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D o s s i e r

Les nouveaux défis de la critique

DANILO MARTUCCELLI CNRS CLERSE, Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques IFRESI, Institut fédératif de recherche sur les économies et les sociétés industrielles 25, rue Ponts-de-Comines, 59800 Lille

sociologie critique est traversée par deux grandes attitudes analytiques :

dévoilement et l’émancipation. Ces deux modèles se rejoignent, notam-

ment dans l’œuvre de Marx, et pourtant ils n’en sont pas moins animés par des principes qui sont progressivement devenus autonomes. Bien entendu, ils n’épuisent pas, et de loin, la totalité des défis auxquels la critique est soumise aujourd’hui. Cependant, leur force et leur séduction sont telles que, comme nous le verrons, bien des difficultés actuelles peuvent se comprendre à partir de leurs impasses.

L

a

le

De la sociologie critique

Dévoilement

D ans l’histoire de la pensée sociale, c’est bien et bel le passage de l’“apparence” à l’“essence”, formulé par Marx, qui a le mieux synthétisé

cette volonté critique de dévoilement de la domination. Certes, il est injuste

de dire que la lecture marxiste a déterminé toutes les variantes postérieures de la sociologie critique. Et pourtant, ce modèle se retrouve dans la plupart des sociologies dites critiques. La sémiologie de la libération part toujours d’un “soupçon” (Ricœur 1969). Elle est inséparable de la conviction intime qu’il faut arracher les individus à l’emprise d’une conception dominante du monde, le plus souvent implicite, en les aidant à se forger une vision alter- native consciente. À défaut, ils restent plongés dans les évidences d’une conception du monde qu’ils ne problématisent guère, et qui les contraignent à penser de manière désagrégée et occasionnelle, sous l’influence d’une vision mystificatrice.

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Le sociologue, en tant que scientifique, est ainsi celui qui rappelle la “réalité” contre les rêveries ou les ignorances des acteurs et s’avère capable de déceler les mécanismes profonds ou cachés du fonctionnement de la vie sociale. Il est aussi celui qui met à mal les prétendues réalités idéologiques de la domination, en portant au grand jour ses défaillances et ses contradictions, en montrant, notamment par ses travaux, les écarts faramineux entre les dis- cours officiels et les réalités sociales. Le projet proprement scientifique, celui de démonter les mécanismes générateurs des phénomènes sociaux, serait ainsi la meilleure garantie de la force d’une sociologie critique (Bourdieu 1997). C’est toujours de la connaissance scientifique des faits et du dévoilement de la réalité qu’elle assure, qu’est supposée découler la seule véritable critique de la société.

Pendant longtemps alors le propre de ce modèle a été de montrer, derrière l’ordre, les conflits. Il s’agissait de critiquer les images d’une moder- nité conquérante s’identifiant au progrès et à la confiscation par les élites du monopole de la raison, en montrant à quel point l’exploitation était consub- stantielle aux sociétés industrielles de classes. Puisque l’ordre était au service des groupes dominants, la sociologie critique se devait de montrer ce qu’il cachait. D’ailleurs, la séduction ultime de cette démarche provient de ce qu’elle est censée dévoiler, sur le registre de l’ensemble sociétal, la logique sournoise des événements. Que le niveau ultime de réalité soit économi- que, politique ou culturel, il s’agit toujours de percevoir, derrière l’apparente diversité des manifestations, la présence en surplomb d’une logique systémi- que unitaire (Harvey 1989, Jameson 1991). Et plus les métamorphoses de cette logique cardinale se révèlent profondes et opaques, plus le travail de dévoilement analytique sera jouissif, parfois illimité.

