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Venance Grumel

Le patriarcat byzantin : de Michel Cérulaire à la conquête latine


(1043-1204). Aspects généraux
In: Revue des études byzantines, tome 4, 1946. pp. 257-263.

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Grumel Venance. Le patriarcat byzantin : de Michel Cérulaire à la conquête latine (1043-1204). Aspects généraux. In: Revue
des études byzantines, tome 4, 1946. pp. 257-263.

doi : 10.3406/rebyz.1946.942

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rebyz_0766-5598_1946_num_4_1_942
Le Patriarcat Byzantin

de Michel Cérulaire
(1043-à1204)
la Conquête Latine

Aspects généraux.

La période qui s'étend de l'avènement de Michel Ier Cérul


aire, en 1043, à la prise de Constantinople par les Latins, en
1204, se caractérise du point de vue politique par un siècle
glorieux, encadré de plusieurs décades moins brillantes. On
assiste d'abord au déclin irrémédiable de la dynastie macédon
ienne, qui ne survit plus que par les mariages successifs d'une
princesse porphyrogénète. La révolution de 1057 y met fin.
Deux ans plus tard, commence la dynastie des Doucas, qui ne
devait tenir le trône que vingt ans seulement (1059- 1078); elle
est renversée par une insurrection. L'usurpateur est bientôt
chassé par un autre, qui inaugure, lui aussi, une dynastie,
celle des Comnènes (io8i-il86), où l'Empire puisera pour un
siècle une nouvelle force et un nouvel éclat. Trois grands
monarques l'illustrent. Elle s'achève, quelques années après la
mort du dernier d'entre eux, dans l'agitation et dans le sang.
Une autre dynastie la remplace (1 186-1204), qui périt à son
tour dans des révolutions de palais, laissant l'Empire affaibli
tomber comme un fruit mûr entre les mains des barons latins.
Cette période, dans son ensemble, est assez bien connue,
surtout la partie centrale, qu'à juste titre, on a appelé le siècle
des Comnènes. Il n'est que de citer les travaux de Chalandon et
les chapitres dus à la plume élégante de Charles Diehl dans le
tome IX de V Histoire du moyen âge de la collection Glotz.

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258 ETUDES BYZANTINES

Dans ces ouvrages et ceux du même genre, on ne peut dire


que l'histoire de l'Eglise byzantine et du patriarcat byzantin
soit oubliée. Mais on peut bien affirmer, exception faite natu
rellement pour les monographies consacrées à Michel Cérulaire,
qu'elle n'a pas la place que lui méritent son importance dans
l'Etat et la société byzantine. En outre, comme cette histoire
n'est pas traitée pour elle-même, mais, pour ainsi dire, occa
sionnellement, ou par manière d'appendice, il arrive, la chose
est bien compréhensible, que les travaux en question sont loin
de toucher à tous les événements et problèmes qui en consti
tuent la trame. En outre, d'assez nombreuses inexactitudes les
déparent, faute soit d'un effort spécial dans la recherche des
sources, soit d'une attention assez soutenue pour pénétrer celles
qu'on a atteintes.
Cet effort et cette attention, nous avons été dans la nécess
itéde les fournir pour rétablissement du IIIe fascicule des
Registres des Patriarches de Constantinople. Si nous avons pu
aller plus loin, si nous avons conscience d'être plus complet,
plus exact que nos devanciers, il est juste que nous leur ren
dions hommage pour toute l'aide, tous les éclaircissements dont
nous leur sommes redevables. En toute chose, il faut honorer
les commencements.

A l'époque que nous examinons, le patriarcat byzantin, ins


titution essentielle de l'Empire, occupe une place toujours plus
importante dans la considération publique et dans ses rapports
avec le pouvoir impérial. Son titulaire est le second person
nage de l'Etat. De fortes personnalités comme Photius, et plus
encore peut-être que Nicolas Ier le Mystique, ont beaucoup fait
dans le passé pour grandir son prestige. De leur taille se trouve
être le patriarche qui ouvre notre période. Moins instruit
qu'eux, il les dépasse par l'ardeur de la passion et l'énergie de
la volonté. D'autres patriarches, de moindre relief, contri
buent aussi par des mérites divers à accroître l'importance
de la charge.
Quoi qu'il en soit du titulaire, c'est l'institution qui le grand
it et qui, avant tout; compte. Celle-ci est montée à un niveau
où la participation du patriarche aux affaires publiques impor
tantes s'avère nécessaire. Plus d'une fois, son rôle est décisif
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dans la politique intérieure de l'Empire, spécialement à ces


