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SAINT ANSELME.

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AVF.C l'approbation DK MONSEIGNEUR DE PIGNEROL.

RÉSERVE POl R TnlTI' TRADICTION.

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cL/-' fiî<xo

s. ANSELME

ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY

HISTOIRE DE SA VIE 6t DE SON TEMPS

PAR LE CIIAN'UINE

J. Croset-Mouchet, "^

Professeur de Théologie à l'ignerol, chevalier de SdnI-Maurice, membre correspondant de l'Académie des Sciences de Turin, de celle de r.hamliéry, d'Aoste. et de la Députalioo

d'histoire nalionale des Illats Sardes.

È qui con ell!

Nalau profela e rmelropoliiano Grisoslomo , eil

Ch' iilla prim' arte degiiô poncr inano

(D*!.TE. l'aiadis.C\ian\ XII, v. 137.)

-<!=Î?=3H2=

PARIS

LIBRAIRIE DE K LETHIF.LLECX,

HUE BO-.'XAI'ARTE. C6.

TOURIUAI

Ll B R AIRIE D E H. C A S T ER M A N ,

^

RUE AUX RATS, 11.

H. gastp:rman

ÉDITEUR.

1859

Zust»rs Franciscanessan

II

PROPKH'TIÎ.

Digitized by the Internet Archive

in 2011 with^funding from

University of Toronto

MA

http://www.arcliive.org/details/sanselmedaostearOOcros

INTRODUCTION.

Entreprendre d'écrire l'histoire de saint Anselme, de faire

le |)ortrait de cet homme, moine obscur, ou j)rince de l'Eglise

brillant aussi bien par ses luttes que par son génie, pourrait

sembler étrange dans un siècle, comme le nôtre, dont les

pensées, les aspiiations, les

passions s'agitent dans

le

cercle étroit des intérêts matériels. La foule indifférente ou

hostile, par-dessus tout matérielle, ne comprendra peut- être pas le prix qu'il y a à se dégager des 'tendances et des

appétits de la terre, pour remonter le courant des siècles et

se livrer à la recherche de ces hommes de la pensée, qui dans les contemplations de leur génie, dans le silence de leur soli-

nos

tude ont donné la solution des grands problèmes de

destinées, du

monde et de la

société,

et s'enivraient des

chastes délices de l'intelligence. Pour nous, jieu nous importe

le

sourire de

dédain ou

de pitié avec lequel cette classe

d'hommes accueillera nos travaux : leur critique ne saurait

ni nous atteindre, ni nou.s émouvoir. Ce qui nous préoccupe

davantage, c'est la crainte d'être taxé de témérité en nous

6

INTUODl CTION

imposaiil iiiic tàclic dt'jà si lionorcibleiuenl icinplic pai' des

écrivains justement illustres, et dont la seule comparaison nous ellVaie. Certes, s'il ne se tut agi que de suivie la voie

tracée par les hommes éminents qui ont écrit la vie de saint

Anselme, h coup sûr nous aurions reculé devant l'œuvre, et nous aurions chassé de notre esprit cette [)ensée de vaine et

orgueilleuse présomption. Mais il nous a semblé que ces écri-

vains n'avaient pas épuisé leur sujet, et qu'il restait encore

beaucoup à dire sur ce thème si beau et si vaste, surtout

qu'il fallait redresser certains jugements, certaines apprécia-

tions peu conformes à la justice et à la vérité,

même à la

rigoureuse impartialité de l'historien. En effet, la plupart des

écrivains qui se sont occupés de saint Anselme ont été les uns

injustes h son égard, les autres incomplets : ceux-là n'ont envisagé en lui que le penseur et le philosophe, et semblent

de Roscelin et

lui faire honneur d'avoir été le devancier

d'Abeilard, et lui donner pour titre de gloire d'avoir ouvert les voies au rationalisme moderne : ceux-ci se sont attachés à

ne considérer en lui que l'homme politique, opposant la j)uis-

sance de son ministère de j)aix aux fureurs de la violence.

