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Marie-France Auzépy

Les Vies d'Auxence et le monachisme «Auxentien»


In: Revue des études byzantines, tome 53, 1995. pp. 205-235.

Résumé
REB 53 1995 France p. 205-235
Marie-France Auzépy, Les Vies d'Auxence et le monachisme « Auxentien». — Sur les six Vies d'Auxence, cinq dépendent de
BHG 199, intégrée au corpus métaphrastique, mais écrite à la fin du 5e siècle par ou pour le monastère tou Hypatiou de
Rufînianes. L'une d'entre elles, BHG 202, inédite, a été écrite, probablement au 11'' siècle, par une moniale du monastère de
femmes des Trichinaréai, fondé par Auxence sur le mont qui porte son nom. Auxence peut être identifié avec l'Auxence dont
parle Sozomène, de tradition macédonienne et ami des spoudaioi. Le monachisme qu'il a mis en place sur le mont Skopa (=
Auxence) après le concile de Chalcédoine porte la marque de son origine.

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Auzépy Marie-France. Les Vies d'Auxence et le monachisme «Auxentien». In: Revue des études byzantines, tome 53, 1995.
pp. 205-235.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rebyz_0766-5598_1995_num_53_1_1905
LES VIES D'AUXEN CE
ET LE MONACHISME «AUXENTIEN»

Marie-France AUZÉPY

Auxence est un saint homme qui a suffisamment marqué son


époque, le 5e siècle, pour que son nom ait servi à dénommer la mon
tagne la plus proche de Constantinople sur la rive asiatique1, où il
s'était installé sur la fin de sa vie. C'est un honneur rare : les mon
tagnes où se constituèrent, plus tard, des ensembles de monastères,
gardèrent leur nom et ne prirent pas celui du saint homme qui y
établit la vie monastique. Après la mort d'Auxence, le mont Skopa
devenu mont Saint-Auxence continua sa carrière monastique et joua
le rôle de sainte montagne proche de la capitale jusqu'à la conquête
turque2. Pargoire a, en son temps, consacré une excellente monog
raphie au Mont Saint-Auxence : il ne s'agit pas ici de la reprendre,
mais plutôt de s'intéresser, plus qu'il ne l'a fait, au personnage
d'Auxence et au type de monachisme qu'il a établi sur le mont.
La renommée d'Auxence se mesure aussi au nombre de Vies qui lui
furent consacrées, pas moins de six. Démêler leurs relations, distin
guerquels furent leurs auteurs et établir une date, même approximat
ive, pour chacune d'elles, est le premier objectif de cet article. Ceci
fait, il est plus facile de distinguer les traits du personnage et de voir
comment, au cours des siècles, les différents hagiographes les ont fait
évoluer.

1 . Le mont Skopa fut appelé, après qu'Auxence y ait vécu et fondé un monastère de
femmes, le Mont Saint-Auxence c'est, l'actuel Kaigdag, situé à une dizaine de kil
:

omètres de Chalcédoine ; la bibliographie est rassemblée par R. Janin, Les Églises et les
Monastères des grands centres byzantins, Paris 1975 (désormais abrégé Janin, Égl. et
Mon. II), p. 43-44. Description des restes archéologiques du Mont Auxence par un
visiteur du siècle dernier : I. P. Miliopoulos, Βουνός Αυξεντίου - Τουφινιαναί, BZ 9, 1900.
p. 63-71.
2. Historique rapide dans Janin. Égl. et Mon. II, p. 44-45. Étude complète
d'Auxence à la conquête turque dans J. Pargoire. Mont Saint-Anxence (Bibliothèque
Hagiographique Orientale 6). Paris 1904 (désormais abrégé Pargoire. Mont).

Revue des Études Byzantines 53. 1995, p. 205-235.


206 MARIE-FRANCE AUZÉPY

Les Vies d'Auxence (14 février)


La comparaison entre les différentes Vies d'Auxence suppose leur
contenu connu. Nous proposons donc un résumé d'une des Vies
d'Auxence. Nous avons choisi la Vie métaphrastique éditée dans la
Patrologie (BHG 199) 3, parce qu'elle est le plus ancien texte hagio
graphique consacré à Auxence.

Auxence, qui venait de Syrie, arrive dans la capitale sous Théodose


et est enrôlé dans la quatrième Schole ; sa piété égale sa vaillance : il
assiste assidûment aux pannychies, il fréquente un anachorète, Jean,
reclus à l'Hebdomon, et des hommes pieux comme Marcien, économe
de la Grande Église ; il fait quelques miracles urbains (le riche men
diant et le voleur, par exemple). Il quitte la vie militaire et s'établit
comme ermite sur le mont Oxeia, à 10 milles de Chalcédoine : pour
premier miracle, il rend la vue à une femme aveugle ; il reste au moins
dix ans sur le mont Oxeia et se spécialise dans la guérison de possédés,
de femmes surtout, quand l'empereur Marcien convoque le concile de
Chalcédoine.
Il convoque également Auxence, qui, par humilité, refuse de se
déplacer. L'empereur envoie alors une assemblée choisie de moines et
de clercs, accompagnés de soldats, avec ordre de le ramener. Auxence
refuse à nouveau d'obtempérer, ce qui fait penser à ces gens qu'il est
du parti des hérétiques et les convainc d'employer la force. Les
ouvriers réquisitionnés ne peuvent ouvrir le kloubos de l'ascète tant
qu'Auxence n'a pas fait une déclaration de foi, suivie d'un signe de
croix et de trois «Béni soit le Seigneur». On le met dans une charrette,
parce que son ascèse l'a rendu si faible qu'il ne peut marcher4. À
nouveau, la charrette, clouée au sol, ne peut démarrer que lors-
qu'Auxence a signé les bêtes avec la croix qu'il a d'habitude à la
main. En chemin, il guérit une série de possédé(e)s, dont l'un au vil
lage de Sigides ; au martyrium de saint Thalélaios, les soldats forcent
les pauvres qui l'accompagnaient à déguerpir; il est finalement
enfermé dans le monastère έν τη Φί,λίω, où se trouve une église du
Prodrome. Il y fait un certain nombre de miracles, étonne tant les
moines par son ascèse qu'ils n'y croient pas et qu'un miracle doit les
convaincre; il reçoit les visites des habitués du mont Oxeia, notam
mentcelle du stratélate Constantin et du comte Artabios : il refuse
l'or qu'ils lui ont apporté et le fait distribuer aux pauvres du mont
Oxeia au grand dépit des moines du monastère ; après quoi il est
transféré au monastère tou Hypatiou à Rufinianes.

3. PG 114, 1377-1436; appelée dans cet article : Vie Aux. 1.


4. À cette occasion, un dévot, Théophile, arrache à l'ascète, qui paraît insensible, un
ongle de pied, ce qui entraîne de sa part une vive réaction (Vie Aux. 1, § 25, 1397 D).
LES V I ES lï Al IXEN CE 207

Là, les foules des environs et de la capitale viennent le voir et se


faire guérir par lui. L'empereur envoie par deux fois un drômon le
chercher et a avec lui deux entrevues, la première ayant lieu à l'Heb-
domon ; à la seconde, Auxence consent enfin à faire une déclaration de
foi qui rassure l'empereur; celui-ci l'emmène à Sainte-Sophie, répète
ses paroles au patriarche et lui fait lire les décisions du concile.
Ensuite, Auxence quitte le monastère tou Hypatiou et se retire sur le
mont Skopa, plus proche de Rufinianes que le mont Oxeia. Beaucoup
de gens viennent l'y voir : il les instruit, leur fait chanter des hymnes
de sa composition et délivre les énergumènes ; il les nourrit aussi, et
des pauvres sont là à demeure, mais il ne fonde pas de monastère, bien
que beaucoup veuillent vivre auprès de lui la vie monastique ; à ceux
qui insistent, il donne un vêtement de poils et dit : «Va où Dieu te
conduira». Il rend la vie à l'un d'eux, Basile, trouvé sans connaissance
par des bergers pour avoir été roué de coups par les démons. Il
annonce un jour à ceux qui l'entourent que l'étoile de l'Orient, à
savoir Syméon Stylite, s'est éteinte : or, c'était le jour même de la
mort de Syméon. Une femme, Éleuthéra, qui faisait partie de la mai
son de l'impératrice Pulchérie, qui montait souvent sur le mont avec
la foule et apportait des reliques à Auxence, voulait à tout prix mener
la vie monastique auprès de lui : après avoir longtemps refusé, il cède
et l'installe dans un proasteion nommé Γυρήτα à un mille de sa cellule.
Elle y étudie les Écritures et est bientôt rejointe par une autre femme,
Kosmia. Auxence leur donne un vêtement de poils et, quand elles
atteignent le nombre de soixante-dix, il leur fait construire un monast
ère et joue pour elles le rôle de père spirituel.
Après dix jours de maladie, il meurt un 14 février, sous le règne de
l'empereur Léon. Son cadavre est l'enjeu d'âpres contestations entre
trois ayants droit, les gens de Voikos de Saint-Zacharie, les moines de
tou Hypatiou de Rufinianes et les religieuses du couvent qu'il a fondé.
Celles-ci l'emportent et mettent sa dépouille dans l'église du monast
ère.Le mnêma d' Auxence fait encore des guérisons «aujourd'hui».

Telle est la fort intéressante vie d'Auxence, racontée pas moins de


six fois par des hagiographes différents. On s'intéressera maintenant à
ces six textes. En voici la liste :
— BHG 199 {Vie Aux. 2)5
Vie longue, attribuée au Métaphraste et éditée comme telle dans la
Patrologie.
— BHG 200 {Vie Aux. 2)*

Γ). Cf. n. 3.
6. K. Doi'kakis, Μέγχς Συνχξχρίστής, Athènes 18'JO, Février, p
208 MARIE-FRANCE AUZÉPY

Vie brève, éditée par Doukakis dans le Grand Synaxaire. Le texte


édité a été copié sur un manuscrit du monastère d'Iviron7.
— BHG 201 (Vie Aux. 3)8
Vie brève, éditée en premier lieu par Clugnet, qui l'a copiée sur le
Marcianus gr. VII 25 9, manuscrit ayant appartenu au monastère du
Prodrome, aussi appelé Pétra, à Constantinople 10, puis par Latysev,
d'après le Mosqu. gr. 376 (Vladimir)11.
— BHG 202 (Vie Aux. 4)12
Vie longue, inédite, présente dans quatre manuscrits 13. Gédéon en
a transcrit quelques passages à partir du manuscrit de Lavra 186 Ε 14.
On fera allusion ici au texte du Sinait. gr. 515, consulté sur microfilm
à l'Institut de Recherche et d'Histoire des Textes15.
— BHG 203 (Vie Aux. 5)m
Vie longue, écrite par Michel Psellos, éditée par P. Joannou.
— BHG 203b (Vie Aux. 6)
Vie brève, inédite, présente dans 3 manuscrits 17.

7. Vie Aux. 2, p. 242, n. 1 ; cf. A. Ehrhard, Überlieferung und Bestand der hagio-
graphischen und homiletischen Literatur der griechischen Kirche von den Anfängen bis zum
Ende des 16. Jahrhunderts (I, Leipzig 1936; II, Leipzig 1938; III, 1939-1952, désormais
abrégé Ehrhard), III, p. 451.
8. L. Clugnet, Vie de Saint Auxence (Bibliothèque Hagiographique Orientale 6),
Paris 1904, p. 1-14.
9. Manuscrit du 11e s. selon Clugnet (Vie Aux. 3, p. 2), du 12e s. selon Ehrhard
(III, p. 501-504, sp. p. 502 et n. 1); décrit par E. Mioni, Codices Graeci Manuscripti
Bibliothecae Divi Marci Venetiarum, II, Rome 1960, p. 40-44.
10. Vie Aux. 3, p. 2. Sur ce monastère, cf. Janin, La géographie ecclésiastique de
l'empire bgzantin I, Le siège de Constantinople et le patriarcat œcuménique, Les églises et
les monastères, Paris 1969, (désormais abrégé Janin, Égl. et Mon. I) p. 421-429.
11. Cf. CR in An. Boll. 31, 1912, p. 324-326; ménologe impérial d'après Ehrhard,
III, p. 342-343.
12. M. I. Gédéon, Βυζανηνόν Έορτολόγιον, Constantinople 1898, p. 278-283 (désor
maisabrégé Gédéon).
13. Deux sont du 12e s., Laura 648 = 186 Ε (Ehrhard, II, p. 596) et Sinait. gr. 515
(III, p. 77), un du 14e s., Philotheou 64 (III, p. 83) et un du 16e s., Hieros. Pair. 133 (III,
p. 867).
14. Ce manuscrit du 12e s., Lavra 648 (Spyridon et S. Eustratiadès, Catalogue of
the Greek manuscripts in the library of the Laura on Mount Athos, Cambridge Mass. 1925,
p. 99; Ehrhard, II, p. 596) contient la Vie d'Auxence (f. 2()4-247v) et également celle
de son disciple, Rendèmianos (1er fév., BHG 272); les passages reproduits par Gédéon
sont intéressants mais très courts.
15. Manuscrit du 12e s. (Ehrhard, III, p. 77) qui contient aussi la Vie de Bendèmia-
nos ; la Vie Aux. 4 occupe les folios 163-203v.
16. P. P. Joannou, Démonologie populaire — démonologie critique au xie s., La vie
inédite de S. Auxence par M. Psellos (Schriften zur Geistesgeschichte des Östlichen
Europa, Band 5), Wiesbaden 1971.
17. Dont deux apographes : voir Ehrhard (III, p. 408, 410), qui classe ces trois
manuscrits dans les ménologes impériaux. L'un de ces manuscrits (Kullumus 23, f. 70-
79V) a été lu sur microfilm.
les vies d'ai.'xence 209

On est donc en présence de six Vies d'Auxence, trois versions


longues (Vie Aux. 1, 4 et 5) et trois versions brèves (Vie Aux. 2, 3 et 6).
Nous nous occuperons d'abord des Vies brèves, rapidement, puisque
aucune d'entre elles n'est le témoin d'une version indépendante des
Vies longues.

