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Venance Grumel

Chronologie patriarcale au Xe siècle. Basile Ier Scamandrénos,


Antoine III Scandalios le Studite, Nicolas II Chrysobergès
In: Revue des études byzantines, tome 22, 1964. pp. 45-71.

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Grumel Venance. Chronologie patriarcale au Xe siècle. Basile Ier Scamandrénos, Antoine III Scandalios le Studite, Nicolas II
Chrysobergès. In: Revue des études byzantines, tome 22, 1964. pp. 45-71.

doi : 10.3406/rebyz.1964.1319

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rebyz_0766-5598_1964_num_22_1_1319
CHRONOLOGIE PATRIARCALE AU Xe SIÈCLE

Basile Ier Scamandrénos, Antoine III Scandalios le Studite,


Nicolas II Chysobergès.

La chronologie des patriarches de Constantinople depuis l'avèn


ementde Basile Ier Scamandrénos jusqu'à celui de Sisinnius II souffre
de plusieurs difficultés dont la principale, non la seule, concerne une
longue vacance de plusieurs années, quatre ou quatre ans et demi,
que les sources s'accordent à placer dans cette période, mais qu'elles
insèrent différemment. Celles qui sont de provenance byzantine, chro
niqueurs et listes de succession des patriarches, l'intercalent entre
Antoine III et Nicolas II Chrysobergès, tandis que seul, en face,
l'historien antiochien Yahya Ibn-Saïd la met entre Nicolas II Chryso
bergès et Sisinnius II. C'est à ce dernier que j'ai autrefois donné la
préférence quand j'ai dû indiquer dans mes Regestes les dates des
patriarches (1). Je n'ai point présenté alors mes raisons, me réservant
de le faire dans un travail d'ensemble sur la chronologie patriarcale.
D'autres préoccupations et études ont rejeté ce projet à l'arrière-
plan. Entre temps, le problème a fait l'objet d'un article paru dans
Byzantion sous la double signature de H. Grégoire et de P. Orgels (2).
On y voit exposées les raisons qui, selon eux, ruinent la solution
que j'ai adoptée et obligent à la solution opposée, à savoir, qu'on doit
placer la vacance patriarcale en question entre Antoine et Nicolas
et qu'il faut, en conséquence, décaler d'autant la chronologie de ce
dernier. J'ai consigné ce résultat en note dans la liste des patriarches
de Constantinople établie dans « La Chronologie » (3) envisageant,
à part moi, de reconsidérer à loisir la question. J'y reviens maintenant,
sur le désir de plusieurs qui, s'intéressant particulièrement à cette
période, voudraient connaître les raisons de mon choix, et savoir si,

(1) V. Grlmel, Regestes des actes du patriarcat de Constantinople. Vol. ΐ, fasc. 2 (1936);
p. 230.
(2) G. Grégoire et P. Orget.s, La chronologie de Nicolas 11 Chrysobergès, dans Byzanlion,
t. XXIV (1954), p. 157-172.
\'i) Y. Giu'Mk.t., T. η Chronologie ( Traité d'études byzantines, t. I), Paris 1958, p. 436.
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après l'étude des deux savants nommés plus haut, je continue à m'y
tenir et pourquoi.
Les raisons qui m'avaient autrefois fait pencher vers le témoignage
de Yahya Ibn-Saïd étaient les suivantes :
1. la plus grande précision habituelle de ses renseignements par
rapport à ceux que fournissent généralement les sources byzantines
concernant la même époque, et cela non seulement sur des événements
propres à la sphère d'Antioche, mais sur d'autres qui intéressent très
directement l'histoire byzantine;
2. l'impasse où l'on aboutit en additionnant le temps de la vacance
et les diverses durées des patriarcats de cette période que nous pré
sentent les sources byzantines, ce qui affaiblit considérablement leur
autorité;
3. le fait que Yahya fournit une explication de cette vacance, ce
que l'on ne voit pas dans les sources byzantines.
Les raisons apportées par Grégoire-Orgels sont les suivantes :
1° il est normal que les chroniqueurs byzantins dont le centre d'inté
rêt est à Byzance même et qui sont censés remonter à une tradition
nationale et même ici locale, soient mieux renseignés sur les choses
byzantines que tout autre qui n'est pas dans ces conditions;
2. dans le cas présent, on peut nommer comme source originelle
un chroniqueur contemporain des événements, Théodore de Sébaste;
3. l'espace est trop court et la différence trop considérable, si l'on
place la vacance après Nicolas, pour qu'on puisse interpréter en chif
fres ronds la durée de quatre-vingt dix ans qu'assigne au schisme
tétragamite le document qui en marque la fin;
4. le transfert de Théophylacte de la métropole de Sébaste à celle
de Russie que le De translationibus de Nicéphore Calliste indique
comme effectué sous Basile et Constantin n'a pu avoir lieu qu'après
la mort de Léon de Russie, lequel fut consacré au plus tard en 992 par
Nicolas Chrysobergès et avant 997 où apparaît un autre métropolite
de Sébaste, Théodore. C'est donc dans l'intervalle de 992 à 996 que
doit être situé ce transfert, et comme une telle opération suppose la
présence d'un patriarche, il y a là « une nouvelle raison de croire que
le pontificat de Nicolas Chrysobergès — le seul patriarche qui puisse
entrer en ligne de compte... a dû se prolonger au-delà de la limite
que la nouvelle chronologie, fondée sur Yahya, prétend lui assigner (4) ».
Les points nouveaux indiqués ici et que je n'avais pas envisagés

(Ί) Dans Byzanlion, ibid., p. 172.


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sont les nos 2 et 4. ils demandent un examen attentif. L'instance


qu'apporte le n° 3 demande aussi réflexion et appréciation. Et nous
n'oublierons pas non plus de reconsidérer les données de Yahya.
Avant de procéder à l'examen de ces points, nous allons établir les
jalons fixes dont la solution du problème doit nécessairement tenir
compte. On en trouvera ici de nouveaux qui n'ont pas encore été
utilisés.
1. L'ordination de Basile 7er Scamandrénos : 13 février 970. Cette
date est fournie par Léon le Diacre, un contemporain (5). Cet auteur
ne cite plus ensuite que le patriarche suivant, Antoine Studite, dont
malheureusement il n'indique ni la date de l'avènement, ni la durée,
ni la fin de son pontificat.
2. L'ordination d'Antoine III le Studite : décembre, indiction
2, année 6482, donc en décembre 973. Ce renseignement, pris dans le
Venetus 608, est rapporté par Murait en note dans son édition de
Georges Hamartolos (6). il n'a pas encore été utilisé.
3. l'n colophon d'un manuscrit géorgien : « II fut écrit au pays de
Grèce dans le désert de la Sainte-Montagne, sous le règne de Basile
et de Constantin, Nicolas Chrysobergès étant patriarche, en l'année
de la création 6586, du cycle pascal 203 (7). » II n'a pas non plus été
utilisé.
4. Mort de Nicolas Chrysobergès, un 16 décembre. Elle est marquée
dans le Synaxaire de l'Église de Constantinople d'une manière on
ne peut plus directe : Ή κοίμησις Νικολάου πατριάρχου Κωνσταντινου-
πόλεο^ς (8).
5. Ordination de Sisinnius, le 12 avril 996, le jour de Pâques. Ce
renseignement, y compris la notation de la concordance, est dû à
Yahya (9). A Γ encontre, Skylitzès qui, pour la chronique patriarcale

(5) Léon Diacre, vi, ' ; éd. Bonn, p. 102.


(6) Georges Hamartolos, éd. Murait : PG, 110, col. 1211, en note. C'est là que se trouve
le surnom d'Antoine : Σκανδάλιος, mis dans le titre de cet article.
(7) Robert P. Blare, « Catalogue des manuscrits géorgiens de la bibliothèque de la
Laure d'Iviron au Mont Athos », n° 5, dans Rev. de l'Or. Chrétien, t. XXVIII (1931-1932),
p. 314. Si ce renseignement n'a pas été utilisé précédemment, cela tient à une distraction
du descripteur. Celui-ci a transcrit, pour l'année du inonde : 6596, au lieu de 6586, et surtout
a traduit l'année 203 du cycle pascal par l'an de notre ère 1003 au lieu de 983 (780 -(-■ 203).
L'année du monde 6586 correspond à 982, mais sans nul doute, c'est l'année du cycle pascal
qu'il faut adopter, comme étant celle de l'usage habituel. Peut-être aussi n'y a-t-il pas de
divergence dans la réalité, si l'ère mondiale géorgienne, comme il est bien possible, commenç
ait en mars. Ainsi l'année 6586 continuerait jusqu'en mars 983, ayant alors le début de
l'année en commun aver le chronicon (cycle pascal) qui commence en janvier, d'où est
calculée la lune de Pâques.
|8) Synaxarium Ecd. Consiuntinopolitanae, éd. H. Delehaye, col. 3149"10.
9! Histoire de Yahi/n-ibn-Srrïd <V Antioehe, éd. par Kratchkovsky et Λ. Vasii.ikv,

