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après-guerre

Jacques d’Andurain

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après-guerre

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Du même auteur :

Drôle de mère

Table des matières

Introduction

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Étudiants pour le Maréchal

11

1 -

Étudiants pour le Maréchal

13

2 - Le vrai double jeu

27

3 À Libération Sud

-

31

4 L'homme se nommait Jean Moulin

-

41

5 - Mon 18 juin 1940, à moi

43

6 - Quarante millions de pétainistes

49

7 - Ma carrière militaire - 1935-1945

53

8 - Dans l'armée d'armistice

57

9 - La coupe « de La Vayssière »

61

Évasion de Pierre Hervé

63

1 - Une grande première

65

2 - Arrestation 71

3 - Palais de justice de Paris 73

4 - Guerre Germano-Soviétique

75

5 - « C'est nous, qui brisons, les barreaux, des prisons, pour nos frères »

81

6 - Où le canular de mardi devient dans la presse,

la bombe politique du mercredi

91

Le 6,35 de Marga D’Andurain

99

1 - Préambule 101

103

3 - L'incendie des isolants de Vitry (13 août 1941) 105

2 - Débuts de la résistance armée organisée en France

4 - Visite au Colonel Marchand, Deuxième bureau :

Ministère de la Guerre, Paris

119

5 - Les ballades d'un Brûlot

123

7

La Bande à René

133

1 - Préambule 135

2 - Recrutement des premiers effectifs - Une rumeur

3 - La rumeur orange 145

4 - Errances en forêt 147

5 - Sécurité 155

6 - Nos trois Soviétiques 159

7 - Encore Montségur, sept cents ans après 163

8 - Toujours la rumeur ou, comment fut racontée la bataille de l'Affrau 169

141

9 - Les seins d'Hélène - Un rêve pour Napoléon

177

10 - Premier bilan de la stèle de la Frau

183

11 - Tueur à gages

185

12 - Un préfet régional et son intendant de police 189

13 - Le roman de la Montagne Noire

191

14 - Le Plo del may

193

15 - Le lieutenant Müller

197

16 - Le corps franc de la Montagne Noire 199

203

18 -

17 - Le M.5.F. à Montalric les 2 et 3 juin 1944

L'éphémère M.5.F 209

19 - Toulouse prise ou libérée

215

20 - le groupe Armagnac, colonel Galinier, corps franc de la libération N° 1 du Tarn

219

21 - Le 20 juillet 1944 au Plo del May en forêt d'Hautaniboul,

225

22 - Mort de Riton et fin du M.5.F 227

le C.F.M.N. perd Toulouse

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Introduction

Au début de l’an 2001 Bernard Pivot, recevant Jorge Semprun à « Bouillon de Culture » soulignait la raréfaction des témoins vivants de la guerre 39-45, et surtout la disparition des acteurs et victimes de la déportation, des prisons et des camps de concentration, ou des organisations de Résistance.

Et il ne restait plus personne, qui, ayant commencé la Résistance dès le début — 1940 — l’ait terminée, encore combattant, en août 1944.

Omission de sa documentation : quelques-uns, dont moi.

J’ai résisté depuis le 18 juin 1940 à Sablet (Vaucluse), soldat rampant de l’escadrille de reconnaissance de l’Armée des Alpes, et j’étais, carabine Remington en mains, en août 1944, sur la place du Vigan à Albi, où, écœuré, je vis les résistants de la dernière heure tondre les filles qui avaient couché avec les « Boches ».

L’omission est la mienne : je n’ai rien écrit.

Quelques mois auparavant, je téléphonais à Lucie Aubrac pour lui dire mon indignation devant les accusations du Testament de Barbie exhumées par Maître Vergès qui la désignait comme la dénonciatrice de Jean Moulin et de l’historique réunion de Caluire en juin 1943. Elle m’avait demandé comment j’expliquais l’attitude de Vergès :

j’émis une supposition, et Lucie, avec sa véhémence habituelle me cria « Écris le ! Écris, écris ».

Écrire - J’y songeais depuis longtemps, mais, plus sur ma mère, Marga d’Andurain que sur moi ; ma mère qui la dernière soirée où je la vis à Tanger, avant son assassinat sur son yacht le « Djeilan », m’avait demandé :

- Que feras-tu après ma mort ?

- J’écrirai votre histoire… Mais… La vérité.

C’était en 1948.

Je voudrais d’abord répondre à quelques notes me concernant parues dans divers livres sur la Résistance, avec l’impression d’être comme un ramasseur de balles de tennis qui se raconterait en disant, avec quelque prétention: c’est moi qui ai donné à Yannick Noah sa balle de match le jour de sa victoire à Roland Garros.

Pour parler de Résistance un préambule s’impose, il est d’Henri

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Jeanson dans « Le Canard Enchaîne » du 30 avril 1947 :

« Un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure ».

Parce que l’oubli n’est pas si total que ça, même aujourd’hui. Mais aussi et surtout parce que le récit qui en est donné, encore aujourd’hui, comme déjà hier, est plein d’inexactitudes; alors, bien que pas le moins du monde historien, je veux écrire une illustration de la fragilité du témoignage, écrit et publié du vivant des témoins eux-mêmes.

Mon témoignage.

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Étudiants pour le Maréchal

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1 - Étudiants pour le Maréchal

Après les manifestations du 11 novembre 1940 sur les Champs Élysées, la seule véritable répression avait été, d’abord, l’arrestation de la majorité des Étudiants communistes organisés, nous l’avions envisagée, comme la pire conséquence possible pour nous. Puis la punition collective la plus manifeste et la plus péniblement ressentie par la totalité des étudiants Parisiens : la fermeture, sine die, de l’université (où les étudiants communistes, à l’appel de l’U.N.E.F. dirigée par notre meilleur sous-marin, François de Lescure, avaient appelé à la manifestation).

Nous l’avions envisagée comme le piège dans lequel nous espérions faire tomber les Allemands.

« Seront-ils assez cons pour fermer l’Université comme à Prague, après les accords de Munich » et se mettre tout le monde à dos, alors que nous voyions tous les jours des étudiantes au bras d’officiers allemands en uniforme, disant partout : ils sont si corrects, ils sont si cultivés, poètes, mélomanes.

Parenthèse : un pétard à la bibliothèque Sainte Geneviève.

Je n’étais pas encore inscrit en Sorbonne, mais j’allais à la bibliothèque Sainte Ginette, Place du Panthéon feuilletant psychologie, ou sociologie, contactant les uns et les autres, toujours très discrètement. Mes nouvelles connaissances avaient remarqué, avec moi, depuis trois jours un pimpant officier allemand, blond et délicieux, au bras d’une jeune fille, elle aussi très blonde et sexy ; sans leur avoir adressé la parole nous avions décidé qu’elle était française. En d’autres temps j’aurais jugé très « progressiste » et charmante cette fraternisation si internationaliste. Mais il portait un uniforme, celui de l’occupant National Socialiste. Donc pas fraternisation, mais trahison. Rassurez-vous: je n’allai pas chercher une tondeuse, comme certains, à la Libération. Non, j’allai rue des Carmes, fouiller un magasin de Farces et Attrapes, qui existe toujours au XXe siècle. J’achetai une amorce, une seule : ce genre de truc qu’on place sous un verre ou une assiette, qui pète quand on les soulève. Dans l’entrée de la bibliothèque, il y avait une série de casiers, avec les fiches des livres dont on devait demander la communication à l’appariteur. Long stationnement des lecteurs dans

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un couloir bordé d’une verrière qui le séparait de la salle de lecture, où tout le monde pouvait voir les impétrants faire la queue. C ‘était là que les jours précédents j’avais pu à loisir observer le charmant, et scandaleux, couple collaborateur.

Appuyée tout au long de la verrière, une table de plus de deux mètres était couverte de dictionnaires de toutes les langues auxquels leur épaisseur permettait de tenir debout, mais dont chaque retrait pour consultation, faisait s’effondrer le bel alignement. Ces consultations et ces effondrements se répétaient à chaque instant. Vous l’avez deviné: je plaçai l’amorce entre deux dictionnaires dès que je vis mes blondeurs derrière la verrière, et à peine revenu à ma place, on entendit l’explosion.

Ca fait beaucoup, beaucoup de bruit, une minuscule amorce, sous les hauts plafonds d’une bibliothèque toute silencieuse ; tout le monde leva et tourna le nez vers la verrière, et tout le monde aperçut l’objet de ma farce. À peine quelques instants après, tous refixaient leurs bouquins. Le couple, croyant à une blague normale, avait souri, sans soupçonner ma vilenie. Le lendemain j’achetai une autre amorce, et quand les tourtereaux revinrent : rebelote.

Re belote aussi des nez sur l’officier nazi, et long arrêt de tous sur image : ils avaient compris, les lèvres se fendaient, les yeux vrillaient. Ils avaient compris. L’officier allemand aussi. Il rougit. Le sang de ses pommettes ne vint pas sacraliser le plancher de Sainte Ginette. Le sacrifice fut le même: il ne revint jamais, du moins sous l’uniforme.

C’est ainsi que je me permets de revendiquer le titre d’acteur de la première déculottée de l’armée allemande car le rire aussi, tue. N’est-ce pas, mon cher Canard Enchaîné ?

Fin de la parenthèse.

« S’ils sont assez astucieux, ils n’en parleront pas et la censure

empêchera tout le monde, sauf les participants, de commenter ce non-évènement ». Ce fut la police française, déjà collaborationniste,

d’un Vichy bien décidé à faire sa collaboration à sa façon, se créer un état fort, et fasciste, sur le modèle nazi : pur de tous Juifs, Communistes, Socialistes, Francs-Maçons, et même, simples républicains, ou démocrates.

Aucune sanction n’avait été prise contre les lycéens, très majoritaires, appelés par Griotteray et les traditionnelles ligues d’extrême-droite, qui tous les ans organisaient une célébration chauvine à l’Étoile, non pour l’Armistice de 1918, mais pour la Victoire de 1918, sur les

« boches ».

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La fermeture de l’Université, que les autorités de Vichy affirmaient avoir été exigée par les Allemands, s’était voulue une véritable brimade pour les étudiants.

Tous les étudiants de province devaient quitter Paris, retourner dans leur province, perdant ainsi leur logement et parfois aussi, le petit boulot de subsistance que les plus démunis avaient pu y obtenir ; tandis que les étudiants de Paris, qui auraient pu quitter Paris, prendre des vacances à la campagne, bien s’y nourrir, et même rapporter quelques provisions pour leurs familles, avaient l’interdiction de quitter Paris, et l’obligation de passer tous les jours dans le commissariat de leur quartier, signer un registre de contrôle.

Ces mesures avaient provoqué une immense hostilité chez tous les étudiants, punis pour une manifestation à laquelle, très peu d’entre eux avaient participé: un sentiment de totale injustice, ce sentiment d’être punis, certes sans peine de mort, mais comme les otages d’une répression de guerre. C’était ce que nous avions espéré de mieux.

Pendant cette fermeture, Vichy avait invité les étudiants Parisiens à une sorte de stage, dont j’ai oublié la date, comme l’intitulé exact, mais qui signifiait quelque chose comme : les étudiants avec le maréchal au château de Sillery

Je n’avais pas encore rejoint une cellule précise d’une fac, et Pierre Hervé m’avait dit : va faire un tour dans ce truc, ta particule te permettra de montrer patte blanche, chez ces fascistes.

Un « Pasteur Jousselin » nous accueillit, avec très grande et très manifeste chaleur humaine, dès les premiers mots, totalement compréhensive de nos supposés motifs de mécontentements divers, complice, en un mot, de toutes nos révoltes : complice et loyal, pour une confession de groupe. Je ne le compris comme une mise en scène que beaucoup plus tard, et encore maintenant, il m’arrive de me demander s’il n’était pas réellement sincère: en tout cas, s’il ne l’était pas, je plongeai tête baissée dans le piège des autorités de Vichy.

La première conférence — débat portait sur : la Question Juive dans la France d’aujourd’hui.

En tant qu’Homme, en tant que Pasteur, en tant que Français, je ne suis absolument pas Antisémite, nous clame Jousselin, comme entrée en matière. Violente interruption dans la salle, hurlements de colère, insultes en tous genres, de deux fanatiques qui s’adressaient au Pasteur Jousselin, et voulaient nous appeler (nous, une quarantaine de participants) à partager leur virulente indignation ; Dans leur

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logorrhée, plutôt confuse, j’avais compris qu’ils étaient doriotistes, purs pros nazis, et ne pouvaient admettre qu’un fonctionnaire de Vichy trahit ainsi la pensée collaborationniste du Maréchal, notoirement antisémite, et affirmé comme tel, quelques semaines avant, avec le recensement des Juifs d’octobre. Très intéressant sondage pour moi : au diapason de leur violence, toutes sortes de réponses jaillirent, et de plus en plus fortes et tout aussi intolérantes.

Ce fut d’abord, assez timidement, l’hypocrite « on n’est pas ici pour faire de la politique » qui pour moi, caractérise habituellement les gens de droite, puis des « on n’est pas nazis, on n’est pas des fascistes comme vous », bande d’un tas de choses, une générosité d’insultes dans la plus belle gamme de grossièretés de notre clavier, pour finir par : « Dehors ! Sortez-les !!! » qui devint vite notre slogan du plus unanime consensus.

Le pasteur Jousselin s’approcha des odieux provocateurs, se mettant entre eux et des amateurs de lynchage, qui se sentaient monter des velléités nouvelles. Le pasteur réussit à les calmer et les convaincre de quitter la salle, sans esclandres plus poussées, pour leur bien et pour notre retour à la sérénité.

Une bizarre sensation d’être enfin « entre nous ».

Quand il les eut raccompagnés au grand portail de la propriété, il revint vers nous dans la salle, puis, sans forfanterie aucune il enchaîna : « Et maintenant, en tant que fonctionnaire du gouvernement du Maréchal, je vais vous exposer sa position sur la question Juive ».

L’un des deux gars ainsi chassés de notre assemblée se nommait Marc Augier, connu à l’époque dans les auberges de jeunesse comme un des très rares militants d’extrême droite, s’affichant très agressivement dans un milieu populaire où se rencontraient seulement les différentes nuances de la gauche et de l’extrême gauche, des chrétiens genres Marc Sangnier, qui se disaient fondateurs du mouvement des auberges, des communistes jusqu’aux trotskistes et leurs innombrables fractions et aux sionistes qui trouvaient beaucoup de passerelles entre auberges et Kibboutzim, et nous tous aussi.

Je devrai attendre les années soixante-sept, ou huit, pour voir des membres du « Bétar » vouloir y venir manger kasher, faire une vaisselle séparée, et rompre cette institution de base des auberges :

la collo, ce repas collectif laïque, excluant tout menu religieux.

Pour s’excuser de rompre la laïcité traditionnelle des auberges, le responsable du Bétar me dit que les repas Kasher étaient entièrement

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payés par une donation Rotschild. Nous verrons quand je serai en Syrie, et découvrirai l’étrange parallélisme d’exploitation pétrolière et de Terre sainte, les discrets achats des mêmes Rotschild de quelques terres en Palestine, bientôt Terres saintes, ouvrant des droits sur les gisements de pétrole, dont les environs sont riches (dont les immigrants sionistes idéalistes des kibboutzim deviendront les sentinelles bien involontaires, mais forcées).

Le même Marc Augier sera l’un des premiers à endosser l’uniforme des Waffens S.S., en s’engageant dans la Légion Antibolchevique pour aller se battre contre l’Union Soviétique ; il en reviendra et sous le nom de plume de Saint Loup, publiera, après guerre, mémoires et plaidoyers pour son camp.

La Question Juive dont voulait nous parler le Pasteur Jousselin m’intéressait : je venais de devenir moi-même « chef de famille Juive » suite à un recensement des Juifs, organisé au mois d’octobre par le gouvernement de Vichy: ma femme, Ella Raitz, athée comme moi, ne se considérait pas plus juive que je n’aurais admis de me considérer comme catholique, mais m’avait-elle dit : « puisqu’on veut emmerder les juifs, je ne vais pas refuser de me solidariser avec eux, c’est-à-dire, ma famille ».

J’admirai l’élégance du geste, et l’approuvai entièrement. Je pensais, et je pense toujours, que si j’avais vécu en Irlande du Nord, ou au Canada, où existe une discrimination contre les catholiques, je me serais proclamé des leurs, malgré mon athéisme. Ce qu’exprimeront, moins de trois décades plus tard les étudiants Parisiens en criant: nous sommes tous des Juifs Allemands.

Ella était revenue de la Mairie de Neuilly sur Seine, un peu confuse. « Ils exigent que ce soit le mari, le chef de famille, qui fasse la déclaration ; si le couple n’a pas trois de ses parents catholiques, il est considéré comme juif ». C’est ainsi qu’un jour d’octobre 1940, j’étais devenu chef de famille juive, en faisant, pour cela, la queue à la Mairie, ou peut-être un commissariat.

Une connerie de plus pour le Maréchal, d’autant (je l’apprendrai plus tard) qu’aucune pression allemande ne l’avait contraint à cette mesure. Elle allait, loin de protéger les juifs, permettre de les recenser, pour les éliminer de tous les emplois publics, et voler leurs commerces, et plus tard, quand on voudra livrer de récents naturalisés, pour remplir encore quelques wagons de déportés, le travail des Bousquet ou Papon, ne sera qu’un jeu d’enfant… Prévoyant et persévérant.

Je ne me souviens pas très clairement de ce que nous a dit Jousselin,

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sinon que tout découlait de la défaite, que Vichy ne pouvait plus assurer une protection territoriale aux juifs étrangers, ressortissants de nations occupées par l’Allemagne, que, par contre, la création, pour les juifs français, à leurs frais, d’une sorte de caisse de solidarité, rétablirait une sorte de justice sociale. À plusieurs reprises Jousselin avait insisté pour nous dire que ce n’était que le point de vue du gouvernement de Vichy: autant dire qu’il ne fallait pas en croire un mot. Je n’ai jamais raconté mon passage à Sillery, à peine quelques mots à Hervé.

Seule marque dans ma mémoire: des commissions furent constituées:

sports et loisirs, avec Claude Jouan, dont l’activité sera d’organiser quelques repas aux alentours du Panthéon, tous, bien sûr, avec un minimum de tickets d’alimentation (de bas prix de marché noir) ; il

y eut une sorte de commission d’action sociale, surtout axée sur les différentes aides matérielles aux Étudiants.

Une de nos chansons, à notre « ministre de la Jeunesse », Lamirand sur les navigations par calme plat :

C’est l’aviron, qui nous mène, mène, mène C’est l’aviron qui nous mène au vent. C’est Lamirand, qui nous mène, mène, mène C’est Lamirand qui nous mène… En rangs.

Il y eut enfin une commission dite « politique » à la tête de laquelle

je crus très habile de m’être fait désigner, en bon sous-marin coutumier. J’y avais été poussé par deux copains de ma chambre, deux jumeaux, qui nous amusaient beaucoup avec la narration très enjouée de toutes les blagues que permettait leur très parfaite ressemblance, les meilleures étant, naturellement, en alternant leurs rendez-vous avec une même fille, fort jolie, que je rencontrais par la suite, aux dîners de Claude Jouan.

Parenthèse temporelle :

Ayant cessé de les voir depuis le coup du Palais de Justice, en 1941, je rencontrai l’un d’eux dans un bar, aux abords de l’Élysée, plus de vingt ans plus tard : 1963, ou 1964 : nous avions encore bon œil et bonne mémoire :

- Tu es André, toi, André Ducret ?

- Et toi, Jacques d’Andurain, tu te souviens de Sillery ?

Je me souvenais parfaitement, alors, du nom de la fille, à laquelle

il jouait tant de blagues, qu’est-elle devenue ?

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- Mariée, trois enfants, je la vois toujours, je jouais au tennis avec elle, encore la semaine dernière.

Après avoir éclusé un demi-ensemble, à nos souvenirs, il me dit :

- Viens dans mon bureau, on sera plus à l’aise. Et la main sur l’épaule

il me fit entrer à l’Élysée, copieusement salué, avec lui, par les Gardes Républicains : il était le chef des services de protection du Général de Gaulle, à l’Élysée comme dans ses voyages ; il le sera encore lors de l’attentat du Petit-Clamart ; il serait bientôt le Préfet de police de Paris, sous Giscard d’Estaing, lorsque le Ministre de l’Intérieur, Poniatowski, réalisa ce record, digne du Guinness des records: l’enquête ficelée en vingt-quatre heures sur l’assassinat de son collègue, ministre et « ami » le Prince de Broglie ; l’un des grands « étonnements » de la présidence de Giscard (Pour le Canard Enchaîné).

Revenons à Sillery :

À la commission politique nous avions à commenter le texte d’un discours du Maréchal, que l’on disait écrit par Gaston Bergery, ancien protagoniste du Front Populaire, après avoir voulu lancer le mouvement Front Unique, sans trop de succès.

Parenthèse Bergery :

Il était, à l’époque, marié à Louba Krassine, fille du premier ministre des finances des Soviets, et Pétain l’enverra, comme Ambassadeur de Vichy, à Moscou. Après la guerre Emmanuel d’Astier divorcera de son Américaine Grace, épousera Louba Krassine, ira à Moscou, rencontrera Staline et toute la Nomenklatura Soviétique. Quand la fille de Staline s’échappera d’Union Soviétique, elle viendra se réfugier, en Suisse, chez Emmanuel d’Astier de la Vigerie qui me dira, peu avant sa mort : Je suis le Père Joseph de de Gaulle.

Fin de la parenthèse Bergery.

Ce discours, message au peuple français du 11 octobre 1940, visait à justifier la très récente rencontre de Pétain avec Hitler à Montoire, et sa poignée de main à Hitler, à l’occasion de laquelle il avait prononcé un mot qui lui sera toujours reproché, le mot collaboration, comme une trahison. Je choisis une seule phrase, censée résumer le discours en forme de conclusion ; elle disait : « En présence d’un vainqueur qui aura su dominer sa victoire, nous saurons dominer notre défaite ».

Je fis remarquer que rien dans l’attitude des autorités allemandes,

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envers les étudiants, ne manifestait la moindre « domination » de leur victoire. La fermeture de l’Université, pour sanctionner la déjà célèbre manifestation du 11 novembre 1940 à l’Étoile, était d’autant plus injustifiée que tout le monde savait, surtout nous autres ici présents, que la participation des étudiants avait été proportionnellement très faible. Par conséquent, nous autres étudiants, ne pouvons pas un instant penser que les conditions d’une loyale collaboration puissent exister, mais bien plutôt celles d’une totale résistance et cela, bien dans l’esprit de fidélité à la pensée de notre Maréchal.

Nous n’avons pas chanté « Maréchal, nous voilà », qui était l’hymne habituel de ce genre de réunions, mais je n’en paraissais pas si loin; et surtout, pour ne pas avoir l’air de « faire de la politique » je n’avais pas dit un mot de tous les autres sujets possibles de récriminations. Je fus applaudi et ma déclaration fut approuvée à l’unanimité, sans même un vote.

Je devenais le responsable politique des « Étudiants pour le Maréchal ». Je rencontrai peu après le colonel de Tournemire, (dont j’ignorais la haute situation dans la hiérarchie de la Cagoule, j’ignorais aussi presque tout, surtout le principal, sur la Cagoule) le représentant du Maréchal pour cette propagande, et quand je rentrai à Paris, raconter cette comédie à Pierre Hervé on se tapa vigoureusement sur les cuisses, pour rythmer notre rigolade.

J’avais désormais une couverture, comparable à celle de François de Lescure, à la tête de l’U.N.E.F. Et tous les deux avec notre particule. Après la guerre, François de Lescure, sacrifiera la sienne sur l’autel de la dictature du prolétariat, doctrine encore en vigueur au Parti communiste, à l’époque.

Au Parti communiste actuel (août 2001) qui vient de « réhabiliter » Pierre Hervé, (longtemps après sa mort en 1993) après lui avoir très sérieusement reproché ses relations avec moi, ainsi que mon choix, pour le remplacer à la direction des étudiants communistes à Paris, j’offre d’ajouter une pièce à son dossier : Je pense que s’il m’a choisi, ce fut, aussi, pour utiliser l’excellence de la couverture conquise à Sillery, par un petit sous-marin, peu conscient de l’être à ce point, sur le moment.

Si aujourd’hui, au XXIe siècle je vous raconte tout ça, c’est parce que je viens de lire, en 2001, le dernier livre d’Henri Frenay, (que l’on titularise volontiers de Fondateur de la Résistance), sur Jean Moulin, qu’il intitule, l’Énigme Jean Moulin, où il s’efforce de prouver que celui-ci était un cryptocommuniste, c’est-à-dire un espion russe,

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effaçant du même coup la gravité de l’accusation, plus que prouvée, portée contre son fidèle et dévoué Hardy (le dénonciateur de Jean Moulin) qui n’avait, en somme, que servi la France, en la libérant de l’emprise sur de Gaulle et sur la Résistance, d’un très dangereux sous-marin; certes, il ne le dit pas, mais ça ne peut être que le sens de son dernier livre.

Je me permets de faire parler un mort, Henri Frenay, sans droit de réponse, bien sûr, mais n’a-t-il pas fait de même, avec Jean Moulin?

Alors que j’avais dit tout le mal que je pensais de Frenay, de son vivant, à la personne qui m’enregistrait, pour Henri Noguères et sa monumentale Histoire de la Résistance en France en cinq volumes vol. II p. 345: « N’en prenons, pour exemple que le témoignage de d’Andurain qui, au début de 1942, a rejoint « Libération » où il

travaille avec Brunschwig-Bordier et avec Morandat. Évoquant vingt- cinq ans plus tard les souvenirs de cette époque, voici ce qu’il nous

a dit de Frenay et de Combat : »

« Quand Frenay entra dans la Résistance (sic) il a créé un mouvement avec un certain blanc-seing de Pucheu… Ce que nous avons tous pu

constater c’est que chaque fois que nous avons eu des agents doubles

à l’intérieur des mouvements de résistance c’était par « Combat »

qu’ils étaient rentrés. Tous les mouchards, tous les types douteux qui sont rentrés à l’intérieur des mouvements, nous n’en avons pratiquement pas eu à Libération où il y avait une forte implantation communiste, il n’y en a pas eu beaucoup à Franc-Tireur, tandis que des pans entiers de réseaux sont tombés par Combat ».

On ne peut lire ces lignes sans avoir le double sentiment de leur inexactitude et de leur injustice: Frenay n’a pas rejoint la Résistance… C’est plutôt la Résistance, qui, en zone Sud a rejoint Frenay. Et Combat ou ce qui l’a précédé n’a pas été « créé avec un blanc- seing de Pucheu »

Il était néanmoins intéressant de citer ce jugement car, par son outrance même, il est révélateur de l’état d’esprit que les démarches effectuées par Frenay à Vichy ont pu faire naître chez ceux qui en étaient mal informés.

Effectivement j’étais mal informé vingt-cinq ans après les faits, j’avais quitté Paris et la France après la guerre, à la suite des aventures et mésaventures de ma mère, Marga d’Andurain (accusation d’assassinat à Paris en 1945, sur son filleul Raymond Clérisse, puis arrestation très tapageuse à Nice en 1946, non-lieu en 1947, enfin son assassinat à Tanger en 1948).

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Je ne lirai qu’au XXIe siècle quelques détails sur l’affaire Grand Clément en 1943: un modèle d’homme de droite Traître et résistant à la fois. Mais vraiment traître et d’extrême droite.

Mais la lecture très tardive du dernier livre de Frenay: l’énigme Jean Moulin. (Robert Laffont 1989). Confirme et au-delà, mon opinion d’alors; non seulement elle me la confirme, mais elle me prouve la justesse de mes « outrances ». « Et les tout premiers dirigeants étaient issus de l’armée » (page 51).

Comme il est par ailleurs connu que Frenay, officier de l’armée d’armistice, y était affecté au service de ce que l’on appelait les « menées antinationales », qui depuis 1939 et l’interdiction du parti communiste visait essentiellement (et presque exclusivement) les activités communistes, comme on sait aussi que cette Armée d’Armistice avait été quémandée aux Allemands par Weygand uniquement pour « résister » aux communistes et lui permettre de capituler en toute sérénité, sans la hantise de la Commune de Paris, ou de la Révolution de 1917. Comme on sait que c’est en décembre 1940 que Frenay, et quatre officiers de ce même service, ont commencé la création de ce qui deviendra Combat, comme un papier tue-mouches pour attraper les communistes, les véritables résistants, les seuls organisés, depuis 1939 et bien avant.

Bien sûr, je ne veux en aucune façon dire que la quasi-totalité des adhérents de Combat étaient consciemment des papiers tue-mouches, mais Hardy certainement, avec l’intention au début, d’affirmer sa fidélité à Pétain, dont la popularité patriotique a été très entamée par la poignée de main à Hitler, et sa demande de collaboration, il faut laisser entendre que Pétain joue le double jeu. On crée un mouvement de « Résistance », confiant dans la volonté de Résistance de Pétain, et cela, qui n’est certainement pas le hasard d’une coïncidence, à la même date où le Colonel de Tournemire, (un important cagoulard) vient, à Paris, présenter son Pasteur Jousselin, aux étudiants, un peu éberlués, réunis au château de Sillery. Et proclamant sa volonté de coordination de tous les résistants, on va bien finir par découvrir, au nom de l’unité, les véritables Résistants, ceux qui sont contre Pétain et le Hitler qu’il veut copier. Ainsi, moi qui croyais avoir très subtilement noyauté les pétainistes, j’étais tombé dans le même filet que celui tendu par Frenay, en zone Sud. Pour continuer de répondre à la critique de Noguères, et ce qu’il nomme mes outrances, je dois expliquer pourquoi je dis : quand Frenay entra dans la Résistance, c’est pour dire quand et à quelles conditions il commença de négocier sa fidélité à de Gaulle et de recevoir les subsides de la Résistance, subsides qui lui furent remis,

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non pas par Jean Moulin lui-même, mais par Yvon Morandat, dont je jouais alors, de temps en temps, le garde du corps.

En plus il se trompe sur la somme, soi-disant rapportée par Jean Moulin, c’était six cent mille francs et non cinq cent mille ; et la répartition fut 250 000 pour Frenay, et 250 000 pour d’Astier de la Vigerie; Morandat, avec d’Astier, étudia le montant de mon indemnité mensuelle de permanent: j’avais estimé mes besoins de clandestin, sans carte d’alimentation, à trois mille, ils jugèrent que j’avais au moins besoin de cinq mille, ce que je reçus, dès lors, à peu près régulièrement. L’amusant dans cet argent, c’est qu’il était véhiculé par l’Intelligence Service, à partir de la Suisse, (non parachuté comme le dit Frenay) et qu’il avait été remis à Morandat à Lyon « par un socialiste allemand, membre de l’Intelligence Service » ; c’est exactement ainsi que j’ai, plus tard, entendu définir le « curriculum vitae » du futur Chancelier d’Allemagne, Willy Brandt, avec lequel je bavardai un peu ce jour-là.

Et si je suis en février 1942 garde du corps d’Yvon Morandat, droppé (parachuté) le 7 novembre 41 soit moins de deux mois avant Jean Moulin, avec pour principale mission, de contacter les milieux syndicalistes chrétiens, c’est parce qu’on me créditera des bonnes leçons que m’a prodiguées le futur Colonel Fabien, à qui Suzanne Djian, a confié son anarchiste petit-bourgeois de copain, après son canular du Palais de Justice de Paris.

Je suis allé un soir d’hiver glacial, accompagner Morandat au bout de l’avenue de la République, au coin de la place des Terreaux, à Lyon, pour rencontrer les représentants (4) de Frenay (peut-être les quatre « fondateurs ») dans un bistrot aux vitres embuées, où je pouvais suivre les ombres, toutes grandes et imposantes qui avaient accueilli le tout petit Yvon (Léon Morandat) si petit que je le dépassais du haut de mes 1 m 63. Il m’avait dit: si je ne suis pas sorti, au bout de (j’ai oublié la durée exacte) tu rentres, et tu me cherches, c’est dire si la confiance régnait, Je n’eus pas besoin d’en arriver là.

Je le vis rapidement revenir, rayonnant de la satisfaction du maquignon (il était issu d’une famille paysanne de l’Ain, de Pauillat, je crois) qui a bien tortillé sa négociation.

Au début ils m’ont dit n’avoir aucun besoin de de Gaulle comme « Libérateur de la France », ils avaient déjà Frenay, pour ce rôle sur le théâtre des opérations, et n’avaient rien contre Pétain, bien au contraire. Après quelques minutes perdues, à discuter tactique globale, vue mondiale de la guerre, etc. je leur dis : nous n’avons aucune volonté de supplanter, ni vos chefs, ni vos préférences, mais

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peut-être pouvons-nous vous aider, peut-être quelque argent ?

