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LECTURE DE L’ETOURDIT: Lacan 1972 
Christian Fierens 
Editorial L’Harmattan 
Paris 2002 
 
 

PREFACE 
INTRODUCTION 
PREMIER TOUR: LE SIGNIFIANT ET L’ABSENCE DE RAPPORT 
SEXUEL 
CHAPITRE 1: RAPPORT DE SIGNIFICATION ET SENS 
(PART 1‐5) 
 
1.1  LE SIGNIFIANT ET LE DISCOURS 
1.2  UN  RAPPORT  ENTRE  SIGNIFICATIONS  HETEROCLITES  OU  LE  DELIRE  DE 
INTERPRETATION 
1.3  LE RAPPORT DE SIGNIFICATION DU SIGNIFIANT ET L’INTERPRETATION 
1.4  L’UNIVERSELLE ET L’EXISTENCE DE UN DIRE 
   
 
LECTURE DE L’ETOURDIT: Lacan 1972 
CHRISTIAN FIERENS 
 
(8)
 PREFACE 
Est‐il lisible ? 
Toute  la  vie  de  l'écrivain  Lacan  pourrait  se  résumer  par  le  voeu  d'être  lu  enfin  convenablement  » 
(Litturaterre,  Autres  Ecrits,  p.  13).  Loin  d'être  matière  à  simple  lecture,  les  Ecrits  de  1966  et  a  fortiori  les 
Autres Écrits,  publiés en 2001, devraient être déchiffrés comme  des rébus. En cela, ils emboîteraient  le pas 
réservé  au  rêve  dans  la  Traumdeutung  freudienne.  Chaque  morceau  ‐  obscur  ou  non  ‐  y  serait  soumis  au 
travail  de  la  parole,  de  l'association  et  du  dire,  dans  la  foi  qu'apparaîtrait  un  sens.  Mais  en  décryptant  les 
Écrits, les lit‐on convenablement ? 
Au  cours  d'un  séminaire  de  six  ans  qui  visait  l'interprétation  des  écrits  de  Lacan  de  A  à  Z,  un  texte 
m'apparut  particulièrement  obscur  et  énigmatique:  L'Etourdit  résistait  au  déchiffrage.  Je  m'étais  promis  de 
répertorier  les  obscurités  du  texte  et  de  les  travailler  une  à  une.  Au  fur  et  à  mesure  de  ce  déploiement 
explicatif, le répertoire s'enflait de nouvelles obscurités inaperçues ou minimisées lors de la première lecture: 
l'obscur se glissait dans la texture de l'éclaircissement. Allais‐je m'enfoncer paradoxalement dans les ténèbres 
d'un texte se refermant sur un hermétisme terminal ? 
Si  le  nombre  de  mes  questions  augmentait,  je  constatais  aussi  que  ce  déploiement  éclaircissait  non 
seulement certains points obscurs, mais aussi la trame, l'étoffe du texte lui‐même. Cheminant entre chien et 
loup, l'accomplissement de mon désir ‐ interpréter L'Etourdit ‐ s'est fait attendre jusqu'à ce point du jour où 
les  fils  de  l'explication  se  nouent  et  se  dénouent  suffisamment  pour  former  une  «  interprétation  ».  Car 
l'interprétation n'est pas clarté absolue. Construite d'ombres et de lumières, l'interprétation trouve réponse à 
chaque question pour autant que chaque réponse relance le questionnement. 
(9)
 Pour qui donc ce point du jour interprétatif? Non pour le texte, étourdit, qui n'a point de regard et 
reste aveugle au commentaire. Peut‐être pour le regard bienveillant qui n'y retrouvera que ce qu'il voudra 
bien  y  mettre,  soit  la  réponse  de  son  travail.  Peut‐être  aussi  pour  le  regard  aveugle  de  celui  qui,  dans 
l'ombre, y décèlera l'énigme. 
 
Regard aveugle de Tirésias qui au‐delà de la monstration et de la démonstration élève la voix et fait 
deviner l'absence en jeu dans l'interprétation. 
   
 
(10)
 INTRODUCTION 
 
L'étourdit est la forme primaire qui nous distrait de notre sémantique consciente, il est apparition de 
l'inconscient dans sa dimension de non‐sens, il ouvre un au‐delà de la signification courante. 
 
A partir de cet étourdit où affleure l'inconscient, s'agirait‐il de rappeler l'implication du sujet dans son 
énonciation ? Ou encore l'interprétation est‐elle subjective, prédéterminée par le sujet ? Disons‐le d'emblée : 
l'interprétation  ‐  au  sens  psychanalytique  du  terme  ‐  n'est  pas  «  modale  »,  elle  n'est  tributaire  ni  de  la 
subjectivité, ni de l'intersubjectivité des personnages en présence, même si le transfert et le contre‐transfert 
peuvent  en  louer  avec  perversité.  Il  ne  s'agit  pas  non  plus  de  passer  de  l'état  subjectif  d'étourdi  à  l'état 
subjectif d'éveillé. 
Si,  en  soi,  l'interprétation  psychanalytique  n'est  pas  subjective,  d'où  tire‐t‐elle  son  objectivité  ?  Du 
texte  sans  doute,  à  condition  de  ne  pas  l'entendre  à  partir  de  la  seule  signification.  L'interprétation  ne  se 
réduit  nullement  à  expliquer  la  signification  du  texte  !  L'analyste  digne  de  ce  nom  le  sait  bien  lorsqu'il  fait 
porter  tout  le  poids  de  l'interprétation  sur  la  citation  objective  de  l'analysant  :  tu  l'as  dit  dans  le  plus  léger 
trébuchement (linguae ou calami), les tours disent encore et encore ce que tu as déjà dit. 
Ouvrons donc la question de « L'Etourdit  » à partir de la lettre objective du texte. L'auditeur entend 
d'abord « l'étourdi » ; mais la lettre terminale « t » de « l'étourdit » invalide directement cette compréhension 
; l'auditeur du participe substantivé « l'étourdi »  (10) se ravise donc et devient lecteur de la lettre. À vrai dire, 
la séquence littérale « l'étourdit » n'a aucun sens, à moins de faire du « l' » un pronom et de « étourdit » un 
verbe : « cela l'amuse et l'étourdit ». La lettre « t » pose la question : mais où est passé le sujet grammatical 
de cette séquence littérale «... l'étourdit » ? L'étourdit va au‐delà des significations de ses composantes, il 
nous apostrophe : où est le sujet grammatical disparu ? Qui le fera apparaître ? Par le développement de ses 
questions, L'Etourdit induira un effet de sujet (psycho‐) logique tant et si bien qu'après lui, le sujet auditeur 
sera  transformé  en  sujet  «  lecteur  »  de  la  lettre,  il  sera  Autre.  Ce  nouveau  sujet,  effet  de  l'écrit,  vérifie 
précisément  l'enjeu  des  Écrits  de  Lacan,  comme  nous  l'annonce  La  lettre  volée.  C'est  là  «  lire 
convenablement », c'est là interprétation en même temps que disparition ‐ apparition d'un sujet. 
 
L'étourdit  phoniquement  possible  est  graphiquement  impossible.  Le  possible  «  étourdi  »  est 
contredit  par  la  graphie  d'un  «  étourdit  »  impossible.  Possible  et  impossible,  «  étourdit  »  est  une  énigme 
d'autant  plus  ardue  que  ce  signifiant  ne  viendra  qu'une  seule  fois  dans  le  texte.  Que  le  titre  condense  le 
 
texte,  qu'il en  soit  le pivot ou qu'il  en  donne  la  clef  interprétative,  il  faut  élucider  l'énigme de  l'étourdit  à 
partir de son occurrence dans le texte. 
La reprise du nom « étourdit » dans le texte, qui peut être appelée reprise de S1 dans S2 ou reprise 
d'un  signifiant  dans  un  autre  signifiant,  s'inscrit  dans  un  paragraphe  occupant  une  place  centrale  bien 
délimitée par des guillemets. Ce paragraphe est aussi le seul paragraphe entre guillemets 
« Tu m'as satisfaite, petithomme. Tu as compris, c'est ce qu'il fallait. Vas, d'étourdit il n'y en a pas de 
trop, pour qu'il te revienne l'après midit. Grâce à la main qui te répondra à ce qu'Antigone tu l'appelles, la 
même qui peut te  déchirer de ce que j'en sphynge mon pastoute, tu sauras  (11) même vers le soir te faire 
l'égal de Tirésias et comme lui, d'avoir fait l'Autre, deviner ce que je t'ai dit. » 
(S 25a; AE 468, Parlêtre 20.5) 1 
 
Que  nous  disent  ces  guillemets  ?  Le  paragraphe  met  en  scène  une  énonciation  nécessairement 
différente de celle du reste du reste. Quels sont le (Je » et le « tu » de ce discours direct ? 
Qui parle dans ce paragraphe ? La réponse n'est pas explicitée s l'extérieur de la citation et apparaît 
énigmatique non seulement pour le « lecteur » pressé, mais plus encore pour le lecteur attentif. Le locuteur 
s'est pourtant désigné deux fois à l'intérieur du texte lui‐même : 1° « Tu m'as satisfaite » ; grammaticalement, 
ce serait donc un « être » du genre féminin qui parle, et 2° « j'en phynge mon pastoute » ; comme Sphynge, 
elle poserait ses énigmes. À qui ? 
Sans  doute,  la  Sphynge  adresse‐t‐elle  son  énigme  à  OEdipe  et  nous  pourrions  nous  glisser  dans  sa 
peau  pour  poser  la  question  de  notre  vérité  énigmatique,  comme  Freud  l'avait  déjà  fait  pour  démêler  sa 
propre  histoire  familiale  peu  commune.  Mais  plus  directement,  le  paragraphe  entre  guillemets  suit  le 
paragraphe précédent écrit par Lacan : il s'adresserait donc d'abord à Lacan lui‐même. De plus la grammaire 
de L'Etourdit indiquerait clairement que la Sphynge s'adresse à Lacan en tant qu'il a contribué à l'approche du 
«pastoute  »  (que  nous  laisserons  provisoirement  dans  l'énigme  de  la  Sphynge).  L'apport  de  Lacan  au  « 
pastoute  »  se  structure  en  trois  moments  qui  se  comptent :  (12)  d'abord  quatre,  puis  deux,  enfin  trois 
(explicité comme quadripode des quatre places des quatre discours, bipode des sexes et trépied formé par les 
deux  sexes  plus  le  phallus  ou  par  la  triangulation  phallique).  Quatre,  deux,  trois,  l'ordre  est  suffisamment 
ahurissant et énigmatique pour y entendre la citation de l'énigme de la Sphynge : quel est l'être qui marche 
successivement à quatre pattes (le matin), à deux pattes (à midi) et à trois pattes (le soir)? La question de la 
Sphynge s'adresserait donc à Lacan lui‐même, nouvel Oedipe face à l'antique question qu'est‐ce que l'homme. 
Les  rôles  seraient  ainsi  bien  partagés  :  «  je  »  serait  la  Sphynge,  «  tu  »  serait  Lacan.  Mais  pourquoi 
n'avoir pas nommé clairement les interlocuteurs impliqués dans ce discours direct ? 
 
 
Revenons à notre citation ou à notre énigme. 
Formellement, le paragraphe énigmatique se compose de quatre phrases 
1) « Tu m'as satisfaite, petithomme ». 
2) « Tu as compris, c'est ce qu'il fallait ». 
3) « Vas, d'étourdit il n'y en a pas de trop, pour qu'il te revienne l'après midit ». 
4) « Grâce à la main qui te répondra à ce qu'Antigone tu l'appelles, la même qui peut te déchirer de ce que j'en sphynge mon pastoute, tu 
sauras même vers le soir te faire l'égal de Tirésias et comme lui, d'avoir fait l'Autre, deviner ce que je t'ai dit ». 