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de ce temps, est la plus ancienne des sources, indiquait pour cet évé
nement l'année 6503, indiction 8; c'est-à-dire, avant le 1er septembre
995, où commencent l'année 6504 et l'indiction 9, marquant ainsi un
écart d'au moins sept mois et douze jours. Nous sommes ici, pour le
dire tout de suite, dans un de ces cas où le témoignage du chroniqueur
antiochien, touchant un fait spécifiquement byzantin, s'impose à
l'encontre de la source proprement byzantine. On s'explique que
Yahya soit particulièrement bien renseigné sur Sisinnius, malgré la
brièveté de son patriarcat, par le fait que ce titulaire est lié à des
événements qui intéressent hautement l'Église d'Antioche. C'est sous
Sisinnius en effet que Jean III, patriarche nommé d'Antioche, a livré
au patriarche de Constantinople le privilège de son trône, c'est-à-dire
qu'il renonçait au droit qu'avait le patriarche d'Antioche d'être ordonné
par les métropolites de son ressort et qu'il le serait désormais par le
patriarche de Constantinople. Et c'est Sisinnius qui, en conséquence,
consacra de ses mains le nouveau patriarche d'Antioche, Jean III.
Aussi Yahya marque-t-il expressément la date de cette ordination :
4 octobre 996, après avoir préalablement indiqué celle de Sisinnius
lui-même : 12 avril 996 (12).
Nous avons donc comme points d'appui de notre examen chronolo
gique les limites précises du 13 février 970 et du 12 avril 996, dans
l'intervalle desquelles les autres données sont à insérer et à disposer.
Mais nous devons relever ici que du côté byzantin cet intervalle est
sensiblement diminué et par la date que Skylitzès donne au second
terme : ordination de Sisinius avant septembre 995, et par le fait
que Nicolas Chrysobergès est mort un 16 décembre. Il résulte en
effet de cette dernière précision que dans ce système, c'est au 16 décem
bre 994 (6503, 8e indiction) que cette mort est à fixer, et par suite,
que cette date est le terme avant lequel les diverses durées des patriar
cats et celle de la vacance devraient trouver place.
Recueillons maintenant et faisons le compte de ces diverses durées
d'après les chroniqueurs byzantins et les catalogues patriarcaux.

dans Patrologia Orienialis, deux fascicules parus dans le tome VIII et le tome XXIII. Voir
ce dernier, p. 444.
(10) (Skyutzès)-Cedrenus, éd. Bonn, II, p. 448.
(11) Nicon de la Montagne Noire, Taktikern, logos 31 dans Bene§ev7g, Catalogue
codicum... in monte Sina... T. I, p. 581-582. Cf. Ech. d'Or., XXXII (1933), 283-284.
(12) Yahya, dans Pair. Or., t. XXIII, p. 445.
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Basile Ier Scamandrénos 4 ans


Antoine III Studite 6 ans
Vacance 4 ans et demi
Nicolas II Chrysobergès 12 ans et 8 mois
Total 27 ans et 2 mois.

Or, pour remplir ce total de vingt-sept ans passés, nous ne comptons,


du 13 février 970 au 16 décembre 994, que vingt-quatre ans et dix mois.
Tel est le résultat de la « chronologie byzantine ». Y a-t-on réfléchi?
Cela, assurément, ne préjuge pas de la place de la vacance, mais ne
laisse pas que d'être inquiétant pour la qualité de la source.
Si maintenant nous appliquons cette chronologie byzantine aux
jalons intermédiaires, certes elle ne peut aucunement souffrir de la
date précise, d'origine byzantine du reste, qu'apporte le Venetus 608
pour le jour d'ordination d'Antoine, car les six ans de Basile signifient
alors un nombre rond, compatible avec les deux mois en moins qu'exige
cette date, mais je pense au colophon géorgien mentionnant Nicolas
Chrysobergès en 983. Cette mention rend impossible de placer la lon
gue vacance du patriarcat, comme le veut la chronologie byzantine,
avant le patriarcat de Chrysobergès. En effet, Antoine ayant été
ordonné en décembre 973, les six ans qu'on lui assigne conduisent
jusqu'en décembre 979; les quatre et demi de vacance qu'on insère
ici conduisent jusqu'en juin 984, dépassant largement la mention du
colophon en 983. Il est vrai qu'on peut faire le calcul à rebours à partir
de la mort de Nicolas Chrysobergès, soit le 16 décembre 994 selon
Skylitzès, soit 16 décembre 995, si l'on tient compte de la vraie date
de l'ordination de Sisinnius, et alors, d'après ce calcul, les douze ans
et huit mois de Nicolas comprennent l'année 983 (994 — 12 = 982)
ou la majeure partie de cette année (16 décembre 995 — 12 ans et
8 mois — avril 983). Mais alors c'est la durée du patriarcat d'Antoine
qu'il faudra considérablement diminuer.
Comparons maintenant, du même point de vue, les données de Yahya
Cet auteur, certes, n'est pas infaillible. Il s'est trompé, on le relève
justement, sur le début du patriarche Basile en le plaçant dans la
deuxième année de Jean Tzimiscès (13). La faute, ici, est assez
compréhensible. Yahya ne savait pas la date exacte de l'ordination
de ce patriarche, mais il connaissait pour la première année de Tzi
miscès, des actions importantes du patriarche précédent, Polyeucte,

(13) Pair. Or., t, XVI11, p. 832.


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c'est-à-dire, son comportement à l'avènement de l'usurpateur et


l'ordination conférée au patriarche d'Antioche Théodore (pour laquelle
il est le seul à indiquer la date précise). La première année de Tzimis-
cès étant indiquée par cette activité de Polyeucte et liée ainsi au nom
de ce patriarche, il est assez naturel que Yahya ait placé son succes
seurdans la suivante, la deuxième année de Tzimiscès. On trouve
de semblables transpositions chez d'autres chroniqueurs. Ce n'en est
pas moins une erreur.
Yahya poursuit en disant que Basile fut patriarche trois ans et
un mois. Nous ne savons pas combien de temps s'est écoulé entre
l'exil de Basile et l'avènement d'Antoine. Je suis porté à admettre
que, connaissant mieux la date de l'avènement d'Antoine, Yahya a
dû, dans son calcul, abréger de 8 ou 9 mois le temps de Basile. Le
début d'Antoine est ensuite indiqué par Yahya (14)*et aussi par des
sources byzantines (15) à la cinquième année de Tzimiscès. Cette
cinquième année commence le 11 décembre 973. Or, c'est en décem
bre 973 qu'Antoine fut ordonné (le jour n'est malheureusement pas
indiqué). Le compte est rigoureusement exact, si l'ordination a eu
lieu après le 11 décembre (le 14 ou le 21, tous deux un dimanche, en
vue des fêtes de Noël), mais on a pu aussi, dans le cas contraire, selon
un procédé qui n'est pas rare, compter la première année de l'empe
reur en l'arrêtant au début de l'indiction, et commencer les autres
années à chaque indiction.
Yahya ajoute qu'Antoine resta patriarche quatre ans et un mois.
Ce serait une pétition de principe que de juger fausse cette indication
en partant de la chronologie byzantine, puisque celle-ci est également
en question. Il faudra attendre, pour en décider, que soient examinées
les autres données connexes à ce problème.
En somme, le système de Yahya, s'il a des points faibles, reste
cohérent, ce qui n'est pas le fait du système opposé. En outre, il a
l'avantage d'incorporer le plus commodément du monde la date du
colophon géorgien : 983.
Remettant à plus loin la difficulté du n° 3, qui trouvera meilleure
place dans le cadre de la solution d'ensemble que nous présenterons,
venons-en aux données nouvelles qu'apporte l'article de Grégoire
et Orgels. Elles reposent sur des rapprochements qui tendent à faire
de Théodore de Sébaste, qui vécut à la fin du xe siècle, la source pre-

(14) Ibid., t. XVIII, p. 833.


(15) Vendus 608 PG 110, col. 1213 en note; Scutariotès, G. Sathas, MB, VII, p. 156.
:
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rnière d'informations concernant ce temps, auxquelles sont conférés


par là le caractère et l'autorité de témoignages contemporains. C'est
Honigmann qui, attirant l'attention sur cet historien mentionné par
Skylitzès, a ouvert cette voie, dans laquelle nos deux auteurs sont
entrés à leur tour et qu'ils ont élargie.

