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Isabelle Augé

Convaincre ou contraindre : la politique religieuse des


Comnènes à l'égard des Arméniens et des Syriaques Jacobites
In: Revue des études byzantines, tome 60, 2002. pp. 133-150.

Résumé
REB 60 2002 France p. 133-150
Isabelle Augé, Convaincre ou contraindre : la politique religieuse des Comnènes à l'égard des Arméniens et des Syriaques
Jacobites. — Les trois premiers empereurs de la dynastie des Comnènes entreprennent, de 1081 à 1180, une politique de
reconquête des territoires orientaux tombés aux mains des Turcs saldjoûkides, puis des Latins installés en Mésopotamie, Syrie
et Palestine à la faveur de la première croisade. Or, dans l'espace concerné, Syriaques et Arméniens, considérés comme
schismatiques ou hérétiques, sont nombreux. Un recensement des différentes adhésions, de la part de ces chrétiens «mono-
physites», à la foi chalcédonienne — mentionnées en particulier par les chroniques arméniennes ou syriaques, mais aussi par
les traités de controverse comme celui du polémiste syriaque Denis Bar Salîbî dirigé contre les Melkites — et des modalités
grâce auxquelles elles deviennent effectives, permet de mettre en évidence la volonté des Comnènes d'utiliser leur politique
religieuse dans le but de reconquérir les provinces orientales de l'Empire.

Abstract
In the period 1081-1180 the first three Comnenian emperors attempted to reconquer the eastern territories from the Seljuk Turks
and to dislodge the Latins installed in Mesopotamia, Syria and Palestine as a result of the first Crusade. In this same territory
there were many Syrians and Armenians, considered as heretics. A review of the various conversions of 'Monophysites' to the
Chalcedonian creed mentioned in Syriac and Armenian chronicles and in polemical treatises, such as that against the Melkites by
the Syrian Denis Bar Salîbî, demonstrates the religious policy pursued by the Comnenians in the reconquest of these eastern
provinces.

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Augé Isabelle. Convaincre ou contraindre : la politique religieuse des Comnènes à l'égard des Arméniens et des Syriaques
Jacobites. In: Revue des études byzantines, tome 60, 2002. pp. 133-150.

doi : 10.3406/rebyz.2002.2257

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rebyz_0766-5598_2002_num_60_1_2257
CONVAINCREOU CONTRAINDRE :
LA POLITIQUE RELIGIEUSE DES
COMNÈNES À L'ÉGARD DES ARMÉNIENS
ET DES SYRIAQUES JACOBITES

Isabelle AUGE

Summary: In the period 1081-1180 the first three Comnenian emperors attempted to
reconquer the eastern territories from the Seljuk Turks and to dislodge the Latins installed
in Mesopotamia, Syria and Palestine as a result of the first Crusade. In this same territory
there were many Syrians and Armenians, considered as heretics. A review of the various
conversions of 'Monophysites' to the Chalcedonian creed mentioned in Syriac and
Armenian chronicles and in polemical treatises, such as that against the Melkites by the
Syrian Denis Bar Salîbî, demonstrates the religious policy pursued by the Comnenians in
the reconquest of these eastern provinces.

Lorsque Alexis Comnène accède au pouvoir, en 1081, la situation de


l'Empire byzantin est gravement compromise, comme l'atteste, par
exemple, le patriarche d'Antioche, Jean l'Oxite. Bloqué dans la capitale,
car l'insécurité des voies terrestres et maritimes lui interdisait de rega
gner son patriarcat, il est convié, avec d'autres, à se prononcer sur l'état
de l'Empire qui subissait alors les assauts conjugués des Petchénègues et
de l'émir turc de Smyrne, Tzachas. Dans son discours, il constate que
«des hordes de Scythes broutaient la majeure partie de l'Occident, alors
que de l'Orient ne subsistait pas même un menu fragment» ; sur le flanc
oriental, l'Empire est véritablement réduit à la portion congrue, soit
«l'acropole de Byzance»1.
Alexis Comnène et ses deux successeurs, Jean Comnène (1118-1143)
et Manuel Comnène (1143-1180) entreprennent alors, à l'instar des
empereurs de la dynastie macédonienne, une politique de récupération

1. L'ensemble du discours est édité et traduit dans P. Gautier, Diatribes de Jean


l'Oxite contre Alexis Ier Comnène, REB 28, 1970, p. 5-55, ici p. 18-48. Le passage cité se
trouve à la page 35.

Revue des Études Byzantines 60, 2002, p. 133-150.


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des territoires perdus. La reconquête des provinces orientales de


l'Empire, sur lesquelles nous mettrons ici principalement l'accent, met
les Comnènes aux prises avec deux types d'ennemis : d'une part les
Turcs qui tiennent une grande partie de l'Asie Mineure, et d'autre part
les Latins, qui se sont installés en Mésopotamie, Syrie et Palestine, à la
faveur de la première croisade. Or, dans cette zone à reconquérir, les
Arméniens et, dans une moindre mesure, les Syriaques sont présents en
nombre relativement conséquent. Leur installation dans la région date
surtout de la période de la reconquête macédonienne. Lors de celle-ci, en
effet, les empereurs ont repoussé de manière fulgurante leur frontière
vers l'est, créant dans les régions étudiées une zone de faible peuple
ment, les musulmans ayant été massacrés ou ayant fui. Pour pallier ce
vide démographique, les Macédoniens ont fait appel aux Syriaques et
aux Arméniens. C'est le patriarche jacobite Michel le Syrien qui donne,
pour ce qui concerne le cas des Syriaques, le témoignage le plus expli
citeen mentionnant l'offre d'installation à Mélitène faite par Nicéphore
Phocas au patriarche jacobite Jean Sarigta2. Les Arméniens eux aussi,
sous les Macédoniens, se sont installés dans ces régions puisque les
princes de Grande Arménie ont été amenés, à partir de la fin du
10e siècle, à abandonner leurs terres patrimoniales pour effectuer une
migration vers des régions plus méridionales, d'abord la Cappadoce,
puis la Cilicie et l'Euphratèse essentiellement3.
Or, les Arméniens et les Syriaques, s'ils sont chrétiens, sont considér
és par la chrétienté byzantine comme des schismatiques et des héré
tiques, ceci, bien que la date ne puisse être établie avec certitude, depuis
fort longtemps. Des travaux récents ont bien montré par exemple que,
pour le cas des Arméniens, la rupture définitive serait à situer au
7e siècle4. Au cours des siècles, les empereurs byzantins ont cherché à
réduire cette fracture et à mettre fin au schisme en utilisant des méthodes
bien souvent coercitives. Cette volonté d'unité, au-delà du volet strict
ementreligieux, s'explique en partie par des raisons politiques, les emper
eurs ne pouvant tolérer l'existence de ce particularisme religieux sus
ceptible de fragiliser la cohésion, face à l'ennemi perse d'abord puis,
surtout, musulman. Au cours des siècles, cette politique byzantine a eu

2. J. B. Chabot (éd. et trad.), Chronique de Michel le Syrien, patriarche jacobite


d'Antioche (1166-1199), Bruxelles 1963, III, 4, t. III, p. 130-131 ; cité par G. Dagron,
Minorités ethniques et religieuses dans l'Orient byzantin à la fin du Xe et au XIe siècle :
l'immigration syrienne, TM 6, 1976, p. 177-216 ; repr. dans Id., La romanité chrétienne
en Orient, Londres 1984, p. 187. L'ensemble de l'article concerne les questions ici évo
quées.
3. G. Dédéyan, L'immigration arménienne en Cappadoce au xie siècle, Byz- 45, 1975,
p. 34-54.
4. Voir en dernier lieu l'étude très poussée de N.-G. Garsoïan, L'Église arménienne et
le grand schisme d'Orient, CSCO 574, Subsidia 100, Louvain 1999, voir en particulier la
conclusion, p. 399-409.
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des résultats variables, les chefs religieux arméniens y répondant par une
attitude allant, selon les cas, de l'acceptation au refus catégorique5.
Les sources attestent, pour le 12e siècle également, un certain nombre
d'adhésions, de la part des Arméniens et des Syriaques, à la foi chalcé-
donienne. De ce fait, il semble intéressant d'en dresser d'abord une typo
logie, puis d'insister sur les modalités grâce auxquelles elles deviennent
effectives, afin de tenter de cerner les intentions des empereurs
Comnènes et de voir en quoi leur politique religieuse peut servir leur
politique de reconquête des provinces orientales de l'Empire.