 
La  troisième  phrase  contient  le  terme  «  étourdit  »  et  s'ouvre  par  un  «  vas  »  qui  articule  deux 
propositions, une causale juxtaposée (d'étourdit il n'y en a pas de trop) suivie d'une consécutive subordonnée 
(pour  qu'il  te  revienne  l'après  midit),  ou  encore  un  premier  midit  suivi  d'un  deuxième  midit.  Si  le  terme  « 
étourdit » est l'articulation du texte de L'Etourdit, alors les deux propositions de la troisième phrase doivent 
articuler le texte par l'intermédiaire du paragraphe. 
(13) 

 
 
Seul verbe de mouvement dans le discours de la Sphynge, vas » est encore une forme verbale dont le 
sujet  est  effacé.  Seraitce  l'impératif  de  la  Sphynge  à  l'endroit  de  Lacan  ?  L'orthographe  de  «  vas  »2  le 
 
contredit  formellement.  «  Vas  »  n'est  pas  une  forme  impérative  (qui  s'écrit  «  va»).  «  Vas  »  ne  peut  être 
qu'une forme proprement conjuguée du verbe aller:  «  tu  vas  ».  Et,  grammaticalement,  on  n'écrit  pas  « 
vas » sans son sujet. L'effacement du sujet grammatical remet donc en question l'interprétation « tu vas » et 
fait apparaître une nouvelle valeur ‐14‐ possible pour « vas » : la forme archaïque de la première personne de 
l'indicatif présent du verbe aller: « je vas ». C'est à partir de cette « élégante allée » (S 17a ; AE 460, Parlêtre 
14.18 ) d'abord apersonnelle, à partir de l'équivoque grammaticale (je / tu « vas ») que s'expliqueront les 
sujets (psycho‐) logiques impliqués dans la citation : (tu) t'inscris dans un mouvement d'aller à condition de 
t'absenter  comme  personne  puisque  cette  avancée  est  aussi  la  mienne  (celle  d'une  femme  et  de  son 
énigme). Quelle est cette allée «<vas») ?  La Sphynge  donne la réponse: l'allée part «  d'étoudi(t) » en tant 
que « il n'y en a pas trop » et va(s) « pour qu'il te revienne l'après midi(t) ». Cette réponse ne va pas sans 
trois appendices graphiques : le « t » d'étourdit, le « s » de vas et le « t » de l'après‐midit. Ces trois lettres ne 
sont  pas  trop  pour  faire  passer  d'une  phonétique  possible  (étourdi,  va,  midi)  à  une  grammaire  impossible 
(étourdit, vas, mi dit). Quelle signification pouvons‐nous donner à ces trois lettres surnuméraires ? De prime 
abord aucune : c'est bien là ce qui nous renvoie aux sons, aux rimes du « dit » (étourdit/midit) médiatisées 
par le mouvement qui va de l'une à l'autre. Des tours dits, il n'y en a pas trop pour qu'il te revienne après ce 
qui  a  été  midit.  Au‐delà  de  l'équivoque  homophonique,  en  passant  par  l'équivoque  grammaticale,  nous 
entendons déjà l'équivoque logique propre au dire, qui va d'un dit à l'autre. Ce dire surgit des détours dits et 
des morceaux de dit, des « midits » impossibles à synthétiser. Entre « étourdit » et « midit », « vas » divise 
l'ensemble du  texte en  deux  .  c'est  à  mi‐course du  texte que  la Sphynge  apparaît  à  mi‐corps  (femme‐lion) 
pour poser à Oedipe la question de la vérité mi‐dite de l'homme: qu'est‐ce qu'un homme ? 
 
Mais qu'est‐ce qu'un midit qui se redit sinon une citation ? Et qu'est‐ce qu'un dit qui se fait entendre 
comme midit, sinon une énigme ? L'Etourdit va éclairer le mi‐dire dans le double registre de la citation et de 
l'énigme.  Ces  deux  fils  de  la  citation  et  de  l'énigme  se  croisent  et  se  tissent;  nous  sommes  partis  de  la 
citation de l'énigme (du discours direct de la Sphynge) pour mettre en route (15) l'enigme de la citation, pour 
poser la question : que veut dire parcourir une deuxième fois le dire ? Que veut dire « citer »,?  
L'interprétation  a  précisément  pour  médium  les  deux  registres  la  citation  et  de  l'énigme3.  L'Etourdit 
traitera  de  l’intérpretation    psychanalytique.  Comment  en  traitera‐t‐il  ?  De  quelle  manière  ?  À  la  manière 
d'une interprétation : L’Etourdit interprète l’ interprètation. La reprise du titre dans le discours de la Sphynge 
est déjà le degré zéro de l'interprétation: « étourdit » est cité et reste énigmatique (c'est notamment un terme 
étranger au lexique habituel de la psychanalyse). 
 
L'articulation  du  titre  avec  le  paragraphe,  comme  nous  l'avons  vu,  nous  annonce  davantage: 
l'interprétation psychanalytique se pue toujours en deux tours (dits par L'Etourdit) 
 
Premier tour dit de l'interprétation ou première partie de L Etourdit 
 
La  première  partie  présentée  dans  la  troisième  phrase  comme  »  d'étourdit  il  n'y  en  a  pas  de  trop  » 
indique un premier midit qui n'est pas de trop. Ce premier midit était déjà exprimé par la Sphynge : « Tu m'as 
satisfaite, petithomme ». « Me  » apparait  comme l'énigme personnifiée par la Sphynge  et «  tu » comme la 
réponse  personnifiée  par  Lacan.  L'énigme  cherchait  un  épanouissement  précis  (le  mystère  féminin)  et  le 
petithomme  l'a  satisfaite  comme  il  a  pu.  Car  l'homme  habituellement  préfixé  de  bon,  gentil  ou  preux 
(bonhomme, gentilhomme ou prud'homme) est ici préfixé d'un petit face à l'énigme. Pourquoi ? L'équivoque 
homophonique (petithomme / petit homme) nous ouvre, par l'intermédiaire de la lettre (du gramma), la voie 
de l'équivoque logique qui se jouera entre l'énigme et l'interprète : ‐16‐ petit homme devant l'énigme parce que 
« peti thomme » [l'explication en sera donnée plus loin (S18de, Parlêtre 14.15) : coupure (thomme) propre à la 
pétition (peti), au registre de la demande qui donne au mâle son caractère petitement viril]. La « satisfaite », 
renvoyant à l'inépuisable énigme d'une femme, et le « petithomme  à l’insuffisance de l'homme, apparaissent 
maintenant fondamentalement disparates : le rapport entre ces deux termes est proprement impossible, «il 
n'y a pas de rapport sexuel ». 
Le premier chapitre de la première partie (Le rapport de signification), partira du dit de l'énigme pour y 
chercher des rapports de significations (par exemple 4 pattes, 2 pattes, 3 pattes). 
L'énigme est pour celui qui peut en dire quelque chose (deuxième chapitre: le dire). 
Et  ce  dire  aboutit  nécessairement  au  rapport  impossible  entre  l'énigme  et  son  interprète,  entre  la 
Sphynge et Oedipe, entre une femme et un homme (troisième chapitre : l'absence de rapport sexuel). 
L'énigme  indiquait  d'emblée  une  «  satisfaction  »  Mais  qui  se  pourra  dire  satisfaite  s'il  n'y  a  pas  de 
rapport  entre  une  femme  et  un  homme  ?  On  satisfait  une  fonction  comme  on  satisfait  un  besoin  ;  c'est  la 
fonction de l énigme qui est satisfaite par le petithomme qui lui sert d'argument (sans épuiser le domaine de 
ladite  fonction).  Cette  fonction  sera  appelée  la  fonction  phallique  (quatrième  chapitre).  Ici  s'achève 
l'articulation du premier tour ou la citation de l'énigme : nous aurons compris comment fonctionne l'énigme, 
son dit et son absence (premier tour : le rapport de signification et l'absence de rapport sexuel) 
 
 
Subsiste un reste, la deuxième phrase : « Tu as compris, c'est ce qu'il fallait ». On sait la méfiance de 
Lacan vis‐à‐vis de la compréhension, même s'il ne recule pas à « prendre ensemble », à résumer un ensemble 
conceptuel, voire toute une théorie dans d'audacieux raccourcis. 
(17)
 Quel est le rôle de cette compréhension ? Problème d'autant plus crucial qu'il s'agit pour nous de 
comprendre L'Etourdit. La compréhension n'est pas terminale, mais inaugurale d'un « c'est ce qu'il  'fallait ». 
Loin de la bonne conscience d'avoir compris, le « fallait » introduit plutôt une faille dans la compréhension et 
cette faille servira de relance pour la fonction phallique surgie de l’absence de rapport sexuel. Car les formules 
bâties sur la fonction phallique (« c'est ce qu'il phallait ») feront apparaître le « pastout » qui a servi de moteur 
au mouvement du premier tour sans que nous ne le sachions. 
Mais que dirons‐nous de ce discret moteur ? Nous ne pouvons l’appréhender qu'en le laissant tourner. 
Nous voilà donc partis pour un second tour : « vas, d'étourdit il n'y en a pas de trop, pour qu'il te revienne l 
après‐midit ». 
 
Deuxième tour dit de l'interprétation ou deuxième partie de L'Etourdit.  
 
Quelle  différence  ferons‐nous  entre  les  deux  tours,  entre  le  premier  midit  et  le  deuxième  midit  ?  La 
Sphynge le dit dans son pastoute » (en italiques dans le texte) : c'est le « partout » qui inscrira une différence 
entre  les  deux  tours.  Les  quatre  chapitres  du  premier  tour  pourront  dès  lors  être  repris  à  la  lumière  de  ce 
«pastout » ; les quatre chapitres du deuxième tour seront les mêmes à ceci près qu'il mettront en évidence 
entre eux et leurs homonymes du premier tour un dire irréductible au dit (la différence entre les deux). Par là 
s'éclairera d'énigme de la citation que veut dire « redire » sinon déjà interpréter (deuxième tour: le discours 
de l'analyste et l'interprétation). 
J'indique sommairement les découpes possibles de cette deuxième partie selon les propositions de la 
quatrième phrase prononcée par la Sphynge 
1) « Grâce à la main qui te répondra à ce qu'Antigone tu l'appelles », la main sur laquelle Lacan se guide 
ici est la topologie des surfaces (chapitre 1) qui reprend la question du signifiant, éclairée maintenant par la 
fonction phallique développée jusqu'au pastout ; 
(18)
2) « la même qui peut te déchirer de ce que j'en sphynge mon pastoute », cette topologie déchire 
l'analyste pour le situer à sa place spécifique dans le discours de l'analyste (chapitre 2) qui permet d'éclairer le 
dire en général ; 
3)  «  tu  sauras  même  vers  le  soir  te  faire  l'égal  de  Tirésias  »;  il  s'agit  d'égaler  Tirésias  dans  sa 
compréhension de la structure (troisième chapitre) qui est le développement de l'absence de rapport sexuel ; 
 
4)  «  et  comme  lui,  d'avoir  fait  l'Autre,  deviner  ce  que  je  t'ai  dit  ».  Il  s'agit  d'aller  de  l'Autre  à 
l'interprétation (quatrième chapitre) qui n'est autre que le parcours de la fonction de l'énigme, de la fonction 
phallique. 
 