De là, nous avons cru qu'il restait à faire un portrait en |)ied et

fidèle de ce noble génie qui domine les hommes et les événe-

ments du XI" siècle, et que [)0ur cela il fallait être plus juste

dans l'appréciation de son caractère, et plus exact dans

l'exposition de son histoire. Telle est la pensée qui nous a

inspiré de donner une nouvelle histoiie de saint Anselme, de

son temps et de ses écrits.

En poursuivant notre plan, nous nous sommes senti ému par un double sentiment : d'abord par une haute vénération,

par une vive admiration j)Our un si beau génie, à qui ni la

poussière des temps, ni les ténèbres des siècles éloignés n'ont

rien ôlé de sa sj)lendeur et de sa puissance; ensuite |»ar un

attachement inviolable à la sainte cause de l'Eglise, dont la

INTRODUCTION.

défense doit passionner toute ame sincèrement catholique.

Nous le déclarons hautement, c'est dans ce double ordre

d'idées que nous avons étudié saint Anselme. Pendant vingt

ans passés dans l'enseignement des sciences sacrées, nous

avons constamment pris pour texte et pour modèle le sublime

penseur, le professeur du Bec. Plus nous lisions ses œuvres

et plus nous approfondissions ses doctrines, plus aussi nous V trouvions une veine intarissable de richesses et de beautés :

à mesure que nous avancions dans cette étude, nous nous

sentions pénétré d'une admiration toujours croissante et qui

nous subjuguait tout entier.

S'il est vrai que les grands hommes portent en eux le reflet

de leur époque et qu'ils réagissent sur elle de toute la puis-

sance de leur génie, personne plus que saint Anselme d'Aoste

n'a porté ce caractère et rempli la haute mission qui s'y ratta-

chait. En étudiant cet homme dans les temps auxquels sa vie

a appartenu, on reconnaît aussitôt qu'il a été tout à la fois un

symbole et un principe : c'est sous ce double aspect que nous

ne cesserons de l'envisager dans le cours de cette histoire ;

car, pas plus que M. de Rémusat, ce n'est ni une légende ni

même un panégyrique que nous voulons faire; persuadé que

ce serait amoindrir notre héros, que de le raccourcir de toute sa hauteur pour le faire entrer dans un si mince tableau, nous

laisserons parler les faits ; ils ont une éloquence qui dépasse

tout ce que la rhétorique peut avoir de plus séduisant.

Dans quelque condition ou à quelque époque de sa vie que

nous considérions saint Anselme, nous le voyons résumer en lui-même deux idées, deux principes fondamentaux :

le philosophe du Bec, c'est la raison

dans la foi; pour l'homme public transporté sur le théâtre de

Foi, Eglise. Pour

la vie active, c'est la liberté dans l'Eglise; voilà ce qui a formé

le fond du système,

des doctrines et de la vie de saint

Anselme. Le philosophe ne croit pas pour comprendre, mais

s

INTRODICTION.

il emploie su viislo el t'oilo

iiilclligeuce éclairre par la foi à

justifier les dogmes (lu'cllo renferme, (l'est par l'alliance de

ces deux cléments, l'un divin, l'autre humain, que le moine philosophe du Bec sonde les plus terribles problèmes de la

vie, les jjIus sublimes vérités de l'infini: c'est par elle qu'il

ouvre à l'œil de l'homme des horizons incommensurables. L'élément divin de la foi ne perd rien h être scruté par la

raison, puisqu'elle amène celle-ci h s'immoler dans un hom-

mage raisonnable, [rationabile obsequiiim) : et la raison, l'élé-

ment humain,

a tout à gagner à sonder les abîmes de la foi,

pour y puiser des richesses immenses, d'ineffables consola- tions. Tel est Anselme comme philosophe.

Comme prince de l'Eglise et comme |)asteur, sa mission

n'est pas moins admirable.

romain et le monde barbare, en les rangeant tous sous l'éten-

dard de la Croix, c'est qu'elle avait toute liberté d'action dans

Si

l'Eglise a civilisé le monde

l'accomplissement de son œuvre réparatrice. Mais si, comme

au temps de saint Anselme, par suite de la plus déplorable et

de la plus irrationnelle des réactions, l'Eglise se trouve dans

le servage de ce môme pouvoir civil que naguère elle a

émancipé et réchauffé dans son sein, c'est que le pouvoir était

retourné aux erreurs du paganisme, et que, jaloux d'une

autorité dont l'origine et la cîme se cachent dans les cieux,

il croyait son trône ébranlé par le seul contact de l'Eglise.

