LA VILLA LISERB

Louis Nalpas, nom important mais oublié, mérite un hommage. Les historiens futurs du cinéma se montreront injustes ou mal documentés s’ils négligent l’action de cet homme qui flairait de loin les talents, à qui Abel Gance, Louis Delluc, Germaine Dulac, et bien d’autres, doivent soit le départ de leur durable renommée, soit leur vogue d’alors. C’était Nalpas qui présidait à l’activité du Film d’Art pendant que le directeur attitré de cette société, Charles Delac, était aux armées. Intelligente, heureuse, cette suppléance conféra à la maison de Neuilly un lustre quasi aristocratique. Louis Nalpas était la grâce et la distinction mêmes. Captivante figure, ouverte et secrète à la fois. Sa place a-t-elle été bien indiquée dans le cinéma ? Son tempérament ne le prédisposait-il pas aux taches de la diplomatie ? On l’eût imaginé, attaché à des négociations subtiles, entre gens pour qui le moindre mot prend un poids, le moindre geste une portée, le sourire le plus effleuré un sens que chacun reste libre d’interpréter. Comme sa souplesse eût glissé parmi les plénipotentiaires réticents, chargés de missions ardues, responsables d’intérêts graves ! Qu’il eût bien joué la partie ! Mais enfin le destin a préféré le diriger vers les voies instables des images. Le physique de cet homme si fin inclinait en sa faveur dès l’abord : svelte, jeune d’allure, avec un visage avenant, éclairé d’admirables yeux noirs, au teint mat et très brun. Quand on l’entretenait d’affaires, sa physionomie devenait attentive, comme il se doit, et sérieuse, — d’un sérieux, pour tout dire, encourageant. Hostile une proposition, il savait la combattre en semblant l’approuver, alléguant pour s’y soustraire des impossibilités désolantes, se retenant presque de féliciter sou auteur d’avoir conçu pareil projet. Aucun visiteur éconduit ne le quittait irrité. Il avait créé une atmosphère d’urbanité. Son élocution était aisée et vive, son français irréprochable, sans trivialités, articulé à merveille et teinté d’un rien d’accent oriental. Sans doute se rattachait-il à quelque antique souche grecque, fils de la vieille Hellade, non celle des Spartiates rudes, mais des Athéniens déliés. Peut-être même, remontait-il à Ulysse à la parole prenante et l’esprit fertile en trouvailles. Ayant vu le jour à Smyrrne, en Turquie d’Asie, le 3 novembre 1884, aîné de quinze fils et filles nés des mêmes parents, il fut élevé au collège Saint-Joseph, tenu par les frères de l’Ecole Chrétienne. Il resta jusqu’à dix-sept ans dans sa ville natale auprès d’un père négociant ; et lui-même prenait goût au commerce. On l’envoya au Caire, pour se perfectionner, au Crédit Lyonnais, dans les choses de la banque. Son père avait obtenu la concession du percement à Smyrne de trois boulevards. À vingt-cinq ans, le jeune Louis inspirait à tel point confiance qu’on n’hésita pas à lui confier la mission de discuter à Paris, avec les financiers, des crédits nécessaires à l’entreprise. Les pourparlers n’aboutirent pas, mais la capitale avait séduit ce garçon ambitieux. Il voyait en elle un théâtre à la taille de ses futurs exploits d’homme d’affaires. Mais quelles affaires ? II ne savait au juste. L’essentiel pour lui fut toujours l’acte de la tractation, non la matière traitée. Il arpentait les rues commerçantes, fréquentait ces cafés de la rue La Fayette où l’on fait le trafic des perles et que Jean Vignaud a dépeints dans la Maison du Maltais. Il flânait du côté de l’Hôtel des Ventes ou bien de la Bourse, à l’heure ou la bataille des titres s’engage, recherchant moins une situation que l’attendant, en fataliste. On était en 1909. Comme il passait rue Grange-Batelière, il considéra une enseigne Agence Générale