Récapitulons les tours que nous dirons 
 
1. premier tour: le si ign fiant et l'absence de rapport sexuel chapitre 1 : le rapport de signification 
chapitre 2 : le dire 
chapitre 3 : l'absence de rapport sexuel 
chapitre 4 : la fonction phallique et les formules de la sexuation. 
 
2. deuxième tour: le discours de l'anal 
ste et l'interprétation. chapitre 1 : l'enseignement de la topologie 
chapitre 2 : le discours de l'analyste chapitre 3 : la structure 
chapitre 4 : l'interprétation. 
 
NOTES : 
 
1. La lettre S suivie d'un nombre puis d'une minuscule a, b, c, d, e, renvoie à la première édition de LEtourdit dans la revue Scilicet, n° 
4,  Le  Seuil,  Paris,  1973,  au  numéro  de  la  page  et  les  minuscules  situent  le  passage  dans  la  première,  deuxième,  troisième,  quatrième  ou 
cinquième partie de la page. 
Les lettres AE renvoient a l’édition de L’étourdit dans les Autres écrits, Le Seuil, Paris, 2001. 
La lettre A renvoi aux Écrits, Le Seuil, Paris, 1966. 
2. L'éditeur des Autres Ecrits a « corrigé » le « vas » en « va ». 
3.  «  Ces  deux  registres,  en  tant  qu'ils  participent  du  mi‐dire,  voilà  qui  donne  le  médium  ‐  et,  si  l'on  peut  dire,  le  titre  ‐  sous  lequel 
intervient  l'interprétation.  L'interprétation  ‐  ceux  qui  en  usent  s'en  aperçoivent  ‐  est  souvent  établie  par  énigme.  Enigme  autant  que  possible 
cueillie dans la trame du discours du psychanalysant, et que vous, l'interprète, ne pouvez nullement compléter de Vous‐même, que vous ne pouvez 
pas considérer comme aveu sans mentir. Citation d'autre part, parfois prise dans le même texte... » (Sém. XVII, p.40‐41). 

 
   
 
 

(20)
 PREMIER TOUR 

LE SIGNIFIANT ET L'ABSENCE DE RAPPORT SEXUEL 
   
 
 
(21)
  Comme  nous  l'avons  vu,  le  sens  de  L'Etourdit  ‐  le  travail  de  l'analyse  ‐  nous  est  donné  par  une 
forme  verbale  sans  sujet  «  vas  »)  ;  le  texte  prend  son  envol  à  partir  de  l’équivoque  d'un  verbe  (ou  d'une 
fonction) qui va déterminer un sujet plutôt que d être animée par lui. 
Le  jubilé  de  l'hôpital  Henri‐Rousselle,  lieu  de  ses  présentations  de  cas,  donne  à  Lacan  l'occasion 
d'expliquer  les  principes  de  son  travail  d'analyse.  Loin  d'être  une  simple  présentation  de  malades,  qui 
bornerait  simplement  le  cas,  le  travail  d'analyse  suppose  toujours  une  double  présentation  et  donc  une      
re‐présentation. L'individu n'entre en analyse, ne devient analysant que pour autant qu'il dépasse sa simple 
présentation et se laisse présenter une deuxième fois par ses lapsus, actes manqués, symptômes et rêves : 
par son inconscient ; le « sujet » en analyse, l'analysant est cerné par un double discours, il est présenté et 
encore présenté : il est re‐présenté. « Le sujet est ce que représente le signifiant pour un autre signifiant ». 
Certes, le patient se présente avec ses mots à lui; il ne devient analysant que si ce qu'il dit n'est pas ce qu'il 
veut  dire,  que  si  ses  mots  disent  autre  chose  que  ce  qu'ils  voulaient  dire,  que  si  ses  mots  deviennent 
«signifiants » (un signifiant pour un autre signifiant, S1→S2). Le « sujet » n'existe que par ce double tour du 
signifiant. 
Le travail de l’analyse implique apparemment deux personnes :  l'analysant et l'analyste. Il n'est pas 
évident qu'ils jouent à proprement parler un « rôle », même s'il peut être tentant de considérer le «patient» 
comme objet d'un traitement dont l’analyste serait le sujet agissant. 
Du  côté  du  «  patient  »,  il  ne  s'agit  jamais  de  «  cas  »  objectif  ou  d'illustration  clinique  d'une 
problématique  spécifique  («  présentation  de  cas  »).  L'analysant  n'est  rien  d'autre  que  la  mise  en  acte  de 
l'inconscient dans la seule pratique du signifiant à  (22)  laquelle il est convié ; il est donc « sujet », représenté 
par un signifiant pour un autre signifiant. Autrement dit, l'analyse dépasse d'emblée la présentation de cas 
pour aller à la représentation du sujet par le signifiant. « L'objet » d'étude de la psychanalyse s'avère ainsi 
être cet étrange « sujet » par deux fois présenté. 
Du côté du praticien, la présence « subjective » de l'analyste est bien problématique. Qu'il parle ou 
qu'il  garde  le  silence,  le  travail  qu'il  accomplit  ne  préjuge  en  rien  de  l'intérêt  et  de  l'importance  que  lui 
attachera l'analysant ; l'analyste, d'ailleurs, gagnerait à ne pas se laisser guider par de telles considérations. 
L'attention que l'analysant lui porte comme personne reste périphérique par rapport à sa fonction propre. 
Cette  fonction  de  l'analyste  est  éclairée  par  le  dire  de  Lacan  à  Saint‐Anne  (Le  savoir  du  psychanalyste) 
comme à Henri‐Rousselle (L 'Etourdit). Si ces deux exposés sont « vacuoles » (S 5b ; AE 449 ; Parlêtre 1.2) 
enchâssées  dans  l'enseignement  du  séminaire,  ils  visent  tous  deux  à  situer  la  place  de  l'analyste  dans  le 
dispositif de la cure : le lieu de l'analyste y est vacuole, petite poche autour de laquelle tourne la vie de la 
 
cellule  analytique.  Cette  vacuole  ‐  fondamentalement  équivoque  ‐  est  à  la  fois  cavité,  vide  (au  sens 
géologique de « vacuole ») et organite cellulaire plein (au sens biologique du terme). Vide, elle est le lieu du 
semblant, pleine, elle est l'objet du désir. Comme vacuole, c'est‐à‐dire comme objet du désir à la place du 
semblant,  l'analyste  ‐  absent  et  présent  ‐  servira  d'axe  désaxant  autour  duquel  graviteront  les  discours 
successifs de l'analysant. Pivot de la cure, l'analyste condense en lui les deux sens du mot « vacuole » aussi 
bien que les deux foyers (vide et plein) de révolution de l'analyse. Cette vacuole est l'objet a. 
Le travail de l'analyse est ainsi déterminé par ces deux termes le sujet barré (l'analysant) et l'objet a 

(l'analyste). Leur articulation dans le fantasme (  ) suit nécessairement un chemin propre non seulement 
à l'imagerie de tel fantasme, mais à sa logique après une double boucle « re‐présentative » (exposée dans la 
double boucle, dans les deux tours de L'Etourdit), il revient à son point de départ. La lettre en tant qu'elle 
con‐cerne l'objet a  (23)  « arrive toujours à destination » (E 41). Car cette destination n'est pas le destinataire 
qui  peut  lire  le  message,  mais  plutôt  le  réel  que  la  lettre  cerne,  la  «  vacuole  »  qui  fait  trou  pour  le 
destinateur  notamment.  Et  lorsque  Lacan  forme  le  voeu  «  d'être  lu  enfin  convenablement  »,  entendons 
«selon  la  bonne  destination  »  ou  encore  selon  le  double  tour  du  parcours  du  signifiant,  articulé  dans 
l'expérience psychanalytique. Autrement dit, à lire Lacan convenablement, nous partagerons son expérience 
dans les détours des dits  que vise L'Etourdit, nous  parcourrons les deux moitiés du  texte en  même temps 
que la coupure du fantasme dont dépendent le « sujet barré » et « l'objet a ». 
Une  double  boucle  donc...  Mais  de  quel  sera  notre  point  de  départ  ?  Suivons  le  fil  de  la  lettre  qui 
articule le fantasme et finit toujours par revenir à son point de départ. Prenons le chemin du signifiant par 
bribes,  par  morceaux,  par  miettes  de  signifiant.  Ces  miettes  ne  sont  pourtant  pas  les  restes  de  n'importe 
quel  banquet.  Tirées  du  séminaire  «  ...  ou  pire  »,  elles  se  ramassent  du  discours  psychanalytique  1.  Elles 
arriveront à destination même si elles n'apparaissent que comme « reliefs », rogatons, rebuts du séminaire. 
   
 
 
(25) 
CHAPITRE 1 : RAPPORT DE SIGNIFICATION ET SENS 
 
Voici deux miettes du discours psychanalytique (« ... ou pire »):   
1) «Qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend ». 
2) « Cet énoncé qui paraît d'assertion pour se produire dans une forme universelle, est de fait modal, 
existentiel comme tel: le subjonctif dont se module son sujet, en témoignant » (S 5d ; AE 449 ; Parlêtre 2.1‐2.2). 
Ces  deux  phrases  ou  ces  deux  «  miettes  »  nous  plongent  dans  la  double  présentation,  dans  la 
représentation de l'une (1) pour et dans l'autre (2) et cette re‐présentation nous conduira au sujet barré et à 
l'objet a. 
La première miette parle d'un dire comme processus impersonnel. Ce dire où les personnes ne sont pas 
encore déterminées n'est pas directement disponible: il est « oublié » derrière ce qui se dit. Suffirait‐il dès lors 
d'oblitérer le dit pour que survienne le dire ? Suffirait‐il d'effacer l'énoncé pour qu'apparaisse le mystère de 
l'énonciation ? Non: de dits, de tours dits, « d'étourdit », il n'y en a pas de trop : la doublure est bienvenue 
pour que le dit soit entendu. La différence entre le dit et l'entendu, entre la présentation et la représentation, 
révélera le dire: même s'il est oublié derrière le dit, il n'arrive que parce qu'il y a de l'entendu. [D'un point de 
vue  technique,  l'abréviation  du  dit,  les  «  séances  brèves  »  ne  se  justifieront  que  pour  autant  qu'elles 
produisent un entendu]. 
La  seconde  miette,  la  deuxième  phrase  est  une  re‐présentation  de  la  première,  non  pas  comme 
commentaire  de  son  contenu  matériel,  mais  comme  analyse  formelle,  grammaticale  et  logique,  de  la 
première.  Cette  analyse  formelle  oppose  l'apparence  d'assertion  de  la  première  à  sa  nature  effectivement 
modale. La deuxième phrase dit : le caractère assertif de la première phrase [l'assertion prétend dire comment 
les choses sont effectivement] n'est qu'une  (26) apparence, elle est en fait modale. Son apparence d'assertion 
se produit parce que la proposition est universelle: la première phrase concerne tout dire quel qu'il soit, il 
serait toujours vrai que le dire reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend.. M'exprimant ainsi, j'ai 
déjà entendu un dire à la place du « qu'on dise ». Or le subjonctif « qu'on dise » témoigne d'une modalité 
dont  dépendent  ce  qui  se  dit  et  ce  qui  s'entend.  Si  l'indicatif  «  reste  »  montre  que  l'assertion  se  voudrait 
universelle ‐ ce que renforce l'objectivité des passifs « se dit » et « s'entend » ‐, la présence du subjonctif 
actif  «  dise  »  replace  la  phrase  dans  la  contingence  ;  il  faut  que  soit  constaté  «  qu'on  dise  »,  et  c'est 
précisément  ce  qui  est  oublié.  Le  subjonctif  indique  un  apport  extérieur,  une  prise  en  compte  du  penser 
dans la pensée. Aucune assertion n'a donc de valeur universelle, elle ne fait qu'y prétendre ; et, malgré les 
apparences et le fard de certitude qu'induit l'indicatif, toute assertion est toujours le résultat d'un dire : « 
 