Émancipation

Un deuxième grand modèle critique, tout en ayant des points conver- gents avec le précédent, n’en possède pas moins une structure analytique différente. Il trouve aussi ses racines dans la tradition marxiste puisque la représentation de l’émancipation ne fut jamais aussi achevée que dans la volonté prométhéenne de trouver un acteur susceptible, en dernière ana- lyse, de porter le sens de l’histoire. Le protagoniste historique central fut toujours collectif, sous forme de classes, d’États, de nations, de mouvements sociaux, censés, chacun à sa manière, établir une épistémologie séculaire intimement liée à une conception dynamique de l’histoire humaine. Faire l’histoire, c’était la connaître. Connaître l’histoire, c’était la faire. Derrière cette volonté de trouver ou d’assigner ce rôle prépondérant à un acteur social se trouve une véritable théorie de l’histoire, dont l’hypothèse de base est la

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capacité prométhéenne du sujet historique à diriger le cours des événements, sinon dans sa totalité, au moins dans ses évolutions majeures. À la différence du modèle du dévoilement, se présentant toujours en étroite relation avec une activité proprement scientifique, le modèle de l’émancipation est plein de considérations plus ou moins prophétiques. Il procède de la version marxiste de l’historicisme et de sa capacité à se placer à la croisée de l’histoire et de la société. Il s’agit, dans un exercice inextricable- ment “scientifique” et “prophétique”, de repérer la naissance, dans la réalité sociale, de forces sociales qui portent des idées nouvelles et des exigences “progressistes”. Une attitude qui a connu son expression enchantée maximale dans le concept de totalité et le “climat” hégélien de la lecture que Lukács a fait de Marx (Lukács 1960 [1923]). Peu importe aujourd’hui que cette présomption libératrice ait eu recours à des formulations qui nous semblent désormais dater. L’important est de bien cerner sa structure d’énonciation : il s’agit de repérer dans la vie sociale présente les forces qui annoncent les lendemains qui chantent. Une bonne partie du XX e siècle et déjà quelques essais de ce siècle naissant se sont ins- pirés ou se réclament plus ou moins ouvertement de ce modèle critique. Une grande inquiétude a constamment animé ces travaux : reposer dans de nouveaux contextes historiques, et sur d’autres bases, la question lancinante de l’identité de l’acteur révolutionnaire dans la société moderne. En tout cas, l’effort pour y trouver le nouveau sujet historique (Touraine 1978), la nouvelle contre-hégémonie de classes (Laclau & Mouffe 1985), les multi- tudes capables de défier l’Empire (Hardt & Negri 2000) a été constant. Or, avec l’épuisement d’un certain discours et d’une certaine pratique du mouve- ment ouvrier, le modèle de l’émancipation a connu, comme nous le verrons, d’étranges surenchères. Pendant longtemps, en dépit de leurs différences, les exigences du réa- lisme analytique (le dévoilement) sont allées de pair avec la confiance dans la volonté prométhéenne des hommes de faire l’histoire (l’émancipation). Leur lien, voire leur fusion, était garanti par l’idée de l’existence d’un système global de domination sociale supposé organiser de manière totale et verti- cale la société. Or, l’idée de cette articulation totale n’a été, avec des excès notoires d’ailleurs, que le propre d’un moment historique, notamment d’une conceptualisation de la vie sociale qui permettait un travail d’imputation globale des malheurs à l’action d’un autre acteur. Dans ce modèle global et unitaire de domination, les écueils de la libération ne pouvaient provenir que d’un “aveuglement” idéologique ou de la non-constitution (temporaire) d’un sujet historique. Or, aujourd’hui, les nouveaux défis de la critique provien- nent justement de la révision critique de ces deux postulats.

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Limites et problèmes du dévoilement

Le modèle du dévoilement a largement négligé la nature exacte de la communication entre les études sociologiques et les pratiques des acteurs. Si d’importantes divergences existent sur le degré d’aveuglement” des acteurs, en revanche toutes les analyses supposent que, grâce au savoir, les individus seront capables de problématiser leurs situations de vie, de sortir d’un état non réflexif ou routinier, de se hisser à une conception du monde réflexive et cohérente. Pour tous, la connaissance critique est toujours supposée informer plus ou moins immédiatement l’action. Cette confiance a été largement la conséquence d’un modèle de critique instaurant un dualisme radical entre l’essence et l’apparence, que la constitution d’une société de l’information remet désormais en question (Lash 2002).

En fait, les voies de passage de l’ignorance au savoir —et du savoir à l’action— sont bien plus complexes que ne le laisse entendre ce récit lar- gement œcuménique. Certes, une partie de la sociologie s’est efforcée de distinguer entre divers types de résistances cognitives. Certes encore, elle n’a cessé de questionner le lien entre les cadres d’interprétation et les opportu- nités d’action mais, sur le fond, elle n’a conçu les obstacles et leur rôle que d’une manière unidimensionnelle, tant, dans son projet fondamental, elle s’est identifiée et s’identifie encore, y compris dans ses démarches dites criti- ques, avec les postulats des Lumières.