Dès lors, il n'a plus eu d'autre souci que de la tenir dans les

chaînes et dans le servage. Quand, par exemple, on voit

l'empereur Othon I, extorquer dans un concile de Rome et

d'un anti-pape Léon Vlil, le droit absurde d'élire les souverains

Pontifes, et les archevêques et évoques dans toute l'étendue

de son empire, ou bien un autre empereur Henri IV, forcer

par la

torture et les horreurs

du cachot

Pascal

11

à

lui

reconnaître un autre droit, non moins anormal, celui d'inves- titure, on gémit de tant d'aveuglenient, et l'on croirait voir

lîSTRODUCTlON

9

Tnijan écrivant à Pline de ne donner aux chrétiens que tout

juste une dose de liberté qui ne leur permit pas d'annuler les

lois de l'empire, ou bien Marc Aurèle faisant la grâce au Christ

de le placer dans l'oratoire de son palais, h côté de Socrate et de Platon, et de reconnaître la beauté de ses doctrines, mais à condition qu'il ne détrônerait ni les faux dieux ni les Césars.

Et cependant, peu d'années s'étaient écoulées dans d'atroces

persécutions, que l'Eglise, fière non moins du sang de ses

enfants que de ses conquêtes, s'écriait par l'organe de Tertul-

lien : (c Insensés, donnez-vous carrière : à vous le pouvoir,

les richesses, l'univers ;

à nous les gibets, les bourreaux :

nous ne sommes que d'hier, et cependant nous remplissons

l'univers et nous ne

vous laissons que vos tem[)les et vos

sales divinités! )) C'est que l'Eghse était

hbre, et que cette

liberté, réchauffée au foyer de la charité divine, triomphait

partout et toujours.

Tel était donc, dès son origine, l'apanage de l'Eglise, telles

étaient ses destinées jjrovidentielles, dirigées et soutenues par

le bras de Dieu : « luttes et triomphes. >> L'Eglise, toujours com- battue et toujours combattant, la Croix partout et toujours

triomphante, voilà son histoire : telle a été sa condition aux

temps de saint Anselme; telle elle est encore aujourd'hui, et

sera sans cesse jusqu'à la dernière heure qui sonnera sur

l'existence du monde.

C'est dans ce milieu (jue saint Anselme a vécu; c'est j)ar

ces convictions qu'il a grandi à travers les siècles : l'envisager

en dehors de cet élément, c'est amoindrir son caractère, c'est

perdre le seul fil qui puisse expliquer ses actes et ses combats.

Notre tache à nous est de le contempler sous son vrai jour.

Comme homme public, comme [)asteur, nous verrons que le

caractère de saint Anselme est d'avoir été, à son époque, la

personnification des destinées, des labeurs, des luttes de

l'Eglise ; nous verrons que, après avoir fait dans ses ouvrages,

1

INTRODUCTION

connue philosophe, l'apoloj^ie de hi foi par la raison, pour

éclairer le monde des intelligences, il devait remplir le rôle de

champion de l'Eglise, pour sauvegarder les règles éternelles

de la justice, le droit, base des sociétés, ])Our résister h la

tyrannie du pouvoir séculier, pour affranchir l'Eglise elle-

même du servage, et lui reconquérir sa liberté.