pour  qu'un  dit  soit  vrai,  encore  faut‐il  qu'on  le  dise,  que  dire  il  y  en  ait  ».  Asserter  c'est  dissimuler  le 
caractère modal de toute proposition. Si l'assertion dépend d'un point de vue extérieur, elle participe donc 
de l'ex‐sistentiel. Il est évident que cet « ex‐sistentiel comme tel » n'a rien à voir avec l'existence scolastique 
:  l'ex‐sistence  n'est  pas  la  réalité  effective  d'un  fait  asserté,  mais  le  point  de  vue  extérieur  du  penser  par 
rapport à ce qui est pensé. Ainsi la deuxième phrase indique le chemin logique de l'interprétation des deux 
phrases  :  le  modal  s'oppose  à  l'assertion  pour  faire  apparaître  le  concept  d'ex‐sistence.  C'est  seulement  à 
partir de cette ex‐sistence, de ce point de vue extérieur, que l'assertion et l'universelle sont possibles. 
Lacan  partira  de  la  grammaire  de  ces  deux  phrases  et  de  «  leur.  rapport  de  signification  »  (S  5; 
Parlêtre 3.1) (le dit de chacune des deux phrases renvoyant à l'autre) pour en déduire logiquement un sens 
(non seulement un entendu, mais aussi un dire). Une signification est d'abord attachée à un dit. Le rapport 
de signification inscrit le dit dans une organisation beaucoup plus large : il l'inscrit dans un discours. Cette 
déduction occupera deux pages  (S 6‐7 ;  (27)  AE 450‐451 ; Parlêtre 4‐5). La distinction entre la signification 
et le sens sera « plus loin accentuée » comme « antinomie » (S 36‐37 Parlêtre 30.5 y 35.6). 
Ces deux pages logiques, même si elles semblent ne toucher qu'à l'être, à l'universel ou à l'assertif, 
nous conduisent déjà vers le « réel comme impossible » : elles annoncent déjà l'aporie sur laquelle bute tout 
discours. Comment cela? 
Un discours est une pratique  de parole constitutive d'un lien social entre deux partenaires: ainsi le 
discours hystérique lie‐t‐il l'hystérique à celui qu'elle interroge, ainsi le discours magistral lie‐t‐il le maître à 
son  esclave  ou  à  son  disciple,  ainsi  le  discours  universitaire  lie‐t‐il  le  professeur  à  son  étudiant,  ainsi  le 
discours psychanalytique lie‐t‐il l'analyste à son analysant. Pourtant les deux partenaires de chaque discours 
sont foncièrement  disparates;  le  lien  social  entre  eux est  marqué  par  l'impossibilité  radicale  de  les faire « 
dialoguer » : il n'y a pas de vrai rapport entre eux. Il incombe à chacun des deux partenaires de se soutenir 
de  son  propre  côté:  le  premier  des  deux  partenaires,  le  semblant,  se  soutiendra  d'une  vérité  qui  le 
détermine nécessairement, pour s'adresser au second, l'Autre ; et cet Autre ne pourra répondre au premier 
qu'en  émettant  un  produit  contingent;  ce  produit  est  donc  un  fruit  possible  dépendant  de  la  vérité  qui  a 
déterminé  le  premier  partenaire  ;  ce  produit  pourtant  est  impuissant  à  retourner  à  la  vérité  du  discours. 
Chaque  discours  engendre  des  produits  sans  issue  à  l'intérieur  de  ce  discours.  Telle  est  l'aporie  ou 
l'impuissance d'un discours en général. La matrice de tout discours comprend quatre places réunies deux à 
deux par quatre modalités 
 

Ou enco
ore 
(28) 

 
ours  psycha
Le  disco analytique  ne  fonctio
onne  jamaiss  seul;  il  a  la  particulaarité  d'implliquer  l'anaalyste  et 
l'analysant  dan
ns  les  autrees  discourss.  Bien  pluss  il  pousse  chaque  disscours  à  see  développer  à  partir  de  son 
possibilité ett à démontrer son imp
imp puissance. D
Devant cette aporie, to
out discourss est amenéé à se renveerser au 
proffit  d'un  nou
uveau  disco
ours  et  d'un
ne  nouvellee  tentative  de  lien  soccial.  Le  disccours  psych
hanalytique  pousse 
chaq
que discourrs à sa « puissance dernière », c'est‐à‐dire à sson impuisssance. Le réel est l'épuisement de chaque 
disccours. En cee sens, le diiscours analytique est  « science d
du réel » : iil est la scieence des disscours en tant que 
chaccun d'eux vva vers sa p
propre impu
uissance. Ceeci sera rep
pris dans la  suite du teexte. La « sccience du ré
éel », la 
scieence des basscules de diiscours, intééresse tous les analystes même s'ils l'ignoren
nt. Pourquo
oi les « ménager » ? 
ute manièree des « événements  »22, c'est‐à‐dirre dans le rréel des passages à l'aacte des 
Ils l'apprendraient de tou
analysants  qui  leur  rappeelleront  in  acte  exerccito  la  puisssance  dernière  de  cettte  logique  faite  d'apories  et 
mpossibilitéss. 
d'im
Contrairement auxx logiques cclassiques q
qui évitent  ou résolven
nt les apories logiquess, la logiquee propre 
au  discours  pssychanalytiq
que  s'en  accommode
a e;  cette  loggique  met  donc  en  rroute  l'impo
ossible  de  chaque 
disccours  pour  en  démontrer  l'impuissance  ou  l'aporie.  Q
Quitte  d'ailleurs  à  dém
montrer  la  propre  ap
porie  du 
disccours psychaanalytique et d'en passser à un auttre discourss. 
   
 
 
(29)
 1. Le signifiant et les discours. 
 
La  règle,  le  pas  d'entrée  dans  l'analyse,  est  l'association  «  libre  »,  c'est‐à‐dire  le  signifiant;  un 
signifiant  se  différencie  toujours  de  lui‐même:  il  est  défini  par  la  possibilité  de  «s'en  servir  pour  signifier 
autre chose » que ce qu'il dit (E 505). Aussi, un signifiant (S1) devient nécessairement autre, il se transforme 
toujours en un « autre » signifiant (S2). 
La  règle  liminaire  ainsi  posée,  nous  pouvons  prendre  n'importe  quelle  paire  (S1→S2)  de  miettes,  de 
signifiants  pour  aborder  le  rapport  de  signification.  Ainsi  l'étourdi  (S1)  devient‐il  «  étourdit  »  (S2)  pour 
introduire l'énigme du dire. Ainsi l'homme aux rats se défend‐il de ses idées obsédantes par un aber «mais» 
(S1) qui se transforme en abér (S2) où Freud entend les défenses militaires (Abwehr) chères au patient et à 
son père. Ainsi toute lettre, tout mot, toute phrase, tout discours s'offre‐t‐il à la parole qui en renouvelle et 
en transforme la signification : toute parole fait naître du signifiant (par la transformation d'un signifiant en 
un autre signifiant). 
Les  miettes  choisies  par  Lacan  éclairent  cette  transformation  propre  au  signifiant  (S1→S2)  par  les 
phrases 
S1 « Qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend ».  
S2 « Cet énoncé qui paraît d'assertion pour se produire dans une forme universelle, est de fait modal, 
existentiel comme tel: le subjonctif dont se module son sujet, en témoignant ». 
Nous y voyons aussi que S2 est dérive ou déformation de S1. S2 est l'entendu du dit S1. Mais où est le 
dire ? 
Comme le premier exemple choisi par Lacan (étourdi ‐> étourdit), nos deux miettes ont un contenu 
relatif  au  dire  qui  concerne  le  signifiant  lui‐même.  La  «matière»  de  nos  deux  miettes  n'est  autre  que  la 
«forme» signifiante en général. En conséquence de quoi, n'importe quel signifiant entraînera avec lui dans 
sa  forme  de  signifiant  tout  le  contenu  de  ce  S1‐S2,  de  ces  deux  phrases  choisies  par  Lacan.  L'exemple  de 
l'homme aux rats (30) (aber → abér) articule lui aussi un dit et un entendu pour faire ex‐sister un dire. 
Si  S2  est  déformation  de  S1,  S1  et  S2  sont  nécessairement  en  rapport  et  ce  rapport  de  signification 
implique  un  ordre  temporel  S2  vient  après  S1.  Cette  succession  temporelle,  S1  puis  S2,  s'inscrira  à  différents 
endroits dans tel ou tel discours pour autant que la matrice des discours implique une ordonnance temporelle 
des places : 1) vérité, 2) semblant, 3) Autre, 4) produit. 
Faisons glisser le vecteur (S1 → S2) sur le vecteur matriciel des places (vérité → semblant → Autre → 
produit). 
 
Nos deu
ux termes s'inscrivent dans cette structure géénérale de discours dee telle sorte que S1 précède S2. 
Nou
us pouvons inscrire S1 → S
→ 2 de troiis façons diffférentes daans la matriice des discours 
1° S1 estt la supposéée vérité reeprise par S2 : ce rappo
ort est proprre au discou
urs universiitaire; un saavoir est 
en p
position de semblant à condition q
qu'il repren
nne un S1 prris pour vériité; 
2° S1 estt le semblant mettant  au travail l'Autre, S2 :  ce rapport  appartient au discourrs magistral, l'ordre 
du m
maître décleenche le traavail de l'esclave ou du
u disciple S2 ; 
ui produit S2: ce rapporrt est particulier au discours hystéérique; un signifiant estt mis au 
3° S1 est l'Autre qu
travvail et produ
uit le savoirr hystériquee. 
Représeentons ces ttrois discou
urs 

Nos deu
ux phrases  doivent donc s'inscriree dans une  de ces trois possibilitéés, la quatrième possib
bilité où 
S1 eest en position de (31) produit et S2 en positio
on de véritéé est exclue en vertu de l'impuissaance propre à tout 
disccours. On aura remarq
qué que le d
discours psyychanalytiq
que est ici a
absent: il see caractérisse précisém
ment par 
l'absence de ra
apport de siignification S1 → S2. 
Chacun des trois d
discours non‐analytiqu
ues est « éttabli » grâcee à son pro
opre rapporrt de signifiication : 
le  discours 
d universitaire  trouve  sa  stabilité  daans  le  néceessaire,  le  discours  m
magistral  dans  l'imposssible,  le 
disccours hystérique dans la contingeence. Mais aalors comm uer le passaage d'un disscours à un autre? 
ment expliqu
duit d'un disscours ne se met jamaais en rappo
Le prod ort direct avvec la vérité de ce mê
ême discourrs : telle 
est l’impuissan
nce spécifique de tout discours. 