Cinématographique : Astaix, Kaslor et Lallemand. À tout hasard, il entra, sans objet précis, se disant « Il y aura peut-être là des films à envoyer chez moi… » Astaix, Kastor et Lallemand étaient accessibles. On causa. Dans le cerveau de Nalpas, les idées jaillirent. La conversation l’entraînant, il fit envisager à ses trois interlocuteurs, non un achat mesquin de quelques pellicules, mais la création d’un marché du Levant. Comme ce jeune homme, empli d’imagination, n’avait pas l’air d’un hâbleur, comme il semblait posséder de la justesse de vues et qu’il parlait bien, comme on le sentait chaleureux mais réfléchi, les trois associés conquis, entrèrent en rapport avec lui. De nombreux films furent exportés et l’avenir s’annonçait au mieux. Ces besognes n’étaient pas celles auxquelles Nalpas aspirait. Sans cesse se manifestaient des

sentimentaux. qui lui déplaisaient. On y accédait par une pièce où travaillaient des dactylographes délicieuses. d’un certain nombre de ces bandes et même pour leur signaler celles dont des correspondants d’Amérique lui avaient vanté les mérites . Calmettes et Pouctal. piliers de la maison. pièce sur les sous-marins engloutis dont le succès fut grand). d’aventures et à épisodes. Nalpas a toujours eu l’épouvante de la laideur physique et. sur l’insistance de Philippe Berthelot. il engagea quelques metteurs en scène nouveaux : Marcel Simon. dont on tourna la plupart des pièces. Monte. Travail d’Emile Zola. au secret cinématographique. secrétaire général du Quai d’Orsay. faire entendre sa voix et donner des conseils. Charles Delac mobilisé. Six mois plus tard. Nalpas fit appel à ma collaboration. Le soin était laissé à leur esprit critique d’analyser et de tirer profit. Cette circonstance eut pour effet que les recettes montèrent haut et le Film d’Art n’hésita pas à se lancer dans une production suivie. d’après un roman patriotique d’Arthur Bernède. satisfait du résultat de toutes ces affaires. elles ne tardaient pas à arriver en France et on en réservait la primeur à ses metteurs en scène. et le Film d’Art cessa de produire. Nalpas fut chargé du soin de diriger l’entreprise. quels que fussent les moyens de fortune dont on disposait. d’artistes. salle où il parut. Il accueillit bien la mienne qui fut réclamée par tous les cinémas. Ce bureau prenait jour sur le petit jardin de la villa. Au lieu de leur donner des directives hasardeuses qu’ils eussent rejetées avec hauteur. fit. il rouvrait ses portes. Aux environs de 1914. lui proposa de renoncer à sa situation de courtier pour devenir son secrétaire général. On tourna dans un esprit cordial la Robe Rouge d’Eugène Brieux et Théodora de Victorien Sardou. Il fallait regrouper un ensemble de réalisateurs. car la stupidité le rendait nerveux. toutes ses secrétaires ont été des enchanteresses. Ils provenaient. d’autorité et ombrageux. rendu plus exigu par l’atelier de prises de vues édifié au milieu de pelouses. venus de chez Gaumont. De cette parenté quasi-orientale résultait des affinités entre les deux hommes. Georges Lacroix. Il observait. Elles n’étaient pas bêtes non plus. soit du choix des sujets de scénarios. déjà âgés. se plaisait à deviser dans le calme bureau de Louis Nalpas. Alors il organisait à Neuilly des séances consacrées aux projections d’œuvres caractéristiques des U. Laumann (l’auteur d’En plongée. mais surtout les œuvres d’Abel Gance. Quelques metteurs en scène furent engagés au nombre desquels Gaston Ravel et Maurice Mariaud. Or. Inexpérimenté en la matière. Et Gance apparut dans le bureau de Louis Nalpas. sans chômer. Il lui semblait qu’un progrès se révélait du côté des derniers. la différence s’accentuait. natif de l’Afrique du Nord.Cristo