Dans cette grande lutte, Anselme paraît au premier rang de

la phalange sacrée, tout proche de cette grande figure qui

domine tout le XI" siècle, Ilildebrand, Grégoire VII. Cette

lutte inouïe et acharnée aurait finir par écraser les défen-

si ses destinées

n'étaient immortelles. Que si la victoire s'est tournée contre

les puissances séculières conjurées pour river à l'Eglise les chaînes du servage , et si au contraire elle a couronné les tlîbrts pacifiques, mais surhumains, des défenseurs de l'Eglise, en lui rendant sa liberté, ce phénomène ne peut s'expliquer

par les données de la sagesse humaine. Dès lors on com-

seurs de l'Eglise et l'Eglise elle-même,

prend l'élan

d'admiration qui a arraché de la bouche de

l'homme, dont le nom et la gloire ont rempli le monde au

commencement de ce siècle, cet hommage au vrai génie : Si je

n'étais Napoléon, je voudrais être Grégoire VII. Et cependant

ce même homme, par une inconcevable inconséquence, a osé renouveler la lutte de l'Empire contre la Papauté : il avait

dans ses mains à Savone, d'abord, puis à Fontainebleau, un

vieillard captif, faible, désarmé; mais fort du caractère auguste

(jui maniuait son fVout, fort de la cause sacrée qui était per-

sonnifiée en lui : néanmoins la victoire est restée à ce dernier;

et celui-là a été vaincu bien ])lus par l'impassible résistance de

ce vénérable vieillard, que par les frimas du nord et par les

baïonnettes de lEurope entière coalisée contre lui.

Ainsi, ce (jui l'ait, \\ notre avis, la gloire de saint Anselme,

c'est d'avoir été le héios de la libellé de l'Eglise, d'avoir fait

converger vers ce but suj»rème les sublimes contemplations

INlRODUCTlOiN.

Il

du cloître, el l'énergie de son caractère dans le ministère pas-

toral. Sous ce point de vue, l'étude que nous entreprenons

pourra avoir quelque mérite d'actualité ; car aujourd'hui, aussi

bien qu'au XI" siècle, le principe que le grand philosophe moderne de l'Italie appelle principe du monde païen, tend à

dépouiller l'Eglise de la liberté de son action, pour arriver à

neutraliser ses divines prérogatives : on se défie d'elle, on la redoute, parce que l'on a de la haine mal dissimulée contre

son œuvre; tandis que, de son côté, elle n'aspire qu'à vivifier

même ses ennemis, parce qu'elle aime ; et c'est parce qu'elle

aime, qu'elle veut être libre.

Maintenant, donnons une idée du plan de notre ouvrage,

et des sources où nous avons puisé.

De toutes les histoires qui ont été écrites sur saint Anselme,

il en est une qui a })iqué au vif notre curiosité, et a ravi nos

sympathies, bien que nous ne puissions souscrire à toutes les

opinions de l'illustre auteur, nous voulons parler du livre que

M. Charles de Rémusat a publié sous ce titre : Sainl Anselme

de Cantorbèrij, tableau de la vie monastique et de la lutte du

pouvoir spirituel avec le pouvoir temporel au XI" siècle.Paris,

1853. A peine cet ouvrage remarquable sous plusieurs titres

eut-il été publié, que nous l'avons saisi avec empressement,

que nous l'avons étudié à fond et avec une attention soutenue.

Dans l'histoire, nous avons cherché à connaître l'historien,

pour apprécier la couleur et la portée qu'il donnait à son livre.

Sans doute. M. de Rémusat est sincèrement catholique : nous avons hâte de rendre hommage à son attachement à la Reli-

gion ; mais nous avons lieu de douter qu'il n'a pas eu une idée

bien exacte de la puissance et des prérogatives de l'Eglise :

on peut entrevoir par-ci jiar-là dans ses écrits les traces de

ces préventions froides, dont il faut chercher la source, deux

siècles en arrière, dans les traditions des anciens Parlements.