Les Vies brèves.


On peut les décrire ainsi : 1. la Vie Aux. 2 est un résumé de la Vie
Aux. 1, comme le montrent des tournures très proches et parfois reco
piées 1H ; 2. la Vie Aux. 6 n'est autre que la Vie Aux. 2 dont ont été
transformés une dizaine de lignes, au début, et le texte de l'adresse
finale, pour y introduire l'acrostiche ; elle sera considérée comme équi
valente à la Vie Aux. 2 ; 3. la Vie Aux. 3 et la Vie Aux. 6 font l'une et
l'autre partie de ménologes impériaux iy, mais elles n'ont pas le même
texte.
Les relations des Vies brèves entre elles sont donc les suivantes : la
Vie Aux. 6 dépend de la Vie Aux. 2, qui est elle-même un abrégé de la
Vie Aux. 1 ; la Vie Aux. 3 est également un abrégé de la Vie Aux. 1
(elle en résume la plupart des épisodes sans y rien ajouter, elle fait
mention d'épisodes contenus dans la Vie Aux. 1 et absents de la Vie
Aux. 4, comme celui de Théophile, l'homme à l'ongle de pied'20, et elle
n'a pas de rapports avec la Vie écrite par Psellos = Vie Aux. 5), mais
elle n'a pas de rapports avec les deux autres Vies brèves. Les trois
Vies brèves ont donc le même modèle qui est la Vie Aux. 1 ; la Vie
Aux. 3 d'une part, les Vie Aux. 2 et 6 d'autre part, forment deux
branches de la tradition dépendant de la Vie Aux. 1.
Puisqu'elles dépendent toutes trois de la Vie Aux. 1, il est inutile de
s'y attarder. Il a cependant paru intéressant, pour l'étude des meta
phrases, d'examiner comment l'abrègement avait été opéré : la Vie
Aux. 3 a un texte très complet, en ce qu'il résume en une ou deux
phrases tous les épisodes présents dans la Vie Aux. 1, en gardant scr
upuleusement les noms propres ; il le fait sur un mode alerte, dans un
style simple, avec même un peu d'humour. La technique d'abrège
ment de la Vie Aux. 2 (= Vie Aux. 6) est différente et consiste non pas
à reprendre brièvement tous les passages, mais à faire des choix :
quelques miracles sont choisis et longuement racontés, les autres sont

18. Comme l'avaient constaté Pargoire (Mont, p. 24) et Joannou (Vie Aux. -5,
p. 53).
19. La Vie Aux. 6 a l'acrostiche ΜΙΧΑΗΛ Π (Kutlumus 23, f. 79V) et la Vie. Aux. 3 a
gardé l'adresse finale au saint, pour que sa protection accorde victoire et longue vie aux
empereurs (p. 14): cf. Ehrhard. III. p. 324-32« et p. 408. 410.
20. Cf. supra, n. 4.
210 MARIE-FRANCE AUZÉPY

tus et englobés dans une formule générale du style «comment raconter


les innombrables miracles...?»; le séjour du saint dans le premier
monastère έν τη Φί,λίω, comme la deuxième entrevue d'Auxence avec
l'empereur, sont passés sous silence parce que, d'un strict point de vue
narratif, ces épisodes apparaissent comme des doublets, le premier, du
séjour au monastère tou Hypatiou, le second, de la première entrevue.
En gardant du texte original ce qui paraît le plus propre à frapper, le
métaphraste applique les formules rhétoriques qu'il applique à toutes
les autres vies de saint.
Il y aurait là deux écoles du résumé hagiographique : l'une aurait
pour objectif de faire le résumé le plus complet possible sans vouloir
faire rentrer le saint dans un schéma codifié de la sainteté. L'autre
aurait plus nettement pour objectif d'établir un modèle unifié de sain
teté : plus que l'histoire de la vie du saint compte le discours qui
décrit ses qualités, phrases stéréotypées qui donnent au recueil sa
cohérence, et à la sainteté son évidence. Les textes de cette sorte sont
des textes qui renvoient moins au texte original qu'à un type de texte
quasi préétabli, qui est comme la version écrite du typos du saint.
Pour qui s'intéresse aux faits, en tout cas, les résumés du type Vie
Aux. 3 sont une source plus riche que ceux du type Vie Aux. 2 (= Vie
Aux. 6).
La Vie Aux. 3 a, d'autre part, une originalité : elle est la seule à
omettre la contestation des reliques et aussi à ne pas parler de l'hét
érodoxie supposée d'Auxence, que rapportent toutes les autres Vies.
Elle fait donc le choix d'enlever les passages embarrassants ou conflic
tuels.L'idéologie est ici différente de celle qui sous-tend la Vie Aux. 2
(= Vie Aux. 6) : ce n'est pas la sainteté qui est affirmée, mais l'unité
de l'Église, idéalement débarrassée des conflits et des contestations.
Quoique les deux Vies (Vie Aux. 2 et Vie Aux. 3) fassent partie des
ménologes impériaux, elles ne sont pas animées par la même idéolo
gie : l'une, la Vie Aux. 3, défend l'unité de l'empire et de l'Église et
l'autre, la Vie Aux. 2, une figure uniformisée de la sainteté. Trace
d'une origine ou/et d'une date différentes? Il faudrait pouvoir vérifier
cette hypothèse par l'étude des autres textes des deux séries de ménol
oges impériaux, ce qui n'est pas l'objet de ce travail.

Les Vies longues.


Les Vies longues d'Auxence sont également au nombre de trois : la
Vie contenue dans le corpus métaphrastique, appelée Vie Aux. 1, dont
on vient de voir que dépendaient les trois Vies brèves ; une Vie iné
dite, appelée Vie Aux. 4; la Vie écrite par Psellos, appelée Vie Aux. 5.
Ces trois textes, contrairement aux Vies brèves, ne sont pas ano
nymes, ils ont chacun un auteur qui se présente comme tel. Ils ont
chacun un style différent. L'analyse de leur contenu permet de déter-
LES VIES D'AUX ENCE 211

miner leur origine et les relations qu'ils entretiennent, et amène à


proposer une datation.
— Les auteurs
La Vie Aux. 1 est, la seule à être donnée pour un texte écrit peu
après la mort du saint : l'auteur, qui intervient discrètement mais à
plusieurs reprises dans son texte'21, dit avoir pris ses informations
auprès d'un disciple d'Auxence, simple ermite qui sculptait de petites
croix emportées en eulogie par les pèlerins, et qui fut le successeur
d'Auxence-2; Pargoire a identifié ce dernier avec Bendèmianos, dont
on possède la Vie (BHG 272) 23, et que cite la Vie d'Etienne le Jeune'4.
La Vie Aux. 4 a également un auteur, qui parle à la première per
sonne'^', (let, auteur vit, comme l'avait bien noté Gédéon, dans un
monastère héritier de la tradition d'Auxence, sur le mont qui porte
son nom26.
La Vie Aux. 5 a Psellos pour auteur27.
— Les styles
La Vie Aux. 1 a un style assez simple, familier sans être «popul
aire», où les dialogues sont nombreux. Le style de la Vie Aux. 4 est
nettement plus relevé : l'auteur emploie un vocabulaire recherché,
voire précieux, et il a une ambition littéraire. On en donnera un
exemple, puisque le texte n'est pas facilement accessible. Dans l'ép
ilogue, l'auteur demande à Auxence d'écarter de ses enfants les
démons qui les assaillent et il fait un catalogue des différents
démons : οι της γαστριμαργίας δαίμονες, οία δή θηρευταί, παγίδας ύφαπλοΰ-

21. Vie Aux. 7. § 24, 1396 Β13; § 42, 1412 D3 § 44. 1413 C10 § 55. 1425 Γ)5.
·>2. Vie Aux. 1. § 57, 1428 BC.
;

23. Cf. supra, n. 14 et 15; Pargoire, Mont. p. 34-39.


24. PG 100, 1088 D = § 11 de la nouvelle édition.
25. Dans deux passages au moins : Sinait. gr. 515, f. 189v-190; 191.
26. Vie Aux. 4 : Gédéon, p. 278-79. On peut compléter les citations de Gédéon,
faites à partir du manuscrit Laura 648, par le texte du Sinait. 515, dont on a gardé
l'accentuation : Καλοί μεν και. έξ αλλοδαπής χώρας καρποί δταν ώσι γλυκεροί τε και τρόφιμοι"
πολλω μέντοι τούτων ήδίους, οί ήμεδαπαί (-ποι a. c. ead. m.) και εγχώριοι προς τη απολαύσει ετι
καί τίνα κόσμον ήμϊν δια της οΐκειότητος παρεχόμενοι · τοίνυν και ό θείος Αυξέντιος μάλλον παρ'
ημών άγαπαται, δτι τέ πρώτιστος έν τοις καθ' ημάς ορεσιν εκτραφείς, των ήδυσμάτων της αύτοϋ
πολιτείας ήμΐν την άπόλαυσιν έχαρίσατο, καί δτι κόσμος καί καλλωπισμός έστιν ήμΐν οίκειότατος
δθεν καί μάλλον ό λόγος αύτώ παρ' ημών προσοφείλεται (f. 163Γ"ν) ; ... άλλ' ώ πατέρ φιλοτεκνότατε
'

καί ημέτερε δέσποτα (f. 201 ν) ; ...καί εϊπερ έν χειρί Θεοϋ δικαίων ψυχαί, μικρόν τα αυτόθι
παραιτησάμενος, κατάπτηθι προς ημάς καί άρα κύκλω του οφθαλμού σου, ΐδε συνηγμένα τα τέκνα
σου (f. 202); ...λιταΐς τών σών φοιτητών καί δακρύων ροαΐς έπικαμτόμενος ώς φιλότεκνος,
πλήρου τα παρά τούτων αιτούμενα (f. 203'' ν).
27. Α. Kazhdan (Ilagiographical Notes (1-4). By:. 53. 1983, p. 538-558, sp. 546-
Γ>Γ)6 : repris dans Authors and Texts in Byzantium. 1993. Ill) a montré à quel point la
part personnelle de Psellos dans cette Vie était grande.
212 MARIE-FRANGE AUZÉPY

σιν, 'ίνα τω κόρω παγιδεύσαντες ταΐς ήδοναΐς ήμας ύποκλίνωσιν · οί της


ασέλγειας, οία μαχηταί, τοις ταπεινούς ήμΐν έπιρράσσουσι και τω πυκνω των
πληγών άθλίως καταρρυπαίνουσι · οι της φιλαργυρίας, οΐα λησταί, λοχώσι
κρύβδην ήνας, ώς αν της ακτημοσύνης ήμας έκγυμνώσωσι και κρημνίσαντες εις
το πάθος τουτί το δεινότατον κατακοντίσωσι πασι τοις πάθεσι ' ρίζαν γαρ
πάντων των κακών είναι, την φιλαργυρίαν άκούομεν · οι της οργής, οία
τοξευταί, οϊστών τας φαρέτρας πεπληρωμένας κατέχοντες, βάλλουσιν
εύστόχως ήμας και τό θυμώδες δια τούτων έκκαίουσί τε και παρά φύσιν τούτω
κεχρήσθαι καταβιάζουσιν · οί της λύπης, οΐα ΐξευταί, τους δόνακας
έκταννύοντες της προς τα άνω πτήσεως καταγαγεΐν 28 έπιχειροΰσιν ήμας · οί
της άκηδίας, οία δή πειράται, τους πυρσούς σβέσαι τους ενδοθεν σπεύδουσι...
(Sinaä. 515, f. 202r"v).
Le style de Psellos est trop connu pour qu'on y insiste.
— Les origines
On commencera par la Vie Aux. 4. Son auteur dit vivre sur le Mont-
Auxence dans un monastère qui a Auxence pour père29. Comme
Auxence n'a fondé qu'un seul monastère sur le mont qui porte son
nom, le monastère de femmes, il s'ensuit que la Vie Aux. 4 fut écrite
par une femme de ce monastère. Les textes écrits par des femmes ne
sont pas si nombreux à Byzance qu'on ne salue avec plaisir cette
découverte, qui est un des résultats de l'étude des Vies d' Auxence. La
dame était certainement cultivée et de bonne famille30, à en juger par
son style. Elle produit une Vie originale, parce qu'elle ne cherche pas
à recopier son modèle, bien qu'elle en suive le schéma, et qu'elle veut
écrire un texte personnel. Une des caractéristiques de la Vie qu'elle a
écrite est qu'elle défend les intérêts de son monastère. La Vie Aux. 4
est en effet la seule à préciser que le monastère de femmes a été
construit de leurs deniers : σηκον έαυταΐς και καταλύματα ταύτας δομήσαι
προστέταχεν εξ ών ήγον χρημάτων αϊ τον βίον γεγονυΐαι περιφανέστερα!.31.
Contrairement à la Vie Aux. 1, elle donne le nom des moniales, Tri-
chinaréai, dérivé de l'habit de poils que leur avait donné Auxence, et
souligne que ce nom est encore porté «aujourd'hui» par celles qui leur
ont succédé32. Enfin, la Vie Aux. 4 est la seule à insister sur la victoire