C'est à propos des origines de la hiérarchie ecclésiastique en Russie


après la conversion de Vladimir qu'Honigmann a fait intervenir l'auto
rité de Théodore de Sébaste. N. de Baumgarten suspectait l'existence
des premiers métropolites de Kiev, Michel, Léon, Jean (les suivants
étant Théopempte, Hilarion, etc.), nommés dans la plupart des
anciennes chroniques russes; il indiquait comme vrai premier le dit
Théopempte,1 donné pour tel dans l'une des plus anciennes, sinon
la plus ancienne de ces chroniques, la lre de Novgorod, et fixait son
début en 1037, année où une autre chronique marque la fondation
de la métropole par Yaroslav (17). En 1939 (18), le P. V. Laurent et
en 1945 (19) E. Honigmann confirmaient l'existence de ce métropolite
en relevant dans un synode de 1039 la présence en cette qualité d'un
« Théopemptos de Russie ». En outre, tous deux attiraient l'attention
sur la mention dans le De translationibus de Nicéphore Calliste, d'un
transfert de Théophylacte de Sébaste εις 'Ρωσσίαν, c'est-à-dire au
siège de Kiev, mais tandis que le premier le plaçait après Théodore
de Sébaste, occupant le siège en 997 (20), le second le situait avant ce
titulaire, faisant ainsi de Théophylacte le prédécesseur de Théodore
à Sébaste (21).
Pour établir cela, Honigmann pose en premier lieu que le Théodore
métropolite de Sébaste en 997 est le même personnage que l'historien
de ce nom et de cette qualité nommé et utilisé par Skylitzès, puis il
le présente comme la source d'où provient le renseignement sur le

(10) N. de Baumgarten, Saint Vladimir et la conversion de la Russie, p. 95-99 (= Orien-


lalia Christiana, vol. XXV1I, 1; Home, 1932).
(17) Idem, Chronologie ecclésiastique des terres russes du Xe au XIIIe siècle, p. 36 (= Or.
Christ., ΧλΓΠ, 1, Rome 1930).
(18) V. Laurent, Aux origines de l'Eglise russe : l'établissement de la hiérarchie byzantine,
dans Ech. d'Or., t. XXXVIII (1939), p. 279-295 (voir p. 287-288).
(19) E. Honigmann, « Studies in Slavic Church History », dans Byzantion, t. XVII
(19'.'1-19'15). 1945, p. 128-130.
(20) V. Laurent, art. cité, p. 292-29Ί.
i21i E. Homgm \\ ν , art. cité, [>. 1-Ί8-158.
52 REVUE DES ÉTUDES BYZANTINES

transfert en question. Si la première affirmation ne souffre pas conteste,


il était nécessaire de prouver la seconde. Pour cela, Honigmann met
en parallèle, pour l'époque de Basile, les deux listes De Translationibus
publiées, celle de l'anonyme de Leunclavius (= A) et celle de Nicéphore
Kallistos (= NK). Dans A sont indiqués deux transferts rapportés
au règne de Basile le Porphyrogénéte et tous les deux avec références
expresses à Théodore de Sébaste; le second est celui d'Agapius de
Séleucie de Piérée à Antioche. Dans Ν Κ sont indiqués trois transferts,
dont le premier est celui de ce même Agapius et le second, celui de
Théophylacte de Sébaste pour la Russie; tous deux sont expressément
rapportés au règne de Basile, mais sans référence à une source. Quant
au troisième transfert, qui est celui d'Alexandre, évêque d'Antioche,
au siège de Jérusalem, il est rattaché au règne de Basile II d'une manière
absolument gratuite, ce qui dispense de s'occuper des vains efforts
tentés pour lui trouver une place dans la série patriarcale de la Ville
Sainte durant ce règne.
Dans cette comparaison, il n'y a qu'un point de commun, le rense
ignement sur le transfert d'Agapius. De ce que A le rapporte direct
ementd'après Théodore de Sébaste, on veut que celui-ci soit aussi la
source de NK. Si l'on veut dire que c'est de lui que le renseignement
provient en dernière analyse, il n'y a pas à le contester, mais de cela
on ne peut rien tirer. Si l'on veut dire que NK a connu lui-même
l'ouvrage de Théodore ou qu'il l'a connu par l'intermédiaire de A, c'est
aller trop loin. Outre que Ν Κ ignore le transfert du métropolite de
Patras à Corinthe, pourtant expressément rapporté par A d'après
Théodore, il y a trop de différence de rédaction sur le transfert d'Agap
ius,le seul point commun entre A et NK, pour qu'on puisse parler
de dépendance de l'un par rapport à l'autre. Qu'on en juge :

A NK

'Επί της αύτης βασιλείας (de Ba- "Ο τε Σελευκίας 'Αγάπιος εις την
sile Π), κατά την του Σκληρού άπο- Άντιόχου και αυτός μετατίθεται,
στασίαν, ώς γράφει ό αυτός Θεό- του πορφυρογέννητου Βασιλείου
δωρος, 'Αγάπιος ό Σελευκείας της 'Ρωμαϊκοΐς σκέπτροις ένδιαπρέ-
Πιερίας αρχιεπίσκοπος γέγονε πα- πόντος,
τριάρχης 'Αντιοχείας (22) (au lieu de
'Ιεροσολύμων, faute évidente.

(22) D'après la copie qu'en a prise le P. Laurent et qu'il m'a communiquée.


V. GRUMEL : CHRONOLOGIE PATRIARCALE AU Xe SIECLE 53

S'il en est ainsi du seul renseignement que Ν Κ a en commun


avec A, que dire de sa notice sur le transfert de Théophylacte de Sébaste
en Russie? Comment affirmer, comment savoir qu'elle dérive aussi
de Théodose de Sébaste, quand A, qui connaît cet auteur et s'y réfère
expressément, ignore absolument ce transfert, ou ce qui revient au
même pour nous, n'en dit rien?
L'explication la plus naturelle et la plus obvie n'est-elle pas que Ν Κ
a utilisé une liste antérieure de transferts d'évêques. Il en existait déjà,
celle notamment qui fut composée en 1189 pour le transfert de Dosi-
thée de Jérusalem à Constantinople (23). De telles listes se rencontrent
assez nombreuses dans les manuscrits. Le P. Laurent me dit connaître
l'existence de près d'une centaine de copies en plusieurs recensions.
Ν Κ n'avait donc pas besoin de connaître directement Théodore de
Sébaste pour enregistrer le cas d'Agapius qui lui est commun avec A.
Et comme A ignore le transfert de Théophylacte, la connaissance
qu'a de ce transfert Ν Κ n'a aucun lien avec celle qu'il a de celui
d'Agapius, et de fait, dans la recension du Vaticanus 1455, 313v-316r
daté de 1299, les deux transferts apparaissent sans aucun lien littéraire
ou de provenance commune, séparés qu'ils sont l'un de l'autre par une
vingtaine d'autres exemples. Ce qu'ont de commun les deux trans
ferts en question, c'est qu'ils ont eu lieu tous deux sous Basile le Por-
phyrogénète. C'est là probablement ce qui a donné à Honigmann
l'idée que c'est à l'historien Théodore de Sébaste, attesté en plein
règne de Basile II en 997, qu'on devait la connaissance du second,
celui de Théophylacte, comme du premier, celui d'Agapius, pour lequel
il est cité par A. Cette idée est devenue affirmation sur les raisons
fragiles que nous avons vues. Cette affirmation entraîne évidemment
la conséquence de placer le transfert de Théophylacte avant l'épiscopat
de Théodore de Sébaste, donc avant 997. Elle n'est pas nécessairement
fausse; tout simplement, elle n'est pas prouvée. C'est que, d'une part,
nous ne savons aucunement où s'arrêtait l'histoire (ou chronique)
de Théodore de Sébaste, et d'autre part, le règne de Basile II s'est
prolongé bien au-delà de 997, jusqu'en 1025. Et par ailleurs, le plus
proche titulaire connu de Sébaste après Théodore est Georges, signalé
dans un synode de 1030. Entre 997 et 1025 il y a certainement le
temps suffisant pour supposer un autre métropolite, surtout un métrop
olite qu'on ne laisserait pas durer sur le siège et qui aurait encore

i2:î) V. Gr\ μι. ι.. Le Περί μεταθέσεων cl le patriarche de Constantinople Dosithée »,


ni:ii 1 (ΙΟΊ:!), p. ^iO-i^O.
54 REVUE DES ÉTUDES BYZANTINES

assez de vigueur pour aller gouverner une jeune chrétienté en pleine


croissance, précisément le cas de Théophylacte. S'il en était ainsi,
ce n'est pas évidemment à Théodore, son prédécesseur, qu'on en devrait
la connaissance, et s'il fallait désigner une source, ne pourrait-on
penser à Démétrius de Cyzique cité à sa suite par Skylitzès parmi les
historiens ou chroniqueurs ses devanciers?
Honigmann, en mettant le transfert avant 997, poussait encore
plus loin ses précisions. Comme il acceptait la date que j'ai assignée
dans mes Regestes à la mort de Nicolas Chrysobergès : décembre 991,
avec la vacance subséquente jusqu'à l'ordination de Sisinnius : 12 avril
996, et qu'il estimait qu'un acte tel que le susdit transfert a pu diff
icilement avoir lieu pendant une vacance de siège, il place cet acte
important avant la date de 991 et fait ainsi de Théophylacte le prédé
cesseur du Léon (et de Michel, s'il a existé) des Chroniques russes et
par là, le premier métropolite de Russie.
Et c'est ici qu'interviennent Grégoire et Orgels. Ils acceptent bien
de suivre Honigmann, un peu précipitamment, pour ce qui est d'attri
buerà Théodore de Sébaste, comme source première, la notice sur le
transfert de Théophylacte, mais ils se refusent à le suivre jusque dans
ses dernières précisions. Ils trouvent trop brève la période allant du
début de la hiérarchie russe : 989 jusqu'à l'ordination de Léonce : 992,
pour qu'on puisse y insérer deux métropolites, le Théophylacte trans
féréde Sébaste et, après lui, le Michel des Chroniques russes. C'est
donc entre 992, ordination de Léonce, et 997, date où Théodore
occupe le siège de Sébaste, qu'a dû se faire le transfert. Mais comme
une opération de cette nature est difficilement concevable sans un acte
du patriarche, il faut donc prolonger le patriarcat de Chrysobergès
au-delà de 991 et, par suite, reporter avant son élection la vacance
de quatre ans et demi dont parlent les sources byzantines, qui l'insè
rentprécisément à cet endroit (24).
Nous pourrions dire à notre tour que la possibilité de placer le
transfert de Théophylacte sous Nicolas Chrysobergès de la manière
que présentent Grégoire et Orgels, c'est-à-dire, de 992 à la mort de ce
patriarche (f 16 décembre 995) est bien aléatoire, car elle est limitée
d'un côté par la date de l'ordination de Léonce, qui n'est qu'un point
de départ pour un épiscopat que l'on peut supposer d'une durée
normale, et de l'autre, par le fait que la mention de Théodore de Sébaste
ne signifie qu'une date de présence, que plusieurs années d'épiscopat

(24) H. Grégoire et P. Orgels, art. cite, p. 170-171.