i\l. de Rémusat paraît avoir trop vécu dans l'atmosphère de

12

I.M IIODUCTION

l'imcicn jtailciiR'iilarisiiu-, Il'(1licI a été une exagéialioii du

gallicanisme, de mémo que le gallicanisme a été l'cxagéra-

lidii d'imc liberté

mal comprise, ou [)Our mieux dire une

fausse application, un démenti du litre de liberté dont il se targue. Ainsi, par exemple, l'illustre écrivain semble adopter

la thèse de MM. Guizot et Savigny, c'est-;i-dire, que l'Eglise

ne s'est constituée qu'après la chute de l'empire romain, et

(|ue les luttes (jui ont signalé les 1X% X% XP et XII*' siècles

n'ont été qu'une protestation des puissances séculières, une

réaction plus ou moins violente contre les empiétements du

nouveau pouvoir. C'est là, croyons-nous, une double erreur

historique et dogmatique : dogmatique, car il est de toi que

l'Eglise, dans son origine, dans son essence, dans sa constitu-

tion hiérarchi(jue, dans son autorité et sa mission, et dans ses

moyens d'action, n'est aujourd'hui, au XIX" siècle de son

existence, que ce qu'elle a été faite par son divin fondateur;

lien de plus, lien de moins : historique, car l'histoire de ces

dix-neuf siècles est un honunage solennel et continu rendu par

l'humanité tout entière à l'immuable invariabilité de l'Eglise

dans sa constitution et dans son essence, et h son indéfectibi-

lité dans la foi et la doctrine. Sans doute, en sui\ant le cours

des siècles, l'Eglise s'est développée au dehors; elle a élargi

sa sphère d'action à mesure qu'elle multipliait ses conquêtes;

elle a moditié ses rapports avec le monde extérieur et poli-

tique; elle s'est réglementée au dedans : cela est vrai, et tout

catholique l'accorde volontiers : mais, que son pouvoir soit

dans le cours des siècles, qu'elle ail ajouté une coudée à l'élé-

vation d(> son essence, (ju'clle se soit créée elle-même, rien

n'est plus faux, ni plus contraire à la conduite du Sauveur.

Si le Christ a conquis l'Eglise au prix de son sang, vs'il l'a fondée

sur une pierre inchianlable, c'est tpi'il l'a établie pour conti-

nuer .'i travers les siècles son action sanctilicatricc ; c'est pour

cela

'ju'il lui

,i

r{intii''

li' di'pôt de

la

foi

et

l'autorité de la

INTRODUCTION.

13

parole et des sacrements : il l'a fondée comme magistère,

et comme ministère en

la

dotant du privilège divin de la

triple indéfectibilité, dans la vérité, dans l'espace et dans le

temps : en un mot, l'Eglise est catholique dans la plus large

acception du mot, ou

elle n'est

rien

:

c'est là, c'est dans

cette admirable économie de son divin fondateur que gît sa

raison d'être.

Nous avons jugé opportun d'entrer dans ces détails préli-

minaires ; d'abord pour tracer clairement la ligne de démarca-

tion qui séparera nos appréciations doctrinales et historiques de celles d'une certaine classe d'écrivains de nos jours; et

pour faire

connaître d'avance le terrain sur lequel saint

Anselme u combattu les guerres du Seigneur : du reste, en

faisant ainsi notre profession de foi comme catholique et

comme historien, nous sommes persuadé d'avance que l'illustri;

écrivain dont il a été question plus haut ne saura la prendre de

mauvaise part, lors même qu'elle diffère de ses propres

opinions; car sa haute intelligence, son noble caractère,

l'élévation de son ame, nous sont le plus sur garant qu'il ne

voudra pas prendre pour de l'hostilité ce qui n'est que diver- gence de jugement : il ne pourrait prendre le change à cet

égard, nous avons hâte de le déclarer, sans blesser au vif la

haute estime, et les profondes sympathies que nous nous

honorons de lui vouer. Avant d'avoir étudié l'ouvrage de M. de Rémusat, nous

avions lu et compulsé tous les travaux soit historiques soit

critiques qui ont été publiés sur la vie et sur les ouvrages de

saint Anselme. M. Moëlher nous a été un guide, trop concis il

est vrai, mais sûr. Récemment l'illustre M. Ceutofauti vient

de publier, dans YArchicio storico de Florence, une série d'ar-

ticles sur saint Anselme : cet ouvrage, des plus remarquables à tout égard, nous a fourni des aperçus sinon nouveaux, l\

coup sur très-sages et tres-justes , mais ils roulent plutôt sur

44

INTRODUCTION.

le ministère public et pastoral, sur les luttes de l'archevêque

de Cantorbéry et sur ses immortels ouvrages.