28. Lecture incertaine : seul κατά- est certain.


29. Cf. supra, n. 26.
30. Au 5e siècle, une partie des moniales était de grandes dames (Vie Aux. 1, § 62,
1432 B) ; Éleuthéra est de la maison de Pulchérie (cubiculaire, selon la Vie Aux. 1, § 61,
1429 C) ; au 8P siècle, Anne, moniale aux Trichinaréai, est, selon la Vie d'Etienne le
Jeune (BIIG 1666) une grande dame à qui Constantin V propose, si elle dénonce Etienne
le Jeune, d'aller vivre «avec l'impératrice» (PG 100, 1132 A = § 36 de la nouvelle édi
tion).
31. Sinait. gr. 515, f. 198V.
32. ...και εις δεορο ταΐς μετ' εκείνα τοϋτο καλεΐσθαι δεδώκασι. · Τριχιναραΐαι ταΐς γυναιξί τό
έπώνυμον (Sinait. gr. 515, f. 198V).
les vies d'auxence 213

des femmes à propos de la relique d'Auxence ; elle met en scène le


conflit qui eut lieu à la mort d'Auxence et décrit, de façon mélodra
matique et complaisante, les femmes prêtes à mourir plutôt que d'être
séparées du «père» : les moniales, les mains posées sur le mort,
tendent le cou et crient : «Qu'on amène le glaive!». Devant une telle
détermination, les hommes cèdent. À l'occasion de cette description,
l'auteur oppose les bonnes Trichinaréai aux autres ayants droit masc
ulins : τούτων δή ούτω λογομαχούντων ή μάλλον σκιαμαχούντων, cd καλαί
γυναίκες έκεΐναι... 33.
La Vie Aux. 4 diffère peu des Vies de saints écrites par des hommes.
On peut cependant relever que l'auteur accorde une attention parti
culière aux passages où interviennent des femmes, et les développe :
par exemple, une phrase stéréotypée de la Vie Aux. 7, «montaient
vers lui non seulement les hommes mais aussi les femmes»34, devient
dans la Vie Aux. 4 une longue description des femmes qui surmont
aientleur faiblesse de femmes et avaient un courage d'homme pour
faire la route et la rude montée35. D'autre part, elle insiste, plus que
ses collègues masculins, sur la volonté de Kosmia d'accomplir son
destin contre la volonté de son mari et de ses proches : elle la décrit,
lyriquement, «se cabrant comme un cheval rétif»36. Ce n'est pas le
lieu de faire ici l'inventaire des différences, de ce point de vue, entre la
Vie Aux. 4 et les autres Vies d'Auxence, mais il apparaît, même à une
lecture non systématique, que son auteur a une approche des femmes
et de leurs préoccupations différente de celle des hagiographes
hommes.

33. Τούτων δή ούτω λογομαχούντων ή μάλλον σκιαμαχούντων, αϊ καλαί γυναίκες έκεΐναι τα


μεν πρώτα μετά πολλών δδυρμών τους παρόντας ίκέτευον μη άδικήσαι σφας τον οίκεΐον
άναλαβόντας πατέρα. Ώς δ' ούκ επειθον, έκρούσαντο πρύμναν και τονωτέροις λόγοις έχρήσαντο ·
ούκ άποστησόμεθα, ούκ άφεξόμεθα τοΰ ημετέρου τοκέως, οξύ και ταραχώδες έπαλαλάζουσαι, ή
παρ' ήμίν ό ημεδαπός ευεργέτης τεθάπτεται ή ό αυτός τύμβος και ήμας καλυψατω τήν τήμερον, και
άνα τοϋ νεκροϋ πάσαι χερσίν δλαις λαβόμεναι και τήν δειρήν άναπροτείνουσαι · άγέσθω ξίφος,
έβόων όξύτερον καθάπερ φιλοτιμούμεναι ποία τήν πέλας ύπερκεκράξεται, ήκέτω βρόχος, έλικτήρ,
μή μελέτω, ώς ήμεΐς τας ψυχας προησόμεθα πρότερον ή τοΰ πατρός άλλοις παραχωρήσομεν.
Πείθονται και άκοντες οί παρόντες... (Sinait. gr. 515, f. 201rv).
34. Vie Aux. 1, § 51, 1421 A3.
35. Sinait. 515, f. 1 92·
.

36. Sinait. gr. 515, f. 198r~v : èv τοσούτω δέ καί τις έτερα τήν κλήσιν Κοσμία, κόσμος
οϊαπερ έντεθήναι γαϊχομένη καθάπερ στεφάνω τη καλή Στεφανίδι, τοΰ συνεύνου καταλαξενεύεται
έπαπειλοΰντος ταύτη τα φρικωδέστατα, τών δ' έξ αίματος αναχαιτιζόντων ταύτην τοΰ
εγχειρήματος, θαρραλέως καταφρυάσσεται, πάντων δε τών άλλως οίκειοτάτων ανακοπτόντων
ταύτην τοϋ καλλίστου τούτου βουλεύματος, άνδρώδες το φρόνημα φέρουσα, ρωμαλέως
καταναιδεύεται ■ καί πάντων τών κατασπώντων ώσπερ δορκάς τών βρόχων ύπερπηδήσασα, άνήει
τέ δρομαίως προς τόν θεσπέσιον... Éleuthéra est appelée Stéphanis par la Vie Aux. 4
(Sinait. gr. 515, f. 197V): sur ce point, v. les hypothèses de Pafuîoirk. Mont. p. 71. n. 3
et de Joannou. Vie Aux. ô. p. 147. n. 201.
214 MARIE-FRANCE AUZÉPY

À partir du moment où l'on peut tenir pour acquis que la Vie


Aux. 4 est la version Trichinaréai de la vie d'Auxence, on abordera
l'étude du contenu de la Vie Aux. 1 à la lumière de l'information que
donnent les trois Vies longues, à savoir que la relique d'Auxence a été
disputée. L'établissement du texte de la Vila d'Auxence a pu être, en
effet, comme son corps, l'enjeu d'une lutte entre ces établissements,
leur concurrence expliquant les différences entre les versions. Puisque
les Trichinaréai, qui l'ont emporté en cette affaire, ont écrit une Vila
d'Auxence, il ne serait pas étonnant que la Vie Aux. 1 soit écrite par
l'une des deux autres parties qui se disputaient la relique : les moines
du monastère tou Hypatiou d'une part, et, d'autre part, les disciples
d'Auxence selon la Vie Aux. 4, ou bien l'église de Saint-Zacharie selon
la Vie Aux. 237.
Nous allons donc comparer la Vie Aux. 7 à la Vie Aux. 4 en cher
chant des indices qui permettent d'établir si la Vie Aux. 1 a été écrite
pour l'une des institutions, autre que les Trichinaréai, en concurrence
pour la relique d'Auxence. Plusieurs passages contiennent de tels
indices. Le premier est le séjour d'Auxence dans le premier monastère
où il est enfermé et où se trouve une église du Prodrome. Les deux
Vies citent le nom du monastère, έν τη Φιλίω pour la Vie Aux. 7, του
'Αντιφίλου pour la Vie Aux. 438, et disent qu'il y avait dans le monast
ère une église de saint Jean, la Vie Aux. 4 précisant qu'il s'agit du
Prodrome39. Mais la Vie Aux. 1 parle des moines de ce monastère
alors que la Vie Aux. 4 est muette à leur sujet. Et elle en parle sans
aménité : ce sont des gens dénués de diakrisis, qui ne croient pas à
l'ascèse inhumaine d'Auxence et qui tentent de démontrer qu'il
trompe son monde en lui tendant un piège40; ils sont également
cupides, puisqu'ils voient, avec désespoir, disparaître l'or apporté par
le comte et le stratélate dans les besaces des pauvres du mont

37. Les Vie Aux. 1, 4 et 5 présentent ce troisième parti de compétiteurs de la façon


suivante : les gens de Voikos de Saint-Zacharie qui est dans une propriété (ktêma) nom
mée Théatrôdis (Vie Aux. 1, § 66, 1436 C) ; le temple de Saint-Zacharie (Vie Aux. 5,
p. 130-131); les disciples d'Auxence, φοιτηταί, sans autre précision (Vie Aux. 4 : Sinait.
gr. 515, f. 200v).
38. Sinait. gr. 515, f. 185r. Le monastère est appelé της Φιάλης par la Vie Aux. 3 (p. 8)
et Janin a gardé cette graphie (Égl. et Mon., II, p. 40).
39. Sous l'appellation τοϋ έν γεννητοίς γυναικών (cf. έν γεννητοΐς γυναικών ουδείς 'Ιωάννου
μείζων : Matth. 11, 11) : Vie Aux. 4 : Gédéon, p. 280; Sinait. gr. 515, f. 185r.
40. Ils mettent dans sa cellule de bonnes choses à manger et un garçon pour le
surveiller (Vie Aux. 1, § 35, 1404 CD). La Vie Aux. 4 rapporte différemment l'épisode :
l'escorte d'Auxence l'enferme, lui donne de la nourriture pour une semaine et un garçon
pour le garder (Vie Aux. 4 : Sinait. gr. 515, f. 185v-186r). Dans les deux textes, le garçon
rapporte le miracle de la nourriture céleste d'Auxence par une colombe, mais aux
moines dans la Vie Aux. 1, à l'escorte dans la Vie Aux. 4.
LES VIES ΙΫ AUXENCE "215

Oxeia41. On peut donc supposer que la Vie Aux. 1 émane d'un monast
ère qui avait intérêt à déprécier ce monastère du Prodrome, sans
doute voisin ou rival, ce qui n'est pas, ou plus, le cas de la Vie Aux. 4.
Un autre passage permet de progresser dans l'investigation : il
s'agit du séjour à tou Hypatiou. Si le monastère έν τη Φιλίω n'est
connu que par les Vies d'Auxence, celui tou Hypatiou est célèbre.
C'est un des plus anciens monastères de la région de Constantinople et
son fondateur, qui est mort peu avant le concile de Chalcédoine, et
qui est donc un contemporain d'Auxence, a eu les honneurs d'une Vie
écrite par un disciple4"2. Hypatios avait, entre autres faits marquants,
accueilli Alexandre des Acémètes, quand il avait été chassé de la
capitale, vers 430 43. Les deux Vies d'Auxence traitent différemment le
monastère. Première différence notable, la Vie Aux. 4 fait descendre
Auxence à Rufinianes sur demande de l'higoumène tou Hypatiou, qui
vient au monastère έν τη Φΐ,λίω supplier le saint de venir dans son
monastère, et son escorte de le laisser venir, car, dit-il, sa venue y
donnera une «mer de bienfaits»44. La Vie Aux. 1 ne mentionne pas la
démarche de l'higoumène et dit simplement que «des clercs, des laïcs
et des hommes illustres» ont conduit Auxence à Rufinianes45. Mais
ensuite, c'est le contraire. La Vie Aux. 4 ne rapporte presque rien de
ce que la Vie Aux. 1 raconte du séjour au monastère : ni la guérison
de la comtesse possédée46, ni le discours d'Auxence, au retour de sa
première entrevue avec l'empereur, où il recommande aux foules
d'éviter les théâtres et de fréquenter les églises47; elle ne dit pas non
plus que l'higoumène et la communauté des moines ont été très heu
reux d'accueillir un homme si connu pour ses vertus, ni qu'Auxence a
«beaucoup apporté aux pauvres et au monastère tou Hypatiou»48.
La discrétion de la Vie Aux. 4 sur ce qui se passe au monastère tou
Hypatiou, alliée à l'information que son higoumène est allé chercher
Auxence, fait comprendre que son auteur est peu favorable à ce
monastère : ce qui est cohérent avec l'origine «Trichinaréai» de la Vie

41. ...πάνυ δε έκ τούτου ήνιάσθησαν οι κατά τον τόπον μοναχοί' αλλ' εκείνοι το διαταχθέν
έπλήρωσαν : Vie Aux. /, § 34, 1404 Β. La Vie Aux. 4 n'a pas ce passage.
42. BUG 760 : éd. et trad. G. J. M. Bartrmnk, SC 177, Pans 1971 ; autre trad. fr.
A.-J Fkstugière, Les moines d'Orient, Π, Paris 1961, p. 9-82.
43. Vie d'Hypaiios, § 41, éd. Bartelink, p. 242-246; cf. G. Dagron, Le monuchisme
à Constantinople jusqu'au concile de Chalcédoine, TM 4, 1970. p. 229-276; repr. dans
La romanité chrétienne en Orient, Londres 1984, VIII (désormais abrégé Dagron. Mona-
rhisme), sp. p. 235, n. 32.
44. Sinait. gr. 515, f. 186V.
45. Vie Aux. 7, § 36. 1405 A.
46. Vie Aux. 7, § 37. 1405 C.
47. Vie Aux. 1, § 39, 1408 BC.
18. Πολλά δε παρέσχεν role πτω/oïc και τω μοναστηρίω τοΰ άγιου Ύπατίου Vie Aux. 1.
:

§37. 1405 I)45.


