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UNIVERSITÉ DE MARNE-LA-VALLÉE

LH 13

L’invention de la liberté dans


l’Amérique espagnole
(1780-1830)
Un essai d’histoire croisée
Textes et documents de TD
(Alejandro E. Gómez, 2006)

Lithographie. BNF : B114789


LH 13

L’invention de la liberté dans l’Amérique


espagnole
(1780-1830)
Un essai d’histoire croisée

« Un regard depuis les Caraïbes »


par

Alejandro E. Gómez

Sessions

Presentation generale : la revolution dans l’aire caraïbe, l’atlantique et


l’independance de l’amerique espagnole 3

Aspirations de couleur : indiens, noirs, sang-melees et blancs creoles 4

Resistance ou republicanisme ? 9

Quelles idees pour quelle(s) revolution(s) ? 13

La contagion des idees de la revolution franço-antillaise 16

Les projets de Miranda 21

Rupture avec l’Espagne 26

Continuites et discontinuites insulaires 30

L’exception cubaine 33

La « guerre populaire » au venezuela 39

L’utopie republicaine de « l’hemisphere occidental » 43

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Session 1 : Lundi 2 octobre 2006
Présentation générale : La révolution dans
l’aire Caraïbe, l’Atlantique et
l’indépendance de l’Amérique espagnole

Antoine Humblot, Illustrations de Histoire de l'isle espagnole ou de Saint-


Domingue… Paris : H-L. Guérin, [1730-1731] BNF : 38495409

Bibliographie

R. Paquette et S. Engerman, The Lesser Antilles in the Age of


European Expansion. Gainesville: University Press of Florida.
Philip D. Curtin, The Rise and Fall of the Plantation Complex.
Cambridge: Cambridge University Press, 1996 (1990), pp.73-85
Lulú Giménez, Caribe y América Latina. Caracas: Monte Avila
Editories (Col. Estudios), 1991
Germán Arciniegas, Biografía del Caribe. Barcelona: Editorial
Sudamericana, 1975 (1966) [Aussi en français]
Paul Butel, Histoire des Antilles françaises, XVIIe.-XXe. siècle.
Paris: Perrin, 2002
Peter Linebaugh et Marcus Rediker, The Many-Headed Hydra:
Sailors, Slaves, Commoners, and the Hidden History of the
Revolutionary Atlantic. Boston: Beacon Press, 2000

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Session 2 : Lundi 9 octobre 2006
Aspirations de couleur : Indiens, Noirs,
Sang-mêlées et Blancs créoles

“De negro y española sale mulato”. Exemple de ‘pintura de


castas’ méxicaines (Emery College, USA).

Bibliographie

Magnus Mörner, Race and class in Latin America. New York ;


London : Columbia University Press, 1970
_________________, Le métissage dans l'histoire de l'Amérique
latine, Henri Favre (trad.). Paris : Fayard, 1971

Bernard Lavallé, Transgressions et stratégies du métissage en


Amérique. Paris : Presse de la Sorbonne nouvelle, 1999

Verena Stolcke, Racismo y sexualidad en la Cuba colonial, Ana


Sánchez Torres (trad.). Madrid : Alianza, 1992 [Aussi en anglais)

Sur le cas des Antilles françaises :


Dominique Rogers, « De l'origine du préjugé de couleur en
Haïti », Outre-Mers Revue de Histoire, II (340-341), 2003
John D. Garrigus, « Colour, Class and Identity on the Eve of the
Haitian Revolution: Saint-Domingue's Free Coloured Elite as
'Colons américains' ». Slavery and Abolition (Special Issue:
Against the Odds: Free Blacks in the Slave Societies of the
Americas), XVII(1), 19-43 (Avril 1996)
C. Biondi, « Le problème des gens de couleur aux colonies et en
France dans la seconde moitié du XVIIIe siècle », Cromohs (8), 1-
12 (2003)

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Document I
Description des castes hispano-américaines par le naturaliste
Humboldt
Alexander von Humboldt, Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-
Espagne du Mexique, François Chevalier (préf). Thizy : Utz, 1997

LIVRE II CHAPITRE VII


Le fils d'un blanc (créole ou européen) et d'une indigène à teint cuivré est
appelé métis ou mestizo. Sa couleur est presque d'un blanc parfait; sa peau est
d'une transparence particulière. Le peu de barbe, la petitesse des mains et des
pieds et une certaine obliquité des yeux, annoncent plus le mélange de sang
indien que la nature des cheveux. Si une métisse épouse un blanc, la seconde
génération qui en résulte ne diffère presque plus de la race européenne. Très peu
de nègres ayant été introduits dans la Nouvelle-Espagne, les métis composent
vraisemblablement les 7/8 de la totalité des castes. Ils sont généralement réputés
d'un caractère beaucoup plus doux que les mulâtres (mulatos), fils de blancs et
de négresses, qui se distinguent par la violence de leurs passions et par une
singulière volubilité de langue. Les descendants de nègres et d'Indiennes portent à
Mexico, à Lima et même à La Havane, le nom bizarre de chino, chinois. Sur la
côte de Caracas et, comme il paraît par les lois, à la Nouvelle-Espagne même, on
les appelle zambos ; aujourd'hui, cette dernière dénomination est principalement
restreinte aux descendants d'un nègre et d'une mulâtresse, ou d'un nègre et
d'une china. On distingue de ces zambos communs, les zambos prietos, qui
naissent d'un nègre et d'une zarnba. Du mélange d'un blanc avec une mulâtresse
provient la caste des quarterons. Lorsqu'une quarteronne épouse un Européen
ou un créole, son fils porte le nom de quinteron. Une nouvelle alliance avec la race
blanche fait tellement perdre le reste de couleur, que l'enfant d'un blanc et
d'une quinteronne est blanc aussi. Les castes de sang indien ou africain
conservent l'odeur qui est propre à la transpiration cutanée de ces deux races
primitives. Les Indiens péruviens qui, au milieu de la nuit, distinguent les
différentes races par la finesse de leur odorat, ont formé trois mots pour
l'odeur de l'Européen, de l'indigène américain et du nègre : ils appellent la
première pezuna, la seconde posco [Mot ancien de la langue quechua], et la
troisième grajo. D'ailleurs, les mélanges dans lesquels la couleur des enfants
devient plus foncée que n'était celle de leur mère, s'appellent salta-atrâs, ou sauts
en arrière.
Dans un pays gouverné par les blancs, les familles qui sont censées être mêlées
avec le moins de sang nègre ou mulâtre sont naturellement aussi les plus
honorées. En Espagne, c'est pour ainsi dire un titre de noblesse de ne
descendre ni de Juifs, ni de Maures. En Amérique, la peau plus ou moins
blanche décide du rang qu'occupé l'homme dans la société. Un blanc qui
monte pieds nus à cheval s'imagine appartenir à la noblesse du pays. La
couleur établit même une certaine égalité entre des hommes qui, comme partout
où la civilisation est ou peu avancée ou dans un mouvement rétrograde, se
plaisent à raffiner sur les prérogatives de race et d'origine. Lorsqu'un homme
du peuple se dispute avec un des seigneurs titrés du pays, on entend souvent
dire au premier : « Serait-il possible que vous crussiez être plus blanc que moi?»
Ce mot caractérise très bien l'état et la source de l'aristocratie actuelle. Il y a, par
conséquent, un grand intérêt de vanité et de considération publique à évaluer au
juste les fractions de sang européen que l'on doit assigner aux différentes castes.
D'après les principes sanctionnés par l'usage, on a adopté les proportions
suivantes :
Castes Mélange du sang

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Quarteron..................................................... 1/4 nègre 3/4 blanc
Quinteron..................................................... 1/8 nègre 7/8 blanc
Zambo.......................................................... 3/4 nègre 1/4 blanc
Zambo prieto............................................... 7/8 nègre 1/8 blanc
II arrive souvent que des familles qui sont soupçonnées d'être de sang-mêlé,
demandent à la haute cour de justice (l'Audiencia) qu'on les déclare appartenir
aux blancs. Ces déclarations ne sont pas toujours conformes au jugement des
sens. On voit des mulâtres très basanés qui ont eu l'adresse de se faire blanchir
(c'est l'expression banale du peuple). Quand la couleur de la peau est trop
contraire au jugement qui est sollicité, le pétitionnaire se contente d'une
expression un peu problématique. La sentence dit alors simplement, « que tel
ou tels individus peuvent se considérer eux-mêmes comme blancs (que se
tengan por blancos)».
Il serait très intéressant de pouvoir discuter à fond l'influence de la diversité des
castes sur le rapport des sexes entre eux. J'ai vu, par le dénombrement fait en
1793, que dans la ville de la Puebla et à Valladolid, il y a parmi les Indiens plus
d'hommes que de femmes, tandis que parmi les Espagnols ou dans la race des
Blancs on y trouve plus de femmes que d'hommes. Les intendances de
Guanajuato et d'Oaxaca présentent, dans toutes les castes, le même excédent
d'hommes. Je n'ai pu me procurer assez de matériaux pour résoudre le
problème de la diversité des sexes selon la différence des races, selon la chaleur
du climat ou la hauteur des régions que l'homme habite : nous nous bornerons,
par conséquent, à offrir des résultats généraux.