V. GRUMEL : CHRONOLOGIE PATRIARCALE AU Xe SIÈCLE 55

ont pu précéder. Nous pourrions dire aussi que, pour élargir cette
possibilité, il conviendrait de rapprocher le transfert de Théophylacte
de préférence vers la date de 997, mais alors on n'a plus besoin de la
présence de Nicolas Chrysobergès. A son successeur Sisinnius, ordonné
le 12 février 996, appartiendrait l'opération dont il s'agit. Cette
solution serait certainement plus satisfaisante et elle est en tout cas
au moins aussi probable que l'autre. Nous avons une autre réponse,
qui est déterminante. La voici.
Si l'on veut bien tenir compte, pour s'y appuyer, des renseignements
fournis par les anciennes chroniques russes sur les premiers métrop
olites de Russie, on ne doit pas s'arrêter à mi-lecture, et juste à
l'endroit qui paraît favoriser telle ou telle conclusion, mais bien
s'assurer si, dans les pages suivantes, rien ne la compromet ou n'y
contredit. Or, ces chroniques, non seulement ignorent tout d'un
Théophylacte, évêque grec devenu métropolite de Russie à la fin
du xe siècle, mais, de plus, elles ne laissent aucune possibilité de l'y
introduire. Elles donnent en effet à Michel, indiqué comme premier
métropolite, Léonce pour successeur immédiat, et à Léon, pour
successeur immédiat également, Jean, et de celui-ci il est dit qu'il
construisit l'église de pierre des saints Pierre et Paul en l'année 5516
{= 1007 /8) et qu'il inaugura le culte des saints Boris et Gleb au début
du règne de Yaroslav, en 1018 (25). Il est bien clair par là que Théo
phylacte ne peut trouver place entre 992 et 997, mais seulement,
soit tout au début de l'établissement de la hiérarchie kiévienne, soit
après l'épiscopat de Jean et avant Théopempte. Ce dernier cas ne
rencontre aucune opposition du côté des chroniques russes, car elles
n'indiquent ni la date de la mort de Jean, ni la durée de son épiscopat,
et le début de Théopempte : 1037 est assez éloigné de la date où Jean
est encore attesté : 1018, pour laisser place à un intermédiaire entre
1018 et 1025 (mort de Basile II). L'autre cas entraînerait la suppres
sion de Michel, ce qui n'est pas un grand inconvénient, car l'existence
de ce premier métropolite qui ne se présente qu'inséparablement de
Photius qui l'aurait envoyé, est loin de s'imposer.
Ne quittons pas les Chroniques russes, malgré le peu de confiance
que certains leur accordent sur cette période ancienne, sans nous
assurer si leur chronologie ne s'oppose pas à la nôtre en ce qui concerne
les années d'étalement du patriarcat de Nicolas. Le problème surgit

jnNikunovskaja
knigit, nièinr· LMopis1
cuil.. t. XXI.
■>, dans
ρ 12Ί
Pulnoe
et 152.
sobranie russkieh lëtopisej, t. IX, p. 69;
56 REVUE DES ÉTUDES BYZANTINES

à propos de l'envoi en Russie du métropolite Léon, que Grégoire et


Orgels placent en 992 dans leur argumentation. Cette date, si elle
était juste, mettrait en échec notre chronologie, où la mort de Nico-
as Chrysobergès est marquée en 991, laissant le siège en vacance
jusqu'en 996. Or, que disent au juste de cet envoi les chroniques russes ?
Plusieurs, qui l'attribuent anachroniquement à Photius, donnent les
dates de 6496, ou 6497 ou 6500 (26). Celle à laquelle se réfèrent nos
deux auteurs, la Stepennaja Kniga, a conservé le nom du patriarche
Nicolas Chrysobergès (Ochirsovergis) et donne la date de 5499 comme
étant celle du départ de Léon pour la Russie (27). Cette date corre
spondnon à 992, mais à l'année indictionnelle qui commence le 1er sep
tembre 990 et s'achève le 31 août 991. Il y a donc une très large
possibilité et facilité d'y insérer l'ordination de Léon par Nicolas.
La possibilité est suffisante même avec la date de 5500, car cette
année commence le 1er septembre 991, ce qui laisse encore plus de
trois mois à la date que nous avions assignée à la mort de Chrysob
ergès. Il reste donc que notre chronologie ne rencontre aucun obstacle
du côté des chroniques russes, mais se trouve en facile accord avec elles.
Nous venons de voir comment l'autorité de Théodore de Sébaste,
mise à l'origine du renseignement sur le transfert de Théophylacte
de Sébaste en Russie, a servi à placer ce transfert avant 997, date où
Théodore est attesté comme évêque, et comment ensuite on a argu
menté, sur la base des chroniques russes, pour resserrer l'événement
entre 992 et 996; le tout, pour conclure à l'impossibilité d'une vacance
patriarcale durant cet intervalle de temps. Nous pensons avoir montré
la fragilité de cette construction.

Le cas de Théophylacte de Sébaste n'est pas le seul et le plus impor


tantoù l'autorité de Théodore de Sébaste est invoquée et impliquée.
Honigmann ne s'intéressait qu'aux origines de la hiérarchie kiévienne.
Pour Grégoire et Orgels, le centre d'intérêt est la chronologie de
Nicolas Chrysobergès avec la place à donner à la vacance contiguë
à son patriarcat. Par un procédé analogue à celui d'Honigmann et,

(26) Pour 64 96 : « xN^ovgorodskaja tretja lèl.opis' », dans Polnoe sobranie russkichletopisej,


t. III, p. 207; pour 6497 : « Rospis' ili Kralkij Letopisec novgorodskich vladik », ibid., p. 179;
pour 6500 : « Patriarsaja ili Nikonovskaja lôtopis' », même coll., t. IX, p. 64, et Russkij cliro-
nograf, même collection, t. XXII, p. 367.
(27) Polnoc sobranie..., t. XXI, p. 113. — L' « Erinolinskaja lelopis », même coll., t. XXIII
p. 15, donne aussi la date de 6499, mais nomme Photius comme patriarche.
V. GRUMEL : CHRONOLOGIE PATRIARCALE AU Xe SIÈCLE 37

il faut le reconnaître, avec un peu plus de vraisemblance, ils tendent


à faire de Théodore de Sébaste le premier auteur de ce qui est affirmé
sur ce sujet par les sources byzantines. Voici comment :
L'opuscule De Translationibus episcoporum mentionne le transfert
sous Basile le Porphyrogénète d'Agapius de Séleucie de Piérie au
patriarcat d'Antioche en citant comme sa source Théodore de Sébaste
(évêque dont la présence est attestée à un synode de Constantinople
en 997). L'événement est situé d'une manière plus précise au temps
de la révolte de Skléros, en ces termes : κατά την του Σκληρού άποστα-
σίαν. Or, cette même expression se trouve aussi chez Skylitzès pour
indiquer quand abdiqua le patriarche Antoine. Et comme, dans le
même endroit, cet historien ajoute que le successeur fut Nicolas Chry-
sobergès après quatre ans et demi de vacance du siège, la conclusion
est que l'indication de cette longue vacance et son insertion entre
Antoine et Nicolas sont à mettre aussi au compte de Théodore
de Sébaste lui-même, qui, contemporain de ces patriarches, n'a pu
évidemment se tromper au sujet d'événements aussi importants et
aussi notoires. Que dire à cela?
J'avouerai tout d'abord que l'emploi de part et d'autre de la même
expression : κατά την του Σκληρού άποστασίαν ne m'impressionne
aucunement; je n'y trouve rien d'assez spécial pour qu'il faille y voir
autre chose qu'une façon commune alors de désigner un événement
connu de tous. Arguer de l'emploi par deux auteurs à propos de faits
différents d'un terme aussi peu caractéristique pour en déduire la
dépendance de l'un par rapport à l'autre et conclure que le fait visé
par l'un est emprunté à l'autre et l'a ainsi pour garant, est une infe
rence que je ne puis m'empécher de trouver pour le moins décevante.
Par contre, ce qui m'impressionne davantage et mérite attention,
c'est que Skylitzès connaît l'historien ou chroniqueur Théodore de
Sébaste, puisqu'il l'affirme lui-même, qu'il l'a donc utilisé, et si nous
ignorons où se terminait la chronique de Théodore, nous savons du
moins par la citation du De Translationibus qu'elle comprenait la
période qui nous occupe, puisque le transfert d'Agapius à Antioche,
objet de cette citation, eut lieu en 978, comme nous l'apprend Yahya,
et qu'Antoine fut ordonné patriarche en 973. Skylitzès a donc connu
les renseignements fournis par Théodore sur cette période. Il serait
étrange que Théodore, qui s'intéressait au transfert d'Agapius à Antio
che et même à des faits moindres, comme la donation de l'archevêché
de Gorinthe au métropolite de Patras, car ce renseignement aussi lui
est attribué dans le De Tranrfationihus, il serait étrange, dis-je, qu'il
58 REVUE DES ÉTUDES BYZANTINES