216 MARIE-FRANCE AUZÉPY

Aux. 4, puisque tou Hypatiou a été le rival des Trichinaréai dans


l'affaire des reliques d'Auxence. A contrario, la Vie Aux. 1 est favo
rable au monastère de Rufinianes : l'opposition entre les mauvais
moines du monastère εν τη Φιλίω qui n'ont pas reconnu l'homme de
Dieu, et les bons moines du monastère tou Hypatiou, qui l'ont
accueilli avec enthousiasme, en est un premier indice ; de même, sa
prolixité sur les événements du séjour et sur l'empressement des
moines à l'installer dans un triklinos élevé, à lui fournir tout ce dont
lui et la foule qui venait le voir avaient besoin49. Mais il y a plus : la
Vie Aux. 1 dit que les moines du monastère tou Hypatiou ont aidé
Auxence à s'installer sur le mont Skopa 50, ce dont la Vie Aux. 4 ne dit
mot. Elle laisse entendre qu'Auxence n'est pas retourné sur le mont
Oxeia et a choisi le mont Skopa, parce qu'il était plus proche de
Rufinianes. Elle montre ensuite les moines continuer à avoir des liens
avec le reclus, monter souvent le voir51. En revanche, la Vie Aux. 4
ne parle jamais des moines du monastère de Rufinianes sur le mont
Skopa.
Les silences de la Vie Aux. 4 font ressortir ce qui appartient en
propre à la Vie Aux. 7, à savoir l'insistance sur le monastère tou
Hypatiou. On est donc amené à penser que l'hypothèse posée était
juste et que la Vie Aux. 1 est un texte produit par ce monastère pour
mettre en relief son rôle dans la vie d'Auxence et prouver que sa
requête sur la relique était légitime. Il n'est pas impossible d'ailleurs,
à voir le mutisme de la Vie Aux. 4 et l'insistance de la Vie Aux. 1 sur
ce point, qu'Auxence ait été installé sur le mont Skopa par les moines
de Rufinianes, et ait eu de ce fait une certaine forme de dépendance,
au moins matérielle, vis-à-vis d'eux : on ne comprend pas, en effet,
pourquoi il n'est pas retourné, après le séjour à Rufinianes, sur le
mont Oxeia, où sa réputation était déjà bien établie et où les foules
venaient le visiter.
Quant à Psellos, il est difficile de déterminer s'il a pris parti dans le
conflit entre les héritiers d'Auxence. Il suit l'ordre des épisodes de la
Vie Aux. 1, même s'il l'arrange à sa façon, en insistant beaucoup plus

49. Vie Aux. 1, § 36, 1405 AB.


50. ούχ εΐλετο ό μακάριος εις το πρότερον ύποστρέψαι ορός, αλλ' εις έτερον τραχύτερον και
ύψηλότερον, πλησιώτερον 8ε υπάρχων 'Ρουφινίανών, τουνομα Σκώπα, τους συνερχομένους ήξίωσεν
ένέγκαι αυτόν, καί (...) συν τοις έκ τοΰ μοναστηρίου εν φ διέτριψεν χ8ελφοϊς, μετά ψαλμών και
ύμνων καί φδών πνευματικών άνήγαγον αυτόν καί ποιήσαντες κλουβόν εκ ξύλων... (Vie Aux. /,
§43, 1412D-1413 A).
51 . έκ του εΐρημένου πολλάκις εμπορίου 'Ρουφινιανών καί του έκεΐσε μοναστηρίου παραγενοντο
πλείονες μοναχοί τε καί κοσμικοί έπί τό εύλογισθήναι (Vie Aux. 1, § 44, 1413 RC) ; Συχνοτέρως
δε ήρχοντο προς έπίσκεψιν αύτοϋ, μάλιστα οί έκ του μοναστηρίου : Vie Aux. 1, § 44, 1413 C;
Πλήθος γαρ συνήρχετο άπαραλείπτως έπί τω αύτω, μάλιστα άπό 'Ρουφινιανών καί των λοιπών
εμπορίων (Vie Aux. 1, § 45, 1416 A).
LES VIES D'AUXEN CE 217

qu'elle sur deux points, le pouvoir d'Auxence sur les démons et son
orthodoxie au moment du concile de Chalcédoine, auquel il le fait
participer, contrairement aux deux autres Vies longues. Cependant, il
ne la suit pas dans les détails du récit du séjour au monastère tou
Hypatiou, dont il se contente de dire que ses moines étaient des
hommes de Dieu qui profitèrent des enseignements d'Auxence. Il ne
mentionne pas non plus leur participation à l'installation d'Auxence
sur le mont Skopa. Et il insiste sur le monastère de saintes femmes.
Comme la Vie Aux. 4, il fait faire à Auxence un tour solennel de son
domaine avant de mourir, qui est longuement développé alors que la
Vie Aux. 7 l'évoque à peine. Mais à cette occasion, il fait poser par
Auxence la première pierre du monastère de femmes, et il le fait aussi
émouvoir les assistants, qui décident de donner l'argent nécessaire à
la construction, les deux choses étant en contradiction avec la Vie
Aux. 4. Enfin, il signale, comme la Vie Aux. 7, que les reliques
d'Auxence aux Trichinaréai font encore des miracles «aujourd'hui»,
ce qui est favorable aux Trichinaréai, mais absent de la Vie Aux. 4.
Il a eu aussi certains renseignements qu'on ne trouve dans aucune
des autres Vies. Ils concernent le supposé amour de l'argent
d'Auxence, qui est traité avec cet air de ne pas y toucher si propre à
Psellos : «Quant au désintéressement ( άφιλοχρηματία) du père, j'aurais
honte de le défendre contre ses détracteurs ; cet homme qui s'est séparé
des êtres matériels, (...) en s'avançant sur les cimes de l'ascèse comme
un être céleste et en se moquant des affaires d'ici-bas : comment un
tel homme serait-il dominé par de l'argent ou quoi que ce fût de
nature passagère ? Apporter comme preuve de son désintéressement le
fait qu'à sa mort on ne lui trouva que le corps nu, et encore celui-là pas
absolument à lui, puisqu'il était hypothéqué pour certaines dettes (αλλ' επ'
όφλημασί τισι μεσεγγυηθέν) , c'est certes quelque chose déjà, mais pas
une preuve digne de lui ; car ce père fameux était au-dessus de toute
détractation et justification. Cependant, même en admettant qu'il fût
jamais dans une grande aisance, nous ne le ferions point déchoir de sa
dignité de philosophe (...) : les biens sensibles et les sens étaient pour lui
comme s'ils n'avaient jamais existé, c'est en vue du bien commun
qu'il acceptait ceci ou rejetait cela ; il distribuait en effet des mantel
ets et des manteaux à bon nombre de ceux qui avaient embrassé la
vie ascétique, mais il ne se servit personnellement jamais de ces inutil
ités, lui à qui même le corps était un fardeau insupportable»5-.
Ce passage est inséré au moment où il est question des gens qui
viennent voir Auxence sur le mont Skopa et qui lui demandent, et

52. Trad. P. P. Joannoi Vie Aux. 5. § 29. p. 117. Les italiques sont de notre fait.
,

A. Kazhdan pense que ce trait ne viendrait pas d Auxence mais tiendrait à la situation
personnelle de Psellos (art. cité n. 27, p. [>54).
218 MARIE-FRANCE AUZÉPY

obtiennent de lui, l'habit monastique. D'où vient-il ? D'un texte autre


que les Vie Aux. 1 et 4 ou d'une tradition orale ? On ne sait, mais on
y apprend qu'Auxence avait des détracteurs, qu'il était riche et avait
aimé ou recherché l'argent, et surtout que son corps, à sa mort, était
hypothéqué. Cela donne à l'affaire des reliques un relief particulier,
parce qu'il faut comprendre qu'Auxence avait emprunté de l'argent,
gagé sur son corps, dont lui et ses créanciers savaient qu'une fois
mort, il acquerrait le statut de reliques et serait une source de reve
nus. Cette gestion économique et prévisionnelle du corps du saint
ouvre des perspectives sur le culte des reliques53. Qui étaient les
créanciers, ses disciples, le monastère tou Hypatiou ou celui des Tri-
chinaréai ? Le texte de Psellos (Vie Aux. 5), quoique plutôt favorable
aux Trichinaréai, ne permet pas de choisir, mais il permet de
comprendre pourquoi la concurrence fut aussi vive autour du cadavre
du saint : l'une des parties y avait droit. Il n'est pas sûr que ce soit
celle qui l'a emporté.
Au terme de l'investigation sur les origines des Vies longues, l'or
igine de la Vie contenue dans le corpus métaphrastique (Vie Aux. 1) et
celle de la Vie inédite (Vie Aux. 4) ont pu être trouvées, avec de
bonnes chances de certitude : la première a été écrite pour le monast
ère tou Hypatiou, la seconde a été écrite au monastère des Trichinar
éai. Psellos a eu conscience de l'enjeu que représentait la Vie
d'Auxence pour les monastères du Mont Auxence, mais a écrit à cet
égard un texte mitigé.

— Les relations entre elles.


Sans que l'on puisse préjuger de sa date, il paraît à peu près sûr que
la Vie d'Auxence contenue dans le corpus métaphrastique (Vie Aux. 1)
est la source des deux autres Vies longues. C'est en effet celle qui est
la plus riche en épisodes, en noms de personnes et en noms de lieux.
Les autres Vies n'y ajoutent rien, en tout cas rien de notable, et
omettent, au contraire.
On peut démontrer que la Vie Aux. 4 et la Vie Aux. 5 ne dépendent
pas l'une de l'autre mais qu'elles dépendent toutes deux de la Vie
Aux. 1. La Vie écrite par Psellos (Vie Aux. 5) est fondée sur la Vie
Aux. 1 puisqu'on y trouve, par exemple, l'épisode de Théophile,

53. Les exemples de cet ordre sont peu nombreux. Voir, cependant, un exemple
tardif dans la Vie de Michel de Synnades (BIIG 2274x) : la Grande Laure du Mont Athos
prête la tête du saint à l'île de Skopélos, moyennant une redevance annuelle (K. Dou-
kakis, Μέγας Συναξαριστής Athènes 1890, Mai, p. 421). Pour les icônes, voir N. Oikono-
mides, The holy icon as an asset, DOP 45, 1991, p. 35-44.
les vies d'au χ en ce 219

l'homme à l'ongle de pied54, qui est absent de la Vie Aux. 4. Quant à


cette dernière, elle a eu la Vie Aux. 1 pour modèle, même si son texte,
à cause des ambitions littéraires de la Trichinaréa qui en fut l'auteur,
est très différent de celui du prototype. Deux exemples peuvent le
montrer :
1 . Τις είμι έγώ ό κύων ό τεθνηκώς, Οτι ποιμέσι με συναριθμεΐσθαι προσ-
τάττει το κράτος σου, τόν ποιμαίνεσθαι μή παραιτούμενον και διδασκαλίας
έπιδεόμενον; Vie Aux. 7, § 38, 1408 Α.
Και τίς έγώ, κράτιστε βασιλεϋ, οτι με τη των ποιμένων γερουσία συντάττει
το κράτος σου, τον οντι μάλιστα χειρός δεδεημένον ποιμαντικής και μηδόλως
είδότα μήτε τολμώντα δια τήν άγροικίαν και τα μολύσματα περί μεγίστων
πραγμάτων ψηφίζεσθαι ; Vie Aux. 4 : Sinait. 515, f. 187r"v.
2. ... ούτως λέγων · δτι τον άπαντα χρόνον δια τήν εύπορίαν έν τοις
μεθοδείαις και πραγματείαις τών βιωτικών το σώμα καταναλίσκοντες ... Vie
Aux. 7, § 47, 1416 D.
Μή δή τόν άπαντα χρόνον, λέγων, έν τοις βιωτικοΐς καταναλίσκετε πράγμα-
σιν... Vie Aux. 4 : Sinait. 515, f. 192V.
On peut donc dire que la Vie Aux. 4 et la Vie Aux. 5 dépendent de
la Vie Aux. 7, comme les Vies brèves. Les Vies d'Auxence connues
dépendent toutes de la Vie Aux. 7. La question est de savoir si la Vie
Aux. 1 est ou non l'archétype des Vies d'Auxence. Il peut l'avoir été
et, en ce cas, la première Vie d'Auxence a été établie par le monastère
tou Hypatiou. Il se peut aussi que l'archétype soit indépendant de la
Vie Aux. 7 et qu'il ait été perdu55. Ce n'est pas impossible, d'autant
qu'on ne voit pas pourquoi les disciples masculins d'Auxence, les
grands perdants de toute cette histoire, puisqu'ils n'ont gardé ni le
corps ni la Vie de leur maître, n'auraient pas écrit les premiers une Vie
d'Auxence. Il est impossible de choisir entre ces deux hypothèses.
En tout cas, on peut affirmer que la Vie Aux. 1 est antérieure aux
deux autres. Ce n'est guère original, puisqu'un coup d'oeil sur les
critères externes pouvait aboutir au même résultat : la Vie Aux. 1 ne
peut être postérieure au 10e siècle, où est constitué le corpus méta-
phrastique, la Vie Aux. 5, étant écrite par Psellos, est du 11e siècle, la
Vie Aux. 4 ne peut pas être postérieure aux premiers manuscrits qui
la contiennent, c'est à dire au 12e siècle II faut revenir à nouveau à
l'analyse du contenu pour tenter d'aller plus loin.