Document II
Description des « castes » vénézuéliennes par un colon blanc de
Saint-Domingue. François-Raymond-Joseph de Pons, Voyage à la
partie orientale de la Terre-Ferme, dans l'Amérique méridionale, fait
pendant les années 1801, 1802, 1803 et 1804... Paris : Colnet, 1806

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Session 3 : Lundi 16 octobre 2006
Résistance ou républicanisme ?

“Leonard Parkinson, a captain of Maroons”, gravure in The


proceedings of the Governor …, Jamaica, 1796. New York
Public Library.

Bibliographie

Michel Mullin, Africa in America : slave acculturation and


resistance in the American south and the British Caribbean,
1736-1831. Urbana: University of Illinois Press, 1992)
D. Gaspar y D. Geggus (dirs.), A Turbulent Time : The French
Revolution and the Greater Caribbean. Bloomington et
Indianapolis: Indianapolis University Press, 1997
Manuel M. Fraginals (dir.), África en América Latona. Siglo
XXI/Unesco, 1977
Franklin W. Knight (dir.), General History of the Caribbean, Vol.3
: The Slave Societies of the Caribbean. London and Basingstoke:
UNESCO Publishing/Macmillan Educational Publishing, 1997
Gabriel Entiope, Nègres, danse et résistance : la Caraïbe du
XVIIe au XIX e siècle. Paris : L’Harmattan, 1996
David Brion Davis, The Problem of Slavery in the Age of
Revolution, 1770-1823. New York: Cornell University Press, 1975
Thomas Ott, The Haitian Revolution. Knoxville: University of
Tennessee Press, 1973
Klein, Herbert S. African Slavery in Latin America and the
Caribbean. New York: Oxford University Press, 1986 [Aussi en
espagnol]

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Document I
Exposé sur la thèse d’un « Vent commun » de Julius Scott
Julius Scot, The Common Wind : Currents ovf Afro-American
Communication in the Era of Haïtian Revolution, Thèse de Doctorat
non publiée, Duke University 1986

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Document II
Récit sur la grande révolte du Cap Français en 1791
Lacroix, Pamphile de Lacroix, Mémoires pour servir à l'histoire de la
révolution de Saint-Domingue. Paris : Pillet, 1819.

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Session 4 : Lundi 23 octobre 2006
Quelles idées pour quelle(s) révolution(s) ?

« Les Mortels Sont Égaux, Ce N'est Pas La Naissance, C'est


La Vertu Qui Fait La Différence » (1791). Cliché BNF.

Bibliographie

Yves Bénot, La révolution française et la fin des colonies (essai).


Paris: Éditions La Découverte (Col. Textes à l'appui), 1988
Laurent Dubois, Les esclaves de la République : l'histoire de la
première abolition 1789-1794, París : Calmann-Levy, 1998
Pierre Pluchon, Histoire des Antilles et de la Guyane (Révolutions à
l'Amérique). Toulouse: E. Privat, 1982
Anne Pérotin-Dumon, Anne, Être patriote sous les tropiques : la
Guadeloupe, la colonisation et la Révolution : 1789-1794. Basse-
Terre : Société d'Histoire de la Guadeloupe, 1985
José Luciano Franco, Revoluciones y Conflictos Internacionales en el
Caribe, 1789-1854: II. La Batalla por el Dominio del Caribe y el Golfo
de México. La Habana: Academia de Ciencias, 1965

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Document I
Décret du 28 mars 1792. Droits politiques accordés aux mulâtres
et noirs libres.

L'Assemblée nationale, con sidérant que les ennemis de la chose publique


ont profité des germes de discorde qui se développés dans les colonies, pur
les lies livrer aux danger une subversion totale, en soulevant les ateliers, en
désorganisant les force publique et en divisant les citoyens des horreurs et
de l'incendie (...)
L'Assemblée nationale reconnaît et déclare que les hommes de couleur et les
nègres libres doivent jouir, ainsi que les colons blancs, de l'égalité des droits
politiques, après avoir décrété l'urgence, décrète ce qui suit
Art. PREMIER. Immédiatement après la publication du présent décret, il sera
procédé dans chacune des colonies françaises des îles du vent et sous-le
vent à la réélection des assemblées coloniales et des municipalités (...)
Art.2- Les hommes de couleur et nègres libres, seront admis à voter dans
toutes les assemblées paroissiales et seront éligibles à toutes les places,
lorsqu'ils réuniront les conditions prescrites par l'article IV du l'instruction
du 28 mars
Art.7.- L'Assemblée nationale autorise les commissaires civils à requérir la
force publique toutes les fois qu'ils le jugeront convenable, soit pour leur
propre sûreté, soit pour l'exécution des ordres qu'ils auront donnés en
vertus des précédents articles
Art.8- Le pouvoir exécutif est chargé de faire passer dans les colonies une
force suffisante et composée en grande partie de gardes nation ."

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Document II
Victor Hugues appelle les nouveaux libres à rester sur les
habitations. Archives nationales C7A 47 F° 14.

AUX CITOYENS NOIRS, A qui la convention nationale a accordé la


liberté, par son Décret du 16 pluviôse dernier

CITOYENS

La république en reconnaissant les droits que vous tenez de la nature,


n'a pas entendu vous soustraire à l'obligation de vous procurer de
quoi vivre par le travail.
Celui qui ne travaille, ne mérite que du mépris et ne doit pas jouir des
bienfaits de notre régénération; car l'on doit présumer avec raison que
les paresseux n'existent qu'en commettant des brigandages.
Tous les citoyens ne pouvant pas être employés à la défense de la
colonie, il est indispensable que ceux qui ne sont pas incorporés dans
la force armée, s'occupent à cultiver la terre et planter des vivres le
plus promptement possible.
D'ailleurs, citoyens, celui qui sacrifie ses peines et ses sueurs, pour
procurer des subsistances à ses concitoyens, mérite autant que celui
qui se sacrifie pour les défendre.
En conséquence, citoyens, nous invitons et requérons ceux de vous
qui ne sont pas incorporés dans la force armée, d'avoir à se rendre sur
les habitations, où ils demeureraient ci-devant pour y travailler sans
relâche à planter des prairies en ignames, malangas et autres racines
nourrissantes, leur promettant sûreté et protection et de les faire
payer de leurs travaux: mais si contre toute attente, quelques uns de
vous refusaient de se rendre à notre invitation, nous leur déclarons,
au nom de la république, qu'il seront considérés comme traîtres à la
patrie et livrés à la rigueur de la loi.
Enjoignons à la municipalité de requérir la force armée pour dissiper
les attroupements et faire rentrer les citoyens noirs dans leurs
habitations respectives pour y planter des vivres

A la Pointe-à-Pitre, le 30 Prairial, l'an 2 de la République française,


une et indivisible,

Victor HUGUES

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Session 5 : Lundi 30 octobre
La contagion des idées de la Révolution
franço-antillaise
À cette entreprise,
Tous, nous prenons part,
Unissons-nous,
Comme des bons frères.
Aimable fraternité,
Serre dans tes bras,
Les nouveaux habitants :
Indiens, Noirs et Pardos.
Reconstruction du drapeau de la conspiration de
La Guaira de 1797. Que seule vive le peuple !
(Bis)
Manuel Cortés,
Chanson américaine
(La Guaira, Venezuela, 1797)
Bibliographie

Anne Pérotin-Dumon, « Révolutionnaires Français et Royalistes


Espagnols dans les Antilles ». Revue Française d’Histoire d’Outre-Mer,
t.LXXVI (1989), No.282-283
María Victoria López-Cordón (dir.), Revolución, contrarrevolución e
independencia : la Revolución francesa, España y América. Madrid :
Turner, 1989 [Il y a une version en français, BNF: 944.04 REVO]
Jean-René Aymes (ed.), España y la Revolución francesa. Barcelona :
Crítica, 1989
______________________, La guerra de España contra la Revolución
francesa, 1793-1795. Alicante : Instituto de cultura Juan Gil-Albert,
1991
Casto-Fulgencio López. Juan Picornell y la Conspiración de Gual y
España. Caracas: Academia Nacional de la Historia, Bib. de la ANH,
No.235, 1997
Harris Gaylord Warren, « The Early Revolutionary Career of Juan
Mariano Picornell », Hispanic American Historical Review, Vol. 22, No.
1 (Fevrier, 1942)
Alejandro E. Gómez, « Entre résistance, piraterie et républicanisme :
Mouvements insurrectionnels d’inspiration révolutionnaire franco-
antillaise sur la Côte de Caracas, 1794-1800 », Travaux et recherches
de l’UMLV, No11 (Janvier, 2006)

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Document I
L’exportation de la révolution
Marquis de Condorcet, Avis aux espagnols, Paris : Impr. de la Gazette
nationale de France, s.d.