Alors là, ils se déridèrent complètement, me dit Morandat: l’affaire est dans le sac, et même au fond du sac. Pour être honnête, (peut- être aussi médisant) je dois vous avouer que rencontrant Morandat, dans sa récente propriété de Ventabren, dans le midi, je lui dis, longtemps après guerre : « tu te rappelles quand nous achetions Frenay, en 42? », Il me dévisagea, l’air très honnêtement ahuri, et me dit: « Je ne vois pas de quoi tu parles ». Il faut dire, que nous étions après le retour de de Gaulle au pouvoir de 1958, et qu’il soutenait très activement le nouveau rassemblement de toutes les droites, autour du Général, auquel il venait de demander l’autorisation de publier ses propres mémoires.

Complètes, elles auraient été passionnantes, mais je pense qu’il était très conscient de ce que l’on nomme aujourd’hui « le devoir de réserve ». Car il avait beaucoup acheté, je dis acheter. Je dois préciser que je n’assistai pas à la remise d’argent aux mains de Frenay, mais Morandat me l’avait dit, et attendait la parution du prochain numéro de Combat, pour y constater l’allégeance à de Gaulle. Je ne me souviens ni de la date, ni du contenu précis de cet exemplaire, mais je me souviens parfaitement de la très vive indignation de Morandat pour l’insignifiance du rattachement à de Gaulle, et de la rupture promise avec la thèse du double jeu de Pétain. Il rédigea alors, avec moi, un télégramme pour Londres, clamant son indignation. Je ne sais pas si ce télégramme était pour Londres même, ou pour Jean Moulin, déjà opérationnel en France. Mais je me souviens très bien de sa révolte quand il reçut l’ordre de persévérer dans son arrosage de Frenay.

Ce fut sa première leçon de cynisme et il sut parfaitement l’assimiler, et Frenay, lui aussi, prendre quelques distances avec Pétain. (En toute honnêteté, et dans l’honneur) Il n’eut pas les mêmes difficultés avec Libération, car d’Astier lui avait confié la charge de son édition, impression, et presque, diffusion, travaux sur lesquels je papillonnais. C’est ainsi que le 12 mai 1942, j’allais avec mon ami Bocquet chez notre imprimeur, chercher le premier numéro de la reparution du Populaire, (l’ancien quotidien du Parti Socialiste S.F.I.O.) qui allait faire la gloire de Daniel Mayer, et de la constitution du C.A.S. (Comité d’Action Socialiste, prélude à la renaissance du Parti Socialiste de Léon Blum.)

Je remis ce premier numéro, encore tout frais, à Morandat, qui le donna triomphalement à Daniel Mayer. Si je sais, aujourd’hui, la date du 12 mai 1942, c’est parce que je l’ai lue dans la biographie de Daniel Mayer à la B.D.I.C. en 2001.

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Pour l’instant revenons en 1941, à mon ami Claude Jouan et aux « ÉTUDIANTS POUR LE MARÉCHAL ». Pas un seul de ses copains du bureau de tabac n’a émis la plus petite réserve sur les 21 communistes évadés, alors que toute la presse, unanime, n’avait pas assez de mots pour les stigmatiser.

Est-ce de ce jour-là que les quarante millions de Pétainistes, qu’un sondage de cette même presse aux ordres a fait découvrir à Henri Amouroux, vont fondre comme neige au soleil ?

En tout cas pour les Pétainistes du quartier latin, pas de doute : la neige avait fondu depuis longtemps.

Du même coup, la « collaboration » aussi ; qui va devenir un duo, mal harmonisé, de communiqués de police française et d’armée allemande, et de discours affolés de ministres français.

Pour bien comprendre cela, je ferai appel à un autre document, exhumé après la guerre par mon cousin Arnaud d’Andurain de Maÿtie, diplomate, qui étudiait, fort judicieusement, pour la France, les archives allemandes, lors du procès de Nuremberg :

Nuremberg, le 10 février 1948

N° 44/SC M. Arnaud d’Andurain de Maÿtie Délégué auprès du Tribunal américain de Nuremberg à Son Excellence le ministre des Affaires étrangères à Paris Secrétariat des Conférences.

Communiqué à Europe au Conseiller Politique à Baden-Baden Ci- joint l’exemplaire pour le ministre de la justice

(9 juillet 1940). Directive du Département de la Presse du Reich au sujet des relations franco-allemandes

Le ministère public a, ces jours derniers, évoqué dans le procès des ministères le cas de l’ancien secrétaire d’État à la Propagande, Otto Dietrich. À cet effet plusieurs séances ont été consacrées à l’ancienne organisation de la propagande du Reich, des témoins ont été entendus et de nombreux documents présentés au tribunal. Parmi ces pièces je crois devoir seulement signaler au Département l’extrait suivant des « dossiers Brammer ».

Charles-Auguste Brammer, qui a comparu la semaine dernière, a dirigé, de 1933 à 1944, une agence d’information qui portait son nom. À ce titre, il assista, pendant onze ans, à la conférence de presse tenue quotidiennement au département de la presse du Reich. À la date du 9 juillet 1940, il notait la direction suivante donnée le jour même à midi, par le président de la conférence de presse :

Directive n° 490 (directive fondamentale)

L’Allemagne ne conclut pas avec la France une « paix

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chevaleresque ». L’Allemagne ne considère pas la France comme son alliée, mais seulement comme un État avec lequel elle compte entretenir des relations paisibles.

La France à l’avenir jouera en Europe le rôle d’une « Suisse agrandie » et deviendra un pays de tourisme qui, éventuellement, pourra être autorisé à produire, en quantité médiocre, quelques articles.

C’est pourquoi il n’y a pas lieu d’appuyer les efforts que fait le gouvernement français pour instaurer un État autoritaire. Toute forme de gouvernement qui apparaîtra de nature à restaurer la puissance de la France sera combattue par le Reich. En Europe, le pouvoir de décision n’appartient qu’à l’Allemagne. Dans son rôle dirigeant, l’Allemagne n’a (en dehors de l’Italie qui dispose maintenant de son « Lebensraum » particulier) aucun allié ou partenaire qui soit mis sur le même pied qu’elle-même. « Telle est la « règle de parole », officielle et bien claire, qui doit inspirer la rédaction de toute contribution que vous seriez amené à fournir aux annonces ou articles etc. consacrés aux relations germano-françaises, sans qu’il soit besoin d’énoncer chaque fois cette brutale déclaration de principe »

Extrait de : DÉPÊCHES DIPLOMATIQUES. 1938-1963 ARNAUD D’ANDURAIN DE MAÏTIE Préface : Alain Peyrefitte, de l’Académie Française. J & D Éditions. 64 200 Biarritz.

J’ai souligné ce passage, mais il suscite en moi tant de réflexions que je veux, bien le séparer : La France à l’avenir jouera en Europe le rôle d’une « Suisse agrandie » et deviendra un pays de tourisme qui, éventuellement, pourra être autorisé à produire, en quantité médiocre, quelques articles.

Où en est-on dans la France touristique de l’Europe du XXIe siècle, telle que dessinée par Hitler ? ? ?

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2 - Le vrai double jeu

Cette date du 9 juillet 1940, est pour moi, une date capitale pour toute réflexion ultérieure sur l’ensemble du problème de la Collaboration et de l’escroquerie du double jeu, à laquelle le colonel de Tournemire, comme le capitaine Frenay, vont tenter de donner une certaine vie, que reprendra plus tard Rémy, avec la chevaleresque formule de l’Épée et du Bouclier, ainsi, plus ou moins, que François- Georges Dreyfus dans son « Histoire de la Résistance », p. 92. Éditions de Fallois, Paris. Lequel François-Georges Dreyfus reprend, sur un ton d’honnêteté intellectuelle presque outragée, la critique de Noguères à mon sujet : Il est vrai que quelques résistants réagissent mal, comme le rappelle M. d’Andurain, membre de « Libération », proche du PC, dans un texte que cite Noguères. Pour lui, « quand Frenay a rejoint la Résistance (sic), il a créé un mouvement avec un certain blanc-seing de Pucheu… ». On ne peut guère accumuler autant de contrevérités en quelques mots. Mais ce texte explique la profondeur des rivalités qui existent et persisteront dans la Résistance jusqu’à la Libération. Car le double jeu ne l’était qu’à l’égard des seuls français et de la république Je l’avoue bien bas, cher grand historien, je n’ai aucune de vos références pour parler de la Résistance, et le fait d’y avoir participé depuis les débuts ne garantit en rien une vision panoramique ni objective: en effet, je n’y ai navigué, depuis le début, que comme sous-marin, et tellement autonome, que vos très fins limiers, Frenay, ou Paillole, n’ont pas pu déterminer mon existence de sous-marin communiste. Paillole que j’ai rencontré fin 1944, (et qui, comme Suzanne Djian me prenait pour un anarchiste petit-bourgeois ou quelque chose d’approchant) quelques jours seulement avant que le Général de Gaulle ne lui signifie son congé immédiat de la direction de nos services de renseignements.! Et qui s’en étonne, sans rapprocher de coïncidences. Peut-être vous en parlerai-je, si je termine mes mémoires, avec la libération de Toulouse, et vous parle de mes ballades dans la Montagne Noire, entre Revel, Mazamet et Carcassonne. Alors, si ce sont là, cher Professeur, vos références pour pérorer sur la Résistance, permettez-moi de ricaner (c’est un tic) même si vous ajoutez aux grandes respectabilités de vos références, un abbé, René de Naurois, compagnon de la Libération. À lui, comme à Georges

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Bidault, et quelques autres futurs M.R.P. que j’ai connus, aux tous débuts chez Paul Parel (une très bonne table): ce que vous pensiez, à l’époque, de toute votre Sainte Mère l’Église, de toute sa hiérarchie, de tous ses évêques, dont vous guidez aujourd’hui les processions, n’est-il pas admirablement croqué dans les premières strophes du Chant des Partisans:

Ami, entends-tu, le vol noir, des corbeaux, sur la plaine? Je vous en parlerai quand je vous raconterai mon 18 juin 1940, le mien. Le document d’Arnaud d’Andurain est très intéressant : l’essentiel du procès de Pétain est basé sur l’accusation de trahison, pour action au service de l’ennemi, par la collaboration ; si l’on peut prouver qu’il n’y a pas eu de collaboration (puisque l’ennemi n’en voulait pas) il n’y a pas eu trahison, il n’y a pas eu d’action au service de l’ennemi. Au contraire, cette attitude, vue comme la volonté de créer un État fort, sur les schémas d’alors, pour préparer la revanche, serait tout à l’éloge du Maréchal. Ainsi les lois répressives contre juifs, communistes, francs-maçons, et tous démocrates, ne seraient, comme en son temps l’Affaire Dreyfus, qu’un excès de patriotisme. Ainsi la question de la préparation, et l’organisation de la défaite ne pourraient pas se poser, alors « le vol noir des corbeaux sur la plaine » ne serait qu’une émouvante image poétique qu’Emmanuel d’Astier de la Vigerie aurait proposée à Kessel et Druon, quelque peu anticléricaux et bien dépassés. Non, le seul procès qu’il fallait faire à Pétain, c’était exactement l’inverse de celui que Vichy voulut faire à Blum. Qui a prévu, voulu, et préparé la défaite, celle du Front Populaire, de la République, et par là même de la France. Qui dans ce but a comploté, à Madrid, à Rome, à Berlin, et par-dessus tout, au Vatican et tout autant dans l’Armée contre Gamelin, ce franc-maçon? Question très libre que je me pose, après lecture du livre de Pierre Miquel : les mensonges de l’histoire. (Perrin, décembre 2002). Lesquels débutent par les Croisades. Et qu’il pourra illustrer dans les jours qui viennent par l’Irak. (21 février 2003). La guerre 39/45 n’a-t-elle été que la dernière, très machiavélique croisade, préparée par Pie XI et Pie XII? Hitler, tout le monde le sait clairement, par opposition au Traité de Versailles. Le Vatican, beaucoup plus discrètement, par opposition au Traité de Sèvres. Le Vatican veut annuler les effets de la déclaration Balfour de 1917

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qui par la notion de « terre sainte » élargie aux Juifs contre son monopole vaticanesque et militaire français (fille aînée de l’Église) détruit tous les acquis de toutes les Croisades. Depuis 1917 le Vatican lutte contre le communisme athée de l’URSS. Comme il combat partout les Serbes, orthodoxes (par Oustachis Croates entre autres). Comme il combat partout les idées de la Révolution française, celles du siècle des Lumières… Hitler, en Ukraine, étendra le domaine des Uniates catholiques. Qu’il prenne donc l’Ukraine. Hitler maintiendra le très avantageux statut du clergé allemand, et l’étendra au monde:

la France après 1919 a bien été contrainte de le conserver en Alsace; d’ailleurs on en parle déjà en filigrane de l’Europe du XXe siècle. Enfin la Croisade du Christ Roi en a démontré la méthode, et la facilité, en Espagne de 1936 à 1939. Combat commun de la Légion Étrangère, des Tabors Marocains, de l’aviation d’Hitler, des troupes de Mussolini, et des Catholiques Hystériques manœuvrés par la naissante Opus Dei. C’est-à-dire faire combattre, pour les buts de sa Croisade, des troupes qui n’en ont rien à foutre. On envoie Pétain comme ambassadeur à Madrid, en étudier le mode d’emploi, et il contacte non seulement Franco, mais aussi le Vatican. Pourquoi le Vatican? Le 9 octobre 1934 j’arrive à Marseille, sur le bateau « Providence » des Messageries Maritimes. Passagers consignés à bord ; la ville de Marseille est en état de siège : Le Roi de Yougoslavie, ainsi que Louis Barthou, notre ministre des Affaires Étrangères ont été assassinés. L’enquête établira que l’assassin est un Croate, membre des Oustachis, fanatiques de haine contre les Serbes de religion orthodoxe, tout aussi fanatiques d’amour catholique, fanatiques du pape, (Pie XI à l’époque) mais aussi instrumentalisés, payés et organisés par les services secrets Nazis. Fanatiques de Terre Sainte, qu’elle soit revendiquée par les orthodoxes, par les Turcs et toutes les variétés d’Islam, ou par les Juifs, justifiés en droit International par la Déclaration Balfour de 1917, justifiés aussi par une certaine lecture de l’Histoire, le droit du sol, vu comme le droit du premier occupant ; ce qui, chez des tribus nomades, est illimité : entre Nil et Euphrate, mais sans exclusivité pour aucune transhumance. Ainsi peut-on dire que la deuxième guerre mondiale a commencé le 9 octobre 1934 à Marseille par une opération conjuguée du Vatican et de Hitler. Voir aussi, d’après Dominique Venner : Histoire critique de la Résistance. (Éditions Pygmalion page 120). Où l’on voit l’Amiral

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Canaris, l’ex chef de l’Abwher-le Service d’espionnage de l’Armée Allemande réfugié à Paris, au Couvent de la Sainte Agonie (sans ironie de ma part) recherché par la Gestapo, après le complot des généraux contre Hitler, sûr d’être incessamment capturé, répondre à la question d’Arnoult:

- Pourquoi avoir ainsi trahi votre patrie?

- Au-dessus de l’Allemagne, il y a la chrétienté. Cela vaut bien un million d’Allemands Tandis qu’à Beyrouth, dès 1936, le Général Huntzinger, commandant en chef des troupes du Levant fait échouer, par les provocations de Pierre Gemayel et des Phalanges libanaises, le projet d’indépendance Libano-Syrienne.

Projet que son propre Haut-Commissaire, le Comte Damien de Martel, sur les directives du ministère des Affaires Étrangères du Front Populaire veut faire aboutir.

L e Haut Commissaire, qui viendra en 1937, accompagné de son

Commissaire aux affaires politiques, le Comte Ostrorog, (sans m’en avertir, présider une réunion que j’ai organisée, avec l’Université Américaine de Beyrouth, Place des Canons) pour dire aux étudiants qu’il n’y avait pas de terre sainte au moyen orient, mais uniquement des terres pétrolières, et que seule la laïcité pouvait la rendre à la nation arabe quelles que soient ses religions.

Mon principal soutien, pour organiser cette conférence, s’appelait Abbas Hoveida. Nous avons passé notre bac ensemble cette année-là.

Il sera douze ans premier ministre du Shah d’Iran, et sera fusillé par

les Pasdarans après la victoire de l’Ayatollah Khomeiny. Le public français en entendra, la veille de son exécution, une interview restée célèbre, de Christine Ockrent en 1979.

Le Général Huntzinger sera le délégué français à la commission d’armistice. Il sera le ministre de la Guerre de Pétain qui fera condamner de Gaulle à mort (par contumace).

Il commandait aussi la deuxième armée, le 10 mai 1940, dont on a

dit qu’il avait les moyens, avec l’armée Corap de boucher la percée des panzers de Sedan. Le gouvernement de Paul Reynaud déclara que des fautes avaient été commises (des fautes militaires) et que des sanctions seraient prises… Il démissionnait le lendemain, cédant le pouvoir à Pétain, qui remplaçait Gamelin par Weygand, pour demander l’Armistice, dont il chargera Huntziger. Un cardinal dira bientôt: Pétain c’est la France, la France c’est Pétain.

Sabre, goupillon et croix gammée.

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3 - À Libération Sud

Il faut maintenant vous dire dans quelles conditions j’ai rencontré le fondateur de Libération Sud : Emmanuel d’Astier de la Vigerie. J’ai d’abord l’attestation de Lucie Aubrac. « Contacté à Saint Jean Cap Ferrat par Emmanuel d’Astier, fondateur du mouvement ». Ce n’est pas tout à fait à Saint Jean Cap Ferrat, mais à Nice. Mais comment ? Si je l’avais dit à Henri Frenay, avant sa mort, nul doute qu’il n’y eut trouvé la clef de son Graal: La preuve que Jean Moulin était bien un cryptocommuniste. Eh, ma foi, je ne dirais peut-être pas non, avec indignation, (car toute politique de véritable intérêt national français a besoin du contrepoids russe en Europe.) Au contraire, je serais très fier de le voir rejoindre la phalange, de Sorge, ou Kim Philby, et de vous dire tout ce que je puis honnêtement affirmer: « je lui ai serré la main sans savoir qu’il était Jean Moulin, ni surtout qu’il le deviendrait, ni qu’il venait d’être parachuté, avec le microfilm de sa mission pour de Gaulle. » En espérant que cet épisode vous amusera, autant qu’il me plaît de vous le raconter. Vers la fin novembre 1941, après les attentats de Nantes et de Bordeaux, et les très lourdes exécutions d’otages, celles de Châteaubriant surtout, qui avaient eu de terrifiants échos, Frédo, qui deviendra, pour la postérité, le colonel Fabien, me dit : « Il y a eu des chutes, nombreuses, certains ont parlé ; pendant quelques jours on ne se voit plus, évite les lieux où tu peux rencontrer des copains » : comme je lui dis avoir rencontré Brustlein, l’auteur du coup de Nantes et dont tous les journaux présentent la photo, avec l’annonce d’une prime de cinq millions, pour le dénonciateur, Fabien me dit, très net : « Surtout Brustlein ! » Je plaisante quand même : pour un attentat raté à Rouen, je n’ai été mis à prix que de dix mille francs, et dans l’anonymat le plus complet. Alors Brustlein : Cinq millions! Chapeau! Avec son nom en grosses lettres partout: je souffrais de l’anonymat. Dans cette guerre, comme dans ma vie, j’ai toujours eu beaucoup de chance : jusqu’à maintenant. Touchons du bois. Vers le 24 novembre? 1941 une lettre de mon oncle Jean d’Andurain nous convoque, mon frère et moi, au Pays Basque, pour un héritage; quand nous en revenons, la bonne me dit le rituel :

- Deux messieurs sont venus vous demander… Pas l’air de copains.

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Elle, elle était communiste. Le lendemain passe un autre flic ! Tout seul. Renseignements généraux ; Le moment de fuir était venu ; et de fuir immédiatement, pas sur l’heure, mais à la minute, et sans prévenir maman, qui était sortie.

La veille, je lui avais dit mes craintes, après le passage des « deux messieurs », mais elle n’y croyait pas et pensait que je voulais vivre une fugue avec Lise D. une amie de la Sorbonne, étudiante en Histoire, venue plusieurs fois à Neuilly. Seul mon frère était présent ; il prévoyait la même conclusion maternelle.

- Je vais lui envoyer des copains, qui joueront les faux policiers,

comme ça, elle y croira. Ce disant je n’avais aucune idée des moyens d’exécution, d’autant

que Fabien m’avait dit de rompre tous contacts; mais j’avais demandé

à mon frère de n’en rien dire. Un secret ! J’aurais dû savoir que le charme principal d’un secret est d’en faire cadeau à la personne concernée.

Deux jours plus tard, lorsque quatre très jeunes membres de la toute nouvelle « Brigade Antiterroriste » créée spécialement pour nous, se précipitèrent de la porte d’entrée à la chambre de ma mère, en criant des ordres, qui se voulaient terrifiants et comminatoires, du genre :

- Haut les mains, les mains au mur, pas un geste… etc. elle souleva

à peine la tête de son oreiller, pour leur dire avec la plus dérisoire compassion :

- Vous jouez très mal votre rôle, je sais très bien que vous êtes les

amis de mon fils. Dites-lui qu’il peut revenir, tranquille, vivre avec

Lise. Il ne risque rien.

- Mais madame, nous sommes des vrais policiers !

- Bof ! Montrez-moi vos papiers.

- Vous voyez bien qu’ils sont faux, ils sont tout neufs.

- Mais nous sommes la toute nouvelle brigade antiterroriste.

- Écoutez, finissons-en : appelons la police.

- Bien sûr, Madame, dit l’un d’eux, lui tendant l’appareil.

Elle le prit, puis le reposa vivement :

- Non, Jacques ne me le pardonnerait pas, si je vous faisais arrêter. Et comme la jeune équipe semblait s’entêter, elle leur lâcha :

- Bon, faites comme vous voulez, mais il n’est pas là, ni dans les

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armoires, ni dans les tiroirs, et moi, je dors. Quand je la revis, près de deux ans plus tard, elle me dit :

- Tu sais, j’ai vu tout de suite que c’étaient tes amis ; ils étaient timides, polis, dans ta bibliothèque ils n’ont même pas remarqué tes œuvres complètes de Lénine. - Elles sont en anglais Lenin, Lenin, Lenin, ils ne savaient pas l’anglais. Je ne réussis pas à la convaincre entièrement. Pour ma part j’étais parti pour Nevers à l’adresse que m’avait donnée Annie, « pour le cas, où » je voudrais fuir en zone sud. Je sonnai au 3 rue des Récollets, une dame en deuil ! En deuil caractérisé, longue, maigre et portant énergiquement, si l’on peut dire, plutôt assumant, toute la misère du monde, m’accueillit, avec toute la tendresse qu’elle était capable d’offrir :

Annie lui avait parlé de moi, certainement avec beaucoup de chaleur, car tout de suite elle m’assura qu’elle me traiterait « comme son fils » son fils unique, disparu en 1940, disparu, pas tué, qu’elle attendait chaque jour. Depuis son départ à la mobilisation, en 1939, elle avait chaque jour, « fait sa chambre », ouvert ses volets, essuyé d’invisibles poussières, pour qu’il pût, en rentrant, la retrouver dans l’état où il l’avait quittée, cette chambre qui avait été leur chambre nuptiale, à elle et son mari, avant la guerre de 1914, qu’elle avait cessé d’habiter quand elle avait appris sa mort au Front, chambre qu’elle avait préparée, telle une relique, pour le prochain orphelin à naître, de lui, cette chambre où son fils était né et avait grandi. Seul. Cette chambre serait la mienne, pour moi, moi comme son fils. Et elle m’ouvrirait tout grands les volets, pour moi, qui menais le même combat que son fils et son mari. Mes yeux se voilent, à ce souvenir. Deux jours plus tard ses amis me conduisirent de nuit, pour franchir la ligne de démarcation, dans une gare. D’où, après une nuit glaciale dans un demi-muid vide, je pus rejoindre, près de Mailly, le piton de La Ripe, où la famille d’Annie m’accueillit-on ne peut mieux, (sa mère, son père, Octave, la tante Guitte) et me donna son adresse à Clermont-Ferrand. Partout intense affection. Inoubliable, qui m’émeut encore, quand je vous en parle. De mon héritage, à point venu, au pays Basque, j’avais emporté quelques bibelots de valeur, vendus illico par ma belle-mère Moussia, mère d’Ella, au Marché aux puces, pour me constituer un magot salvateur. Annie me proposa d’aller à Saint-Gervais les Bains, où sa tante, Clémence, avait un hôtel. Celle-ci nous conseilla une villa, haut dans les neiges, « les Viollettes », dont Annie ne cessait de souligner l’orthographe fantaisiste ; mais nous trouvions du beurre à volonté,

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(et même à moins cher que le prix de la taxe car le ramassage ne montait pas jusque-là) des pommes de terre, et Annie nous préparait de succulentes « pommes dauphines » régal inconnu dans les villes. Cette villa « les Viollettes » sera le point de départ et de préparation d’une extraordinaire expédition d’une équipe de 4 marins et 4 alpinistes pour la Géorgie du Sud, une trentaine d’années plus tard. Pour nous ce fut le point de départ d’une débandade et de retrouvailles ultérieures. Par une « inconséquence » gravissime, mais fréquente chez moi, j’ignorais que les vrais policiers étaient venus me chercher à Neuilly, continuaient leurs poursuites, m’avaient cherché, au 11bis rue Jean Mermoz Paris VIIIe. Chez ma cousine germaine, Françoise, et avaient appris qu’elle viendrait passer la Noël près de Mégère, à Crest Volland, en zone non occupée. Une brigade antiterroriste, ça flaire toutes les pistes, elle avait suivi Françoise. Quand, moi qui avais la mémoire de son téléphone, après Noël, je l’appelai, elle n’eut que le temps de me crier :

« Attention la police est là », et la communication fut interrompue. Pas un instant je ne réalisai que ce put être pour moi. Je pensai marché noir du beurre, par Françoise. Pour la Messe de minuit nous étions descendus, Hervé, Annie et moi dans le centre-ville de Saint Gervais où logeait son frère Pierre, avec Jeanine : pour mieux nous camoufler, Noël avait rejoint la chorale de la paroisse, malgré notre athéisme, et avait fourni sa très belle voix de basse pour le « Minuit Chrétiens ». Il avait été chaudement félicité par tous. Au lieu de remonter dans notre villa des Viollettes, nous étions restés chez lui, et Pierre Hervé me donnait ma première leçon d’échecs de ma vie. Elle sera aussi la dernière. Lehman, l’ami de la tante Clémence, tout essoufflé, accourait nous alerter : « La gendarmerie m’envoie vous prévenir :

la Brigade Spéciale de Paris vous recherche. Ils ont dit que vous étiez de riches trafiquants d’or. Les gendarmes, qui vous surveillent, depuis votre arrivée, n’en ont pas cru un mot. La Brigade de Paris, c’est les Allemands : fuyez immédiatement. » Nous saurons plus tard que les gendarmes, requis de conduire les hommes de la brigade spéciale vers la villa « les Viollettes », en ramenèrent un sur un brancard, l’autre boitant : ils avaient des chaussures basses… Ces Parisiens, et je croirai toujours que les gendarmes ne leur avaient pas montré les plus inoffensifs passages. Quand je vous dis que j’ai toujours eu de la chance. !!! Nous voilà à notre tour dans la neige et la nuit, Hervé, Annie et moi, avec nos sacs à dos bourrés de lainages, et après un long arrêt

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sur la terrasse d’une maison inhabitée, Annie revient de je ne sais où, avec du jambon, du pain et un splendide couteau. Certes les nuits dans la neige sont longues en hiver, et jusqu’au jour nous dévalerons, en crabe, la montagne, pour ne pas nous retrouver sur la route, à la verticale de Saint Gervais. Des haltes sous les sapins les plus touffus, des tranches de jambon, du pain, de la neige à volonté à laisser fondre en bouche. Puis tous les « enfin » : le jour, la route, l’autobus. Séparation: Pierre et Annie vont ensemble dans le fond du bus, moi tout seul vers le milieu; c’est moi, nominalement, qui suis recherché, et je n’ai pas de faux papiers. À un carrefour, barrage de gendarmerie:

« Vos papiers ». Je pense : c’est la fin. Je me retourne vers Pierre et Annie, au fond : un regard d’adieu, celui que durent avoir les innombrables déportés de cette guerre, que dis-je, de toutes les guerres. Adieu. Les gendarmes regardèrent longtemps, ma carte, mon visage, ma carte encore, puis ils passèrent au suivant. Quand nous arriverons à la gare, où nos chemins se sépareront, Annie me dira : « Quand tu t’es retourné vers nous, tu étais blanc ». Quelques heures plus tard j’arrivais, par le train, chez Grace d’Astier de la Vigerie, une Américaine, amie de ma mère, à Saint Jean Cap Ferrat, dans les Alpes Maritimes. Sérieusement poursuivi, ne sachant où me cacher, je la croyais capable de me donner une filière, pour passer en Angleterre, ou pourquoi pas, aux États-Unis, eux aussi en guerre, depuis moins d’un mois. (7 décembre 1941) Je connaissais son adresse sur la côte parce qu’elle avait correspondu avec ma mère depuis la débâcle de juin 1940, à propos de ses chats siamois, abandonnés dans son appartement du 10 rue des Saints Pères, à Paris VIe. Cette correspondance se faisait par cartes postales Interzone, pré- imprimées, à peu près ainsi: « va bien », « va mal », « est prisonnier », « est décédé ». On avait juste le droit d’inscrire le nom de la personne, et de barrer les mentions inutiles. Or l’un des chats de Grace s’appelait Tommy, ce qui était le nom très affectueux par lequel on désignait les petits soldats anglais. J’avais plusieurs fois posté la carte pour Grace, et ma mère s’attendait toujours à un quiproquo avec la censure. Mais Grace présentait un autre intérêt : elle s’était appelée Roosevelt, avant baronne d’Astier, épouse de l’un des fils du Président des États Unis ; elle avait gardé d’excellents rapports avec sa belle-mère d’alors, la très populaire Eleanor Roosevelt, que l’on disait très écoutée conseillère de son mari, plus précisément pour ses tendances de Gauche, et… Quand on dit « gauche » aux USA. !!! Très peu

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avant la guerre elle était venue en France, et le Gouvernement, sentant le conflit proche, avait voulu lui offrir une réception très solennelle dans les Palais Nationaux. Elle avait choisi de descendre chez son ancienne belle-fille, 10 rue des Saints-Pères.

Ainsi, Emmanuel d’Astier de la Vigerie, journaliste pigiste à Marianne, opiomane, mêlé de toujours aux Surréalistes, avait participé à toutes réceptions et plus discrètes rencontres; ceci d’autant plus facilement qu’il avait été officier de marine, mais au service de renseignements; son frère François, était l’un des deux généraux à cinq étoiles, qui commandait l’Aviation Française. Quand Emmanuel d’Astier fut passé en Angleterre par sous-marin, l’accueil de de Gaulle fut immédiatement favorable, et je pense (je n’en sais rien, je n’en ai même pas parlé avec d’Astier) que beaucoup plus que pour son prétendu mouvement de Résistance il fut conquis par les perspectives d’accueil par le Président Roosevelt avec lequel

il n’arrivait pas à prendre bon contact; ma supputation est d’autant

plus plausible, qu’aussitôt, plutôt que de lui demander de retourner illico en France, il lui demanda de partir immédiatement pour les États

Unis pour bénéficier de son excellent contact avec Eleanor Roosevelt. Me parlant plus tard d’une altercation avec le Général Catroux, en 1944, au sujet de ma mère où Catroux en conflit d’autorité avec d’Astier menaçait de démissionner, et que de Gaulle arbitra favorablement et à ma mère, et à d’Astier, Many m’expliqua : « de Gaulle avait, à ce moment, besoin de moi auprès des Américains ». Quand j’eus fini de raconter à Grace et mes aventures et mes espoirs, elle me dit, après m’avoir félicité et avec beaucoup d’autorité :

« Vous avez beaucoup mieux à faire, ici, que dans une armée; Many

(diminutif anglais d’Emmanuel) fait quelque chose ici, en France: Il

a besoin d’hommes comme vous ».