d’Alexandre Dumas. approuvait. Saidreau. démontrée imminente par les esprits mathématiques. frappé par la valeur de son cadet. à court de bandes françaises récentes. Nalpas en connut donc le nouveau chef. Avec Nalpas. il avait à faire à deux metteurs en scène. des films de tous genres : dramatiques. Georges Feydeau. Nalpas s’intéressa directement à la production. voici un exemple. devenait l’ami de chacun.obstacles à la conclusion de vastes affaires. Si l’on veut se faire une idée de la façon dont il procédait avec ses collaborateurs sans y paraître. il s’initia. Pouctal s’était remis au travail. Sur les conseils d’E. Il s’entendait avec les importateurs pour disposer. gens de poids. Nalpas. Nalpas fut amené à penser que s’il pouvait se trouver à la base même de la création des films. On tourna. en attendant la fin de la guerre. bien que je fusse sur le point de partir pour le front. Le film que je réalisai fut La Menace dont j’ai parlé. était redouté depuis quelque temps pour l’humeur de son public qui sifflait les productions. Sa tâche n’était pas simple. à force d’admiration. On y rencontrait beaucoup de comédiens en renom. Charles Delac. Et le directeur du Film d’Art. Il fallait donc travailler vite.A. pleine confiance au cinéma et rêva de devenir producteur en titre. tout alla bien. pendant quelques heures. Ce fut ainsi qu’en 1911. Le studio de Neuilly devenait un endroit choisi. Georges Pallu qui était pianiste. Les plus marquants d’entre ceux-ci furent Chantecoq. d’électriciens. de mémoire d’homme. Aux approches de la fin de la guerre. comiques. soit sous les drapeaux. La maison le NeuiIly reprit quelque vie au commencement de 1915. d’opérateurs. il avait remarqué qu’entre les films français et les films américains. sans en avoir l’air. étudiait. l’Agence Générale Cinématographique distribuait les productions du Film d’Art. Le Colisée.S. etc… Les uns et les autres étaient. il profita du retour des armées de . Poussant de l’avant. bonnes ou mauvaises. dès lors. les difficultés diminueraient beaucoup. Paul Adam s’y montrait curieux d’un art en puissance . admirait et. Survint la guerre. d’écrivains et d’auteurs dramatiques célèbres. soit aux champs. soit des détails de leur exécution.

les jardins et certains paysages rocheux. offrant. L’exemple arrivait d’Amérique. aujourd’hui disparue. où plusieurs crurent ardemment à sa vocation artistique et s’efforcèrent d’œuvrer en ce sens. lors de ses séjours sur la Côte. le même qui devait plus tard présider. la vieille reine d’Angleterre. scintillantes de jets d’eau et fleuries. Là aussi se déroule l’action d’un des romans d’Albéric Cahuet : Regine Romani. où flânaient de nonchalantes et molles sultanes. On assistait à un commencement de spécialisation des salles : il fallait entreprendre des films spéciaux convenant à un public spécial. dans des sites sauvages. Il lui plaisait de déployer son activité dans un climat reflet du sien. Louis Nalpas gardait le souvenir de son soleil du Levant et d’Egypte. mis eu scène par Gaston Ravel. Ailleurs. poudreux et désertiques. à Cimiez. des jardins rafraîchis d’eaux vives. il en devint locataire. il songea. les Flambeaux d’Henri Bataille et la Maison d’Argile d’Emile Fabre. en outre. les lieux couverts. homme d’allure démocratique et qui parlait éloquemment en public. autrement dit les intérieurs. Il pensa aux contes des Mille et une Nuits. Cette villa. Cadre rêvé de la Sultane. pendant près de quinze ans. Liserb est le mot Brésil retourné. de figuiers. non seulement les façades des maisons et les patios. d’oliviers . Dans cette Nice fortunée il s’était formé. ancien comédien et ancien directeur du Théâtre du Casino de Nice. il créa la Compagnie des Films Louis