Typologie des conversions

Les empereurs Comnènes, surtout Jean et Alexis, font parfois, pour


obtenir des conversions, usage de la force. Le premier, par exemple, met
en œuvre des méthodes coercitives, comme l'atteste de manière élo
quente la chronique de Michel le Syrien. L'auteur écrit ainsi :
«Jusqu'à l'époque de l'empereur Alexis notre nation avait une église à
Constantinople et les Arméniens une autre ; et dans chacune d'elles se
trouvaient un prêtre et une corporation de négociants séculiers et autres.
Un prêtre syrien s'y rendit, d'Antioche ; comme le prêtre de notre église,
qui était de Symnada, ne l'accueillit pas, Satan entra en cet homme, et il
alla dire aux Grecs : "Ces Syriens et ces Arméniens qui sont dans votre
ville ont commerce avec les Turcs". Et l'empereur fut irrité ; sur son
ordre les deux églises furent incendiées et les prêtres chassés, et le reste
du peuple devint pour la plupart hérétique»6.
Le prêtre syriaque d'Antioche, en conflit avec son coreligionnaire de
Constantinople, pour des raisons de protocole semble-t-il, choisit donc
de dénoncer ce dernier à l'empereur, en prenant pour motif une collusion
avec les Turcs. Le choix de cet argument n'est pas anodin, et révèle la
prise de conscience de l'importance de l'élément chrétien et de la posi
tion qu'il adopte par rapport à l'occupation turque. L'empereur ajoute
foi, sans autre forme d'enquête, au dire du prêtre d'Antioche et fait fe
rmer les lieux de culte arméniens et syriaques, ce qui en dit long sur la
suspicion latente des autorités constantinopolitaines à l'égard de ces
chrétiens. On notera aussi, anticipant sur notre seconde partie, que le
peuple, privé de ministre du culte et de lieux où l'exercer, semble se rés
igner facilement et massivement à adopter la foi orthodoxe.
Si Alexis s'attaque aux chrétiens «monophy sites» de la capitale, en
faisant fermer leurs églises, son fils Jean, lui, s'en prend aux Arméniens
de Cilicie, lors de sa première expédition en Orient, dans les années

5. Voir par exemple pour les 7e-8e siècles, J.-P. Mahé, Confession religieuse et identité
nationale dans l'Église arménienne du vne au xie siècle, dans N.-G. Garsoïan et J.-P.
Mahé, Des Parthes au califat, quatre leçons sur la formation de l'identité arménienne.
Monographies des TM 10, Paris 1997, p. 59-78, particulièrement p. 59-63.
6. Michel le Syrien, op. cit., XV, 7, t. Ill, p. 185.
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1136-1138. Le but de cette expédition est de récupérer les territoires


byzantins de Cilicie et de Syrie du Nord, face au prince arménien
Lewon Ier (1129-1137), et au prince d'Antioche Raymond de Poitiers
(1136-1149). Lors de cette campagne, il adopte une attitude particulièr
ement dure à l'égard des Arméniens, et quelques indices permettent de
supposer qu'il entendait obtenir leur conversion. L'expédition de Cilicie
apparaît bien comme une «guerre sainte» à rencontre des Arméniens ;
ceci ressort surtout du panégyrique écrit pour l'occasion par Michel
Italikos7. Deux colophons de manuscrits rédigés par Nersês Chenorhali
montrent également que Jean Comnène s'en est pris à l'organisation rel
igieuse de la Cilicie et aux lieux de culte arméniens. L'un d'entre eux dit
ceci à propos de l'empereur :
«II dévasta de nombreux couvents et églises et ils [les Grecs] brisaient les
signes du Seigneur [les croix], et pleins d'esprit de vengeance, ils por
taient de terribles coups à notre peuple»8.
Les méthodes utilisées sont pour le moins brutales et Jean Comnène
renoue avec une vieille méthode byzantine, à savoir celle du transfert de
populations. Les chroniqueurs arabes le montrent déportant les habitants
arméniens de la ville de T'il Hamtoun, enlevée à un vassal de Lewon, en
Chypre9. Nersês de Lambroun nous apprend également qu'il a rétabli,
dans la ville d'Anazarbe, un évêque grec :
«À Anazarbe, les princes arméniens avaient fondé une église. Les Grecs
s'étant emparés par deux fois de cette ville y placèrent un évêque attaché
à l'église des Arméniens, en assignant à cette église un revenu fourni par
le pays»10.
Les empereurs, que ce soit dans leur capitale ou dans les territoires
qu'ils tentent de reconquérir, usent donc de la manière forte, en fermant,
voire en détruisant les lieux de culte. Ils donnent ainsi un exemple qui est
relayé, sur le plan local, par les évêques grecs, qui se trouvent, nonobs-

7. P. Gautier (éd.), Michel Italikos, lettres et discours, Archives de l'Orient chrétien


14, Paris 1972, n° 43, p. 239-270; voir l'analyse détaillée du discours dans G. Dédéyan,
Les pouvoirs arméniens dans le Proche-Orient méditerranéen (1068-1 144), Thèse d'État
(dactylographiée), Paris 1990, p. 689-690.
8. G. Hovsep'ean, Colophons de manuscrits, t. I, (ve-1250), Antélias 1951, n° 169,
col. 355, traduit par G. Dédéyan, op. cit., p. 692. Un autre exemple similaire et attestant
de pillages des couvents est également donné par A. Mat'evosian, Colophons de manusc
ritsarméniens (\f-xif s.), Erevan, 1988, n° 191, p. 162. L'Anonyme syriaque relève aussi
ces exactions commises par Jean Comnène en Cilicie : Anonymi auctoris chronicon ad A.
C. 1234 pertinens, CSCO, SS, 154, Louvain 1974, p. 82 : «Ses soldats se dispersèrent dans
les montagnes et dans les plaines, causant beaucoup de maux aux villages chrétiens».
9. Ibn al-Kalânisî, R. Le Tourneau (trad.), Damas de 1075 à 1 154, Publications de
l'Institut Français de Damas, Damas 1952, p. 237 ; Ibn al-Athîr, Kamel- Altevarykh,
(extraits), RHC Or. t. I, p. 189-744, Paris 1872, ici p. 424, G. Dédéyan, op. cil, p. 86 et É.
Malamut, Les îles de l'Empire byzantin, VIIIe -XIIe siècles, Byzantina Sorbonensia 8,
Paris 1988, 1. 1, p. 162.
10. Nersês de Lambroun, Explication de la sainte messe, traduction partielle dans
RHC, Documents Arméniens, t. I, Paris 1869, p. 569-578, ici p. 577.
POLITIQUE RELIGIEUSE DES COMMÈNES 1 37