Moi qui me voyais toujours comme un enfant, surtout auprès des Grandes Personnes amies de ma mère, je me sentis multiplié par cet énorme compliment, et renonçais presque tout de suite à l’idée de passer en Angleterre, acceptant aussitôt de « travailler » avec son mari. Je l’avais rencontré peu de temps avant la guerre, au 63 avenue Raymond Poincaré (XVIe arrondissement) où j’habitais avec ma mère, avant d’être rappelé sous les drapeaux, d’abord à Orly, puis au Ministère de l’Air, boulevard Victor; elle avait loué ma chambre, suite à une annonce dans Le Figaro à un allemand nommé Paul Krüeger, venu d’Angleterre, où il était responsable du Service des Allemands à l’Étranger. Il disait vouloir connaître « des Français ». Many était venu « le voir ». Après une longue conversation pour

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sonder ses vues, ses convictions Nationales-Socialistes, ses doutes

aussi, questionnaire dont j’avais beaucoup admiré la finesse, la subtilité, autant que la profondeur, d’Astier nous avait dit : Il est du

« bureau Ribbentrop »

J’ignorais alors totalement que cela signifiait un « documentaliste » de très haut rang, du service diplomatique, qui s’occupait de bien autre chose que de réunions folkloriques pour la fête de la Bière, ou de faire chanter la Tyrolienne à des jeunes gens en culotte de cuir, avec une plume au chapeau. Ribbentrop était le ministre des Affaires Étrangères d’Hitler. Revenons à Mme de Taillac, et sa Comtesse de Palmyre, et elle est certainement bien informée, puisque, dans ses « sources » elle cite le Général Aussaresses, qui, encore moins vieux que moi, n’a jamais connu ma mère, mais a peut-être consulté des archives du Service de Renseignements français, dont il fut, à un moment, le patron, et Ardisson, qui est bien jeune (pour moi). Supposition gratuite de ma part… Et fielleuse, d’accord. Peut-être le moment est-il venu de vous dire comment j’ai connu (à peine connu)

un personnage qui dépasse tous ceux de la Résistance, car il a déjà joué un rôle de tout premier plan lors de la première guerre mondiale, lorsque minuscule attaché militaire à Moscou en 1917, il a participé à la naissance de la Troisième Internationale, à la structuration de l’Armée Rouge, à la débâcle des interventionnistes français, avec

« les Mutins de la Mer Noire » André Marty et Charles Tillon (qui sera

en 1941 le chef des F.T.P.F. en France), et sera délégué de Trotski, pour

la bataille de Tsaritsyne, sur la Volga, auprès de Joseph Vissarionovitch, l’homme qui après avoir pris cette ville sera mondialement connu sous le nom de Staline, et la ville baptisée Stalingrad. Ce personnage était le capitaine Jacques Sadoul. (1881-

1956)

Sa biographie que je tire de J. Maitron : Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (Éditions de l’Atelier), tourne en grande partie autour de son œuvre principale : notes sur la révolution Bolchevique, dont je possède la réédition de 1971 chez Maspéro. Je n’ai aucune autre documentation qui me permette de critiquer cette biographie: pourtant elle parle de son fils « unique » Ari, décédé en 1936. Or j’ai appris ce décès en 1939, par sa sœur, Moussia, à laquelle j’en demandais des nouvelles, parce que j’avais connu Ari en 1934, à Palmyre, chez nous à l’hôtel Zénobie, assistant metteur en scène de Epstein, venu tourner un épisode de La Châtelaine du Liban, où jouaient les vedettes Annabela et Jean Murat. Et papa m’avait abondamment parlé du « traître » Sadoul, version

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Action Française, ce qui avait avivé chez moi, curiosité et immense sympathie pour le fils Sadoul; à cette date, juste devenu communiste, je prenais le contre-pied de toutes les idées de mon père. Donc je me permets de signaler à Maitron que Jacques Sadoul avait une fille, Moussia mariée avec Albert Elissalt, armateur à la pêche et vivant jusqu’à l’an 2000, à Saint Jean de Luz (Pyrénées atlantiques). Je parlerai de nouveau de Moussia Sadoul, quand je raconterai mon mariage blanc avec Ella Raitz, qui faisait partie de la « bande à J. P ». (Vernant) qui pratiquait le tout nouveau scandaleux nudisme, en 1939, à l’Île du Levant. Durant l’été 1917, Albert Thomas sous-secrétaire d’État à l’Artillerie et à l’équipement militaire décida, en accord avec le gouvernement Ribot-Painlevé, de détacher J. Sadoul auprès de la mission militaire française, comme observateur politique chargé de transmettre ses observations sur l’évolution de la situation en Russie. Ainsi naquirent ces notes sur la Révolution Bolchevique. À les lire on peut penser que ce fut un excellent document pour pousser le parti socialiste à l’adhésion à la Troisième Internationale, et l’on comprend très bien que Lénine, lui-même, lui ait demandé de le faire publier en France, et de rompre avec le parti socialiste. Mais ce que l’on voit en permanence c’est aussi une démonstration lumineuse de son désir de tout faire, ou conseiller de faire, à notre diplomatie, pour éviter cette capitulation sans conditions que fut la paix de Brest- Litovsk qui libérait l’Allemagne sur tout son front Est. Sadoul, de toutes ses forces, demandait de ne pas soutenir Les Blancs ; ce que persistaient à faire, Mission Militaire et Ambassade à Moscou, ainsi que l’État-Major à Paris. Après la parution à Paris de ses notes sur la Révolution Bolchevique (octobre 1919) avec une préface d’Henri Barbusse, J. Sadoul fut inculpé de désertion à l’étranger en temps de guerre, d’intelligence avec l’ennemi, de provocation de militaires à la désobéissance, d’embauchage de militaires français dans une armée ennemie. Il fut condamné à mort et à la dégradation militaire le 8 novembre 1919 par le conseil de guerre de Paris. Pire que Dreyfus, mais par contumace et pour lui aussi ça s’est arrangé. Si je peux le rencontrer à l’automne 1939, avec sa fille, Moussia, J.- P. Vernant, sa femme Lida, ma nouvelle épouse (blanche) Ella, à Bordeaux, Grande rue Sainte Catherine prolongée, j’ai oublié le numéro (je n’ai aucune note) c’est parce que depuis le début de la guerre, le 3 septembre 1939 il multiplie les contacts pour rectifier les énormes mensonges qui ont entouré le pacte Germano- Soviétique, et que je suis mobilisé, depuis août 1939, à la base

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aérienne de Bordeaux-Mérignac.

J. Sadoul resta collaborateur des Isvestia (presse soviétique) jusqu’au

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août 1939, date à laquelle, d’après une note qu’il adressa le

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août 1939 à Marcel Cachin (et conservée dans les archives

Morizet) la direction du journal lui télégraphia de cesser immédiatement sa collaboration; il en concluait que le gouvernement soviétique avait décidé de rompre dès le 16 ou 17 août les négociations avec la France et l’Angleterre. Il assurait Cachin que le pacte était provisoire et que le devoir des communistes français était de rester sans merci contre l’hitlérisme et de faire bloc derrière le gouvernement français. Il critiquait sévèrement l’attitude de la direction du parti français. Ce sont ces mêmes explications qu’il nous fournit avec grande véhémence, à Bordeaux, je l’écoutais bouche bée, nous assurer que le pacte Germano-Soviétique ne signifiait en rien une alliance, et ne nous obligeait, en rien, à soutenir les nazis. J.-P. Vernant, seul, n’était pas d’accord, et comme j’acceptais totalement Sadoul, appelant les autres à l’appui, il me glissa en aparté : « il y en a qui ont des œillères. » Quelques jours après, heureux de mes certitudes, je me précipitais à Grenoble, pour rencontrer le groupe des lycéens communistes que j’avais connu au lycée Champollion en fin 1937, pour les informer de ce que je pensais être la vraie ligne du parti: j’y rencontrai Pierre Fugain, dont le nom est inséparable de l’histoire de la Résistance dans la région, et de ses victoires. Je lui racontais cette rencontre avec Jacques Sadoul à Bordeaux. Nous étions là, presque toute la « bande à J.-P. » qui étaient réunis en août 1939 à l’Île du Levant : à signaler la présence de Léopold Cédar Senghor, agrégé de lettres, que mon épouse « blanche » Ella Raitz avait intégré au groupe avec une certaine dose d’ironie : elle se croyait la plus brune de toute la bande, triomphant très volontiers de la pâleur des autres; un matin, de la fenêtre qui donnait sur la cour quelqu’un lui cria :

- Il y a quelqu’un de plus noir que toi ! Viens voir ! Accourant du fond du couloir elle hurlait :

- Pas possible, il faut que je le tue.

Mettant le nez à la fenêtre elle éclata de rire en voyant ce noir, vraiment tout noir, qui avait tout entendu : assis à même le sol, il tournait vers la fenêtre un visage plutôt hilare, et fit dès lors partie de la « bande à J.-P. »

Il y avait eu à Bordeaux aussi un échange que tout le monde par la suite retint avec beaucoup de sourires : Cédar m’avait demandé,

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avec la très grande précision qui le caractérisait, la signification exacte du terme « mariage blanc » en insistant sur la totale liberté sexuelle de mon épouse « blanche ». Vous pouvez imaginer la suite méticuleuse que ce grand grammairien français apportera à son étude pratique. La petite fille de Jacques Sadoul en rigole encore, Moussia, sa mère, lui avait raconté mon mariage blanc et son étude par Cédar. Senghor, député dans la première Assemblée Constituante, après la Libération, fut chargé de contrôler la rédaction de la Constitution de notre quatrième République: il était le seul capable d’écrire en bon français. Quelques années après il sera président de la République du Sénégal et créera le mot Négritude. J.-P. Vernant a raison, je me suis toujours et partout présenté comme le fils de ma mère, et je continue ici, à Saint Jean Cap Ferrat, chez Grace d’Astier. Et au fils de ma mère, elle propose immédiatement un contact avec son mari, et cela, par un canal encore plus secret. Après deux ou trois nuits dans son hôtel, interdit de toute sortie, mais cajolé mieux que ses chats siamois par ma mère à Paris, elle me donne une filière à Nice :

Près de la place Masséna, au début de la Rue de France, il y a une galerie librairie où je dois demander un Monsieur, dont j’ai oublié le nom, qui doit me mettre en contact avec Many. Tout ce que je peux en dire, c’est qu’il arrive très discrètement, il est sympathique, porte un grand chapeau mou, et un foulard autour du cou. Dehors il fait frisquet. Il m’accueille très gentiment, ne me questionne pas : il suffit de me laisser parler, ce que très naturellement je fais d’abondance, et sans discrétion aucune. N’est-il pas l’ami de Grace d’Astier ? Il regarde sa montre, m’explique sa méthode : il va sortir seul, le premier, et nous ne nous connaissons plus ; je le suivrai dans la foule à huit ou dix pas en direction de l’avenue qui, aujourd’hui s’appelle Jean Médecin, comme si je voulais aller m’attabler à la grande terrasse d’une brasserie, qui, plus tard, deviendra Les Galeries Lafayette, là je croiserai la silhouette géante et dégingandée d’Emmanuel d’Astier, que je connais très bien, et, sans lui adresser la parole, après quelques pas je reviendrai à sa suite, toujours à petite distance ; s’il n’a rien remarqué de louche il rentrera dans la brasserie, je le suivrai et m’assoirai à sa table. Des années après, je verrai cette même figure sympathique sur un bouquin, avec chapeau mou et foulard, et que la galerie du début de la rue de France, était la Galerie Romanin, la sienne.

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4 - L’homme se nommait Jean Moulin

C’était au tout début de janvier 1942, il venait d’être parachuté en France, avec son microfilm, par lequel de Gaulle lui donnait mission d’organiser la Résistance, il me présentait à d’Astier: ainsi pourrais- je vous dire que Jean Moulin m’avait fait entrer dans la Résistance Gaulliste, avant même qu’elle n’existât, premier minuscule sous- marin communiste, non homologué, plutôt rejeté, un véritable « anarchiste petit-bourgeois ».

Si tu avais su Henri Frenay ! Toi qui cherchais un vague pasteur de ligues humanitaires pour prouver les louches fréquentations américaines et communistes de Jean Moulin. Si tu avais pu papoter avec le Sénateur Mac Carthy sur Eleanor Roosevelt et ses réseaux communistes en France même… Et découvrir que Grace d’Astier n’était pas seulement une mémé chat; peut-être aussi, depuis quand et comment elle connaissait Jean Moulin, en tout cas avant son départ pour Londres et quel rôle avait été le sien dans mission et voyage.

Avec d’Astier j’allais parler, beaucoup parler, j’allais être son singe de foire, son premier terroriste de France, Qu’il allait, en cachette certes, montrer partout. Douzou m’a dit avoir retrouvé dans les archives du B.C.R.A. (je crois) mention d’un « commando » ayant rejoint d’Astier à cette date. Moi? Un commando!!! Plutôt un blanc d’œuf battu en neige.

Dans le désordre de mes inadmissibles (pour les contrôleurs des cadres du parti, dont je ne suis pas) confidences, je vais essayer de mettre de l’ordre. Et en enfant bien élevé, poliment curieux, je l’avais d’abord écouté.

Formidable : lui, fumeur d’opium (comme mon père) s’était sevré, sevré tout seul, sans aucune aide médicale. Voulant « faire quelque chose » il avait envisagé le principal risque de la clandestinité :

l’arrestation, la torture, et ce qui pouvait tout foutre en l’air : Les aveux.

Une doctrine avait cours : compter les moutons, se concentrer sur le comptage des moutons, sous les coups: un mouton, deux moutons, cent dix-neuf moutons… Et la suite, dans le mutisme le plus complet. Une sorte d’auto-hypnose, si l’on veut bien se référer à la définition de l’hypnose par l’école anglaise :

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L’hypnose est un détournement de l’attention. Compter les moutons, pas les coups.

Many pensait pouvoir longtemps résister ainsi aux coups, mais opiomane de longue date, il savait qu’il succomberait à une privation d’opium, et, en loques, parlerait. Ainsi, seul, sans assistance aucune, il avait cessé de fumer, pour pouvoir agir. Il me disait ça tout simplement, pour me montrer que je pouvais avoir confiance en lui.

Il savait que mon père, lui aussi opiomane, (Grace était venue à Palmyre, visiter avec ma mère, les tribus bédouines, où sa blondeur avait déchaîné des passions) m’avait offert de tirer sur la pipe, pour me récompenser de l’avoir, un jour, à Palmyre en Syrie, aidé à planquer son kilo d’opium, lors d’une perquisition de la police, et que j’avais très vivement refusé de devenir esclave de cette drogue.

Je crois qu’il était plus fier de me dire son sevrage, dont mon père avait toujours été incapable, que sa création d’un mouvement de Résistance.

Ainsi mis en confiance, à moi de lui parler de moi.

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5 - Mon 18 juin 1940, à moi

Ami, entends-tu le vol noir, des corbeaux, sur la plaine.

Muté de Bordeaux-Mérignac, j’étais soldat de deuxième classe, dans l’escadrille de reconnaissance de l’Armée des Alpes.

Après la chute de Paris (le 14 juin) notre unité s’était repliée, en bon ordre, sur le petit village de Sablet, dans le Vaucluse, à deux pas de Vaison la Romaine, dans la délicieuse région viticole de Gigondas, Vacqueiras, au pied de la chaîne des Dentelles de Montmirail : le Paradis ne fait pas mieux. Les cerises bigarreaux, mures à éclater.

Le maire de Sablet, en cette période où Henri Amouroux décomptera 40 millions de Pétainistes, (population totale de la France, en 1940) avait reçu du mieux possible notre unité ; au commandant de la Vayssière, qu’il accueillait dans sa minuscule mairie, il avait présenté l’hospitalité du village : « Craignant que votre intendance ne suive pas bien, pour ce soir, toutes les familles du village recevront à dîner, selon leurs moyens, un ou deux soldats, soldats seulement, pas un seul gradé, ni sous officier, ni officier ».

Dans cette France, où l’Histoire d’Amouroux oublie qu’il y avait la censure, l’opinion réelle, l’opinion publique, ne parlait que d’une débâcle inimaginable des cadres officiers de toute notre armée, fuyant les premiers, en Traction Avant (la Citroën, dernier cri) et se saoulant au Champagne, alors qu’ils abandonnaient leurs hommes, qui eux, à pied ou en camions, ne se saoulaient qu’au Gros Rouge, les pauvres. Le lendemain, le même maire, avait prié les mêmes soldats, de deuxième classe, de bien vouloir soulager les cerisiers de leurs fruits trop mûrs, les hommes du village étant au Front, ou déjà prisonniers, ne pouvant faire l’indispensable cueillette ; mais encore une fois le maire demandait aux seuls simples soldats d’assumer cette délicieuse corvée.

Ordre passé de rentrer pour 17 heures: rassemblement dans la cour de l’école, on ne savait pas pourquoi. Nous revenions en désordre, vivement indignés parce que, jaloux, plusieurs sous-officiers étaient venus casser des branches de cerisiers, pour nous en faire porter la faute ; très agités aussi d’une impétueuse diarrhée que nous ne parvenions pas à contenir, dans cette petite cour qui ne comportait qu’un seul cabinet à la Turque. Désastre dans toute la cour.

Rassemblement dans la seule classe de l’école, pour écouter le

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Maréchal Pétain, parler de cesser le combat. J’en conclus, plus tard, que c’était le 17 juin 1940.

En silence, plus ou moins au garde à vous, nous avons écouté. Un gars s’est mis à pleurer. C’était un boy-scout. Je ne disais rien. J’observais. Un gars dit :

« Qu’est-ce qu’on fout ici ? Quand est-ce qu’on s’en va ? »

Puis plusieurs voix : « ouais, quand est-ce qu’on se tire ? Merde ici, merde ici. »

Se sentant interpellé, à la cantonade, l’adjudant-chef Deguines voulut nous faire taire, peut-être saluer au garde à vous une triste Marseillaise.

« Ne croyez pas que vous serez mieux avec les Boches : ils vont

vous mater, eux. Oui, ils vont vous mater, les boches ». Avec un

rictus de jouissance.

Comme s’il regrettait de ne pas avoir pu nous imposer une dictature, comme si déjà, il reniflait des espoirs de « collaboration », pour nous mater. Pour nous mater, on nous annonçait, sur le champ, notre départ de Sablet, à l’antimilitarisme délétère.

Le soir même on déménageait pour une base dans la nature, Travaillan, je crois, sans population, dans un camp abandonné précipitamment par une autre unité d’aviation.

Au matin, branle-bas de combat : tenue N° 1, (je ne l’avais jamais portée depuis 1938, pour saluer, sur les Champs Élysées, le Roi et la Reine d’Angleterre) chaussures astiquées, molletières archicontrôlées, en rangs, pour assister à la messe; une messe pour demander pardon, pour nous, mais où l’Église semblait, elle, célébrer son Te Deum de victoire. Pour la première fois je m’aperçois que nous avons un officier aumônier.

Une, deux, une, deux, flanqués de nos sous-officiers on nous conduit vers un autel installé sur la queue d’un Potez 63, le dernier modèle de notre aviation.

Garde à vous, le commandant de la Vayssière nous passe lentement en revue.

Quand il arrive à ma hauteur, je saute hors du rang, je salue le commandant à six pas, garde à vous impeccable, tête bien droite, le regard fixé droit devant moi: « mon commandant, je ne désire pas assister à cette messe ».

Le commandant, un instant interloqué, couvre sa surprise, et d’un geste très noble, me montrant l’un des baraquements abandonnés:

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- C’est ton droit, tu peux te retirer.

Nouveau salut à six pas, nouveau garde à vous, demi-tour à droite, droite, je m’éloigne au pas gymnastique. De toute la guerre, je pense que c’est mon seul véritable acte de courage, parce que spontané. Il ne m’a valu aucune décoration.

J’explique à Many ma virulente indignation: depuis plusieurs jours, tous les journaux ne cessaient de nous comparer, nous les « jeunes d’aujourd’hui », aux jeunes de 14 — 18, les poilus, les héros… Nous n’étions que des fainéants, issus des premiers congés payés, fils aussi de l’école sans dieu et du Front Populaire.

Voir ce prêtre venir nous proposer de demander pardon, en nous montrant le chemin de l’Église, je comprenais « Aubaine de la défaite », je comprenais charognards et corbeaux sur les cadavres des champs de bataille. J’avais eu comme un flash d’un célèbre tableau de Breughel, « les corbeaux sur la neige en hiver ». Quand, début 1944, au maquis de la Montagne Noire, j’entendrai pour la première fois, à la Radio Anglaise, ce préambule de ce qui allait être baptisé : Le Chant des Partisans

« Ami, entends-tu, le vol noir, des corbeaux, sur la plaine »

Je fus emballé, et m’empressai de faire partager, émotion et jubilation à mes copains : je me souvenais, je me sentais avec des amis, magnifiquement exprimé, compris, aimé : les auteurs de ce chant avaient ressenti les mêmes vibrations que moi, le 18 juin 1940. C’est nous, qui brisons, les barreaux, des prisons, pour nos frères. C’étaient Blanchard et moi, avec Hervé, finissant le huitième barreau du Palais de Justice de Paris.

« Ohé les tueurs à la balle et au couteau tuez vite »

C’étaient Manuel et moi, pressés de trouver notre premier officier nazi, si pressés que nous ne voyons pas venir l’heure du couvre- feu, et sommes enfermés dans le commissariat de la rue Bonaparte, lui avec son poignard, moi avec le 6, 35 de ma mère. Le chant des partisans, c’était bien notre chant. Là, dans la Montagne Noire, en 1944, avec le groupe Armagnac, dont j’étais un peu le cornac, très local, nous l’avions adopté. Alors, en janvier 1942, je racontais à d’Astier, tout sur les débuts du tout nouveau « terrorisme » dont parlaient presse et radio, et comme tout le monde, comme lui d’Astier aussi, j’exagérais bien inutilement mon propre rôle, par exemple en affirmant avoir participé, moi-même, à certains « coups » dont j’avais seulement connu dans le détail l’exécution ; ça faisait beaucoup, beaucoup. Il m’installa dans un premier temps à Antibes, chez un peintre nommé Girard, qui avait « créé », on dira plus tard

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« imaginé » un réseau que l’on nommera « Carte, » dans l’Histoire

de la Résistance. (Voir: Histoire de la Résistance en France, Noguères, Degliame, Vigier, chez Robert Laffont, Tome II) Mais les services

anglais lui avaient quand même délégué un officier traitant, et pas mal de fric. (On retrouve le réseau Carte dans l’introduction de celui qui se fera appeler Guillain de Bénouville, et sera sur ses

« omissions » au sujet de Hardy ; de plus Carte était totalement contre de Gaulle.).

Totalement inculte en peinture, comme dans le reste, j’aimais pourtant beaucoup ce qu’il faisait. J’admirais encore plus ses trois filles, très belles et charmantes, mais auxquelles on avait dit que j’étais tellement secret, qu’il ne fallait pas me parler. Elles n’eurent de cesse de me présenter à leur copine, la fille du docteur Lévy qui, lui, travaillait réellement, et efficacement avec les Anglais. Il y perdra la vie. Il m’avait proposé de m’héberger quand Girard en aurait assez, mais j’étais une coqueluche ; l’une des filles Girard sera connue dans le cinéma sous le nom de Danièle Delorme. Les autres aussi je crois, feront du cinéma, mais j’ai oublié les noms.

C’est curieux de devenir un singe de foire, bien poli, bien gentil. J’étais le premier et le seul « terroriste » sur la côte d’Azur, mais si peu terrifiant. Girard, tout fier de sa capture, décida de me « montrer » à Henri Matisse, le parrain de tout ce qui se voulait artiste sur la côte. J’aimais bien ça, en attendant que Many eût trouvé à qui me montrer à Lyon, qui sera la capitale de la Résistance Gaulliste, en cette année 1942. (Yvon Morandat, Georges Bidault, les Aubrac, Pascal Copeau Ribière, etc.).

Au Cap d’Antibes, Matisse, Girard, et un autre peintre, invités à partager le Grand Secret, sachant que j’étais recherché sur fiche par la police, voulurent jouer les experts maquilleurs, en modifiant les équilibres de mon visage, et par la même action, participer à une très vibrante Résistance. J’étais aux anges : maquillé par Henri Matisse.

Mais ce qui aujourd’hui, en mars 2000, me monte au zénith de l’Histoire, c’est quand, de passage à l’Assemblée Nationale, (invité pour une commémoration de copains fusillés en 1942) au hasard d’une lecture, je vois que l’hymne Les Partisans, auquel à chaque cérémonie, les autorités se recueillent, a été écrit par Joseph Kessel et Maurice Druon, d’après un texte d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie, lequel a su magnifiquement interpréter la narration de son petit singe de foire, que j’intitule : Mon 18 juin 1940 à moi. Le Chant des partisans, 30 mai 1943.

Depuis 1940, Anna Marly chante en Grande Bretagne pour les

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soldats, en français, en anglais et en russe, sa langue maternelle.

Emmanuel d’Astier de la Vigerie a écrit, sur l’un de ses airs, les paroles de La Complainte du Partisan, que je me permets, sans aucune concertation avec qui que ce soit, de rapprocher de la très célèbre complainte de maki dont s’inspira en août 1928, Bertolt Brecht, pour son Opéra de quatre sous joué au Théâtre am Schiffbauerdam. Il les a proposées à André Gillois, responsable d’Honneur et Patrie, radio de la Résistance française, pour l’indicatif de sa première émission, prévue pour le 17 mai.

Un air inspiré du folklore russe fut préféré. Sifflé et non chanté, simplement accompagné par « le bruit feutré des pas sur les cordes bloquées de la guitare. » C’est la première version du Chant des Partisans

Aujourd’hui, le journaliste Joseph Kessel, d’origine russe, en a écrit, avec son neveu Maurice Druon, une version française destinée à la chanteuse Germaine Sablon, pour le film de propagande « Three Songs About Résistance ».

Les paroles nouvelles, plus denses, plus fortes que les premières, semblent émaner directement des maquis :

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux dans la plaine ? Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ? Ohé ! Partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme ! Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades ! Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades… Ohé ! Francs-tireurs, à vos armes, à vos couteaux ! Tirez vite. Ohé ! Saboteur, attention à ton fardeau : dynamite !

C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères, La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère. Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves… Ici, nous, vois-tu, nous, on marche, nous, on tue, nous, on crève.

Ici, chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait, quand il passe Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place. Demain, du sang noir séchera au grand soleil sur les routes. Chantez, compagnons ! Dans la nuit la liberté nous écoute.

Relisant le texte, Kessel murmure à son neveu: « c’est peut-être tout ce qui restera de nous. »

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6 - Quarante millions de pétainistes

Comme veut bien le dire Henri Amouroux, qui n’était pas là, et oublie qu’il y avait la censure.

« Mon 18 juin à moi » avait eu des témoins, tous mes camarades

alignés en rangs pour assister à la messe, mais aussi l’officier, dont j’ai oublié le nom, avec lequel je travaillais habituellement à tenir à jour, sur une immense carte de l’Italie, son dispositif militaire ; mon travail consistait à poser des punaises multicolores, et des brins de laine coloriés sur la carte, en accord soit avec les comptes rendus de notre « Escadrille de reconnaissance de l’armée des Alpes », soit avec un bulletin quotidien que nous adressait le Deuxième Bureau.

Je marquais ainsi toutes les installations militaires italiennes: casernes, cantonnements, hôpitaux, bases de tir, hangars, approvisionnements, troupes, depuis les mulets, jusqu’à la quintessence de l’armée italienne : Les Chemises noires fascistes. Sans m’être jamais questionné sur la définition de la fonction de cet officier, je le considérais comme « l’officier du Deuxième Bureau » de notre unité.

Très peu après ma sortie des rangs, avant la messe sur le Potez 63, il avait à son tour salué le Commandant de la Vayssière, et venait me rejoindre dans le baraquement où j’avais commencé à consulter les documents éparpillés à terre: c’étaient ceux de l’unité en débâcle qui nous avait précédés, et surtout des documents « Deuxième Bureau ».

Je bondis de curiosité sur l’un d’eux dont j’ai oublié le titre exact mais qui était la documentation du Deuxième Bureau sur les aviations étrangères, que je pris très au sérieux parce que sur la couverture, en grosses lettres rouges, la consultation et la diffusion du contenu de ce bouquin était « interdite et punissable de la peine de mort. »

Plus aujourd’hui, j’espère: au XXe siècle. Vous comprenez ma joie. Il y avait des tas d’excellentes photos d’objectifs à bombarder, en Allemagne et un peu partout, des chiffres sur le nombre d’avions et leurs marques, leurs aérodromes etc. En bon petit communiste curieux, je regardais ce qu’il y avait sur l’Union Soviétique ; pas grand-chose qui m’intéressât, à part le chapitre sur les

« parachutistes »

Dans cette guerre que nous avions perdue (à croire Pétain) on avait

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découvert des armes nouvelles et terrifiantes, auxquelles on attribuait la victoire allemande : les chars groupés des irrésistibles Panzer Divisions, ensuite les assourdissants bombardements en piqué des avions Messerschmidt, les Schtukas, mais surtout les insaisissables parachutistes qui partout ouvraient la voie sans combat aux unités blindées, opéraient de miraculeuses descentes sur des postes clés sur les arrières des ennemis (prise de Rotterdam en 1940): tous les ponts sauvés de la destruction planifiée, pris et gardés ouverts par les parachutistes allemands.

Mais une légende ou une rumeur courait sur eux : on en avait vu partout, sous les déguisements les plus impensables: n’avait-on pas vu un bataillon de bonnes sœurs prendre une position difficile en Hollande ou en Belgique? Cet article dont la lecture pouvait entraîner la peine de mort devait être sérieux. Il parlait de grandes fêtes organisées par l’Armée Rouge pour montrer d’immenses lâchers de parachutistes, et concluait son étude par: « Le parachutisme ne peut en rien être considéré comme une arme de guerre, ce n’est qu’une sorte de propagande juste bonne à influencer les foules slaves ».

La peine de mort aurait dû être infligée à celui qui avait écrit cela, et à l’État-Major qui en avait fait sa doctrine. Car c’était devenu la théorie de notre État-Major: En 1935, quand j’étais soldat à Orly, on avait demandé des volontaires pour une compagnie de parachutistes en création, qui offrait quelques avantages ; un de mes copains y était allé. L’officier qui en avait pris le commandement était le lieutenant Sauvaignac, que je connaissais de Palmyre en Syrie, où il venait très souvent comme officier du contrôle bédouin en 1933. L’effectif ne devait pas dépasser les soixante hommes, et avait été baptisé : infanterie de l’air.

Lors de la déclaration de guerre, en 1939, la compagnie d’Infanterie de l’Air fut dissoute, et tous ses hommes (qui avaient été sélectionnés dans l’Armée de l’Air) furent versés dans l’Infanterie (Reine des Batailles) si chère à Pétain. On reprochera un jour à Pierre COT, Ministre de l’Air du Front Populaire, d’avoir saboté l’Aviation française. Pour le lieutenant Sauvaignac, rassurez-vous, il deviendra Général.

J’ai oublié le nom de mon officier d’alors, mais je me souviens de son expression de complicité, quand il me rejoignit dans le désordre de notre baraque. Il ne dit pas un mot. Je lui dis : « C’est parce que je suis athée ». Il ne commenta pas. Je lui montrai alors ma découverte dans les archives abandonnées; il lut le passage sur Les parachutistes justes bons pour impressionner les foules Slaves !!! Il ne me dit rien, haussa les épaules, eut un très silencieux sourire de

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pitié, puis de muette, très muette complicité.

Nous sommes deux de moins, sur les « Quarante millions » de Pétainistes. Deux jours plus tard, un officier auquel je n’avais jamais eu l’occasion de parler, le lieutenant Spony (on le croyait d’origine hongroise) me demanda de l’accompagner pour je ne sais plus quelle corvée. Quand nous fumes seuls, il me dit, avec une sorte de précipitation :

- De Londres, un général appelle à le rejoindre, pour continuer le combat.

Avec ma plus belle intonation d’argot des faubourgs, je répondis :

- Ha ! Il y en a quand même un.

Qui révélait un si profond antimilitarisme, qu’il jugea inutile de continuer le complot. Quand j’y pense, depuis, j’en décompte encore un sur les quarante millions de Pétainistes. Et je ne résiste pas au plaisir, bien après coup, de faire un mot : J’aurais dû lui dire :

- Tiens à quelle date ?

Il m’aurait peut-être dit :

- Le 18 juin.

Et j’aurais dû répondre :

- Ah ! Tiens ! Lui aussi ! Comme moi, le 18 juin.

Mais le « 18 juin » n’existait pas encore, l’Histoire se faisait.

Au bureau du commandant de la Vayssière, où j’étais affecté (sans doute à cause de ma particule) celui-ci me demanda d’appeler, tous azimuts, le Général François d’Astier de la Vigerie. Comme je lui dis que famille d’Astier et famille d’Andurain se connaissaient, il me dit que si j’arrivais à le joindre, et que lui, le commandant, fut ailleurs, je pouvais, de sa part lui expliquer que nous cherchions des ordres pour savoir si nous passions en Afrique du Nord.

Encore un de moins pour les Quarante millions de Pétainistes. Nous n’arriverons pas à contacter le général d’Astier. Nous ne partirons pas pour l’Afrique du Nord, nous resterons à Travaillan, à proximité d’un vignoble nommé Plan de Dieu, un nom bien mérité, que nous allons apprécier.

Puisque tout ceci prétend être une mise en forme de la mémoire de ma vie, et qu’elle a souvent été un va-et-vient, parfaitement désordonné, sinon incohérent, je vais essayer de coordonner le souvenir de mes rapports avec l’armée, que même mon livret militaire ne donne pas exactement; c’est pourtant ma seule pièce d’archive.

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7 - Ma carrière militaire - 1935-1945

Elle commence en 1935, lors de mon bouleversant contact avec Paul Vaillant Couturier, le Rédacteur en chef de l’Humanité que je raconte plus loin dans « L’évasion de Pierre Hervé » (voir Parenthèse:

L’anarchiste petit-bourgeois).