L’action sociale n’est pas la fille prodigue de la connaissance —pour cri- tique qu’elle soit. Cette idée simple est loin d’être une révélation contempo- raine ; elle ne fut jamais entièrement ignorée. Et pourtant, les doutes étaient comme écrasés par la confiance qu’une bonne partie des sociologues plaçait, plus ou moins immédiatement, dans le savoir d’une part, dans les bienfaits de l’opinion publique de l’autre. Il ne suffit donc pas de reconnaître que la vérité n’informe pas directement l’action, il faut, bien plus précisément, distinguer entre diverses familles d’obstacles sociocognitifs.

Face à l’aliénation

Malgré la polysémie de la notion, l’idée d’aliénation peut servir pour décrire des situations où les acteurs sont définis par leur incapacité, plus ou moins absolue, de saisir leur situation sociale en termes de rapports sociaux. Ils sont alors caractérisés par un engloutissement existentiel dans des situa- tions dont ils se sentent bien davantage les victimes que les acteurs. Afin de les sortir de cette situation, la connaissance sociologique devrait, dans sa vocation critique, permettre de conflictualiser les relations sociales dans lesquelles ils se trouvent.

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La connaissance scientifique des faits et le dévoilement du réel permet- traient de les comprendre et d’en faire l’histoire. Pourtant, la réalité est bien différente. D’une part, malgré le dévoilement introduit, l’acteur peut rester replié sur lui-même, refuser en quelque sorte l’analyse qui lui est proposée, et s’enfermer dans le fatalisme. Ou encore, deuxième grande possibilité, l’acteur bascule dans la nouvelle interprétation de sa situation mais, nourri de l’ex- périence de son fatalisme, il perçoit l’autre comme un ennemi tout-puissant davantage que comme un adversaire social.

C’est pourquoi interpréter ces situations exclusivement comme des rap- ports sociaux avortés, suite à l’aveuglement de l’acteur, et appelant à une conflictualisation, risque de laisser échapper une partie du problème. Le négliger mène à un travail critique insuffisant. Souvent, à l’aide du savoir social, l’acteur parvient au mieux, mais souvent en dehors de toute possibilité d’action, à se forger une représentation plus large des causalités à l’œuvre, qui tient alors lieu de structuration plus ou moins imaginaire d’un rapport social absent. L’acteur reste d’autant plus replié sur lui-même que les enjeux lui semblent hors de sa portée. Le rapport du sociologue aux acteurs ne peut alors que se traduire presque inévitablement par diverses formes de déception pratique, puisqu’au moment même où ils comprennent leur situation, ils sont sous l’effet d’un engrenage des rapports sociaux, persuadés qu’ils ne parvien- dront pas à les modifier. Ici, la lucidité, la mise en intrigue et en récit des causalités de leur propre malheur vont très souvent de pair, paradoxalement, avec la prise de conscience de la fermeture pratique des horizons. L’acteur est parfois d’autant plus frustré qu’il est devenu conscient de la situation. La prise de conscience ne libère pas, n’amène pas à l’action collective, mais se traduit par une amertume. Avouons-le : dans ces situations, la connaissance sociolo- gique est ce qui permet, étrangement, le passage de la fatalité au ressentiment (Wieviorka 1992).

Notons que le problème n’est pas vraiment que l’individu, objectivé par des déterminations, serait incapable, livré à lui-même, d’accéder à ses propres objectivations. Les cas de figures qui nous intéressent disent presque le contraire. L’extériorité du regard sociologique mène à un divorce plus ou moins grand entre les différents niveaux, et à terme, la raison ultime d’une situation est placée en dehors de toute possibilité ordinaire d’action. Cette résignation est sournoisement alimentée par la structure narrative même du projet de dévoilement qui, dans sa volonté à montrer les véritables causes des phénomènes, confronte l’acteur à son impuissance. Animé par une logique de dévoilement face au sentiment d’aliénation qui serait celui de l’acteur, l’analyste introduit des constructions trop détachées de ses pratiques réelles ou trop éloignées de son horizon des possibles. Elles s’avèrent alors incapables d’inspirer un renouveau de l’action sociale.