Lorsquee l'Autre d'u
un discourss bute sur l'impuissancce de son discours, lorrsque le pro
oduit de son
n travail 
s'avvère  impuisssant  à  rejo
oindre  la  vé
érité  de  ce  même  disccours,  alorss  l'Autre  reenverse  le  discours 
d où
ù  il  était 
enfeermé et décclenche un autre disco
ours: ainsi l'Autre de l'hystérique (S1) devien
nt‐il le semb
blant d'un d
discours 
 
maggistral;  ainssi  l'Autre  d
du  discourss  magistrall  (S2)  passee‐t‐il  au  seemblant  d'u
un  discourss  universitaaire.  Le 
nou
uveau  disco
ours  est  po
ourtant  chaaque  fois  « 
« impossib
ble  »,  car  le  semblant  et  l'Autre  y  sont  toujours 
t
disp
parates. Ausssi un nouvveau renverrsement de discours esst‐il toujourrs possible.. 
Ce  méccanisme  dee  renversem
ment  d'un  discours 
d daans  un  autrre  ouvre  une  succession  de  disccours,  à 
condition bien
n entendu q
que l'Autre  « accepte  » bien chaque fois dee constaterr son impuiissance majjeure et 
déclencher le nouveau
de d u discours. 
Le  disccours  psych
hanalytique
e  est  caracctérisé  parr  une  impu
uissance  paarticulière,  l'impuissaance  du 
passsage de S1 vvers S2 : 
(32)
  

Mais si S2 est transsformation de S1, comm
ment peut‐iil en être raadicalementt disjoint? C
Comment exxpliquer 
cettte impuissance entre SS1 et S2 ? Lee rapport dee significatio
on est en panne ; ceci  implique déjà que le d
discours 
psycchanalytiqu
ue  devra  dépasser 
d la  question  du  rapporrt  de  signiffication  et  se  détourrner  du  sens  vers        
«l'ab‐sens» (cee qui nous feerons dans le passage d
du chapitree 1 au chapitre 2). Maiss n'anticipons pas. 
En  posaant  la  quesstion  de  l'aabsence  de  rapport  entre  S1  et  S2,  le  disco
ours  psychaanalytique  met  en 
queestion  l'impuissance  in
nhérente  à  ce  rapportt  qui  stabilisait  chacun  des  troiss  autres  disscours.  Le  discours 
d
psycchanalytiqu
ue  les  désttabilise  en  effet  en  les  poussaant  jusqu'àà  leur  propre  impuisssance,  aveec  pour 
conséquence  le  renversement  de  chacun  de  ces  disccours  danss  un  autree.  Le  «  rééel  »  du  discours 
d
psycchanalytiqu
ue  est  ainssi  le  parcours  des  diifférents  diiscours  à  partir 
p de  l'aporie  de  chaque  discours. 
d
L'incconscient n'est rien d'aautre que laa dynamique qui provo
oque cette rronde de disscours. 
que dont paart la psychaanalyse estt en effet un
La logiq ne succession d'impasses logique
es qui font b
basculer 
l'impuissance d
d'un discours pour fairre apparaîtrre l’impossibilité du discours suivant. Tel estt le réel tou
uché par 
le discours psyychanalytiqu
ue. Seul savvoir possiblee du réel, ce discours eest la « scieence du rée
el » (S 6a ; A
AE 449 ; 
Parllêtre  3.2).  La  psychan
nalyse  va  pousser 
p la  logique  à  sa  puissan
nce  dernièrre,  non  pass  en  élimin
nant  les 
paraadoxes  logiques  qu'ellle  rencontre,  mais  en  trouvant,  dans 
d l'impu
uissance  de  chaque  disscours,  la  force 
f de 
bascculer vers u
un autre disccours. Le diiscours psycchanalytique est la scieence des changements de discours. 
A partirr du signifiant et des discours, nou
us distinguo
ons trois typ
pes d'interprétation 
1°  deuxx  significatio
ons  hétérocclites,  relevvant  de  deu
ux  chaînes  signifiantes
s s  différentes  (par  exem
mple  un 
dou onnel et (33) une pulsion
ute obsessio n anale), peeuvent être rapprochéees et mises en rapport par l'interm
médiaire 
 
d'un  tiers  extérieur  (l'interprète);  cette  espèce  d'interprétation  ne  suit  pas  le  sillon  tracé  par  le  signifiant      
(S1→ S2), elle est en ce sens « dé‐lire d 'interprétation ». 
2°  deux  signifiants  enchaînés  dans  la  même  chaîne  signifiante  (S1→S2)  établissent  d'eux‐mêmes  un 
rapport  de  signification  inéluctable  et  objectif,  qui  relève  d'un  des  trois  discours.  Ainsi  lorsque  le  «  aber..  » 
(mais...) par  lequel l'homme aux rats chassait  ses obsessions délirantes se transforme en « abér» proche du 
Abwehr » (de la « défense » militaire ou autre), le rapport de signification entre « aber» (S1) et «abér» (S2) est 
déjà  établi  l'interprétation  est  objective  et  peut  être  lue  comme  semblant  de  savoir  (discours  universitaire), 
comme Autre au travail (discours magistral) ou comme produit de théorie (discours hystérique). 
3° reste encore la dernière possibilité : dans le discours psychanalytique, la différence entre S1 et S2 est 
marquée  d'une  impuissance  telle  que  l'interprétation  semble  ne  pas  se  produire.  Nous  verrons  que  c'est  à 
partir de cette aporie que l'interprétation psychanalytique doit se situer. 
Avant  d'aborder  l'interprétation  proprement  dite  où  il  s'agira  de  rapport  de  signifiants  (2°  et  3°), 
examinons « l'interprétation » qui sort de ce sillon, celle qui fait rapport entre des significations (1o). 
 

NOTES : 
1  Par  opposition  aux  Miettes  philosophiques  de  Kierkegaard,  Lacan  prend  ses  miettes  dans  son  discours 
analytique, "... ou pire" (21 juin 1972). Le psychanalyste répond ainsi au philosophe en même temps que le «...ou pire » 
de Lacan répond au « Ou bien... ou bien... » du même Kierkegaard, y renversant une philosophie du « bien » (centrée 
sur les discours du maître et de l'universitaire) en une psychanalyse du pire (décentrée par les discours de l'hystérique et 
de l'analyste). 
2   
Le  terme  «  événement  »  ‐  "l'événement  a  choisi"  (E  256)  ‐  indiquait  déjà  en  1953  un  processus  qui, 
indépendamment  d'un  acteur  préalable,  détermine  et  présente  le  sujet  secondairement:  le  sujet  n'y  sera  que  «  re‐
présenté... ». 
 
   
 
(33) 
2. Un rapport entre significations hétéroclites ou le délire d'interprétation. 
 
La mise en rapport de significations hétéroclites pour « le plus grand bien » du patient peut mener loin. 
Découvrir  à  la  place  de  la  variété  infinie  des  significations  une  signification  ultime  qui  expliquerait 
toutes les autres, telle est, selon Kant, le but de la raison (tant dans son usage spéculatif que dans son usage 
pratique).  D'une  façon  semblable,  le  «  psychanalyste  »  pourrait  entendre  la  portée  de  certains  souvenirs 
(entendement) et se donner pour mission de (34)  reconstruire les chaînons manquants dans le but de trouver 
la  signification  ombilicale  de  toute  l'histoire  du  «  patient  »  (raison).  Le  rapport  des  significations  viserait 
ainsi  à  reconstruire  une  signification  première  dont  découleraient  toutes  les  autres.  Cette  signification 
première ni perceptible ni mémorable serait à déduire d'une série de rapports des significations, c'est‐à‐dire 
de relations entre significations de plus en plus englobantes. Dans le jugement, deux significations peuvent 
être mises en relation de trois façons différentes (correspondant aux catégories kantiennes de la relation) : 
le jugement catégorique attribue un prédicat  à un sujet; le jugement hypothétique lie une conséquence à 
une cause; le jugement disjonctif établit une alternative entre deux réalités. Conformément à ces trois types 
de relations, la raison cherchera donc respectivement le sujet primitif qui ne sera jamais prédicat, la cause 
qui ne sera jamais conséquence, la communauté, ensemble de toutes les disjonctions auxquelles elle‐même 
n'appartient pas. Cette triple tendance polarise la raison vers une triple signification primordiale ou vers un 
triple  «  inconditionné  »  :  un  inconditionné  dans  l'ordre  du  jugement  catégorique  (le  sujet  substance 
première  qui  rassemble  potentiellement  dans  sa  pensée  tout  ce  qui  peut  être  connu  c'est  l'âme),  un 
inconditionné dans l'ordre du jugement hypothétique (la cause première de tout ce qui a une cause : c'est le 
monde),  un  inconditionné  dans  l'ordre  du  jugement  disjonctif  (Dieu  qui  rassemble  en  lui  toutes  les 
disjonctions).  Kant démontre  dans la dialectique  transcendantale  (Critique  de la raison  pure) que  ces trois 
idées  (l'âme,  le  monde  et  Dieu)  sont  des  illusions  nécessaires  sur  lesquelles  sont  construites  les  trois 
branches  de  la  métaphysique  :  la  psychologie,  la  cosmologie  et  la  théologie  rationnelles.  D'où  (embarras 
avoué  par  Kant,  lorsqu'il  découvre  que  la  faculté  suprême  de  connaître,  la  raison,  est  la  faculté  de 
s'illusionner nécessairement ! 
La psychanalyse échapperait‐t‐elle à cet embarras ? Ou ne serait‐elle qu'illusion ? Parallèlement à la 
Dialectique transcendantale de Kant, la psychanalyse voudrait se distancier des différentes  (35) branches de 
la  métaphysique  (psychologie,  cosmologie  et  théologie  rationnelles)  et  décomposer  ces  illusions 
«rationnelles  »  :  «...  pour  une  bonne  part,  la  conception  mythologique  du  monde,  qui  anime  jusqu'aux 
religions les plus modernes, n'est autre chose qu'une psychologie projetée dans le monde extérieur (...) On 
pourrait se donner pour tâche de décomposer, en se plaçant à ce point de vue, les mythes relatifs au paradis 
 
et au péché originel  1,  à Dieu, au mal et au bien  2, à l'immortalité  3,  etc. et de traduire la métaphysique en 
métapsychologie. » (Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne p. 276‐277, G.W. IV. p. 288). Pas plus que 
la  raison  kantienne,  la  psychanalyse  n'échappe  à  ces  idées  à  la  fois  illusoires  et  nécessaires  et  pose  ses 
propres  idées  transcendantales  :  l'homme  comme  substance  dernière  de  son  savoir,  l'inconscient  comme 
cause dernière de tout le monde psychique, l'Œdipe comme rassemblement de toutes les disjonctions. Pour 
la  psychanalyse,  l'homme,  l'inconscient  et  l'Œdipe  remplacent  ainsi  l'âme,  le  monde  et  le  Dieu  de  la 
métaphysique dans la même recherche d'une signification primitive dont dépendrait la suite des jugements 
catégoriques,  hypothétiques  et  disjonctifs.  Kant  a  montré  le  paralogisme  propre  au  supposé  sujet, 
l'antinomie que recèle le supposé monde, l'idéal spécifique au supposé Dieu. Des démonstrations similaires 
mettent  en  évidence  le  caractère  illusoire,  quoique  nécessaire,  de  nos  trois  illusions  psychanalytiques 
(l'homme, l'inconscient et l'Oedipe) 4. 
La raison tend à mettre toutes les significations diverses en rapport. S'interrogeant sur la signification 
d'une  vie,  la  psychanalyse  tend  aussi  à  mettre  en  rapport  toutes  les  significations  de  cette  vie.  Le  but  est 
chaque fois de trouver la signification première qui rendrait compte de toutes les autres significations. Ce 
travail  illusoire  et  nécessaire  de  la  raison  (tant  (35)  du  point  de  vue  kantien  que  du  point  de  vue  de  la 
psychanalyse), je l'ai appelé « délire d'interprétation » parce qu'il ne se base pas sur le sillon du signifiant. 
Nous en venons maintenant à l'interprétation qui suit le fil du signifiant (S1 → S2). 
   