Quelques jours avant le 2 mai 1935, date du pacte franco soviétique, signé par Laval et Staline, (où je signale que Laval est accompagné du très intéressant capitaine Jacques Sadoul, que je rencontrerai en 1939) une manifestation est organisée dans le XXe arrondissement, contre la prolongation du service militaire à deux ans: naturellement j’y participais, c’était ma première vraie manifestation, et je me retrouvais, après un début de passage à tabac, arrêté en compagnie d’un camarade, Marcel Lagoutte, et emmené à la Santé.

Première incarcération, première comparution en Justice, où je suis défendu par l’adorable Marie-louise Cachin Jacquier (la fille même de Marcel Cachin, fondateur du Parti Communiste Français) que j’avais connu, lors de son voyage de noces avec Marc Jacquier, à l’Hôtel Zénobie, à Palmyre en 1934.

Je vous dirai, peut-être plus tard, comment ma mère avait connu Marcel Cachin, en 1929, à l’occasion de la succession de l’Oncle Théodore Duret (de Brie), collectionneur de tableaux, ami des Impressionnistes, des Communards et oncle maternel de mon père, que, seul de toute la famille, il avait couché sur son héritage, avec Marcel Cachin… Héritage estimé à 55 millions en 1929.

Je passai une semaine à la Santé, chaudement félicité par Marie- Louise à la sortie. Quand je sortis, je pensais avoir un accueil triomphal par les camarades des jeunesses du XVIIe. Grossière erreur : la ligne du Parti avait changé entre-temps : une semaine.

Le 2 mai 1935 Staline avait solennellement signé avec Laval un pacte d’Assistance Mutuelle avec la France, et déclaré : « Qu’il comprenait l’effort militaire de la France. »

Conclusion : nous, communistes, abandonnions toute action antimilitariste, à l’intérieur de l’Armée, et approuvions désormais la portée du service militaire à deux ans. Grosse déception. Avec mon copain René Bourdon, nous commencions à désapprouver cette nouvelle ligne du parti dont je n’avais jamais entendu, ni le mot ni le contenu. Nous étions sur la voie maudite de la déviation de la ligne

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du parti.

Je reçus alors la visite d’un « responsable » de la « Fédération » (un gars nommé Girault) qui avec une immense patience et tout autant de gentillesse, m’expliqua ce qu’était l’Internationalisme prolétarien, le vrai, celui de JAURÈS, qui lui avait coûté la vie, la révolution Russe, le pouvoir des Soviets contre lequel les peuples n’avaient pu empêcher l’Interventionnisme, le Cordon Sanitaire, et que la Révolution, bien malgré elle, acculée à la catastrophique paix de Brest-Litovsk n’avait été sauvée que par le défaitisme révolutionnaire des Marins de la Mer Noire (avec Marty et Tillon) ; il m’expliqua aussi, le choix quelques années après, de la construction du socialisme dans un seul pays, concluant que l’Internationalisme prolétarien était désormais la solidarité aveugle avec l’Union Soviétique qui s’efforçait, tant bien que mal, de réussir cette construction modèle de la dictature inévitable du Prolétariat :

« produire pour les besoins, non pour les bénéfices ». Et cela : « à chacun selon ses besoins ; de chacun selon ses moyens. »

Je rejoignis ainsi « La ligne du Parti. » Le 13 juillet 1935, je rentrais comme engagé volontaire, pour trois ans, à la 18e Compagnie de l’Air à Orly. Je vous fais grâce de mon parcours, illogique et contradictoire, entre mai 1935, emprisonné à la Santé, pour cause d’opposition au service de deux ans, et engagement pour trois ans, deux mois plus tard. J’avais dû attendre l’autorisation de mon père:

je n’étais pas majeur. À quelque temps après mon incorporation, papa (venu en France pour des raisons que je vous expliquerai dans

« Drôle de mère ») était passé me voir à Orly. Il m’avait obtenu une permission pour aller déjeuner avec lui.

- Soldat déjà, mais tu as l’air d’un enfant, d’un gosse ! Soldat déjà ! Pas possible. Puis constatant que j’étais toujours communiste, il pensa à l’énorme danger de ma totale naïveté de ce qu’était la réalité de l’armée, cette armée qu’il portait aux nues, tout en méprisant sa dégénérescence républicaine : elle n’est plus ce qu’elle était. Pour me mettre en garde il m’expliqua ce qu’était, pendant la Guerre de 14 ce qu’on avait appelé la « corvée de bois. » Et je comprendrai, plus tard, beaucoup plus tard, ces derniers jours de 2002, que la première corvée de bois avait été l’assassinat de Jaurès, avant même la guerre.

Quand un officier jugeait qu’un de ses hommes était nuisible au

« moral » de la troupe dans sa tranchée, il appelait un sous-officier de confiance et lui indiquait : « Un tel corvée de bois ce soir ». On avait toujours besoin de bois dans la tranchée, et il fallait la quitter, risquer le feu de l’ennemi, pour aller en ramasser. Corvée terminée,

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on avait entendu quelques coups de feu, et au rapport le sous-officier annonçait : « un tel, mort au champ d’honneur ! »

Cela faisait deux croix de guerre : une pour la victime, et consoler la famille ; l’autre pour récompenser le courageux, et si loyal, si

« honneur et patrie » sous-officier. Papa ne me dit pas combien de

tels héros étaient venus gonfler les rangs, après la guerre, des célèbres

« Croix de feu » du colonel de la Rocque. J’imagine.

Mais papa m’expliqua très clairement que ce choix était entièrement à la discrétion de l’officier et de ses préjugés politiques. Au XXe siècle imaginez Le Pen! Pendant la Guerre d’Algérie lui et quelques autres. Mais personne, comme moi, ne tient compte des leçons des anciens. J’allais en 1944 en rencontrer un, à Arfons dans le Tarn, je suis encore là en 2002, pas lui. Merci Papa.

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8 - Dans l’armée d’armistice

Celle des « Quarante millions de pétainistes » d’Henri Amouroux, (population de la France en 1940).

Rien ne mine le moral des troupes comme l’inaction ; dès notre installation à Travaillan, à peine chambrées, bureaux, cuisines installées, il fut décidé, sous la direction d’un sympathique capitaine Boniface, qui tenait plus du moniteur de culture physique que du chef de défilés militaires plus ou moins crispés, de nous emmener faire des promenades dans les environs : bois, torrents, sentiers ou pas de sentiers, escalades de rochers, connus sous le nom de Dentelles de Montmirail, dans un délectable fouillis de végétation, aux parfums éclatés en tous sens, des environs du Mont Ventoux.

Si l’armistice était sollicité, il n’était pas encore conclu, des avions italiens mitraillaient encore des routes pleines de fuyards et de réfugiés ; moi qui n’avais eu aucune formation de combattant, j’admirais Boniface qui nous avait appris un truc formidable pour combattre la peur, et sa fille, la panique.

« Au lieu de vous jeter à plat ventre dans le premier fossé venu, face contre terre et le nez bien enfoncé (fut-ce dans la merde) dès qu’apparaissent les avions ennemis, jetez-vous certes dans le fossé, en sachant qu’ils visent surtout le milieu de la route, mais jetez- vous sur le dos et regardez bien les avions : la plupart du temps vous verrez que vous n’êtes pas dans leur trajectoire et vous les suivrez en observateurs ; par contre si vous êtes bien dans leur trajectoire, ça ne servira de rien, mais au moins vous ne serez pas frappés dans le dos, et vous aurez sauvé l’honneur, par ces temps où il est si rare ».

Avec cette petite phrase, nous étions regonflés à bloc, mais, heureusement pour rien. Dès que l’armistice fut signé, changement de décor : Pétain et ses sous-fifres vont essayer de fabriquer, avec nous, une véritable troupe de « commandos de choc » D’abord on nous distribue le fameux MAS 36, la dernière invention de nos arsenaux: nous en avions entendu parler, mais jamais vu: chargeur à cinq cartouches d’acier, merveilleuse baïonnette superfine, capable de transpercer n’importe qui sans effort, et carabine petite et légère, légère, comme jamais vue.

Contents ? Non, emballés. Pendant tout mon séjour de rampant à

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« l’escadrille de reconnaissance » je n’avais jamais eu qu’un lourd fusil (1874 modifié 15) à un coup, et avec une balle de plomb, qui nous servait à monter la garde. Alors le MAS 36. Formidable. Mais pourquoi seulement maintenant? Ensuite des mitrailleuses, je deviens à l’instant quelque chose comme chef de pièce. Il y en a trois autres. Quarante millions de Pétainistes? Discrètement nous commentons:

de toute cette guerre « on » ne nous a pas fait tirer sur un seul Allemand ; sur qui, veut « on », nous faire tirer ?

Complot ? Noyautage ? Bavardages ?

Ma sortie des rangs de la messe, le 18 juin, personne n’a oublié; bien au contraire: au bout de quelques jours, je m’aperçois que je contrôle trois mitrailleuses sur quatre. Toujours quarante millions de Pétainistes !!! Pour moi la défaite doit déclencher la victoire de la Révolution. Mais pour quoi? La paix? On l’a. La terre à celui qui la travaille ? Personne n’y pense.

Un seul slogan serait possible : démobilisation immédiate : rentrer chez soi, un point c’est tout. Oui mais après ils ne voudraient plus se battre, d’autant qu’il y a les Allemands contre lesquels personne ne pense être capable de tenir. Je voudrais aller voir à quelques kilomètres, à Orange, sonder les casernes à gros effectifs ; j’aurais vite fait de prendre la température ; mais il n’y a aucun transport.

La révolution va nous arriver toute seule : à Camaret, quelques kilomètres à côté. Nous n’en connaissons que la chanson, nous adorons « Les filles de Camaret ». Sur Camaret déferlent des bandes assoiffées de déserteurs, plus exactement des troupeaux de fuyards, abandonnés depuis longtemps par leurs chefs, qui mangent et boivent ce qu’ils trouvent, et démobilisés de fait, par eux-mêmes. Camaret craint pour le grand bistrot de la place, où logent quelques officiers sans troupes.

On demande la protection des troupes de choc des commandos de Travaillan: nous. À la hâte l’adjudant-chef Deguines, et un Sergent- chef dont j’ai oublié le nom, nous rassemble, sans les mitrailleuses, mais avec les Mas 36, de quoi remplir deux camions, sans nous dire de quoi, ni de qui, il s’agit.

Sans savoir de qui il provient, un chuchotement passe : « On ne nous a pas fait tirer sur les Allemands, on va pas tirer sur des copains »

Toujours dans une grande précipitation, nos sous-offs nous font descendre sur la place de Camaret, nous mettent en rang, puis à quelques mètres, au pas cadencé nous mènent sur la terrasse du plus grand café, où nous sommes déployés au premier et au dernier rang des tables avec leurs sièges très accueillants.

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« Garde à vous ! Repos ! »

Sans nous offrir à boire (nous sommes fin juillet ou début août) on nous permet de nous asseoir, après nous avoir vaguement expliqué ce que nous attendons : des gars, en bande qui veulent boire sans payer, auxquels il faudra interdire l’accès. Ils ne se feront pas attendre longtemps : Quelqu’un crie : Les voilà, tout le monde répète : Les voilà.

En quelques instants la place est noire d’une foule uniformément marron, d’hommes protégés du soleil par des couvertures sur la tête, qui me font penser à ce que devaient paraître autrefois les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle, groupés pour résister aux innombrables brigands qui les attendaient dans des embuscades toujours renouvelées. Aucun chef parmi eux.

Après nous avoir faits lever et mettre au garde à vous, l’arme au pied sur la terrasse, l’adjudant-chef Deguines voulut leur faire face, et leur ordonner d’arrêter. Parfaitement inutile, les déserteurs continuaient. Alors Deguines se tournant vers nous, essaya, de toute son autorité de nous gueuler :

« Baïon… nette… On »

Pour ceux qui l’ignorent cela signifie: Baïonnette au canon, et n’est que le prélude imminent à la charge sanguinaire. Mais les premiers déserteurs mettaient déjà le pied sur la terrasse, et nous, au lieu de mettre baïonnette au canon, avions reculé tout contre le mur du café, puis posant nos carabines Mas à terre, nous nous étions assis dans les confortables fauteuils d’osier.

À ce moment les mutins étaient arrivés tout juste devant la porte principale du café, et deux capitaines plantés devant l’entrée essayaient d’arrêter l’invasion.

- Je vous interdis d’entrer !

Hurla le capitaine, à un grand galapiat, qui le dépassait d’une demie tête.

- T’as quoi pour m’interdire d’entrer ?

- J’ai ça dit le capitaine furieux, en montrant son képi avec ses trois galons d’or.

- C’est quoi ça ?

Dit le déserteur, en lui arrachant le képi et en le jetant derrière lui à la foule de ses amis. Au même moment un autre gars jetait à terre le deuxième képi, lui disant :

- Et maintenant ?

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- Maintenant on entre répétèrent goguenards les assoiffés qui se précipitèrent au comptoir.

Renonçant à toute action contre les déserteurs, l’adjudant-chef Deguines et son sergent-chef, choisissent parmi nous quatre hommes de corvée, leur intimant, avec des airs de panique, de ramasser, en vrac, toutes nos carabines laissées à terre parmi nos fauteuils, semblant craindre que la foule des insurgés (?), pas encore engouffrés dans le café, ne s’en emparât.

Les armes toutes rassemblées dans le fond d’un des camions, l’adjudant-chef s’assied à leur côté, tandis que le sergent-chef courant en tous sens sur la place, nous rappelle pour remonter dans nos deux camions. Il bourre le camions sans armes, tandis qu’il monte dans l’autre avec seuls, les quatre hommes de corvée, à l’apparente discipline bien soumise. Puis fait partir le premier notre camion, et le suivra jusqu’à Travaillan dans le second.

Il se méfie donc de nous ; peut-être même en a-t-il peur !

Peur de nous… Quarante millions de Pétainistes !!!

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9 - La coupe « de La Vayssière »

À peine arrivés à Travaillan, tous les hommes du premier camion sont regroupés sous les arbres, dans un espace que d’autres sous-offs fort peu accueillants délimitent avec un cordeau de bien fragile ficelle, fragile d’un baptême très théorique de salle de police.

Je ne sais plus combien nous étions, moins d’une quinzaine, et l’adjudant Deguines nous confie à la garde d’un tout jeune et charmant sergent, qui a tout récemment passé son brevet de pilote, et ne rêve que d’une chose: passer en Angleterre, pour enfin piloter:

il est immense, s’étale très nonchalant au pied de l’arbre le plus ombrageux, et pour seul commandement nous fait signe de l’imiter. Impression d’être comme autrefois à l’école primaire « mis au coin ». Dérisoire !!!

Et comme à l’école, de lever le doigt, pour demander à boire ; si pour pisser on peut se libérer sur place, pour davantage nous demandons quelques pas dans la nature. Car le problème est que jusqu’à Marseille toutes les prisons, civiles ou militaires sont archi- pleines et refusent du monde: le monde des « quarante millions de pétainistes ». Il faut nous débrouiller par nous-mêmes. De plus si les réclamations collectives sont interdites, le règlement veut des punitions individuelles annoncées au rapport quotidien, et affichées. Finalement, nous recouchons tout simplement dans nos chambrées baraques. On aurait préféré dormir en plein air; il n’y avait pas plus de moustiques.

Il fallut plusieurs jours pour établir les punitions au prorata des comportements de chacun, tandis que croissait un torrent de revendications de démobilisation : dilemme : démobiliser les bons éléments ou les neutres, comme déjà commencé, aboutissait à détruire notre petite compagnie; démobiliser les « mauvais éléments » en premier était une récompense inadmissible.

Un adjudant, je ne sais lequel, eut une idée de génie : les punis seront tondus, la boule à zéro, comme ça, ils attendront leurs nouveaux cheveux, avant de repartir. Le cas d’une dizaine fut jugé suffisamment grave pour la condamnation à la tondeuse; deux furent tondus, reçurent aussitôt leur fiche de démobilisation et partirent aussitôt, en l’état et sans demander leur reste.

J’approchai le coiffeur, un nommé Puech, de Marseille. Il décida

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de faire grève de tondeuse, juste avant le tour sacrificiel de mon camarade, du bureau du commandant, Cattelin. Il avait une magnifique chevelure blonde, qu’il entretenait avec des soins incessants, et une coquetterie aux attentions permanentes, miroir et peigne toujours à portée de main. Tondeuse en grève, prisons débordantes, fin de toutes sanctions, fin de toute discipline. La discipline faisant la force principale des armées, l’adjudant trouva une solution: il vint annoncer à Puech qu’il avait vu arriver sa fiche de démobilisation…

La compagnie serait alors sans coiffeur, et sans tondeuse; alors juste un petit travail avant le retour à Marseille. La grève de Puech durait depuis trois jours : nous étions entre Corneille et Courteline.

Mon ami blond sentait de plus en plus qu’il devrait y passer, il ne pouvait pas condamner Puech, un véritable « homme d’honneur »

à la sorte de prison volontaire de fait, que ses cheveux blonds nous

imposaient. Pour lui éviter ce martyre en solitaire, je proposai à tous les condamnés et à Watremez, le grand ami de Cattelin, avec moi qui n’étais pas condamné, d’aller tous ensemble relever Puech de son « serment d’honneur » en lui demandant, de notre plein gré, tous ensemble de nous tondre, blondinet compris, pour célébrer à Travaillan une nouvelle mode: la coupe de La Vayssière. Quelques heures plus tard nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, libérés de tous cheveux, désormais impunissables.

Puech fut libéré le premier: en me quittant il me donna une adresse

à Marseille, où je pourrais le trouver, où il y aurait toujours du travail pour moi, certainement pas coiffeur : parce que j’étais aussi un homme d’honneur. Une décoration qui en vaut bien d’autres. Dans la semaine nous fûmes tous démobilisés; je n’avais pas su déclencher la Révolution. Je retournais, tondu, retrouver ma mère à Paris : 63 Avenue Raymond Poincaré, XVIe.

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Évasion de Pierre Hervé

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Évasion de Pierre Hervé

1 - Une grande première

Jeudi 17 juin 2004 au cours d’un tournage devant le Palais de Justice, par la société Prodoc, pour M. Coma Arbez, on m’a demandé: « qui est pour vous Pierre Hervé ? », question capitale, non pour moi, mais pour mes lecteurs ou auditeurs du XXIe siècle.

Un très bref historique est nécessaire: pour l’opinion du moment ce ne fut une grande première que par sa date : quinze jours après le début de la guerre Germano-Soviétique, partout, en France et dans le monde, on attendait la réaction des communistes français: ce fut l’évasion de 21 communistes du Palais de Justice de Paris, dont Pierre Hervé. Qui est, pour moi, ce Pierre Hervé de 1934 à 1941 ?

Le 6 février 1934, ceux que l’on nommera plus tard les ligues fascistes, lancent une attaque contre le palais bourbon : arrêtés par les tirs de la garde mobile, des morts et des blessés, ils obtiennent la chute du gouvernement Daladier, remplacé par le gouvernement Doumergue (ancien président de la république à la retraite) dont le ministre de la guerre sera le maréchal Pétain. Un mouvement assez clandestin, animé par Gustave Hervé, (aucune parenté avec pierre) appelle au coup d’état avec le slogan: c’est Pétain qu’il nous faut.

Le 6 février 1934 est, pour nous la date de la tentative, et de l’échec du putsch fasciste en France.

Affolement à gauche, divisée entre socialistes et communistes depuis la création de la troisième internationale, à l’occasion du congrès de Tours, qui en 1921 avait vu la majorité de l’ancienne S.F.I.O. (section française de l’internationale ouvrière, ou 2e internationale) répondre à l’appel de Lénine et créer le Parti Communiste Français (section française de l’internationale communiste) S.F.I.C. à l’appel de Marcel Cachin, directeur de l’Humanité, journal fondé par Jean Jaurès.

Le 9 février 1934, importante et très violente contre manifestation à l’appel des seuls communistes : une dominante : appel à l’unité ouvrière antifasciste.

Le 12 février 1934, très massive et pacifique manifestation d’unité contre le fascisme, des partis socialiste et communiste, mais surtout de la classe ouvrière, à l’appel de la CGT socialiste et de la C.G.T.U. communiste.

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Évasion de Pierre Hervé

Ce sera le déclic de la marche vers la victoire du Front Populaire en mai juin 1936.

C’est aussi le début d’un changement de la tactique communiste :

se présenter comme acceptant un compromis sur nos objectifs finaux, nous contenter d’appuyer « nos alliés démocrates » pour réaliser déjà, avec eux au pouvoir, ce qu’ils affirment vouloir obtenir, d’eux-mêmes.

En retour, nous leur demandons seulement d’oser s’affirmer nos alliés.

J’arrive de Syrie en France le 9 octobre 1934, à Marseille, le jour de l’assassinat du roi Alexandre de Yougoslavie et de Louis Barthou, notre ministre des affaires étrangères, par un oustachi croate, que l’on

a accusé d’être au service de l’Italie fasciste, ou d’Hitler, sans jamais,

au grand jamais, parler du Vatican. Louis Barthou, sénateur des Basses-Pyrénées, était un ami de mon grand père maternel. Pourtant Louis Barthou, ministre des affaires étrangères du gouvernement Doumergue, terminait une visite des capitales européennes pour resserrer la petite entente (Tchécoslovaquie, Bulgarie, Roumanie) mais aussi et surtout avec l’Union Soviétique, où une photo de lui avec notre ambassadeur Damien de Martel en pleine tempête de neige, confirme l’importance qu’il y attachait. Il s’agissait de défendre,

non seulement le traité de Versailles contre Hitler, arrivé au pouvoir en 1933, mais aussi les autres traités, dits de Sèvres, qui concernaient entre autres la fameuse déclaration Balfour qui créait un foyer juif en Palestine, enlevant au Vatican tous les bénéfices des dernières capitulations turques, et de toutes les croisades antérieures; enlevant aussi à la partie la plus ultra-réactionnaire de l’armée française son rôle de fille aînée de l’église, que Clémenceau avait très éloquemment défini, lors de l’affaire Dreyfus : sabre et goupillon.

Retourné en Syrie en octobre 1936, je verrai beaucoup en 1936- 1937 l’ambassadeur Damien de Martel devenu haut commissaire des états du Levant (notamment quand je parlerai de « la guerre secrète du pétrole », et recevrai pour cela les félicitations du comité central du Parti Communiste Syrien.)

« Monté » à Paris, j’entre en octobre 1934, au lycée Michelet, à

Vanves, et commence immédiatement à militer au renouveau du mouvement lycéen sous le flou de mouvement pour la culture et les loisirs où toutes les opinions seraient non seulement autorisées,

mais bienvenues, les idées communistes parmi d’autres: mouvement encore plus vaste que le front populaire, lequel ne réunit que « la gauche ».

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Évasion de Pierre Hervé

Pierre Hervé, au lycée Lakanal de Sceaux, fait de même, avec son ami Blanchard, et nous nous rencontrons parfois, vers le 177, ou 179 de la rue Saint Jacques, où en 1938 je connaîtrai l’U.F.E. ou Union Fédérale des Étudiants, dont il sera, alors, secrétaire. Sans que je sache selon quelles structures on dit aussi qu’il est responsable national des étudiants communistes. Je n’ai aucun souvenir d’en avoir pris une carte d’adhérent à l’une ou à l’autre. Par contre je me souviens parfaitement avoir pris la carte du parti communiste, au 120 rue Lafayette en 1934, sans doute octobre.

Quand j’arrive au Lycée Michelet, ce que l’on appellera les Ligues Fascistes (principalement les Camelots du Roi, groupés autour de l’Action Française, de Léon Daudet, et Charles Maurras, les Jeunesses Patriotes, de Taittinger (champagne) la Solidarité Française, de Jacques Coty (parfumeur et propriétaire du quotidien l’Ami du peuple), les Francistes de J. Bucard, porteurs de chemises bleues, se voulant liés aux chemises noires de l’Italie Fasciste) tout cela groupait 70 membres organisés. Rien d’organisé en face, du côté de la Gauche : mais je découvrais vite trois excellents copains : Weil, Behr et Jean Boyer. Nous recrutons tout de suite Belmont, un Guadeloupéen bien marqué, le plus fort physiquement de notre classe de première, ce qui est fort utile pour, très vite, interdire toutes insultes racistes dans notre cour des grands. Il est d’ailleurs aussi fort intellectuellement :

dans quelque temps il sortira premier de Centrale.

Avec Papa, à Palmyre en 33/34, j’avais tous les soirs ou presque, polémiqué sur ma conversion au Communisme. Il insistait pour que je lise ses opinions : Léon Daudet, Maurras, La Tour du Pin, le corporatisme, le coup d’état.

Henri Seyrig, le directeur des antiquités, qui m’avait accueilli à Beyrouth, quand j’avais été chassé de chez les Jésuites pour athéisme clandestin organisé, m’avait conseillé « les réflexions sur la violence » de Sorel.

En d’autres temps, Maxime Rodinson dira sa dette intellectuelle à Seyrig, dans sa formation globale. Or Seyrig avait été invité à Moscou pour un congrès d’archéologues, d’où il était revenu très favorablement influencé.

J’étais ainsi très armé pour discuter avec toutes nos variétés de très pauvres fascistes, à tel point qu’au bout de peu de temps ils avaient interdit à leurs adhérents de parler avec moi : il commençait à y avoir des transfuges, dans ces bouillonnements de la montée vers la victoire du front populaire.

Il y eut un soir une réunion dans un bistrot de Vanves, organisée

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par les Camelots du Roi. Comme j’étais pensionnaire à Michelet, je ne pouvais assister à la réunion, annoncée comme « contradictoire ».

Je fis le mur, et les gars furent très surpris de me voir débarquer dans leur salle au sous-sol. Discuter de l’Action Française, lue des années

à la maison!!! Je m’en régalai triomphalement: dans la salle même,

deux gars, convaincus par mes arguments, sortirent de la réunion, signifiant leur abandon ; plus fort encore : un d’eux me demanda son adhésion chez nous : c’était la débandade.

Quelques jours plus tard, j’avais à mon tour organisé une réunion le soir pour les demi-pensionnaires. Quand je rentrai au matin le surveillant général m’attendait :

- Vous avez pris la porte, vous la garderez.

Je rencontrai quelques jours après Hervé, et les autres copains du mouvement lycéen: bilan, les fascistes n’avaient plus un seul groupe

organisé, à Michelet, ne se manifestaient plus d’aucune façon. Quant

à nous, nous avions 70 gars antifascistes organisés.

Chassé de Michelet, adhérent aux Jeunesses du XVIIe. Je continuais

à rencontrer de temps à autre mes anciens copains lycéens,

notamment lors d’une conférence qui désigna Mallet comme président : j’étais au fond de la salle, sans aucun mandat, mais on sollicita mon acquiescement à sa désignation.

Quelque temps plus tard, je suis incapable de dire quand, je rencontrai Hervé, de retour du congrès international des étudiants communistes à Londres en 1935 : et comme je lui avais parlé de mes débuts très clandestins en Syrie, en 1933, début 1934, il me parla pour la première fois, de ce que nous appellerons très usuellement, la navigation sous-marine, dont lui avaient beaucoup parlé les camarades anglais ; certes il ne m’a dit aucun nom, mais je pense, aujourd’hui, qu’il avait eu contact avec Kim Philby et son groupe nommés plus tard Angels. Mon contact à Damas était Artine Madoyan, le très efficace « colporteur » du Komintern au Proche- Orient.

Faut-il, pour les lecteurs du XXIe siècle rappeler qui sera Kim Philby? Le chef des services secrets diplomatiques anglais. En même temps, le meilleur « espion » des Soviets, qui, découvert par les services britanniques, viendra se réfugier à Moscou, où il sera nommé colonel du KGB et finira, enterré au carré des héros de l’URSS.

C’est à partir de janvier 1938 que j’ai vu Hervé régulièrement, à « notre » restaurant du 7 rue Le Goff.

Où on lui reprochera d’avoir bu, et beaucoup trop avec moi ; c’est

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vrai. Nous répondions à Francis Cohen qu’il était « un pisse- vinaigre ».

Jusqu’au jour où nous avons triomphé sans modestie, après une conférence de Georges Cogniot, l’un des leaders idéologiques du parti qui déclara :

Un jeune communiste doit vivement participer à toutes les joies de la vie : boire, rire, chanter, et bien faire l’amour.

En 1938, Pierre Hervé me fit traduire, pour Politzer des textes en anglais sur l’économie : réflexion de ce dernier : tiens, un étudiant qui comprend quelque chose à l’économie. Il me fit rencontrer Solomon, puis Lefevre : tous trois étaient les cadres qui formaient idéologiquement les futurs cadres clandestins de réserve du parti, prévus dans l’une des 21 conditions de l’adhésion à la troisième internationale.

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2 - Arrestation

Vers la mi-juin 1941, ma mère m’annonce: on a téléphoné que ton ami Pierre Hervé est très malade; je me précipite chez lui 3 cours de Rohan, au quartier latin, près de la rue serpente : son concierge, Monsieur Ducret, sur un ton très confidentiel, me dit:

- Deux messieurs sont venus le chercher. Sans un mot je m’éclipse; j’aurais pu tomber dans une souricière:

Pierre Hervé était un des responsables de l’Université Libre, organe clandestin des universitaires et intellectuels communistes, il avait été le responsable des étudiants communistes de France depuis 1937 et m’avait chargé de réorganiser les étudiants communistes de Paris après les très lourdes arrestations de novembre 1940. J’avais complètement oublié que son beau-frère, Pierre Noël, m’avait dit un jour, déjà lointain: si un copain est arrêté, je te téléphonerai qu’il est malade. Je rencontrai aussitôt Annie, la femme d’Hervé:

Une dénonciation, deux exemplaires d’Université Libre, avaient suffi pour l’inculper de « diffusion d’écrits antinationaux » ; pour un seul exemplaire il aurait pu dire: « trouvé dans ma boîte aux lettres ». Dans quelques jours il allait passer en « flagrant délit ». Annie qui venait d’épouser Pierre quelques mois avant, était partie dans une course folle pour le sauver; elle était allée au commissariat, savoir de quoi il s’agissait, elle était revenue lui apporter du linge, de nourrissantes pâtes de fruits, et surtout son inséparable pipe, et avec, un rarissime tabac rationné; puis elle avait contacté les avocats du Parti, et déjà établi un plan de bataille: puisque la seule charge de la police était ces deux exemplaires d’Université libre, trouvés chez lui, il fallait chercher quelques personnes qui accepteraient de témoigner qu’elles en avaient aussi reçu deux exemplaires; c’est là que les choses se compliquaient; on avait vite trouvé les candidats témoins, mais pas les exemplaires de la revue, tous diffusés, et dont, nous, les étudiants, ne disposions pas ; on se rabattit sur des exemplaires d’une très belle brochure de Georges Politzer, très bien imprimée et portant sa signature, qui répondait au livre fondamental du racisme Hitlérien sang et or, de Rosenberg: Le mythe du XXe siècle. C’était d’autant mieux choisi que Politzer avait été prof de philo dans cette même classe et dans ce même lycée, où Hervé l’avait remplacé.

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3 - Palais de justice de Paris

Flagrants délits: accusé levez-vous. Je suis là avec Annie, à peine quelques connaissances, il ne faut pas se faire repérer, quelques professeurs, les témoins à deux exemplaires, mais surtout, sur plusieurs bancs du public, la presque totalité des élèves de sa classe de philo, au comble de l’émotion, les yeux gonflés de larmes difficilement contenues, qui tous, sans un mot, au moment où Pierre Hervé se lève lentement dans son box, tous se lèvent, droits, le regard droit, plein de respect et d’angoisse, sur le juge. Une émotion telle, qu’aujourd’hui encore, au XXIe siècle, seul devant mon ordinateur sa seule évocation, me noie les yeux. Le juge, je n’ai pas pu voir des larmes, mais j’ai saisi le ton paternel, presque affectueux, avec lequel il leur dit:

- Assis.

Dans ces échanges de regards tout avait été décidé; tout alla très vite, exposé des faits, insuffisance de preuves, on n’appela même pas nos bénévoles témoins, l’avocat dit quelques mots, et l’on entendit:

- Acquitté.

Victoire discrète, immense soulagement, bousculade derrière Annie, pour aller accueillir Pierre, dans un couloir voisin où nous pensions le voir sortir; on nous parla de formalités de levée d’écrou, d’attente indéterminée; mais c’était gagné, gagné, gagné. Les uns après les autres, nous laissâmes Annie, seule, espérer son butin tant aimé. Le lendemain à midi, je les attendais dans notre restaurant habituel, pour célébrer notre triomphe, je vis arriver une Annie effondrée, ni coiffée, ni maquillée :

- La police le garde.

- Mais la justice?

- La police le garde, « pour corriger les faiblesses de la justice ». Ils vont l’envoyer dans un camp de concentration, en Bretagne.

- La loi, alors?

Nous sommes à la fois, atterrés, révoltés, et nous nous posons, Annie, les autres et moi, l’éternelle question de toute action révolutionnaire:

Que faire? Nous sommes déjà vers le 21 juin 1941.