Document II
La conspiration de La Guaira de 1797.
Juan Bautista Piccornell, « Ordenanzas », in P. Grases, Obras, tome 3,
Barcelone, Seix Barral, 1981

En el nombre de la Santísima Trinidad y de Jesús, María y José, Amén:

Los Comandantes de las Provincias de tierra firme de la América Meridional,


juntos y congregados en el lugar de N. para tratar y conferenciar sobre los
medios que convendría adoptar para restituir al Pueblo Americano su
libertad, después de un maduro examen y larga reflexión, entre otras cosas
acordaron se observase interinamente por todos los pueblos los artículos
siguientes:
1º Entre todos los Habitantes habrá unión, constancia y fidelidad, y todos
formarán la firme resolución de morir primero que abandonar la Justicia de
esta causa.
2º Siendo esta empresa de un interés común, no será lícito a personal
alguna mirarla con indiferencia: al que se hallare que no toma parte en este
asunto, será desde luego arrestado y se procederá contra él a lo que hubiere

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lugar en justicia y el que de algún modo se opusiere, será inmediatamente
castigado como enemigo declarado del bien de la Patria.
3º El que a la sobra de esta revolución (hija de la razón, de la justicia y de la
virtud) por fines particulares incendiase algunos edificios, ejecutase algún
robo, perdiese el respeto o decoro a mujeres, sea de la clase que fuere o
extraviase algunos papeles, será inmediatamente castigado con rigor.
4º El soldado o paisano que durante la revolución se distinguiere en
cualesquiera acción será seguramente premiado, lo propio el que quedase
inhábil y últimamente el que tuviere la desgracia de perecer, su nombre será
inmortalizado y su familia recompensada a proporción del mérito que
hubiese contraído.
(…)
8º Como en el número de los sujetos que compondrán estas Juntas no
podrán ser incluidos todos los que son hábiles para esta empresa, se
convida a todos los ciudadanos a suministrar por escrito a dichas Juntas
todas las luces que puedan contribuir al buen éxito del asunto.
(…)
10. Será del cargo de las mismas Juntas nombrar sujetos conocido
desinterés y probidad que recauden y lleven cuenta y razón de los diezmos
hasta que la Junta arregle este punto.
11. Todos los eclesiásticos, Iglesias y Comunidades de Religiones, y
Religiosas gozarán sus rentas como antes de la Revolución; pero si
cualquiera contra las divinas Doctrinas del Evangelio y Sagrados Libros,
predicase, exhortase, difundiese papeles o hiciere otros actos contra la
felicidad general, despojándose de su carácter de Ministro espiritual para
hacerse un defensor de la tiranía, será tratado como un traidor de la Patria y
castigado con el rigor de las leyes.
12. Cualquiera Eclesiástico seglar o regular que poseído de las sanas
máximas de esta causa común que recurre al Pueblo en defensa de sus
derechos, contribuyere con su persona, bienes y talento a consolidar el
establecimiento de la Independencia, merecerá la aprobación y concepto del
Gobierno para ser empleado, remunerado y premiado.
13. Serán tratados con respeto y veneración los templos, las imágenes de
Jesucristo, de María Santísima y los Santos, y todos los sacerdotes contra
los cuales, cualesquiera insulto será castigado con rigor.
14. La siembra y venta del tabaco será libre, desde el mismo acto de la
Revolución de cualquier pueblo: serán igualmente libres de todo derecho los
comestibles de pan, arroz, ministras, raíces, verduras, frutas, etc. y las
demás especies de rentas y tributos quedarán en el mismo pie actual, con la
rebaja de la cuarta parte hasta la determinación de la Junta General.
15. Queda igualmente abolido el derecho que con el nombre de Composición
pagaban al Rey de España todos nuestros mercaderes, bodegueros y
pulperos y también el derecho de Alcabalas que pagaban todos los que
compraban efectos en los almacenes de nuestros comerciantes para el
consumo de las tierras adentro. La razón de establecer este artículo es
porque los multiplicados pagamentos de Alcabalas de Rentas y de un mismo
derecho, sobre una misma cosa, sólo sirve de aumentar su valor a beneficio
del que los impuso y perjuicio general del público y de embarazar por este
medio el consumo y el comercio que debe ser tan libre como el aire.
(…)
17. Además de los expresados objetos tomarán cuantas providencias
juzguen de luego conveniente para asegurar más y más el acto de la
Independencia que será declarada en la ciudad de N. para cuyo efecto desde
ahora se señala como lugar más proporcionado y se convoca y convida a

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todas las Provincias, Comandancias, Corregimientos, etc., a que dentro del
término de dos meses contados desde la publicación de estos artículos,
envíen sus Diputados con amplios poderes para la declaración de la
Independencia, establecimiento del Gobierno General interino del Estado, y
particular de cada Pueblo y Provincia.
18. Todos nuestros pueblos y radas estarán abiertas para todas las naciones
del Mundo desde el principio de la Revolución guardando con ellas la mayor
armonía y conservando la más exacta neutralidad con las Potencias
Beligerantes.
19. Desde el acto de la Revolución se conceden tres meses a nuestros
comerciantes para que avisen a sus correspondientes de España, que
pasado dicho término, sus efectos no serán admitidos hasta el
reconocimiento de nuestra Independencia por S.M.C.
20. Todas las embarcaciones de mercantes españoles que arribaren en
nuestros puertos dentro de los referidos tres meses, serán admitidas con las
precauciones que juzguen convenientes, pero todo barco perteneciente a
S.M.C. será detenido y de ello se dará parte a la Junta General para
providenciar lo necesario.
21. No se permitirá extraer de nuestras Provincias oro ni plata alguna; en
cambio de las mercancías extranjeras se darán las nuestras: sólo los efectos
de guerra que suministrasen al Pueblo Americano las Naciones Extranjeras
serán satisfechos en dinero efectivo, o en géneros del País, que saldrán libres
de derechos por esta sola circunstancia.
22. El retorno de las embarcaciones del comercio de España con frutos del
País se decidirá en la Junta General con presencia de los perjuicios que de él
puedan resultar a nuestros comerciantes según las consecuencias hostiles
que hubiese producido sobre sus intereses en dicha Península nuestra
Independencia.
(…)
27. No obstante que parece imposible que soldado alguno de las Milicias
actuales de la América quiera seguir el partido de la tiranía, servir de
instrumento de la opresión de su misma Patria, hermanos, parientes,
amigos y paisanos, con todo, como no ignoramos que no faltarán superiores
malvados y almas bajas que los induzcan a semejante atentado y vileza, les
prevenimos, que a la hora en que sea cogido alguno con las armas en la
mano contra su Patria, será castigado con el mayor rigor sin que le valga
excusa alguna.
28. El Oficial, Sargento o Cabo que de alguna manera impidiese que los
soldados se unan inmediatamente al Pueblo para defender la causa común,
será declarado por enemigo de la Patria y por descontado castigado.
(…)
32. Se declara la igualdad natural entre los habitantes de las Provincias y
distritos y se encarga que entre blancos, indios, pardos y morenos, reine la
mayor armonía, mirándose como hermanos en Jesucristo iguales por Dios,
procurando aventajarse sólo uno y otros en méritos y virtud que son las dos
únicas distinciones reales y verdaderas que hay de hombre a hombre y
habrá en lo sucesivo entre todos los individuos de nuestra República.
33. Por razón de la misma igualdad queda abolido el pago del tributo de los
Indios naturales con que denigrativamente los tenía marcados y oprimidos el
Gobierno tirano, que se lo impuso sobre las tierras que les usurpó con la
fuerza y será uno de los cuidados del nuestro, darles la propiedad de las que
poseen o de otras que les sean más útiles, proporcionándoles el medio para
que sean tan felices como los demás ciudadanos.