tant le retrait des Byzantins sur le plan politique, encore en place. Citons
encore une fois une remarque de Michel le Syrien :
«Quand les méchants Grecs ne pouvaient plus maltraiter les Orthodoxes,
comme ils le faisaient autrefois, ils n'abandonnaient cependant pas leur
cruauté ; mais ils établirent à Antioche et en Egypte, pour leur peuple, des
patriarches, dans les États des musulmans, et ils s'agitaient pour troubler
les Syriens, et même les Égyptiens et les Arméniens, comme un serpent
dont la tête est coupée et qui agite sa queue. Il y avait donc en Syrie et en
Arménie, de même qu'en Palestine et en Egypte, outre le patriarche et les
évêques de notre nation, de nos frères les Egyptiens et les Arméniens,
ceux aussi des Grecs chalcédoniens, qui troublaient autant qu'ils pou
vaient ces trois nations, et même, quand l'occasion s'en présentait, les
Nubiens et les Abyssins»11.
Bien que souvent contraints, en raison de la situation politique
instable, de résider dans la capitale, et non dans leurs évêchés, les
évêques grecs qui peuvent s'y rendre ont donc eux aussi une attitude
dure à l'égard des chrétiens arméniens et syriaques, cherchant à obtenir
par tous les moyens leur adhésion à la foi chalcédonienne.
L'usage de la force est ainsi parfois employé, au 12e siècle, pour obte
nirdes conversions. Au-delà de cette forme extrême, il existe toutefois
des méthodes un peu moins violentes qui consistent à essayer de persuad
er, en organisant des discussions, même si les protagonistes de celles-ci
sont l'objet de fortes pressions.
Un corpus particulièrement fourni de documents renseigne sur les dis
cussions qui ont lieu, dans les années 1165-1180, entre Grecs d'une part,
Syriaques et surtout Arméniens d'autre part. Celui-ci est composé
notamment du recueil des lettres échangées entre Grecs et Arméniens12,
compilé par Nersês de Lambroun alors qu'il était archevêque de Tarse, à
la demande de son frère Het'oum, seigneur de Lambroun13. L'une des

1 1. Michel le Syrien, op. cit., XVI, 3, t. III, p. 225.


12. Nersês Chenorhali, Épître générale, Jérusalem 1871 : on y trouve la correspon
dance entre Nersês Chenorhali, puis son successeur Grigor Tegha, et les Grecs. La pre
mière lettre est la profession de foi de Nersês (1165), la dernière rend compte des déci
sions du synode arménien qui s'est tenu à Horomkla en 1178. Ce recueil contient
également une partie de la correspondance des deux catholicos avec les docteurs de
Grande Arménie, en vue de la réunion d'un concile, à savoir une lettre envoyée par
Nersês, et un échange de lettres entre Grigor IV et les docteurs de Grande Arménie, à la
veille de la réunion du synode de Horomkla. Les missives échangées entre Nersês et les
Grecs ont été traduites en latin par J. Cappelletti, Sancti Nerseîis Clajensis Armeniorum
catholici opera, t. I, Venise 1833. Il n'existe en revanche aucune traduction de la corre
spondance postérieure à la mort de ce catholicos.
13. Voir A. Bozoyan, Documents on the Armenian-Byzantine ecclesiastical négociat
ions (1 165-1178), Erevan 1995 (en arm., avec résumé anglais), p. 130-131. Ce sont, entre
autres, les colophons de manuscrits qui apportent des renseignements sur les circonstances
de la rédaction de ce recueil. Voir par exemple G. Hovsep'ean, op. cit., n° 281, col. 621.
Ce même document se trouve également dans N. Akinian, Nersês Lambronatsi, p. 218-
219. Dans ce colophon de manuscrit, Nersês explique qu'il a agi «selon ton désir, pieux
prince, mon frère Hét'oum». Il s'agit d'Hét'oum III (1 151-1218), seigneur de Lambroun
de 1170 à 1200.
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lettres envoyées à l'empereur Manuel par Nersês Chenorhali à la fin de


l'année 1166 est particulièrement riche en informations pour ce qui
concerne la manière dont le catholicos envisageait les négociations.
Après un rappel des exactions des Grecs à rencontre des Arméniens, il
écrit en effet ceci :
«Et nous demandons ceci aussi de votre indulgente mansuétude : si Dieu
nous accorde d'entamer ensemble des discussions, qu'il n'en soit pas
comme de celles d'un maître avec ses serviteurs ou de serviteurs avec
leur maître. Car vous, vous exposez nos manques en notre présence, et
nous, nous n'osons pas vous faire connaître ce qui, chez vous, nous scan
dalise, ce qui est la loi des choses charnelles, non celle des choses spiri
tuelles»14.
Nersês, fort certainement de l'expérience des discussions ayant eu lieu
dans un passé plus ou moins lointain, se permet donc de dénoncer le
déroulement de celles-ci et d'exiger la plus parfaite égalité : s'il est prêt à
entendre les griefs des Grecs à rencontre des Arméniens, il convient que
lui-même puisse également exposer son point de vue. Les dispositions
contraignantes prises par les Grecs en période de discussions dogmat
iquessont donc stigmatisées, et il est vrai que, dans la période étudiée,
on peut recenser un cas très clair de telles pressions. Les chroniqueurs
Michel le Syrien et Matt'êos d'Ourha narrent en effet tous deux les
controverses calendaristes qui eurent lieu en 110315, portant sur le calcul
de la date de Pâques. Une divergence entre le comput utilisé par les
Arméniens et les Syriaques et le comput utilisé par les Grecs entraîne en
effet, tous les quatre- vingt quinze ans, un écart entre les dates de célébra
tion de la fête pascale16. Ce n'est pas la première fois, en 1103, que les
Arméniens et les Syriaques subissent des pressions de la part des Grecs,
pressions relevées par les chroniqueurs. Matt'êos d'Ourha écrit ainsi :
«Les habitants d'Antioche, de Cilicie et d'Édesse eurent des discussions
sans fin à soutenir avec eux, parce que les Grecs s'efforçaient d'imposer
des désagréments à notre nation, sans toutefois réussir à l'ébranler. Les
Syriens d'Édesse, cédant à la crainte, embrassèrent le parti des Grecs et
renoncèrent à l'alliance qu'ils avaient contractée avec les Arméniens».
D'après le même chroniqueur, le catholicos arménien Grigor II le
Martyrophile aurait alors envoyé une lettre à ses ouailles, qui lui avaient
demandé conseil, pour leur enjoindre de ne rien modifier des traditions

14. Édition de l'ensemble de la lettre dans Nersês Chenorhali, op. cit., p. 109-120;
trad. J. Cappelletti, t. I, p. 195-204, le passage cité se trouve aux p. 117-118 pour l'édi
tion, p. 202 pour la traduction.
15. Matt'êos d'Ourha, Histoire, éd. de Jérusalem, 1869, p. 353-361 ; Michel le Syrien,
op. cit., t. III, p. 189-190.
16. Sur les origines de la différence de date, voir A.-K. Sanjian, Crazatik «Erroneous
Easten>. A Source of Greco-Armenian religious Controversy, Studia Caucasica 2, 1966,
p. 26-47, ici p. 27-36. L'auteur récapitule ensuite l'ensemble des témoignages concernant
ce phénomène et les différentes dates auxquelles il se produit.
POLITIQUE RELIGIEUSE DES COMMENES 1 39