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4 - Guerre Germano-Soviétique

Le 22 juin 1941, à sept heures du matin, la radio de Paris annonce:

Sur un front de deux mille kilomètres, de la Mer Blanche à la Mer Noire, nos troupes sont passées à l’attaque. La guerre Germano- Soviétique commençait ; comme tous les communistes dans le monde, nous avons pensé deux choses : d’abord : Hitler est foutu, mais aussi, nous découvrons le vrai visage de cette guerre, qu’un moment incompréhensif, nous nommions « la Drôle de Guerre ». C’était bel et bien la croisade anticommuniste

La croisade, et pas seulement anticommuniste, ce que je ne comprendrai qu’en 2003 : celle, aussi, de la solution finale.

Évêques et cardinaux de toute l’Europe Centrale (on le saura plus tard) Doriot à Paris, Laval et nombre de collaborationnistes applaudissaient, et hurlaient enfin la croisade, appelant ici, en France, à se ruer sur le prochain partage des dépouilles… De la peau de l’ours.

La nuit suivante, j’avais rêvé, pour avoir trop lu Tchapaiev, pour avoir trop souvent chanté en auberges de jeunesse :

L’appel du grand Lénine, Se levaient les partisans

J’avais rêvé que j’étais à cheval, au sommet d’une immense plaine vallonnée, un sabre, recourbé comme un arc, au poing, beaucoup trop grand pour moi: mais la plaine, d’une majestueuse verdoyance, très lumineuse, était vide : pas une fumée de cheminée, pas la moindre cabane, pas un seul habitant, et moi, cambré bien droit sur mon cheval, j’étais seul.

Au matin, je rencontrai Suzanne Djian, qui assurait la liaison entre la direction des Jeunesses Communistes et moi, pour les étudiants, et lui dis bien sûr :

- Que faire ? Partisans ?

Avec la plus vive indignation, pour ma faiblesse doctrinale, elle me foudroya, d’un méprisant : « anarchiste petit-bourgeois ».

La suprême insulte, chez nos camarades (purs prolétaires des jeunesses) pour les étudiants issus, eux, du milieu très douteux de la petite bourgeoisie ; elle partit dans une longue explication, pour me faire comprendre que nous ne devions prôner que l’action des

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masses, pour leurs revendications propres, mais, bien encadrées, par l’avant-garde de la classe ouvrière: notre grand parti communiste; elle n’ajouta pas « infaillible », mais…

Une parenthèse de l’anarchiste petit-bourgeois :

Le premier à m’avoir défini comme anarchiste petit bourgeois, avait été Paul Vaillant Couturier, rédacteur en chef de l’Humanité, et le plus emballant des orateurs communistes de l’époque de la montée vers le Front Populaire.

Début 1935 le Parti menait une violente campagne antimilitariste contre l’allongement du service militaire à deux ans ; j’avais écrit une lettre à l’Humanité, disant à peu près :

Pour nous, les jeunes, la lutte pour empêcher la prolongation du service, est aujourd’hui le souci principal.

Difficile de dire ma joie, sinon ma fierté, de voir, deux jours plus tard, ces quelques mots en tête de l’article de Paul Vaillant Couturier, dans l'Humanité.

Mes copains des jeunesses du XVIIe arrondissement, très admiratifs me poussèrent à le rencontrer.

Il me reçut très chaleureusement, m’écouta avec gourmandise lui raconter mon parcours « idéologique »: famille royaliste et d’action française, chassé de chez les jésuites de Beyrouth à 14 ans, pour athéisme militant et déjà clandestin, communiste autoproclamé à 15 ans, au lycée de Damas, sur la seule lecture d’un livre d’Émile Servan Schreiber : comment on vit en URSS dont je n’avais retenu qu’un seul mot magique Piatiletka, autrement dit le célèbre plan quinquennal seul capable de résoudre le problème que personne ne savait résoudre, et dont j’ignorais tout : l’économie planifiée, production — consommation le casse-tête mondial depuis la crise de 1929 : et encore en 2003.

Produire pour les besoins, non pour les bénéfices. Qui reste toujours au XXe siècle, le vrai grand problème.

L’année suivante à l’université américaine de Beyrouth, alors que je lisais Karl Marx, dans la plus belle bibliothèque du Moyen Orient, je fus abordé par un mystérieux arménien, qui après m’avoir très minutieusement questionné, me proposa d’adhérer au Parti Communiste Syrien, en cours de création. Nous étions fin 1932, j’avais 16 ans.

Entre seize et dix-huit ans beaucoup de choses s’étaient passées dans mes débuts de militant ; mais un conseil que je demandai à

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Vaillant Couturier le fit beaucoup hésiter : je venais d’être chassé du lycée Michelet de Vanves où j’avais brillamment constitué un groupe antifasciste Amsterdam-Pleyel, et une forte section du tout nouveau mouvement lycéen ; mais je voyais les choses aller si vite que je pensais plus urgent de militer à plein-temps, que de reprendre la préparation du baccalauréat.

De tous côtés on me disait: passe ton bac d’abord, tu serviras mieux tes idées après. Qu’en pensait-il ? Avec un grand sourire d’ogre gentiment dévorant il me dit :

- Tu es l’image parfaite de ce que nous appelons un anarchiste petit- bourgeois. Ne le prends pas en mal, le parti communiste est issu du mariage des tendances du Socialisme et de l’Anarcho- Syndicalisme (celle d’où je viens).

Et ajouta-t-il avec un sourire déjà complice :

- Ce sont les meilleurs.

Puis, répondant au conseil sollicité, il me dit :

- Vas vers le peuple, vas vers la classe ouvrière, tu découvriras des gens merveilleux.

Ce que je fis en allant tout raconter à mon nouvel ami René Bourdon, au comité des chômeurs de la rue Legendre, dans le XVIIe arrondissement. Prolétaire certes il l’était, mais pas du tout comme ces gros bras du bâtiment ou des travaux publics, de la sidérurgie, ou de la mine, dont bientôt le prototype sera Maurice Thorez dans son livre « Fils du Peuple ».

Non, René était un parfait titi Parisien, peintre en bâtiment, souvent en chômage, et à l’époque, sans indemnités : il prenait son banjo, allait en jouer dans les cours des grands immeubles populaires ; il avait alors, avec sa blouse blanche de peintre, des allures de Pierrot auquel n’eut manqué que le chapeau noir pointu. Pour mon « éducation » il chantait les chants des communards, que lui avait appris son grand-père, ou ceux des divers régiments disciplinaires des bataillonnaires d’Afrique du Nord, appris par son père.

Tu me demandes, Maman, pourquoi je porte, la capote grise Je n’ai jamais volé, pas plus qu’assassiné…

Ou bien le célèbre :

De Gafsa à Médénine, de Gabès à Tatahouine Traînant les pieds dans la poussiè è è re Marche bataillonnaires…

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Le plus classique antimilitariste était, bien sûr le :

Salut, salut à vous Braves soldats du Dix-septième Vous auriez en tirant sur nous Assassiné la république (bis)

Tandis que pour la nostalgie c’était toujours: « Le temps des cerises ».

Des fenêtres, les gens nous lançaient des pièces, souvent emballées dans du papier, pour nous permettre de les retrouver facilement sur les pavés boueux. Et de chaque rue, René me racontait l’histoire révolutionnaire: barricades, grèves, affrontements célèbres avec les forces de l’ordre. Telle était mon « éducation historique et sentimentale ».

René allait commencer mon éducation militante : vente de l’Humanité dans les rues, le dimanche, en parallèle haineux avec les Camelots du Roi, eux avec l’Action Française, hurlant à qui plus fort, les noms de nos directeurs respectifs :

« Marcel Cachin, Paul Vaillant Couturier pour nous. Charles Maurras, Léon Daudet pour eux » ; des copains assuraient notre protection, parfois essayaient d’arracher leur paquet à nos « adversaires ».

Tout cela au milieu de cris et d’insultes dont la diversité ou l’humour constituaient l’essentiel de notre recherche idéologique. Mais nos cœurs battaient, c’était l’essentiel.

La même sorte d’activité m’avait en 1938 rapproché de Pierre Hervé, au quartier latin. Certes j’avais beaucoup apprécié un exposé de lui, à notre permanence de la rue Saint Jacques, où j’avais cru comprendre lumineusement ce qu’était la dialectique matérialiste marxiste (il préparait un diplôme d’études supérieures sur La Mettrie, le plus « avancé » des matérialistes du XVIIIe siècle).

Mais les distributions de tracts devant Sorbonne, Médecine, P.C.B., ou Droit, et surtout les bagarres avec les ligues fascistes, étaient le sel de nos conversations, dans notre restaurant du 7 rue Le Goff.

C’est ainsi que s’inscrivit dans nos annales, un quiproquo, devenu fait d’armes. Un très grand et très fort policier avait arrêté Pierre Hervé, alors qu’il distribuait des tracts devant La Sorbonne et commençait de l’emmener vers la destination habituelle du commissariat de la rue Dante. J e me précipitai sur le policier, enfin sur la main du policier, pas celle qui tenait Hervé, mais celle qui tenait le paquet de tracts, pris des mains d’Hervé, des tracts qui étaient à nous, dont je savais ce qu’ils nous avaient coûté, que je ne voulais pas perdre.

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« C’est à nous, c’est à nous ! Vous n’avez pas le droit, vous n’avez pas le droit ! »

« Pas le droit ? Moi ? »

Le policier avait enfourné le paquet de tracts dans sa vaste poche et saisissant ma petite main dans sa grosse pogne, nous emmena, Hervé et moi, un dans chaque main, au commissariat… Pour l’habituelle « vérification d’identité ».

Les autres copains, après cela, étaient retournés nous attendre au restaurant, commentant l’événement, ce qui donna :

« T’as vu d’Andurain, il s’est précipité sur un flic deux fois grand comme lui (je mesure 1 m 63) pour lui arracher Hervé des mains » d’où ma réputation chez les copains : un peu tout fou.

Fin de la parenthèse.

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5 - « C’est nous, qui brisons, les barreaux, des prisons, pour nos frères »

La guerre contre l’URSS avait bouleversé l’atmosphère au dépôt du Palais de Justice, où Hervé avait été transféré ; il n’y avait plus de place à la Santé, avec l’afflux de communistes, raflés en vertu de décrets de 1939, les accusant d’être des agents de l’Allemagne : (le fameux décret Sérol, voté à la quasi-unanimité par nos « frères socialistes ») les gardiens eux-mêmes n’y croyaient guère : comme nous, comme tout le monde pendant les trois ou quatre premiers jours de la guerre à l’est, ils jugeaient Hitler foutu; et ils voyaient déjà leurs nouveaux détenus comme des héros en instance de triomphale libération.

Pour les familles qui venaient apporter à leurs prisonniers, linge, cigarettes ou aliments, ils étaient accueillants, serviables, compatissants, parfois distraits : une femme venue voir son mari une valise à la main, avait juste changé la valise de main, l’avait donnée à son mari, et lui donnant le bras, était ressortie dans la confusion avec mari et valise. Annie éblouie par le coup avait essayé avec son Pierre, mais si ostensiblement, qu’un gardien s’était senti obligé de s’y opposer ; comme pour s’en excuser, sous les très beaux yeux bleus d’Annie qui ne laissaient personne indifférent, il lui dit :

- Vous pouvez, si vous voulez, venir lui parler, le voir ; en sortant du palais par l’escalier qui donne sur la place dauphine, vous verrez, au bas des escaliers, deux lions de marbre : si vous revenez vers la façade en contournant celui de votre droite, vous verrez un soupirail avec de gros barreaux, et vous pourrez lui parler :

Ce n’est pas gardé !!!

Nous avions beau passer pour des militants sectaires et fanatiques, nous avions des lectures autres que Marx ou Lénine ; par exemple Alexandre Dumas, et les trois mousquetaires, et aussi Pavlov; quand Annie me dit barreaux pas gardés, je la regardai avec un grand sourire, le canular des canulars explosait dans un cerveau dont on connaît aujourd’hui, un peu, l’extraordinaire ballet des neurones, dans le réflexe conditionnel.

Qui dit barreaux non gardés trouve sur son répondeur un mot et un seul : scie.

Je regardai Annie :

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- Alors on peut scier ?

- Tu le ferais ?

- Bien sûr.

C’était parti, le plus difficile était de trouver une scie à métaux. L’acier, jusqu’au dernier gramme était réquisitionné pour l’armée allemande ; il n’existait aucun ticket de rationnement autorisant la moindre attribution d’acier à qui que ce fut; les seules attributions, mille fois vérifiées, l’étaient exclusivement pour des usines travaillant pour la machine de guerre allemande.

Encore une fois les beaux yeux d’Annie s’épanouirent : les cousins d’Ivry, au cœur de la métallurgie de la région parisienne, lui trouveraient ça ; elle y courut : gagné, elle aurait l’introuvable meilleure qualité, et même plusieurs lames de rechange ; alors on y va ?

Deux sûretés valent mieux qu’une.

- Blanchard viendra avec toi, je lui ai parlé.

Jean Blanchard était le plus ancien et le plus fidèle ami de Pierre Hervé, depuis les bancs de la cagne de Lakanal où ils se préparaient pour l’entrée à Normale Sup: chacun sait que le principal bouillon de culture de Normale Sup, c’est le culte du canular :

Alors, scier les barreaux du Palais de Justice, celui de Paris surtout, c’est le coup d’une vie, ça ne se refuse pas.

Annie avait trouvé le temps de prévenir Hervé de son montage ; quand ce fut prêt, Blanchard et moi prenons le chemin du Lion de marbre, cigarettes et friandises en mains, pour nouer conversation.

Quand Hervé se hisse du fond de sa fosse, à notre parloir, nous pensions provoquer une explosion de joie à l’annonce que tout était prêt, à notre demande de rendez-vous, comme des plombiers pour une urgence.

Non, au contraire, nous fûmes reçus comme des gêneurs, des dérangeurs dans le programme du triomphal défilé de la victoire que les derniers emprisonnés, comme tous les gardiens, croyaient imminent, défilé dans lequel, eux, héros et martyrs de la répression, occuperaient une place d’honneur.

Bien sûr, seul mon mauvais esprit, certainement très « petit bourgeois » pouvait se permettre de telles analyses cyniques, et critiques, de leur comportement.

Les détenus eux, répondaient à Hervé avec les meilleurs arguments de bons militants : le Parti ne nous a pas donné l’ordre de nous

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évader.

Cela peut paraître idiot, aujourd’hui, mais pas du tout, pour les militants d’alors : depuis septembre 1939 que l’on arrêtait les communistes, on ne leur reprochait qu’une chose : trahir la France en restant fidèles à un parti qui avait « approuvé » le pacte Germano- Soviétique, d’août 1939.

Pour sortir de prison il leur suffisait de signer une déclaration de désaveu dudit pacte : certains, rarissimes indispensables, reçurent l’ordre de s’évader, et « obéirent », mais la quasi-totalité reçurent au contraire l’ordre de rester. Et ils restèrent, victimes et témoins.

Longtemps après la guerre ce fut la fierté de certains militants d’être restés en prison, volontairement, parce qu’ils refusaient la facile liberté, qu’un simple désaveu de la politique internationaliste du parti leur aurait aisément obtenue. Nombreux en sont morts.

Nous ne connaissions pas encore ces nuances, historiques, de la discipline du parti, et notre commentaire fut bref, très bref : des cons, pas possible plus cons.

Annie et moi, à l’assaut les jours suivants, entendîmes les mêmes réponses, avec en plus :

- On ne vous connaît pas, le parti nous a toujours appris, à nous

méfier, en prison, de toutes sortes de « moutons et provocateurs », nous n’avons rien fait, nous sommes incarcérés sans jugement ; avec votre truc on pourrait nous inculper de « bris de clôture » et nous condamner.

Annie avait essayé en vain de leur faire transmettre un message, par les avocats du parti, mais ceux-ci n’osaient pas.

Je les comprends, me dit un jour Hervé, va voir Francis Cohen, il nous connaît bien, toi et moi, des étudiants, il a le contact avec la direction du Parti, il peut faire dire aux détenus de te faire confiance.

Les consignes de sécurité n’étaient pas très sérieuses encore en ce fin juin 1941 et je rencontrai Francis dès le lendemain, sur le terre- plein de la station de métro Odéon.

- Y a des gros barreaux pas surveillés, une scie, rien de plus facile, c’est vachement marrant, non ?

Francis lui ne rigolait pas souvent, nous le trouvions un peu pisse- vinaigre, alors qu’il blâmait couramment la tendance que nous avions, Hervé et moi, et quelques autres, à rendre à Bacchus sinon un culte, du moins des hommages, aussi fréquents que nos moyens nous le permettaient ; j’apprendrai beaucoup plus tard, qu’il se servait de cette critique pour essayer de remplacer Hervé à la tête

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des étudiants communistes. Et il ne sera pas le seul, à user de cette sordide bassesse, comme un autre, fin 1942, auprès de Marranne, à Lyon, (comme me le racontera Degliame peu avant sa mort.) Ce n’était donc pas la meilleure sonnette à tirer pour un appel à l’aide

Dès mes premiers mots, il avait fait une moue très dubitative et, sans refuser de transmettre ma proposition, m’avait assuré ne pas partager, du tout, mon naïf optimisme. En le quittant je sentais que ma proposition, présentée par un tel avocat, serait bien mal défendue.

De fait, le lendemain, à la même station Odéon, avec une satisfaction non dissimulée, et la solennité d’un juge prononçant sa sentence, il me dit :

- Le Parti ne croit pas du tout à la faisabilité de ton plan ; par conséquent il n’enverra aucune directive aux détenus du dépôt, pour t’appuyer.

Comme je le regardai avec un sourire plein de ricanements, il me dit :

- Je vois bien que tu n’en feras qu’à ta tête, nous n’avons aucun moyen de t’en empêcher.

Et brandissant un index menaçant au côté de son œil droit, il me dit :

- Je sais que tu vas essayer de le faire, quand même, mais dis-toi

bien que si tu le rates, tu seras considéré dans le parti comme un provocateur…

Et comme j’amorçais un autre sourire très, très ricanant, il reprit en agitant un index furieux :

- Et tu sais ce que c’est, dans le parti, d’être un provocateur.

Je dis oui, en éclatant de rire, et lui serrai la main, en haussant les épaules: au fond je n’en savais rien. Dans les semaines qui viennent la police va diffuser, elle, un avis de recherches, autrement dangereux pour moi, que la menace de Francis Cohen mais je ne le connaîtrai qu’en l’an 2000.

La guerre d’Hitler contre l’URSS entrait dans sa troisième semaine, et ses avancées victorieuses continuaient d’encombrer la première page des journaux ; en France les arrestations de communistes semblaient des chants de victoire, pour notre presse aux ordres, et amenaient tous les jours de nouvelles têtes dans la grande salle du dépôt; les gardiens, baromètre infaillible de l’opinion, redevenaient arrogants, désagréables, grossiers, et surtout méprisants pour l’Armée Rouge.

Annie était retournée voir son Pierre, rapportant un rayon d’espoir:

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la question du sciage des barreaux restait posée; avec les nouveaux arrivants les détenus approchaient de la quarantaine, et loin de solliciter l’avis du parti, ils envisageaient de voter, non pas sur l’évasion, oh non, mais sur l’acceptation de l’offre de sciage de ces gars de l’extérieur.

Annie gardait le contact quasi quotidien : plaidoyer, charme de ses yeux bleus, pour ceux qui pouvaient l’apercevoir, joie aussi des cigarettes, et toutes sortes de gâteries chaque fois offertes.

Il y eut vote : majorité de non.

J’étais dégoûté : des cons, des cons.

J’en parlai à un ami, qui n’était pas du Parti, Claude Jouan : ils sont quarante, emprisonnés au dépôt, ils refusent, pour rester innocents; pas des innocents, mais des cons, des vrais ; je ne savais pas où crier mon indignation, ni à qui; après tout, tant pis pour eux, j’étais aussi étudiant en philo à la Sorbonne, il fallait penser à mes examens. Le lundi 7 juillet à quatorze heures, j’allais franchir le porche d’entrée de la Sorbonne, quand je vis Annie, au comble de l’agitation, et de la joie, se précipiter vers moi :

- Ca y est ils sont d’accord pour ce soir, je t’attends au Biarritz, après tes quatre heures de composition. Quatre heures de composition !

Sans la moindre sérénité, ni surtout, une quelconque concentration, j’entrai dans une vaste salle silencieuse, où Bachelard distribuait feuilles et texte du sujet : Perception tactile de l’espace.

Chouette sujet, pendant toute l’année, Pradines, ne nous avait parlé que de ça. Je regardai Bachelard, bien dans les yeux et lui tendis mes feuilles toutes blanches. Les sourcils levés, très étonné, il me demanda :

- Vous n’avez rien à dire, sur un tel sujet ?

- Oh, si.

- Mais alors ?

- J’ai autre chose à faire !

- Autre chose de plus important ?

- Oui, plus important.

Et je quittai la salle avec précipitation, courant retrouver Annie au Biarritz, aux dernières nouvelles. Formidable, un dernier vote des détenus avait atteint 21 pour, non pas l’évasion, mais juste pour nous autoriser, Blanchard et moi, à scier les barreaux, tandis que 21 restaient fermement opposés à toute tentative.

Annie était convaincue que quelques palabres au soupirail finiraient

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par nous donner la majorité ; d’autant qu’elle avait une nouvelle alliée à l’extérieur: une très séduisante fille, dont l’amant, récent et en pleine période ascensionnelle, syndicaliste d’assez haut niveau de responsabilité, était devenu le ferme soutien d’Hervé, parmi les détenus, pour le projet d’évasion.

Annie avait organisé notre rendez-vous décisif sur un banc de la place Dauphine (qui n’avait pas sa configuration actuelle) un quart d’heure avant minuit, heure très rigoureuse du couvre-feu, pour nous remettre scie et lames, et repartir aussitôt.

C’était une très belle nuit d’été, un ciel pur de lumineuse pleine lune; avant notre arrivée Annie et son alliée avaient abondamment

parlé et séduit, les gars nous attendaient, chantant en chœur plein de chansons populaires, dont une très belle escalade des

« montagnards » dont parlera toute la presse, les jours suivants.

A minuit pile les chants s’arrêtèrent; Blanchard et moi étions en un

instant devant les barreaux ; nous savions l’accord assuré, mais pour respecter le style canular de nos conversations précédentes, je leur lançai :

- Les gars, alors, on est à 21/21, mais si on rate notre affaire, on va se retrouver avec vous, là-dedans, et nous serons toujours pour l’évasion, nous aurons le droit de voter avec vous, alors, vous ne voulez pas nous donner le droit de vote, dès maintenant ?

Il y eut quelques rires, puis Hervé qui était monté à ce qui n’était pas encore un hublot ouvert, me dit : ils acceptent.

Triomphant, je lançai :

- Alors les gars nous votons pour le sciage et l’évasion

- Ca fait 23-21

On entendit une sorte de grognement de satisfaction, puis grand silence : à nous de jouer.

Ce n’était pas aussi simple qu’espéré : dans le silence de la place,

de la rue, de la nuit, quand je commençai à frotter la scie sur le premier barreau, le crissement me parut si insupportable que j’arrêtai

le bruit, ôtai la scie de son barreau, et regardai Blanchard, sans un

mot, mais catastrophé.

- Pas possible, avec ce bruit « ils » viendront sûrement nous arrêter.

Je me tournai vers Hervé, muet aussi :

- vraiment pas possible. Il restait muet. Profondément honteux de me déballonner ainsi, je bafouillai :

- enfin si vous voulez risquer le truc, vous avez les scies.

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Je n’oublierai jamais le regard de désespoir d’Hervé à ce moment- là. Un affreux silence.

- Si ce n’est pas vous, de l’extérieur, ils ne me laisseront pas scier, moi, de l’intérieur.

Je repris la scie et ses crissements, une longue minute, puis une autre, rien ne se passait de mal ; me tournant vers Blanchard j’imaginai en style « mousquetaires du roi », les sarcasmes des policiers qui ne sauraient manquer de venir nous arrêter, dans l’instant suivant.

- Par la fenêtre, Messeigneurs, quelle discrète distinction ! Que ne

sonnâtes-vous pas à notre majestueux portail du 36 quai des Orfèvres, nous vous eussions ouvert toutes grandes nos portes, et balayé, de nos humbles chapeaux à plumes, le sol devant vos pas

Blanchard, qui sera plus tard professeur de lettres, fanatique des humanités gréco latines et adorateur du grand siècle se mit à corriger mon style avec vivacité, et même quelques indignations impitoyables; pendant ce temps nous ne remarquions plus le bruit paniquant de la scie et nous prenions un certain rythme de remplacement, puis d’un labeur patient, appliqué et surtout silencieux, où nous ne remarquions plus du tout le bruit de la scie, pas plus que la sentinelle du quai des orfèvres qui, à chaque relève, allait honorer la pissotière de la place Dauphine; cela dura deux heures vingt, jusqu’à ce que nous percevions une grosse fatigue (où es-tu, subjonctif ?).

Nos lectures sur la guerre 14-18 nous avaient appris une coutume de nos héroïques poilus d’ancêtres: quand les mitrailleuses chauffées au rouge, par des tirs incessants, menaçaient de se déformer, nos modèles de débrouillardise patriotique poussaient le sacrifice jusqu’à uriner dessus : ils n’auraient jamais pensé y sacrifier leurs réserves jamais défaillantes de gros rouge, préférant les distiller pour leur vessie, toujours pleine.

Devant changer notre lame de scie devenue trop chaude, l’exemple des gloires de 14-18 s’imposait : n’étions-nous pas en guerre ?

Hervé, juché depuis plus de deux heures sur un très inconfortable échafaudage de tables et bancs, mal tenus en place par quelques assistants, se dévoua pour cet agréable dérivatif, fut-il déséquilibré:

à quelques grognements discrets, venus du fond du cachot, nous devinâmes avec quelque ironie, que l’ondée, rafraîchissante peut- être pour la scie, n’avait pas entraîné partout la même satisfaction.

La lame changée, Hervé, plein de bonne volonté, avait obtenu que ses cerbères de copains lui permettent enfin de nous offrir une pause, en sciant de son côté, de l’intérieur : ce n’était pas facile du tout ;

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d’abord il fallait pousser de bas en haut, à bout de bras, sans pouvoir forcer sur la lame, ensuite il fallait pouvoir peser sur le pied, du côté opposé à la main au travail, pour équilibrer toute la force nécessaire; mais ce pied posait sur l’échafaudage disparate de tables et bancs soutenus par les grognards de la douche précédente: fiasco total.

En moins de cinq minutes et de cinq coups de scie, Hervé dut renoncer. Je pense qu’il eut un triste haussement d’épaules, un aveu d’impuissante solidarité avec nous.

Mais rassurez-vous chers lecteurs, la scie changea de coté des barreaux, mais le canular ne changea pas d’âme (d’après Victor Hugo, pour Waterloo).

Blanchard et moi avions repris notre boulot de « spécialistes »: dans la salle une voix avait dit :

- T’as vu, le parti, il nous a envoyé des spécialistes. Des métallos ? Questionna une voix, des ajusteurs, précisa le premier, qui, vous l’aurez compris, était un connaisseur…

Il était quatre heures du matin quand le dernier barreau céda ; trop pressés pour scier jusqu’au bout, nous avions basculé d’avant en arrière le paquet de barreaux déjà découpés et brisé le dernier barreau

Hervé qui avait obtenu le « laissez-passer » le premier, de ses copains geôliers, se dirigea vers moi et très solennel, sérieux, comme le plus sérieux des mousquetaires, comme lui, me serrant la main à la briser (c’est je crois la formule réglementaire) me dit :

- À la vie, à la mort !

Et, suis-je bête de vous l’avouer, ce sont les mots qui, de ma vie, m’ont fait le plus de plaisir.

Mardi à quatre heures du matin, Blanchard et moi avons raccompagné Pierre chez lui, et pour cause de couvre-feu nous étions bien obligés de rester chez eux, pendant qu’il se précipitait sur Annie avec une fougue d’affamé, bien compréhensible et parfaitement réjouissante : les convenances nous contraignaient à éviter d’en faire un peep-show, bien que quelques mouvements d’un drap fantôme sur bête à deux dos frénétique auguraient bien du spectacle.

Mais les convenances, alors !!!

C’est ainsi que, nos deux nez écrasés sur la fenêtre, nous avons attendu le « Paris s’éveille » que chantera dans quelques années Jacques Dutronc : sa chanson, chaque fois que je l’entendrai, me

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rappellera une fin de nuit, en cascade de fous rires, que l’on eut pu juger hystériques, en ignorant leurs causes : d’abord l’incroyable réussite du coup, et ses détails comiques que nous ressassions, mais aussi par décompression de l’énorme trouille qui nous avait inconsciemment tenaillés quatre heures durant.

Dès sept heures du matin (fin du couvre-feu) nous étions partis, tous les quatre, archi-chargés de paquets mal ficelés, pour un véritable déménagement à la cloche de bois, en direction de la gare de Lyon; à sept heures en effet, les gardiens du dépôt, viendraient réveiller leurs chérubins, et le signal de la chasse à l’homme serait donné.

Sur le marchepied, à l’instant du départ, en militant ultra-discipliné du parti, Hervé me dit :

- Va voir Francis, qu’il demande au parti ma nouvelle affectation ; rendez-vous sous huit jours, jardin municipal de Nevers… J’ai oublié, aujourd’hui, le lieu précis.

Ouf !!! Dormir jusqu’à demain.

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6 - Où le canular de mardi devient dans la presse, la bombe politique du mercredi

Depuis quelques années j’ai le réflexe conditionné, en me réveillant, de me dire: Aujourd’hui mercredi, mon Canard Enchaîné à prendre chez ma charmante libraire, qui me le remet avec un sourire, en annonçant l’Officiel.

Ce 9 juillet 1941 est un mercredi qui, malgré l’absence du palmipède, va avoir sa bombe. Sortant du métro Saint Michel, je remonte le boulevard vers le bureau de tabac, à l’angle du boulevard Saint Germain où est inscrite ma carte de rationnement, où mes amis font la queue ; du plus loin qu’il m’aperçoit, mon ami, Claude Jouan, me salue de grands gestes des bras en riant à pleine gorge, avec tous les camarades de la queue :

- C’est toi qui as fait le coup ? -

Très jubilatoire, je confirme à l’entourage, ce que leur a expliqué Claude Jouan et pour ne pas avoir l’air d’être communiste, devant ces peu connus, comme m’excusant, je lâche :

- C’est juste parce que j’avais un copain parmi eux.

Ainsi, pour la première fois, je disais à quelqu’un :

- Le coup du Palais de Justice de Paris, l’évasion des 21 communistes du Palais de Justice, l’évasion de Pierre Hervé c’est moi.

Et tous ensemble nous rigolions, en nous donnant des tapes sur le dos, en tournant et sautillant sur place, en racontant et commentant ce que disaient les journaux de ce mercredi sans canard. Dans la totale complicité découverte, j’avais abandonné toute prudence, mais ne leur dis quand même pas que j’étais communiste, encore moins, le responsable, bien indiscipliné, des étudiants communistes.

Quelques bistrots plus haut, la rencontre avec Blanchard, si elle continuait dans la plus intense rigolade, découvrait le sens politique de l’événement, et virait vers l’absolu triomphe politique ; il avait tous les journaux, ouverts et soigneusement pliés sur le texte qui nous concernait, même celui de la France au travail, le journal qui simulait le plus les sympathies et le vocabulaire communistes d’avant- guerre, le seul qui citait nommément Pierre Hervé comme objectif de l’opération, et qui le glorifiait du titre (erroné) de professeur agrégé de philosophie.

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- Agrégé, agrégé ! Qu’est-ce qu’il va bicher en lisant ça à Nevers.

Tous les journaux parlaient de la chorale nocturne improvisée du dépôt et de ses montagnards pour couvrir le bruit de notre scie, et de rire de la qualité de l’information, la nôtre, pas celle de la presse. Pour une fois, nous étions à la source de l’information.

Mais ce qui va nous faire le plus trépigner, non plus de simple joie, mais de triomphalisme, ce fut, dans l’œuvre, de Marcel Déat, ce seul petit mot, passé par, sans aucun doute, un sympathisant camouflé : une audacieuse opération ; jamais plus ce terme n’apparaîtra dans la presse de l’occupation, qui sera contrainte avec une extrême vigilance d’employer toujours : Un lâche attentat.

Mais le triomphe des triomphes de la revue de presse de Blanchard fut dans le Petit Parisien « et sur trois colonnes ».

Ce sont des partisans venus de l’extérieur, partisans, tu te rends compte, nous deux, des partisans !

Blanchard et moi, au plus haut point du délire auto glorificateur, avons répété ce mot suffisamment de fois pour recruter un bataillon de partisans : bien sûr nous avons délicieusement fredonné :

À l’appel du grand Lénine… Se levaient les partisans

Tu te rends compte, nous, nous, des partisans : la gloire comme Tchapaieff.

Le lendemain, continuant mes habituels contacts, avec les groupes d’écoles et de facultés, je pris le train de Versailles, pour aller rencontrer nos camarades de l’école d’agronomie de Grignon.