 
3.  Le  rapport  de  signification  du  signifiant  et  l'interprétation  (S  6a‐7a  ;  AE  450‐451 ; 
Parlêtre 4.1‐4.8). 
 
Si  Kant  (et  certains  «  psychanalystes  »)  aborde  la  question  de  la  raison  par  une  série  de  relations 
entre  significations  différentes,  la  psychanalyse  aborde  la  question  de  l'interprétation  par  le  rapport  de 
signification  interne  au  signifiant.  À  l'opposé  d'une  raison  polarisée  vers  la  recherche  d'un  signifié  primitif, 
une autre « raison » se tourne vers le signifiant et sa grammaire. La grammaire du signifiant se réduit à dire : 
un signifiant (S1) bien formé satisfait à la condition de représenter le sujet pour le même signifiant devenu 
autre  (S2).  Le  rapport  (grammatical)  entre  deux  signifiants  apparaît  d'abord  comme  spatial:  S1  est  intégré 
dans un S2 qui le suit, S1 est toujours dans S2. Le « dénominateur » commun de S1 et de S2 semble donc bien 
être S1 et leur rapport de signification devrait donc passer par S1. Ainsi le « mais », aber de l'homme aux rats 
(S1) resterait‐il « contenu » dans ses « défenses », abér—Abwehr  (S2).  Ainsi  notre  phrase  S 2 
contiendrait‐elle S1, qui, cité sous forme de « tautologie », serait repris identique à lui‐même (« tauto » S1) 
par  la  parole  de  l'autre  («  logie  »  de  S2)  :  «  L'énoncé  (qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui 
s'entend = S1) est de fait modal » ou encore « L'énoncé S1  est de fait modal ». On construirait ainsi un S2 qui 
contiendrait  le  S1,  puis  un  S3  qui  contiendrait  le  S2,  un  S4  qui  contiendrait  le  S3,  et  ainsi  de  suite  en  un 
étagement  de  complexité  croissante  S1,  S2,  S3,  S4,...,  Sn.  Alors  que  le  mouvement  de  la  métaphysique 
classique remonte vers les trois idées primitives (les trois conditions non conditionnées), le mouvement du 
signifiant  semblerait  lui  engendrer  des  signifiants  de  plus  en  plus  complexes,  pour  finir  en  un  signifiant 
dernier considéré comme terme de l'analyse. 
(37)
 Ainsi la génération d'un signifiant ultime tendrait vers un terme universel qui reprendrait tous les 
signifiants  passés,  tout  comme  la  recherche  d'un  signifié  primitif  tendrait  vers  un  principe  universel  qui 
annoncerait tous les signifiés à venir. 
Qu'on  aborde  le  rapport  de(s)  signification(s)  par  le  signifié  ou  par  le  signifiant  (ou  respectivement 
par  un  délire  d'interprétation  ou  par  l'interprétation),  la  marche  serait  polarisée  vers  un  universel.  Seule 
semble  différer  la  direction  de  la  marche:  marche  régressive  vers  l'inconditionné  primitif  pour  un  rapport 
des significations centré sur le signifié, marche progressive vers la construction dernière pour le rapport de 
signification centré sur le signifiant. Peut‐on cependant réduire le rapport de signification à ces directions de 
recherche d'un universel, ‐ tournée vers le passé pour le signifié, ‐ tournée vers le futur pour le signifiant ? 
Les  suites  de  signifiants  (S1,  S2,  S3,  ...Sn)  pourraient  être  représentées  par  un  type  particulier  de 
graphe arborescent 
 

Cette géénération sspatiale corrrespond à la grammaire génératiive de Chom
msky : 
(38)
  

Cet emboîtement  successif  ne 


n correspo
ond pas  au  signifiant.  La grammaaire  du  sign
nifiant  n'esst  pas  la 
gram
mmaire  d'u
un  systèmee  logico‐maathématique  assemblaant  des  élééments  sim
mples  pour  composer  de  plus 
gran
ndes unitéss. À la placee du châteaau de cartess de la gram
mmaire gén
nérative, S2 contient to
oujours S1 ((comme 
dans la gramm
maire générrative de Ch
homsky), m
mais, de plu
us, S1 attend toujours  déjà S2, un
n signifiant  (S1) est 
toujjours pour un autre siggnifiant (S2) ; ainsi « éttourdi » n'eest un signifiant que s''il est enten
ndu commee voué à 
servvir à autre cchose qu'à  un emploi  univoque (par exemplle « étourdit»). Le sign
nifiant est aainsi défini  par son 
équ
uivoque, où  s'entend déjà la « bonne logiquee ». S1 et S2 (tous deuxx constitutiifs du signiffiant) se citent l'un 
l'autre en un reenvoi réciprroque interrne au signif
ifiant (S1 est toujours d
déjà pour S2, S2 contient toujourss encore 
S1). 
ons d'abord ce renvoi rréciproque interne au signifiant p
Montro pour nos deeux phrasess exemplairres de la 
difféérence de ssignifiant S1 → S2. 
D'une p
part, la prem
mière phrase S1 annon
nce déjà la  portée de  la seconde. S2 : qu'on  dise (la ph
hrase S2) 
restte oublié deerrière ce qu
ui se dit dan
ns ce qui s'eentend. Ou encore le ssujet de S1 p
peut être S2. 
D'autre
e part, la deeuxième ph
hrase S2 citee S1: le sujeet de S2 est  S1. La citattion ou la reprise de SS1 par S2 
difféérencie « d
deux tautolo
ogies» : S2  reprend la même (tauto) parolee (logos) qu
ue S1, c'est‐‐à‐dire l'app
parence 
 
d'assertion de S1 (première tautologie) prouvée par l'universalité de S1 (deuxième tautologie). La citation, la 
reprise ou la tautologie constitue la « thèse ». 
Ce renvoi de S1 à S2 et de S2 à S1 est productif d'un dit qui contredit la « thèse », la citation de S1. Ce « 
dit » est appelé ici (39) « antithèse » explicitée par le groupe prédicat de S2 (S 6b ; Parlêtre 4.1) : à partir de la 
grammaire de S1, de son « subjonctif», S2 dénonce la pure modalité possible « qu'on dise ». 
L'annonciation  de  S2  par  S1  [qu'on  dise  (la  phrase  S2)  reste  oublié  derrière  ce  qui  se  dit  dans  ce  qui 
s'entend] et la dénonciation de la modalité de S1 par S2 [S1 est en fait modal] semblent relever uniquement 
du  contenu  particulier de  notre  couple  S1—S2.  Il  n'en  est rien,  comme  on  peut  le  montrer  pour  n'importe 
quel signifiant. 
Ainsi  «étourdi  »  annonce‐t‐il  toujours  déjà  quelque  chose  d'autre  (ici  «  étourdit  »)  et  «  étourdit  » 
cite‐t‐il  encore  et  toujours  «  étourdi  ».  Mais  la  «  thèse  »  (la  citation  d'étourdi  dans  étourdit)  est  de  plus 
contredite  par  la  modalité  de  «  étourdit  »,  on  n'est  étourdi  qu'à  partir  de  la  modalité  des  tours  et  des 
détours dits, d'étourdit. Ainsi « aber », le « mais » restrictif de l'homme aux rats, annonce‐t‐il toujours déjà 
quelque chose d'autre (ici abér) et «abér » cite‐t‐il encore et toujours «aber ». Mais la simple citation est de 
plus  contredite  par  la  modalité  du  «mais»  restrictif,  qui  se  jouera  sur  le  mode  des  défenses  militaires 
(Abwehr) où l'homme aux rats s'implique dans la ligne de son père. 
S2 fait apparaître une énigme dans S1 : S1 se veut assertif ou vérifonctionnel (fonction du vrai) et en 
tant  qu'il  est  pour  S2,  S1  est  modal  (s'ouvrant  sur  ses  possibles  métaphores).  Comment  peut‐on  être  en 
même temps non‐modal (assertif) et modal ? Mais S1 annonce aussi une énigme de S2: S2 se veut autre que 
S1 tout en le citant tautologiquement. Comment peut‐on être‐ en même temps ‐ autre et le même (tauto) ? 
S1 et S2 sont ainsi articulés par citations réciproques et énigmes croisées. 
Le modal de l'assertion suppose un point de vue extérieur à ce qui est affirmé (c'est le point de vue, 
forcément  extérieur,  de  S2  sur  S1).  L'autre  du  même  suppose  aussi  un  point  de  vue  extérieur  à  l'entendu 
(c'est le point de vue, forcément extérieur, de S1 sur S2). L'articulation de S1 et de S2 met nécessairement en 
évidence une « ex‐sistence », une place en dehors des dits et des  (40) entendus ; un dire extérieur au dit est 
appelé à l'ex‐sistence par l'intermédiaire de l'entendu ; un dire extérieur à l'entendu est appelé à l'existence 
par l'intermédiaire du dit. Dès qu'il y a signifiant (c'est‐à‐dire dit et entendu, S1 et S2), ne cesse de s'écrire ‐ 
nécessairement  5 ‐ l'ex‐sistence du dire. Telle est « la voie par où advient le nécessaire » (S 6c ; Parlêtre 4.4). 
Ce dire n'est ni le dit, ni l'entendu, il est dans le mouvement de citation et d'énigme croisées du couple S1—
S2. Ce parcours est déjà interprétation du rapport de signification entre S1 et S2 ; il suppose les inscriptions 
diverses de ce rapport dans les trois discours (hystérique, magistral et universitaire). Il est remarquable que 
ce parcours entre S1 et S2 reste extérieur à eux et qu'il est en même temps impliqué par ‐ et inhérent à la 
 