54. Cf. supra, n. 4. Théophile dans la Vie écrite par Psellos Vie Aux. 5, § 17. p. 92.
:

Description de l'état dn corps d'Auxence à sa sortie du kloubos, sans mention de Théop


hile, dans la lie Aux. 4 Sinait. gr. 515, f. 182V.
:

55. C'est l'avis de .Joannou (Vie Aux. 5. p. 55) : «de cette Vita (originelle) dépen
draient toutes les autres biographies longues ou brèves, directement ou par l'intermé
diaire de Mgr (= \'ie Aux. 7)».
220 MARIE-FRANCE AUZÉPY

— La datation.
Que la Vie Aux. 1 soit ou non l'archétype, il est certain qu'elle a les
caractères d'une Vie ancienne : les toponymes y sont nombreux, les
noms de personnes également, son auteur dit avoir pris ses informat
ions auprès d'un disciple d'Auxence. Surtout, on trouve chez elle une
liberté qui frappe quand on la compare à la Vie Aux. 4, engoncée dans
le carcan de la moralité et des canons désormais appliqués. Cette
liberté est nette dans un certain nombre de domaines, où la comparai
son est éclairante : tant vis-à-vis du dogme que de la discipline, les
choses sont beaucoup moins réglées dans la Vie Aux. 1 que dans la Vie
Aux. 4; d'autre part, l'omission par la Vie Aux. 4 des aspects matér
iels de la vie d'Auxence sent l'entreprise tardive de moralisation du
fondateur.
Pour ce qui est du dogme, il est certain qu'Auxence est suspect,
puisqu'il refuse d'aller au concile de Chalcédoine, ce qui est une façon
de dire qu'il ne l'accepte pas. D'autre part, l'ordre de l'empereur
d'aller l'extraire de son réduit ascétique, l'enfermement dans deux
monastères successifs, la convocation devant un juge, qui est ici l'em
pereur, constituent l'ensemble habituel de mesures qui visent à obte
nirl'approbation d'un concile par un moine influent qui ne l'a pas
admis. Telle était déjà l'opinion de Pargoire56. Les Vies, tout en gar
dant cette trame, sans doute historique, soutiennent que l'hétéro
doxiedont Auxence est soupçonné est un malentendu, l'empereur
ayant interprété son refus de participer au concile, motivé par la seule
humilité, comme une preuve de son hostilité au concile ; pour elles, le
saint est en fait parfaitement orthodoxe, et l'empereur lui-même lui a
rendu raison.
Toutes font ce choix, mais il n'est pas appliqué de la même façon
par la Vie Aux. 1 et par la Vie Aux. 4 : la Vie Aux. 1 rapporte des
épisodes omis par la Vie Aux. 4 et qui sont comme la trace d'une
réelle hétérodoxie d'Auxence. Tout d'abord, la Vie Aux. 1 dit que
Marcien, l'économe de la Grande Église, ami d'Auxence quand il est
aux Scholes, fut jadis novatien57; la Vie Aux. 4 ne cite pas Marcien.
Ensuite, dans la Vie Aux. 1, le récit de la visite du stratélate Constant
in et du comte Artabios au monastère έν τη Φιλία) suggère que ces
deux puissants personnages, qui connaissaient Auxence de longue
date58, sont venus faire auprès de lui une tentative de conciliation et
qu'ils ont à cette occasion tenté de le corrompre. Le récit est en effet
contradictoire puisque cette visite fait suite à l'annonce que ses gar
diens avaient interdit toute visite ; ensuite, les deux hommes lui

56. Mont, p. 28-29.


57. Vie Aux. 1, § 2, 1380 B.
58. Vie Aux. 1, § 3423, 1404 AB.
LES VIES D'Aï XENCE 221

apportent de l'or, qu'il refuse et fait distribuer aux pauvres du mont


Oxeia, mais ils lui demandent, auparavant, de ne pas fournir de pré
texte aux «kakodoxes» et d'établir ce qui est bien pour l'unité de
l'Église ; à cela, Auxence répond de façon dilatoire et ambiguë : «Que
la volonté de Dieu soit faite»59. La Vie Aux. 1 inscrit donc dans son
texte un nouveau refus d'Auxence de dire clairement son orthodoxie,
que la Vie Aux. 4 n'a pas gardé Γ)0.
D'autre part, la partie du récit qui traite des rapports entre
Auxence et l'empereur à propos du concile de Ghalcédoine n'est pas
présentée de la même façon dans les deux Vies. La Vie Aux. 1 est
construite de façon embarrassée, si bien qu'Auxence y apparaît
comme un saint aux pouvoirs extraordinaires, mais dont l'orthodoxie
n'est pas absolument sûre. L'ordre de l'empereur n'y est pas motivé
par autre chose que le refus d'Auxence de participer au concile, et le
soupçon d'hétérodoxie intervient brusquement, mais incidemment,
quand les envoyés de l'empereur n'arrivent pas à le convaincre de
quitter son kloubos : ils commencent alors à le calomnier et à dire
qu'il devait être vrai qu'il ne pensait pas bien61. Comme il est ensuite
emmené et enfermé, le lecteur garde à l'esprit que cela pouvait être
vrai, même si le saint fait en chemin de grands miracles et ne laisse
s'ouvrir le kloubos qu'après avoir fait une profession de foi orthodoxe.
Façon de dire beaucoup moins nette que dans la Vie Aux. 4. Là, le
refus d'Auxence de participer au concile fait penser à l'empereur qu'il
peut être hérétique ; l'empereur envoie donc une assemblée choisie de
moines et de clercs s'assurer de son orthodoxie avec ordre de le rame
nerdans tous les cas. Ainsi le récit est-il cohérent et sans faille :
Auxence démontre son orthodoxie par un discours avant de laisser
s'ouvrir le kloubos et il est ensuite emmené sous la garde des envoyés
de l'empereur, ce qui n'est pas contradictoire puisque l'auteur a pris
la précaution de dire que l'empereur demandait qu'on le ramenât,
hérétique ou non. La Vie Aux. 4 tient compte de l'hétérédoxie
d'Auxence, mais la traite de façon qu'elle apparaisse de façon irréfu
table comme une supposition erronée. La Vie Aux. 1 est plus ambi
guë: d'une part, elle construit un récit qui prouve l'orthodoxie
d'Auxence, de l'autre, elle laisse affleurer des allusions, des contradict
ions, qui sont comme autant de traces d'une réelle hétérodoxie.

59. Vie Aux. i, §34, 1404 B.


60. La Vie Aux. 4 se borne à signaler la visite des deux hommes — qui, chez elle,
n'est pas en contradiction avec ce qui a été dit auparavant, puisque le miracle de la
colombe a convaincu les gardiens d'Auxence et est cause qu'ils permettent les visites —
et mentionne uniquement le refus de la bourse garnie de pièces d'or qu'ils avaient
amenée (Vie Aux. 4 Sinait. gr. 515. f. 186').
:

61. Vie Aux. 1. § 23, 1396 D ως και λοι,δορίοας αυτούς τραπήναι και λέγεον μή φρονεΐν
:

αυτόν ορθώς διαΟεοαιοϋσθαι.


222 MARIE-FRANCE AUZÉPY

Cela fait penser que les deux Vies sont très éloignées dans le temps :
peu après le concile, les oppositions à son propos, les différentes prises
de position sont encore connues et vivantes. L'auteur de la Vie Aux. 1
ne peut s'extraire de ce contexte, pour lui d'actualité, et fait
d'Auxence un portrait nuancé alors que, pour celle qui écrit la Vie
Aux. 4, Chalcédoine est le concile qui a fondé l'orthodoxie et le fonda
teurde son monastère ne peut que l'avoir accepté sans aucune ambig
uïté. Une phrase de l'auteur de la Vie Aux. 1 renforce cette inter
prétation. Dans la Vie Aux. 1, en effet, l'empereur, à Sainte-Sophie,
fait lire à Auxence, après qu'il en ait officiellement approuvé les posi
tions doctrinales, un texte qui est présenté comme Yhoros du concile
de Chalcédoine : c'est en fait une longue dissertation sur le dogme, où
sont dénoncées les hérésies arienne, macédonienne, nestorienne et
eutychéenne62. Après que ce qui est supposé être Yhoros du concile ait
été rapporté, la Vie Aux. 1 dit qu'Auxence retourne à Rufinianes, puis
l'auteur prend la parole et dit : « II ne faut donc pas que, par igno
rance, nous calomniions ou accusions ce saint concile, mais plutôt
que, reconnaissant ce qui est sage et vrai, nous l'acceptions»63. Phrase
bien entendu omise par la Vie Aux. 4 et qui ne peut avoir été écrite
que peu de temps après le concile, à une époque où il était encore
possible, dans un texte hagiographique, d'envisager que le concile de
Chalcédoine fût calomnié et que des moines le refusassent. Elle
montre aussi que l'auteur de la Vie Aux. 1, et donc tou Hypatiou,
célèbre monastère des environs de la capitale, avait été partie pre
nante dans les conflits qui avaient agité le monde monastique au
moment du concile de Chalcédoine.
Il y a sans doute une allusion à la position dogmatique d'Auxence
dans un épisode rapporté par la Vie Aux. 1 et omis par la Vie Aux. 4.
Durant le trajet d'Auxence entre le mont Oxeia et le monastère έν τη
Φΐ,λίω, les miracles que fait Auxence en chemin mettent l'inquiétude
au cœur de ses gardiens. «Tu fais cela pour tromper nos yeux, histrion
qui fais semblant d'être le Christ (χριστεμπαίκτης) ? », lui disent-ils. «Je
ne suis pas un histrion qui fais semblant d'être le Christ, mais un
serviteur de Dieu qui crois en la sainte Trinité et confesse que la

62. Cette dissertation n'est pas à la même place dans les autres Vies. La Vie Aux. 4
l'introduit, ce qui est bien dans sa logique, quand Auxence refuse de sortir de son
kloubos face aux envoyés de l'empereur : il la prononce et permet ensuite, par une
prière, que le kloubos soit ouvert (Vie Aux. 4 : Sinail. gr. 515, f. 181v-182r); il est
orthodoxe dès ce moment-là, et la Vie Aux. 4 ne reviendra pas là-dessus. Psellos la situe
plus tard, quand Auxence est installé sur le mont Skopa, et en fait, un discours aux
visiteurs du saint (Vie Aux. 5, § 25, p. 108-110).
63. Ού χρή ούν ήμας έξ αγνοίας λοιδορεΐν ή διαβάλλειν την άγίαν σύνοδον ταύτην, άλλα μάλλον
το σαφές και αληθές έπιγινώσκοντας άποδέχεσθαι (Vie Aux. 1, § 42, 1412 D25).
les vies d'à υ χ em ce 223

sainte Vierge est mère de Dieu», répond-il fvl. Auxence s'en tient donc
à la définition d'Éphèse et ne veut pas aller au-delà.
La seule construction du récit de la Vie Aux. 1, suivie par toutes les
autres Vies, suffirait à laisser planer un sérieux doute sur l'orthodoxie
d' Auxence, mais la comparaison entre la Vie Aux. 1 et la Vie Aux. 4
permet de préciser tant les faits que la chronologie : Auxence était
certainement hétérodoxe et s'est difficilement rallié aux positions du
concile de Chalcédoine ; la Vie Aux. 1 a été écrite à une date peu
éloignée du concile ; la Vie Aux. 4 a été écrite fort longtemps après lui.
La présentation des aspects disciplinaires dans chacune des deux
Vies renforce cette conclusion. La pratique monastique d'Auxenee,
telle que la décrit l'auteur de la Vie Aux. 7, qui n'en est point gêné,
rend fort mal à l'aise celui de la Vie Aux. 4. Dans la Vie Aux. 7, quand
vient le temps où, enflammés de zèle, nombreux sont ceux qui
demandent l'habit monastique à Auxence, celui-ci leur donne un
habit de poils et les envoie où Dieu les conduira. Il n'y a donc pas de
monastère, ni même de direction spirituelle, semble-t-il, les disciples
s'égaillant dans la nature, sur le mont Skopa ou dans son voisinage.
Basile, par exemple, s'installe à une vingtaine de milles65. La Vie
Aux. 4 réprouve ce type de monachisme ; elle ne fait porter la répro
bation que sur Basile, naturellement, mais elle est très dure pour ceux
qui, comme lui, veulent mener leur propre ascèse sans une longue
préparation auprès d'un père spirituel66. Signe qu'elle fut écrite dans
un milieu et à une époque où l'ascèse individuelle est suspecte, où la
soumission (υποταγή) et la vie commune sont la règle. La Vie Aux. 7,
elle, n'est pas gênée par cette distribution non contrôlée de l'habit
monastique sur laquelle elle ne porte pas de jugement.
Les deux Vies diffèrent aussi à propos d'un autre aspect de la vie
d'Auxence : il s'agit de l'organisation matérielle du mont Skopa, dont
la Vie Aux. 4 omet les détails, comme si elle jetait sur elle le voile
pudique des fils de Noé sur leur père. Dans la Vie Aux. 7, en effet,
Auxence est un ascète bien implanté dans le siècle : il est un agent
économique, au sens contemporain du mot. Par exemple, alors
qu'Auxence est enfermé au monastère εν τη Φιλίω, la femme du cocher
Maximien monte sur le mont Oxeia, où elle pense qu'il est, et elle
apporte avec elle, sur des bêtes de charge, de l'huile, du vin, des pains,
du fromage, des légumes, de l'étoupe, des chandelles de cire67 : cela