Accrochés comme moi à la barre du milieu de l’espace voyageur, debout, il y avait trois jeunes gars, vigoureux d’apparence et aussi rigolards: de quoi parlaient-ils? Comme tout le monde, ils parlaient de l’évasion du Palais de Justice de Paris, dont tous les journaux continuaient de parler ; ils le feront toute la semaine, les hebdomadaires aussi après.

Que disaient mes compagnons de route : ils racontaient ce qu’en disaient les journaux, ils se pâmaient d’admiration sur l’astuce d’avoir chanté « les montagnards » pour cacher le bruit de la scie ; la langue me démangeait d’apparaître comme Saint Georges terrassant le démon et de leur avouer avec le clin d’œil que vous imaginez :

- Inexact, c’est quand ils ont arrêté de chanter, que j’ai commencé à scier.

Clandestinité oblige, ça ne se fait pas: dites-vous bien que si je vous raconte aujourd’hui tout ça soixante ans après, c’est à ce désir de

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bavardage rentré pendant soixante ans, que vous le devez.

Ce n’est pas fini, mon test, infaillible sondage d’opinion.

Ils commentaient :

- Et t’as vu le coup? Il y a quelques jours, les journaux annonçaient

la fin du parti communiste en France; ils avaient arrêté 18 dirigeants du parti, tous des membres du Komintern ; eh ben t’as vu, ils en mettent 18 en prison, et le parti, lui, il en sort 21… Et de ricaner: ah, il est pas mort le Parti, va, il est pas mort.

Des copains, des copains, j’avais envie de leur sauter au cou, je les quittai à regret, nous étions arrivés à Versailles.

Croyez-moi, lecteurs du XXIe siècle, je n’ajoute rien, je n’arrange rien, c’est rigoureusement comme cela que ça s’est passé au XXe siècle.

Retour à Paris, Francis Cohen au métro Odéon, une fois de plus ; mais les lèvres dégoulinantes de miel ; il n’a certainement jamais prononcé le mot « provocateur » ni même pensé, non, c’est presque affectueux qu’il me dit :

- Tu as les félicitations du Comité Central.

Je n’ai rien dit ; j’ai rigolé ; puis j’ai pensé avec un peu de nostalgie:

C’est la deuxième fois que j’ai les félicitations du Comité Central ; mais la première fois c’était à Beyrouth, et c’était Khaled Baghdache le secrétaire général et fondateur du Parti Communiste Syrien qui me déclarait cela, et en présence d’Akram Haurani, en 1937, en juin.

Qui, aujourd’hui peut comprendre ce bonheur ? Peut-être la merveilleuse Souha Béchara, si elle a eu le temps d’étudier l’histoire de son Parti Communiste Libanais, depuis sa sortie, en 1998, de dix ans de cachot, et de tortures, à l’électricité et l’eau glacée, dans l’enfer de Khiam, au Sud-Liban après son attentat avec un 5,5 mm sur le général Lahad, serviteur des Sionistes israéliens.

Il me restait à voir Suzanne Djian, responsable de moi auprès des Jeunesses Communistes : ce fut très sympathique ; non seulement elle exprima sa très grande joie de sa revue de presse des derniers jours, mais elle s’excusa de l’insulte « d’anarchiste petit-bourgeois » de notre dernière rencontre, me disant :

- Tu avais raison, il faut faire quelque chose, tu quittes dès aujourd’hui les étudiants, tu n’y connais plus personne, si tu en rencontres, tu coupes tous les liens, si tu es arrêté tu n’es pas et surtout, tu n’as jamais été communiste ; demain matin 7 heures, devant l’Arc de Triomphe du Carrousel avec tel journal à la main, tu vas rencontrer celui avec qui tu vas travailler.

C’est ainsi que je rencontrai Frédo, que l’histoire conservera sous le

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nom de Colonel Fabien, baptisant de ce nom une station de métro, une place, et le siège du Parti Communiste Français.

Depuis le 22 juin 1941 les journaux donnaient leur première page

à la guerre : en priorité sur le front soviétique, et sur trois ou quatre colonnes, ensuite sur la fin de la défaite des forces de Vichy, contre les Anglo-Gaullistes au Moyen-Orient, enfin sur ce que l’on ne nommait pas encore le front intérieur en France, mais qui appelait

à rejoindre la croisade Antibolchevique, qui recrutait pour faire

entrer dans la Wehrmacht, une L.V.F. (Légion des Volontaires Français)

dont on annonçait chaque jour l’ouverture d’une nouvelle permanence. Naturellement, cette croisade claironnait, comme premiers succès, des arrestations quotidiennes de communistes en France.

De sorte que cette évasion de 21 communistes, apparaissait, sur une, deux, ou même trois colonnes, (fut-ce en deuxième page) comme la seule victoire, comme la colombe porteuse de toutes les victoires attendues par l’opinion, elle mettait, presque, sur le même pied d’importance, (par les colonnes qui lui étaient consacrées), les quelques grammes de nos scies, et les millions de tonnes engagées, et les millions de soldats de tous les fronts: il y avait désormais le front des partisans, et ceux-ci marquaient déjà, une rubrique dans les journaux: c’était aussi le champ de bataille, et plus seulement celui du canular.

Suzanne pouvait être contente, et contente de nous, car le combat prenait à toute allure des dimensions de raz-de-marée : tous les commentaires, avec beaucoup de subtilité laissaient soupçonner des complicités ubiquistes indécelables.

Journal Le Matin, dimanche 13 juillet 1941 :

Des sanctions contre les policiers qui n’ont pas su empêcher les évasions des 21 communistes. L’amiral Bard préfet de police, sans attendre les conclusions de l’instruction judiciaire ouverte au sujet des évasions qui se sont produites dans la nuit du 7 au 8 juillet, a pris contre les personnes coupables de défaillances à quelque titre que ce soit, les sanctions suivantes : un commissaire principal, un inspecteur principal adjoint, un brigadier, un gardien de la paix et un agent auxiliaire ont été immédiatement suspendus de leurs fonctions. Un commissaire divisionnaire et un commissaire de voie publique ont été l’objet d’un blâme, avec inscription à leur dossier.

C’était la guerre, avec ce qu’on lui reconnaît de plus ignoble : les otages. Vichy, et non les Allemands, punissait sciemment des

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innocents, pour leur faire payer une perte de face, dans un fait qui n’était, du début à la fin, comme vous, lecteurs du XXIe siècle, le savez maintenant, qu’un très naïf canular.

Sans complicités aucunes, ni de la police, ni de l’administration pénitentiaire, ni et surtout, ni du parti communiste, ce qui était sa principale qualification de canular. Tous les journaux avaient publié en bonne place le communiqué de l’amiral Bard, tandis que l’un d’eux titrait :

- Les vingt et uns évadés du Palais de Justice courent toujours.

Pourquoi raconter cela, en juillet 2004, plus de soixante ans après, dans un oubli total ?

Parce que l’oubli n’est pas si total que ça, même aujourd’hui. Mais aussi et surtout parce que le récit qui en est donné, encore aujourd’hui, comme déjà hier, est plein d’inexactitudes; alors, bien que pas le moins du monde historien, je veux écrire une illustration de la fragilité du témoignage, écrit et publié du vivant des témoins eux-mêmes.

Mon propre témoignage lui aussi.

Mon premier (je ne permettrai pas de dire faux témoignage, oh non !) compte rendu totalement faux et qui m’a décidé à écrire, je l’ai trouvé dans une interview de Jean-Pierre Vernant (ou J.-P. comme nous l’appelions avant-guerre) recueillie par Georges-Marc Benamou, pour son livre : C’était un temps déraisonnable — les premiers résistants racontent (Robert Laffont 1999).

Vernant, lui, parle de cette évasion, racontée par Annie: « elle aurait scié les barreaux avec moi; pour accéder aux barreaux du soupirail, qui pour Blanchard et moi se trouvaient à moins d’un mètre du sol au bas de l’escalier, elle parle d’une très encombrante échelle que nous aurions dû apporter, et difficilement placer; enfin elle oublie, gentiment, de parler de Blanchard, ce Blanchard, tellement fidèle ami de Pierre, qu’il viendra finir ses jours à Chatel-Censoir, dans l’Yonne, aux côtés des Hervé. »

Découvrant le livre de Benamou en l’an 2000, fort étonné, je téléphonai à J.-P. Vernant.

« C’est strictement ce qu’elle m’a raconté », me répondit-il.

Cela me rappela un étonnant coup de téléphone d’Annie peu de temps avant son décès: après m’avoir expliqué son intention d’écrire, sur la suggestion insistante de Lucie Aubrac « son » évasion de Pierre Hervé.

Je l’avais compris comme le souci de Lucie de rassembler les récits

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d’autres femmes qui avaient aidé leur mari à s’évader, pendant la résistance à l’Occupation et à Vichy. J’avais très chaleureusement approuvé ce projet.

Mais quelque temps après, elle m’avait appelé, et je m’aperçus, sur un détail insignifiant, que sa mémoire flanchait un peu. Elle me dit, avec une sorte de très vive contrariété :

- Mais vous n’êtes jamais venus, Blanchard et toi, nous accompagner à la Gare de Lyon, au matin du 8 juillet 1941.

Sur le coup, il me faut avouer que, cinquante ans après, ou plus, je ne me souvenais pas non plus très bien. Quelques jours après, au téléphone :

- Rappelle-toi Annie, au train pour Nevers, à peine sur le marche pied,

Pierre s’était retourné pour me charger de voir Cohen, pour demander au parti une nouvelle affectation. J’étais venu à Nevers, huit jours après, dans le jardin municipal, et je m’étais beaucoup moqué de la très mauvaise teinture blonde dont il avait jugé utile de maquiller ses cheveux.

- Tu t’en souviens de ce sale jaune qui, au lieu de le camoufler, le

faisait remarquer, tellement ce jaune pale jurait sur son teint très brun habituel ?

- Je ne m’en souviens pas du tout pour Hervé, mais moi, j’avais

changé ma coiffure, comme ceci et comme cela. Tu t’en souviens, toi ?

- Ah, non… Pas du tout ; mais, moi, je n’ai jamais regardé que tes yeux, Annie.

(Il y a quelque temps, lisant des souvenirs d’Ivan Levaï sur ses rapports avec Anne Sinclair, je trouvais avec joie, exactement la même réponse, cela avec d’autant plus de plaisir que souvent, écoutant et surtout regardant Anne Sinclair, j’essayais de comparer leurs yeux, regrettant de n’avoir personne avec qui en parler).

- Par contre je me souviens très bien, encore aujourd’hui, de l’adresse que tu m’avais donnée pour le cas où je voudrais me réfugier en Zone sud : Madame Perrin, 3 rue des Récollets à Nevers.

C’est par elle que je suis passé en zone non occupée, quatre mois plus tard, et que je t’ai retrouvée, chez Rousseau, à Clermont-Ferrand.

Ce fut notre dernier coup de téléphone.

Peu après, Jeanine, sa belle-sœur, m’annonçait son décès, puis sa crémation au Père Lachaise à laquelle j’assistai, écoutant J.-P.Vernant prononcer son oraison funèbre, noter ma part prise dans l’évasion de son mari, sans oublier de rassembler tous les présents, sur le

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souvenir de ses yeux bleus.

Depuis, il m’est revenu le souvenir d’une autre bizarrerie de la narration de ce que l’on peut appeler « témoignage » ou peut-être « mémoire ».

Pour le quarantième anniversaire de son évasion, Pierre Hervé avait organisé une petite fête commémorative, surtout pas triste, à laquelle il m’avait invité: j’habitais dans le Cher à cent et quelques kilomètres.

On voulait boire aux quarante années de sursis que lui avait valu notre coup du Palais de Justice : en effet il devait être envoyé au camp de concentration de Châteaubriant en Bretagne, où trois mois plus tard Pucheu, le ministre de l’intérieur de Pétain allait venir sélectionner très méticuleusement les otages communistes à fournir aux Allemands, après l’attentat très médiatisé de Gilbert Brustlein, qui à Nantes, avait abattu le Colonel Hotz, commandant la place.

Pucheu y avait soigneusement choisi le plus haut représentant de chaque groupe de militants communistes ; Pierre Semart, pour les cheminots, chez les lycéens il avait pris, à seulement dix-sept ans, Guy Moquet, parce que fils d’un député communiste, que sa police n’avait pu attraper ; chez les étudiants il avait pris Claude Lalet, arrêté quelques jours après la manifestation du 11 novembre à l’Étoile, des étudiants Parisiens; pour les enseignants et intellectuels du parti, il n’avait personne à Châteaubriant…

Nous avions souvent plaisanté sur la délectation avec laquelle il aurait envoyé Pierre Hervé au poteau. Ça justifiait toutes les libations.

Il y avait là Sophie, je crois, Jeanine, belle-sœur des Hervé, et ses deux filles, Marie et Clara, et puis nous, les quatre mousquetaires du Palais de Justice : Pierre Hervé, Annie, Blanchard et moi. Après l’excellent repas, préparé par Annie, au moment du café, et du pousse-café, Pierre, se reculant un peu de la table, me dit :

- À toi l’honneur, en ce jour: raconte-nous cette nuit du 7 au 8 juillet

1941.

Nous étions le 8 juillet 1981, et au comble du bonheur devant ce charmant auditoire, je racontais, peut-être avec encore quelques détails supplémentaires, ce que vous venez de lire. Quand j’eus fini, il y eut un silence, puis un lever de coude, pour la célébration de rigueur, puis une voix, que dis-je, une exclamation violente, indignée, de Clara, la plus jeune nièce d’Hervé :

- Je ne l’ai jamais entendu raconter comme cela.

Il y eut un énorme silence. Personne ne répondait à Clara. Une gêne intense. Je regardais chacun. Pas un mot. J’étais entre Blanchard et

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Hervé. Bouches cousues.

- Alors, Blanchard, c’est pas comme ça que ça s’est passé ?

- Oui.

Puis encore plus rien.

Je me tournai vers Jeanine, la mère de Clara, comme si je l’accusais de cette fausse information, mais avec une rassurante ironie :

- Tu veux que je raconte tout ?

L’air très lasse de tout, très fatiguée, même douloureuse, elle me dit, comme capitulant devant je ne saurai jamais quel défi :

- Tu peux y aller.

Ainsi c’était peut-être elle qui avait tracé un portrait un peu flatteur de son défunt mari à ses filles; peut-être lui avait-elle donné un rôle dans cette aventure, rôle que mon récit avait complètement ignoré, rôle que j’essaye d’imaginer… Soixante ans après ; car je ne sais pourquoi, ces dernières années, elle ne veut plus me répondre au téléphone.

Mais imaginer ne présente aucun intérêt pour vous lecteur ; cela montre seulement que déjà, les acteurs et les témoins contemporains de cette action, se la racontaient diversement.

Aujourd’hui, 23 décembre 2002, je me souviens un peu :

1° c’était lui (son mari) qui avait téléphoné à ma mère qu’Hervé était malade, donc arrêté.

2° il s’était occupé, avec Annie, de chercher des professeurs qui accepteraient de recevoir les doubles exemplaires de nos tracts, et de venir en témoigner.

3° il avait écrit avec moi les adresses de nos bénévoles témoins, et pour camoufler nos écritures il m’avait entraîné à utiliser main droite, puis main gauche. Plus tard j’ai appris que le moindre graphologue reconnaissait très facilement cette substitution.

4° je pense qu’il devait être au tribunal quand Hervé y est passé, et qu’il a dû attendre avec Annie la « non-sortie d’Hervé ».

La portée d’une grande première : du Petit Parisien au Matin et à l’Œuvre toute la presse allemande de langue française a commenté l’évasion de Pierre Hervé et de ses vingt compagnons.

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Le 6,35 de Marga d’Andurain

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1 - Préambule

Pour moi, les jours suivant ma rencontre avec Fabien sont dominés par ce tableau de Delacroix : « La liberté guidant le peuple ».

Fabien, comme Suzanne, m’a interdit toute rencontre avec mes camarades étudiants et cela juste avant la manifestation préparée, par eux, pour le 14 juillet 1941. Manifestation sans armes mais non sans une forte dose d’humour ; si Pierre Daix et son ami Olivier Souef ont prévu d’y brandir le drapeau qui guide le peuple, mais sans armes aucunes, la plupart des manifestants ont été appelés à un déferlement de tricolore, dont le clou sera : trois très belles filles qui, se donnant le bras, sont entièrement vêtues, l’une en bleu, l’autre en blanc, la troisième en rouge et se manifestent comme drapeau vivant ; séparées, elles ne sont plus qu’innocentes promeneuses.

D’une fenêtre du Boulevard Saint Michel, je piaffe de voir toute cette foule radieuse défiler, sans y être, mais Suzanne m’a interdit d’y participer; j’admets l’insulte passée d’anarchiste petit-bourgeois

qu’elle m’avait infligée: à l’évidence l’action des masses a une autre portée. Dans la soirée, nous saurons que de nombreuses arrestations ont été opérées, soulignant le caractère étranger des manifestants :

« arrêtés pour avoir arboré abusivement les couleurs françaises »,

arrêtés par la police qui n’est peut-être pas, elle, abusivement française.

L’un d’eux, Claude Masseron, remis aux Allemands, sera fusillé pour avoir chanté La Marseillaise… Un 14 juillet. Quand, bientôt, les autorités parleront de « terroristes », on ne devra pas oublier ce véritable terrorisme d’état.

C’est encore le 13 août, une même manifestation (La Liberté Guidant le Peuple) où Olivier Souef brandit le drapeau tricolore, tandis qu’un militaire allemand, visant Pierre Daix, lui aussi avec son drapeau, est renversé par Gautherot, qui sera blessé, arrêté et fusillé trois

jours après, ainsi qu’un véritable Gavroche, un Gavroche sans arme, mais dont le nom, Samuel Tyszelman, suffira pour le faire fusiller, lui, seulement comme juif, lui que ses copains des jeunesses appelaient

« Titi ».

Liberté guidant le peuple, oui, mais est-elle possible sans armes ?

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2 - Débuts de la résistance armée organisée en France

Le premier soir où je sors avec Manuel, un républicain espagnol réfugié, nous n’avons pas noté l’arrivée de l’heure du couvre-feu. Place Saint Sulpice, nous sommes arrêtés, au commissariat de la rue Bonaparte, où, même pas fouillés, à peine palpés, nous sommes invités à nous étendre sur un banc, jusqu’au matin et la fin du couvre-feu.

Dans nos poches, nous avons chacun plusieurs tracts, écrits par nous-mêmes, portant : « pour chaque patriote fusillé dix officiers nazis seront abattus » et signés organisation spéciale; de plus, nous portons dans la ceinture, Manuel un poignard, et moi un pistolet 6,35. Nous ne dormirons guère jusqu’à la fin du couvre-feu, et notre sortie du commissariat.

Quelques jours plus tard, Manuel et Maurice Le Berre feront « leur premier boche » du côté de la porte d’Orléans, à la matraque et au poignard, mais ils n’avaient pas de tracts vengeurs, et nulle mention n’en parut dans la presse, et nulle affiche militaire n’apparut sur les murs.

C’était avant le 2 août 1941. Albert OUZOULIAS, dans son Histoire des Bataillons de la jeunesse, date de ce jour leur création, par sa rencontre avec Danielle Casanova, puis avec Fabien : désormais nos tracts si menaçants, si fanfarons, hélas, pour l’Armée allemande, porteront la signature : les bataillons de la jeunesse.

Détails, diront peut-être les lecteurs du XXIe siècle, mais dates pour l’Histoire. Car l’Histoire, beaucoup s’en plaindront, sera souvent pleine de trous, nous en reparlerons, c’est justement pour boucher quelques-uns de ces trous que j’écris.

Ensuite, Organisation Spéciale, Bataillons de la Jeunesse, et M.O.I. (Main d’œuvre Immigrée) formeront les Francs Tireurs et Partisans de France (les F.T.P.F.)

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3 - L’incendie des isolants de Vitry (13 août 1941)

Pour moi, ce 13 août 1941, est la date de mon premier coup de feu de guerre, dans le maximum d’agitation cardiaque dont je me souvienne, à tel point que, toute la journée, j’en conserverai une sorte de tremblement que je ne saurai psycho médicalement définir:

entre hystérie, Parkinsonien ou épilepsie ; pour ne pas avouer, tout simplement, TROUILLE.

Quand plus tard, à Lyon, Georges Bidault, demandera au premier terroriste qu’il rencontre :

- Ca ne vous fait rien de tuer ?

Je cafouillerai une réponse embrouillée, sur le manque de style des chefs qui, après avoir sollicité une exécution, par un de « leurs hommes » oseraient parler de leurs propres « mains blanches » et de leur bonne conscience. Je pensais qu’un vrai chef devait, lui surtout, donner l’exemple du sale boulot, comme le fera Frédo- Fabien le 21 août 1941.

Nous avons eu beaucoup de « mains blanches ». Marcel Aymé a délicieusement traité ce thème, pour un juge. À dire vrai, je préfère le Général Aussaresses, (sur ce seul thème) qui, lui, reconnaît avoir les mains rouges.

Depuis ma rencontre avec Fabien, avant le 14 juillet, je suis sorti presque tous les soirs pour des « opérations » dont la plupart ont échoué, souvent orientées contre les transports ferroviaires, ou à la recherche d’un officier allemand. Aucune n’a donné lieu, dans la presse, à une information comme l’évasion du Palais de Justice du 8 juillet 1941, pourtant dans les milieux des cheminots tout le monde le sait, tout le monde en parle, mais c’est une rumeur, une rumeur avec toutes ses variétés, toutes ses excroissances.

Fabien qui a le très vigilant souci de notre « moral » ne cesse de nous affirmer l’approbation et la totale sympathie des cheminots dont pourtant nous mettons, au premier plan, la propre vie, non seulement en danger, mais dans une extraordinaire angoisse permanente. Fabien nous assure qu’ils admettent parfaitement de prendre leur part de risques dans cette guerre que nous menons, ils nous conseillent techniquement pour réussir notre action, tout en se protégeant du mieux possible. Le 13 août au matin, Maurice Le

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Berre, accompagné de Bourdarias et moi, pour sa protection, mettons le feu à la Manufacture d’isolants et d’objets moulés, 163 Boulevard Lamouroux, à Vitry-sur-Seine avec ce qu’on n’appelle pas encore, un cocktail Molotov, composé celui-là d’un simple flacon d’essence, mal obturé d’un bouchon normal emmailloté d’un chiffon qui déborde un peu, en suintant ; il suffit alors de lancer de la main droite le flacon en l’allumant en passant rapidement au-dessus d’une main gauche brandissant un briquet allumé.

Maurice Le Berre avait deux flacons ; il me montra allumage et lancer du premier, puis me fit allumer le second. Ils n’étaient pas encore baptisés Molotov., par nos adversaires voulant en donner la paternité au Komintern (l’Internationale Communiste).

Toute une technique se développera pour en faire les multiples modèles, encore en usage de nos jours (XXIe siècle).

Cette usine fabrique des isolants électriques très spéciaux, indispensables pour les sous-marins allemands. Or, jusqu’au début de la guerre Germano-Soviétique, l’essentiel des communiqués de guerre allemands, communiqués très triomphalistes, ne cessaient d’annoncer d’immenses pertes de tonnage de la flotte britannique, sur l’Atlantique, toutes dues à la chasse des sous-marins allemands.

Depuis la guerre à l’Est, le 22 juin 1941, les journaux exprimaient toutes sortes de suppositions sur la volonté, sur la capacité des Anglo-Américains d’aider l’URSS. Le choix de cette usine (je ne le comprendrai que tout dernièrement, en 2002, pour la bonne raison que je n’y avais jamais réfléchi) n’était nullement dû au hasard. Au contraire, sa très sélective technicité devait montrer aux Anglais, que l’URSS et son Internationale Communiste, c’est-à-dire, nous, pouvaient leur apporter une aide efficace, réfléchie très sérieusement; ils n’avaient qu’à mesurer ce que leur aurait coûté une opération aérienne suffisamment précise pour réaliser une aussi complète destruction. C’était un infime signal de portée militaire mondiale.

Ce sabotage, totalement réussi, prouvait aussi, à ce qui se voulait la « Résistance » intérieure, l’économie en pertes humaines (même quand il y aura des otages en représailles) par rapport à ce qu’aurait détruit l’éparpillement d’un bombardement, si scrupuleusement ciblé qu’il eut pu être; ou celle extrêmement coûteuse, et inefficace, que fut l’opération de commandos anglais contre la base de sous- marins de Lorient.

On sait que, pour les bombardements à basse altitude, ce ne fut pas souvent le cas, par les souvenirs, justement sur ce sujet, de Pierre Mendès France, officier aviateur en Angleterre.

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Enfin ce sabotage, si bien réalisé, à si peu de frais, aurait pu faire réfléchir ces historiens qui veulent encore dire que les communistes soutenaient les Allemands en 1939, et ainsi justifier leur mise hors la loi totale, par les gens mêmes qui étaient les vrais agents collaborateurs des Allemands. Si cela avait été vrai, ils auraient certainement été capables d’opérations aussi efficaces que spectaculaires, à l’époque. Il n’y en eut pas du côté communiste.

Aujourd’hui, je comprends enfin, qu’avec Fabien, Ouzoulias, le colonel Dumont, plus tard le Professeur Prenant, nous étions dirigés par des gens compétents, au plus haut niveau d’une vision stratégique globale de la guerre.

Si les historiens veulent déterminer la date la plus précise possible de la décision de passer à l’action armée organisée contre les Allemands, je peux la situer entre le 24 juin 1941 quand Suzanne Djian, de la direction des Jeunesses Communistes, me traite avec indignation de « anarchiste petit-bourgeois » parce que je lui demande s’il n’y a pas lieu de commencer une action de partisans, et le 10 juillet 1941, quand elle me félicite pour l’évasion de Pierre Hervé s’excuse pour l’insulte « anarchiste petit bourgeois » et me donne rendez-vous avec le futur colonel Fabien en me précisant d’avoir à rompre avec les étudiants communistes, puis s’excusant m’avoue « tu avais raison : il faut faire quelque chose »

C’est entre ces deux dates que la direction des Jeunesses Communistes, avec Danielle Casanova, décide d’affecter sur Paris, et Fabien et Albert Ouzoulias, et de les charger d’organiser et de mettre au combat armé les premiers groupes, pris dans les jeunesses et les étudiants communistes.

Je rencontre Fabien (Frédo) et Maurice Le Berre (Yvon) à l’Arc de Triomphe du Carrousel le 10, ou 11 juillet. Je transmets à Pierre Noël (beau-frère de Pierre Hervé) le contact avec Suzanne Djian et il devient responsable des étudiants.

Quant à Ouzoulias il situe lui-même avec précision sa rencontre avec Danielle Casanova, à la Closerie des Lilas le 2 août 1941, et le même jour au métro Duroc, avec Fabien (Frédo).

Il faut à la fois séparer, puis relier la préparation pour une action clandestine politique éventuellement accompagnée d’une protection armée, prévue par les célèbres 21 conditions de l’adhésion à la IIIe Internationale en 1921 dont certaines seront, sinon abolies, tout au moins mises en sommeil, après les accords Laval-Staline du deux mai 1935, dont j’aime répéter qu’ils ont été conclus avec les conseils de Jacques Sadoul.

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Le parti abandonnait l’antimilitarisme sommaire et grossier qui occupa pendant longtemps la rubrique « Les gueules de Vaches », qui ressemblait un peu aux caricatures de Cabu sur l’Adjudant Kronenbourg, ainsi qu’à l’organisation de cellules communistes dans l’armée. La réciproque aurait dû être la fin du « carnet rouge » et des diverses interdictions de journaux dans l’armée. Ce ne fut jamais le cas. Alors que l’on peut en voir la confirmation de l’application dans le parti, encore en 1937, par les déclarations de Jean-Pierre Vernant à Georges-Marc Benamou dans son livre C’était un temps déraisonnable — Les premiers résistants racontent (Robert Laffont. 1999 p. 70)

Reçu à l’agrégation de philosophie en juillet 1937, j’ai dû quitter le parti, en octobre, au moment de mon service militaire. Envoyé sur ma demande, dans les troupes alpines, à Modane, j’avais demandé à connaître des noms de camarades communistes. Le responsable de la section militaire du parti communiste m’avertit qu’il n’était pas question de former une cellule dans mon unité… « Il n’y a pas de travail antimilitariste ou fractionnel à faire dans l’armée », m’a- t-il expliqué, « l’armée est celle de la nation française. »

Je n’ai aucune information sur l’organisme, ni la personne qui a décidé le passage à la résistance armée organisée, ni à sa date ; je penche pour après le 22 juin 1941. Mais le fait que les contacts pour créer, sous le nom de Front National, le mouvement auquel plus tard on attribuera la direction politique des Francs-Tireurs et Partisans Français, remonte au mois d’avril 1941, permet toutes sortes de questions, pour lesquelles je n’ai aucune réponse.

Je pense que l’offensive éclair allemande du printemps 1941, en Yougoslavie, puis en Grèce et jusqu’à Chypre, mieux que n’importe quel espion bien placé, avait amplement informé Moscou des intentions agressives de l’Allemagne : on était là dans les zones Slave, Serbe et Grecque Orthodoxe qui avait en 1914 provoqué la guerre.

Les grèves du Nord de la France, à la même époque, ne sont peut- être pas des coïncidences. Manquait la date exacte.

Puis-je prétendre, sans être complètement ridicule, que je la connaissais depuis février 1941… Sans vraiment le savoir, grâce à un astrologue mathématicien, chez lequel ma mère m’avait mené, rue Alfred Roll dans le XVIIe.

Ne suis-je pas en pleine contradiction aussi avec la démonstration que je prétends apporter pour réfuter l’accusation habituelle contre le parti communiste :

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1° d’avoir collaboré avec les Allemands en 39/40

2° de n’avoir résisté qu’à partir de la guerre Germano-Russe de juin 1941.

Là, je dois revenir à Jacques Sadoul, le « traître Sadoul » condamné à mort en 1919, par la Chambre Bleu Horizon pour avoir voulu empêcher la Paix catastrophique de Brest-Litovsk: ceux qui l’avaient fait condamner étaient les mêmes qui avaient assassiné Jean Jaurès, les mêmes qui avaient condamné le Capitaine Dreyfus, les mêmes qui avaient écrasé la Commune de Paris, collaborant déjà pour cela avec les Allemands.

Très intéressante et très significative de la panique de Vichy, est la presse de ces jours: elle ne parle pas des manifestations de rue, elle ne parle qu’avec un retard, sans doute du aux hésitations de la censure, de l’incendie de Vitry.

Mais elle publie dès le 14 août dans Le Matin un premier avis :

Le Parti communiste français étant dissous, toute activité communiste est interdite en France. Toute personne qui se livre à une activité communiste, qui fait de la propagande communiste, ou qui tente d’en faire, bref, qui soutient de quelque manière les agissements communistes, est l’ennemi de l’Allemagne. Le coupable est passible de la peine de mort, qui sera prononcée par une cour martiale allemande. Toute personne qui se trouve en possession d’un tract anti- allemand doit le remettre immédiatement au service allemand le plus proche, les contrevenants seront frappés d’une peine pouvant aller jusqu’à quinze ans de travaux forcés. J’attends de la sagesse et du bon sens de la population, que chacun contribue à empêcher les éléments irresponsables de soutenir les ennemis de l’Allemagne. Je vous mets en garde contre les suites graves qui découdraient de l’attitude hostile des milieux communistes, non seulement pour les coupables eux-mêmes mais aussi pour la population entière des territoires occupés.

Der Militaerbefelshaber en France Von Stulpnagel General von infanterie

Voilà, la proclamation même du plus évident terrorisme d’état. Le Lendemain 15 août 1941 le journal Le Petit Parisien, en page 3, publie sur deux colonnes : « criminel incendie dans une usine à Ivry » (erreur, il s’agit de Vitry)

Sur le point d’être rejoint, un des incendiaires blesse grièvement d’un coup de revolver un de ses poursuivants. 6 h 15 du matin. Les

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ouvriers de la manufacture d’isolants et d’objets moulés, 163, boulevard Lamouroux, à Ivry, reprennent à flots pressés, le travail. Soudain des gerbes de flammes jaillissent de l’atelier d’emballage, où se trouvent entreposés, caisses, fibre, paille et papiers. En un clin d’œil c’est un ardent brasier. Aussitôt l’alerte est donnée mais des « arrêtez-les » se mêlent bientôt aux classiques « Au feu ».

Le sinistre, en effet, est l’œuvre de trois individus étrangers à l’usine et qui s’y sont introduits à la faveur de l’entrée du personnel. On leur donne aussitôt la chasse. Un premier coup de feu tiré, par l’un des incendiaires, crépite qui ne blesse personne. La poursuite continue boulevard Lamouroux.

Un jeune et courageux ouvrier de la fabrique M. Marcel Longette, 27 ans, 41 rue Châteaudun, à Ivry, est sur le point de rejoindre l’un des gangsters. Une prompte volte-face de ce dernier, un autre coup de feu. Blessé à l’aine, M. Longatte s’écroule. Tandis que l’on s’empresse autour de lui, les trois hommes prennent le large pour tout de bon. Tels sont les premiers éléments de l’enquête que mène, conjointement avec la brigade spéciale, le nouveau commissaire d’Ivry.