différence  du  signifiant  S1  →  S2.  L'universel  de  S1,  en  tant  qu'il  implique  toujours  déjà  le  S2,  suppose 
nécessairement  une ex‐sistence qui borde cet universel. Le troupeau des moutons implique  un berger qui 
les  rassemble  au  moins  en  intention  pour  que  troupeau  il  y  ait;  le  dit  et  l'entendu  dans  leur  mouvement 
universel supposent un dire qui les limite pour que dit et entendu il y ait. Le dire n'est pas le générateur du 
dit, mais le parcours qui articule le dit et l'entendu dans leurs citations et énigmes croisées. Le dire est déjà 
interprétation. 
A la « grammaire générative » de Chomsky s'oppose la grammaire du signifiant, qui n'est autre que 
l'articulation de S1 et de S2, y compris le « moment d'ex‐sistence » que l'on n'en peut détacher. Comment 
comprendre ce moment d'ex‐sistence ? 
L'ex‐sistence doit d'abord être distinguée du fait d'être ou d'exister. 
Dans  la  ligne  de  l'argument  ontologique  de  Saint  Anselme  qui  déduisait  l'existence  de  Dieu  de 
l'analyse de sa perfection (il n'y a pas de perfection sans la cerise sur le gâteau, c'est‐à‐dire sans l'existence), 
l'existence du sujet cartésien, Cogito ergo sum, est (41) démontrée dans la pensée : le sujet cartésien n'est rien 
d'autre que la pensée elle‐même, cogito, erg o sum cogitans. 
L'ex‐sistence n'est pas l'existence scolastique ou cartésienne. Lorsque Lacan dit « là où je pense, je ne 
suis pas » et « là où je suis, je ne pense pas » (Séminaire IX), apparaît déjà la disjonction entre la pensée et l'ex‐
sistence; je me pose maintenant à partir de mes pensées déjà passées et celui que je serai bientôt à partir de 
mes  pensées  actuelles  sera  différent  de  mon  ex‐sistence  actuelle.  Loin  d'être  stable  et  intérieure  à  mes 
cogitations, mon ex‐sistence est fondamentalement labile et extérieure au dit et à l'entendu. Pour trouver le 
dire, on ne peut rester ni dans le dit, ni dans l'entendu, ni dans l'un et l'autre, mais il s'agit d'être délogé de 
toute place stable dans le mouvement de citation et d'énigme croisées de S1 et S2. 
Alors  que  l'existence  se  posait  à  l'intérieur  du  symbolique,  à  l'intérieur  des  essences  et  des  pensées, 
l'ex‐sistence du dire, bien que posée à partir du dit et de l'entendu, reste en décalage par rapport au couple de 
S1 et S2, elle est hors du symbolique. hors du dit, hors du plan thétique de vérité ; elle est « réelle ». 
L'ex‐sistence  appelée  par  le  signifiant  ne  peut  être  située  qu'à  partir  «  du  discours  »  (S  6c ;  Parlêtre 
4.3),  c'est‐à‐dire  par  le  signifiant  en  tant  que  S2  y  dénonce  déjà  un  «  point  de  vue  »  («de  la  pensée»).  Ce 
moment d'ex‐sistence est dans le mouvement du signifiant impliqué par son énigme : d'énigme en énigme, de 
discours en discours, la logique du signifiant se développe sans jamais trouver de point ultime où s'arrêter ; 
l'incomplétude de cette logique est perceptible à partir de sa structure élémentaire. 
La « voie par où advient le nécessaire » (S 6c ; Parlêtre 4.4), la voie par où arrive le dire nécessaire est 
celle‐ci:  premièrement,  le  dit  de  S1  est  entendu  en  S2  comme  «  tautologie  »  assertive  (même  parole),  ce 
premier  passage  ne  se  fait  pas  sans  une  équivoque  homophonique  (cfr.  étourdi  ‐  étourdit  ou  aber—abér)  ; 
 
deuxièmement, cet S2 découvre en S1 une modalité problématique (S1 est‐il pure assertion ou est‐il modal ?), 
ce deuxième passage introduit « qu'on dise » non sans une équivoque grammaticale (celle des détours (42) dits 
ou des modes de défense) ; troisièmement, le dire se développe comme ex‐sistence nécessaire, c'est‐à‐dire 
comme extérieur au dit et inhérent à ce même dit S1, non sans une contradiction apparente, non sans une 
équivoque logique. La « bonne logique » (S 6cd ; AE 450 ; Parlêtre 4.4) ordonne ainsi ses modes d'accéder au 
nécessaire du dire: 1° « pour qu'un dit soit vrai » (S1 ‐ équivoque homophonique), 2° « encore faut‐il qu'on le 
dise (S2 révélant la modalité du S1 — équivoque grammaticale), 3° « que dire il y en ait » (l'ex‐sistence du 
dire ou l'équivoque logique). La « bonne logique » s'avance ainsi en ordonnant ses modes: 1 ° la possibilité 
ouverte par l'équivoque homophonique du signifiant, 2° la contingence qu'on dise dévoilée par l'articulation 
de  S1  avec  S2,  3°  le  nécessaire  de  l'«  ex‐sistence  »  du  dire  qui  doit  être  parcouru.  On  ne  passe  de  la 
contingence  «qu'on  dise  »  au  nécessaire  du  «  dire  »  (à  ce  qui  ne  cesse  pas  de  s'écrire)  que  dans  le 
mouvement de parcourir ce dire. Ce mouvement procède de l'impossible: c'est en faisant travailler chaque 
discours à partir de son impossibilité jusqu'à son impuissance qu'on provoque un changement de discours, 
ce qui constitue le parcours du dire. La suite des modes accédant au nécessaire du dire s'écrit donc possible, 
contingent, impossible, nécessaire. Ces modes se succèdent sans co‐exister : ils sont « in‐com‐modes » et la 
bonne logique se déplace ainsi modeste et modique d'un mode à l'autre sans jamais pouvoir les rassembler; 
« à bon entendeur salut », elle avance en butant contre les impuissances de chaque mode de discours pour 
le faire basculer vers le mode suivant. 
La  grammaire  ‐  déjà  présente  dans  le  moindre  dit  (S1)  entendu  (S2)  ‐  mesure  la  force  des  logiques 
voulant cerner les normes du dire; car ces logiques s'isolent de la grammaire, c'est‐à‐dire du mécanisme du 
signifiant. La grammaire introduit nécessairement le subjonctif « qu'on dise » à partir de S1 avant qu'on ne 
puisse parler de dire. Ces logiques peuvent être décomposées en leurs parties par la grammaire dont elles 
proviennent. C'est le fait « qu'on dise » qui leur fraye un passage vers leur propre développement. Toute la 
puissance de ces logiques est donc (43) concentrée dans ce mouvement qui va de S1 à S2, puis à « qu'on dise » 
et enfin au dire. Ce mouvement est fait de la butée contre l'impuissance de chacune de ces étapes. 
Toutes les logiques se frayent un passage par l'intermédiaire de la grammaire dans le circuit du dit, 
de l'entendu et du dire. « Il n'y a pas de métalangage », il n'y a pas de langage supérieur qui puisse servir à 
établir  la  vérité  (ou  la  fausseté)  des  propositions  d'un  langage  objet  sans  être  lui‐même  renvoyé  à  ses 
propres  paradoxes,  à  sa  propre  impuissance.  Ainsi  lorsque  la  logique  de  la  proposition  se  sert  du  calcul 
mathématique pour formaliser la vérité (ou la fausseté) de ses propositions (« le vrai implique le vrai» est 
vrai  équivaut  à  V  →  V=V),  apparaît  en  même  temps  l'impuissance  de  ce  calcul  mathématique  à  saisir 
«l'implication » au sens courant et les paradoxes de l'implication matérielle (le faux implique n'importe quoi 
 
et  le  vrai  est  impliqué  par  n'importe  quoi).  Malgré  la  «  béquille  »  de  la  mathématique,  la  logique  des 
propositions est sans béquille pour nous  dire ce dont il s'agit dans l'implication. À  chaque logique, « reste 
son imbécillité » (lat imbecillitas, étymologiquement: caractère de ce qui est sans bâton, sans béquille). Ainsi 
chaque logique (y compris la logique mathématique) révèle sa faiblesse, son imbécillité, son impuissance qui 
la renvoie à une autre logique, tout comme l'impuissance d'un discours provoque sa bascule vers un autre 
discours. La bonne logique met ainsi en évidence l'impuissance de chaque logique qui provoque chaque fois 
le passage à une nouvelle logique. Puisque le « discours de l'analyste » formalise ce parcours des différentes 
logiques, ne serait il pas tenant de l'utiliser en guise de métalangage ? Le discours de l'analyste est lui‐même 
pris dans le jeu du signifiant et dans la ronde des discours : il n'est pas « méta » et sera soumis, lui aussi, à sa 
propre imbécillité, à sa propre impuissance qui le renversera en un autre discours.  
   
 
(44)
 4. L'universelle et l'existence d'un dire (S 7a‐7e ; AE 451 ; Parlêtre 4.8‐5.2). 
 
« À étendre ce procès », à généraliser cette analyse du couple S1 / S2 comme nous l'avons fait, naît la 
formule « il n'y a pas d'universelle qui ne doive se contenir d'une existence qui la nie » : toute universelle 
suppose  d'abord  la  modalité  «  qu'on  dise  »  et  ensuite  le  nécessaire  d'un  dire.  Ce  dire  extérieur  au  dit  de 
l'universelle n'est pas le dit: l'ex‐sistence contient l'universelle tout en s'exceptant de cette universelle (c'est 
le  berger ou l'enclos qui contient toutes les brebis sans être des leurs). La contention de toute universelle 
par une ex‐sistence qui lui est extérieure semble pourtant contredite par l'universelle « objective » : « tout 
homme est mortel» (S 7b ; Parlêtre 4.8). Bien que ce stéréotype articule les grandes questions de la raison : 
le tout, l'homme et la mort, il « ne s'énonce pas de nulle part » ; autrement dit, un dire « ex‐sistant » a posé 
cette universelle, l'a cernée en s'exceptant du cercle des humains et mortels pour mieux les circonscrire. Ce 
stéréotype a été construit à partir d'un signifiant en position de semblant, il dépend du discours magistral 
(d'Aristote). Pourtant la logique qui date ce stéréotype n'est pas d'Aristote ; elle feint cette nullibiquité, elle 
fait comme s'il n'y avait pas de lieu pour dire un tel stéréotype, comme s'il n'y avait pas cette ex‐sistence du 
dire qui l'a posé. Dans quel but ? « Pour faire alibi à ce que je dénomme discours du maître ». De par son 
impossibilité propre, tout discours plonge dans un certain embarras. Une première façon de répondre à cet 
embarras est de pousser ce discours jusqu'à son impuissance propre et par là de l'amener à se renverser en 
un  autre  discours  et  dans  ce  renversement  faire  apparaître  un  dire.  Une  autre  façon  de  répondre  à  cet 
embarras est d'éviter la question et de feindre la nullibiquité, ou encore de faire comme si le dire n'existait 
pas.  Ici  il  s'agit  de  faire  alibi  à  l'impossible  situé  entre  S1  et  S2.  Qui  donc  suspend  ce  rapport  impossible 
propre au discours magistral sinon le sceptique ? 
Le sceptique oppose les dits et les relativise. Il entend leur discordance : « tout est mortel », « tout 
est relatif ». Comme de  (45)  nulle part et usant de l'alibi, le sceptique n'en reste pas moins situé dans le cadre 
du  discours  du  maître  ;  or  «  ce  n'est  pas  de  ce  seul  discours  »  du  maître,  même  remanié  par  le  sceptique, 
«qu'un dire prend sens » (S 7b ; Parlêtre 4.8). 
La  nullibiquité du sceptique abolit peut‐être le maître traditionnel ; par son mot d'ordre de  doute et 
d'hésitation,  il  n'en  fonctionne  pas  moins  toujours  à  partir  d'une  place  de  semblant  dans  un  discours 
magistral. La structure du discours du sceptique reste celle du discours du maître ; malgré l'effacement du « 
maître », la place de semblant reste occupée par un S1 (par le mot d'ordre sceptique). Rester dans un même 
discours,  même  en  y  développant  certaines  variantes  (comme  le  scepticisme),  ne  permet  pas  encore  qu'un 
dire prenne sens ; il faut que la place du semblant soit occupée par autre chose que le signifiant premier S1. Le 
« dire » ne prend pas sens dans un discours particulier, mais à partir d'un changement de discours ou, ce qui 
 