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34. Queda desde luego abolida la esclavitud como contraria a la humanidad:
en virtud de esta providencia, todos los amos presentarán a la Junta
Gubernativa de sus respectivos pueblos cuando Esclavos hubiesen con una
razón jurada de sus nombres, Patria, edad, sexo, oficio, coste que le tuvo, y
años que le sirve, con más una nota de su conducta y achaques, si los
tuviere, para que en su vista en la Junta General se determine y mande
abonar a sus respectivos dueños de los fondos públicos lo que merezcan en
justicia.
35. Los amos que en esta parte fuesen omisos, y dieren lugar a que sus
Esclavos se presenten por sí solos a la Junta Gubernativa, perderán su
importe, siempre que no lo hayan excentado después de tres días del
establecimiento de esta Junta.
36. Todos estos nuevos Ciudadanos harán el juramento de fidelidad a la
Patria y de servir los varones aptos en la Milicia hasta tanto que esté
asegurada la libertad del Pueblo, siempre que lo pidan las circunstancias, en
el ínterin a fin de que en la agricultura no permanezca el menor menoscabo,
permanecerán los agricultores Esclavos o Criadores con sus respectivos
amos antiguos, siempre que se les abonen sus justos jornales y se les dé el
trato correspondiente, a fin de evitar cualesquiera exceso por una y otra
parte, ningún criado Esclavo o nuevo Ciudadano de esta naturaleza podrá
despedirse de su amo sin justa causa aprobada por uno de los individuos de
la Junta Gubernativa, que será nombrado por el juez de estas causas.
37. Asegurada la libertad de la Patria se licenciarán a estos nuevos
Ciudadanos y se les darán todos los auxilios que se juzguen necesarios para
su regular establecimiento.
38. En todos los Pueblos se procurarán introducir a todos los habitantes
desde la edad de diecisiete años hasta cuarenta años, en el manejo de
armas, y principales evoluciones desde el mismo acto de la Revolución, y se
procurará mantener en pie un cierto número de gente armada para ocurrirá
la mayor necesidad.
(…)
44. En señal de la buena unión, concordia e igualdad que ha de reinar
constantemente entre todos los habitantes de la Tierra Firme, será la divisa
una escarapela cuatricolor, a saber: Blanca, Azul, Amarilla y Encarnada.
Significación de los cuatro colores:
Los cuatro colores de sus reunidos patriotas que son Pardos, Negros,
Blancos, Indios.
La reunión de las cuatro provincias que forman el Estado: Caracas,
Maracaibo, Cumaná y Guayana.
Los cuatro fundamentos del derecho del hombre son igualdad, libertad,
propiedad y seguridad

20/51
Session 6 : Lundi 6 novembre 2006
Les projets de Miranda

Arturo Michelena, « Miranda en la Carraca », Galería de


Arte Nacional, Caracas.

Bibliographie

Marcel Dorigny (dir.), La France et les Amériques au temps de


Jefferson et de Miranda. Paris : Société d'études robespierristes,
2001
Carmen López Bohórquez, Francisco de Miranda (Precursor de las
independencia de la América Latina). Caracas: Universidad Católica
Andrés Bello, 2001 [Aussi en français]
_________________________, « L’ambivalente présence d’Haïti dans
l’indépendance du Venezuela », en Outre-mers RH, nos 340-341.
París: Société de Française d’Histoire d’Outre-mer, 2002
Karen Racine, Francisco de Miranda (A Transatlantic Life in the Age
of Revolution). Wilmington: SR Books, 2002
William Spence Robertson, La Vida de Miranda. Caracas: Banco
Industrial de Venezuela, 1982 [Aussi en anglais]
Carraciolo Parra-Pérez, Miranda et la Révolution française. Paris : P.
Roger, 1925
John Mahler (ed.), Francisco de Miranda: Exile and Enlightenment.
London : Institute for the Study of the Americas, 2006

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Document I
Lettre de Brissot à Miranda,
Jacques-Pierre Brissot, J.-P. Brissot mémoires. Paris : A. Picard et
fils, 1912

22/51
Document II
Proclamation de Miranda aux habitants du continent Américo-
Colombien
Francisco de Miranda, Diario de viajes y escritos políticos, H. Sánchez-
Barba (ed.). Madrid : Ed. nacional, 1977

CORO A 2 DE AGOSTO DE 1806

P R O C L A M A C I Ó N
DON FRANCISCO DE MIRANDA, COMANDANTE GENERAL DEL
EJÉRCITO COLOMBIANO, A LOS PUEBLOS HABITANTES DEL
CONTINENTE AMÉRICO-COLOMBIANO

Valerosos compatriotas y amigos:


Obedeciendo a vuestro llamamiento, y a las repetidas instancias y clamores
de la Patria, en cuyo servicio hemos gustosamente consagrado la mejor parte
de la vida; somos desembarcados en esta Provincia de Caracas, la coyuntura
y el tiempo nos parecen sumamente favorables para la consecución de
vuestros designios; y cuantas personas componen este Ejército son amigos o
compatriotas vuestros; todos resueltos a dar la vida si fuese necesario, por
vuestra libertad e independencia, bajo los auspicios y protección de la
marina británica.
Con estos auxilios podemos seguramente decir, que llegó el día, por fin, en
que, recobrando nuestra América su soberana Independencia, podrán sus
hijos libremente manifestar al Universo sus ánimos generosos. El opresivo
insensato gobierno, que obscurecía estas bellas cualidades, denigrando con
calumnias nuestra modestia y carácter, consiguió también mantener su
abominable sistema de administración por tres siglos consecutivos; mas
nunca pudo desarraigar de nuestros corazones aquellas virtudes morales y
civiles que una religión santa, y un código regular inculcó en nuestras
costumbres formando un honesto índole nacional.
Valgámonos, pues, de estas mismas estimables prendas, para que, expelidos
los pocos odiados agentes del gobierno de Madrid, podamos tranquilamente
establecer el orden civil necesario a la consecución de tan honrosa
empresa.—La recuperación de nuestros derechos como ciudadanos y de
nuestra gloria nacional como Americanos Colombianos, serán acaso los me-
nores beneficios que recojamos de ésta tan justa, como necesaria
determinación.
Que los buenos e inocentes indios, así como los bizarros pardos, y morenos
libres crean firmemente, que somos todos conciudadanos, y que los premios
pertenecen exclusivamente al mérito y a la virtud, en cuya suposición
obtendrán en adelante infaliblemente, las recompensas militares y civiles,
por su mérito solamente.
Y si los pueblos holandeses y portugueses pudieron en otro tiempo sacudir
el yugo de la opresora España; si los suizos y americanos nuestros vecinos,
igualmente consiguieron establecer su Libertad e Independencia, con
aplauso general del mundo, y en beneficio de sus habitantes, cuando cada
uno de estos pueblos separadamente apenas contaba de dos o tres millones
de habitantes, ¿por qué, pues, nosotros, que por lo menos somos 16
millones, no lo ejecutaríamos fácilmente, poseyendo, además de ello, el
Continente más fértil, más inexpugnable, y más rico de la Tierra? El hecho

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es, que todo pende de nuestra voluntad solamente y así como el querer
constituirá indudablemente nuestra Independencia, la Unión nos asegurará
permanencia y felicidad perpetua: Quiéralo así la Divina Providencia para
alivio de nuestros infelices compatriotas: para amparo y beneficio del género
humano.
Las personas timoratas, o menos instruidas que quieran imponerse a fondo
de las razones de Justicia y de equidad, que necesiten estos procedimientos
junto con los hechos históricos que comprueban la inconcebible ingratitud,
inauditas crueldades y persecuciones atroces del gobierno español, desde el
momento casi de su descubrimiento, lean la Epístola adjunta de D. Juan
Viscardo, de la Compañía de Jesús, dirigida a sus compatriotas; y hallarán
en ella irrefragables pruebas, y sólidos argumentos en favor de nuestra
causa, dictados por un varón santo, y a tiempo de dejar el mundo, para
aparecer ante el Creador del Universo.
Para llevar este Plan a su debido efecto, con seguridad y eficacia, serán
obligados los ciudadanos sin distinción de clases, estado, ni color (los
Eclesiásticos solamente exceptos, en la parte que no sean designados) de
conformarse estrictamente a los artículos siguientes:
I. Toda persona Militar, Judicial, Civil y Eclesiástica que ejerza autoridad
comunicada por la Corte de Madrid, suspenderá ipso facto sus funciones y
el que las continuase después de la presente publicación, así como el que
las obedeciese, será severamente castigado.
II. Los Cabildos y Ayuntamientos en todas las ciudades, villas y lugares
ejercerán en el ínterin todas las funciones de gobierno Civiles,
Administrativas, y Judiciales con responsabilidad, y con arreglo a las Leyes
del País: y los curas párrocos, y de misiones permanecerán en sus
respectivas Iglesias y Parroquias, sin alterar el ejercicio de sus Sagradas
funciones.
III. Todos los Cabildos y Ayuntamientos enviarán uno, o dos Diputados, al
cuartel general del Ejército, a fin de reunirse en Asamblea general a nuestro
arribo a la Capital y formar allí un gobierno provisorio que conduzca en
tiempo oportuno a otro General y Permanente, con acuerdo de toda la
Nación.
IV. Todo Ciudadano desde la edad de 16, hasta la de 55 años, se reunirá sin
dilación a este ejército, trayendo consigo las armas que pueda procurarse y
si no las tuviese, se le darán en los depósitos militares del ejército; con el
grado justamente que convenga a su celo, talento, edad y educación.
V. El ciudadano que tenga la bajeza de hacer causa común con los Agentes
del Gobierno Español, o que se hallase con armas en campamento,
ciudadela, o fuerte poseído por dicho gobierno, será tratado y castigado
como un traidor a su Patria. Si por el empleo que actualmente pueda poseer
alguno de ellos, en servicio de la España, creyese su pusilanimidad que el
honor le compele a servir contra la Independencia de su patria, serán éstos
desterrados a perpetuidad del país.
VI. Por el contrario, todos aquellos que ejerciendo en la actualidad empleos
Militares, Civiles o de cualquiera especie, se reuniesen con prontitud bajo los
Estandartes de la Patria, recibirán honra y empleo proporcionado al celo y
amor del país que hubiesen manifestado en tan importante coyuntura: los
soldados, y marineros serán premiados igualmente conforme a su capacidad
y celo.
VIL Los depositarios del tesoro público lo pondrán inmediatamente a
disposición de los Cabildos y Ayuntamientos, quienes nombrarán sujetos
aptos para el manejo, y para suplir al ejército Colombiano cuando sea

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necesario a su manutención, y operaciones; no solamente en dinero, sino
también en provisiones, vestuario, frutos, carruajes, muías, caballos, etc.
VIII. Para precaver toda especie de insulto o agresión de parte de la gente de
guerra, y puestos avanzados del ejército, los Magistrados, y Curas Párrocos
de las Ciudades, villas, y poblados (bajo su personal responsabilidad) harán
f i j a r la Bandera o insignia de la Independencia Nacional en la parte
superior más conspicua de las Iglesias: y los ciudadanos llevarán también
en el sombrero la Escarapela que denota ser tales, pues sin ella no serían
respetados y protegidos como hermanos.
IX. Esta proclamación será fijada por los curas párrocos, y por los
magistrados en las puertas de las Iglesias Parroquiales, y de las Casas del
Ayuntamiento para que llegue con brevedad a noticia de todos los
habitantes: y así mismo harán leer en las Parroquias, y Casas de
Ayuntamientos respectivas una vez al día por lo menos, la carta
anteriormente mencionada del C. Viscardo, que acompaña este edicto.
X. Cualquiera impedimento, retardo o negligencia que se oponga al
cumplimiento de estos nueve precedentes artículos, será considerada como un
grave perjuicio nacional, y castigada inmediatamente con severidad; la salud
pública es la Ley Suprema.
Fecha en el Cuartel General de Coro a 2 del mes de Agosto de 1806.

FRANCISCO DE MIRANDA.

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Session 7 : lundi 13 novembre 2006
Rupture avec l’Espagne

Capitulation de Madrid 4.Décembre 1808 Gravure sur


cuivre. Paris c.1830

Bibliographie
François-Xavier Guerra Modernidad e independencias: Ensayos
sobre las revoluciones hispánicas. Madrid: Editorial MAPFRE,
1992.
Lester D. Langley, The Americas in the Age of Revolution, 1750-
1850. New Haven (Conn.) : Yale University Press, 1996.
John Lynch, The Spanish American Revolution, 1808-1826. New
York: W. W. Norton, 1986. [Aussi en espagnol]
Jaime E. Rodríguez O., The Independence of Spanish America.
Cambridge: Cambridge University Press, 1998. [Aussi en
espagnol]
Pierre Vayssière, Les révolutions d'Amérique latine. Paris: Seuil,
2001.
Carole Leal Curiel, « Juntistes, tertulianos et congressistes sens
et portée du public dans le projet de la Junte de 1808 (Province
de Caracas) », Histoire et sociétés de l'Amérique latine, VI (Nov.
1997)

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Document I
La Junte Centrale permet la représentation américaine

LA JUNTE CENTRALE ET LES AMERICAINS

Le Roi, notre seigneur, D. Ferdinand VII, et en son royal nom la Junte


Suprême centrale du gouvernement du Royaume, considérant que les vastes
et précieux domaines que l'Espagne possède dans les Indes ne sont pas à
proprement parler des Colonies ou des Factoreries comme celles des autres
Nations, mais une partie intégrante de la Monarchie espagnole et désirant
resserrer d'une façon indissoluble les liens sacrés qui unissent les uns et les
autres domaines, ainsi que répondre à l'héroïque loyauté et patriotisme dont
ils viennent de faire preuve à l'égard de l'Espagne [...] a décidé que les
royaumes provinces et îles qui forment lesdits domaines doivent avoir une
représentation nationale immédiate à sa Personne Royale et faire partie de la
Junte centrale de gouvernement du Royaume, au moyen de leurs
représentants. Pour mettre en application cette décision royale, les vice-
royautés de Nouvelle-Espagne, du Pérou, du Nouveau Royaume de Grenade
et de Buenos Aires et les capitaineries générales indépendantes de l'île de
Cuba, de Porto-Rico, du Guatemala, du Chili, et des provinces du Venezuela
et des Philippines] doivent nommer chacune un individu en représentation
de leur circonscription respective. Par conséquent, V.E. disposera pour votre
vice-royauté que dans les capitales, chef lieu de partido (district), [...] les
ayuntamientos nomment trois individus d'honnêteté notoire, de talent et
d'instruction, exempts de toute tache qui pût ternir leur réputation. V.E.
fera connaître aux ayuntamientos qu'ils doivent procéder à l'élection de ces
individus avec une exactitude rigoureuse, en s'abstenant absolument de
l'esprit de parti qui règne habituellement dans ces cas; qu'ils ne regardent
que le strict mérite de la justice, tel qu'il s'exprime dans les qualités qui
constituent un bon citoyen et un patricien zélé [...]
Une fois que V.E. aura reçu les procès-verbaux des individus désignés [...]
par la capitale et les autres villes de la vice-royauté, le "Réal Acuerdo"1
désignera [...] parmi eux trois individus [...] dont les noms seront tirés au
sort; celui qui sera désigné par ce procédé sera nommé député de ce
royaume et membre de la Junte Suprême centrale du gouvernement du
Royaume, avec résidence en cette Cour.
Immédiatement après les ayuntamientos de votre capitale et des autres
capitales rédigeront leurs pouvoirs et instructions respectifs dans lesquels
ils exposeront les sujets d'intérêt national qu'il veulent promouvoir
"Réal Orden" de la Junte Centrale, Séville 22 janvier 1809.

Document II
« Junta » conservatrice des droits du roi, Fernando VII
Gazeta de Caracas, vendredi 27 avril 1810, t. II, n° 95.

PROCLAMATION DE CARACAS DU 19 AVRIL 1810

Habitants des Provinces unies du Venezuela: la Nation


Espagnole, après deux années d'une guerre sanglante et

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inexpiable pour défendre sa liberté et son indépendance, est
sur le point de tomber en Europe sous le joug tyrannique de
ses Conquérants. Les ennemis ont forcé les passages de la
Sierra Morena qui défendaient la résidence de la Souveraineté
Nationale, ils se sont déversés comme un torrent impétueux
sur l'Andalousie et d'autres Provinces de l'Espagne
Méridionale, et serrent maintenant de près le petit reste
d'intègres et valeureux patriotes espagnols qui se sont réfugiés
en hâte sous les murs de Cadix. La Junte Centrale de
Gouvernement du Royaume, qui réunissait la voix de la Nation
sous son autorité suprême, a été dissoute et dispersée dans ce
trouble et cette précipitation, et l'on a finalement détruit dans
cette catastrophe cette Souveraineté constituée légalement
pour la conservation générale de l'Etat. Au milieu de ce conflit
les habitants de Cadix ont organisé un nouveau système de
gouvernement sous le titre de Régence, qui ne peut avoir
d'autre objet que la défense momentanée des quelques
Espagnols qui ont échappé au joug du vainqueur pour
pourvoir à leur sécurité future, et qui ne réunit pas en lui la
voix générale de la Nation, et moins encore /celle des
habitants qui ont le droit légitime et nécessaire de veiller à
leur conservation et à leur sécurité comme parties intégrantes
de la Monarchie Espagnole.
Pourriez-vous atteindre un but si important en restant dans la dépendance
d'un pouvoir illégal, fluctuant et agité? Serait-il prudent que vous perdiez un
temps précieux à courir derrière de vaines et spécieuses espérances, au lieu
de prendre les devants pour constituer l'union et la force qui seules peuvent
assurer votre existence politique et libérer notre bien-aimé Ferdinand VII de
son triste emprisonnement? Est-ce ainsi que se perpétuerait dans nos belles
contrées l'auguste et sainte religion que nous avons reçue de nos ancêtres?
Non, chers compatriotes: le Peuple de Caracas a bien compris /la nécessité
où nous sommes de défendre notre cause avec énergie et vigueur si nous
voulons préserver des intérêts si nombreux et si chers./ Dans ce but,
instruit par les derniers vaisseaux espagnols arrivés sur nos côtes des
mauvaises nouvelles de la guerre en Espagne, il a pris la décision de
constituer une Souveraineté provisoire dans la Capitale pour elle-même et
pour les autres peuples de cette Province qui s'uniront à elle avec leur
fidélité éprouvée au Seigneur Don Ferdinand VII. «Il l'a proclamé le dix-neuf
avril, en déposant l'autorité Suprême entre les mains du Très Illustre
Ayuntamiento de la Capitale et de plusieurs députés qu'il a désignés pour
qu'ils s'y associent avec la tâche particulière de concevoir le plan
d'administration et de Gouvernement le plus conforme à la volonté générale
de ces Peuples.
Habitants du Venezuela, telle est la voix de Caracas. Toutes
ses autorités supérieures l'ont reconnu solennement en
acceptant et en jurant l'obéissance due aux décisions du
Peuple. En accomplissement du devoir sacré qu'il /nous a imposé,
nous vous en informons et vous invitons à/l'union et à la
fraternité! auxquelles nous appellent des devoirs et des intérêts
communs. Si la souveraineté s'est provisoirement établie en
peu d'individus, (ce n'est pas pour étendre sur vous une
usurpation insultante, ni une honteuse servitude; i mais parce
que l'urgence et la précipitation des circonstances, la
nouveauté et l'importance des faits l'ont voulu ainsi pour la

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sécurité commune. Cela > même nous empêche de vous faire
connaître dès maintenant toute l'étendue de nos idées
généreuses; mais sachez que si [nous connaissons et
réclamons hautement les devoirs sacrés de la nature pour
recouvrer notre liberté civile quand manque le centre
commun de l'autorité légitime qui nous réunissait,, nous ne
respectons pas moins en vous de si inviolables lois, et nous
vous 1 convierons le moment venu à prendre part à
l'exercice de l'Autorité Suprême, en proportion du plus ou
moins grand nombre d'habitants de chaque province. Telle est
à peu de choses près la décision que nous vous soumettons
pour l'instant dans le Département de Venezuela. Amis,
croyez à la sincérité de nos intentions et hâtez-vous d'unir
[_vos sentiments et vos 7 affections j à ceux du peuple de la
Capitale. Que la Sainte Religion que nous avons héritée de nos
pères soit toujours pour nous et pour nos descendants le
premier objet de notre respect et le lien qui rapproche le
plus efficacement nos volontés. Que les Espagnols Européens
soient partout traités avec la même affection et les mêmes
égards/que nous-mêmes, car ils sont nos frères et ils sont
unis cordialement et sincèrement à notre cause. Ainsi, la base
de notre édifice social reposera sur les fondements indestructibles de
(l'union et de la fraternité,! nous transmettrons à nos plus lointains petits-
enfants la mémoire de notre heureux labeur, et peut-être aurons-nous la
satisfaction de voir notre très-aimé Souverain le Seigneur D. Ferdinand VII
présider au destin o glorieux de ces Peuples. Caracas, 20 avril 1810. José de
las Llamosas. Martin Tovar Ponte.

29/51
Session 8 : Lundi 20 novembre 2006
Continuités et discontinuités insulaires

« Soldiers Mambi », Library of Congress (Washington D.C., Etats-Unis);


Portrait de Jean-Pierre Boyer, n.d.
Bibliographie

María D. González-Ripoll Navarro, « Vínculos y redes de poder


entre Madrid y la Habana: Francisco Arango y Parreño (1765-
1837), ideologo y mediador », Revista de Indias, 2001 61(222):
291-305
Dale Tomich, « La richesse de l'Empire : esclavage et production
sucrière à Cuba après la Révolution de Saint-Domingue », Y.
Bénot et M. Dorigny (dirs.), Rétablissement de l'esclavage dans
les colonies françaises. Ruptures et continuités de la politique
coloniale française (1800-1830). Paris : Maisonneuve & Larose,
2003
Bryan, Patrick E. Bryan, « The independencia efimera of 1821,
and the Haitian invasion of Santo Domingo, 1822: a case of pre-
emptive independence », Caribbean Quarterly, 41:3/4 (Sept.-
Déc., 1995)
Emilio Rodríguez Demorizi (ed), Invasiones haitianas de 1801,
1805 y 1822. Ciudad Trujillo: Editorial del Caribe (Academia
Dominicana de la Historia, 1), 1955
Jean-Marie Dulix Théodat, Haïti-République Dominicaine : une île
pour deux, 1804-1916. Paris : Karthala, 2003

30/51
Document I
Cuba devient une colonie de plantation
Francisco de Arango y Parreño, Discurso sobre la agricultura de la
Habana y medios de Fomentarla, 1792, Alain Yacou (préf.). Pointe-à-
Pitre : CERC, 1987

Descubiertas ya las causas reales y verdaderas de la decadencia de los


diferentes ramos de la agricultura habanera; conocidos todos los males que
la atormentan y abaten, temo que al proponer sus remedios se me trate de
temerario y se me quiera decir que no teniendo lugar estas quejas en las
circunstancias presentes, es extemporáneo y ridículo el pretender favores
cuando sin necesidad de ellos, por el vacío que ha dejado el incendio del
Guarico [Saint-Domingue], podemos vender nuestros frutos al precio que
nos acomode; pero esta reflexión miserable no nos perjudicara. Habanero,
la obra de vuestra felicidad no se desconcertara por tan débil objeción.
El suceso de Cabo Francés; causa muy contrarios efectos en el modo de
pensar del político sabio y sensato. Por lo mismo que al presente os halláis
sin enemigos; por lo mismo que ahora duerme la industria del que os ha
arruinado, se os debe dar todo auxilio para ver si se consigue lo que nunca
se espero; esto es, que os elevéis a un grado de poder y de riqueza capaz de
sostener la competencia, aun cuando vuestro rival vuelva en si. Alentaos,
que esta es la idea de vuestro sabio Gobierno. Aprovechad el momento de
pasar a nuestro suelo las riquezas que el estrecho territorio del Guarico daba
a la nación francesa.
Parecerá a muchos impracticable y ridículo este pensamiento; pero será a
aquellos que nada sepan de la agricultura de América, ni de su orden y
progreso; que acostumbrados al lento paso de la Europa, piensen que la
plantación de un ingenio, de una algodonaría, cafetería, etc... necesita para
fructificar tantos anos como las moreras de Granada y que, para que haya
hombres que hagan estos cultivos, es menester esperar la tarda
reproducción de la especie. Por toda respuesta, los remitiré a la Historia.
Vean en ella a Jamaica crecer en poquísimos años; a Santo Domingo francés
formar en menos de treinta todo el fondo de riquezas que poseía antes de la
insurrección de sus esclavos, y a nosotros como, sin tantos auxilios, en solo
dieciséis anos, desde 1763 hasta 1779, dimos a nuestras cosechas todo el
ser que tienen hoy.
El que supiere algo de estas clases de plantaciones dirá conmigo que si
hubiese caudales para comprar y posibilidad de introducir en los puertos de
Cuba, en solo un ano, todos los negros que necesita para el cultivo de sus
tierras, dentro de tres anos llegarían sus producciones al doble si se quiere
de lo que nos dice nuestra "Gaceta", de las de la parte francesa de Santo
Domingo.(26) No hay que dudarlo : la época de nuestra felicidad ha llegado :
el tiempo de nuestro desengaño, el tiempo de oír a un autor francés que ha
muchos anos que nos esta diciendo : "El azúcar, la mas rica e importante
producción de la América, bastaría sola para dar a la isla de Cuba toda la
felicidad que esta ofreciéndole la madre Naturaleza. La fertilidad increíble de
sus tierras nuevas, la pondrían en estado de dejar atrás todas las naciones
que le han precedido en esta clase de cultivo. Todos los trabajos que han
empleado aquéllas en el espacio de medio siglo con adoptar su método
excedería o destruiría en menos de veinte anos toda su felicidad. (27) ¿Qué
esperamos? ¿Cómo nos detenemos en proponer los medios de realizar este
consejo, cuando nuestro Superior Gobierno desea oírlos y adoptar lo que
contemple justos?