L’incendie n’a pu être maîtrisé par les pompiers d’Ivry, qu’après plusieurs heures d’efforts. Il a ravagé complètement une aile de l’usine, et les dégâts, aux premières estimations atteignent 500 000 francs. C’est la version de la presse la plus complète et la plus exacte de leur point de vue.

Pour mon plaisir, vous me permettrez bien quelques compléments, pour le plaisir aussi de Claude Souef, qui compile minutieusement tous les souvenirs des anciens Étudiants communistes. Dès l’arrivée devant l’usine j’ai aperçu un gars que j’avais connu aux jeunesses communistes du 13e, en 1936. J’ai oublié son nom.

Si Bourdarias n’a pas pu tirer à la sortie c’est, pour l’indispensable touche d’humour de l’affaire : il avait un trou dans la poche de son pantalon de golf, un trou assez vaste pour laisser passer un 6,35.

Si Maurice Le Berre n’a tiré qu’un coup de son 6,35, comme l’indique le journal, c’est parce que son 6,35 s’est enrayé: si je pouvais à titre posthume, le conseiller pour sa prochaine réincarnation, je lui rappellerais que pour permettre un complet recul de la culasse il ne faut jamais coincer son pistolet contre le corps. Il le savait sûrement, mais…

Quand à moi, si mon 6,35, (enfin je veux dire celui de ma mère) a réussi à calmer les poursuivants, c’est parce que j’y ai ajouté un chant de sirène patriotique :

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« Bande de cons, c’est pas contre vous qu’on fait ça, c’est contre les Allemands »

Et la preuve qu’ils ont apprécié, me dira Fabien, lors du compte rendu, c’est qu’ils sont rentrés en courant, et qu’ils ont mis dans le feu tout ce qui y avait échappé, y compris la voiture du patron.

La presse, avec ses communiqués alarmistes semblait, malgré ses menaces, beaucoup plus sur la défensive, à la fois vis-à-vis de nous et de l’opinion à laquelle elle nous assimilait, mais aussi vis-à-vis de l’autorité allemande, à laquelle elle craignait de déplaire. C’est ainsi que le 19 août 1941 Le Petit Parisien, en première page publiait un minable :

Avis a la population

La préfecture de police communique

Ces derniers temps des éléments communistes ont tenté de commettre des attentats contre les voies et le matériel des chemins de fer. Ces attentats mettent en danger des vies humaines et notamment celles des milliers de travailleurs qui empruntent chaque jour ce moyen de transport. Ils interrompent les communications et compromettent particulièrement le ravitaillement déjà bien difficile dans la période actuelle. En conséquence, la population toute entière, dans l’intérêt général, est invitée à s’associer à la répression et même à la prévention de ces attentats. Une récompense d’un million de francs est offerte à toute personne qui permettra d’arrêter les auteurs d’attentats commis. La discrétion la plus totale est assurée. Il y a lieu de fournir tous les renseignements utiles à la préfecture de police, direction de la police judiciaire, 36 quai des orfèvres, (turbigo 92-00 poste 387)

À ma connaissance, il n’y eut pas de suite, et je pense que ce fut, pour une bonne part, dû à la méfiance semée par le stupide communiqué du Préfet de Police, l’amiral Bard, publié le mois précédent, lors des évasions du Palais de Justice de Paris :

Plein de sanctions contre sept fonctionnaires de police, suspectés de complicités avec les évadés et les scieurs de barreaux.

Un mouchard ne risquait-il pas de tomber sur des complices de ceux qu’il aurait dénoncés ?

D’énormes titres pour un discours du ministre des Transports s’adressant au patriotisme ou à la conscience professionnelle des cheminots, n’aboutissait qu’à informer le public de très graves

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événements, cachés par la presse, et surmultipliés par la rumeur.

Après le stage des 14,15, et 16 août, dans les bois de Lardy, qu’Ouzoulias, qui en sera le chef, créateur et organisateur pendant toute la guerre présente comme la réunion constitutive des Bataillons de la Jeunesse, nous rencontrions Fabien, comme après ce que nous appellerons déjà, une opération, pour un compte rendu et un échange d’informations.

Et pour me rassurer Fabien me dit, au sujet du gars que j’ai descendu:

« Il était membre du Rassemblement National Populaire », (le parti ultra collaborationniste de Marcel Déat)

J’ai donc fait le bon choix : ce n’était pas un ouvrier militant syndicalisé : Du Pif ! Quel compliment. Mais l’inoubliable, le très historique compliment, c’est quand il me dit: « Ton revolver a bien fonctionné, je te le prends, et demain à huit heures, au métro Barbès Rochechouart je vous montre comment on peut descendre un officier allemand » puis il convient, avec moi, du lieu et de l’heure auxquels il me rendra le 6,35, et, avec Brustlein, de l’équipe qui devra venir, pour sa leçon.

Ce devait se passer le 20 août 1941, puisque le lendemain 21 août 1941 allait être le jour historique de Fabien, celui qui allait valoir, après guerre, à la station « Combat » de devenir la station « Fabien », et permettre au siège du Comité Central du Parti Communiste Français, de se situer dans l’Histoire de France, en s’installant Place du Colonel Fabien et ce lendemain, à midi, au restaurant du 7 rue Le Goff, entre la rue Gay Lussac et la rue Soufflot, Fabien me rendait, sous la table, mon 6,35, celui de ma mère, Marga d’Andurain. Dans le chargeur manquaient deux balles. De toute ma vie, ce sera mon seul dessous de table. Un 6,35 digne de devenir un monument historique.

L’attentat de Fabien à Barbès a été parfaitement décrit par Gilbert Brustlein, dans son livre, édité à compte d’auteur, en 1988 : chant d’amour d’un terroriste à la retraite. Il y était présent, aux côtés de Fabien, dont il assurait la protection, l’accompagnant dans sa fuite, ou, en termes déjà militaires, protégeant son décrochage.

Pour l’Internationale communiste, c’était un signal: deux mois jour pour jour après l’attaque surprise d’Hitler contre L’URSS.

La France, l’ancien siège du plus important parti communiste d’Europe, celui dont l’adhésion à la troisième Internationale, à la très grande majorité du Parti Socialiste de Jean Jaurès, avait, en 1921, déclenché un raz-de-marée pro soviétique dans le monde entier, cette France-là rentrait dans la guerre, et justement dans cette guerre

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de partisans dont les noms de Tchapaieff ou de Boudienny, comme ceux de Marty et Tillon, les vénérés Mutins de la Mer Noire, avaient illuminé nos imaginations. Je n’exagère pas, en disant que la France rentrait dans la guerre.

On n’a pas assez analysé ni commenté un attentat identique, réalisé « spontanément » et seulement six jours plus tard, par Paul Collette avec, lui aussi un 6,35, sur Laval et Déat, venus présider une prise d’armes au Bourget, en l’honneur des recrues pour la légion des volontaires français contre le bolchevisme, fer de lance de la politique de collaboration que Vichy, Pétain, Huntzinger s’efforçaient de faire accepter aux Allemands, au nom d’une grandiose politique de retournement des alliances.

Qui était ce Paul Collette ?

Il faisait partie des Volontaires Nationaux, censés être fils de ces Anciens Combattants, héros, parce que porteurs d’une médaille, supposée acquise, non dans les bureaux, mais sur le front même, au Feu, les célèbres : Croix de Feu. Ils pouvaient aussi être simples volontaires désireux de suivre, égaler, ou même dépasser l’exemple des Anciens. L’extrême droite voulait voir en eux le fer de lance de ses prochains combats. C’était principalement parmi eux que les collaborationnistes de tout poil, de Pétain à Doriot, comptaient recruter pour gagner leur renversement des alliances. Ce seul coup de feu en sonnait le glas. D’abord par l’accueil qui lui est réservé par les gendarmes mêmes qui l’arrêtent : « Nous sommes de tout cœur avec vous. Ce que vous venez de faire est magnifique… Mais nous ne pouvons rien pour vous, nous sommes des flics. ! » Histoire de la Résistance en France. Robert Laffont. Tome II, p. 117

Ensuite, et surtout, parce qu’on ne peut en aucune façon l’accuser d’être communiste ce que Vichy, et son ministre Pucheu déclarera sans cesse et sous toutes les formes, à propos de n’importe quel attentat. Il cherche surtout à en convaincre les Allemands, auprès desquels il insiste pour avoir carte blanche, pour la répression, principalement dans le choix des otages, proposant même de les faire guillotiner en place publique, pas n’importe laquelle, mais celle de la Concorde. Ce sont les Allemands qui refuseront.

Vichy, et Pucheu devront se contenter de la cour de la Santé, et de son fournisseur, le juge volontaire Benon, rempilé de sa retraite pour condamner à mort avec rétroactivité tout ce qu’on lui demanderait.

De même les Allemands parlaient dans leur communiqué de faire partir la possibilité de condamnation à mort, uniquement pour les personnes arrêtées pour actes terroristes après la date de leur

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communiqué.

Vichy exigea, et obtint, de pouvoir choisir dans le vivier de militants communistes arrêtés dès 1939 sous l’accusation d’être des agents de l’Allemagne, donc avec mensonge et rétroactivité.

Dans quelques semaines je vais avoir un accueil du même esprit, par des gendarmes qui m’arrêtent à la sortie de Rouen avec de la dynamite qui me relâcheront.

En fait, dans cette guerre, où depuis le début et bien avant le début, le Front primordial, le Front décisif, était celui de l’opinion, ce front- là était brutalement et très victorieusement ouvert. Les échecs, allemands, italiens, bientôt japonais, ou ceux, microscopiques, mais quotidiens, des forces de l’ordre, deviendraient pour l’opinion, autant de victoires pour notre bord.

Je voudrais donner une suite, un complément, à l’excellent document d’André Rossel-Kirschen qui est paru à L’Harmattan en septembre 2002, le procès de la maison de la chimie (7 au 14 avril 1942), qu’il présente comme une contribution à l’histoire des débuts de la Résistance armée en France. Sur le plan humain, j’aurais aimé que son cas personnel fût beaucoup plus exposé : âgé de 15 ans et demi, la réglementation militaire allemande qui ne prévoit la condamnation à mort qu’à partir de 16 ans, lui vaudra la vie sauve.

(Après la lecture de « Debout, Partisans », de Claude Angéli et Paul Gillet. Chez Fayard 1970, j’ai les informations que je souhaite sur André Kirschen et son frère Bob, encore que très sommaires)

Mais je ne sais quelle réglementation déterminant la pratique des otages permettra l’exécution de son père et de son frère, que la police française de Pucheu arrêtera et livrera.

Par contre un document de synthèse de la Préfecture de police du 1er janvier 1942 (cité dans Le procès de la Maison de la Chimie) donne une excellente vue de ce qu’elle a pu trouver et comprendre, de ce qui existait, lui permettant de croire avoir extirpé l’organisation entière.

En se vantant un peu.

Ainsi je préférerais dire: « Contribution à l’histoire des débuts de la Résistance armée organisée en France ».

Parce que je ne suis pas du tout d’accord pour fixer le début de la Résistance armée aux deux coups de revolver de Fabien le 21 août, deux mois, jour pour jour, après l’attaque contre l’URSS.

Les débuts de la Résistance armée nous devons déjà les voir dans l’organisation des Brigades Internationales, sous la direction d’André

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Marty, en Espagne, lequel André Marty, avec Charles Tillon et les Mutins de la Mer noire avait pratiqué, et même tracé le modèle de ce que nous appelions : défaitisme révolutionnaire, au bénéfice de l’Internationalisme prolétarien.

Cet Internationalisme prolétarien auquel la Deuxième Internationale renoncera, terrorisée par l’assassinat de Jean Jaurès qui fut victime de la première corvée de bois de la guerre 14-18.

Je dirai donc :

Cadre : Tillon, marin de la Mer Noire.

Animateurs : Fabien, Roll Tanguy, Dumont et plein d’anciens des Brigades Internationales

Troupes toujours plus ou moins entraînées à la clandestinité: militants syndicalistes, étrangers de la M.O.I. (Main d’œuvre Immigrée) sans oublier d’y compter : Juifs des innombrables variétés de Sionismes, communistes inclus. Enfin Jeunesses Communistes, qui découvrent avec les manifestations de l’été, puis de l’automne 1940, les nécessaires méthodes de la clandestinité.

À nous le terrorisme ? N’ayant aucune note, ni aucune archive, je n’ai aucune date pour mes souvenirs. Seulement des recoupements.

Après les communiqués qui ont suivi les coups de feu du 21 août 1941 de Fabien, et les nombreux sabotages ferroviaires, Vichy- Pétain-Pucheu a créé un tribunal spécial pour nous terroriser: comme il pensait, à très bon escient, que nos attentats étaient préparés par le Parti Communiste, il voulait terroriser ce même Parti, sans attendre la capture des auteurs des attentats, ou leurs organisateurs actuels.

Il avait sous la main, dans nombreux camps de concentration, des cadres communistes, arrêtés en 1939, pour le seul délit de refuser de désavouer le pacte Germano-Soviétique d’août 1939, et à ce seul titre accusés de trahir la France au bénéfice de l’Allemagne.

Il fallait donc des juges suffisamment acrobates pour condamner à mort, pour action contre les Allemands, des hommes arrêtés pour avoir été accusés d’être à leur service, avec en plus, rétroactivité de la Loi ; mais, surtout, des hommes qui n’avaient commis aucun des actes pour lesquels on voulait les condamner et à l’évidence n’avaient pu, matériellement, en aucune façon y participer. Tous les juges en fonction avaient refusé ces tribunaux d’exception.

Il se trouva un juge, nommé Benon, depuis longtemps à la retraite, qui fut volontaire pour rempiler et condamner à mort tout ce qu’on lui demanderait. Il habitait rue Gay-Lussac, dans les numéros trente, côté gauche quand on allait vers le Luxembourg.

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Je n’avais pas encore l’aisance acquise depuis, hélas! Je n’ai jamais désiré abattre quelqu’un comme ce type, et je crois que, malgré mes quatre-vingt-six ans, il ne me faudrait pas plus d’un jour, à l’heure actuelle.

Mon grand père maternel avait été magistrat au tribunal de Bayonne; en 1871 il avait été Franc-tireur ; tout enfant, il m’avait montré son très, très lourd équipement, et je lui avais dit, à six ans, que moi aussi, avec ma carabine de 6 mm à tous petits plombs, pour tirer les moineaux du poulailler, j’irais, un jour, me cacher dans les fossés, pour tirer sur les Uhlans… Si nécessaire. Je voyais Benon condamner mon grand père.

Mais la planque durait, et je rêvais. U n jour je dis à Fabien : on pourrait descendre Deloncle, je pourrais entrer dans son mouvement (le M.S.R. Mouvement Social-révolutionnaire) qui avant-guerre était, non pas connu, mais désigné sous le nom de Cagoule.

Mon frère en faisait partie, et son meilleur ami se nommait Filliol qui sera plus tard considéré comme le principal tueur de la Cagoule. Deloncle et son M.S.R. constituaient alors le premier et plus venimeux des partis collaborationnistes. Plus dangereux que Doriot.

Fabien prit ma proposition très au sérieux, me demandant quelques jours pour consulter ses responsables : ce fut « oui » au bout d’une semaine. J’ai appris, en 2002, qu’Olivier Souef avait pris ma succession d’observateur, rue Gay-Lussac, en septembre 1941.

On n’a pas descendu Benon, il reçut des gardes du corps. Mon frère et moi avions des discussions interminables sur la collaboration ; il ne renonçait en rien à la traditionnelle haine de l’Allemagne, ce pain quotidien de « son » journal, l’Action Française, mais restait profondément convaincu que le contenu du régime idéologique nazi était le noyau de la renaissance de la puissance allemande comme de son irrésistible et victorieuse revanche.

Alors que de Gaulle dans son appel du 18 juin 1940, n’avait parlé que d’une force mécanique allemande écrasant une force mécanique française insuffisante, (dix divisions blindées contre trois) qu’une force mécanique supérieure pourrait, à son tour abattre, mon frère et ses amis cagoulards pensaient qu’une idéologie raciste et fasciste, encore plus totalitaire que les nazis, nous assurerait force, revanche et victoire. Il allait même jusqu’à ironiser sur la naïveté de ces boches qui nous laissaient ainsi nous renforcer et nous préparer.

On peut voir, par la note du 9 juillet 1940 que mon cousin Arnaud (observateur au Procès de Nuremberg) se permet d’envoyer au Ministre de la Justice en février 1948 que les Allemands, s’ils étaient

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bien au diapason de nos cagoulards, n’en étaient pas dupes.

Cela éclairerait peut-être leur attitude dans une autre « affaire de collaboration », celle de la demande de reparution de l’Humanité dont on parle encore.

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4 - Visite au Colonel Marchand, Deuxième bureau : Ministère de la Guerre, Paris

Krüeger m’avait demandé des leçons de français, en insistant pour me les payer au tarif de l’École Berlitz. J’étais exactement dans le cas prévu. Sans en parler à ma mère, j’allais, au Ministère de l’Air, voir le capitaine Fournier, l’officier du deuxième bureau.

Je l’avais connu à Orly, et je crois qu’il avait servi en Syrie, donc avait entendu parler de ma mère. Il m’envoya au ministère de la Guerre, où il me fixa heure et jour d’audience avec un Colonel Marchand.

Un Colonel ! Le plus haut grade du service. Naturellement par une de ces « portes dérobées » que les charpentiers multiplient dans les romans de cape et d’épée. Je crois au 5 rue de l’Université, au lieu du 120 Boulevard Saint-Germain, Ministère de la Guerre. Si quelqu’un vous surveille, il sait, ainsi, que vous êtes un mouchard.

J’avais lu pas mal de choses sur la clandestinité, les pièges des interrogatoires, la torture et son sommet le « Troisième Degré ». Je ne connaissais pas la Gégène des généraux Massu et Aussaresses :

on n’arrête pas les progrès, ceux de l’électricité.

La première question sérieuse qu’il me posa fut :

_Qui vous l’a adressé ?

- Une petite annonce dans « Le Figaro ».

Il insista, je restai ferme, ignorant tout de la date et de toute précision complémentaire ; de fait, quelque temps avant, ma mère avait mis une annonce et avait reçu un locataire, fonctionnaire au Ministère des finances.

Je savais très bien qui: c’était une amie de ma mère, responsable d’un Centre Culturel dépendant de l’Ambassade d’Allemagne; ma mère la voyait pour drainer des clientes chez Madeleine Vionnet, l’une des très grandes de la Haute Couture d’alors, chez qui ma tante Suzie était « Première ». Le lendemain de son arrivée c’est moi qui avais conduit Krüeger chez elle. S’il fallait chercher un cornac en Angleterre, je n’en voyais qu’un possible c’était Mme Brimicombe. Mais celle-là aussi, pas question de lui en dire un mot. Puis il se mit à me dire que mon renseignement n’avait pas grande « valeur », dans le sens valeur pour récompense, que de toute façon je le devais, gratuitement, comme devoir du soldat, honoré de son embauche

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au ministère de l’Air. Là, je me rappelais avoir lu que la police cherche toujours la motivation profonde de votre déclaration. J’aurais dû laisser entendre argent ou montée en grade. Cela me paraissait ridicule. Et je tombai dans le piège.

- C’est parce que je suis antinazi.

Là, il fit tilt.

- Idéal, opinion, militantisme? Antinazi? A quel point? Sous quelle forme ?

Au lieu de répondre en toute franchise spontanée, je cherchais mes mots, sachant que je ne devais absolument pas lui dire que j’étais communiste, communiste militant depuis 1932. Avec un grand sourire, que je voulais de pleine franchise spontanée je lâchai :

- Parce que je suis Socialiste. - Militant ?

Socialiste me semblait presque déshonorant : les socialistes c’est mou, après l’assassinat de Jaurès en 1914 ils se sont vautrés dans l’Union Sacrée avec ses assassins ; j’ai honte, je veux corriger, je me redresse en lâchant :

- Je suis Socialiste révolutionnaire. Je ne l’ai jamais dit à personne ;

j’en aurais eu honte. Marchand conclut qu’il fallait perquisitionner chez nous, la chambre de Krüeger, me demandant ses horaires, qui étaient très réguliers: tous les matins il passait deux heures dans les jardins du Trocadéro, journal, dictionnaire et carnet de notes à la main ; maman c’était plus irrégulier, moi j’étais au Ministère de l’Air.

Dès le lendemain soir, au début de sa leçon, avec un sourire très entendu et sûr de lui, Krüeger me dit :

- Il parait qu’en ce moment on fouille beaucoup au domicile des Allemands à Paris. Si l’on veut venir dans ma chambre… C’est parfaitement inutile : je n’ai rien à cacher.

Je ne sus que répondre, je crois que j’ai rougi.

Le lendemain, à la première heure, et sans rendez-vous, je me précipitais chez le Colonel Marchand :

- Inutile, quelqu’un l’a prévenu.

Marchand ne manifesta ni déconvenue, ni gêne :

- Nous irons comme prévu.

- Mais il s’en apercevra.

- Nous savons travailler… !

Je ne le revis plus.

Vers la fin août, quand la probabilité de guerre devint évidente, je

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raccompagnais Krüeger à la gare de l’Est. Sur le marche pied, nous serrant la main :

- C’est la guerre, nous vous battrons. - Non, c’est nous. - Une caisse de champagne au vainqueur ! - D’accord.

On ne s’est jamais revu.

Avec Marchand non plus, mais je le retrouverai dans les buissons de mes curiosités.

À l’été 1941 quand je joue à mon frère la comédie de ma conversion

à la subtile forme de collaboration qu’il croit jouer avec les nazis, je lui demande de solliciter mon adhésion au M.S.R. de Deloncle.

Tout heureux, il s’en occupe dès le lendemain, et rentre très déçu :

- Impossible, ils ont une fiche sur toi, tu es socialiste révolutionnaire.

Ainsi, j’apprenais que notre Deuxième Bureau d’avant-guerre, dans lequel j’avais vu de très étonnants vases communicants avec les Allemands, à propos de Paul Krüeger en 1939, assumait, dès la même époque, le rôle de fichier central pour ce mouvement de la Cagoule, dont le surnom voulait ridiculiser ceux qui l’auraient pris au sérieux.

Je commencerai à y comprendre quelque chose, dans les années quatre-vingt, en lisant et rencontrant Philippe Bourdrel, avec ses enquêtes très approfondies sur la Cagoule, publiées chez Albin Michel ; puis en lisant les souvenirs de Paul Paillole, l’homme des services secrets. Chez Julliard, où je retrouverai le colonel Marchand, dans son organigramme pendant toute la guerre, et par là même l’omniprésence de la Cagoule; j’y comprendrai que je l’ai (Paillolle) rencontré en septembre 1944 à Revel, lui aussi me prenant pour un anarchiste utilisable, très peu de jours avant son licenciement définitif par de Gaulle (incompris, dit-il).

J’en avais parlé à Paris.

Deloncle abandonné, Fabien va m’expédier à Rouen, avec Maurice

Le Berre, en octobre 1941, en même temps qu’il envoyait un groupe

à Bordeaux et un autre à Nantes (que l’on a désigné comme les

« brûlots ») qui devaient étendre, et qui ont, de fait, étendu à la

France entière, l’incendie allumé au métro Barbès le 21 août 1941:

c’était l’action armée organisée ou plus exactement l’organisation de l’action armée.

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.

5 - Les ballades d’un Brûlot

Brûlot : navire que l’on chargeait de matières inflammables pour incendier les vaisseaux ennemis (Hachette).

Un brûlot a besoin d’un havre de paix pour s’abriter, se préparer, se reposer. C’était d’abord un lieu où dormir, presque toujours chez une jeune fille, une des Jeunesses Communistes, dans la misère du chômage, et surtout des innombrables privations du rationnement.

Un jour notre dernière hôtesse, nous demandant de changer nous offrit, au choix, deux planques: l’une dans un grenier nu et vide, sans toilettes et sans chauffage, où logeait dans un minuscule abri, une très jeune bonne ; Maurice Le Berre et moi y avions passé une nuit glaciale, dans nos sacs de couchage, serrés l’un contre l’autre, grelottants sans arrêt.

L’autre planque offerte l’était chez deux sœurs institutrices, somptueusement belles, dans un appartement avec salle de bains, cuisine avec armoire à provisions assez bien fournie, et lits moelleux; les deux sœurs coucheraient ensemble, je crois, et nous aurions un vrai grand lit pour nous deux.

Sans hésiter un instant, je dis à Maurice :

- On choisit la salle de bains.

À peine installés, et seuls, Maurice me dit :

- On voit bien que tu es un Bourgeois, sans du tout l’esprit prolétaire.

Ce fut, pour la soirée, un long sujet de discussion : pour lui, Madeleine Dissoubray, notre trop belle hôtesse, n’était certes pas prolétaire, mais il admettait que le prolétariat avait besoin d’institutrices ; par contre, mon choix immédiat de la baignoire signait mon caractère profond de bourgeois.

À la prochaine rencontre nous demanderions son arbitrage à Fabien.

Le lendemain, Madeleine Dissoubray nous donnait le contact avec les jeunes cheminots de Sotteville les Rouen, que Maurice Le Berre et moi accompagnerons le surlendemain, pour un premier déraillement dans la Région, celui de Pavilly.

Le jour suivant se situe l’épisode que le journal des F.T.P.F. de novembre 1941 France d’abord résume en cinq lignes sous le titre:

Les gendarmes patriotes

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Maurice m’avait envoyé, avec mon sac à dos, chercher au lieu-dit « Les Essarts » sur la route de Caen, une provision de dynamite, pour nos prochaines actions.

Je revenais, alerte et sifflotant, avec mes reliques, lorsque, à un carrefour bien dégagé, je tombai nez à nez sur une patrouille de deux gendarmes :

- Halte ! Que portez-vous, là-dedans.

- Attention, c’est de la dynamite.

- De la dynamite ?

- Oui, pour faire sauter les trains allemands.

Là, ils sortent leurs gros revolvers, me braquent, m’ordonnent de déposer mon sac à terre, puis de le vider, en me disant :

- Tu es un dinamitero ?

Ce nom rappelait les grèves insurrectionnelles des Asturies, en Espagne en 1934 (je crois) où, bien avant les kamikazes du Japon, ou les martyrs du Hamas en Palestine, des mineurs, bardés d’une ceinture de bâtons de dynamite, pénétraient, comme pour se rendre, dans les « comandancias » des forces de répression, pour y allumer leur dernière cigarette et la mèche de leurs terrifiants explosifs, dont la manipulation n’avait plus, pour eux, de secrets.

- Dinamitero? C’était trop d’honneur; j’étais Français, Soldat Français, et je voulais faire sauter les trains allemands.

- Comme hier à Pavilly, me demanda l’un des gendarmes.

- Je ne sais pas. Ils en ont fait sauter un ? Les autres ? Ils ont réussi ?

Le gendarme me confirma le déraillement, sans corriger qu’il n’était pas dû à une explosion, mais à un déboulonnage de tire-fonds.

Non j’étais français, soldat français, j’avais encore ma fiche de démobilisation d’août 1940, ma carte d’identité de 1940, de ravitaillement, d’étudiant, etc. rien que mes vrais papiers.

Ils prirent ma fiche de démobilisation, soldat de deuxième classe d’aviation.

- On va bien voir si tu es un soldat de l’aviation: le patron du bistrot, là, au carrefour, était un adjudant-chef d’aviation pendant la guerre.

Une forte nuance de respect avait souligné l’énoncé du grade (le sommet de la caste des sous-officiers, et de leur carrière).

- Ca! Une fiche de démobilisation? Me dit avec mépris et suspicion,

le patron du bistrot, surélevé par rapport à moi derrière son comptoir.

Je ne payais pas plus de mine que ma fiche de démobilisation : ce

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n’était qu’un quart de feuille de papier, juste tapée à la machine, authentifiée par un tampon violacé, où l’on pouvait juste reconnaître le nom de la ville d’Orange, sans indications, ni du Vaucluse, ni encore moins de l’Armée des Alpes, en débandade, à laquelle nous appartenions, sans doute encore alors, en août 1940.

C’est ce que j’essayais, timidement d’expliquer au terrible Adjudant- chef.

D’un tiroir, où elle était parfaitement rangée, il me sortit une feuille pleine taille, baptisée « format ministre », pré-imprimée, toutes les lignes disponibles complétées à la machine, et tamponnée a gogo des diverses autorités certifiantes.

- Voilà une fiche de démobilisation, une vraie, une de l’Aviation.

Je me plongeais dans sa lecture, avec les signes les plus manifestes d’un total respect, que je conservais pour lui dire :

- Ah oui ! Mais vous, vous êtes adjudant-chef.

Puis, toujours très poliment, j’osais lui demander où il avait servi ; parmi les bases aériennes il me cita Orly

- Tiens, moi aussi.

- Tu as connu l’Adjudant-chef Harent ?

- Si je l’ai connu ! J’étais son secrétaire.

- Au bureau du Major ?

- Oui, le Commandant Gauthier.

- Harent, de toute ma carrière militaire, c’est mon meilleur ami.

Je me mis à parler de lui, de sa femme, une sacrée bosseuse, qui faisait de la couture pour les autres sous-officiers, ce qui apportait des ressources au foyer.

Il buvait du petit-lait, à tous ces souvenirs, rajoutant les siens ; et sans le comprendre sur le moment, j’eus le mot qui allait me sauver la vie :

Déjà… À l’autre guerre, (14-18) il a fait de la Résistance aux Allemands ; il était bouvier dans la zone occupée par les Allemands, et il avait passé dans ses charrettes de foin ou de paille des agents français, des prisonniers évadés et une religieuse.

- Déjà ? Reprit le patron avec un arrêt hésitation ; oui, et il a même été décoré pour ça

Alors j’osais la plus ignoble bassesse de ma vie :

- C’est comme ça qu’on m’a appris le patriotisme, moi, au Service Militaire.

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- Tu as vu Harent, ces derniers temps ?

- Non, non, non.

- Ou le Commandant Gauthier ?

- Non, non, non, je n’ai vu personne depuis que j’ai quitté Orly, avant guerre.

Et l’adjudant-chef de réserve, dont je regrette d’avoir oublié le nom, installa une bouteille de Pouilly, bruyamment, sur le comptoir, offrant aux gendarmes et à moi de la boire au souvenir et à l’amitié commune de l’adjudant-chef Harent, mon modèle.

En réponse aussi à la demande des gendarmes d’expertiser ma fiche de démobilisation, il affirma, très convaincu, avec toute son autorité d’adjudant-chef :

- C’est un bon petit soldat français.

Après un premier verre, le sergent de carrière, commençant à comprendre l’arbitrage du patron, décida de détruire les preuves du délit et me conduisit, à quelques dizaines de mètres derrière le bar, vers un pont sur une petite rivière, pour y noyer ma cargaison; ce que je fis avec une satisfaction accompagnée d’un vif regret.

Les gendarmes ne m’avaient pas fouillé au corps, j’avais toujours sous ma chemise, à la ceinture, mon 6,35.

Après quelques verres, finissant la bouteille, justifiant le passage à la rivière, le sergent dit :

- Eh oui, ce petit, on ne peut quand même pas le livrer aux Bôches:

il serait fusillé le lendemain.

Je lui sautais au cou, l’embrassais, commandais une autre bouteille de Pouilly en lui déclarant très respectueusement :

- Vous êtes un bon français !

Et d’arroser comme une promesse de ne pas m’arrêter, une parole qui peut-être n’allait pas jusque-là.

La conversation partit sur la guerre, la répression, leur continuelle hésitation à interpréter les nouvelles (vraies, fausses, la volonté de leurs chefs, celle du Maréchal et surtout la loterie de la Guerre, pas finie, pas gagnée surtout si… Si… l’Amérique)

Conversation de Café du Commerce, qui n’échappe pas à son rituel des tournées à payer :

- Vous nous remettez ça, dirent à leur tour les gendarmes : une troisième bouteille.

Depuis bien deux heures, debout, à jeun de toute nourriture solide,

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cela commençait à bien faire, on sentait quelques faiblesses dans les rotules.

Après des adieux émus à la mémoire de l’adjudant-chef Harent, et à son copain, je les accompagnais sur la route du retour vers Rouen; ils semblaient avoir bien besoin des deux mains bien posées sur leurs vélos, pour seulement marcher ; après quelques essais infructueux vers la selle et semblant se résigner à un long retour à pied, le plus jeune voulut reprendre la conversation avec moi :

- Moi non plus je les aime pas, les Bôches, tu peux me croire :

« Quand ils seront battus, les Bôches, je ne serai pas le dernier à leur foutre mon pied au cul. »

Joignant le geste à la parole il leva si fort la jambe qu’il la passa au- dessus de la selle, et put s’y asseoir ; l’autre fit de même et la pente vers Rouen fut douce à nos gendarmes patriotes.

Tandis que je rentrais à pied, assez titubant moi aussi, Maurice Le Berre, surgi de la haie bordant la route, avait observé mon amicale poignée de mains avec les gendarmes.