Nalpas et partit s’établir à Nice. Les soieries des sièges. Le hasard de ses promenades le conduisit sur les hauteurs de Clamiez. des terrains plus en friches que ceux du Paradau . Plein de sagesse. ayant acquis le bagage de connaissances nécessaires. accidenté. torturés de refoulements. j’eus l’occasion de constater que cet art ne semblait guère ambitionner que d’être une industrie à transformation qui n’a pas fini de nous étonner… » Assuré d’une commandite satisfaisante. Les hautes fenêtres s’ouvraient sur des verdures ensoleillées qu’aucun bruit discord ne troublait. Il se trouvait que la lumière du Midi français. descendait jadis. mais aussi les salles et les chambres. dans un pavillon ombragé de treilles. La sincérité et les arguments de l’enchanteur Nalpas avaient été d’autant plus irrésistibles que nous étions au temps béni où il considérait exclusivement le cinéma comme une forme d’art. un noyau de petits artistes aptes à compléter les distributions. qui vivait là. Nourri aux sources. Victoria. on lisait l’inscription : « Liserb » en ferrures forgées. Confiant en l’alliance du soleil. voisins de Nice. Des entretiens eurent lieu avec Franz Toussaint. offriraient un choix. des cactus. confia-t-il. Le chef opérateur était Raulet et le décorateur Marco de . Après quoi. et René Le Somptier. comme aux premiers âges à faire édifier en plein air. fort éloignée de l’habitation. L’idée lui vint de tourner un film qui ressusciterait un Orient fabuleux. consistait en un parc de quatorze hectares. Les meubles étaient pour la plupart de style Louis-Philippe. Un ciel presque toujours serein permettait la régularité des prises de vues sans les coûteuses interruptions dues au mauvais temps de Paris. Deux metteurs en scène appréciés. ailleurs encore. Sur la grille d’entrée. Charles Burguet. avec sa femme et ses deux brunes jeunes filles bondissantes comme des nymphes. pourquoi Nalpas s’établit-il sur la Côte d’Azur ? Nice était un endroit de prédilection pour les cinéastes. Il était impossible que Louis Nalpas dédaignât pareille splendeur. à l’embonpoint heureux. des allées larges.Charles Delac pour quitter le Film d’Art. égayées d’oiseaux. Cette conception pittoresque charma Louis Nalpas. Parmi elles se glisseraient des ennuques nains. enclin à soutenir les films de qualité en vertu des principes qu’il venait d’édicter. non loin d’un monastère. leurs pins et leurs cyprès l’avaient toujours hanté. cet auteur entrevit des palais constellés d’arabesques d’or. qui écrivit le scénario. ailleurs. poète et orientaliste. Dans cette villa. Il ne fut pas difficile à l’éloquence du jeune producteur de persuader Charles Pathé. Et voici l’un des lieux et l’un des moments les moins connus et les plus poétiques du cinéma français. ses sites marins avec leurs rocs. Et d’abord. apportaient aux pièces un ton d’allégresse. « Depuis. là. Nalpas projeta de réaliser entièrement son film sur la Riviera. Quant aux extérieurs. dans un endroit nommé « Villa Liserb ». Restait à trouver l’argent. chevaucheraient des émirs au luxe barbare. l’Association des Auteurs de Films. des bosquets d’eucalyptus qui embaumaient. furent engagés. confortable. dans la villa Liserb. Ce domaine appartenait à un invisible Américain du Sud. à Shéhérazade. il alla faire un stage chez Pathé qui lui fournit les fonds de deux films. des aloès . et le sujet de la Sultane de l’Amour naquit en lui. La demeure des maîtres consistait en une maison à l’italienne. De nombreuses troupes s’y rendaient pour leurs travaux de plein air. des sentiers pierreux d’où émergeaient des palmiers. de pelouses. de couleurs vives. bordées de frondaisons. Le jardinier de ce lieu féerique était un homme épanoui. vallonné.