tournants critiques où s'engagent des intrigues ou des luttes
intestines pour la conquête du pouvoir. Son importance appar
aîtdans la politique extérieure elle-même, où sa signature
est parfois jugée indispensable pour garantir les traités conclus
avec les princes étrangers.
On voit de même l'influence du patriarche s'accroître dans
le domaine de la législation. Le contrat du mariage a toujours
été considéré, à Byzance, comme une affaire relevant direct
ementde l'Etat. Et nous voyons, dans notre période même, l'em
pereur Alexis Comnène apporter de profondes modifications
dans le droit matrimonial par la publication de ses novelles sur
le mariage des esclaves et sur la bénédiction nuptiale, cela
sans recourir au patriarche et à son synode. Mais ceux-ci, de
leur côté, ont aussi leurs initiatives : elles portent sur la créa
tion de nouvelles causes d'empêchement, qu'ils réussissent à
faire confirmer par l'empereur comme lois d'Etat.
De plus, dans les questions courantes d'administration, il y
a bien des cas où l'action du patriarche se conjugue avec celle
de l'empereur. Erection ou promotion des sièges épiscopaux et
nomination de leurs titulaires, création de monastères, octroi
à ceux-ci de privilèges, réglementation pour les biens d'Eglise,
cas ou procès matrimoniaux requièrent l'intervention des deux
pouvoirs spirituel et temporel. Il y a là une compénétration
dont il est malaisé de marquer les parts respectives. Nombre
de décrets des basileis sont provoqués ou confirmés par des
actes patriarcaux ou synodaux, et réciproquement. Chacun des
deux pouvoirs a besoin de l'autre, agit de concert avec l'autre.
Leur parfaite entente est nécessaire à la bonne marche de
l'Etat. Si elle manque, il y a malaise et troubles jusqu'à ce
que l'un des deux, le patriarche ou l'empereur, quitte la place.
Naturellement, sauf le cas d'émeute ou d'insurrection, c'est
celui qui dispose de la force matérielle qui l'emporte. Dans la
période où nous sommes, sur vingt-cinq patriarches, trois sont
chassés du patriarcat, et huit autres ont dû abdiquer.

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Si le rôle du patriarche est grand dans la vie publique et


dans les mille occasions où le temporel coudoie le spirituel.
260 ETUDES BYZANTINES

on comprendra qu'il l'est bien davantage, qu'il est nécessaire


et, en un certain sens, prépondérant, dans tout ce qui ressortit
au domaine proprement ecclésiastique. Même dans les cas où
l'empereur prend l'initiative, comme il arrive souvent pour les
questions théologiques, il est évident qu'il ne peut absolument
rien sans l'adhésion du patriarche et de son synode, et c'est
à l'obtenir qu'il emploie toute sa puissance ou toute sa diplo
matie. Ce n'est que par cette voie qu'il peut parvenir au résul
tat particulier qu'il recherche. Et il arrive parfois que la résis
tance du patriarche et du synode amène l'autocrate à modifier
son point de vue ou même l'oblige à y renoncer.
Nous avons mentionné les questions théologiques. Celles-ci
ont, à Byzance, une importance d'Etat. Aussi, quand un nou
veau problème dogmatique est soulevé qui suscite des diver
gences et provoque des divisions, et le patriarche avec son
synode et l'empereur n'ont de cesse qu'il ne soit résolu et le
conflit apaisé. Le synode tranche le débat, non sans l'inte
rvention, le plus souvent prépondérante, de l'empereur. Aux
siècles antérieurs, dans les cas les plus importants, où sa pré
sence et sa participation apparaissaient absolument nécessaires
pour dénouer la crise, Rome était appelée à ces assises et les
définitions conciliaires, revêtues de la signature impériale, deve
naient lois d'Empire. Le triomphe de la vérité et le retour de
la paix étaient célébrées dans la liturgie. Des fêtes spéciales
commémoraient les divers conciles œcuméniques. En outre, une
solennité particulièrement importante fut instituée pour rap
peler le triomphe définitif de l'Eglise sur l'iconoclasme. Une
procession partait du palais des Blachernes, traversait toute la
ville et aboutissait à Sainte-Sophie, renouvelant pour ainsi dire
la reprise de possession de la Grande-Eglise aui eut lieu sous
l'impératrice Theodora et le patriarche saint Méthode. Ensuite,
à l'intérieur de Sainte-Sophie, une longue litanie d'acclamat
ions d'éternelle mémoire aux défenseurs de l'orthodoxie, aux
empereurs et aux patriarches orthodoxes se faisait entendre,
auxquelles la foule des fidèles faisait écho. Puis c'étaient les
anathèmes contre les briseurs d'images qui retentissaient à leur
tour. Cette fête avait éclipsé en importance toutes les fêtes
antérieures de même nature, et était devenue comme la fête
propre de l'Orthodoxie, d'autant qu'à la suite des anathèmes
contre les iconoclastes, trouvaient place d'autres anathèmes, qui,
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en forme brève, frappaient tous les hérétiques des temps pass