eût passé sous silence des événements de première importance concer


nant le patriarcat même de Constantinople, en particulier l'abdication
d'Antoine et le temps d'intervalle entre celle-ci et l'avènement de
Nicolas Chrysobergès, d'autant qu'ils paraissent liés aux grands
troubles contemporains. Il y a donc une forte présomption que Théo
dore de Sébaste est à la source des renseignements que nous fournit
Skylitzès sur cette abdication et la vacance qui suivit, ce qui leur
communique une valeur et une autorité difficilement récusables.
Nous devrons donc en tenir compte.
Mais aussi, et tout autant, on ne peut négliger le témoignage de
Yahya sur la vacance qu'il place avant Sisinnius, vu les bonnes condi
tions où il se présente. Cette vacance est en effet mentionnée en même
temps que la nomination de ce patriarche. Or, nous savons que sur
celui-ci, l'antiochien Yahya, pour les raisons que nous avons dites,
était particulièrement bien renseigné et mieux que Skylitzès. Il
mérite donc d'être pris en considération si, en même temps qu'il
marque le début du patriarcat de Sisinnius, il le signale comme
mettant fin à une vacance du siège, dont il donne de plus la raison.
Nous voici donc en présence de deux témoignages qui paraissent
également dignes de foi. Avant de dégager ce qu'on en peut et doit
retenir, il faut dire un mot des autres témoignages pour en examiner
la teneur et la valeur. On a en effet dressé contre Yahya l'accord
commun des sources byzantines, historiens et catalogues patriarcaux.
Il importe de bien voir ce que cela représente. Parmi les historiens
byzantins qui couvrent cette période, ne se prononcent en somme
pour indiquer la vacance que Skylitzès-Cedrenus et Zonaras; les
autres, Michel Glycas, Scutariotès, Georges Hamartolos continué
dans le Venetus 608, la passent sous silence. Pour les catalogues (28),
disons que ceux de Philippe de Chypre et de Mathieu Cigalas, tous
deux du xviie siècle, sont de peu d'autorité pour les siècles antérieurs
à la conquête ottomane. Philippe de Chypre laisse en blanc le nombre
des années de Basile, donne quatre ans à Antoine, douze ans et buit
mois à Nicolas Chrysobergès et omet de signaler la vacance. Cigalas
donne quatre ans à Basile, six à Antoine et douze ans et huit mois à
Nicolas. Il signale la vacance après Antoine, mais sans en dire la durée.
Les catalogues de Nicéphore Calliste et de Leunclavius donnent tous
deux quatre ans à Basile, six à Antoine et douze ans et huit mois à

(28) On trouvera réunis dans Banduri, Imperium Orientale, t. I, p. 164-194, les quatre
catalogues de Nicéphore Calliste, Leunclavius, Mathieu Cigalas et Philippe de Chypre.
V. GRUMEL : CHRONOLOGIE PATRIARCALE AU Xe SIÈCLE 59

Nicolas Chrysobergès; ils placent avant celui-ci une vacance de


quatre ans et demi. On peut y ajouter la continuation (texte latin)
de la liste du patriarche Nicéphore traduite par Anastase le Biblio
thécaire (29); elle donne les mêmes durées et la même vacance que
les deux catalogues précédents. Enfin, les deux catalogues publiés
par Fr. Fischer (30) passent sous silence la vacance, mais donnent
les mêmes chiffres pour la durée des patriarches, sauf que l'un d'eux
remplace les huit mois par deux mois, sans doute par erreur de lecture,
le bêta et Vêta qui représentent ces deux chiffres pouvant facilement
se prendre l'un pour l'autre.
Quant aux chroniqueurs, ceux qui n'indiquent pas la vacance
donnent les mêmes durées aux patriarcats, en arrondissant toutefois
à treize le total de Chrysobergès. Ce sont Georges Hamartolos continué
dans le Vendus 608 (31) et Théodore Scutariotès (32). L'un et l'autre
nous apprennent en outre qu'Antoine est mort dans la cinquième
année de Basile (33). Cette importante précision sera un des jalons de
notre chronologie.
Restent à examiner Skylitzès-Cedrenus et Zonaras. Tous deux
indiquent la vacance et sa durée de quatre ans et demi; seul, Zonaras
donne le nombre des années des trois patriarches Basile, Antoine et
Nicolas (34), tandis que Skylitzès ne le fait que pour Nicolas en lui
marquant le même nombre (35). Le compte des années de chacun
de ces trois patriarches par Zonaras est le même que celui que l'on a
constaté ci-dessus pour les catalogues et les chroniqueurs (sauf l'arro
ndissement aux treize ans pour Nicolas). Comme on le voit, Skylitzès
est le premier à fournir la durée du patriarcat de Chrysobergès, et
Zonaras le premier à donner celles des deux autres, Basile et Antoine.
C'est Zonaras qui doit être, pour ceux-ci, à l'origine des autres sources.
Cette présomption augmente, à l'égard des catalogues, par le fait
qu'ils reproduisent la vacance de quatre ans et demi de la même
manière que Zonaras, différente, nous le verrons, de celle de Skylitzès :
à savoir, elle fait suite aux six années assignées à Antoine. Zonaras
n'a pas emprunté le nombre des années de Basile et d'Antoine à

(29) /'/-, 129, col. 549. Cette lisle s'arrête à la prise de Constantinople par les Latins.
(30) Fr. Fischer, « De Patriarcharum Constantinopolitanorum eatalogis », dans Disser-
tationes lenenses, 1. III, 2(i3-333 (voir p. 293).
(31) PG, 110, col. 1213 en note.
(32) Dans C. Sathas, op. cit., VII, p. 158.
(33) Aux endroits indiqués aux notes 31 et 32.
(3Ί) Zon\r\s. Epitome historiarum. XVII, 4 et G; éd. Dindnrf, IV. pp. 102 el 110.
(3,">! 'Sk ν î.iT/.Ksi-C.HDRENrs. éd. Bonn, Π. ρ. 43Ί.
60 REVUE DES ÉTUDES BYZANTINES

Skylitzès qui ne les donne pas, mais il n'est pas vraisemblable qu'il
ait ignoré cet auteur. Il a dû s'en servir pour les renseignements qu'il
a en commun avec lui; notamment la vacance placée après Antoine
et avant Chrysobergès et sa durée de quatre ans et demi. Et, comme
pour les raisons que nous avons dites, on doit admettre qu'à la source
de Skylitzès est Théodore de Sébaste, un contemporain des événe
ments, c'est celui-ci qu'on devra regarder, sur le sujet précis de la
vacance, comme la source première des renseignements byzantins.
Il est donc très important de bien voir ce que contient le texte de
Skylitzès qui transmet son témoignage. Nous y viendrons plus loin.
Mais, dès l'abord, marquons ce que l'on doit retenir de certain du côté
des Byzantins et du côté de Yahya.
Des premiers nous tenons comme assurés les points suivants :
1° La durée du patriarcat de Basile, calculée en total arrondi,
quatre ans, mais que le Venetus 608 permet de préciser, quatre ans
moins deux mois.
2° La durée de la vacance patriarcale qui de toute façon doit être
de quatre ans et demi et précéder l'ordination de Nicolas.
3° La durée du patriarcat de Nicolas Chrysobergès, douze ans et
demi, qui est dans Skylitzès et qu'il n'y a aucune raison de repousser
(Yahya indique douze ans sans ajouter les mois). Quant à la durée du
patriarcat d'Antoine : six ans avant la vacance, affirmée par Zonaras
le premier, suivi par les catalogues de Leunclavius et de Nicéphore
Kallistos, comme aussi, mais sans la vacance, par le Venetus 608 et
Scutariotès, comme c'est elle qui met le désordre dans le total des
durées des patriarcats et de la vacance, elle pose un problème spécial
qui demande examen.
Du côté de Yahya se présente une date sûre, celle de l'ordination
de Sisinnius, successeur de Nicolas, le 12 avril 996 (36). Elle constitue
un point de départ ferme pour le calcul à rebours. Nous pourrions
tenir pour sûre également la vacance de quatre ans (sans doute en
chiffres ronds) après le patriarcat de Nicolas. Mais nous laissons cela
provisoirement en suspens, parce que de ce côté, où la donnée ne
repose que sur un seul témoin, il n'y a pas d'ouverture pour dégager
une solution, tandis que nous le pouvons du côté des Byzantins.
Chez eux, nous l'avons dit, c'est le cas d'Antoine qui fait problème,
et c'est après que celui-ci aura été éclairci qu'on pourra utilement
reparler de Yahya.

(:ili) Dans Pair. Or., !. XXIII, p. 444.