Il est un |)oint sur lequel nous nous applaudissons d'avoir

été plus heureux que nos devanciers. Compatriote de saint

Anselme, nous l'avons étudié sui' j)laee et dans la province qui l'a vu naître ; nous avons cherché dans les lieux mômes

qui ont été son berceau, les renseignemenls qui établissent

nous avons demandé

l'histoire de ses jeunes ans à ces hautes montagnes qui enca-

drent la plus belle des vallées des Alpes, à ce modesle manoir

son origine,

sa famille, sa parenté

:

de la Tour en Gressan tief de sa famille, aux traditions popu-

laires des habitants de ces villages pittoresques, à la vénéra-

lion séculaire, à l'orgueil j)atriotiquc de toute la population

de la vallée d'Aoste. Nous avons visité à plusieurs reprises ces

lieux riants, nous y avons séjourné avec délices, comme

attaché à ce sol par notre vénération envers ce saint et savant

personnage. L'heureuse circonstance qui nous est propre,

c'est-à-dire d'appartenir à la même patrie que saint Anselme,

donne à nos lecteurs le droit d'exiger de nous des données

plus claires, des renseignements plus précis et plus positifs sur

l'origine de ce grand Saint, sur sa famille, sur les premières

années de sa vie, sur ses études primitives, enfin sur tout ce

qui se rattache à sa première jeunesse ; car, il faut en conve-

nir, les historiens ont passé trop rapidement sur cette pre-

héros; à tel |)OMit que la

plupart ne commencent réellement son histoire que de son

entrée au monastère du Bec. Nous nous applaudissons donc

d'avoir été dans l'heureuse condition de pouvoir satisfaire à la

juste curiosité des admirateurs de notre Saint. Et si d'une part

mière période de la vie de leur

nous faisons une gloire à notre jiatrie d'avoir été le berceau

d'un homme aussi éminent par sa sainteté, que par sa doc-

trine, ses ceuvies et ses combats, si nous nous attachons à

embcllii' sa mémoire comme une des plus grandes illustrations

INTRODUCTION.

15

de notre pays, le Piémont, et si avec tout cela nous tirons

pour nous-même un titre d'honneur d'appartenir au même nous ne voudrions pas d'un autre côté encourir le

pavs,

soupçon d'exagérer ni les mérites de notre héros, ni les juge-

ments que nous portons sur le rôle important qu'il a joué de son temps. Notre soin unique sera d'être plus étendu et plus

complet sur l'enfance et la jeunesse de saint Anselme, per-

suadé que nos lecteurs nous sauront gré des détails inédits

que nous donnerons sur cette époque.

Nous ne pourrions nous pardonner de passer ici sous

silence les moyens tout particuliers qui ont été mis à notre

disposition dans notre œuvre de recherches ; il nous est trop

doux de remplir un devoir de justice et de reconnaissance en

les signalant.

En premier lieu, vient l'illustre prélat, Mgr André Jourdain,

évêque d'Aoste, lequel a été admirable de courtoisie et de

bonté à notre égard. Chaque fois que nous visitions la pro-

vince et les heux qui ont vu naître saint Anselme, il nous a

fourni les renseignements les plus rares et les plus précis

touchant la famille et la naissance de ce grand Saint. De tels services ont imprimé le sceau de la reconnaissance à la véné-

ration que nous avions déjà pour ce saint Prélat, qui forme

aujourd'hui la joie et l'orgueil de l'Eglise d'Aoste qu'il gouverne

avec tant de zèle et tant de sagesse.

Le jeune et savant curé de Gressan, M. l'abbé Teppex,

s'est prêté avec empressement à nous accompagner dans notre

visite

au hameau et à l'ancien manoir qui était le fief de la

famille de

saint Anselme; il nous a aidé

à interroger les

anciennes traditions de ces bons villageois, et à nous former

un plan topographique de la maison où notre Saint a passé quelques-uns de ses jeunes ans; et il nous a fourni lui-même

des détails historiques de la plus haute importance sur cette bourgade.

4 6

INTRODUCTION

Nous di'vons au