arméniennes17. Cette source arménienne accuse donc les Syriaques


d'avoir cédé aux Grecs, alors que Michel le Syrien, lui, ne dit rien de
cette rétractation, insistant au contraire sur la victoire des «monophy-
sites» lors de ce débat, puisque la lumière, le feu sacré descendant sur le
tombeau du Christ le jour de Pâques, se manifeste à la date par eux envi
sagée, et non à celle prévue par les Grecs18.
Bien que le texte de Matt'êos ne soit pas très explicite à propos des
pressions exercées par les Grecs à rencontre des Arméniens, il est pro
bable que des discussions eurent lieu, lors desquelles les méthodes
employées par les Grecs pour convaincre leurs contradicteurs n'eurent
certainement rien d'irénique.
Les Arméniens, tout comme les Syriaques, ont donc à l'esprit un cer
tain nombre de faits, récents ou plus lointains, qui suscitent de leur part
une méfiance vis-à-vis de toute discussion religieuse. Cette réticence
n'est pas l'apanage des autorités ecclésiastiques arméniennes ou
syriaques et, parmi le peuple également, nombreuses sont les personnes
qui voient dans les Grecs des persécuteurs.
Cependant, parfois, des conversions à la foi chalcédonienne s'opèrent
de manière spontanée, sans pression de la part des Grecs ; elles peuvent
alors être considérées comme des conversions volontaires. Le premier
cas recensé, qui a lieu en 1173-1174, n'est pas très net, puisque l'adhé
sion résulte, non d'un attrait réel pour la foi chalcédonienne, mais d'une
dissension interne à la communauté arménienne. C'est, là encore, Michel
le Syrien qui rapporte l'événement en ces termes :
«À cette époque, quelques Arméniens d'Édesse, bartabeita [vardapets]
c'est-à-dire docteurs, accusaient vivement leur catholicos de vendre le
sacerdoce... Le catholicos les prit et leur fit raser la barbe, dans sa colère.
Dès lors, ils furent eux-mêmes encore plus irrités. Ils donnèrent naissance
à une hérésie... On les appela les Ausiganayé... Alors ils se joignirent aux
Chalcédoniens ; c'est pourquoi tous les Arméniens comme aussi nos
fidèles les détestaient»19.
L'attitude intransigeante du catholicos, qu'ils accusaient de simonie, a
donc poussé ces docteurs vers l'adhésion à la foi chalcédonienne.
Cependant cette adhésion, toujours d'après Michel le Syrien, fut éphé
mère et seul le chef du schisme, Housik, persista dans son choix. Quoi
qu'il en soit, ce n'est en quelque sorte qu'une acceptation par défaut de
la foi chalcédonienne que réalisent ces personnages, pour s'opposer à
d'autres, et en particulier à leur chef religieux.

17. Le catholicos a même rédigé un traité intitulé A propos de l'erreur de Pâques, dont
le colophon mentionne l'intervention du Martyrophile dans cette controverse et l'envoi de
la lettre à des prêtres d'Édesse : voir N. Pogharean, Grand catalogue des manuscrits de
Saint-Jacques, 10 vol., Jérusalem 1966-1990, t. IV, p. 534.
18. Matt'êos d'Ourha mentionne également ce fait (p. 361), accusant de surcroît les
Grecs d'avoir, eux, allumé les lampes à leur date, de façon frauduleuse.
19. Michel le Syrien, op. cit., XIX, 10, t. III, p. 351-352.
140 ISABELLE AUGE

Le dernier cas que nous allons analyser ici montre en revanche


qu'existent parfois des conversions délibérées à la foi chalcédonienne,
par attrait pour celle-ci. Il nous est fourni par le polémiste syriaque Denis
Bar Salîbî dans son Traité contre les Melkites20. Il est difficile de situer
ce texte dans le temps, car le seul élément de datation qu'il contient est
sujet à caution21. Il semblerait qu'il ait été écrit au début du règne de
l'empereur Manuel Comnène, mais sans que cela ne soit avéré. Ce traité
est une réponse, point par point, à un certain Rabban 'Isho', un moine
syrien qui avait montré une certaine faiblesse envers les Melkites et était
prêt à quitter sa communauté pour les rejoindre, s'il ne l'avait déjà fait.
La lecture de l'ensemble de la missive montre que le moine auquel
s'adresse Denis Bar Salîbî avait, d'une part, été séduit par le faste de la
liturgie grecque et, d'autre part, avait été impressionné par la puissance
temporelle des Grecs. Cela est parfaitement intolérable pour le théolo
giensyriaque qui, utilisant des arguments souvent éculés, cherche à
convaincre son contradicteur de se rétracter, dans une lettre qui possède
toutes les caractéristiques d'un traité de polémique.
Cette brève typologie des conversions recensées permet de constater
que tous les cas de figure sont présents, de la conversion forcée, obtenue
par l'usage des armes, à l'adhésion volontaire, par conviction de la supér
iorité du dogme mais surtout de la liturgie des Grecs chalcédoniens. De
la conversion ponctuelle, comme celle de Rabban 'Isho', à la discussion
dogmatique entre les autorités religieuses ou politiques, il y a bien sûr un
abîme, qui se traduit dans les modalités de réception des nouveaux
convertis.

Les modalités d'adhésion à la foi chalcédonienne

Le chroniqueur arménien Matt'êos d'Ourha est, à cet égard, le plus


explicite : son témoignage montre de façon patente que, sous le règne
d'Alexis, les nouveaux convertis recevaient un second baptême. Ainsi le
chroniqueur indique que :

20. A. Mingana (éd. et trad.), Bar Salibi's treatise against the melchites, Woodbrooke
Studies, Christian documents in Syriac, Arabic and Garshuni, I, Cambridge 1927, p. 1-95.
Les rares renseignements concernant l'auteur viennent de Michel le Syrien, duquel il était
visiblement proche. Il est né à Mélitène, à une date que l'on ne peut préciser, et est mort
en 1171. D'abord rhéteur, il devient ensuite diacre, puis évêque de Marach en 1 154, et te
rmine sa vie sur le siège d'Amid. Sur le traité dont il est question ici, voir M. Albert, R.
Beylot, R.-G. Coquin, B. Outtier, C. Renoux, Christianisme s orientaux: introduction à
l'étude des langues et des littératures, Paris 1993, n° 654, p. 359-360 ; P. Van Der Aalst,
Denis Bar Salibi polémiste, POC9, 1959, p. 10-23, ici p. 1 1-17.
21. Lorsque Bar Salîbî mentionne l'affaire qui a opposé Ignatius de Mélitène aux
Grecs, sous Constantin Doukas, il la fait remonter à un siècle, ce qui daterait ce texte des
environs de 1 165. Mais le polémiste a pu arrondir au chiffre commode d'un siècle. (Sur
les discussions qui mirent aux prises Ignatius de Mélitène et les Grecs, voir G. Dagron,
op. cit., p. 204 : l'évêque Ignatius, exilé au mont Ganos en 1064, est libéré lorsque
Romain Diogène succède à Constantin Doukas).
POLITIQUE RELIGIEUSE DES COMMÈNES 141

«Tout en se rendant illustre, il [Alexis] fit une œuvre qui n'était pas
conforme à la volonté de Dieu, et il méprisa le baptême de Nicée et fit
prévaloir les dispositions de Chalcédoine et, sans vergogne, il baptisait
tout le peuple des Arméniens, sans redouter l'Esprit Saint qui a conféré la
lumière à ce saint Baptême.»22
Matt'êos, à ce propos, fait même une citation apocryphe de l'apôtre
Pierre, condamnant ce baptême réitéré. Bar Salîbî atteste également cette
pratique, dans le traité étudié plus haut, lorsqu'il écrit :
«Si quelqu'un montre une certaine instabilité, une certaine faiblesse [et
les rejoint], ils le baptisent à nouveau et nous appellent ouvertement héré
tiques et impies.»23
Le problème de l'attitude à adopter envers les personnes embrassant la
foi orthodoxe et venant, non de communautés païennes, mais de commun
autéschrétiennes considérées comme hérétiques, s'est posé très tôt dans
l'histoire de l'Église, puisque cette question de la validité du baptême
donné par les hérétiques se manifeste dès les premiers temps, opposant
notamment Cyprien de Carthage et le pape Etienne Ier (254-257). Le
pape Etienne pose alors un principe qui restera celui de l'Église, à savoir
que, là où le baptême avait été administré dans les conditions requises, le
fait que le ministre ait été un schismatique n'empêchait pas que le sacre
ment ait son efficacité. Ce problème a toujours été considéré comme
important puisque, si l'on consulte les actes des conciles œcuméniques
par exemple, on voit que le canon 7 de celui de Constantinople I en 381
lui est entièrement consacré, distinguant deux cas différents : d'un côté
se trouve toute une série de schismatiques comme les apollinaristes qui
ne sont soumis qu'à une onction simple; de l'autre des personnages
comme les Sabelliens ou les Montanistes qui doivent être rebaptisés
«comme s'ils étaient des païens»24. Il existe, en quelque sorte, une grada
tiondans l'hérésie et une identification entre un état quasi païen et la
pratique du second baptême. Ainsi, en rebaptisant les Arméniens, Alexis
les relègue au rang d'incroyants, ne donnant aucune validité à leurs
sacrements, ce qui ne peut que les choquer.
Les méthodes que nous venons d'évoquer sont employées en cas de
conversion ponctuelle. Cependant, quand les pouvoirs suprêmes, qu'ils