dans une ivresse philosophique. à un prince persan. le gras M. grâce à une facilité d’élocution enviée. l’écoutait. Il n’est pas surprenant que ces moyens sommaires ne permissent guère aux réalisateurs d’exprimer la poésie chatoyante des contes de Shéhérazade. le cas échéant. Sylvio de Pedrelli. vêtu de flanelle blanche. Des propos sur l’avenir esthétique du cinéma étaient tenus. devint par la suite metteur en scène. On passait d’un décor à l’autre deux fois par jour. il fallait recourir aux seuls écrans ou aux miroirs recouverts. Une distribution d’artistes sociables avait été réunie Marcel Levesque au comique subtil. Faible désavantage s’il s’agissait de premiers plans puisqu’en ce cas. Gaston Modot dont le masque dur prenait un caractère de férocité sous le casque. Dans leur inimitié pour l’Art Muet. Louis Nalpas méditait. Les réalisateurs devaient veiller à ce que les variations n’apparussent point. solitaire. Bien mieux. de tulle pour adoucir les contrastes. Sur le plan du cinéma élémentaire de 1918. de noirs et de gris. assis sur une calme terrasse. la réalisation de ce film laissa dans l’esprit de tous ceux qui y participèrent le souvenir d’une partie de plaisir. le seigneur de Liserb ne se mêla jamais aux travaux des metteurs en scène. Cependant. La gamme d’objectifs dont disposaient les opérateurs se limitait aux 50. tournés à deux heures d’intervalle. Même lorsqu’ils ne tournaient pas. on les orientait de façon à permettre les prises de vues dans cette direction et à pouvoir éclairer aisément les visages les comédiens au moyen d’écrans réflecteurs. Car. loin du bruit. qui chose surprenante. les ombres projetées diminuaient jusqu’à disparaître ou s’allongeaient jusqu’à envahir le décor entier. Le cinéma est prosaïque ». Biancheri. imposant un vérisme photographique raide. ou bien se promenant dans une allée de cyprès sur lesquels des roses grimpaient. on se heurte au poids. Deux plans successifs et directement liés. l’émir amoureux. et peintre lui-même. apparaissait la longue silhouette maigre et flexible de Charles Pathé qui venait jeter sur ce travail agréable un regard plein d’approbations soucieuses.Gastyne. les artistes apportaient une pleine adhésion aux indications de leurs metteurs en scène. sultane brûlante . en dépit de leur titre de directeur artistique. de mosquées ou de souks mais aussi des pièces intérieures. Le cinéma rend tout immédiat. la tête penchée. plusieurs se complaisaient à répéter bêtement : « Dès qu’on veut atteindre au cinéma la fantaisie ou le rêve. Gaston Modot. le matin et l’après-midi. II estima toujours que la qualité artistique des films coïncide avec l’indépendance du réalisateur. La lumière électrique faisant défaut. car on n’y travaillait qu’aux heures où l’objectif. le visage baigné de larmes. comme jadis Feuillade. où Le Somptier étincelait. faisant machinalement tournoyer une petite chaîne qui retenait un trousseau de clés. ces constructions n’avaient aucune autre source lumineuse que le soleil. le film fut-il à la hauteur de ce qu’avaient imaginé Nalpas et Toussaint ? Etait-ce possible ? Sa conception plastique primitive s’apparentait aux vieilles miniatures persanes stylisées. Ce va-et-vient permettait peu de stabilité visuelle. Marcel Levesque. Louis Nalpas. pourvu du pare-soleil. France Dehlia. Sur le coup de midi. En dépit de ces difficultés. de ce fait irréelles. lisait et relisait le Rire de Bergson et. ami de Picasso et de Modigtiani. Une combinaison complexe de velums les eût aidés. présentaient l’absurdité de deux luminosités différentes. Élevées en plein air. pour varier les tonalités. très grand et très beau. les tableaux s’alourdissaient de détails foisonnants et tranchés. loin des cris. de perspectives non transposées. premier grand prix de Rome pour la peinture. tous se trouvaient réunis à la table d’une cantine installée sous un arbre. faisait face aux rayons. Ce dernier. allait jusqu’à en déclamer des passages au jardinier. il fallait les éloigner du fond dans la mesure où l’éclairage se faisait plus oblique. Afin de conserver le contour auréolé pu dessine les personnages pour les détacher. sur le gazon. Parfois. . artiste de goût. Malgré le soin apporté à son exécution. La pellicule orthochromatique ne pouvait traduire la diversité des teintes que selon une échelle limitée de blancs. 75 et 100. Ainsi les décors de la Sultane de l’Amour représentaient non seulement des façades de palais. les comédiens montaient à Cimiez. Nulle querelle de préséance n’envenima les relations de ces vedettes exceptionnellement amies. Le ciel resta presque constamment bleu. brossait quelques toiles ou bien jouait de la guitare . Le mot d’ordre à la mode étant la recherche exclusive du contre-jour. Vermoyal au front nostalgique. semblable. On n’en possédait pas et l’on ne voyait là qu’un moindre mal car le plus faible vent agitant les toiles remplissait le décor de clartés dansantes. La présentation de la Sultane de l’Amour eut lieu au printemps de 1920. les arrières sont flous : il n’en était pas de même pour les ensembles. lui-même. Cela n’allait pas sans inconvénients : quand le soleil montait ou déclinait.

On commença les bâtisses des futurs studios et laboratoires. Serge Sandberg. bras nus et teint bronzé. il renonça au faste du vieil Orient et. Tous les matins. Quant au grand public qui cherche son plaisir sans l’analyser. Delluc était l’auteur d’un scénario. dispenser de haut le blâme ou l’éloge ne suffisent pas et qu’un temps arrive où l’on doit à son tour montrer à quoi l’on est bon. Tandis que ces travaux s’accomplissaient. des chemins carrossables furent tracés. elle se rendait à Cimiez. tous deux hommes de sensibilité délicate. cependant. en raison des constructions énormes de la Victorine. Le producteur et l’écrivain. la Fete espagnole. Le producteur pénétrait dans la période des resserrements financiers. celle de la bêtise au front de taureau. nommé Saint-Augustin. comme metteur en scène. se consacra au moderne. Il avait compris le parti que les esprits entreprenants pourraient tirer des ressources tellement riches de la Riviera.La Sultane de l’Amour. et surtout. ne pouvaient que s’entendre. On sentait qu’on travaillait pour la bonne cause. dites « fines comédies ». pendant quelque temps. tout d’abord. Sa situation morale lui permit de trouver sans mal des commanditaires. Son ambition dépassa celle d’être uniquement producteur. puisque de Cimiez à Nice. Alors. Jean Durand tournait des cocasseries avec Marcel Levesque et une ingénue débutante. un fondateur de cité. Delluc. Elle tournait docilement des scènes et repartait avec une rapidité plus terrifiante encore qu’à l’aller. L’atmosphère s’assombrit lorsque Delluc et Germaine Dulac se heurtèrent à la résistance de Nalpas qui refusa de les envoyer en Andalousie tourner les extérieurs du film. Ce nom chantant et prometteur lui parut du meilleur augure. Pour éviter de se répéter. il se pressa aux portes des salles. Cette réussite l’encouragea. Des terrassiers se mirent à l’ouvrage. un Los Angeles français — on ne disait pas encore Hollwood. en ce temps-la. une jeune artiste déjà remarquable : Gaby Morlay. Il s’engagea à produire le film. résolut de frapper un coup avec Louis Delluc. ce furent Eve Francis. montant. Louis Delluc ne ménagea pas les éloges. pour consoler Germaine. Non loin d’un parc à autruches s’étendait un vaste terrain. déclara. celle actrice rivaliserait avec Mary Pickford. Il rêva d’être un fondateur. Nalpas menait de front la production des films à la villa Liserb. L’esprit vif de Nalpas eut vite fait d’en saisir l’originalité. que la présentation fut brillante. Delluc ne se sentant pas préparé à la mise en scène. la surveillance de l’exploitation . à Paris. prochaine vedette dee l’Art Muet. la fondation de la Victorine. la réalisatrice et Eve Francis. Ginette Maddie. On attendait beaucoup d’elle : ses récentes Ames de Fous l’avaient mise en lumière. cheveux au vent. point de mire de la corporation. ancienne folie du prince d’Essling que l’on appelait la Victorine. À l’ouest de Nice existe un quartier accidenté. En même temps que Charles Burguet. Louis Nalpas qui estimait. Et 1e voici qui entreprit une série de comédies légères et sentimentales. Louis Delluc. comme principale interprète. tenait à exploiter ce personnage onduleux et falot qu’il appela Serpentin. La réalisation de la Fête Espagnole. qui tranchait par un rare esprit d’invention. Professait que juger. Le cinéma. Mais le tandem Levesque-Durand ne cueillit pas de lauriers. oui. Ce dernier avait réalisé une fortune pendant la guerre. et aussi. Il résolut de faire de Nice la capitale européenne du cinéma. c’est le métier des aveugles ». qui domine la mer. tout souriait. la route est en pente raide. et. condamner. Germaine Dulac se chargea de la réalisation. Charles Burguet. fortune qu’il employait à des fins nobles puisqu’il fit renaître de ses cendres les concerts Pasdeloup. Sous les pins et les lauriers