64. Vie Aux. 1, § 2(J. 1400 D.


65. Vie Aux. 1. § Γ>2, 1421 I).
66. Τοιούτον τι δρώσιν ώς εμοιγε καταφαίνεται, οΐον αν ει τις έγχειρίζοιτο φαλακρω κτένα,
κωφω κιθάραν, τυφλω κάτοπτρον ■ ει βούλει 8έ, παιδί μάχαιραν, και δσα τοιαύτα φασίν οι παροι-
Μΐάζοντε; (Sinaii. t/r. Γ>1Γ>. f. 19l>r).
67. Vie Aux. 1. § 'Λ'Λ, 1401 I).
224 MARIE-FRANCE AUZÉPY

suggère qu'Auxence n'était pas seul dans un kloubos sur le mont


Oxeia, mais qu'il y avait déjà une intendance, sans doute destinée aux
gens qui venaient le voir ou aux pauvres du mont. Autre épisode : à
sa mort, Auxence devait une grosse somme, plus de cent nomismata,
à l'homme qui, sur le mont Skopa, occupait l'office de boulanger.
Cette dette tient à ce qu'il nourrissait beaucoup de monde sur le
mont, et son successeur s'est arrangé pour faire rembourser le boulan
ger «par un homme pieux et ami du Christ»68. Enfin, un épisode
montre Auxence en patron, employant des salariés, et réglant les dif
férends entre les habitants du mont. Le voici. Après le chant du
canon, Auxence ouvre sa fenêtre et l'un des présents lui dit : «Je te
demande, maître, ta bénédiction et de prier, parce que, comme j'ai
perdu le mouton que je reçois chaque mois comme salaire, je suis
privé du salaire du mois.» Il était en effet au service du saint pour la
viande69. Auxence lui répond : «Tu me dis cela à moi, comme si
j'avais l'habitude de dire des oracles ou comme si je possédais du
bétail ? » « Non, » dit l'autre, « mais prie pour qu'on le trouve. » Auxence
fait venir un certain Alypios et lui dit : «Je sais que tu n'as pas volé le
mouton, mais que tu l'as trouvé. Rends-le. Celui qui a perdu le mou
tonva te donner six folleis pour prix de votre réconciliation»70. Cette
belle histoire est un modèle d'oikonomia, un excellent exemple du rôle
social du saint homme, et, pour ce qui nous occupe, elle montre
qu'Auxence employait des salariés de manière permanente, y compris
pour la viande, qui, en principe, n'était pas pour son usage personnel.
Tous ces épisodes mettent en lumière le rôle économique
d'Auxence. Celui-ci avait, et sur le mont Oxeia et sur le mont Skopa,
organisé quelque chose comme une institution de bienfaisance pour
les pauvres ; il comptait sur les offrandes des riches pour les nourrir,
mais avait manifestement mésestimé la prévoyance de Dieu, car il est
mort endetté. Cela nous ramène au texte de Psellos et donne du poids
à ce qui pouvait ne paraître qu'une perfidie : les ayants droit sur la
relique d'Auxence pourraient bien avoir été ses créanciers. Que la Vie
Aux. 4 omette les épisodes qui évoquent les conséquences financières
de la prodigalité d'Auxence prouve son désir de ne garder que les bons
côtés du père fondateur. Pour la chronologie, la comparaison de l'att
itude des deux Vies vis-à-vis de la vie monastique confirme ce qui était
manifeste aussi dans leur attitude respective vis-à-vis du dogme, à
savoir que la Vie Aux. 1 est proche des événements qu'elle rapporte,
et que la Vie Aux. 4 en est fort éloignée.

68. Vie Aux. 1, §51, 1421 BC.


69. THv γαρ διακονίζων τω μακαρίω τα θύματα : Vie Aux. 1, § 58, 1428 Π34 (sur ce sens
de θΰμα, voir G. W. II. Lampe, A Patrislic Greek Lexicon, Oxford 1961, s.v.).
70. Vie Aux. 1, § 58, 1428 CD.
LES VIES D'AUXEN CE 225

L'analyse du contenu de la Vie Aux. 1 et de la Vie Aux. 4 a permis


de préciser leur chronologie. La Vie Aux. 1 a été écrite, comme le dit
son auteur, peu après la mort du saint, au 5e siècle : le prouvent sa
familiarité avec l'époque du concile de Chalcédoine, la façon dont elle
traite l'hétérodoxie d'Auxence et le concile lui-même, ainsi que sa
tranquille acceptation de pratiques qui ne sont plus admissibles dans
un texte hagiographique après que le monachisme a été normalisé. La
Vie d'Auxence éditée dans le corpus métaphrastique (Vie Aux. 1) a
toutes chances d'avoir été écrite dans les années qui suivent la mort
du saint, dans la seconde moitié du 5e siècle : cela signifie qu'elle n'a
pas subi de metaphrase et qu'elle est passée telle quelle dans le corpus
métaphrastique. Il n'est pas sûr, cependant, qu'elle soit l'archétype
de la Vita, qui peut, lui, avoir été produit par les disciples du saint et
avoir disparu71. La Vie Aux. 4 a été écrite beaucoup plus tard, entre
le 9e siècle et le 12e siècle : le 12e siècle, parce que c'est la date du
manuscrit le plus ancien qui en contient le texte, le 9e siècle, parce
que sa façon de traiter l'époque de Chalcédoine, sa conception normal
isée du monachisme et moralisante du saint homme, son style recher
ché enfin, ne permettent pas de remonter plus haut. Le style, d'ail
leurs, serait plus approprié au 11e siècle72. Plus éloignée d'Auxence
dans le temps que la Vie Aux. 1, la Vie Aux. 4 en est cependant plus
proche affectivement : elle le traite avec une chaleureuse intimité qui
fait complètement défaut à la Vie Aux. 1 et lui donne une figure de
père, le père du monastère, aimé par ses filles. Le décalage dans le
temps entre les deux Vies permet de voir à l'œuvre le processus de
normalisation de la figure du saint, mais aussi sa transformation en un
personnage tutélaire dans un texte écrit par un membre de la commun
autéqu'il a fondée quelques siècles auparavant.
Les Vies longues d'Auxence, comme les Vies brèves, dérivent toutes
de la Vie Aux. 1, qui a été écrite au 5e siècle par ou pour le monastère
tou Hypatiou à Rufinianes. La Vie Aux. 4 est une réécriture de la Vie
Aux. 1 entreprise, entre le 9e siècle et le 12e siècle, plus probablement
au 11e siècle, au monastère de femmes des Trichinaréai, fondé par
Auxence sur le mont qui porte son nom : elle a donc la particularité
d'avoir été écrite par une femme. Quant à la Vie écrite par Psellos
(Vie Aux. <5), son auteur, qui suit le schéma de la Vie Aux. 2, disposait
aussi d'informations qui ne s'y trouvent pas et dont on ne sait s'ils
appartenaient à la tradition orale ou à un archétype disparu. Une fois

71. C'est lavis de Joannou {Vie Aux. 5, p. 55), qui s'appuie sur Ehrhard (II,
p. 698) : il estime que la Vie Aux. 1 n'est pas de Syméon Métaphraste et que c'est un
texte ancien qui n'est pas, cependant, le texte originel de la Vila.
72. Cf. Joannou {Vie Aux. 5. p. 53) «J'inclinerai à penser que l'auteur, homme du
I1-121' siècle, à en JUfier par son style précieux...»
:
226 MARIE-FRANCE AUZÉPY

ceci connu, on peut aborder l'étude du monachisme qu'Auxence a mis


en place sur le mont Skopa.

L'empreinte d'Auxence sur le mont Skopa

Nous nous intéresserons surtout à ce que nous apprend la Vie


Aux. 1 de l'établissement d'Auxence sur le mont Skopa, en la compar
ant,éventuellement, avec les autres Vies. Le tableau ainsi dressé
force à s'intéresser d'un peu plus près à l'hérésie du saint homme.

Le mont Skopa au temps d'Auxence.


Auxence a fait du mont Skopa un lieu visité et habité. Il attirait un
public varié : les pèlerins venaient visiter le thaumaturge, les pauvres
le miséricordieux, ceux qu'attirait la voie divine, hommes ou femmes,
l'ascète. Il en est résulté un complexe original, qui a transformé le
mont Skopa en sainte montagne.
Les pèlerins. Ils sont nombreux et Auxence ne s'en désintéresse pas.
À la foule qui monte chaque jour, il fait chanter des hymnes, cont
inuellement, et il fait distribuer de la nourriture. C'est cela son activité
quotidienne, le miracle, pour lequel viennent les foules, étant, par
force, une activité ponctuelle. Le chant des hymnes est lié à Auxence
durant toute sa vie, mais c'est sur le mont Skopa, surtout, qu'il est
mis en relief. Tout d'abord, Auxence est musicien et compose lui-
même les hymnes qu'il fait chanter : la Vie Aux. 1 donne les incipit
d'un certain nombre d'entre eux73 . La Vie Aux. 4 explique la rigou
reuse organisation qu'Auxence avait imposée aux pèlerins : il ren
voyait à la troisième heure ceux qui arrivaient à l'aube, à midi ceux
qui arrivaient après la troisième heure, à la neuvième heure, au cou
cher du soleil, ceux qui arrivaient dans l'après-midi ; à tous, durant
leur temps de présence, il faisait chanter des hymnes74. La Vie Aux. 1
dit, plus loin, qu'il faisait distribuer des pains aux pèlerins avant
qu'ils partent.
Il arrivait que certains restassent, puisque la Vie Aux. 1 dit que des
malades et des pauvres restaient là à demeure, et vivaient des
offrandes des pèlerins75. Mais il n'y avait pas qu'eux. Par exemple,
après que Basile, que les démons avaient laissé pour mort, a été quasi
ressuscité et est reparti, Auxence fait un long discours au sujet des
démons «aux moines et aux laïcs présents, et à tous les autres»76. Qui

73. Vie Aux. 1, § 46, 1416 BC.


74. Vie Aux. 4 : Sinait. gr. 515, f. 19Γ
75. Vie Aux. 1, §51, 1421 B.
76. Vie Aux. 1, § 53, 1424 B12 13.
LES VIES D'AUXEN CE 227

sont ces moines? Des moines de Rufinianes, des moines de passage,


des disciples? De même, le samedi soir, Auxence avait ordonné que
«les habitués, avec ceux qui se trouvaient là», fissent une panny-
chie77. Qui sont ces habitués? Des gens en instance de recevoir
l'habit ? Les pauvres ? Il y avait donc, autour du kloubos d'Auxence
au sommet du mont, une foule bigarrée : des malades attendant la
guérison, des pauvres espérant la pitance, des gens qui venaient pour
un séjour, comme on vient dans un ashram auprès d'un gourou, qui
pouvaient persévérer ou bien partir. Tout ce monde avait nécessité,
d'après la Vie Aux. 7, une organisation minimale : deux boulangers,
un artopoios et un mankips, qui avait charge de la distribution des
pains, de la garde et de la redistribution des offrandes qui étaient
apportées au saint78. L'organisation devait être plus poussée, si l'on
se rappelle l'anecdote du berger salarié et si l'on en croit ce que l'on
apprend au détour d'une histoire édifiante : d'après la Vie Aux. 7,
Auxence avait décidé qu'il ne fallait pas seulement chômer le
dimanche, mais aussi le vendredi, et, «s'il se trouvait que lui, ou son
successeur, eussent des ouvriers pour cause de construction, il avait
ordonné qu'ils chômassent les deux jours, et qu'ils reçussent, le ven
dredi, en plus de l'analôma, leur salaire, et le dimanche, seulement
l'analôma»79. Ainsi donc, Auxence avait fait construire et son succes
seur a continué son œuvre. On le voit ayant transformé la montagne
en un lieu habité, entouré de gens de toute espèce, à qui il fait vivre
une vie religieuse intense et originale, fondée sur la parole, la redistr
ibution des biens, le chant des hymnes et l'usage des pannychies. Mais
de monastère, pendant la plus grande partie de sa vie, il n'est pas
question.
Pourtant, il y a aussi les disciples, ceux à qui il a donné un habit de
poils et qu'il a envoyés dans la nature. Ces disciples, habitant des
cabanes ou dans des grottes des alentours, se réunissaient-ils dans
l'église de Saint-Zacharie, fondée sur le ktêma (de qui?) à Théatrôdis,
à quelques milles du sommet80? Si l'on fait coïncider les informations
contenues dans les deux Vies sur le troisième parti au moment de la
contestation de la relique, à savoir que ce sont les disciples du saint

