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LA VILLA LISERB

Louis Nalpas, nom important mais oublié, mérite un hommage. Les historiens futurs du cinéma se montreront injustes ou mal documentés s’ils négligent l’action de cet homme qui flairait de loin les talents, à qui Abel Gance, Louis Delluc, Germaine Dulac, et bien d’autres, doivent soit le départ de leur durable renommée, soit leur vogue d’alors. C’était Nalpas qui présidait à l’activité du Film d’Art pendant que le directeur attitré de cette société, Charles Delac, était aux armées. Intelligente, heureuse, cette suppléance conféra à la maison de Neuilly un lustre quasi aristocratique. Louis Nalpas était la grâce et la distinction mêmes. Captivante figure, ouverte et secrète à la fois. Sa place a-t-elle été bien indiquée dans le cinéma ? Son tempérament ne le prédisposait-il pas aux taches de la diplomatie ? On l’eût imaginé, attaché à des négociations subtiles, entre gens pour qui le moindre mot prend un poids, le moindre geste une portée, le sourire le plus effleuré un sens que chacun reste libre d’interpréter. Comme sa souplesse eût glissé parmi les plénipotentiaires réticents, chargés de missions ardues, responsables d’intérêts graves ! Qu’il eût bien joué la partie ! Mais enfin le destin a préféré le diriger vers les voies instables des images. Le physique de cet homme si fin inclinait en sa faveur dès l’abord : svelte, jeune d’allure, avec un visage avenant, éclairé d’admirables yeux noirs, au teint mat et très brun. Quand on l’entretenait d’affaires, sa physionomie devenait attentive, comme il se doit, et sérieuse, — d’un sérieux, pour tout dire, encourageant. Hostile une proposition, il savait la combattre en semblant l’approuver, alléguant pour s’y soustraire des impossibilités désolantes, se retenant presque de féliciter sou auteur d’avoir conçu pareil projet. Aucun visiteur éconduit ne le quittait irrité. Il avait créé une atmosphère d’urbanité. Son élocution était aisée et vive, son français irréprochable, sans trivialités, articulé à merveille et teinté d’un rien d’accent oriental. Sans doute se rattachait-il à quelque antique souche grecque, fils de la vieille Hellade, non celle des Spartiates rudes, mais des Athéniens déliés. Peut-être même, remontait-il à Ulysse à la parole prenante et l’esprit fertile en trouvailles. Ayant vu le jour à Smyrrne, en Turquie d’Asie, le 3 novembre 1884, aîné de quinze fils et filles nés des mêmes parents, il fut élevé au collège Saint-Joseph, tenu par les frères de l’Ecole Chrétienne. Il resta jusqu’à dix-sept ans dans sa ville natale auprès d’un père négociant ; et lui-même prenait goût au commerce. On l’envoya au Caire, pour se perfectionner, au Crédit Lyonnais, dans les choses de la banque. Son père avait obtenu la concession du percement à Smyrne de trois boulevards. À vingt-cinq ans, le jeune Louis inspirait à tel point confiance qu’on n’hésita pas à lui confier la mission de discuter à Paris, avec les financiers, des crédits nécessaires à l’entreprise. Les pourparlers n’aboutirent pas, mais la capitale avait séduit ce garçon ambitieux. Il voyait en elle un théâtre à la taille de ses futurs exploits d’homme d’affaires. Mais quelles affaires ? II ne savait au juste. L’essentiel pour lui fut toujours l’acte de la tractation, non la matière traitée. Il arpentait les rues commerçantes, fréquentait ces cafés de la rue La Fayette où l’on fait le trafic des perles et que Jean Vignaud a dépeints dans la Maison du Maltais. Il flânait du côté de l’Hôtel des Ventes ou bien de la Bourse, à l’heure ou la bataille des titres s’engage, recherchant moins une situation que l’attendant, en fataliste. On était en 1909. Comme il passait rue Grange-Batelière, il