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He dicho y he demostrado que los extranjeros [Jamaica] nos toman el paso
desde antes de entrar a labrar la tierra porque les cuestan menos los negros
y los utensilios. Pues es menester trabajar en destruir esta ventaja. Nada
será mas útil que alentar con premios y con ensayos nuestro comercio
directo a las costas de África, y para esto convendría fundar
establecimientos en la misma costa o en su vecindad. No es difícil, diga lo
que quiera la ignorancia. Muchas personas sensatas me han asegurado que
en las inmediaciones del Brasil pudiéramos formar con poco gasto nuestras
factorías, proveernos desde allí de frutos del mismo Brasil para hacer el
comercio de negros con ventajas (…)

Document II
Proclame de Boyer suite à la invasion haïtienne de Santo
Domingo
Au Palais National, le 9 février 1822. An 19 de l’indépendance d’Haïti.

El pabellón nacional flota sobre todos los puntos de la Isla que habitamos!
Sobre este suelo de libertad ya no hay esclavos, y no formamos todos sino
una sola familia, cuyos miembros estan unidos para siempre entre sí por
una voluntad simultánea, que dimana de la concordancia de los mismos
intereses; y así estan en su entera ejecución los artículos 40 y 41 de nuestra
Constitución.
Mas para hacer durable la obra de nuestra reunión y consolidar la
independencia de nuestro país, es necesario tomar en lo pasado lecciones de
experiencia que os enseñen á evitar los escollos que no habéis superado sino
por un valor y heróicos sacrificios;
Y voz ciudadanos de la parte del Este, voz habeis sido desgraciados por largo
tiempo; leyes arbitrarias y prohibitivas os han obligado a vivir en medio de
las privaciones y del atortolamiento; con todo había combatido para recobrar
vuestros derechos; pero los que estaban encargados de dirigiros os volvieron
á poner bajo la dependencia de la metrópoli que os había repelido de su seno
traficando con vuestra sumisión. Al fin os habeis movido espontáneamente,
habeis querido ser libres y haitianos como nostros, y lo habeis conseguido:
olvidad pues vuestra antigua condición, no pensar sino en la de que vais a
gozar; abrid vuestros corazones á la alegría: vuestra confianza en el
gobierno no será engañada; éste se ocupará del cuidado de curar las
profundas llagas que ha formado en vosotros un sistema antiliberal...
Haitianos, ¡en vano pretenderian nuestros enemigos alarmar las potencias
estrangeras sobre la reunión de todo nuestro territorio! Los principios
establecidos por los artículos 40 y 41 de nuestra constitución, que nos dan
el océano por limite son tan generalmente conocidos como los designados en
el articulo 5 del mismo acto, y por los cuales nos hemos obligada á no hacer
jamas empresa alguna tendente á tumbar la paz de nuestros vecinos.
Viva la independencia! Viva la Libertad! Viva la República!
Boyer

32/51
Session 9: lundi 27 novembre 2006
L’exception cubaine

“The Maine entering Havana Harbor”, 25 Jan. 1898.


Library of Congress (Washington D.C., Etats-Unis), cote LC-
D4-20520

Bibliographie

Philip S. Foner, A history of Cuba and its relations with the


United States, 2 vols. New York: International Publishers, 1962
________________, La guerra hispano-cubano-americana y el
nacimiento del imperialismo norteamericano. Madrid : Akal, 1975
Alain Yacou (dir.), La Caraïbe au tournant de deux siècles :
commémoration du premier centenaire de la guerre hispano-
cubano-américaine et de la République de Cuba, 1902. Paris :
Karthala ; Pointe-à-Pitre : CERC, 2004
Louis A. Pérez, The War of 1898: The United States and Cuba in
History and Historiography. Chapel Hill: University of North
Carolina Press, 1998

33/51
Document I
La guerre d’indépendance cubaine à travers des yeux d’un ex-
esclave
Miguel Barnet, Esclave à Cuba. Biographie d'un cimarron, du
colonialisme à l'indépendance, Claude Couffon (trad.). París :
Gallimard, 1966

(…) Si les Africains ne savaient pas où ils allaient, les Cubains non
plus. La plupart, du moins. Simplement, il y avait ici une révolution,
un soulèvement, et tout le monde y participait. Même les voyous! Les
gens criaient: «Vive Cuba libre! A bas l'Espagne! », puis ils disaient : «
Vive le Roi! » C'était un enfer. On ne voyait nulle part de résultat. Il ne
restait qu'une seule issue : la guerre.
Au début, personne n'a expliqué la révolution. On y adhérait comme
ça. Moi même je ne savais pas ce qui m'attendait. La seule chose que
je savais dire, c'était : « Vive Cuba libre ! » Puis les chefs nous ont
réunis et nous ont expliqué. Ils parlèrent dans tous les bataillons.
D'abord, ils disaient qu'ils étaient fiers d'être cubains et que le Cri de
Baire ° nous avait unis. Ils appelaient tout le monde au combat et
étaient sûrs de la victoire. Beaucoup ont cru que la guerre était une
fête où l'on allait distribuer des honneurs! Quand ils ont vu le feu, ils
ont détalé et ont trahi leurs frères. D y en a eu beaucoup comme ça.
D'autres n'ont pas bronché. Une chose qui ranima tous les courages
fut le discours de Maceo à Mal Tiempo : « Maintenant, cette guerre est
celle de l'indépendance. Une fois terminée, chaque soldat recevra trente
pesos. »
C'est tout ce que j'ai entendu. C'était la vérité. La guerre finie, on m'a
remis neuf cent quatre-vingt-deux pesos. Tout ce que Maceo disait
était vrai. Il a été notre plus grand homme dans cette guerre. Il a dit
aussi que personne n'aurait à le regretter, car nous serions enfin
libres. Qu'on ne perdrait rien. Oui. Moi, au moins, je n'ai rien perdu.
Pas même la santé. J'ai une balle dans la cuisse et quand je relève
mon pantalon, je vois la tache noire de la blessure. Mais il y en a eu
qui n'ont pas eu le temps de sortir des bois. Ils ont quitté leur cheval
pour un trou en terre.
Pour être franc, la guerre était nécessaire. Autrement, les gens seraient
morts quand même et sans profit pour personne. Moi je suis resté vivant
par hasard. Mon heure n'était pas venue de mourir. Ce sont les dieux
qui décident le jour où ils doivent mettre fin à votre existence...
Maintenant, quand je vous parle de cela, je rigole un peu. Mais à
l'époque où j'étais là-bas an casse-pipes, avec des cadavres partout, et
les balles et les canons et tout le bordel… c'était une autre paire de
manches!
Oui, la guerre était nécessaire. Il n'était pas juste que tant de places et
tant de privilèges soient toujours réservés exclusivement aux
Espagnols. Il n'était pas juste que les femmes, • pour travailler, doivent
être des filles d'Espagnols. Rien de tout cela n'était juste. On ne voyait
pas un seul Noir avocat car on disait que les nègres étaient tout juste
bons pour travailler dans les bois. On ne voyait pas un seul maître
d'école noir. Tout était pour les Blancs, pour les Espagnols. Même les
Cubains blancs étaient tenus à l'écart. Un veilleur de nuit, qui n'avait
rien d'autre à faire qu'à se balader, à dire l'heure et à éteindre la
chandelle, devait être espagnol. Et tout était comme ça. La liberté