revient au même, lorsque la place de semblant est le théâtre d'un putsch, d'un renversement de pouvoir, par 
exemple lorsque le signifiant maître (S1) est remplacé par le savoir (S2) : le sens d'un discours doit toujours être 
cherché dans un autre discours. Ce passage du dit au dire par l'intermédiaire d'un changement de discours est 
étrangement  illustré  dans  le  mot  d'esprit  de  Lemberg‐Cracovie  6.  Ce  mot  d'esprit  joue  selon  Freud  du  « 
scepticisme  ».  Mais  de  quel  humour  ne  dépasse‐t‐il  pas  le  scepticisme  dans  l'articulation  des  discours  qu'il 
implique  !  Tandis  que,  chez  le  sceptique,  les  positions  contradictoires  se  succèdent  dans  un  même  discours 
magistral,  ici,  dans  un  seul  mot  d'esprit,  un  semblant  d'information  est  renversé  par  un  autre  semblant  où 
l'éclipse  du  menteur  trouve  un  répondant  dans  l'Autre  détective  ;  un  discours  universitaire  d'information 
s'articule à un discours hystérique producteur d'une théorie du mensonge. Ainsi ce mot  (46) d'esprit met‐il en 
évidence ‐ au‐delà d'un dit mensonger ‐ un dire qui suppose le dit, l'entendu et le mouvement qui les anime. 
Le  dire  est  repérable  à  partir  d'une  place  (le  semblant)  où  font  tour  au  moins  deux  discours:  dans 
l'exemple du mot d'esprit de Lemberg‐Cracovie, le semblant du discours d'information est remplacé par le 
semblant d'un sujet divisé dans son mensonge. Cette place de semblant, à partir de laquelle un dire prend 
son  sens  peut‐elle  être  pour  tous  ?  Non!  Toute  universelle  est  posée  à  partir  d'un  dire  ex‐sistant,  toute 
universelle  suppose  le  semblant  qui  égale  et  rassemble  les  éléments  qui  constitueront  l'universelle.  Ces 
éléments sont dits égaux, semblables et homogènes, ils sont déclarés identiques d'un certain point de vue, 
qui est celui du semblant, ils sont « homologués ». Le point de vue du semblant rassemble les « hommes », 
les homogénéise c c'est de là que s'hommologue que tous soient mortels » (S 7bc ; Parlêtre 4.10‐4.11). Nous 
verrons  plus  loin  que  cette  «  hommologation  »  relève  d'une  logique  d'homme,  d'une  logique  masculine. 
Mais  quelle  est  donc  ce  semblant  qui  recherche  l'universelle  expliquant  tout  ?  Nous  retrouvons  ici  le 
principe même de la raison kantienne: la recherche de l'universelle qui contiendrait tous les jugements et la 
question du triple inconditionné : quel est le sujet, qui ne soit que sujet ? Quelle est la première cause, qui 
n'ait  pas  été  causée?  Quel  est  le  lieu  qui  rassemble  toutes  les  disjonctions  possibles  ?  La  raison  s'engage 
dans la question de l'universelle parce qu'elle recherche le bien, notamment le bien‐être qui récompensera 
le bien‐agir dans le monde futur, au‐delà de la mort. Cette raison n'est pas une chose, elle est une « place » 
extérieure à la mort et de cette place, elle peut veiller au « bien de tous ». « On veille à la merveille du bien 
de  tous  »  (S  7c ;  Parlêtre).  «  Merveille  »  :  c'est  la  «  mère  »  qui  «  veille  »  à  la  merveille  du  bien  de  tous. 
L'universelle  se  rassemble  ainsi  à  partir  de  la  «  bienveillance  »,  qui,  loin  d'être  une  «  neutralité  »,  est  au 
contraire  «  merveille  »,  un  «  cœur  de  mère  ».  Si  cette  «  mère  »  n'est  pas  explicitée  c'est  bien  que  la 
merveille de la bienveillance ne relève ni d'un agent ni d'une personne, mais d'une raison; et l'on ne peut 
parler de « mère »  (47) que comme métaphore de la place de semblant qui veille au bien de tous. Deux types 
de semblant sont propices à cette universalisation bienveillante («particulièrement quand ce qui y veille  y 
 
fait semblant de signifiant‐maître ou du savoir ») : le semblant du discours du maître qui s'adresse au savoir 
et à son mouvement d'universalisation et le semblant du discours de l'universitaire qui adresse son savoir 
universel à l'étudiant. La « ritournelle de la logique philosophique » se réduit pour Lacan à l'alternance des 
discours  du  maître  et  de  l'universitaire.  Ainsi  alternent  la  question  morale  (maître)  et  la  connaissance 
(universitaire), ou encore l'universel du bien (propre à la Dialectique de la Critique de la raison pratique) et 
l'universel du savoir (propre à la Dialectique transcendantale de la Critique de la raison pure). 
Ces deux universels se réduisent au possible: ils dépendent toujours du semblant qui les a posés. « 
Même  la  mort  »  (S  7d ;  Parlêtre  4.11)  les  «  hommes  »  ne  se  rassemblent  comme  «  mortels  »  que  sous  la 
houlette d'un  raison  qui  articule  la  mort  comme «  possible » (tout homme  est mortel).  C'est  la raison,  en 
position de semblant, qui pose la double universalité de la loi morale et de la loi naturelle. Si l'on efface le 
semblant,  la  conséquence  du  semblant  s'effacera  en  proportion:  la  loi  «  s'allège  de  s'affirmer  comme 
formulée de nulle part, c'est‐à‐dire d'être sans raison». D'une part, la lourdeur de la loi morale kantienne ou 
la lourdeur du surmoi (identifié par Freud à la loi morale kantienne) dépend de la place d'où ce surmoi ou 
cette loi est édictée (la raison pratique chez Kant) ; (allégement du surmoi ou de cette loi morale ne peut 
venir  que  de  la  mise  à  l'écart  de  la  «  raison  pratique  ».  On  obtiendra  un  allégement  de  ce  surmoi  si 
l'universalisation est « sans raison », dégagée de toute raison de faire le bien notamment. D'autre part, la loi 
empirique, qui range les humains parmi les mortels, dépend du savoir spéculatif (de la raison pure de Kant) 
et la mise entre parenthèses de la « raison pure » allège aussi cette loi naturelle.  
(48) 
Avec  l'association  libre,  la  psychanalyse  propose  à  l'analysant  la  mise  à  l'écart  des  deux  raisons 
(pratique  et  pure)  ;  «  d'être  sans  raison  »,  d'être  «  formulée  de  nulle  part  »,  la  loi  (morale  aussi  bien 
qu'empirique) fait place au seul dire en tant que ce dire n'est soutenu que par son fonctionnement propre. 
Quelle  est  dès  lors  l'origine  de  ce  dire  ?  Le  dire  part  du  discours  en  tant  qu'il  est  inscrit  dans  la  ronde  de 
discours, qui est le réel de l'analyse. La suspension de l'auteur du dire, du locuteur, renverse précisément la 
raison du soi‐disant agent du discours ; à cette place le semblant fera apparaître la structure de la ronde des 
discours  qui  allégera  la  loi.  Le  sceptique  provoque  pourtant  lui  aussi  un  allégement  de  la  loi  morale 
(ataraxie) et de la loi empirique (scepticisme) : en effaçant non seulement l'auteur du dire mais la fonction 
du  dire,  le  sceptique  présente  lui  aussi  la  loi  comme  sans  raison,  c'est‐à‐dire  purement  aléatoire  et  sans 
valeur  définitive.  Mais  il  ne  produit  cet  allégement  que  par  la  feinte  de  n'être  de  nulle  part,  alors  que 
l'analyse  produira  l'allégement  par  le  déplacement  des  discours.  Par  ce  déplacement  généralisé  des 
discours,  nous  quittons  déjà  la  ritournelle  de  la  logique  philosophique  qui  consistait  en  l'alternance  de 
discours  magistral  (la  raison  pratique  kantienne)  et  du  discours  universitaire  (la  raison  pure  kantienne).  « 
 
Sans  raison  »,  le  semblant  n'est  plus  réservé  au  S1  (discours  magistral)  ou  au  S2.  «  L'absence  »  (S  8a ; 
Parlêtre 6.1) de raison à cette place nous invite à passer au discours psychanalytique. 
 
 
La  psychanalyse  aperçoit  clairement  ce  mécanisme  d'allégement  qui  échappe  à  la  ritournelle 
philosophique ou  à  l'analyse  en  boucle  des  deux  phrases. Mais  «  avant  de rendre  à  l'analyse  le  mérite de 
cette aperception », rappelons la structure du dire, du dit et de l'entendu : aucun des trois ne peut servir de 
fondation  et  de  fondement  aux  deux  autres.  Ce  seul  fait  objecte  à  tout  essai  d'une  logique  à  étages 
(Chomsky), d'un métalangage ou d'une théorie des types logiques (Russell). La structure de l'enchaînement 
des deux phrases interdit de réduire la première phrase à une branche de l'arbre de la deuxième, puisqu'elle 
peut  (49) en effet elle‐même reprendre la deuxième phrase dans une de ses propres branches ("derrière ce qui 
se dit"). [Le subjonctif français n'est pas dépendant d'une singularité de la syntaxe française, il ne résulte pas 
d'une «  transformation » secondaire comme  le voudrait la grammaire générative de Chomsky, il  dépend du 
dire qui, dans le mouvement du dit et de l'entendu, contredit toute logique à étages]. 
 
 
A partir du rapport de signification propre au signifiant, tel qu'il se jouait dans les discours magistral et 
universitaire,  nous  nous  sommes  posé  la  question  du  renversement  des  discours.  C'est  l'impuissance  du 
produit à rejoindre la vérité d'un discours qui pousse l'Autre à déclencher une bascule vers un autre discours 
en allant y prendre la place de semblant. 
Si  l'analyse  est  la  science  de  ces  bascules  de  discours,  l'impuissance  de  son  propre  discours  sera  sa 
propre  ressource  et  cette  impuissance  est  l'impuissance  à  établir  un  rapport  de  signification:  S1  ne  fait  pas 
rapport avec S2. 

 
Le  discours  psychanalytique  se  caractérise  par  l'absence  de  rapport  de  signification:  il  n'y  a  pas  de 
rapport  de  signification  entre  S1  en  position  de  produit  et  S2  en  position  de  vérité.  L'interprétation  ne  se 
réduira  pas  à  une  mise  en  rapport  de  S1  et  de  S2,  encore  moins  à  une  mise  en  rapport  de  significations 
 
hétéroclites (comme dans le délire d'interprétation). Disons plutôt qu'il s'agira d'une ronde où le rapport de 
signification propre au signifiant passe par tous les types de discours (hystérique, magistral, universitaire), sans 
oublier le moteur  de cette ronde : si un signifiant  représente le sujet pour un autre signifiant, cette altérité 
radicale interdit à tout jamais qu'un  (50) rapport s'établisse définitivement entre eux. Interdits de rapport, ces 
signifiants nous laissent inter‐dits. C'est de cette absence de rapport qu'il nous faut repartir. 
 
NOTES : 
 

C'est‐à‐dire la cosmologie rationnelle. 
2
 C'est‐à‐dire la théologie rationnelle. 

C'est‐à‐dire la psychologie rationnelle. 
4
 Ces démonstrations pourraient être trouvées respectivement dans Subversion du sujet et dialectique du désir, 
dans L'inconscient de Freud (1915), dans L'Etourdit. 
5
  le  nécessaire  est  à  entendre  comme  «  ce  qui  ne  cesse  de  s'écrire  »  dans  le  parcours de  S1  et  S2.  Donc  le  « 
nécessairement » est redondant. 

Deux juifs se rencontrent dans une station de Galicie. « Où vas‐tu ? dit l'un. ‐ A Cracovie, dit l'autre. ‐ Vois quel 
menteur tu fais l s'exclame l'autre. Tu dis que tu vas à Cracovie pour que je croie que tu vas à Lemberg. Mais je sais bien 
que tu vas vraiment à Cracovie. » (Freud, Le mot d'esprit..., p 172)