V. GRUMEL ! CHRONOLOGIE PATRIARCALE AU Xe SIECLE 61

Au sujet d'Antoine donc, rappelons que c'est Zonaras qui, le premier,


lui donne six ans de pontificat. Skylitzès ne fixe aucun nombre, mais
marque seulement la durée de la vacance après son patriarcat, quatre
ans et demi. On ne peut guère douter que c'est à Skylitzès, qui le donne
en le tenant de Théodore de Sébaste, que Zonaras a emprunté le ren
seignement sur cette vacance et sa durée. En tout cas et de toute
façon, il faudra donner la préférence à Skylitzès, s'il y a une divergence
entre ces deux historiens. Il est donc capital de confronter leurs textes.
Les voici :

Τότε δή και 'Αντώνιος 6 πατρι 'Αντωνίου δε του πατριάρχου τήν


άρχης, κατά τήν του Σκληρού άπο- ίερωσύνην άπειπαμένου, ην έπί ετη
ταξάμενος άποστασίαν τη ιερατεία ήνυσεν εξ, και μετά μικρόν τελευτή-
άπεβίω και χειροτονείται πατριάρχης σαντος τέσσαρσι (sic) προς τό ήμίσει
Νικόλαος ο τήν έπωνυμίαν Χρυσό - ένιαυτούς άρχιερέως ή εκκλησία έχή-
οέργιος, της εκκλησίας άποιμάντου ρευεν, είτα δ Χρυσοβέργης Νικόλαος
διατελεσάσης έπί έτη τέσσαρα προς προκεχείριστο (38).
τό ήμίσει. Έγένετο δέ και έκλειψις
ηλίου περί μέσην ήμέραν, ώς και
αστέρας φανήναι (37).

» Alors enfin mourut le patriar « Le patriarche Antoine ayant


che Antoine qui avait renoncé au renoncé au sacerdoce qu'il avait
sacerdoce au temps de la défec exercé pendant six ans, et étant
tion de Skléros; et est ordonné mort peu après, l'Église était
patriarche Nicolas, le nommé veuve de pasteur pendant quat
Chrysobergios, après que l'Église re ans et demi. Ensuite Chryso-
fut restée sans pasteur pendant bergès Nicolas fut établi. »
quatre ans et demi. Et il y eut
une éclipse de soleil vers le
milieu du jour, de sorte que les
étoiles en devinrent visibles. »

Examinons le texte de Skylitzès.


1° « Alors enfin (ou : alors précisément) mourut le patriarche
Antoine. » — Que représente cet « alors enfin »? Dans les lignes qui
précèdent notre citation, l'historien a indiqué la défaite de Skléros
(on sait par ailleurs qu'elle eut lieu le 24 mars 979), puis la lutte

(H7) ('.Sky ut/.èsj-Ceijrk ν ι; s, od. Bonn, II, p. 4)i'i.


î,:î8; Zun uias, XVII. <i: va. IHudorf. IV? p. 110.
62 REVUE DES ÉTUDES BYZANTINES

continuée par ses partisans dans le thème des Thrakésiens, lutte qui
dura, dit-il, jusqu'à la huitième indiction et ne prit fin qu'après que les
insurgés, ayant reçu l'amnistie par l'intermédiaire de Nicéphore Parsa-
couténos, se furent rendus auprès de l'empereur. « Alors enfin mourut
le patriarche. » L'indiction nous fournit une date. Son commencement
étant en septembre 979, c'est donc à la fin de cette année ou au cours
de 980 (avant septembre) que mourut Antoine. Cette date concorde
avec celle de Scutariotès et du Venetus 608 indiquée ci-dessus; ci
nquième année de Basile, ce qui permet d'exclure la fin de 979 et de
circonscrire l'événement entre janvier (après le 11) et septembre de
l'année 980.
2° L'abdication d'Antoine lors de la défection (apostasia) de Sklé-
ros. — La date de l'abdication est ainsi resserrée entre le début de
cette « apostasie » en 976 et son échec final à la défaite du prétendant
en mars 979. Tout porte à croire, comme nous le verrons plus loin,
que c'est tout au début de cet intervalle qu'Antoine se retira du
patriarcat.
3° La durée de Fépiscopat. — Skylitzès ne donne pas le nombre
d'années d'Antoine comme patriarche. Il devra être déduit de la date
d'ordination que l'on connaît et de celle de son abdication, qui reste
à préciser.
4° L'étalement du temps de la vacance, c'est-à-dire, où faut-il
la placer et quand commence-t-elle? — Le sens naturel et obvie de
Skylitzès est que les quatre ans et demi de vacance commencent à
l'abdication. Cela ne semble pas devoir être relevé, tant la chose est
claire. Si je le fais, c'est que nous sommes justement là au centre du
problème. Ceux qui refusent la vacance indiquée par Yahya après
Chrysobergès comptent les quatre ans et demi de vacance avant ce
patriarche, en les faisant partir de la mort d'Antoine. Et c'est pour
quoi je souligne que chez Skylitzès la vacance qu'il indique commence
à l'abdication d'Antoine et non à sa mort. S'il fallait compter la durée
qu'il lui donne à partir seulement de sa mort, il y aurait contradiction
interne dans le texte, car tout le temps entre l'abdication et la mort
est aussi un temps de vacance qu'il faudrait ajouter au temps compté
depuis la mort. La contradiction interne ne serait évitée que si la
mort d'Antoine avait suivi immédiatement ou de très près l'abdication,
de sorte que les deux événements pussent être considérés comme unis
ensemble. Mais ce n'est pas ici le cas. C'est alors de la rébellion de
Skléros qu'Antoine a abdiqué. Or, celle-ci ayant eu son échec final
en mars 979 et Antoine étant mort en 980, il s'est donc écoulé environ
V. GRFMEL : CHRONOLOGIE PATRIARCALE AU Xe SIÈCLE 63

un an entre l'abdication du patriarche et sa mort. En ajoutant ce


temps aux quatre ans et demi comptés depuis la mort, cela fait cinq ans
et demi de vacance en tout, que Skylitzès aurait dû marquer. S'il
n'en indique que cjuatre et demi, c'est qu'il les compte, non depuis
la mort d'Antoine, mais depuis son abdication jusqu'à l'ordination de
Nicolas Chrysobergès.
Reportons-nous maintenant au texte de Zonaras. On y surprend
des différences capitales avec celui de Skylitzès.
1° C'est à celui-ci sans doute qu'a été emprunté le renseignement
sur la vacance de quatre ans et demi avant l'ordination de Chrysob
ergès, mais Zonaras, par une précision nouvelle, la place après la
mort d'Antoine.
2° Zonaras ne mentionne pas la rébellion de Skléros à laquelle
Skylitzès rattache le temps de l'abdication d'Antoine.
3° II rapproche de très près l'abdication et la mort d'Antoine en
introduisant un μετά μικρόν qui n'est pas dans Skylitzès et qui ne peut
aucunement s'accorder avec lui.
4° En conséquence, Zonaras est conduit à donner au pontificat
d'Antoine une durée beaucoup plus longue que ne peut le comporter
le texte de Skylitzès.
Ces différences sont graves. Comment Zonaras en est-il arrivé là?
J'imagine à l'origine une fausse interprétation du texte de Skylitzès
sur les cjuatre ans et demi de vacance. En effet, bien que cette durée
n'y soit évaluée que par rapport à l'ordination de Nicolas Chryso
bergès qui en marque la fin, cependant comme cette ordination y est
précédée immédiatement de la mention de la mort d'Antoine, cela a
pu donner lieu à Zonaras de comprendre que la vacance commençait
à cette mort. Zonaras, certes, a lu dans Skylitzès qu'Antoine avait
abdiqué, et il rappelle lui-même cette abdication, mais il juge qu'elle
doit nécessairement précéder de très peu la mort, de manière à justifier
la durée indiquée de la vacance. De là l'introduction de μετά μικρόν.
De là également la durée de six années qui, en réalité, marque en
total rond l'intervalle entre l'ordination d'Antoine et celle de Chrysob
ergès. Quant à la rébellion de Skléros, pendant laquelle Skylitzès
plaçait l'abdication d'Antoine, comme cet auteur ne donne pas la
date de son échec final, Zonaras a pu croire que la fin en était marquée
par l'amnistie accordée aux partisans attardés qui n'attendaient
que cela en échange de leur soumission. Or, ce dénouement est
marqué dans Skylitzès en l'indietion huitième. C'est pourquoi
Zonaras a pu laisser tomber ce rappel de la rébellion de Skléros,
64 REVUE DES ÉTUDES BYZANTINES

qui, à ses yeux, n'ajoutait rien d'utile à son information.