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Face à l’idéologie

En deuxième lieu, il existe des situations fortement structurées sociale- ment où les acteurs interprètent directement et immédiatement leurs expé- riences sociales à l’aide de notions idéologiques. Au regard de ces acteurs, la vie sociale est simplifiée, les causalités sont le plus souvent conçues comme unidirectionnelles et immédiates. Les oppositions sociales sont saisies à l’aide de rhétoriques plus ou moins morales distinguant entre une minorité de cou- pables et une majorité des victimes. Pourtant, et en dépit de ces limites, une certaine continuité peut alors être établie entre certains modèles analytiques et le langage naturel des acteurs sociaux (bien des groupes militants sont en effet constitués par des individus ayant une connaissance parfois approfondie des analyses sociologiques). Ici, l’échange entre analystes et acteurs est difficile pour d’autres raisons. La sociologie passe dans un premier moment par un affaiblissement des pen- sées relationnelles spontanées du social en liquidant bien des représentations idéologiques. Face à ce type de mobilisations, le regard sociologique ne peut qu’avoir un fort rôle de sape, de discussion, de mise en question, un travail d’autant plus difficile que l’acteur, au départ, a réponse à tout. L’intervention du sociologue passe ainsi par un nécessaire travail de déconstruction de la fausse unité du discours militant. Il vise, paradoxalement, par la discussion ou l’expertise, à la fois à affaiblir les discours tout faits et à affirmer le caractère insurmontable du conflit qui lie deux acteurs. Le travail indispensable du sociologue répond peut-être aussi au travail nécessaire de l’idéologie sur l’action. On peut en effet se demander si, dans bien des situations, l’action sociale n’existe qu’au prix de représentations simplificatrices du réel et toujours avec des images stéréotypées de l’adversaire et des enjeux. En tout cas, dans ce cas de figure, la démarche sociologique voudrait s’identifier à un mécanisme de prise de conscience progressive qui, en enlevant des éléments de jugements erronés ou idéologiques, contraint les membres du groupe à un travail d’acceptation croissant du réel. Ce qui peut se traduire par une reconnaissance progressive par l’acteur de ses limites et parfois tout simplement de ses impasses. Bien entendu, face à ce type de situations, on peut toujours vanter les mérites du savoir. Reste pourtant que, dans ce genre de configurations, la sociologie et le surcroît de réflexivité qu’elle introduit dans la vie sociale ne débouchent pas, il s’en faut de beaucoup, sur un surplus d’action.

Face à la mauvaise foi

Troisièmement, d’autres acteurs sociaux, souvent placés dans des uni- vers organisationnels à statuts et positions bien délimités, ont pourtant de la

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peine à se dessaisir d’une représentation très personnelle des relations sociales au profit d’une représentation plus structurée en termes de rapports sociaux. Autrement dit, ils perçoivent davantage les rapports sociaux comme des inte- ractions humaines, qu’en termes de positionnement social, et donc au travers d’un langage moral, notamment sous forme de dénonciation de l’hypocrisie. La critique spontanée prend plus souvent la forme d’une dénonciation des contradictions repérables entre les propos et les actes des autres, que celle de la mise en forme véritable d’une conflictualité sociale. Les difficultés de communication entre le sociologue et les acteurs sont alors d’un autre type. D’abord, dans un premier moment, le savoir permet sou- vent aux acteurs de revenir sur leur expérience, sous forme d’une représenta- tion argumentée et cohérente, donnant le sentiment d’un ensemble, là où au départ il n’existait qu’un vécu morcelé d’éclats subjectifs. Les acteurs passent effectivement d’une situation vécue passivement à la problématisation d’une expérience sociale (Dubet & Martuccelli 1996). Cette transition exige, dans un deuxième moment, un travail actif de décentration, permettant à l’acteur de comprendre en termes sociaux des expériences qu’il avait trop tendance à vivre comme des épreuves individuelles ou psychiques. Bien entendu, la socialisation de ces épreuves subjectives est une tâche majeure. Des problèmes qui avaient spontanément tendance à se psycholo- giser sont grâce à cela parvenus à se socialiser, comme en atteste notamment l’histoire du mouvement des femmes. Néanmoins, comment négliger le fait que, parfois, l’acteur est moins enfermé dans un sentiment d’impuissance, voire arc-bouté autour d’une représentation discutable ou idéologique de la vie sociale, que saisi par un désir effréné de “sauver sa face”. Comment faire alors avouer à l’acteur son désarroi, le faisant sortir du mensonge qu’il entre- tient sur lui-même, lorsque c’est bien celui-ci qui lui permet d’affronter sa situation, y compris par le biais de diverses rationalisations discursives ? Ici aussi donc, le surcroît de savoir apporté par le sociologue est loin de se traduire, voire d’être traduisible, dans un surplus d’action. Certes, la socio- logie casse les masques et les faux-semblants, poussant les individus sinon à un aveu, au moins à l’abandon de ce que l’on pourrait appeler avec Sartre la mauvaise foi —c’est-à-dire “un mensonge à soi-même” (1976 [1943]). L’ac- teur n’est pas transparent à l’œil du sociologue mais celui-ci le contraint à s’accepter, à énoncer publiquement ce qu’il hésite à avouer, voire à com- prendre socialement ce qu’il vivait comme un processus individuel plus ou moins honteux. Or, cette socialisation d’une épreuve personnelle, si elle peut rassurer l’individu, ne débouche pas toujours sur un quelconque type d’action. Car l’analyste en effet a moins à faire à des considérations conflic- tuelles exprimables en termes d’injustice qu’à des affects divers s’exprimant par toute une série de formes d’irrespect et de mécanismes de défense sub- jectifs.

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Face à la fausse conscience éclairée

Ce quatrième cas de figure rend paradoxaux les échanges entre analystes et acteurs. En effet, le surplus de réflexivité n’y mène pas nécessairement à un surplus d’action, voire de libération personnelle et collective. Au contraire même, la prolifération des connaissances sociologiques peut contribuer à la paralysie de l’action. Nous sommes ici dans l’univers du “cynisme moderne”, à savoir, une “fausse conscience éclairée”, un savoir impuissant, une conscience sans prati- que (Sloterdijk 1987). On assiste, d’une certaine façon, à l’inversion du projet des Lumières, pour qui le savoir était déjà un moyen de libération ; dans la réalité d'aujourd'hui, la connaissance est parfois une étape qui ne permet plus de présager de ses possibilités émancipatrices. L’écart s’est considérablement agrandi entre la prise de conscience et la pratique sociale. Comme certains l’avancent déjà, dans bien des circonstances, le problème n’est plus désormais de savoir “que” faire, mais plutôt de savoir “qui” va le faire. Le savoir social est en partie responsable de cette situation. Nous vivons peut-être davantage que par le passé avec une conscience accrue des abus, des injustices, des horreurs, mais surtout, au milieu d’une intelligence croissante des interdépendances des phénomènes sociaux. Et c’est dans ce sens que la sociologie a participé, souvent involontairement, à la remise en question des valeurs de la dénonciation. Si elle ne nous choque plus guère, ce n’est pas seulement parce qu’il y aurait une sorte de relâchement moral généralisé, dont se plaignent les conservateurs depuis toujours, ou par simple aboulie, mais aussi parce que lentement, avec l’extension d’un certain type de con- naissance, nous sommes capables de reconnaître (ou d’anticiper), de manière très prosaïque, le coût qu’une quelconque intervention publique aurait sur nos vies. Autrement dit, la sociologie a créé un espace d’action particulier, allant fort souvent à l’encontre d’une volonté de solidarité et de mobilisation col- lective. La prise de conscience croissante de nos limites d’intervention sur le monde, due pour beaucoup aux connaissances produites par la sociologie dans la perception des différents risques sociaux, fait basculer en partie les stratégies de contestation vers des logiques davantage ancrées sur la protec- tion. Les causalités ultimes étant trop lointaines, les acteurs ont tendance, plus ou moins aidés en cela par la vulgarisation ou la perversion des connais- sances, à développer une série de stratégies pour se mettre à l’abri du monde, transférant à d’autres les risques de la vie moderne. Ce dernier cas de figure présente des reliefs différents. Dans les cas pré- cédents, les acteurs ne pouvaient pas (ou ne voulaient pas) s’approprier les connaissances sociologiques. En revanche, ici, ils les utilisent inégalement (au grand dam du sociologue critique) ou se servent d’une vulgate sociologi-

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que pour justifier leur conduite et, de plus en plus, leur absence de conduite (Martuccelli 2002). Ici, la difficulté de la relation entre la connaissance sociologique et l’action sociale procède paradoxalement de la facilité avec laquelle cer- tains acteurs sont capables de s’approprier la première. L’augmentation de la réflexivité des acteurs sociaux sur eux-mêmes et sur la vie sociale s’ac- croît plus rapidement que leurs capacités d’action. À terme même, et pour le moment de manière extrême et plutôt rare voire carrément pathologique, la connaissance devient un succédané de l’action, à la fois une explicitation de sa faiblesse et une excuse du dégagement de l’acteur. Ou encore, pour les acteurs les plus instruits, elle opère comme un formidable levier de neutrali- sation critique puisque l’acteur connaît l’objection, même s’il se garde bien d’en tirer une quelconque conclusion pratique. Les cas de figures non exhaustifs que nous avons retenus désignent des états cognitifs particuliers. Ce qui oriente véritablement le classement est moins la distinction entre différents états mentaux (dont on pourrait allonger et peaufiner la liste) que la complexification de la relation entre les connais- sances sociologiques et les possibilités d’action. Cela oblige surtout à tenir compte des compétences réelles dont font preuve les acteurs dans leur travail de critique ordinaire (Boltanski 1990), notamment dans leur capacité à établir une série d’équivalences assurant une montée en généralité et permettant de rattacher les personnes individuelles à des personnes collectives (en fait, assurant le passage du particulier au géné- ral). Le travail de la sociologie serait ainsi avant tout d’éclaircir les différents critères de justice et de justification présents au travers des jeux de disputes potentielles et d’équivalences reconnues (Boltanski & Thévenot 1991). Le but principal de l’analyse est de fournir un répertoire des modèles critiques à l’œuvre dans les différents régimes d’action ou domaines sociaux (pour l’école, Derouet 1992). Le travail d’éclaircissement des enjeux, désormais nécessaire, ne doit pas être la seule voie de travail proprement critique de la sociologie. Il faudra aussi s’attarder sur la complexité et la diversité des résistances ou des impuissances cognitives et pratiques dont les acteurs s’emparent de façon différentielle. Il est désormais absolument indispensable de comprendre simultanément l’ex- pansion des connaissances sociologiques, le maintien de la domination, les incapacités d’action et les processus de libération. Ce sont bien les différentes manières dont ils s’équilibrent tour à tour, qui deviennent le défi majeur de la réflexion critique.

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Épuisement et dérives de l’émancipation

L e problème ne procède pas uniquement du degré ou du type d’aveugle-

ment des acteurs. Au vu de l’histoire du XX e siècle, le modèle de l’éman-

cipation connaît aussi des difficultés majeures. En fait, à des affirmations péremptoires sur la vigueur du sujet historique ont succédé des étapes de doute et de désespoir.

Le refus

Face à la difficulté croissante de dessiner le visage de l’acteur de l’éman- cipation, la pensée critique bascule dans une attitude de rupture. Pleins de pessimisme, les analystes se désintéressent progressivement des luttes sociales réelles au profit de postures intellectuelles de plus en plus radicalisées, qui prennent des formes ouvertement utopiques ou se déplacent sur le terrain artistique. Ce fut pour beaucoup, comme on le sait, le constat historique à la fois initial et final de l’école de Francfort. Son analyse s’est radicalisée et assombrie, au fur et à mesure que la classe ouvrière perdait progressivement toute place privilégiée en tant qu’acteur révolutionnaire. Cette dérive finira par la mener à une voie sans issue, affirmant sans cesse le caractère absolu de la domination dans la société administrée, ou à un repli philosophique sur un pessimisme à la Schopenhauer comme chez Horkheimer, ou encore à une fuite en avant vers l’esthétique comme chez Adorno. On pourrait également penser à la crise du sujet historique et aux ava- tars de la révolution libidinale qui secouent surtout la France dans l’après-mai 1968 (et le retour de certains d’entre eux dans le mouvement d’altermondia- lisation). La volonté de libérer la révolution de toute répression productiviste ou d’“œdipinisation” a amené à une dérive où le projet de faire l’histoire s’est vidé de tout contenu pratique, avant de se renverser dans un discours criti- que plein d’obscurités et de purs effets d’écriture, une fois les rhétoriques du changement épuisées. L’émancipation est ainsi associée à de mystérieux flux qui jailliront de partout, se répandant sur toutes les surfaces, à des “shizes” ou des “rhizomes”, impossibles à enfermer dans une forme, puisque réactifs à tout ordre (Deleuze & Guattari 1972). Ces positions se présentent aussi sous d’autres modalités de refus en revenant alors, sous des formes à peine déguisées, à l’ancienne imagerie révo- lutionnaire. Bien des mouvements de libération du tiers-monde hier, ainsi que bien des variantes contemporaines du mouvement islamiste aujourd’hui, notamment les plus extrêmes, sont à placer dans ce sillage. S’appuyant sur un haut projet de contestation, notamment dans leur volonté de renversement politique des élites en place, ces mouvements sont animés par des visions verticales et autoritaires, rigoristes et rigides, néo-communautaires et anti-

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démocratiques. Et pourtant la capacité d’expression ou de pratique politique de leurs écrits ou de leurs mobilisations est sans commune mesure avec leurs réelles capacités d’analyse. Bien souvent, ils sont une étrange association des postures de refus radical et de dogmatisme intellectuel.

L’“expertisme”

Presque en sens inverse, on peut noter une autre dérive. Ne pouvant plus s’adosser dans sa portée radicale à un acteur historique privilégié, la pensée critique se cantonne à une formulation de constats. Rien n’en atteste mieux que la modification du mode d’intervention des sociologues dans l’es- pace public. L’intellectuel critique énonçant sinon toujours le sens des évé- nements au moins leur objectivité cède progressivement la place à une autre figure, propre aux sciences sociales, un spécialiste à l’écoute des murmures des gens. Dans le premier cas de figure, les intellectuels s’efforcent de précé- der l’histoire, de dégager les éléments qui amèneront sa transformation, ils s’autoproclament comme avant-garde, en tout cas, ils visent à ouvrir la voie des mouvements. Les seconds écoutent et apportent alors dans leurs interven- tions publiques les techniques de recherche propres aux sciences sociales ; ils entendent, parce qu’ils savent entendre, en empathie avec la souffrance des autres ; ils se légitiment par le transfert de leur savoir-faire professionnel et de leurs compétences d’expertise sur la scène publique. Cette attitude, plus modeste, est d’autant plus volontiers adoptée qu’elle permet aux sociologues de valider de manière croissante leurs prises de posi- tions politiques par un appel aux résultats plus ou moins directs de leurs recherches. Par là même, ils se présentent sinon vraiment comme des porte- parole, au moins comme des interprètes fidèles des difficultés des acteurs. Or, la tendance à légitimer une position à l’aide d’une connaissance scientifique méthodologiquement obtenue ou à réduire l’analyse sociologique à une pure version du “témoignage” est pour le moins limitée. De plus, elle s’affirme au moment même où on constate une usure des capacités d’accueil de la dénonciation sociale dans l’opinion publique (Mestrovic 1997). La position critique adopte alors une version minimale, où le sociologue se réfugie dans une pratique professionnelle, débarrassée des illusions critiques, mesurable et objective. La prolifération des études autour des inégalités sociales et la neutralité scientifique dont elles se réclament souvent en sont aujourd’hui l’expression la plus importante.