Étonné de mon retard il était venu à ma recherche, et la narration de ma bizarre beuverie patriotique, sans compter les quelques kilomètres jusqu’à Rouen, me remirent d’aplomb pour me présenter chez notre hôtesse, Madeleine.

Le lendemain nous partions pour Le Havre, continuer notre travail de brûlots.

L’intendance suivra, déclara un jour le Général de Gaulle, en appui de son action armée; à l’inverse je pense que pour toute notre action clandestine armée on doit, sans aucune hésitation proclamer :

L’intendance a précédé l’action armée. Quelle est cette intendance?

D’abord idéologique ou de propagande: stockage de papier, stencils, toutes machines d’impression, depuis la pierre humide, jusqu’à la machine à écrire et la ronéo (nous dirons parfois : une machine à écrire vaut une mitraillette, une ronéo une mitrailleuse, tandis qu’une imprimerie valait artillerie.)

Ensuite la diffusion valait tous les entraînements guerriers : dépucelage de l’action illégale, oser le risque, découverte et entraînement dans l’infinie variété de situations: observation, appréciation du risque et du possible, enfin de la fuite, ou à la limite : échapper à un début d’arrestation, bagarre comprise, découvertes du danger, et de toutes les formes de prudences, même sur de simples paroles.

Enfin structure véritable, le réseau d’hébergements, largement expérimentés par les luttes syndicales (toujours plus ou moins

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clandestines, tant vis-à-vis du patronat que de la police), réseau principalement assuré par des femmes ; n’étaient-elles pas, en quelque sorte, un détournement de clandestinité.

Et structure de clandestinité la plus rodée de toutes : la M.O.I. la Main-d’Œuvre Immigrée, un rassemblement disparate des clandestins du monde entier réfugiés en France, encore havre de liberté très relative avant guerre, qui ne leur offrira, après la défaite que l’abri de notre Légion Étrangère, où les Républicains espagnols, réfugiés en France après la victoire du Général Franco contre sa République, constitueront le plus valeureux noyau de la Division Leclercq.

La M.O.I. encore : notre meilleur réseau de faux papiers

Et surtout les RÉSERVES : généralement faisant partie du troisième bureau, quand elles sont dans leurs listes, n’attendant que l’ordre de mobilisation. Je les inscris dans mon 4e bureau.

Pour moi, elles sont hautement incertaines et fort peu probables :

je n’ai ni casernes pour les recevoir, ni équipement pour les vêtir, ni armes, ni nourriture : tout ce que m’offrent ces réserves c’est d’être un très vaste champ idéologique susceptible d’accueillir notre propagande et nos appels à mobilisation: ce terrain, bon à labourer dans tous les sens, c’était la notion de la dictature du prolétariat, de la fraternité ouvrière, de l’internationalisme prolétarien.

C’est aussi la source d’une quantité de malentendus: quand j’abats l’un des ouvriers de l’usine des isolants à Vitry, Fabien s’empresse de me dire que ce n’était « qu’un membre du parti ultracollabo de Marcel Déat » ; quand je parle à Suzanne Djian, dès l’annonce de la guerre Germano-Soviétique, d’une action de partisans, elle me traite d’anarchiste petit-bourgeois, au lieu de me dire qu’il n’y a pas encore de nouvelles directives. Nous verrons encore, en beaucoup plus grave, l’incompréhension et la haine manifestée contre Guingoin, essentiellement parce qu’il travaillait avec la paysannerie, alors qu’on le voulait en ville, avec la classe ouvrière.

J’ai eu la même incompréhension avec un responsable des F.T.P.F. de la région de Toulouse, auquel j’avais fait cadeau de 2 tonnes et demie d’armes « piquées » à un maquis anti-gaulliste et qui « m’ordonnait » de venir avec tous mes hommes dans Toulouse ; comme je refusais d’obéir, il me condamna à mort ! Ma réponse décida celui qui m’avait transmis la menace à quitter la région: il se retrouva sur la frontière Suisse.

Pourtant nous avions déjà l’expérience de la Grande Marche de Mao tsé toung en Chine, marche victorieuse, essentiellement paysanne.

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On retrouve ce problème avec la gène d’Ouzoulias à m’inclure dans ses deux livres :

Les Bataillons de la Jeunesse en 1969

Les fils de la nuit en 1982.

« d’Andurain, fils d’une famille bourgeoise de Neuilly »

On retrouvera cette gène chez François de Lescure, qui abandonnera sa particule, mais François Lescure entrera au Comité Central.

Sourire.

Après guerre, Garaudy essayera, sans beaucoup de succès, de faire accepter comme prolétaires les « Blouses Blanches »

Depuis les élections catastrophiques de 2002, les yeux braqués sur les récoltes des gauchistes (Besancenot, et divers trotskistes et l’effondrement du P.C.) certains caressent la nostalgie de retour à l’ouvriérisme le plus anarchiste.

Seuls Wurtz parlant timidement d’un monde du « salariat », ou Attac, avec sa campagne pour la Taxe Tobin sur les seules transactions financières, élargissent à la quasi-totalité de la société le monde dans lequel nous pouvons et devons gratter, à la recherche de militants, adhérents, et surtout électeurs, pour jauger existence d’abord, puissance et capacité d’action, ensuite.

Marx n’a jamais été marxiste.

Nous avions encore besoin d’une hiérarchie pour nous montrer :

La ligne du parti. Notre ligne bleue des Vosges.

J’exposai donc ma lecture de la « dictature du prolétariat » à l’arbitrage de Fabien :

Son but est de faire disparaître le prolétariat. Prolétaire est la plus lamentable situation de l’homme, il en sort à l’instant même où il en prend, à la fois: conscience, et volonté d’en sortir; et pour cela, adhésion, étude, militantisme.

Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes, oui, manuels et intellectuels, oui, producteurs et distributeurs Fabien avait approuvé mon plaidoyer ; Maurice Le Berre et moi, pouvions en toute bonne conscience de classe nous régaler de l’hébergement chez Madeleine Dissoubray : nous luttions pour que tout prolétaire pût accéder au même confort.

En y réfléchissant aujourd’hui, je comprends que Pucheu, le chef policier de Pétain, n’a eu aucune difficulté, avant toute arrestation, à comprendre que les attentats ne pouvaient être l’œuvre que des seuls communistes, avec notre seul slogan: pour un patriote fusillé,

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dix officiers nazis seront fusillés.

Cela pour bien dire que dans l’armée allemande, nous jugions la troupe prolétarienne, donc innocente, parce que prolétarienne, elle était notre alliée, si inconsciente qu’elle en fût encore : ce qu’exprimera mon ami Valentin Feldman, professeur de philosophie

à Dieppe, lorsqu’il criera devant son peloton d’exécution, et en

allemand: « C’est pour vous aussi, que je meurs ». Vous! Nos frères

en prolétariat.

Ce jour où nous allions quitter Rouen, le brûlot envoyé sur Nantes, réalisait ce qui pour l’opinion et pour l’histoire, fut le sommet de notre action armée: l’exécution du colonel Hotz, commandant de la place de Nantes. Par Gilbert Brustlein.

L’histoire conserve la trace des énormes titres qui accompagnent l’annonce de la mort de cet officier supérieur, en même temps que la décision de fusiller 50 otages, si le criminel n’est pas arrêté, ou ne se livre pas lui-même, pour assumer son acte, et sauver les otages, dont autrement, il serait, lui, responsable. L’histoire a très largement enregistré ces communiqués.

Mon témoignage sur les réactions « populaires » à ces commentaires, de presse ou radio, balance entre blasé ou sarcastique. Dans le petit restaurant où Maurice et moi, inconnus, étions assis, la patronne, comme interpellant ces étrangers douteux, avec véhémence :

- Oui, ils devraient se dénoncer eux-mêmes, s’ils ont de l’honneur.

Suivait une totale critique de « ces » actes, reprenant presque mot

à mot ce qu’avait dit la radio.

Comme avant de partir pour Le Havre, le lendemain à midi, nous étions dans ce restaurant, la même hôtesse, avec même véhémence et conviction que la veille critiquait l’attitude des Allemands et de Vichy : elle avait écouté de nuit la radio de Londres, et tous ses clients aussi.

Mais, nous deux, Maurice et moi aussi, hier, nous nous étions dits:

j’irais bien me dénoncer, sur l’honneur, en disant aux flics :

- Sur l’honneur, je me livre; sur l’honneur je vous dirai tout ce que,

moi, j’ai fait, mais naturellement, pour sauver mon honneur, je ne vous dis rien des autres, mais, vous aussi, sur l’honneur vous ne me posez aucune question sur les autres.

Maurice Le Berre, qui était mon formateur, me dit que je n’avais aucune chance d’être suivi par les flics sur le chemin de l’honneur.

Ce

qui, dans les années à venir, va provoquer chez nos successeurs

des

diverses guerres de libération, la réaction « dinamitero ».

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Pour l’honneur, pour éviter tout prétexte à l’autorité en place, à justifier l’exécution d’otages.

Nous découvrirons « les martyrs ».

Mais face aux « martyrs » les divers pouvoirs d’occupation vont réagir par plus d’exécutions d’otages innocents, donc véritable terrorisme

Les rumeurs et les maladresses des affiches allemandes et de la censure de Vichy que nous allons pouvoir exploiter sans vergogne parce que, toute la panique provoquée par la presse et les affiches, n’a été obtenue qu’avec trois lames de scie à métaux et trois balles de 6, 35 trois pistolets du même calibre, et des vilebrequins pour dévisser des tirefonds, empruntés juste pour la nuit, qui résonnent avec le fracas d’un tonnerre d’orage en très haute montagne.

Le parti, qui avait 72 députés en 1936 et je ne sais combien de millions d’électeurs :

- Ils mettent 18 communistes en prison, et le parti, lui, il en sort 21. Il est pas mort, le parti, va, il est pas mort.

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La bande à René

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1 - Préambule

Sur les traces des Cathares, poursuivis aux XIIIe et XIVe siècles par les troupes de la Croisade des Albigeois, menées par Simon de Montfort, et celles des Chevaliers Teutoniques, venus, eux, juste pour une Quarantaine, censée leur assurer une indulgence plénière pour tous leurs péchés, à l’appel du Pape Innocent III (1160-1213), lequel pour compléter les massacres, bûchers et tortures en tous genres de ses Croisés, inventa, pour approfondir leurs conversions, (par celui que l’histoire connaît sous le nom de Saint-Dominique) La Sainte Inquisition, pour laquelle ses zélateurs, tortionnaires, se voyaient, eux-mêmes, comme les « chiens du Seigneur » Domini Canis, ce qui a donné nos Dominicains actuels, nos ordres mendiants et nos divers démocrates chrétiens européens.

Dans Montaillou, village Occitan, d’Emmanuel Leroy Ladurie vous pouvez découvrir et goûter à loisir, lire et jauger les saines et saintes joies de cette Inquisition, c’était pour la première fois la mise en œuvre de « la Solution Finale ».

Au début de mars 1943 je suis à Toulouse, sans fonction bien définie, auprès de Pierre Hervé, chef de la Région R4 (neuf départements autour de Toulouse), du mouvement Libération-Sud (dont le fondateur est Emmanuel d’Astier de la Vigerie), l’un des trois mouvements constitutifs de la Résistance gaulliste, dans l’ancienne Zone Libre ou Sud, laquelle est divisée en six régions…

Nous recevons la visite d’Annie Hervé, l’épouse de Pierre, venue de Lyon, où elle occupe la fonction, tout à fait capitale, de secrétaire de Georges Bidault, Président du Conseil National de la Résistance, depuis la tragique disparition de Jean Moulin, dont le secrétaire, encore vivant aujourd’hui, fut Daniel Cordier, fondateur avec Marcel Degliame en 1958, du club Jean Moulin.

Annie nous apprend que d’anciens soldats de l’Armée d’Armistice, (dissoute après l’invasion de la Zone Libre par les Allemands, lors du débarquement des Anglo-Américains en Afrique du Nord en novembre 1942) se sont cachés dans les forêts des Alpes, pour éviter leur réquisition pour aller travailler en Allemagne.

Le Gauleiter Sauckel, ratisse toute la main-d’œuvre disponible en Europe occupée, pour remplacer la main-d’œuvre industrielle allemande, mobilisée par la Wehrmacht pour ses besoins en hommes,

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sans cesse accrus, sur ses différents fronts.

On nomme ce Service du Travail Obligatoire: S.T.O. et les hommes qui l’esquiveront les réfractaires au S.T.O.

Lors de son appel historique à la continuation de la guerre et à la Résistance, le 18 JUIN 1940

De Gaulle, avait dit : « C’est une guerre mondiale : d’autres s’y joindront ».

Le 22 juin 1941 c’est l’Union Soviétique, « Une force mécanique supérieure nous a dominés, une autre force mécanique supérieure nous donnera la victoire. »

Le 7 décembre 1941, ce sont les États-Unis d’Amérique, puis la Chine qui rejoignent notre coalition.

Dans les Ardennes, le 10 mai 1940, le général Allemand Gudérian alignait 10 Panzer divisionen ; nous n’en avions que 3.

Cela donna la percée de Sedan et justifia notre capitulation du

17 juin 1940.

En novembre 1942, à El Alamein, en Libye, le Maréchal Rommel,

le héros des blindés Allemands, était battu par les blindés du Général Anglais Montgomery, sous les ordres duquel, à Bir Hackheim, une force mécanique française, noyau de la future Deuxième Division Blindée du général Leclercq, se couvrait de gloire, sous les ordres du futur Général Koenig. Et surtout, le 31 janvier 1943, le Feld Marschal Von Paulus capitulait sans conditions à Stalingrad avec

24 généraux et 91000 hommes. Détruisant le mythe de l’invincibilité

de l’armée allemande.

Le 19 mars 1943. Je me souviens de la date, parce que c’est le jour de la Saint Joseph, et Saint Joseph pour moi, c’est Joseph Staline: je me considérais et me considère toujours, comme stalinien, un peu fossile. Je quitte Toulouse pour Revel, en Haute Garonne, petite ville de 5 000 habitants, au pied de la Montagne Noire, pour étudier comment planquer des réfractaires au S.T.O. tandis que Pierre Noël, le frère d’Annie Hervé, est envoyé, dans le petit village natal de Jean Miailhe, dans l’Aude, à Cabrespine, au sud du Pic de Nore. Pierre Noël avait habité chez moi, à Neuilly, fin 1940, début 1941, devenant mon premier assistant dans la direction des étudiants communistes de Paris, responsabilité à laquelle il m’avait succédé, quand je changeai d’affectation, en juillet 1941. Après la très médiatique évasion du Palais de Justice de Paris de Pierre Hervé, planifiée par Annie Hervé exécutée par Jean Blanchard et moi, dans la nuit du 7 au 8 juillet 1941 quand allait naître, d’une rencontre à

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l’Arc de triomphe du Carrousel, le 11 juillet 1941 entre le futur Colonel Fabien, Maurice Le Berre et moi le tout premier groupe de ce qui serait, dès le 2 août 1941, les Bataillons de la Jeunesse, puis en 1942 les Francs Tireurs et Partisans Français, le bras armé du Parti Communiste Français.

Au service du Front National (celui de 1941 à 1944).

Nos conclusions, à Pierre Noël et moi, furent diamétralement opposées : pour lui il n’y avait rien à faire avec les paysans du cru :

« Pas un renseignement, pas un sourire, pas une pomme de terre, pas même un caillou ; ils ne nous donneront rien. » Si, lui, péchait par pessimisme, à mon retour de Revel, à peine 40 kilomètres de Cabrespine, en bordure sud de la Montagne Noire, je rendis compte à: Pascal Copeau, journaliste (fils du directeur et créateur, en 1913, du théâtre du Vieux Colombier : Jacques Copeau) qui assumait l’intérim d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie, à la tête du journal et du mouvement Libération-Sud : il prit en premier le pseudo de Sallard ; c’était un clin d’œil au Canard Enchaîné d’avant-guerre, dans lequel existait, en troisième page, une rubrique très appréciée et parfaitement farfelue: celle des élucubrations du Fakir Ben Sallard, signées d’un nommé Salardenne. Cela peut donner une idée de l’atmosphère de notre mouvement Libération.

Maurice Rousselier, chef régional de l’Armée Secrète (polytechnicien, sorti dans la botte, qui sera, après la Libération l’un des trois dirigeants de la toute nouvelle Électricité De France).

Jacques Renard, Centralien, qui sera pris et fusillé peu avant la Libération de Marseille, adjoint pour l’Armée Secrète à Toulouse et grand ami d’avant-guerre de Maurice Rousselier.

Pierre Hervé, ancien dirigeant des Étudiants Communistes de France avant guerre, professeur de philosophie, clandestin depuis son évasion du Palais de Justice de Paris, maintenant chef, pour Libération, de la Région rose (Toulouse ou encore R4), avec mon fol optimisme habituel, peut-être justifié par une chance démesurée. « Pas de problème, je peux abriter, recevoir, nourrir, autant de gens que vous voudrez » Je donnai un chiffre : au moins jusqu’à trois cents.

Jacques Renard m’avait indiqué, à cinquante kilomètres comme point de chute, Revel et son notaire, Me. Sabo, sur la très belle place du marché, dont il m’avait commenté les beautés architecturales (tant de la place, que de la propre maison du notaire).

Un notaire ça respecte tellement la loi qu’il ne l’affronte jamais ; non, il la contourne.

(Dénoncé par la milice de Revel, il sera arrêté, déporté en Allemagne,

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ne reviendra pas)

Quand je lui parle de nourrir des gens sans tickets de rationnement, il pense « marché noir, abattage clandestin, discrète cabane dans les fourrés ». Un seul nom : Marius Pradès, avec sa femme et ses deux filles, vivait dans l’unique ferme existant, à l’époque, sur les hauteurs du Lac Saint Ferréol, cet immense réservoir qui dessert le Canal du Midi, la voie d’eau qui réunit la Méditerranée à l’Atlantique.

Sa ferme est aujourd’hui un casino, à cinq kilomètres de Revel et les bords du lac foisonnent de luxueuses résidences secondaires.

Un accueil à bras ouverts, une complicité immédiate, une cuisine aux meilleures herbes et champignons de Provence, et, caché dans le fouillis de la grange, un demi-veau débité, en attente de clients. Et de trinquer.

Marius, avec un rappel d’ascendances plus ou moins anarchistes espagnoles, voyait en moi, dès cet instant un frère, mieux, un camarade. Il fallait prévoir notre installation errante, beaucoup plus haut, dans la Montagne Noire, vers les forêts d’Hautaniboul, Ramondens, vers les mines d’or de Salsigne, aux abords du Pic de Nore, où travaillaient, non des clandestins, mais des illégaux ; beaucoup encore de plus ou moins Espagnols : nous dirions aujourd’hui des « sans-papiers », ni Abbé Pierre, non plus.

À cinq kilomètres, au village des Cammazes, Marius me confiait à une variante d’illégal: un braconnier, Le Boitou connu jusque dans la plaine, vers Castelnaudary, son cassoulet et ses vins. Sa spécialisation le portait vers la truite, dans les torrents qui aboutissaient soit à Saint Ferréol, soit au Bassin du Lampy. Il y finira noyé accidentellement, des années après la guerre, car il n’avait rien changé dans ses habitudes. C’était un vieux républicain antimilitariste, se souvenant des grèves des viticulteurs de 1907, de la répression, malgré les promesses d’amnistie prodiguées, reprises dans l’hymne aux héros du dix-septième de ligne qui avaient su mettre crosse en l’air, et rompre les rangs :

Salut, salut à vous, braves soldats du dix-septième Salut à vous, salut à votre geste magnifique Vous auriez en tirant sur nous Assassiné la république. (bis)

Il me demandera sans cesse: tu y crois, toi, à ce Général de Gaulle? Avec une intonation du plus profond dédain dans le mot Général, comme s’il l’eut craché. Je découvrirai une autre forme de cette solidarité si complice : une manière de se débarrasser de vous,

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comme d’une patate chaude, en trouvant, à l’instant, à qui d’autre vous confier.

J’irai ainsi jusqu’au village d’Arfons, la ferme de Limadje, le château de Lastours, pour finir en forêt d’Hautaniboul, où je commencerai une construction de camp près d’une grotte, jusqu’à comprendre qu’il faut bannir toute installation fixe, au profit de la forme d’action popularisée par Charles Tillon : celle de la goutte de mercure qui se concentre lourdement au creux de la main pour une attaque bien ciblée, et s’éparpille de tous côtés d’une main grande ouverte, sitôt l’opération terminée, avant que l’ennemi ne tente de lui mettre le doigt dessus.

Une synthèse conçue et comprise beaucoup plus tard.

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2 - Recrutement des premiers effectifs - Une rumeur

Edgar Morin, dans La rumeur d’Orléans a parfaitement analysé le mécanisme, longtemps après la guerre, de la naissance et de la foudroyante avalanche d’un bruit inventé, sans absolument besoin d’une quelconque existence d’un fait concret. En 1943 déjà, dans la campagne, un inconnu qui passe, un seul, est vu, remarqué, observé, commenté par chacun, même et surtout par tous ceux qui ne l’ont pas croisé. C’est la rumeur, c’est la boule-de-neige, son incalculable multiplication, sa réelle et colossale force d’avalanche.

Je donnais rendez-vous à la sortie des Cammazes, sur la route de Saissac, derrière le bureau de la poste, sur le sentier en bordure du torrent : s’y promener jusqu’à rencontrer un gars tenant entre ses dents une pipe renversée. Le mot de passe :

- C’est toi René ?

Je ne devais pas répondre tout de suite, mais vérifier si les abords étaient vides, puis revenir et questionner le postulant. Si je voulais le garder, je n’étais pas René, mais je pouvais emmener ma recrue pour le rencontrer, dans les environs des Cammazes tout en bavardant. Jusqu’au moment où je lui disais :

- C’est ici.

C’était pour le nouveau venu, la découverte de la très fausse RUMEUR qui l’avait amené chez moi.

- Où je m’installe ?

- Ici.

- Mais il n’y a rien, ici ?

Le gars croyait trouver une sorte de caserne souterraine, avec lit de camp, paquetage, équipement, ravitaillement, armement, le tout parfaitement organisé, tel que chanté par la rumeur. Il n’y avait rien:

il fallait dormir à même le sol, chercher un buisson plus ou moins protecteur, et se brasser un matelas de mousse et de fougères.

Pas question d’aller loger chez Marius, ni chez Le Boitou, ni à Arfons ou à Limadje chez Isidore Parro, mais seulement en forêt d’Hautaniboul, dans une ancienne carrière de cuivre pouvant servir de grotte. C’était Roger Reynis, (ébéniste de Revel, qui assurerait la liaison avec le boulanger, ou l’épicier de la ville, pour obtenir des

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dons sans tickets d’alimentation, mais pas sans argent), que j’irais, seul, rencontrer chez Marius, avec d’infinies précautions.

Avec Toulouse (Jacques Renard) il avait été convenu d’un budget mensuel de 500 francs par homme. Jacques me connaissait assez pour être sûr qu’en aucun cas je ne gonflerais mes effectifs, pour un facile supplément. Ainsi, en à peu près un mois, je reçus au moins trois cents réfractaires, et n’en gardai qu’une douzaine. Tous les autres étaient repartis, mais la rumeur, qui les avait simplement vu arriver, les additionnait pour devenir 5000, 10 000 et plus, sans limites. La rumeur n’avait pas compté ceux qui avaient fui l’inconfort.

Edgar Morin, que Pierre Noël avait recruté en 1942, au Lycée du Parc de Lyon, se souvenait, avec beaucoup d’émotion, de son entrée dans la clandestinité pour éditer quelques feuilles ronéotypées, les Forces Universitaires Libres (Les F.U.L.) quand je le rencontrai, lors de la crémation à Auxerre de Pierre Hervé, en 1993. Il en rendit compte, quelques jours après dans la revue Globe du 17 mars 1993 sous le titre « Le chêne foudroyé » dont je n’extrais qu’un court passage me concernant : « Beaucoup sont morts, et les survivants étaient au Crématorium d’Auxerre. Les repas de funérailles sont lugubres quand les gens ne s’aiment pas, et très gais quand il y a de l’amour. À notre table, autour d’Annie, les anecdotes souvenirs fusent. D’Andurain, survivant de la première équipe F.T.P. avec Fabien, passé ensuite auprès d’Hervé, auteur de nombreux attentats et coups durs, nous raconte comment il réussit à organiser de l’extérieur la grande évasion de Pierre Hervé, du Palais de Justice de Paris dans la nuit du 7 au 8 juillet 1941. Ce fut une très grande première ».

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3 - La rumeur orange

Lors de ma seconde visite, pour compte rendu à Toulouse, les copains me confièrent un gars dont je connais le nom véritable, que je ne désignerai que par le pseudo dont je l’avais affublé: Orange, parce qu’il était jaune comme un citron.

Au lieu de me dire qu’il voulait venir au maquis (on commençait à employer ce mot emprunté à la saga Corse, et maquisard qui rappelait des souvenirs régionaux des Camisards protestants) simplement parce qu’il avait faim, il me dit :

- J’ai tellement l’air juif que je ne peux pas rester à Toulouse; je dois me cacher.

Nez droit, lèvres fines, il n’avait pas les caractéristiques caricaturales qu’affichaient les Allemands, à l’exposition antijuive du Palais Berlitz.

Peut-être lui avait-on dit que j’étais juif, moi aussi. Par décret du gouvernement Pétain: j’avais été marié à une copine, athée comme moi (juive, russe et communiste) au début de la guerre, pour lui permettre, ainsi « naturalisée », de pouvoir travailler, et ce qui ne gâchait rien, toucher l’indemnité d’épouse de soldat, la guerre durant. Mais sitôt la capitulation, et sans y être du tout obligé par les Allemands, Pétain avait décidé un recensement des juifs (pour leur bien, mais en réalité pour les exproprier de tous leurs commerces, confiés à de bons catholiques) Ella Raïtz, mon épouse, me dit :

- Pour s’inscrire on demande le chef de famille : deux parents catholiques et deux juifs, (notre cas) vous êtes chef de famille juive. Pour être famille catholique il faut au moins trois parents baptisés catholiques.

Voilà comment j’étais devenu juif ! Chef de famille juive.

En réalité, ce qui l’avait intéressé, lui, ou ceux des copains qui me l’avaient confié, c’étaient les facilités de bouffe que je croyais avoir détecté en Montagne Noire.

Je ne le compris que beaucoup, beaucoup plus tard. Trop tard. Débarquant à Revel, je le menais chez Marius, pour un bon repas qui nous donnerait des forces pour continuer notre marche dans la forêt. Que nenni, il ne voulait rien savoir d’un pas de plus dans la montagne, n’avait pas de grosses chaussures, de toute façon, il ne pouvait pas marcher: il resterait là, il ne bougerait pas de là. J’imaginai qu’il pourrait nous servir, en liaison avec Roger Reynis, pour visiter

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les gens de Revel et, plus activement, nous collecter des vivres ; je le confiai donc à Marius, et sa délicieuse cuisine.

Quelques jours après, je revins voir ce qu’il y avait pour nous ; il n’était pas là, Marius ne savait rien de ce qu’il faisait, en tout cas il n’avait rien rapporté, ni pour lui, ni pour nous. Très déçu, je retournai voir ma troupe qui n’avait ni pain, ni viande ou œufs: nous n’avions qu’un sac de vesces (sorte de minuscules lentilles utilisées seulement pour nourrir les bêtes, en zone de montagne) avec lesquelles nous cuisinions une soupe agrémentée d’herbes que nous pensions comestibles. Nous n’avions pas encore table mise dans nombreuses fermes, comme nous en aurions l’année suivante.

Je revins peu de jours plus tard chez Marius, puis voir Roger, qui me reprocha avec vivacité de n’être pas allé remercier boulanger, épicier, charcutier pour les dons importants qu’ils m’avaient fait, non seulement sans tickets d’alimentation, mais aussi sans argent. - Je n’ai rien reçu. - Ils l’ont donné à Orange, pour toi. - Où est-il ? - Je ne sais pas, il m’a semblé l’apercevoir du côté de la gare. - Du petit train de Toulouse ? Mais il m’a dit qu’il ne pouvait pas y mettre les pieds.

Je conviens avec Roger de la nécessité de tirer cela au clair, et repars avec un peu de pain.

Quand je reviens, après quelques jours, les choses étaient claires, il n’y avait plus aucun doute : Orange nous volait. Roger avait la liste de ce qu’il avait reçu, l’avait vu prendre le train de Toulouse du matin avec un sac à dos bien plein, et revenir le soir avec le même sac tout flasque.

Orange nous volait, je devais, à mon équipe famélique, de le punir:

le tuer tout naturellement.

À mon tour de prendre le train de Toulouse, voir Pierre Hervé, lui dire ce qui arrivait, et ce que je pensais n’être que justice ; à son habitude il m’écouta, et pour tout commentaire se contenta d’un grognement muet, que je pouvais interpréter à ma guise.

Je vis aussi Pierre Noël, qui, lui, me trouva un vieux gros revolver

d’ordonnance de la guerre de 14, plutôt rouillé, mais son barillet plein de ses six balles, sans doute, là-dedans depuis, aussi, la guerre de

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Chez Marius je retrouvai Orange; j’eus toutes les peines du monde à le forcer à m’accompagner en cette forêt d’Hautaniboul, au nom lugubre.

Arrivés sur la plateforme d’une ancienne mine de cuivre, près d’une

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sorte de gouffre étroit dont on ne pouvait voir le fond, où je voulais le faire disparaître je lui dis :

- C’est ici.

Brandissant mon vieux revolver à bout de bras, face à lui, je l’entendis hurler, comme supplier :

- Qu’est-ce que tu fais ?

- Tu nous voles.

Je tirai, ou plutôt j’appuyai sur la gâchette, rien ne partait ; deux fois, trois, quatre, cinq, six. Toujours rien. Orange, paralysé de peur ne bougeait pas, mais il ouvrait de si grands yeux bleus affolés, que l’espace d’une seconde un sentiment de pitié m’effleura; le souvenir d’une lecture disant l’impossibilité de tuer quelqu’un que l’on regarde dans les yeux ; je chassai cette faiblesse, jetai à terre mon revolver inutile, ramassai une bûche, lui assénant de toutes mes forces un coup sur la nuque. Il tomba au bord extérieur de la plateforme et disparut dans un torrent, presque vertical comme une cascade, ce qui m’en interdisait la poursuite directe. Il me fallut un long parcours, en va- et-vient à flanc de coteau, pour découvrir au bas de cette chute d’eau une sorte de bassin qui débordait paisiblement de tous ses bords. Rien! Personne. Pendant quelques minutes je cherchais dans les environs immédiats : j’avais perdu Orange.

J’allai chercher, à un quart d’heure de là, le gros de ma troupe qui m’attendait avec Orange et son ravitaillement ; je leur dis qu’après avoir posé ses affaires sur la plate-forme il était tombé dans le torrent où il avait disparu; on le chercha quelques heures avant de retourner aux abords de Saint Ferréol et Marius, pour enfin, un bon repas.

Environ quarante-huit heures après ce drame, que j’avais raconté à Roger Reynis celui-ci, me retrouvant à Saint Ferréol, m’annonça que le docteur Ricalens avait reçu à l’hôpital de Revel, un client bizarre, amené dans une charrette par un paysan des abords de la forêt d’Hautaniboul, le dos couvert d’ecchymoses, aux explications confuses et contradictoires : certaines marques ne semblaient pas accidentelles.

- C’est Orange, c’est sûrement lui, vas dire à Ricalens que je veux venir le reconnaître et (puisque Roger me disait ce médecin « résistant ») le finir.

Je n’eus sa réponse que deux jours après :

- Nous les médecins, avons assez la réputation de, souvent, trop

souvent, tuer nous-mêmes nos clients, par incompétence; pour une fois que j’ai une chance d’en sauver un, laissez-moi cette chance,

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même si je suis de cœur avec vous, car de toute évidence il ne dit pas la vérité.

Roger m’annonçait aussi qu’Orange allait retourner à Toulouse.

J’y courus. Pierre Hervé, Copeau, et les autres connaissaient l’événement: le frère d’Orange m’accusait d’avoir voulu le tuer pour le voler, et réclamait (sous menace de dénoncer tous les copains de Libération-Sud qu’il connaissait) la restitution des équipements abandonnés par son frère.

- D’accord, je vais les lui rapporter, donne-moi son adresse - Non, surtout pas toi, rapporte-les nous ici, nous les lui remettrons.

Ainsi finit l’aventure avec Orange, mais pas ma légende de tueur fou : elle naissait, avec celle terrifiante de LA Bande à René.

Je retrouverai Orange à Paris, peu après la Libération: très serré dans

le métro un inconnu me tendait la main ; comme je ne le reconnaissais pas, il me dit :

- Bonjour mon assassin !

- Ah ! C’est toi ! Salaud !

J’essayai aussitôt de lui donner des coups de pied dans les tibias ; il

y avait trop de monde, mes chaussures étaient légères ; nous descendîmes sur le quai, il m’annonça triomphalement :

- Je