77. ...τους συνήθεις μετά των ευρισκομένων (Vie Aux. 1, § 55, 1425 D9 10).
78. Vie Aux. 1, § 51, 1421 AB. Le passage correspondant de la Vie Aux. 4 est mal
heureusement trop abîmé pour pouvoir être lu sur microfilm. Il ne semble pas que les
deux boulangers y soient cités, si la garde et la redistribution de la nourriture le sont
(Sinait. gr. 515, f". 194V).
79. ... ει ποτέ συνέβη οικοδομής ένεκα έργάτας έχειν αυτόν ή τον διάδοχον αύτου (...), τας δύο
ταύτας ημέρας σχολάζειν έπέταττεν, τη μεν παρασκευή συν τω άναλώματι και τόν μισθόν
παρέχοντες, τή δέ κυριακή το άνάλωμα μόνον [Vie Aux. 1. § 55, 1425 Γ)3"8).
80. Vie Aux. I, § 66, 1436 C.
228 MARIE-FRANCE AUZÉPY

(Vie Aux. 4)81 et que ce sont les gens de Yoikos de saint Zacharie (Vie
Aux. 1), oui.
Enfin, il y a sur la fin de sa vie, les femmes. D'abord Éleuthéra, la
cubiculaire de Pulchérie que la Vie Aux. 4 appelle Stéphanis82 : elle
avait apporté des reliques à Auxence83, elle voulait mener la même
vie que les habitués du mont ou les disciples du saint, et finit par le
convaincre de la laisser s'installer dans un proasleion, le proasteion de
Gyrèta, à un mille du sommet84, sur lequel elle fit elle-même
construire son katagôgion8^, et où elle passa son temps à étudier les
Écritures86. On ne sait si le proasteion appartenait à Éleuthéra-Sté-
phanis ou si elle en avait acheté une partie pour construire son habita
tionde femme retirée du monde. Elle est suivie par Kosmia, qui
quitte son mari contre le gré de celui-ci, puis par une troisième venue,
désignée seulement par le métier de son mari, thèriotrophos, «montreur
de fauves»87. Elles sont bientôt soixante-dix : Auxence leur donne
alors un habit de poil de chèvre, «qui attristait rien qu'à le voir, car
on n'avait jamais rien vu de tel dans la région»88 et fonde le monast
ère.Les femmes ont une double origine : les unes sont de grandes
familles, les autres sont des actrices repenties89. L'apostolat
d'Auxence auprès des femmes est donc assez révolutionnaire puisqu'il
accepte des femmes contre le gré de leur mari, et qu'il mêle les
grandes dames, qui payent90, et les filles perdues. Il joue auprès des
moniales le rôle de père spirituel : il les fait monter auprès de lui
chaque vendredi et chaque dimanche pour leur tenir des discours
utiles à l'âme91. L'un d'entre eux, rapporté par la Vie Aux. 7, dont
l'essentiel est sur le thème «mieux vaut le Christ pour époux qu'un
époux charnel», se termine par une liste des ennuis de la vie des

81. Vie Aux. 4 : Sinait. gr. 515, f. 200v.


82. Sur ce point, cf. n. 36.
83. Vie Aux. 7, §61, 1429 C.
84. Vie Aux. 7, § 61, 1429 D.
85. La Vie Aux. 4 dit que Stéphanis fait construire, sur ordre d'Auxence, un katagô-
gion au pied de la montagne, dans un endroit où il y avait de l'eau courante προσ-
:

τέταχεν άραρώτα τόπον έπί των τοϋ βουνοϋ προπόδων αυτήν άπολεξαμένην έαυτη δομήσαθαι
καταγώγιον (Sinait. gr. 515, f. 198r).
86. Vie Aux. 1, §61, 1429 D.
87. Vie Aux. 2, § 61, 1429 D-1432 A.
88. Vie Aux. 7, § 61, 1432 A.
89. ...αί μέν ύπό ευγενών γονέων έπί φυλακή της παρθενίας προσαγόμεναι, αϊ δέ έκ της των
θεάτρων πομπής τω διαβόλω άποτασσόμεναι (Vie Aux. 1, § 62, 1432 Β810).
90. La Vie Aux. 1 donne l'information qu'Auxence mêlait grandes dames et actrices
repenties (§ 62, 1432 B), la Vie Aux. 4, celle que les Trichinaréai avaient payé de leurs
deniers la construction du monastère (Sinaii. gr. 515, f. 198V).
91. Vie Aux. 1, §62, 1432 B.
les vies d'auxence 229

femmes dans le siècle, devoirs des épouses et angoisses des mères92,


qui n'aurait pas déparé un discours féministe des années 70 de notre
siècle.
L'ensemble paraît assez déviant et la Vie Aux. 4, qui insiste sur
l'amour des moniales pour leur père fondateur93, et sur le fait qu'elles
ont elles-mêmes payé la construction du monastère94, omet aussi bien
la femme du montreur de fauves que les actrices repenties et le dis
cours. Ce qui prouve que les Trichinaréai ont voulu, au moment de la
rédaction de la Vie Aux. 4, passer sous silence l'aspect égalitariste de
leur fondateur, de même que les côtés extrêmes de son enseignement.
Il y a fort à parier que les Trichinaréai, au moment où fut écrite la Vie
Aux. 4, n'ont plus d'actrices parmi elles et que leur couvent est
réservé aux grandes dames : l'équivalent du Carmel de Saint-Denis ou
de l'abbaye de Fontevrault. La Vie Aux. 4 donne aussi une précision
intéressante sur ces femmes puisqu'elle dit qu'Auxence leur a donné
la tonsure, l'habit, leur habit, métaphore de l'abandon de la douceur
au profit de la voie étroite, et leur nom, que portent encore aujour
d'huicelles qui leur ont succédé, et qui est Trichinaréai95. Le nom est
donc donné non pas au monastère, mais aux femmes qui ont eu une
descendance, ou plus exactement qui en ont une, au moment où est
écrite la Vie Aux. 4. Information intéressante, car les Trichinaréai
ressemblent plus, en ce cas, à un ordre qu'à un monastère : ce qui les
caractérise, ce n'est pas l'appartenance à un monastère mais l'habit et
la dévotion au fondateur qui le leur a donné.
Sur le mont, le domaine d'Auxence est vaste. La tournée que la Vie
Aux. 4 fait effectuer à Auxence peu avant sa mort en donne la
mesure. La longue et lyrique description de la dernière révolution
d'Auxence, sanctifiant ce qui fut son domaine par sa présence et des
chants, le marquant physiquement de sa bénédiction, est le déve
loppement d'une courte phrase de la Vie Aux. 296; en plus du fait
qu'elle est belle, elle est une nouvelle preuve de la familiarité de l'au
teur de la Vie Aux. 4 avec le Mont- Auxence. Il commence sa tournée
par les «tentes» de ses disciples, terme dont le vague biblique laisse
l'historien sur sa faim. Après les moines, il visite les villages avoisi-
nants97 puis s'arrête au monastère de femmes qu'il a fondé avant de
remonter mourir, entouré de ses disciples, sur le mont. Tournée sym
bolique qui montre que le domaine d'Auxence comprend le mont tout

92. Vie Aux. J, § 62-64, 1432 C-1436 A.


93. Vie Aux. 4 : Sinait. gr. 515, f. 199".
94. Vie Aux. 4 : Sinait. gr. 515, f. 200v.
95. Cf. supra, n. 32.
96. τα πέριξ τοις υμνοις άγιάζων Vie Aus. 1. § 65. 1436 Β4.
:

97. Vie Aux. 4 Sinait. gr. 515, f. 199V.


:
230 MARIE-FRANCE AUZÉPY

entier et ses alentours. Si l'on reprend les informations données pr


écédemment, il comprenait en effet : vers le sommet, le kloubos et les
constructions qui l'entouraient, où se pressaient les pèlerins et res
taient à demeure les habitués ; les fermes ou villages installés sur le
mont ou aux alentours proches ; les établissements des disciples,
simples grottes ou églises comme Saint-Zacharie, relativement loin
tains ; enfin, proche du sommet, le monastère de femmes. Le titre
d'archimandrite donné à Auxence à la fin de la Vie Aux. 1 paraît donc
tout à fait justifié98. Il a transformé le mont Skopa en sainte mon
tagne et c'est probablement parce que son empreinte y avait été aussi
forte qu'il lui a donné son nom.
Le mont Skopa a donc été colonisé, au 5e siècle, par les adeptes
d'une vie religieuse particulière, fondée sur la pratique du chant,
l'usage des pannychies, l'érémitisme libre, la redistribution aux
pauvres des biens des riches, l'accueil des femmes, même mariées,
même perdues, tout cela étant mis en place par nulle autre autorité
que celle du maître. Une vie religieuse d'une étonnante liberté et qui
demande à aller voir de plus près l'hétérodoxie d'Auxence.

U hétérodoxie d'Auxence.
Quelle est l'hérésie d'Auxence? On en est réduit au témoignage des
Vies, sauf si l'on admet l'identification acceptée par Pargoire" et par
Joannou 10° entre saint Auxence et l'Auxence dont il est question dans
VHistoire Ecclésiastique de Sozomène, dans un chapitre à propos de
l'invention du chef de saint Jean Prodrome. Résumons-le :
On dit que le chef de saint Jean Prodrome a été trouvé par des
moines de l'hérésie de Makédonios, qui vivaient à Jérusalem puis émi-
grèrent en Cilicie. L'empereur Valens ordonna que la relique fût ame
née à Constantinople, mais, au village dépendant de Chalcédoine
appelé Panteichion, le char sur lequel était la relique ne put plus
avancer : cela parut miraculeux et on décida de laisser là la relique,
que l'on déposa dans le bourg proche de Kosilaos, dans la propriété de
l'eunuque Mardonios. Plus tard, il vint à l'idée de l'empereur Théod
ose, qui se promenait par là, de prendre le chef du Prodrome : il se
heurta à l'opposition de Matrôna, vierge sacrée gardienne de la
relique. Elle finit par accepter, convaincue par la douceur et parce
qu'elle pensait qu'il se passerait la même chose qu'au temps de
Valens. Théodose emmena le chef du Prodrome à l'Hebdomon, où il
lui construisit une grande et belle église, et il supplia Matrôna de venir

98. Vie Aux. 2, §67, 1436 C.


99. Mont, p. 18-19.
100. Vie Aux. 5, p. 54-55.
LES VIES D} AUXENCE 231

à l'orthodoxie, car elle était de l'hérésie de Makédonios. Il y avait


aussi un prêtre, Bikentios, de la même hérésie, et qui était le prêtre de
l'église où se trouvait le chef : il suivit la relique et se convertit. Il
était Perse, et était venu chez les Romains avec son neveu Addas
quand les chrétiens de Perse furent persécutés sous l'empereur
Constance. Bikentios était devenu prêtre et Addas s'était marié, «il
servit très bien l'Église et eut pour enfant Auxence, homme d'une
grande foi envers Dieu, empressé (spoudaios) auprès de ses amis,
menant une vie simple, cultivé et sachant beaucoup des choses qui
sont racontées dans les écrits tant païens qu'ecclésiastiques. Modeste,
quoique familier de l'empereur et de la cour, et chargé d'un brillant
office (strateia) ; mais il était aussi tenu en haute estime par des moines
très estimés et des hommes spoudaioi, qui le connaissaient bien.» Pour
Matrôna, elle resta au bourg de Kosilaos où elle était higoumène de
vierges sacrées qui sont encore aujourd'hui nombreuses, comme j'ai
pu le constater, et qui ont un maintien digne de son éducation101.
Il semble que l'on puisse accepter l'identification de Γ Auxence de
Sozomène avec saint Auxence. Le témoignage de Sozomène concorde
en effet avec celui de la Vie Aux. 1. Les deux sources mentionnent le
haut office, les amis spoudaioi102 ; l'Hebdomon, où Théodose, selon
Sozomène, a construit une église pour accueillir le chef du Prodrome
gardé par Matrôna et le grand-oncle d'Auxence, Bikentios, joue un
rôle non négligeable dans la Vie Aux. 1 : c'est là qu'est reclus Jean,
qui joue auprès d'Auxence, alors dans le monde, le rôle de père spiri
tuel 103 ; c'est là aussi que Théodose fait venir Auxence pour leur pre
mière entrevue 104. On retrouve aussi dans la Vie Aux. 1 des traits du
récit de Sozomène : l'action se passe dans la même région, Chalcé-
doine et ses environs ; la charrette portant la tête du Prodrome mira
culeusement arrêtée rappelle le miracle similaire concernant
Auxence; les femmes ont, dans les deux cas, une place importante.