roses. aux villas espacées. le metteur en scène. Le sol fut nivelé. Nalpas l’acheta. Je déjeunais dans un petit restaurant de Cimiez avec l’auteur. résigné « Voilà un métier où il faut fermer les yeux sur bien des choses. dans l’ensemble. Des commanditaires à Nice. lancée avec force dollars. Le soleil du mois d’août 1919 qui faisait fondre le maquillage sur la peau n’altéra jamais la bonne humeur de ces artistes — cette bonne humeur que la villa Liserb secrétait. Quant aux acteurs. L’expérience ne lui avait pas encore prouvé qu’une belle œuvre hardie n’est pas commerciale d’une façon obligatoire et qu’il existe une dictature sombrement redoutable. le jour où ils surent qu’on ne leur accorderait que cinq ou six journées de travail à la frontière basque. que le cinéma devait sans cesse progresser. Louis Nalpas devint un des hommes les plus en vue de la corporation et celui en qui la jeune école plaçait ses espoirs. et il voyait grand. Certains prophétisaient que. au-dessus de la Californie. Il s’était lié d’amitié avec Louis Nalpas à l’époque où celui-ci avait courageusement imposé Abel Gance au Film d’Art. dans une toute petite auto à des vitesses vertigineuses. Jean Toulout et Gaston Modot. témoignait de tant de bon vouloir. klaksonnant et accélérant jusqu’aux plus extrêmes vitesses. avec. Levesque qui avait réussi dans son type de Cocantin.

uniquement tributaires de la lumière du jour. un an suffit pour qu’il se relevât. à part Léonce Perret. Franz Toussaint. On aperçoit les étoiles à travers le voile des lucioles. manquait du souffle indispensable à l’expression de l’ardeur désespérée des deux grands amants légendaires. d’ailleurs absentes. Tandis qu’une révolution technique transformait le cinéma traditionnel. le producteur et sa famille étaient allés loger dans une villa de Milléant. nul locataire ne se présenta. en fait. il fallut monter haut sur les montagnes de la Riviera pour découvrir les chênes et les granits de Cornouailles et d’Irlande. Au lieu de le trouver angoissé. loin de ruminer. la plupart des collaborateurs permanents de Louis Nalpas le quittèrent. qui vint y travailler quelques semaines. Nalpas passait une partie de ses nuits dans le jardin à contempler le tournoiement de milliers de lucioles. Au soir d’une journée où il avait essuyé un ennui grave. Il y avait chez cet homme un côté infiniment policé. Je pus. quelques mois plus tard. près d’un arbre. Il me fit placer dans un coin. de ces halls. Ainsi. Aucune canalisation. L’objet de son affliction se portait sur la forme qu’avait prise une retraite en bloc sans le mot discret qui en diminuât la sécheresse. Le film. Il estimait justifié que des gens de cinéma cherchassent à tourner le plus de films possible. crédules à des rumeurs de catastrophe. Il mettait encore en chantier deux autres films Tristan et Yseut et Mathias Sandorf. ne contrariait en rien son attention au joli spectacle des petites lumières peuplant la nuit. qui est l’étoile ». Ils se trompèrent à demi car si. les travaux de la Victorine engloutissaient les capitaux. Il ajouta : « Sur la pellicule. Dans son âme pleine de gentillesse.des bandes produites ne satisfaisaient point l’activité de Louis Nalpas qu’on eût dit nonchalante mais qui. § […] Tandis que se poursuivaient les réalisations de la Fête Espagnole. de Mathias Sandorf et de Malencontre par Germaine Dulac. Il me fut donné. à part Albert Dieudonné et ses vedettes. Ce n’est point dans la vaste fresque wagnérienne aux accents dévorants qu’il puisa son inspiration mais dans l’âpre légende telle qu’elle a fleuri de la terre française et que le savoureux roman de Joseph Bédier avait remise à jour. Nalpas arrêtait son activité niçoise. Mais il n’y avait rien à mettre dedans. Certains sujets se hérissent d’intransigeance et requièrent l’exaltation. ni haine. du moins commencé. La raison ? Épuisement des fonds. louable par son intention de grandeur. il ne laissa jamais. un faubourg de Nice. Le scénariste de Tristan et Yseut. comptant lui tenir compagnie et le dériver de ses peines. mesurer l’imprévu de ses réactions. Les brouillards atlantiques se rencontrent également peu sur les bords de la mer latine. dans des accès de colère et des crises de foie. mais ce n’était pas du fait même de ce départ qu’il souffrait. Le metteur en scène fut Maurice Mariaud. sensible. ni soif de revanche. d’autre part. indifférence ? Bref. Les cinéastes parisiens reprochaient aux nouveaux studios leur équipement suranné. Les tracas qui assaillaient Liserb et la Victorine alarmèrent les prudents. dans cette circonstance. à part Robert Boudrioz qui y tourna l’Âtre. On finit par ne plus reconnaître qui est l’insecte. Le travail achevé. Comme. les chanteurs Muratore et Lina Cavalieri. Un à un. Là. sa pénible mésaventure n’engendrait ni colère. je crus devoir monter jusqu’à sa demeure. voici qu’il me parut uniquement passionné de la danse aérienne de ces insectes. Il n’est pas vraisemblable qu’un oubli aussi insensé eut été commis1. on n’avait plus rien à faire à Liserb. de Tristan et Yseut. amertume et griefs. était inlassable. de saisir un trait de son caractère qui déroutait l’observation. Si l’on n’eut aucun mal à bâtir en vraie maçonnerie les rudes murailles des châteaux du Nord. IL ignora toujours la rancune : mépris. d’une part — et de toute sa vie — aucun créancier impayé et. plusieurs studios de prises de vues étaient sortis de terre. dépassement 1 Un petit bâtiment pour la Centrale Électrique était construit. il levait son regard vers de petites lueurs mobiles mêlées aux points fixes du ciel. Je m’apercevais que le départ de ses employés l’affectait. à ce moment-là. et me dit : « Regardez de là. aucune installation électrique pour alimenter les modernes sunlights et les lampes. le centre du travail transporté à la Victorine. rentré d’Amérique. Il n’y apercevait nulle désertion et ne tenait rancune à personne. l’incident ne suscita pas le moindre commentaire de sa part. tète baissée. Le cinéma a beaucoup de progrès à accomplir ». la Victorine n’offrait que des studios vitrés. ça ne donnerait rien. passait des transparences de l’Orient aux brumes du Septentrion. Mais. prêts à recevoir les metteurs en scène et leur troupe. .

. Une aide financière opportune et la face des choses eût été changée… Après le départ de Nalpas. Ainsi donc. Trois ou quatre ans après. à l’avènement du film parlant. Ils devinrent enfin la propriété de la Société Gaumont. 186-201] 2 C’était déjà la Société des Cinéromans. y réalisa dans la précipitation six à sept films en douze épisodes et s’arrêta essoufflée 2. y transporta des groupes électrogènes. aussi. Rex Ingram. Une troupe d’acteurs de ciné-feuilletons. la Stoll de Londres ne descendit-elle pas sur la Côte d’Azur ? Elle loua la Victorine. chimérique celle-ci. celui qui avait rêvé de faire de Nice un centre européen ne s’était pas trompé théoriquement. mais à l’état embryonnaire. à la Victorine. nouvelle tentative. Alors Nalpas qui détestait batailler contre le destin tourna le dos à la Riviera et partit pour New-York négocier des films français. établi en France. Sans doute. Paris. intrigues. 1959 [p. Quant à leur fondateur. Henri FESCOURT LA FOI & LES MONTAGNES ou Le 7e Art au Passé ©Publications Photo-Cinéma Paul Montel. dirigée par René Navarre. en 1920. les studios niçois passèrent entre les mains du metteur en scène américain. faut-il regretter que les autorités aient eu une vue courte des intérêts de leur région. s’installa. lassitude des commanditaires. il ne tarda pas à réapparaître. sous la réserve de la vente de Mathias Sandorf.des devis par les entrepreneurs.