considéra une enseigne Agence Générale Cinématographique : Astaix, Kaslor et Lallemand. À tout hasard, il entra, sans objet précis, se disant « Il y aura peut-être là des films à envoyer chez moi… » Astaix, Kastor et Lallemand étaient accessibles. On causa. Dans le cerveau de Nalpas, les idées jaillirent. La conversation l’entraînant, il fit envisager à ses trois interlocuteurs, non un achat mesquin de quelques pellicules, mais la création d’un marché du Levant. Comme ce jeune homme, empli d’imagination, n’avait pas l’air d’un hâbleur, comme il semblait posséder de la justesse de vues et qu’il parlait bien, comme on le sentait chaleureux mais réfléchi, les trois associés conquis, entrèrent en rapport avec lui. De nombreux films furent exportés et l’avenir s’annonçait au mieux. Ces besognes n’étaient pas celles auxquelles Nalpas aspirait. Sans cesse se manifestaient des

Paul Adam s’y montrait curieux d’un art en puissance . Saidreau. Et le directeur du Film d’Art. Cette circonstance eut pour effet que les recettes montèrent haut et le Film d’Art n’hésita pas à se lancer dans une production suivie.S. il s’initia. Sur les conseils d’E. devenait l’ami de chacun. Aux approches de la fin de la guerre. Survint la guerre. faire entendre sa voix et donner des conseils. lui proposa de renoncer à sa situation de courtier pour devenir son secrétaire général. On y rencontrait beaucoup de comédiens en renom. en attendant la fin de la guerre. Il s’entendait avec les importateurs pour disposer. bonnes ou mauvaises. sentimentaux.A. Travail d’Emile Zola. était redouté depuis quelque temps pour l’humeur de son public qui sifflait les productions. Il lui semblait qu’un progrès se révélait du côté des derniers. l’Agence Générale Cinématographique distribuait les productions du Film d’Art. Quelques metteurs en scène furent engagés au nombre desquels Gaston Ravel et Maurice Mariaud.obstacles à la conclusion de vastes affaires. Nalpas s’intéressa directement à la production. les difficultés diminueraient beaucoup. approuvait. d’un certain nombre de ces bandes et même pour leur signaler celles dont des correspondants d’Amérique lui avaient vanté les mérites . Le Colisée. pendant quelques heures. voici un exemple. Il fallait donc travailler vite. tout alla bien. rendu plus exigu par l’atelier de prises de vues édifié au milieu de pelouses. il profita du retour des armées de . il engagea quelques metteurs en scène nouveaux : Marcel Simon. et le Film d’Art cessa de produire. Nalpas a toujours eu l’épouvante de la laideur physique et. pièce sur les sous-marins engloutis dont le succès fut grand). Nalpas. On tourna dans un esprit cordial la Robe Rouge d’Eugène Brieux et Théodora de Victorien Sardou. De cette parenté quasi-orientale résultait des affinités entre les deux hommes. étudiait. quels que fussent les moyens de fortune dont on disposait. d’écrivains et d’auteurs dramatiques célèbres. Monte. d’autorité et ombrageux. Les plus marquants d’entre ceux-ci furent Chantecoq. Sa tâche n’était pas simple. Si l’on veut se faire une idée de la façon dont il procédait avec ses collaborateurs sans y paraître. soit des détails de leur exécution. Laumann (l’auteur d’En plongée. d’après un roman patriotique d’Arthur Bernède. elles ne tardaient pas à arriver en France et on en réservait la primeur à ses metteurs en scène. soit aux champs. Le studio de Neuilly devenait un endroit choisi. Et Gance apparut dans le bureau de Louis Nalpas. démontrée imminente par les esprits mathématiques. de mémoire d’homme. sans en avoir l’air. sans chômer. des films de tous genres : dramatiques. déjà âgés. Charles Delac. se plaisait à deviser dans le calme bureau de Louis Nalpas. Nalpas fut chargé du soin de diriger l’entreprise. Il fallait regrouper un ensemble de réalisateurs. d’électriciens. bien que je fusse sur le point de partir pour le front. d’artistes. On y accédait par une pièce où travaillaient des dactylographes délicieuses. frappé par la valeur de son cadet. mais surtout les œuvres d’Abel Gance. au secret cinématographique. Il observait. il avait remarqué qu’entre les films français et les films américains. On tourna. salle où il parut. sur l’insistance de Philippe Berthelot. Poussant de l’avant. comiques. Ils provenaient. il avait à faire à deux metteurs en scène. à court de bandes françaises récentes. Inexpérimenté en la matière. secrétaire général du Quai d’Orsay. Ce bureau prenait jour sur le petit jardin de la villa. Georges Pallu qui était pianiste. Or. Nalpas fit appel à ma collaboration. Au lieu de leur donner des directives hasardeuses qu’ils eussent rejetées avec hauteur. qui lui déplaisaient. admirait et.Cristo d’Alexandre Dumas. Georges Feydeau. venus de chez Gaumont. Avec Nalpas. Ce fut ainsi qu’en 1911. soit du choix des sujets de scénarios. Elles n’étaient pas bêtes non plus. etc… Les uns et les autres étaient. pleine confiance au cinéma et rêva de devenir producteur en titre. Six mois plus tard. La maison le NeuiIly reprit quelque vie au commencement de 1915. dont on tourna la plupart des pièces. toutes ses secrétaires ont été des enchanteresses. Aux environs de 1914. Pouctal s’était remis au travail. fit. satisfait du résultat de toutes ces affaires. Charles Delac mobilisé. soit sous les drapeaux. Nalpas fut amené à penser que s’il pouvait se trouver à la base même de la création des films. Il accueillit bien la mienne qui fut réclamée par tous les cinémas. Le film que je réalisai fut La Menace dont j’ai parlé. Calmettes et Pouctal. piliers de la maison. natif de l’Afrique du Nord. d’opérateurs. à force d’admiration. Nalpas en connut donc le nouveau chef. Alors il organisait à Neuilly des séances consacrées aux projections d’œuvres caractéristiques des U. car la stupidité le rendait nerveux. il rouvrait ses portes. gens de poids. Georges Lacroix. d’aventures et à épisodes. la différence s’accentuait. dès lors. Le soin était laissé à leur esprit critique d’analyser et de tirer profit.

poudreux et désertiques. accidenté. Deux metteurs en scène appréciés. pendant près de quinze ans. le même qui devait plus tard présider. Charles Burguet. mais aussi les salles et les chambres. dans un pavillon ombragé de treilles. Victoria. les jardins et certains paysages rocheux. Cadre rêvé de la Sultane. offriraient un choix. il en devint locataire. Confiant en l’alliance du soleil. vallonné. égayées d’oiseaux. Il se trouvait que la lumière du Midi français. ayant acquis le bagage de connaissances nécessaires. avec sa femme et ses deux brunes jeunes filles bondissantes comme des nymphes. lors de ses séjours sur la Côte. Il pensa aux contes des Mille et une Nuits. torturés de refoulements. De nombreuses troupes s’y rendaient pour leurs travaux de plein air. ses sites marins avec leurs rocs. et René Le Somptier. de couleurs vives. Cette villa. offrant. Un ciel presque toujours serein permettait la régularité des prises de vues sans les coûteuses interruptions dues au mauvais temps de Paris. Après quoi. On assistait à un commencement de spécialisation des salles : il fallait entreprendre des films spéciaux convenant à un public spécial. homme d’allure démocratique et qui parlait éloquemment en public. la vieille reine d’Angleterre. Et d’abord. Les soieries des sièges. qui écrivit le scénario. ailleurs encore. Ailleurs. bordées de frondaisons. des allées larges. Restait à trouver l’argent. de pelouses. Nalpas projeta de réaliser entièrement son film sur la Riviera. où flânaient de nonchalantes et molles sultanes. La sincérité et les arguments de l’enchanteur Nalpas avaient été d’autant plus irrésistibles que nous étions au temps béni où il considérait exclusivement le cinéma comme une forme d’art. Des entretiens eurent lieu avec Franz Toussaint. aujourd’hui disparue. Plein de sagesse. là. les lieux couverts. dans des sites sauvages. des cactus. Là aussi se déroule l’action d’un des romans d’Albéric Cahuet : Regine Romani. Il ne fut pas difficile à l’éloquence du jeune producteur de persuader Charles Pathé. des terrains plus en friches que ceux du Paradau . poète et orientaliste. voisins de Nice. Le hasard de ses promenades le conduisit sur les hauteurs de Clamiez. dans la villa Liserb. scintillantes de jets d’eau et fleuries. Il lui plaisait de déployer son activité dans un climat reflet du sien. et le sujet de la Sultane de l’Amour naquit en lui. les Flambeaux d’Henri Bataille et la Maison d’Argile d’Emile Fabre. furent engagés. ailleurs. pourquoi Nalpas s’établit-il sur la Côte d’Azur ? Nice était un endroit de prédilection pour les cinéastes. des bosquets d’eucalyptus qui embaumaient. Sur la grille d’entrée. de figuiers. Ce domaine appartenait à un invisible Américain du Sud. d’oliviers . on lisait l’inscription : « Liserb » en ferrures forgées. des aloès . il créa la Compagnie des Films Louis Nalpas et partit s’établir à Nice. mis eu scène par Gaston Ravel. Dans cette Nice fortunée il s’était formé. Il était impossible que Louis Nalpas dédaignât pareille splendeur. Quant aux extérieurs. descendait jadis. Louis Nalpas gardait le souvenir de son soleil du Levant et d’Egypte. confortable. des jardins rafraîchis d’eaux vives. j’eus l’occasion de constater que cet art ne semblait guère ambitionner que d’être une industrie à transformation qui n’a pas fini de nous étonner… » Assuré d’une commandite satisfaisante. Dans cette villa. leurs pins et leurs cyprès l’avaient toujours hanté. des sentiers pierreux d’où émergeaient des palmiers. il songea. il alla faire un stage chez Pathé qui lui fournit les fonds de deux films. Cette conception pittoresque charma Louis Nalpas. L’idée lui vint de tourner un film qui ressusciterait un Orient fabuleux. confia-t-il.Charles Delac pour quitter le Film d’Art. Les meubles étaient pour la plupart de style Louis-Philippe. à Cimiez. ancien comédien et ancien directeur du Théâtre du Casino de Nice. L’exemple arrivait d’Amérique. Les hautes fenêtres s’ouvraient sur des verdures ensoleillées qu’aucun bruit discord ne troublait. où plusieurs crurent ardemment à sa vocation artistique et s’efforcèrent d’œuvrer en ce sens. dans un endroit nommé « Villa Liserb ». Parmi elles se glisseraient des ennuques nains. non seulement les façades des maisons et les patios. à Shéhérazade. un noyau de petits artistes aptes à compléter les distributions. l’Association des Auteurs de Films. consistait en un parc de quatorze hectares. en outre. chevaucheraient des émirs au luxe barbare. La demeure des maîtres consistait en une maison à l’italienne. fort éloignée de l’habitation. autrement dit les intérieurs. apportaient aux pièces un ton d’allégresse. « Depuis. non loin d’un monastère. comme aux premiers âges à faire édifier en plein air. Nourri aux sources. qui vivait là. cet auteur entrevit des palais constellés d’arabesques d’or. Le chef opérateur était Raulet et le décorateur Marco de . à l’embonpoint heureux. enclin à soutenir les films de qualité en vertu des principes qu’il venait d’édicter. Le jardinier de ce lieu féerique était un homme épanoui. Liserb est le mot Brésil retourné. Et voici l’un des lieux et l’un des moments les moins connus et les plus poétiques du cinéma français.

Parfois. Le cinéma est prosaïque ». présentaient l’absurdité de deux luminosités différentes. 75 et 100. loin du bruit. Gaston Modot. Faible désavantage s’il s’agissait de premiers plans puisqu’en ce cas. de tulle pour adoucir les contrastes. le film fut-il à la hauteur de ce qu’avaient imaginé Nalpas et Toussaint ? Etait-ce possible ? Sa conception plastique primitive s’apparentait aux vieilles miniatures persanes stylisées. Bien mieux. où Le Somptier étincelait. faisait face aux rayons. vêtu de flanelle blanche. La présentation de la Sultane de l’Amour eut lieu au printemps de 1920. Cela n’allait pas sans inconvénients : quand le soleil montait ou déclinait. brossait quelques toiles ou bien jouait de la guitare . de mosquées ou de souks mais aussi des pièces intérieures. artiste de goût. les comédiens montaient à Cimiez. le cas échéant. Le ciel resta presque constamment bleu. les ombres projetées diminuaient jusqu’à disparaître ou s’allongeaient jusqu’à envahir le décor entier. Une combinaison complexe de velums les eût aidés. lisait et relisait le Rire de Bergson et. semblable. Le mot d’ordre à la mode étant la recherche exclusive du contre-jour. Malgré le soin apporté à son exécution. apparaissait la longue silhouette maigre et flexible de Charles Pathé qui venait jeter sur ce travail agréable un regard plein d’approbations soucieuses. on se heurte au poids. Des propos sur l’avenir esthétique du cinéma étaient tenus. Élevées en plein air. et peintre lui-même. Gaston Modot dont le masque dur prenait un caractère de férocité sous le casque. de perspectives non transposées. loin des cris. le gras M. tournés à deux heures d’intervalle. Ce va-et-vient permettait peu de stabilité visuelle. Sur le coup de midi. qui chose surprenante. premier grand prix de Rome pour la peinture. Il n’est pas surprenant que ces moyens sommaires ne permissent guère aux réalisateurs d’exprimer la poésie chatoyante des contes de Shéhérazade. les artistes apportaient une pleine adhésion aux indications de leurs metteurs en scène. solitaire. Louis Nalpas méditait. Sylvio de Pedrelli. On n’en possédait pas et l’on ne voyait là qu’un moindre mal car le plus faible vent agitant les toiles remplissait le décor de clartés dansantes. Sur le plan du cinéma élémentaire de 1918. Dans leur inimitié pour l’Art Muet. très grand et très beau. l’écoutait. Car. ces constructions n’avaient aucune autre source lumineuse que le soleil. En dépit de ces difficultés. Les réalisateurs devaient veiller à ce que les variations n’apparussent point. à un prince persan. .Gastyne. on les orientait de façon à permettre les prises de vues dans cette direction et à pouvoir éclairer aisément les visages les comédiens au moyen d’écrans réflecteurs. devint par la suite metteur en scène. l’émir amoureux. Louis Nalpas. II estima toujours que la qualité artistique des films coïncide avec l’indépendance du réalisateur. imposant un vérisme photographique raide. sur le gazon. le seigneur de Liserb ne se mêla jamais aux travaux des metteurs en scène. sultane brûlante . Le cinéma rend tout immédiat. Biancheri. la tête penchée. de noirs et de gris. en dépit de leur titre de directeur artistique. Ce dernier. Même lorsqu’ils ne tournaient pas. La lumière électrique faisant défaut. tous se trouvaient réunis à la table d’une cantine installée sous un arbre. Nulle querelle de préséance n’envenima les relations de ces vedettes exceptionnellement amies. le matin et l’après-midi. Marcel Levesque. car on n’y travaillait qu’aux heures où l’objectif. pourvu du pare-soleil. Deux plans successifs et directement liés. Ainsi les décors de la Sultane de l’Amour représentaient non seulement des façades de palais. le visage baigné de larmes. Cependant. il fallait les éloigner du fond dans la mesure où l’éclairage se faisait plus oblique. La gamme d’objectifs dont disposaient les opérateurs se limitait aux 50. comme jadis Feuillade. assis sur une calme terrasse. ou bien se promenant dans une allée de cyprès sur lesquels des roses grimpaient. On passait d’un décor à l’autre deux fois par jour. lui-même. Vermoyal au front nostalgique. France Dehlia. pour varier les tonalités. faisant machinalement tournoyer une petite chaîne qui retenait un trousseau de clés. les tableaux s’alourdissaient de détails foisonnants et tranchés. de ce fait irréelles. Afin de conserver le contour auréolé pu dessine les personnages pour les détacher. ami de Picasso et de Modigtiani. plusieurs se complaisaient à répéter bêtement : « Dès qu’on veut atteindre au cinéma la fantaisie ou le rêve. il fallait recourir aux seuls écrans ou aux miroirs recouverts. les arrières sont flous : il n’en était pas de même pour les ensembles. Une distribution d’artistes sociables avait été réunie Marcel Levesque au comique subtil. La pellicule orthochromatique ne pouvait traduire la diversité des teintes que selon une échelle limitée de blancs. allait jusqu’à en déclamer des passages au jardinier. dans une ivresse philosophique. la réalisation de ce film laissa dans l’esprit de tous ceux qui y participèrent le souvenir d’une partie de plaisir. grâce à une facilité d’élocution enviée.

tenait à exploiter ce personnage onduleux et falot qu’il appela Serpentin. Jean Toulout et Gaston Modot. la Fete espagnole. Sa situation morale lui permit de trouver sans mal des commanditaires. Cette réussite l’encouragea. Delluc. Delluc ne se sentant pas préparé à la mise en scène. résolut de frapper un coup avec Louis Delluc. oui. Non loin d’un parc à autruches s’étendait un vaste terrain. Il avait compris le parti que les esprits entreprenants pourraient tirer des ressources tellement riches de la Riviera. ancienne folie du prince d’Essling que l’on appelait la Victorine. klaksonnant et accélérant jusqu’aux plus extrêmes vitesses. celle actrice rivaliserait avec Mary Pickford. résigné « Voilà un métier où il faut fermer les yeux sur bien des choses. que la présentation fut brillante. c’est le métier des aveugles ». Quant aux acteurs. point de mire de la corporation. Il rêva d’être un fondateur. Ce dernier avait réalisé une fortune pendant la guerre. avec. Charles Burguet. Louis Nalpas devint un des hommes les plus en vue de la corporation et celui en qui la jeune école plaçait ses espoirs. la route est en pente raide. L’expérience ne lui avait pas encore prouvé qu’une belle œuvre hardie n’est pas commerciale d’une façon obligatoire et qu’il existe une dictature sombrement redoutable. Le soleil du mois d’août 1919 qui faisait fondre le maquillage sur la peau n’altéra jamais la bonne humeur de ces artistes — cette bonne humeur que la villa Liserb secrétait. tous deux hommes de sensibilité délicate. Ginette Maddie. à Paris. au-dessus de la Californie. Il s’engagea à produire le film. et il voyait grand. comme metteur en scène. lancée avec force dollars. On attendait beaucoup d’elle : ses récentes Ames de Fous l’avaient mise en lumière. cheveux au vent. témoignait de tant de bon vouloir. un Los Angeles français — on ne disait pas encore Hollwood. dites « fines comédies ». fortune qu’il employait à des fins nobles puisqu’il fit renaître de ses cendres les concerts Pasdeloup. Elle tournait docilement des scènes et repartait avec une rapidité plus terrifiante encore qu’à l’aller. Jean Durand tournait des cocasseries avec Marcel Levesque et une ingénue débutante. aux villas espacées. Mais le tandem Levesque-Durand ne cueillit pas de lauriers. cependant. Germaine Dulac se chargea de la réalisation. ce furent Eve Francis. la fondation de la Victorine. Tandis que ces travaux s’accomplissaient. Levesque qui avait réussi dans son type de Cocantin. Son ambition dépassa celle d’être uniquement producteur. Le cinéma.La Sultane de l’Amour. ne pouvaient que s’entendre. qui tranchait par un rare esprit d’invention. dans une toute petite auto à des vitesses vertigineuses. en raison des constructions énormes de la Victorine. On sentait qu’on travaillait pour la bonne cause. Nalpas menait de front la production des films à la villa Liserb. Certains prophétisaient que. se consacra au moderne. Et 1e voici qui entreprit une série de comédies légères et sentimentales. nommé Saint-Augustin. Des terrassiers se mirent à l’ouvrage. que le cinéma devait sans cesse progresser. et aussi. et surtout. dispenser de haut le blâme ou l’éloge ne suffisent pas et qu’un temps arrive où l’on doit à son tour montrer à quoi l’on est bon. il renonça au faste du vieil Orient et. une jeune artiste déjà remarquable : Gaby Morlay. À l’ouest de Nice existe un quartier accidenté. Le producteur pénétrait dans la période des resserrements financiers. Des commanditaires à Nice. Tous les matins. le metteur en scène. pendant quelque temps. Nalpas l’acheta. et. Professait que juger. tout d’abord. Sous les pins et les lauriers roses. puisque de Cimiez à Nice. dans l’ensemble. des chemins carrossables furent tracés. Louis Delluc. comme principale interprète. elle se rendait à Cimiez. condamner. Delluc était l’auteur d’un scénario. Serge Sandberg. Ce nom chantant et prometteur lui parut du meilleur augure. le jour où ils surent qu’on ne leur accorderait que cinq ou six journées de travail à la frontière basque. L’esprit vif de Nalpas eut vite fait d’en saisir l’originalité. tout souriait. la surveillance de l’exploitation . Louis Nalpas qui estimait. prochaine vedette dee l’Art Muet. montant. On commença les bâtisses des futurs studios et laboratoires. Alors. celle de la bêtise au front de taureau. En même temps que Charles Burguet. Le sol fut nivelé. Quant au grand public qui cherche son plaisir sans l’analyser. La réalisation de la Fête Espagnole. Le producteur et l’écrivain. déclara. il se pressa aux portes des salles. Il résolut de faire de Nice la capitale européenne du cinéma. un fondateur de cité. Louis Delluc ne ménagea pas les éloges. Il s’était lié d’amitié avec Louis Nalpas à l’époque où celui-ci avait courageusement imposé Abel Gance au Film d’Art. Je déjeunais dans un petit restaurant de Cimiez avec l’auteur. Pour éviter de se répéter. pour consoler Germaine. en ce temps-la. L’atmosphère s’assombrit lorsque Delluc et Germaine Dulac se heurtèrent à la résistance de Nalpas qui refusa de les envoyer en Andalousie tourner les extérieurs du film. qui domine la mer. la réalisatrice et Eve Francis. bras nus et teint bronzé.

d’ailleurs absentes. L’objet de son affliction se portait sur la forme qu’avait prise une retraite en bloc sans le mot discret qui en diminuât la sécheresse. à part Albert Dieudonné et ses vedettes. mesurer l’imprévu de ses réactions. comptant lui tenir compagnie et le dériver de ses peines. d’autre part. Comme. crédules à des rumeurs de catastrophe. Il me fit placer dans un coin. Il y avait chez cet homme un côté infiniment policé. dans cette circonstance. ne contrariait en rien son attention au joli spectacle des petites lumières peuplant la nuit. un an suffit pour qu’il se relevât. à part Robert Boudrioz qui y tourna l’Âtre. en fait. il ne laissa jamais. Au soir d’une journée où il avait essuyé un ennui grave. qui vint y travailler quelques semaines. Je pus. ça ne donnerait rien. tète baissée. aucune installation électrique pour alimenter les modernes sunlights et les lampes. sensible. prêts à recevoir les metteurs en scène et leur troupe. . la plupart des collaborateurs permanents de Louis Nalpas le quittèrent. Certains sujets se hérissent d’intransigeance et requièrent l’exaltation. Les tracas qui assaillaient Liserb et la Victorine alarmèrent les prudents. plusieurs studios de prises de vues étaient sortis de terre. je crus devoir monter jusqu’à sa demeure. Si l’on n’eut aucun mal à bâtir en vraie maçonnerie les rudes murailles des châteaux du Nord. il fallut monter haut sur les montagnes de la Riviera pour découvrir les chênes et les granits de Cornouailles et d’Irlande. le producteur et sa famille étaient allés loger dans une villa de Milléant. Le film. § […] Tandis que se poursuivaient les réalisations de la Fête Espagnole. qui est l’étoile ». voici qu’il me parut uniquement passionné de la danse aérienne de ces insectes. était inlassable. de saisir un trait de son caractère qui déroutait l’observation. Ainsi. le centre du travail transporté à la Victorine. on n’avait plus rien à faire à Liserb. de Mathias Sandorf et de Malencontre par Germaine Dulac. Franz Toussaint. Il estimait justifié que des gens de cinéma cherchassent à tourner le plus de films possible. quelques mois plus tard. Il mettait encore en chantier deux autres films Tristan et Yseut et Mathias Sandorf. indifférence ? Bref. On aperçoit les étoiles à travers le voile des lucioles. à ce moment-là. un faubourg de Nice. Ils se trompèrent à demi car si. Tandis qu’une révolution technique transformait le cinéma traditionnel. Nalpas arrêtait son activité niçoise. Il me fut donné. Les brouillards atlantiques se rencontrent également peu sur les bords de la mer latine. la Victorine n’offrait que des studios vitrés. passait des transparences de l’Orient aux brumes du Septentrion. Mais il n’y avait rien à mettre dedans. Le travail achevé. Là. sa pénible mésaventure n’engendrait ni colère. uniquement tributaires de la lumière du jour. On finit par ne plus reconnaître qui est l’insecte. près d’un arbre. Il n’est pas vraisemblable qu’un oubli aussi insensé eut été commis1. manquait du souffle indispensable à l’expression de l’ardeur désespérée des deux grands amants légendaires. louable par son intention de grandeur. l’incident ne suscita pas le moindre commentaire de sa part. ni soif de revanche. ni haine. IL ignora toujours la rancune : mépris. Le metteur en scène fut Maurice Mariaud. les travaux de la Victorine engloutissaient les capitaux. dans des accès de colère et des crises de foie. Les cinéastes parisiens reprochaient aux nouveaux studios leur équipement suranné. à part Léonce Perret. Il n’y apercevait nulle désertion et ne tenait rancune à personne. et me dit : « Regardez de là. Ce n’est point dans la vaste fresque wagnérienne aux accents dévorants qu’il puisa son inspiration mais dans l’âpre légende telle qu’elle a fleuri de la terre française et que le savoureux roman de Joseph Bédier avait remise à jour. Nalpas passait une partie de ses nuits dans le jardin à contempler le tournoiement de milliers de lucioles. d’une part — et de toute sa vie — aucun créancier impayé et. Au lieu de le trouver angoissé. nul locataire ne se présenta. amertume et griefs. Un à un. du moins commencé. loin de ruminer. La raison ? Épuisement des fonds. de ces halls. Je m’apercevais que le départ de ses employés l’affectait. Le scénariste de Tristan et Yseut.des bandes produites ne satisfaisaient point l’activité de Louis Nalpas qu’on eût dit nonchalante mais qui. Mais. il levait son regard vers de petites lueurs mobiles mêlées aux points fixes du ciel. de Tristan et Yseut. rentré d’Amérique. Il ajouta : « Sur la pellicule. mais ce n’était pas du fait même de ce départ qu’il souffrait. Le cinéma a beaucoup de progrès à accomplir ». dépassement 1 Un petit bâtiment pour la Centrale Électrique était construit. Aucune canalisation. les chanteurs Muratore et Lina Cavalieri. Dans son âme pleine de gentillesse.

chimérique celle-ci. à la Victorine. Paris. Alors Nalpas qui détestait batailler contre le destin tourna le dos à la Riviera et partit pour New-York négocier des films français. Ainsi donc. dirigée par René Navarre. aussi. Sans doute. Trois ou quatre ans après. Quant à leur fondateur. Rex Ingram. mais à l’état embryonnaire. celui qui avait rêvé de faire de Nice un centre européen ne s’était pas trompé théoriquement. nouvelle tentative. . Une troupe d’acteurs de ciné-feuilletons. 1959 [p. les studios niçois passèrent entre les mains du metteur en scène américain. en 1920. la Stoll de Londres ne descendit-elle pas sur la Côte d’Azur ? Elle loua la Victorine. 186-201] 2 C’était déjà la Société des Cinéromans. sous la réserve de la vente de Mathias Sandorf. Une aide financière opportune et la face des choses eût été changée… Après le départ de Nalpas. lassitude des commanditaires. il ne tarda pas à réapparaître. établi en France. y réalisa dans la précipitation six à sept films en douze épisodes et s’arrêta essoufflée 2. Ils devinrent enfin la propriété de la Société Gaumont. Henri FESCOURT LA FOI & LES MONTAGNES ou Le 7e Art au Passé ©Publications Photo-Cinéma Paul Montel.des devis par les entrepreneurs. intrigues. y transporta des groupes électrogènes. s’installa. faut-il regretter que les autorités aient eu une vue courte des intérêts de leur région. à l’avènement du film parlant.