De l’émancipation à l’initiative

Pour sortir des conséquences de l’épuisement du modèle de l’émancipa- tion, il faut se déprendre radicalement de la volonté de (re)trouver le sujet

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historique et de la métaphysique du renversement radical qui l’accompagne. Désormais, c’est moins la possibilité du dépassement révolutionnaire que l’expérience irrépressible d’initiative des acteurs qu’il faut considérer comme la source de la libération. Il faut apprendre ainsi à reconnaître l’existence, au sein de tout état de domination, de ce qu’il faut saisir comme étant la face active d’une situation passive. Certes, tant que l’on reste centré sur un modèle de contestation radicale ou de haut niveau, on ne peut que faire l’impasse sur cet ensemble d’initiatives. Elles sont alors systématiquement dévalorisées, saisies comme des fuites ou des tactiques mineures, des ruses sans lendemain. À l’inverse, il ne s’agit pas non plus de les doter d’une signi- fication contestataire, comme on a eu trop tendance à le faire, ni d’ancrer les contre-offensives des dominés sur des micro-initiatives, sous forme de marge de manœuvre ou de résistances multiples. Que ce soit de manière négative ou positive, ces caractérisations ont délaissé le sentiment immédiat et le plus charnel par lequel s’éprouve la domination. Là où, en dépit de la multipli- cation des contrôles, il existe toujours un espace incompressible d’initiative (Martuccelli 2001). La société contemporaine est avant tout une société capitaliste et c’est bien à partir des règles de l’accumulation du capital et des diverses insertions des acteurs dans le processus de mondialisation qu’on peut toujours saisir le mieux la structure des positions sociales dans nos sociétés. Pourtant, on ne peut plus rendre compte ainsi de la totalité des épreuves de domination. Il faut tenir compte, dès la formulation même des états de domination, de la diversité des expériences personnelles dans des situations en principe sem- blables. Toute comparaison in abstracto, comme le font pour beaucoup les échelles des inégalités, devient dès lors contestable. Les situations sociales ne prennent tout leur sens qu’à partir des études centrées sur une reconstruction analytique de diverses épreuves personnelles, construites à partir de quelques grands axes de la domination. Dans tous les cas, ce n’est pas le différentiel de ressources qui rend compte en dernière analyse de la nature précise de la domination. Il ne permet qu’un saisissement insuffisant du vécu de l’acteur, tant ce dernier plonge dans une situation de vie susceptible de lui donner des sens divers (Sen 1992). Il faut reconsidérer donc les épreuves de domination au quotidien en les détachant alors du poids de l’imaginaire politique propre à la société indus- trielle et de la relation générale de cause à effet établie jadis entre le projet d’une classe dirigeante et les diverses situations vécues par les acteurs. En tout cas, il faut reconnaître les limites analytiques croissantes, au-delà des effets rhétoriques, de ce type de démarche à l’heure de l’interdépendance propre à la mondialisation. L’actualisation critique du projet de l’émancipation ne peut plus ainsi se limiter à la seule action de contestation des mouvements sociaux. Évidem-

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ment, il ne s’agit aucunement de nier le lien possible entre quelques états de domination et l’émergence de luttes collectives, mais de souligner aussi l’exis- tence de situations de déconnexion. Seule une partie des dominations donne lieu à des mobilisations collectives. Il faut se garder de conclure que la domi- nation va toujours de pair avec la résistance. L’assertion est très loin d’avoir la véracité qu’on lui prête trop souvent et les contre-exemples historiques sont nombreux. Elle a cependant pesé lourd dans l’imposition d’une lecture réductrice de la domination, qui obligeait à interpréter les principales formes d’action collective en relation avec les grands axes de la domination sociale, et à les comprendre à partir de leur contestation effective. Or, l’intervention croissante des modes de contrôle dans la vie quotidienne ne peut plus être saisie, entièrement, à partir d’une étude centrée exclusivement sur l’état des luttes sociales propres à une période historique. La critique sociologique doit alors s’attacher moins à nommer comme naguère le nouveau sujet historique, qu’à produire des lectures permettant une communication inédite des malheurs. Pour cela, il faudra parvenir à éta- blir des passerelles entre des expériences individuelles diverses, à trouver un surcroît d’imagination pour mettre en relation des acteurs distants mais subis- sant, en dépit de leur distance, une même épreuve de domination. Le nouvel enjeu de la critique est ainsi la production du sentiment de ressemblance à défaut duquel la solidarité n’est pas possible. Il passe désormais par une communication réelle entre les malheurs. C’est-à-dire, par la capacité de la critique à établir un lien social et subjectif entre les dominations ordinaires.

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