22. Matt'êos d'Ourha, op. cit., p. 432. Vardan, Compilation historique, éd. Venise
1862, p. 118, trad, de R.-W. Thomson, The historical compilation of Vardan Arewelc'i,
DOP 43, 1989, p. 125-226, ici p. 202, mentionne également cette habitude de rebaptiser,
sous le règne d'Alexis, lorsqu'il rapporte la mort de ce dernier. Son fils Jean «blâma la
politique de son père qui avait été corrompu par de mauvais prélats. En baptisant une
seconde fois, il crucifiait le Christ à nouveau». Matt'êos d'Ourha note d'ailleurs, lui aussi,
à la suite du passage cité, cette amélioration sous le règne de Jean Comnène. La traduction
d'E. Dulaurier, qui prétend le contraire, est erronée puisqu'on lit dans le texte arménien
que Jean supprima le second baptême imposé aux Arméniens.
23. Bar Salîbî, op. cit., p. 28.
24. G. Alberigo (dir.), Les conciles œcuméniques, t. II, Les décrets, vol. I, De Nicée à
iMtran IV, Paris 1994, p. 94-95.
142 ISABELLE AUGE

soient politiques ou religieux, entrent en rapport pour tenter de s'accord


er, comme ce fut le cas lors des discussions arméno-grecques de 1165-
1180, les modalités ne peuvent être similaires, puisque l'adoption de la
foi chalcédonienne concerne alors l'ensemble d'un groupe ethnico-reli-
gieux.
Le seul document qui puisse nous permettre d'appréhender la manière
dont les Arméniens envisageaient la mise en œuvre de leur union avec
les Grecs est un écrit de Nersês de Lambroun rédigé certainement à la
demande du catholicos Grigor Tegha, à l'époque où les négociations rel
igieuses passent à la phase pratique avec la réunion du concile de
Horomkla en 1178. Ce texte est en fait une réponse aux neuf demandes
faites par le délégué grec Théorianos lors de sa seconde rencontre avec le
catholicos Nersês Chenorhali25.
Dans leur neuvième et dernier chapitre, les Grecs exigeaient que le
catholicos fût désormais nommé par l'empereur. Pour Nersês, cette exi
gence et les conséquences qui en découlent sont certainement le point le
plus important de ces neufs chapitres :
«Ce chapitre, bien qu'ils l'aient disposé après, contient cependant tous les
chapitres précédemment écrits. Parce que, s'il en est ainsi, et que nous
l'établissions dès à présent, la paix grandira et prospérera plus encore.
Mais, dans le cas contraire, bien que nous semions maintenant, nous n'es
pérons pas récolter les fruits de nos semences.»26
Le futur archevêque de Tarse continue en ces termes :
«Et il faut rendre l'amitié indestructible, en donnant en mariage le siège
d'Antioche au patriarcat des Arméniens, car par l'union de cette Vierge
chaste et de cet époux immaculé, nous pensons qu'une alliance indestruct
ible existera entre nos deux peuples. Car, de même que le Seigneur, par
son incarnation, a soumis la nature humaine au pouvoir de Dieu le Père,
de même, en ayant pour corps ce saint Siège, toute l'Église arménienne
sera placée sous l'autorité du roi des Romains, et mélangée à la Grande
Église.»27

Ce n'est qu'à cette condition que les Arméniens sont en mesure d'ac
cepter que leur catholicos soit désigné par l'empereur :
«Ainsi, quand le catholicos des Arméniens sera sur l'un des quatre sièges
[patriarcaux], à la droite du roi des Romains, sur le siège patriarcal

25. Éd. dans A. Paldchyan, Histoire de la doctrine catholique chez les Arméniens et
de leur union avec l'Église latine au synode de Florence, Vienne 1878 (en arm.), p. 260-
266. Trad. latine dans Mansi, Sacrorum conciliorum nova et amplissima collectio, 53 vol.,
Paris 1901-1927, t. 22, col. 197-204. Voir N. Akinian, Nersês de Lambroun, archevêque
de Tarse, Venise 1956 (en arm.), p. 198-199 ; A. Bozoyan, op. cit., p. 192-205.
26. A. Paldchyan, op. cit., p. 264.
27. Ibid., p. 265. La même idée est reprise plus loin, p. 266, dans les demandes faites
aux Grecs par les Arméniens : c'est la septième et dernière demande : «Et que le siège
d'Antioche soit au catholicos des Arméniens et que les églises qui sont dans son territoire
soient en son pouvoir en Orient et en Occident ; et ainsi, sous les ordres de ta royauté, il
conduira sincèrement les Arméniens jusqu'à la dernière extrémité».
POLITIQUE RELIGIEUSE DES COMMENES 143

d'Antioche, l'union espérée par tous les Arméniens sera, à travers lui,
ancrée à vous. Et tous les jougs placés par vous sur notre cou seront ren
dus légers par cet espoir d'avoir toujours chez vous un médiateur de paix.
Et, par votre volonté, la succession du premier sera assurée, lui qui sera
appelé par élection impériale. Sinon, nous serons esclaves des peuples
étrangers, à cause de nos péchés, et, si nous vivons sous leur domination,
comment est-il possible de tendre [les bras] au roi des Romains, et de lui
demander de désigner le catholicos ?»28
Ainsi, lorsque le catholicos Nersês, puis son successeur Grigor Tegha,
décident d'accepter la foi chalcédonienne, après avoir longuement dis
cuté sur des questions dogmatiques et être parvenus à un accord, aussit
ôt,ils réfléchissent aux modalités à mettre en œuvre pour que cette
union se révèle durable et acceptable par tous. L'idée d'une fusion des
deux hiérarchies, le catholicos obtenant le siège d'Antioche, est celle qui
a poussé le plus loin cette volonté29.
Ainsi tout au long du 12e siècle, des Arméniens et des Syriaques adopt
entla foi chalcédonienne, de façon individuelle ou collective, le cas le
plus significatif étant, à cet égard, l'acceptation du dogme de
Chalcédoine par les Arméniens lors des discussions arméno-grecques de
1165-1178. À ces différents types de conversions répondent également
des modalités différentes, allant de la réitération du baptême à la fusion
des deux hiérarchies, grecque et arménienne, proposée par Nersês de
Lambroun, conseiller du catholicos Grigor Tegha en la matière.
Nous avons signalé en introduction que, depuis la rupture religieuse
entre les «monophysites» et les Grecs orthodoxes, les empereurs byzant
ins avaient déjà, à plusieurs reprises, tenté de rallier les schismatiques,
ceci pour des raisons bien souvent politiques. Qu'en est-il sous les
Comnènes ?

Les intentions des Comnènes : une politique religieuse


au service de la politique de reconquête ?

L'Église grecque, dans les territoires passés sous domination musul


mane ou latine, se trouve souvent mise à mal, contrairement aux hiérar
chiesdes chrétiens d'autres confessions qui, elles, réussissent à subsister,
voire à prospérer.
Quelques exemples suffiront à montrer que l'Église grecque a souffert
de manière relativement importante de l'installation des Turcs en Asie
Mineure. Sous l'effet conjugué des conversions à l'islam et des déplace
mentsde population, le nombre de chrétiens a nettement diminué en

28. Ibid., p. 265-266.


29. Il faut noter cependant qu'un certain nombre de documents dus à la plume de
Nersês de Lambroun, et répertoriés par A. Bozoyan, semblent montrer que le futur arche
vêque de Tarse souhaitait tout de même préserver l'indépendance de l'Église arménienne :
voir A. Bozoyan, op. c'a, p. 176-181.
144 ISABELLE AUGE

Anatolie, ce qui a entraîné une désorganisation notable de la hiérarchie


ecclésiastique grecque. Cette désorganisation est surtout décelable à tra
vers l'augmentation du nombre des évêques non-résidents (qualifiés de
σχολάζοντες). Un évêque σχολάζων est un prélat qui réside dans la
capitale, étant «incapable de se rendre vers l'église où il a été nommé,
parce que celle-ci est occupée par un peuple impie ou hérétique»30. Par
exemple Nicolas — le futur patriarche Nicolas III (1084-1111) — , qui
tenait auprès de l'évêque d'Antioche de Pisidie un rôle de vicaire génér
al,fut contraint, devant l'avancée des Turcs, de se retirer dans la capit
ale, plus précisément dans le monastère de Laphadion31.
La situation de l'Église grecque en territoire musulman est donc diffi
cile et il en est de même dans les États latins où la mise en place de la
hiérarchie latine se fait au détriment de la hiérarchie grecque. Si, au
départ, les croisés semblent vouloir respecter les prélats grecs qui subsis
tent dans les territoires conquis, très vite, ils adoptent une attitude beau
coup plus radicale qui consiste à remplacer les prélats grecs par des pré
lats latins. Le cas le plus significatif, et surtout le mieux documenté, est
celui de la ville d'Antioche, où se trouvait, à l'arrivée des armées croi
sées, le patriarche grec Jean l'Oxite. Ce dernier, d'ailleurs, eut à souffrir
des attaques des musulmans qui s'en prirent à lui lorsqu'ils se virent
assiégés par des chrétiens. Le patriarche grec en retira un prestige cer
tain, un statut de confesseur du Christ, comme le note le chroniqueur
latin Guillaume de Tyr32. Cependant cette entente ne dura qu'un temps,
jusqu'à la démission de Jean l'Oxite, démission forcée d'après certaines
sources, en particulier Foucher de Chartres, selon lequel Jean aurait
démissionné après avoir été accusé de vouloir livrer la ville d'Antioche à
l'empereur33. Il est assez probable que la démission du patriarche ne soit
pas réellement un acte volontaire, mais qu'il ait été poussé à cela par des
pressions de la part des Latins. Comme à Antioche, la hiérarchie grecque

30. Définition donnée par le canoniste Balsamon, dans G. -A. Rhallès - M. Potlès,
Σύνταγμα των Θείων και ιερών κανόνων, 6 vol., Athènes 1852-1859, t. III, p. 156.
31. Voir J. Darrouzès, Documents inédits d'ecclésiologie byzantine. Archives de
l'Orient chrétien 10, Paris 1966, note 5 p. 40, d'après l'éloge inédit de Nicolas par le rhé
teur Mouzalon. Voir également Id., Le mouvement des fondations monastiques au
xie siècle, TM 6, 1976, p. 159-176.
32. R.-B.-C. Huygens (éd.), Willelmi Tyrensis chronicon. Corpus Christianorum, conti-
nuatio medievalis, 63-63A, Turnhout 1986, VI, 23, t. I, p. 340 : «Le patriarche, nommé
Jean, véritable confesseur du Christ, qui avait subi des persécutions innombrables de la
part des infidèles, depuis l'arrivée de nos armées, fut rétabli dans son siège avec les plus
grands honneurs.»
33. M. Chibnall (éd. et trad.), The ecclesiastical history ofOrderic Vitalis, vol. 5 et 6,
Oxford 1975-1978, X, 24, t. V, éd. p. 356, trad. p. 357 : «Au moment de la captivité de
Bohémond, le bruit se répandit que ce prélat se préparait à livrer traîtreusement Antioche
à l'empereur. Lorsque le patriarche eut appris qu'une telle rumeur se colportait sur son
compte, il éprouva une vive colère et, fut-ce indignation de voir soupçonner la pureté de
sa conscience, ou crainte et remords, en tout cas, il se retira dans un ermitage après avoir
quitté son évêché et n'osa plus désormais venir auprès de ceux dont il abhorrait les
usages».
POLITIQUE RELIGIEUSE DES COMMÈNES 145

est donc en général remplacée par une hiérarchie latine, bien que cer
taines sources, notamment sigillographiques, révèlent parfois la survi
vance de prélats grecs34. Le sceau signalé, daté de la fin du 11e siècle ou
du début du 12e, il appartient à un certain évêque de Tripoli, prénommé
Joseph. Parce que l'Empire contrôle plusieurs villes de ce nom, il est dif
ficile de trancher et de faire de ce prélat un évêque de Tripoli de Syrie,
bien que cette hypothèse ne puisse être totalement exclue. Comme le
notent les éditeurs de ce plomb, il est possible qu'une fois les Saint-
Gilles bien installés à Tripoli, c'est-à-dire après 1109, leurs bonnes rela
tions avec l'Empire les aient poussés à nommer un évêque grec, quoi
qu'un évêque latin soit attesté peu après, dans cette ville, par les sources.
Nonobstant ces quelques cas assez rares, les évêques grecs ont fait les
frais de l'implantation latine, du moins pour ce qui concerne le faîte de la
hiérarchie.
Cette position précaire est encore accentuée par le fait que les chré
tiens des autres Eglises jouissent, eux, dans les territoires dominés par
les Latins ou les musulmans, d'une condition beaucoup plus favorable.
Sous domination musulmane, Arméniens et Syriaques subissent,
comme les Grecs, un certain nombre de vexations mais parviennent
cependant à établir une sorte de compromis, le catholicos arménien
Barsegh ayant, par exemple, négocié en 1090 avec le sultan Malik-
Shâh35.
Dans les États croisés, si les évêques grecs ont été remplacés par des
latins, il n'en est pas de même pour les clergés arménien et syriaque. Les
membres de ces communautés étaient, en effet, considérés non comme
des schismatiques mais bien plutôt comme des hérétiques, des branches
séparées, dont il n'était pas canoniquement inconcevable de laisser sub
sister les hiérarchies, sans modifications36. Les listes épiscopales don
nées par Michel le Syrien, en annexe à sa chronique, montrent bien
qu'un certain nombre de sièges continuèrent, de façon régulière, à rece
voir des prélats. De même, ces communautés conservèrent un certain
nombre de monastères dans l'ensemble du territoire appartenant aux
Latins, pérennité décelable, par exemple, dans les chroniques de Michel
le Syrien et Matt'êos d'Ourha37.

34. J.-C. Cheynet - C. Morrisson - W. Seibt, Sceaux byzantins de la collection Henri


Seyrig, Catalogue raisonné, Paris 1991, p. 184, n° 273.
35. Matt'êos d'Ourha, op. cit., p. 289-290 : «En l'année 539 [1090-1091], le patriarche
des Arméniens, le seigneur Barsegh se rendit auprès du maître du monde, le sultan Melek'
Chahn [Malik-Shâh] pour lui exposer ce que les fidèles du Christ avaient à subir dans de
nombreux lieux et le tribut qu'ils [les Turcs] exigeaient des églises de Dieu et de tous les
membres de leur clergé, et les exactions qu'ils faisaient subir aux moines et aux évêques.
Il [le catholicos] avait décidé d'aller au-devant du bon et affable roi des Perses et de tous
les fidèles du Christ pour lui signaler tout cela (...). Et le sultan ayant vu le seigneur
Barsegh, lui témoigna de grands honneurs et il accomplit toutes ses demandes. Et il fit
toutes les volontés du seigneur Barsegh et libéra toutes les églises, les couvents et les
prêtres».
36. J. Richard, La papauté et les missions d'Orient au Moyen Âge (xuf-x^ s.),
Collection de l'École française de Rome, 33, 2e éd., Rome 1998, p. 4-5.
146 ISABELLE AUGE

Plus grave pour les Grecs, les Arméniens et les Latins tentèrent en
1141, lors du synode de Jérusalem, de parvenir à l'union, ce que souli
gnent l'ensemble des chroniques arméniennes. On ne peut ici que rappel
er très brièvement cette affaire. Des dissensions internes à l'Église latine
ont amené le pape à envoyer un légat à Antioche. Ce dernier se rend
ensuite à Jérusalem, où il réunit un synode auquel participent également
des délégués arméniens et syriaques38. Sont discutés, lors de cette
réunion, les points de divergence entre l'Église latine et surtout l'Église
arménienne et, aux dires notamment des chroniqueurs arméniens, le
catholicos Grigor III suscite l'admiration de tous. Samouêl d'Ani, par
exemple, écrit :
«Le catholicos fut vénéré et glorifié non seulement par les hommes de
notre nation, mais par les souverains et princes de race étrangère, surtout
par les souverains et patriarches des Latins.» Tous purent constater «le
caractère parfaitement véridique de sa foi, dans les paroles qu'il prononç
ait avec clarté et dans l'ordre canonique, et, avec l'éloquence de varda-
pet, en parfaite conformité avec les saints canons.»39
Les protagonistes se sont mis d'accord sur un certain nombre de
points à réformer et le synode est d'ailleurs suivi par une lettre, datée du
25 septembre 1141, envoyée par le pape Innocent II à Grigor III après le
retour du légat, et qui n'a été conservée que dans sa version armén
ienne40. Ce document met tout d'abord en évidence que le catholicos
avait remis à Albéric d'Ostie une profession de foi dont le pape loue la
teneur41. L'archevêque, sans nul doute, a fait également un rapport oral
de la réunion au pape et il est probable que le contenu de la profession de
foi envoyée par Grigor ne devait que peu différer de ce qu'il avait sou
tenu lors des débats. Les deux points sur lesquels revient le pape sont les
suivants : d'une part, il souhaite que les Arméniens, lors de la célébration

37. Matt'êos d'Ourha, op. cit., p. 416: en 1114-1115, le couvent des Basiléens
[Barsegheants vank'] a été détruit, et l'accident a entraîné la mort d'une trentaine de
moines et de deux docteurs.
38. Voir par exemple le témoignage de Michel le Syrien, op. cit., p. 255-256 : «Se
trouvaient, avec le légat, le patriarche et les évêques francs, le catholicos, un évêque et des
docteurs Arméniens ; le métropolitain de Jérusalem, Ignatius (métropolitain des Syriens),
et des moines, Josselin et les autres chefs.»
39. Samouêl d'Ani, Chronographie, RHC Documents arméniens, t. I, Paris 1869,
p. 447-468, ici p. 450. L'ensemble des témoignages est cité par G. Dédéyan, op. cit., t. III,
p. 738-739.
40. Cette lettre est citée et longuement analysée (avec de nombreux passages traduits
en allemand) par P. Halfter, Das Papsttum und die Armenier im frühen und hohen
Mittelalter. Von den ersten Kontakten bis zur Fixierung der Kircheunion im Jahre 1 198,
Forschungen zur Kaiser und Papstgeschichte des Mittelalters. Beihefte zu J.-F. Böhmer,
Regesta imperii, 15, Cologne- Weimar- Vienne 1996, p. 129-138. L'édition et la traduction
italienne qui l'accompagne sont données dans H. -P. Ananian, Nersês Chenorhali. Les
relations inter-ecclésiales, Bazmavep 154, 1996, p. 201-236 (en arm.), p· 211-215 et
p. 226-229.
41. Éd. p. 211, trad, italienne p. 226: «Nous avons pris connaissance de l'orthodoxie
de votre foi par la lettre qu' Albéric, archevêque d'Ostie, nous a remise».
POLITIQUE RELIGIEUSE DES COMMENES 147

eucharistique, mêlent le vin à l'eau au lieu d'utiliser du vin pur42 ;


d'autre part, qu'ils s'alignent, pour la date de l'Epiphanie, sur le calen
drier grec43. Ce sont donc les deux seuls reproches qui sont cités dans
cette lettre, ce qui est, somme toute, assez modeste.
La position privilégiée des Églises arménienne et syriaque, surtout en
territoire latin, et la volonté avérée de rapprochement arméno-latin, sont
autant de menaces pour les Grecs qui envisagent toujours de récupérer
ces territoires considérés comme faisant partie de l'Empire. Pour eux
aussi, la position adoptée par les chrétiens de ces Églises séparées, joue
un rôle important, et ils essaient parfois de s'appuyer sur eux pour isoler
les Latins, dans une perspective de reconquête de leurs États.
À deux reprises au moins, il apparaît assez clairement que la politique
religieuse menée à l'égard des Arméniens et des Syriaques est en étroite
relation avec la politique de reconquête orientale envisagée par les
Comnènes. Le premier exemple a lieu en 1103 : on a rappelé plus haut
que, à cette date, les Grecs avaient suscité aux Arméniens et aux
Syriaques des controverses à propos de la date de Pâques. Ce problème
de comput revient de façon récurrente et n'a pas été provoqué en 1103
dans un but politique. Cependant, il vient à point nommé, puisque, à
cette date, Alexis Comnène envisage d'envoyer une expédition militaire
contre les États latins, conduite par les deux généraux Monastras et
Boutoumites, expédition qui sera une réussite44. Les deux généraux
byzantins gagnent la région de Marach en longeant la côte soumise aux
Grecs. Après l'occupation de la ville et de toute sa région, Manuel
Boutoumites laisse Monastras sur place avec des forces suffisantes pour
défendre toute la contrée, et repart à Constantinople. Le but d'Alexis
était, par cette campagne, de soumettre la Cilicie, base nécessaire pour
toute intervention contre Antioche. De ce fait, la population arménienne,
nombreuse dans la région, prenait une importance considérable. On peut
donc penser que les discussions de 1102 étaient en quelque sorte une
préparation diplomatique de l'expédition, dans le but d'isoler les Latins.
Quand les Latins se rapprochent des Syriaques et des Arméniens,
comme ce fut le cas en 1141, lors du synode de Jérusalem, les Grecs, là
encore, tentent de réagir. Une lettre, difficilement datable, du catholicos
Grigor III à Jean Comnène a été récemment éditée45. De toute évidence,
il existe un lien étroit entre divers événements, à savoir la campagne de
1138, cette missive, le synode de Jérusalem et le projet du basileus d'en
treprendre une nouvelle campagne pour, cette fois, venir à bout des
Latins.

42. Éd. p. 212-213, trad, italienne p. 227-228.


43. Éd. p. 213-214, trad, italienne p. 228-229.
44. Anne Comnène, Alexiode, éd. et trad, française B. Leib, 3 vol., Paris 1937-1946,
XI, 9, 4, t. III. p. 41.
45. J. Darrouzès, Trois documents de la controverse gréco- arménienne, REB 48, 1990,
p. 89-153, ici p. 133-145.
148 ISABELLE AUGE

II est en fait très possible que ce texte ait été rédigé entre les deux
campagnes de Jean Comnène en Orient. En effet, lors de la première,
l'empereur a mis fin au pouvoir de Lewon en Cilicie, et a rétabli là sa
souveraineté. Le représentant arménien le plus influent, une fois détruite
l'organisation politique, se trouvant être le catholicos, il pouvait sembler
opportun à Jean Comnène de tenter de rallier les Arméniens sur le plan
religieux. Il est donc possible qu'il ait, après son relatif échec face aux
Latins d'Antioche, et lors de son retour vers Constantinople, essayé
d'amorcer des discussions dogmatiques. Cependant, il ne faut peut-être
pas limiter ces tractations à une tentative de rapprochement qui laisserait
face à face les Grecs et les Arméniens : la stratégie adoptée est très cer
tainement plus subtile, faisant une place importante aux Latins. Quelques
indices prouvent en effet que l'empereur, en se rapprochant des
Arméniens, cherchait à mettre à mal les relations arméno-franques, amél
iorées par la tenue du synode de Jérusalem. L'empereur, qui avait certa
inement pris les contacts préliminaires lors de sa première campagne, a
dû alors tenter de reprendre des discussions, avec déjà à l'esprit sa pro
chaine expédition en Orient, dont le dessein était, cette fois, de venir
définitivement à bout des Latins.
Sous les règnes des deux premiers Comnènes, on a l'impression que
les empereurs cherchent à rallier les Arméniens pour isoler les Latins ou
mettre à mal le rapprochement arméno-latin. La religion joue bien
entendu un rôle majeur, puisqu'il s'agit de tenter de s'accorder sur les
points généralement controversés. Cependant, si tel était le but poursuivi
il ne semble pas avoir été atteint. Avec Manuel Comnène commence une
politique toute différente.
En 1158-1159, Manuel Comnène mène une grande offensive en Orient
et réaffirme notamment sa suzeraineté à Antioche. Son succès militaire
s'accompagne, quelques années plus tard, d'une réussite sur le plan rel
igieux, puisqu'un patriarche grec, en la personne d'Athanase, est rétabli
sur le siège de la ville, de façon éphémère toutefois, de 1165 à 1170, date
à laquelle il meurt lors d'un tremblement de terre46. Fort de son influence
grandissante dans les États latins, on a l'impression que Manuel a cher
ché à promouvoir une sorte d'union entre toutes les confessions chré
tiennes de la région. On peut noter ainsi la concomitance des négociat
ions arméno-grecques qui commencent en 1165, avec la profession de
foi de Nersês Chenorhali à Alexis Axouch, et du rapprochement avec les
Latins, puisque, en 1166-1167, une ambassade grecque part également
pour Rome, conduite par le sébaste Jourdain47. Elle est chargée de propos
er au pape la réunion des Églises. De même, on sait très bien que cer
tains Latins jouaient un rôle important auprès de l'empereur, comme les

46. Michel le Syrien, op. cit., XVIII, 1 1, t. III, p. 326 (ici suppléé par Bar Hebraeus) ;
sur le personnage, voir A. Failler, Le patriarche d'Antioche Athanase IerManassès, REB
51, 1993, p. 63-75.
47. Boson, Vita Alexandri ΠΙ, L. Duchesne (éd.), Liber Pontificalis, réimpr. de la 2e éd.
de 1955, 3 vol., Paris 1981, t. II, p. 415.
POLITIQUE RELIGIEUSE DES COMMENES 149

frères Hugues Éthérien et Léon Toscan, qui conseillaient l'empereur en


matière religieuse48. Même si cette politique est vouée à l'échec et ne
survit pas à la mort de l'empereur, on peut penser qu'il a tenté de rallier
l'ensemble des confessions chrétiennes, certainement pour faire bloc
face à l'ennemi musulman, ceci étant confirmé par l'existence, dans cette
période, d'expéditions militaires menées de concert par les Grecs et les
Francs. L'exemple le plus significatif, à cet égard, concerne l'Egypte,
puisque plusieurs tentatives d'interventions communes sont alors mises
en place. L'alliance se concrétise en 1169, lorsqu'une flotte byzantine,
conduite par Andronic Kontostéphanos, est envoyée par Manuel
Comnène qui a, au dire de Guillaume de Tyr, interprété largement le
traité conclu l'année précédente, en mettant à la disposition des Latins
une flotte particulièrement conséquente49. Cependant, dans ce cas
comme dans beaucoup d'autres, l'expédition n'a que peu de résultats,
l'échec s' expliquant par des dissensions entre les alliés. Sans entrer ici
dans le détail des opérations militaires, il semble possible de dégager
deux types de réactions : en cas de campagne offensive, les alliés, en
général, ne parviennent pas à s'accorder, à cause des ambitions territo
riales dont chaque parti fait montre ; en revanche, lorsqu'il s'agit de
parer une attaque des musulmans, Grecs et Latins, mais également
Arméniens, parviennent à maintenir une certaine cohésion. Seule la
conscience d'un danger imminent leur permet donc d'agir en bonne
intelligence.

L'évolution de la politique religieuse des Comnènes à l'égard des


chrétiens arméniens et syriaques est nette et plus ou moins linéaire, avec
le passage progressif de controverses partielles, peu nombreuses et for
cées, à une quasi-union obtenue, non par la force, mais par la persuasion.
Les modalités évoluent également, de la réitération du baptême à l'idée
de fusion des deux hiérarchies ecclésiastiques, la grecque et l'armé
nienne, le catholicos recevant le patriarcat d'Antioche. Cependant, mal
gré quelques avancées, l'échec est patent car les discussions se heurtent,
de part et d'autre, à des réticences : Nersês Chenorhali, par exemple, doit
prendre en compte l'avis de certains théologiens arméniens, restés très
hostiles à un rapprochement avec les Grecs50, et les rapports avec ces

48. A. Dondaine, Hugues Éthérien et Léon Toscan, Archives d'histoire doctrinale et


littéraire du Moyen Âge 19, 1952, p. 67-134 et Id., Hugues Éthérien et le concile de
Constantinople de 1 166, Historisches Jahrbuch, LXXVII, 1958, p. 480-481.
49. Guillaume de Tyr, op. cit., XX, 13, t. II, p. 927.
50. Nersês Chenorhali s'adresse, dans une lettre, aux évêques de Grande Arménie en
leur expliquant que, sollicité par l'empereur, il lui a donné la réponse suivante : «De
même que la tête seule ne peut mener à bien aucun ouvrage sans le secours de tous les
membres du corps, de la même façon, il nous est impossible de donner pleinement
réponse à la question que vous nous avez posée [c'est-à-dire la question de l'adhésion au
dogme de Chalcédoine] sans réunir auprès de nous tous les sages qui sont en Arménie».
Cette citation se trouve dans Nersês Chenorhali, op. cit., éd. p. 147, trad. p. 210.
150 ISABELLE AUGE

derniers deviennent particulièrement tendus sous le catholicossat de


Grigor Tegha51. Après son intervention militaire en Cilicie et en Syrie,
Manuel Comnène a certainement tenté de promouvoir une sorte d'union
panchrétienne, en cherchant à mener une politique religieuse fédératrice,
afin de sceller l'alliance militaire et de mieux lutter contre les musul
mans. Alors que ses deux prédécesseurs s'étaient la plupart du temps
contenté déjouer un jeu de bascule entre les Arméniens et les Latins, lui
a voulu promouvoir une union générale. Cependant, force est de constat
er que sa politique a été un relatif échec, puisque les seules expéditions
communes ayant un résultat concret ont été les expéditions défensives.

Isabelle Auge
Université de Montpellier III

51. Voir par exemple la réponse d'un certain nombre de docteurs de Grande Arménie à
une lettre perdue du catholicos dans ibid., p. 309. Cette lettre est courte et pleine de
reproches à l'encontre de Grigor : les docteurs affirment que les Grecs sont des Nestoriens
et confessent clairement l'unicité de nature du Christ après l'Incarnation.