Quoi qu'il en soit de la genèse de cette tranche de la chronologie de
Zonaras, le bilan qui en résulte est absolument impossible. Impossible,
parce que, de la mort d'Antoine en 980 à celle de Chrysobergès, soit le
16 décembre 995, date la plus tardive possible pour ceux qui repoussent
vacance indiquée par Yahya, la place manque pour insérer les qua
tre ans et demi de vacance et les douze ans et huit mois du pontificat
de Nicolas Chrysobergès, c'est-à-dire plus de dix-sept ans. Impossible
encore, parce que dans ce temps de vacance que Zonaras place après
la mort d'Antoine se trouve l'année 983, où le colophon géorgien
mentionne comme actuel patriarche Nicolas Chrysobergès.
C'est tout ce système de Zonaras qui est passé chez les chroniqueurs
postérieurs et les auteurs de catalogues. Ce n'est pas que ces derniers,
j'entends l'anonyme de Leunclavius et Nicéphore Calliste, n'aient
d'abord demandé leurs renseignements directement à Skylitzès.
C'est de lui qu'ils tiennent ce qu'ils savent de la vacance de quatre ans
et demi qui a précédé l'ordination de Nicolas Chrysobergès, car leur
façon de l'exprimer est celle de Skylitzès et non celle de Zonaras,
comme on peut le voir par leurs notices que l'on comparera avec les
textes de ces deux historiens ci-dessus reproduits.
Anonyme de Leunclavius : Νικόλαος ό Χρυσοβέργης, της εκκλησίας
άποιμάντου διατελεσάσης ετη δ'προς το ήμισυ, ετη φ' μήνας η'.
Nicéphore Calliste : Νικόλαος ό Χρυσοβέργης της εκκλησίας επί χρόνοις
δ' και ήμίσει άποιμάντου ούσης πρότερον, έτη iß' μήνας η'.
Le terme d'a7ro^avTou et l'emploi du participe au génitif absolu,
pris ensemble, ainsi que la place où est mentionné la vacance, après
le nom de Nicolas Chrysobergès qui y met fin, au lieu de sa place
naturelle entre le patriarche défunt et son successeur, tout cela montre
à l'évidence la dépendance directe à l'égard de Skylitzès.
C'est à Skylitzès également, car cela s'y trouve au même endroit,
que ces deux auteurs ont emprunté le nombre des années de Chrysob
ergès. Mais ils ont cherché en vain chez lui les années de Basile et
d'Antoine, ils les ont alors demandées à Zonaras et ont transmis tels
quels ses renseignements; quatre ans pour Basile, ce qui est juste en
gros, en comptant depuis son ordination jusqu'à celle de son succes
seur Antoine; six ans à celui-ci, sans se douter du problème posé par
l'abdication de ce patriarche, qui rend impossible une telle durée.
Cette durée de six ans qui lui est attribuée représente certainement
tout le temps qui va de son ordination à celle de Nicolas Chrysobergès.
Ces six ans sont à partager entre le temps de l'exercice et celui de la
V. GRl'MEL : CHRONOLOGIE PATRIARCALE AU Xe SIÈCLE 6à

vacance. La durée de l'exercice reçoit une certaine détermination


du l'ait que l'abdication d'Antoine n'eut lieu qu'au temps de la rébel
lionde Skléros, donc sous Basile II, et comme celui-ci ne commença
à régner qu'en janvier 976, et qu'Antoine fut ordonné en décembre 973,
il résulte que son pastorat dura plus de deux ans. Ces deux ans ajoutés
aux quatre ans et demi de vacance font que les six ans indiqués
ci-dessus doivent être compris comme total rond, comportant l'addi
tiond'une fraction d'année (ici environ six mois).
Nous ne pensons pas que le patriarcat effectif d'Antoine ait duré
au-delà du temps que nous venons d'indiquer : deux ans plus un mois
environ, car il faut laisser la place pour les quatre ans et demi de
vacance. L'ordination de Nicolas Chrysobergès qui la termine ne
peut être datée avec précision, mais elle suivit sûrement du plus près
possible la mort d'Antoine pour mettre fin à une situation anormale
qui avait trop longtemps duré, et l'on ne se trompe pas en la plaçant
en 980. S'il en est ainsi, les quatre ans et demi comptés en arrière à
partir de là conduisent à la première année de Basile et tout au début
de la rébellion de Skléros. C'est certainement là qu'il faut mettre
l'abdication d'Antoine. Ce n'est pas le lieu de rechercher quels liens
unissent les deux événements. Il semble qu'on ait attendu la mort
d'Antoine pour lui donner un successeur. Celui-ci, Nicolas Chrysob
ergès, fut ordonné sans nul doute en 980.
Poursuivons notre examen. La durée du patriarcat de Nicolas,
nous l'avons vu, est de douze ans et huit mois. A partir de 980 où il
fut ordonné le compte conduit jusqu'en 992. Or Sisinnius ne fut
ordonné qu'en 996 (12 avril). Cela fait environ quatre ans sur lesquels
se pose un point d'interrogation que les sources byzantines laissent
sans réponse. Nous avons appris d'elles tout ce qu'elles pouvaient
nous donner. Revenons à Yahya.
Yahya ne mentionne pas de vacance avant l'ordination de Nicolas
Chrysobergès, mais sa chronologie en suppose nécessairement une.
En mettant le début d'Antoine à la cinquième année de Tzimiscès,
d'accord en cela avec Scutariotès et le Venetus 608, et en lui donnant
quatre ans et un mois, il conduit ce patriarche jusqu'en 978. Or, de
978 à 996, où a lieu d'ordination de Sisinnius, il y a dix-huit ans dans
lesquels Yahya en prend douze pour le patriarcat de Chrysobergès
et quatre pour la vacance subséquente avant Sisinnius. Il en manque
donc deux pour faire le compte. Ces deux ans représentent nécessa
irement une vacance de cette durée entre Antoine et Chrysobergès.
Elle est beaucoup moins longue que celle que marque Skylitzès. Il
66 REVUE DES ÉTUDES BYZANTINES

est bien certain que celui-ci, qui devait tenir ses renseignements
de Théodore de Sébaste, était beaucoup mieux informé que
l'historien melchite d'Antioche, qui, sur] ce point, dès lors, ne peut
être suivi.'
Il en est autrement de la vacance que Yahya place après Chryso-
bergès et avant Sisinnius. Nous avons dit plus haut pourquoi ce rense
ignement méritait créance. Nous ajoutons ici que rien dans les sources
byzantines n'y est contraire; il les complète donc sur une lacune qui
serait autrement inexplicable.
Prenons cependant garde de ne point faire dire à Yahya plus qu'il
ne dit lui-même. J'avoue avoir commis cette faute en calculant dans
mes Regestes et dans ma Chronologie la date de la mort de Nicolas
Chrysobergès. Yahya dit que la vacance en question dura quatre ans.
Croyant qu'il s'agissait pour lui et les auteurs byzantins d'une unique
durée de vacance, que ceux-ci mettaient avant Chrysobergès, et lui
après, j'ai choisi l'indication des Byzantins, quatre ans et demi, comme
plus précise, en pensant que Yahya s'était exprimé en total rond
et en négligeant la fraction d'année supplémentaire. Mais, puisque
nous sommes obligés de reconnaître deux vacances, il faut laisser à
chacune la durée qui est exprimée dans le renseignement respectif
qui la rapporte. On n'a donc pas le droit, à moins d'y être obligé par
ailleurs, d'étendre jusqu'à quatre ans et demi la durée de quatre ans
que Yahya place après Chrysobergès. Il reste à voir comment il faut
comprendre ce nombre, qui peut être un total rond. Nous pouvons
ici arriver à une certaine précision. Nous connaissons en effet les dates
mensuelles et de la mort de Chrysobergès et de l'ordination de Sisin
nius, respectivement 16 décembre (d'une année à déterminer) et
12 avril 996. Ces mois étant loin l'un de l'autre, la durée de quatre ans
indiquée par Yahya est nécessairement un total rond : on devra le
traduire ou bien par trois ans et cinq mois, ou bien par quatre ans et
cinq mois. Il semblerait qu'il faille choisir la durée de quatre ans et
cinq mois comme étant plus proche du total rond de quatre ans. Or,
c'est justement celle-là 'qui est impossible. En effet,1 Nicolas [ayant
été élu en 980, et son [patriarcat ayant duré douze ans et huit mois,
on obtient, en y ajoutant quatre ans et cinq 'mois, le |total de dix-
sept ans et un mois, c'est-à-dire une'durée dépassant d'une année le
temps depuis l'ordination de Nicolas (980) jusqu'à celle de Sisinnius
(12 avril 996). Le total de quatre ans est donc à traduire par la préci
sionde trois ans et cinq mois. Yahya a pu dire quatre ans à cause des
quatre indictions qui se trouvent entre les deux termes : 16 décembre
V. GRIMEL : CHRONOLOGIE PATRIARCALE AU Xe SIÈCLE 67

992 et 12 avril 996, deux d'entre elles étant entières et les deux autres
dépassant chacune la. moitié d'une année.
De cette conclusion en résulte une autre, à savoir : le jour de la
mort de Nicolas Chrysobergès est le 16 décembre 992 (et non 991).
Cette date est confirmée d'une certaine manière par Scutariotès,
qui donne les mêmes années pour les patriarcats que les autres sources
byzantines, mais se tait sur la vacance. Cet auteur dit que Nicolas
Chrysobergès est mort la dix-huitième année du règne de Basile (39).
Cette année commence au 11 janvier 993, ce qui fait une différence
d'un mois seulement en trop avec la date réelle; ceci est le compte
strict. Mais il est bien possible, la chose n'étant pas rare, que l'auteur
ou sa source ait compté par les indictions, et alors la dix-huitième
année ainsi supputée commence le 1er septembre 992, ce qui remet
l'accord avec la date du 16 décembre 992, qui appartient à la même
indiction. Après la mort de Nicolas, Scutariotès passe à Sisinnius et
lui donne cinq ans d'épiscopat. Il compte ainsi sans doute depuis la
mort de Nicolas jusqu'à celle de Sisinnius, sans paraître connaître
la vacance (40).
Connaissant la date du décès de Nicolas Chrysobergès, nous pou
vons maintenant, à partir de là faire le compte à rebours des phases
antérieures.
En premier lieu, les douze ans et huit mois de Chrysobergès, calculés
en arrière à partir du 16 décembre 992, nous conduisent jusqu'en
avril ou mai 980, selon que le huitième mois est complet ou non.
C'est ici le mois de mai qui s'impose, par la nécessité d'insérer les
quatre ans et demi de la vacance qui a précédé l'ordination de Chrys
obergès. En effet cette durée qu'il est nécessaire de supputer en gros
n'a pas pu commencer avant la destitution de Skléros de son comman
dementgénéral des armées d'Orient, mesure qui, prise en janvier 976,
détermina son apostasia. Comptée en gros, elle devra, commencée à
cette date, se terminer, non en avril 980, ce serait trop peu pour
justifier l'expression quatre ans et demi, mais au moins en mai 980.
Quant au patriarcat d'Antoine, on a, pour en fixer les termes et la
durée, la date de son ordination, décembre 973, et le début de la
vacance par son abdication en janvier 976; donc une durée de deux ans
et un mois environ (on ne connaît pas le jour mensuel de son ordinat
ion). Les six ans que donnent à ce patriarche Zonaras et ceux qui

t'sy'l ÔcrTARioTÈs, dans C. S.\tha.s, op. cit., VU, p. 158.


