedettes. Le film. on n’avait plus rien à faire à Liserb. près d’un arbre. uniquement tributaires de la lumière du jour. crédules à des rumeurs de catastrophe. il fallut monter haut sur les montagnes de la Riviera pour découvrir les chênes et les granits de Cornouailles et d’Irlande. dans cette circonstance. quelques mois plus tard. Un à un. en fait. Mais. de saisir un trait de son caractère qui déroutait l’observation. On aperçoit les étoiles à travers le voile des lucioles. ni soif de revanche. aucune installation électrique pour alimenter les modernes sunlights et les lampes. de Mathias Sandorf et de Malencontre par Germaine Dulac. Il y avait chez cet homme un côté infiniment policé. L’objet de son affliction se portait sur la forme qu’avait prise une retraite en bloc sans le mot discret qui en diminuât la sécheresse. de ces halls. Là. je crus devoir monter jusqu’à sa demeure. Dans son âme pleine de gentillesse. Il n’est pas vraisemblable qu’un oubli aussi insensé eut été commis1. IL ignora toujours la rancune : mépris. Je m’apercevais que le départ de ses employés l’affectait. qui vint y travailler quelques semaines. mais ce n’était pas du fait même de ce départ qu’il souffrait. ça ne donnerait rien. à part Robert Boudrioz qui y tourna l’Âtre. Les tracas qui assaillaient Liserb et la Victorine alarmèrent les prudents. Il ajouta : « Sur la pellicule. la Victorine n’offrait que des studios vitrés. Je pus. Il me fit placer dans un coin. il ne laissa jamais. d’ailleurs absentes. les chanteurs Muratore et Lina Cavalieri. amertume et griefs. plusieurs studios de prises de vues étaient sortis de terre. Il n’y apercevait nulle désertion et ne tenait rancune à personne. le producteur et sa famille étaient allés loger dans une villa de Milléant. les travaux de la Victorine engloutissaient les capitaux. Nalpas arrêtait son activité niçoise. mesurer l’imprévu de ses réactions. et me dit : « Regardez de là. Franz Toussaint. le centre du travail transporté à la Victorine. Le metteur en scène fut Maurice Mariaud. voici qu’il me parut uniquement passionné de la danse aérienne de ces insectes. l’incident ne suscita pas le moindre commentaire de sa part. ni haine. Nalpas passait une partie de ses nuits dans le jardin à contempler le tournoiement de milliers de lucioles. loin de ruminer. d’autre part. Les brouillards atlantiques se rencontrent également peu sur les bords de la mer latine. rentré d’Amérique. Le cinéma a beaucoup de progrès à accomplir ». sa pénible mésaventure n’engendrait ni colère.

Ainsi donc. lassitude des commanditaires. nouvelle tentative. Une troupe d’acteurs de ciné-feuilletons. y réalisa dans la précipitation six à sept films en douze épisodes et s’arrêta essoufflée 2. en 1920. celui qui avait rêvé de faire de Nice un centre européen ne s’était pas trompé théoriquement. 1959 [p. Quant à leur fondateur. Henri FESCOURT LA FOI & LES MONTAGNES ou Le 7e Art au Passé ©Publications Photo-Cinéma Paul Montel. à la Victorine.des devis par les entrepreneurs. 186-201] 2 C’était déjà la Société des Cinéromans. Ils devinrent enfin la propriété de la Société Gaumont. sous la réserve de la vente de Mathias Sandorf. la Stoll de Londres ne descendit-elle pas sur la Côte d’Azur ? Elle loua la Victorine. intrigues. mais à l’état embryonnaire. les studios niçois passèrent entre les mains du metteur en scène américain. y transporta des groupes électrogènes. Une aide financière opportune et la face des choses eût été changée… Après le départ de Nalpas. dirigée par René Navarre. . Paris. aussi. Rex Ingram. chimérique celle-ci. Alors Nalpas qui détestait batailler contre le destin tourna le dos à la Riviera et partit pour New-York négocier des films français. établi en France. s’installa. Trois ou quatre ans après. à l’avènement du film parlant. Sans doute. il ne tarda pas à réapparaître. faut-il regretter que les autorités aient eu une vue courte des intérêts de leur région.