101. Sozomène, Hist. Eccl.. VII. 21 : PG 67, 1481-1485; J. Bidez, G. G. Hansen,


Sozomenus Kirchengeschichte, GCS 50, Berlin 1960, p. 333-334.
102. ...τον κύριν Αύξέντιον συν τοις λοιποΐς σπουδαίοις πόμα αίτείν (Vie Aux. 1, § 3, 1380
G). Sur ce point, v. l'analyse de la Vie Aux. 1 par S. Pétridès, Le monastère des
Spoudaei à Jérusalem et les Spoudaei de Constantinople, EO 4, 1900-1901, p. 225-231,
sp. p. 229-230. Sur les spoudaioi, v. en dernier lieu G. Dagron, «Ainsi rien n'échappera
à la réglementation». État, Église, corporations, confréries à propos des inhumations
à Constantinople (IVe-Xe s.), Hommes et richesses dans l'Empire byzantin II, VHIe-
:

XVe s., éd. V. Kravari, J. Lefort et G. Morrisson (Réalités byzantines 3), Paris 1991,
p. 155-182, sp. p. 176-178.
103. Vie Aux. /, § 2. 1380 B.
104. L'empereur se trouvait à l'Hebdomon pour une procession (prokenson), selon la
Vie Aux. 1 (§ 38, 1405 D), parce qu'il y fêtait la fête de saint Jean Baptiste, selon la Vie
Aux. 4 (Gédéon, p. 280; Sinait. yr. 515. f. 187').
232 MARIE-FRANCE AUZÉPY

Puisque l'identification est vraisemblable, cela tire Auxence du côté


des macédoniens. Ce ne sont pas gens bien faciles à cerner, car le
terme recouvre deux groupes apparemment distincts qui tirent leur
nom de l'évêque de Constantinople, Makédonios (deux épiscopats,
342-48, 350-360). Il y a d'une part des hérétiques, les pneumato-
maques, qui apparaissent après la mort de Makédonios et que les
sources disent rentrés dans le rang et disparus au 5e siècle : le texte
ci-dessus cité de Sozomène et le récit de l'invention des reliques des
Quarante martyrs de Sébaste par le même Sozomène 105 montrent
pourtant que les macédoniens existaient encore au début du 5e siècle.
Le terme semble d'autre part s'appliquer à une tradition monastique
constantinopolitaine remontant à cet évêque, et proche de la tradition
eustathienne. Les moines des premiers monastères constantinopoli-
tains, dont font partie les fondations de Makédonios, sont des gens
turbulents, presque libertaires, viscéralement opposés à la tutelle
épiscopale 106. Si les macédoniens déclarés ne sont plus qu'une popula
tion résiduelle au 5e siècle, leur pratique religieuse n'est pas morte à
cette date. Ils ne semblent pas dogmatiquement hérétiques mais plu
tôt, par leur pratique monastique, d'un non-conformisme qui les met
à la frange de l'hérésie. On reprochait aux eustathiens de mépriser
l'état de mariage, et de détruire les unions légitimes, d'abolir la dis
tinction des sexes et d'accepter dans leurs communautés des hommes
et des femmes, d'avoir un monachisme «lâche», fondé sur des commun
autés où il n'y a ni ermites ni cénobites, de préférer enfin leurs r
éunions informelles à la fréquentation des églises. Cette tradition
monastique a également une coloration sociale : elle professe que les
riches ne peuvent aller au ciel et a mis en place de très nombreux
hospices 107.
La concordance de ce programme avec la pratique religieuse
d'Auxence, telle qu'elle est dépeinte par la Vie Aux. 1, est frappante.
On y retrouve tous les éléments qui caractérisent la vie religieuse
autour d'Auxence, à l'exception du chant des hymnes et de la
condamnation du théâtre. Le discours féministe d'Auxence, la mise
en place d'une communauté de femmes, où les femmes qui quittent
leur mari de leur propre volonté sont acceptées, les pannychies qu'or
ganise Auxence et dont les textes ne disent pas qu'elles se passent
dans une église, ces «habitués» au statut mal défini, cette forme de
monachisme qui ne se laisse pas préciser, la mise à contribution des

105. Sozomène, Hist. EccL, IX, 2: PG 67, 1597-1601; éd. Bidez-Hansen (cf.
n. 100), p. 392-394.
106. Comme le montre bien G. Dagron {Monachisme, cité n. 43, sp. p. 246-253). Je
m'appuie ici sur sa présentation.
107. Cf. Dagron, Monachisme, p. 250-253.
LES VIES D'AUXENCE 233

riches pour améliorer le sort des pauvres, rien ne manque. Cela


conforte l'identification de l'Auxence des Vies avec l'Auxence de
Sozomène et fait de lui, sinon un macédonien, du moins quelqu'un qui
s'inscrit dans leur tradition et qui perpétue leurs pratiques. Cela
explique-t-il son opposition au concile de Chalcédoine ? Probable
ment. Dans la Vie Aux. 7, le texte qui est présenté comme Vhoros du
concile, et qui est lu à Auxence à Sainte-Sophie sur ordre de l'empe
reur Marcien, cite, après le concile de Nicée, le concile des 150 qui
s'est tenu à Constantinople contre Makédonios 108. Or Vhoros véritable
n'y fait pas allusion 109. Mais Psellos reprend l'allusion, dans le dis
cours dogmatique qu'il fait prononcer à Auxence devant ses vis
iteurs110. Il pourrait y avoir là, de la part de la Vie Aux. 1 et de
Psellos, comme le rappel discret de ce qui s'était réellement joué.
Il est sûr qu'Auxence a dû choisir son camp dans la lutte à la fois
dogmatique et disciplinaire qui a précédé le concile. Il ne fait pas
partie des moines partisans déclarés d'Eutychès puisqu'il ne signe pas
la pétition des moines présentée au concile111, mais il a certainement
résisté, du haut de sa montagne, à la normalisation, ce qui a déclenché
l'intervention impériale. A l'inverse, le monastère tou Hypatiou, qui
ne fait pas partie des adversaires déclarés d'Eutychès, puisqu'il est
presque assuré que son higoumène n'a pas souscrit à la déposition de
ce dernier en 448 112, a dû, comme beaucoup d'autres, prendre le
virage un peu avant le concile 113. Ce qui expliquerait soit que l'empe
reur l'ait choisi comme lieu de détention pour Auxence (Vie Aux. 7),
soit qu'il ait accepté la demande de son higoumène d'héberger
Auxence et de le garder sous surveillance (Vie Aux. 4).
Ce nouvel éclairage du personnage d'Auxence est intéressant pour
l'histoire du monachisme. Les renseignements fournis par la Vie
Aux. 1 prouvent que, même après Chalcédoine, puisque Auxence
s'installe sur le mont Skopa après Chalcédoine, un monachisme de
type ancien et de tradition macédonienne, a perduré dans les environs
de Constantinople, assez vivace même pour faire de nouvelles fonda
tions et coloniser une montagne. L'acceptation dogmatique du concile

108. Vie Aux. 1, § 41, 1409 C.


109. ACO, II, I, p. 128 [324]-130 [326].
110. Vie Aux. 5 § 25, p. 108-109.
,

111. La situation monastique des signataires a été examinée au concile : l'un d'eux,
un certain Léontios, était un ex-montreur d'ours (ACO, II, I, p. 1154 [324]), profession
fort proche de celle du mari de la troisième venue auprès d'Éleuthéra dans la Vie Aux.
1.
1 12. La liste est commentée par Dagron, Monachisme, p. 240-242. Il n'est pas abso
lument sur que l'higoumène n'ait pas souscrit puisque certains higoumènes, 6 sur 23,
n'ont signé que de leur prénom et ne peuvent être identifiés.
1 13. VA. Dagron, Monachisme, p. 270-272.
234 MARIE-FRANCE AUZÉPY

n'a pas entraîné de facto la normalisation des pratiques monastiques.


Ces pratiques n'étaient pas condamnées par tous. Il est clair que tou
Hypatiou, même s'il n'applique pas de telles pratiques, puisque c'est
un monastère d'hommes, normalement constitué, n'y est pas plus host
ile que Sozomène : elles ne le choquent pas, et il aurait volontiers
bénéficié de leurs retombées économiques. Il est même probable que
le dépit d'en avoir été privé l'a conduit à introduire, dans la Vie
d'Auxence qu'il a produite, certains détails qui illustraient l'aspect
économique et financier de l'entreprise d'Auxence sur le mont Skopa.
La Vie Aux. 4, bien entendu, présente différemment les choses. Sa
position est ambiguë parce que les Trichinaréai, comme ordre de
femmes, sont le plus pur exemple de la pratique «macédonienne»
d'Auxence ; mais d'un autre côté, l'ordre, qui s'est maintenu à travers
les siècles114, a abandonné toutes les autres pratiques auxentiennes
qui lui sont devenues étrangères et lui paraissent même sacrilèges. La
Vie Aux. 4 louvoie donc entre l'insistance sur les vertus du fondateur
et l'omission de ses pratiques «macédoniennes», ou leur maquillage de
manière à les rendre présentables.

L'étude des Vies d'Auxence ici menée donne seulement les bases
d'une étude qui demanderait à être poussée plus loin, tant à propos
d'Auxence que de sa postérité sur le mont proche de Constantinople.
En ce qui concerne Auxence, beaucoup de questions restent posées : y
a-t-il un lien entre les spoudaioi qu'il fréquentait115 et les macédon
iens au nombre desquels furent des membres de sa famille? L'in
fluence de Matrôna et des macédoniens explique-t-elle l'intérêt parti
culier d'Auxence pour les femmes? Les relations d'Auxence avec
l'ex-novatien Marcien, économe de la Grande Église, ont-elles duré
après sa retraite, et ont-elles contribué à lier entre eux les établiss
ements fondés par les deux hommes, comme le suggère un Synaxaire
du 12e siècle, signalant que la synaxe d'Auxence se fait à l'Anastasis
de Constantinople116, église sinon fondée, du moins reconstruite et

114. Un métochion των Τριχιναρών est situé dans la concession des Pisans en 1192 :
cf. Janin, Égl. et Mon. II, p. 46; on reste perplexe devant son affirmation : «Ce méto
chion ne peut être qu'une dépendance d'un monastère d'hommes».
115. Les spoudaioi paraissent avoir été plutôt anti-chalcédoniens cf. Dagron, art.
:

cité n. 102, p. 177-178.


116. Un manuscrit tardif du Synaxaire (Sa = Paris, gr. 1594, 12e s. : Synax. CP,
p. vm) place la synaxe à l'Anastasis/ Sainte-Anastasie (Synax. CP, 46553), où Antoine
de Novgorod voit en effet les reliques d'Auxence en 1200 (B. de Khitrowo, Itinéraires
russes en Orient, Genève 1889, p. 105 ; Xr. M. Loparev, Kniga palomnik Antonija arxie-
piskopa Novgorodskogo, Pravoslavnyj Palestinskij Sbornik, 17, 3, S. Petersbourg 1899,
p. 29).
LES \ IES DAIXESCE 235
u~
embellie par Marri en ? Quant à sa postérité, on peut se demander
quelle fut la relation entre les monastères du Mont-Auxence et le
monastère constantinopolitain ta Kallistratou, pour qu'y soit célé
brée, au 10(' siècle, la synaxe d'Auxence, ainsi d'ailleurs que celle de
Joannice 118. Enfin, il faut sans doute lire aussi la Vie d'Etienne le
Jeune, puisque celui-ci fut une célébrité du Mont Auxence au 8e siècle,
à la lumière des informations contenues dans la Vie dWuxence et
comme un document concernant l'histoire du lieu.

M a rie- F ran ce Auzépy


Tniversité Paris VIII -ΓΗΑ 186

117. Les Vies de Marcien lui attribuent la reconstruction de 1 église, niais la question
n'est pas encore tirée au clair (cf. Janin. Égl. et Mon. 1. p. 2'2-'2'λ). L'édition, par
.1. Wort ley, de la Vie de Marcien la plus ancienne permettra d'avancer à ce propos. Il
ne fait aucun doute, en tout cas, que le nom de Marcien est lié à l'église de l'Anastasis/
Sainte-Anastasie.
US. Le Synaxaire. au 1<> siècle, signale qu'Auxenee fut enterré «dans Veuklèrion,
qui avait été construit par lui. (lu monastère de femmes qui s'appelle Trichinaréai » et
que sa synaxe a lieu à ta Kallistratou (Synax. CP. 46515"18) : synaxe de Joannice à ta
Kallistratou Synax. CP, I937.
: