Vous êtes sur la page 1sur 4

Réflexions autour du nouveau système de distribution1

La principale transformation dans le paysage commercial algérien est la fin du


monopole de distribution. Le fin mot est concurrence. On est bien loin du schéma adopté dans
les années 70 et 80 et réaffirmé par la charte nationale de 1976 qui stipule que "la maîtrise
par l'État du commerce de gros permettra la mise à l'abri du secteur productif et des
consommateurs, des interventions de caractère parasitaire. Elle évitera la constitution de
rentes de situation et orientera l'accumulation générale par le secteur commercial vers le
développement économique".
La loi de finances complémentaires pour 1990 dans son article 41 met fin de fait à
cette idéologie interventionniste de l'État. La situation de monopole avait engendré un état
d'immobilisme teinté d'autosatisfaction qui a la longue ne pouvait déboucher que sur la
médiocrité, l'étranglement. Dans le commerce, comme dans d'autres activités, seule la
concurrence est assez stimulante pour apporter un renouveau perpétuel des structures et des
méthodes de gestion qui y sont appliquées.
On ne pourrait imaginer un paysage commercial où il n'existerait que des petits
magasins de détail privé en l'absence de toute forme de distribution (notamment les grandes
surfaces). Cet état de fait aurait pour conséquence d'endormir tout le système commercial et
de le maintenir dans la routine. De même, s'il n'y avait que des grandes surfaces en présence,
elles finiraient par passer entre elles des accords pour réaliser au détriment des
consommateurs des profits mirifiques : à la longue là aussi l'immobilisme serait de rigueur.
Comme on ne peut imaginer qu'il n'y ait que des coopératives qui, privées d'un cadre de
référence en commerce capitaliste par exemple, sombreraient, elles, dans les méandres de la
bureaucratie.
La concurrence dans le commerce est nécessaire en raison des qualités de conquérants
qu'elle exige des intervenants. La consommation et le marché trancheront en éliminant les
incapables, les parasites. C'est un peu dans cet esprit qu'à été promulguée la circulaire nº 63

1
Article publié en 1990 par "L'Hebdo Libéré" (Alger)
du 20 août 1990 relative aux conditions d'installation des grossistes des concessionnaires
agréés.

Drainer les devises

Désormais l'importation et la commercialisation en l'état à de certains produits est


admise sous certaines conditions. Parmi celles-ci on notera l'ouverture d'un compte en devises
dans une banque algérienne. La rétrocession de produits par les grossistes aux détaillants
pourra se faire soit en monnaie locale soit en devises alors que la vente au détail ne pourra
avoir lieu qu'en dinars. Ceci ne peut être le cas pour les concessionnaires qui peuvent se faire
payer les marchandises par le consommateur final soit en monnaie algérienne soit en monnaie
étrangère.
Ces systèmes ne va permettre aux banques algériennes de drainer les devises qui
circulaient au sein du marché parallèle et qui a la suite été réintroduit sur les marchés
étrangers sans que pour autant l'économie algérienne n'ait pu en profiter. Ainsi pour l'achat
d'une voiture par un particulier, la banque algérienne va travailler pendant un certain temps
avec l'argent de l'aspirant à un véhicule avant que celui-ci ne le transfère sur le compte de
devises du concessionnaire en vue de l'acquisition de sa voiture. Là aussi les banques vont
pouvoir utiliser cet argent pendant au moins deux mois avant que le concessionnaire ne le
transfère à l'étranger pour régler ses approvisionnements.
Par rapport au système AIV1, on voit donc que le système bancaire algérien va pouvoir
bénéficier pendant un certain temps du passage de devises tant dans les comptes
consommateurs que concessionnaires, ce qui ne pouvait pas être le cas auparavant puisque
toutes les transactions financières se déroulaient à l'étranger.
En sus de cet avantage, il y a lieu de signaler que ce nouveau système va, à travers la
concurrence entre opérateurs, permettre une meilleure disponibilité des produits ainsi que des
prix attractifs. Il en ressort que pour les produits concernés, l'Etat n'aura plus à avancer les
liquidités en devises pour leur importation comme ce sera dorénavant le cas pour les
médicaments qui engloutissaient une part non négligeable des disponibilités en devises du
pays.
Au-delà des critiques faites à ce système par certains gestionnaires publics et autres
producteurs privés qui pensent qu'on est en train de transformer l'économie algérienne en

1
Autorisation d'Importation de Véhicule
"économie de bazar" en favorisant la distribution aux dépens de la production, il y a lieu de
remarquer que la mise en place d'une telle organisation va nécessairement se traduire à court
terme par un affaiblissement du dinar. La demande ne devise sera-t-elle que sur le marché noir
le taux de change parallèle sera de l'ordre de 10 dinars pour 1 FF lorsque que tous les produits
listés dans la circulaire seront disponibles en quantité.
En effet, tant le détaillant que le consommateur pour certains produits offerts par les
concessionnaires (par exemple les voitures) seront demandeurs de devises. Ces dernières, en
l'absence de rapatriement de leurs salaires par les émigrés, ne seront disponibles (tant que le
dinar ne sera pas convertible) que par le biais du marché parallèle, les institutions financières
drainant en bout de chaîne cet afflux de monnaies étrangères par le biais des comptes devises
obligatoires pour toute transaction commerciale. Les grossistes une fois implantés sur le sol
national vont se constituer une chaîne de détaillants qu'ils vont devoir fidéliser, concurrence
oblige.

Des grossistes en tête de chaîne

Ainsi peut-on s'attendre pour bientôt à la constitution de ce qui est appelé "les chaînes
volontaires". Comment se présentent-elles ?
Plusieurs grossistes, appelé fait de chaîne, se regroupent et rassemblent autour d'eux
des détaillants. Ils organisent ainsi la coordination des fonctions de gros et de détail, chaque
commerçant adhérant gardant son autonomie financière et juridique. Ces chaînes remplissent
un certain nombre de fonctions dont les achats en gros; la liberté d'achat (ailleurs auprès de la
centrale d'achat de la chaîne); la liberté pour les détaillants de se retirer à tout moment,
l'exclusivité réservée à chaque grossiste, dans un secteur déterminé, pour recruter des
détaillants; la rémunération des services fournis sur la base d'affaires réalisées par les
grossistes auprès et des "chaînistes" détaillants.
Nous assisterons donc, chez nous, à la naissance d'une nouvelle forme de distribution
de détail qui viendrait s'ajouter à celles déjà existante à savoir les commerçants indépendants,
les supermarchés (E. D. G. A. et Aswak), les coopératives d'entreprises et les magasins de
détail de gros producteurs (ENIE, EMAC). Ceci ne pourra qu'être bénéfique à l'assainissement
des circuits de distribution. Certains d'entre eux sont parfois engorgés par l'afflux de
détaillants reconvertis dans des activités plus lucratives. Ainsi en est-il des vendeurs de pièces
détachées qui se champs multiplier frénétiquement alors que la pièce a distribuer reste rare.
La nécessité d'instaurer une réglementation claire en matière d'urbanisme commercial
n'est plus à démontrer. Pour ce faire les communes devraient être associées plus étroitement
qu'elles ne le sont à la prise de décision concernant le développement des circuits
commerciaux.

La concurrence en point de mire

Si la concurrence est une excellente chose, comme l'est aussi la fin des monopoles
dans le commerce de gros, il n'en demeure pas moins qu'elle devrait toucher aussi le
commerce intégré. Dans ces circuits on ne compte que des magasins d'Etat (E. D. G. A. ou
Aswak) alors qu'il y a de la place pour des chaînes privées ou coopératives de supermarchés.
En dernier ressort c'est le consommateur qui devrait en bénéficier.
Contrairement à ce que peuvent penser certains, la distribution peut valablement servir
de tremplin au développement d'un pays. Le commerce intérieur peut être un secteur créateur
de valeur alors que par le passé certaine doctrines économique considérer la distribution
comme un simple transfert de richesses créées par d'autres. "De nos jours, dira le professeur
Sylvain Whickham1, la théorie économique reconnaît au commerce une valeur «productive»
liée à une triple fonction de transformation : transformation de lieu (transports), de temps
(stockage) et de lot (groupage, fractionnement), nécessaires pour mettre les produits écoulés
à la disposition des consommateurs dans des conditions requises par eux".
Ainsi la fonction commerciale apparaît ""infiniment plus complexe et plus étroitement
intégrée aux mécanismes généraux du progrès économique et social"2. Il n'en demeure pas
moins qu'il faut garder à l'esprit que la liste des pays attardés coïncide avec celle des nations
qui exportent principalement sinon exclusivement des produits primaires. Exporter ces
produits et importer des produits manufacturés correspond à un rôle désavantageux pour les
pays du Tiers-Monde dans la division internationale du travail.

1
Professeur à Paris IX Dauphine
2
A. Lepage, Vive le commerce-service, Ed. Dunod, Paris