i'iOi Ibid. Voir V. Lu hknt. La Chronologie des patriarches de Constantinople, EO
X \ XV (l'.f:>t.)i. p. ·Ί7-ι.ιΗ s u ι* Sisinnius, p. 71-7H).
t.
68 REVUE DES ÉTUDES BYZANTINES

l'ont suivi représentent tout le temps depuis son ordination jusqu'à


celle de son successeur, et sont à prendre en chiffres ronds avec, dans
la réalité, une addition d'une fraction d'année de six mois environ.
Les quatre années données à Basile par les mêmes historiens sont
à compter pareillement de son ordination (13 février 970) à celle de
son successeur (décembre 973). C'est une durée en total rond à laquelle
correspond dans la réalité trois ans et dix mois. Le temps de son
pontificat avant sa condamnation et son exil ne peut être déterminé
avec précision. Il fut de plus de trois ans. Yahya dit trois ans plus
un mois; c'est probablement plusieurs mois, huit ou neuf, car il ne
fallait pas laisser trop longtemps le peuple fidèle sous la pénible impres
sion du sort fait à ce patriarche.

On voit donc, par ce qui précède, que la chronologie patriarcale de


la période étudiée ici prend consistance dans une construction où
les données les plus sûres des diverses sources trouvent leur juste
place. Il reste cependant une difficulté qui a toujours paru la plus
grave et qu'il s'agit maintenant d'affronter. C'est le fameux document
synodique qui déclare mettre fin au long schisme de la tétragamie.
Il consiste dans une réédition du tomos d'union de 920, encadré
dans un exposé historique, où il est dit entre autres choses que quatre-
vingt-dix ans se sont écoulés depuis le commencement du schisme, et
suivi d'acclamations de longue vie aux empereurs et au patriarche
et d'éternelle mémoire à divers personnages défunts, empereurs, impér
atrices, patriarches. Les empereurs vivants sont Basile (II) et Cons
tantin (VIII), et le patriarche en exercice a nom Nicolas. J'avais,
dans mes Regestes, compté ces quatre-vingt-dix ans à partir du bap
tême de Constantin VII (6 janvier 906, mais, comme je plaçais la
mort de Chrysobergès en 991, je ne pouvais abaisser au-dessous de
cette année la date du document en question, et par suite, j'ai estimé
que ces quatre-vingt-dix ans d'intervalle devaient être pris en chiffres
ronds. Je ne voyais pas d'autre moyen de concilier cette indication
chronologique avec le témoignage de Yahya sur la vacance commenç
ant à la mort de Chrysobergès, témoignage que je ne pensais pas
devoir aisément sacrifier. Mais j'avoue volontiers que cet écart de
cinq ou même six ans, car Grégoire et Orgels ont noté justement que
le schisme a commencé en réalité en 907, ne laisse pas que d'être
« assez gênant ».
V. GRl'MEL : CHRONOLOGIE PATRIARCALE Al Xe SIÈCLE b't>

Que répondre? Notons en premier lieu que les pages précédentes


ont fait apparaître qLie la mort de Chrysobergès est à placer non le
16 décembre 991, mais le 16 décembre 992. Mais cela, qui nous sera
utile, ne saurait entièrement satisfaire. Le vrai point à déterminer
est comment doit être calculée cette durée de quatre-vingt-dix ans.
Certainement pas d'une manière stricte, car le schisme ayant commencé
en février 907 avec l'exil du patriarche Nicolas le Mystique et des
métropolites qui le soutenaient, les quatre-vingt-dix ans nous condui
senten février 997, et élimineraient ainsi par suite Nicolas Chryso
bergès lui-même, dont la date de décès la plus basse, pour ceux qui
repoussent la vacance indiquée par Yahya, ne peut être que le
16 décembre 995, c'est-à-dire un an et deux mois avant le terme de
l'intervalle. Cela doit nous avertir que le document synodique, en
évoquant la longue durée du schisme, comprenait dans sa perspective
les origines du conflit, ce qui en était la cause et l'objet, c'est-à-dire le
quatrième mariage de Léon VI, qui fit tout de suite scandale. Or ce
mariage eut lieu en mai 903 (41), de sorte que les quatre-vingt-dix ans
indiqués étaient presque atteints à la date, ci-dessus obtenue, de la
mort de Nicolas, le 6 décembre 992, et que l'on était même alors dans
la quatre-vingt-dixième année.
Une semblable manière de mesurer un intervalle en remontant à la
cause nous est offerte dans un autre document synodal, encore plus
célèbre, le synodicon du dimanche de l'Orthodoxie. Il y est dit que la
persécution iconoclaste a duré presque trente ans. Cette supputation
est exagérée si l'on prend la durée exacte de la persécution. Celle-c1
a commencé en mars 815 avec l'exil du patriarche Nicéphore et s'est
terminée à la mort de Théophile, 20 janvier 842. Cela fait vingt-six ans
et dix mois, donc pkis de trois ans d'écart. Elle est au contraire très
juste si on fait partir le compte à l'avènement de Léon V, l'auteur
de la persécution. Du 10 juillet 813, date de cet avènement, jusqu'à la
mort de Théophile, 20 janvier 842, il y a vingt-neuf ans, six mois et
dix jours, ce qui convient parfaitement à l'expression : presque
trente ans.
Ainsi, c'est de la même manière, en remontant à l'origine et à la
cause du conflit qu'il convient de compter les quatre-vingt-dix ans
indiqués pour le schisme de la tétragamie.

(il) C'est le jour meine de l'attentai contre l'empereur à Sainl-Mocius, le 12 mai 903,
que Zoé CarbimopsiiiH l'ut introduite au palais (Οκηκι,π s Contim άτι s, Imjierium Leon is
Iliisilii lilii. η" \!7 Bonn, «fil: l.io Cr \ μλιλίίγι s. Chn/inifiraphia. PC IMS, 11(18 C.)
:
70 REVUE DES ÉTUDES BYZANTINES

II reste maintenant à rassembler dans un tableau d'ensemble les


résultats obtenus pour la chronologie de la période ici étudiée.

Basile Ier Scamandrénos, ordonné le 13 février 970 (Léon le Diacre).


Est condamné par un synode et exilé après trois ans et probablement
huit ou neuf mois de pontificat.
Antoine III Scandalios le Studite, ordonné en décembre 973
(Venetus 608). Abdique en janvier 976.
Vacance (dite de quatre ans et demi), de janvier 976 à mai 980, où
meurt Antoine.
Nicolas II Chrysobergès, ordonné en mai 980. Durée indiquée :
douze ans et huit mois. En réalité le huitième mois est incomplet
et sans doute aussi le premier de la première année. Nicolas meurt
le 16 décembre 992.

Cet étalement du patriarcat de Nicolas est le seul qui permet


d'inclure la mention du colophon géorgien de 983. Il s'accorde en outre
avec les chroniques russes qui attribuent l'ordination de Léon de Kie\r
à Chrysobergès en la mettant en 6499 ou 6500. De plus, elle écarte une
difficulté qui se présenterait si Chrysobergès était mort en 991. On se
demanderait en effet dans ce cas, pourquoi Basile II, à son retour à
Constantinople en 992 après sa campagne d'Ibérie et en Syrie, d'où
il revint par la Cappadoce, n'aurait pas alors pourvu au remplacement
du patriarche défunt, surtout à la veille d'une autre campagne contre
les Bulgares qui s'annonçait beaucoup plus longue.
Pour le début du patriarcat, il n'est peut-être pas inutile de relever
que Skylitzès, immédiatement après avoir indiqué l'ordination de
Chrysobergès, signale une éclipse solaire qui permettait de voir les
étoiles en plein jour. C'est probablement celle du 7 avril 981, date qui
est justement incluse dans la première année de ce patriarcat. —
L'éclipsé totale précédente est au 29 mai 979 et la suivante au 20 juil
let 985.

Sisinnius II, ordination le dimanche de Pâques 996 (Yahya).


Par cette date, qui, comme terme fixe, nous a été d'un grand
secours, se termine notre enquête sur la tranche de chronologie patriar
cale que nous avons entrepris d'élucider.
V. GRIMEL : CHRONOLOGIE PATRIARCALE AU Xe SIÈCLE 71

Cette enquête a eu pour résultat, en obligeant à reconnaître une


double vacance, une avant et une après le patriarcat de Nicolas
Chrysobergès, de réconcilier Yahya avec les sources byzantines, de
les éclairer réciproquement et de faire servir ce qu'elles ont respect
ivement de mieux fondé à la reconstitution des faits et des dates la
plus sûre et la plus harmonieuse.
V. Grumel.