és. De la sorte, le Synodicon de l'Orthodoxie, ainsi désigne-
t-on cette pièce liturgique, méritait bien son nom, comme en
étant un résumé de toutes les condamnations portées contre
les hérésies.
En cet état primitif, le Synodicon de l'Orthodoxie pouvait
représenter la foi commune de l'Orient et de l'Occident, l'ortho
doxiecommune de Rome et de Byzance. Ce qu'on y célébrait
directement, c'était en somme l'œuvre du septième concile œcu
ménique, qui n'avait pu être réalisée que par1 la participation
romaine, donc, en fait, sinon dans la perspective ultérieure, un
triomphe commun de Rome et de Byzance sur l'hérésie.
Ce document insigne, qui était comme la charte de l'ortho
doxie, n'avait encore, quand commence notre période, c'est-
à-dire après deux siècles, reçu aucune addition. L'occasion ne
s'en était pas présentée. Non pas que l'Eglise byzantine n'ait
eu à souffrir de divisions et de troubles, mais ils ne concer
naient point le dogme. Or, voici que, sous les Comnènes, sur
gissent d'assez nombreuses discussions théologiques, qui néces
sitent l'intervention du synode et de l'empereur, et ne peuvent
s'apaiser que par des décrets dogmatiques. Considérés en eux-
mêmes, de tels décrets ne pouvaient avoir l'autorité des défi
nitions élaborées et promulguées par les conciles œcuméniques.
C'est pour y suppléer, et, en quelque sorte, leur communiquer
cette autorité souveraine qu'on les incorpore dans le Synodicon
du dimanche de l'orthodoxie. Et c'est une des principales carac
téristiques de notre période qu'une telle utilisation du Synod
icon, que cet exercice, par son moyen, du magistère ecclésias
tique à Byzance, que ce développement autonome du dogme
chez les Byzantins. Il n'est peut-être pas nécessaire de l'expl
iquerpar le schisme de Cérulaire, mais il est certain que l'am
biance créée par cet événement n'a pu que favoriser une telle
évolution de la théologie byzantine, une telle procédure, si l'on
petit ainsi dire, de 'l'autorité dogmatique à Byzance.

A.

L'action du patriarche est encore essentielle dans les-rela-


tions avec les autres patriarcats et les autres églises. Son ini
tiative est directe clans ses rapports avec les autres patriarches,
262 ÉTUDES BYZANTINES

et son influence sur eux est décisive, toutes les fois du moins
qu'il ne s'agit pas d'intérêts particuliers. Quant aux Eglises
avec lesquelles l'Eglise byzantine n'est pas en communion,
c'est, semble-t-il, toujours l'empereur qui prend l'initiative des
pourparlers de réconciliation religieuse. La collaboration du
patriarche et de son synode s'impose ici de par la nature même
des choses. C'est de la façon dont ceux-ci réagissent que se
décident les résultats. On constate dans ces occasions que
l'Eglise byzantine ressent une répugnance beaucoup plus
grande, déjà à cette époque, c'est-à-dire avant les rancœurs
provoquées par le désastre et le sac de la capitale en 1204, pour
s'unir avec l'Eglise latine que pour s'unir avec l'Eglise armé
nienne. La raison en est évidemment que l'union avec Rome
risquait d'apparaître comme une soumission humiliante pour
la fierté byzantine, tandis que rien de. semblable n'était à
craindre du côté des Arméniens, ceux-ci devant plutôt faire
effort pour ne point paraître céder aux Grecs.

**
*

Enfin, il y a pour l'activité du patriarche tout un domaine


canonique et liturgique, où il est pour ainsi dire le maître, et
qu'il réglemente avec son synode. Nombre de décrets, de solu
tions, de réponses, d'avis sont portés sans aucun recours à
l'autorité civile et sans confirmation de sa part. La période
où nous sommes est particulièrement riche à cet égard, l'une
des plus riches du patriarcat byzantin. Elle l'emporte de beau
coup sur la période précédente, et peut-être même sur la
période suivante, si l'on en excepte les cas individuels.
Pour ce qui concerne l'organisation intérieure des offices
de la Grande-Eglise, cette période apporte nombre de rense
ignements intéressants soit sur les préséances, soit sur certaines
conditions de fonctionnement ou de recrutement des cervices.
Et plusieurs sont produits ici pour la première fois. Dans ce
domaine, on voir l'empereur intervenir pour la distribution
générale des offices et les disputes de préséances, mais c'est le
patriarche qui règle les questions de fonctionnement et de
recrutement.

*
DE MICHEL CÉRULAIRE A LA CONQUÊTE LATINE (1043-1204) -203

Tel est le tableau d'ensemble du patriarcat byzantin depuis


le milieu du xi° siècle jusqu'au début du xnie, tranche d'his
toire de 160 ans, où l'Eglise byzantine développe sa vie auto
nome et réalise jusque sur le plan doctrinal son autarcie comp
lète, surtout depuis sa rupture avec l'Eglise romaine, autarcie
non seulement exercée, mais, pour ainsi dire, officielle et publ
iquement vécue.

V. Grumël.

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