34/51
n'existait pas. C'est pourquoi la guerre était nécessaire. Je m'en suis
rendu compte quand les chefs nous ont expliqué l'affaire. La raison
pour laquelle il fallait se bagarrer.
J'ai rejoint ceux qui combattaient le 3 ou 4 décembre quatre-vingt-
quinze. J'étais à Ariosa et je gavais tout ce qui se passait. Un jour je
me suis réuni avec quelques amis, les plus vieux de la raffinerie, et je
leur ai dit que le temps était venu de redresser la tête. Et tout se fit
dans l'enthousiasme. Le premier qui partit avec moi s'appelait Juan
Fábregas. C'était un Noir, beau garçon et décidé. Je n'eus pas à
m'embarquer dans de longs discours : il devina ce qui me tournait
dans la tête. Nous quittâmes la raffinerie dans l'après-midi et nous
marchâmes jusqu'à la première ferme que nous rencontrâmes. Là
nous sautâmes sur les chevaux qui étaient attachés à des arbres. Ce
n'était pas un vol. Je m'adressai même an fermier avec beaucoup de
courtoisie : « Je vous en prie, ayez la gentillesse de me donner un
équipement complet. » Ce qu'il fit, et je passai au cheval une bride, un
mors, après avoir fixé à mes chevilles des éperons. J'étais fin prêt
pour le combat. Je n'avais pas d'arme à feu, mais à l'époque une
machette suffisait. Je commençai une course pénible au long des
grands chemins. J'arrivai presque à Camagüey.
Quand je fus en vue des forces mambises, je me mis à crier et les
soldats vinrent au-devant de moi et de ceux qui m'accompagnaient A
partir de ce jour-là, j'ai combattu vraiment. Au début, je me suis senti
mal à l'aise, un peu accablé. Il est vrai que c'était plutôt la pagaille.
Les escadrons n'étaient même pas organisés, ni les chefs désignés.
Parmi les soldats, il y avait aussi quelques garçons peu dégourdis et
des brigands. Mais je me suis laissé dire que c'était la même chose
durant la guerre de soixante-huit.
De Camagüey, je descendis avec les colonnes jusqu'à Las Villas. J'avais
l'impression d'être un autre homme, car lorsqu'on est en groupe on
reprend confiance. J'ai commencé à me faire des amis pour ne pas
avoir l'air d'un sauvage et, en arrivant à Mal Tiempo, tout le monde me
connaissait, au moins de vue. Fábregas était moins empoté que moi
pour l'amitié. Il se gagna aussitôt celle de tous les soldats. Il racontait
des tas d'histoires et n'avait pas son pareil pour faire le zigoto.
C'est à Mal Tiempo que j'ai reçu le baptême du feu. Ce fut pour les
Espagnols un véritable enfer, le premier qu'ils subirent à Cuba. Bien
avant d'arriver là-bas, les chefs savaient comment l'affaire allait se
dérouler. Ils nous l'expliquèrent et nous demandèrent de nous
préparer. Tout le monde avait déjà le diable au corps. La machette était
notre arme de bataille. Les chefs nous disaient : « Une fois sur le
terrain, foncez sur l'ennemi avec vos machettes. »
Maceo dirigea le combat. Dès le début il se tint à notre tête. Máximo
Gómez l'aidait et à eux deux ils remportèrent la victoire. Máximo
Gómez était courageux, mais impénétrable. Il avait de drôles d'idées
derrière la tête. Je n'ai jamais eu confiance en lui. Plus tard, il a donné
la preuve qu'il n'était pas fidèle à Cuba. Mais c'est une autre histoire.
A Mal Tiempo, il fallait être unis et suivre celui qui retroussait ses
manches et levait sa machette. La bataille ne dura qu'une demi-heure
mais fut atrocement meurtrière. Les Espagnols y moururent en plus
grand nombre que dans toutes celles qui suivirent. Le combat
commença le matin. Il se fit en terrain découvert : dans une plaine.
Celui qui était habitué à combattre dans les montagnes passa là un
sale moment. Mal Tiempo était un hameau entouré de ruisseaux, de

35/51
champs de canne et de jardins d'ananas. Lorsque la boucherie fut
finie, les jardins d'ananas étaient pleins de petites têtes d'Espagnols.
J'ai rarement vu une chose aussi impressionnante.
En arrivant à Mal Tiempo, Maceo ordonna d'attaquer l'ennemi de front. Ce
que nous fîmes. Dès que les Espagnols nous virent, ils se mirent à
trembler de la tête aux pieds. Ils pensaient que nous étions armés de
mousquetons et de mauser s. Mais, je t'en fous! nous nous étions contentés
de casser des branches de goyaviers sauvages et de les glisser sous notre
bras pour leur faire peur. Ils perdirent leur sang-froid lorsqu'ils nous
aperçurent et se jetèrent dans la bagarre. Mais cet élan ne dura guère...
Nous étions déjà en train de couper des têtes. Mais vraiment, hein! Les
Espagnols en faisaient dans leur culotte. Ils n'avaient pas peur des fusils,
mais les machettes, ça leur flanquait une sacrée trouille! Je levais la
mienne de loin en disant à celui qui me menaçait : « Maintenant, mon
bonhomme, je vais te la faire sauter. » Alors le petit soldat bien amidonné
tournait les talons et filait comme un lapin. Comme je n'avais pas
l'instinct criminel, je le laissais se débiner. Malgré tout, des têtes, il a bien
fallu que j'en coupe! Surtout lorsque j'en voyais un qui me fonçait dessus.
Il y avait des types courageux, pas beaucoup, mais enfin il y en avait, et
ceux-là il n'était pas question de les manquer. Normalement, je leur
demandais leur mauser. Je leur disais : « Haut les mains ! » Ils me
répondaient : « Tiens, si c'est vraiment le mauser que tu veux, prends-le! »
Et ils me le jetaient au nez. Des froussards, oui!
D'autres se rendaient parce qu'ils étaient innocents, trop jeunes. Les
conscrits, par exemple, avaient dans les seize à dix-huit ans. Ils arrivaient
tout frais d'Espagne : jamais ils n'avaient combattu. Quand ils se voyaient
pris au piège, ils étaient capables de vous offrir jusqu'à leur pantalon. A
Mal Tiempo, j'en ai vu beaucoup. Plus tard aussi, car l'Espagne en
envoyait continuellement. Je crois qu'ils étaient trop nombreux là-bas.
Le bataillon qui combattit le plus courageusement à Mal Tiempo fut celui
des Canaries. Il était bien équipé. Pourtant presque tous ses soldats
tombèrent, là aussi par peur de nos machettes. Ils n'obéissaient plus à
leurs chefs. Ils se jetaient à terre, épouvantés, abandonnaient leurs
fusils et même niaient se cacher derrière les arbres. Malgré cette
faiblesse finale, ce furent eux qui montrèrent le plus de cran. Leur
tactique était très intelligente, mais une fois que nous l'eûmes décou-
verte ils comprirent qu'ils étaient foutus. Ils faisaient, comme on dit, le
carré. Le carré consistait à se réunir eu bloc dans des trous pour tirer.
Ha s'agenouillaient là et formaient une haie de baïonnettes. Parfois ils
réussissaient à nous avoir mais d'autres fois ils échouaient.
Mal Tiempo a marqué l'échec de cette tactique. Les premiers moments
furent pour nous difficiles. Mais, quand les Espagnols eurent perdu
leurs carrés, il ne leur resta plus d'autre solution que de tirer au petit
bonheur. Ils défonçaient nos chevaux à coups de baïonnette et
abattaient à bout portant nos cavaliers. On aurait dit des fous. Ils ne
faisaient plus attention à rien. Un terrible méli-mélo! La peur était leur
plue grande ennemie.
Il faut reconnaître que nous autres, Cubains, nous avons été
courageux. J'ai même vu beaucoup de mambises se moquer des balles.
Pour nous, les balles c'était de la rigolade. L'important c'était l'idéal, les
choses qu'il fallait défendre, tout ce dont parlait Maceo, et aussi ce que
disait Máxirno Gómez, même s'il n'a pas tenu parole. La bataille de Mal
Tiempo a ouvert les yeux des Cubains. Les yeux, l'esprit et la force.

36/51
J'ai failli être tué à Mal Tiempo. Par un petit Espagnol qui m'avait vu
de loin et me mit en joue. Je l'ai attrapé par le cou et je lui ai laissé la
vie. Quelques minutes plus tard, il était abattu par d'autres. Je me
suis contenté de lui enlever ses munitions, son fusil, et peut-être ses
habits, mais je n'en suis pas certain. Tout compte fait, je crois que
non, car nos habits n'étaient pas si abîmés que cela. Le petit Espagnol
m'a regardé et il m'a dit : « Vous êtes des sauvages. » Puis il s'est mis à
courir et on l'a liquidé. Bien sûr, ils nous prenaient pour des sauvages
car ils étaient mous comme des loches. Et puis, ils croyaient vraiment
trouver autre chose ici. Ils se figuraient que la guerre était un jeu. C'est
pourquoi, quand la situation s'est gâtée, ils ont commencé à reculer.
Ils en arrivaient à penser que nous étions des bêtes et non des
hommes. D'où le nom de mambises qu'ils nous ont donné. Mambi veut
dire fils de singe et d'urubu. C'était un mot vexant mais que nous
brandissions pour leur couper la tête. A Mal Tiempo ils s'en sont rendu
compte plus que partout ailleurs. Ce fut tellement vrai que les fils de
singes se changèrent en lions. Mal Tiempo a été la plus grande
boucherie de la guerre. Le destin le voulait ainsi. Il y a des choses que
l'on ne peut pas changer. Le cours de la vie est très compliqué.
Mal Tiempo fut nécessaire pour donner du courage aux Cubains et
aussi pour assurer le triomphe de la Révolution. Celui qui s'y était
battu était désormais convaincu qu'il pouvait faire face à l'ennemi.
Maceo le répéta souvent durant nos marches et dans les plaines. Il
était sûr de la victoire. Il ne revenait jamais en arrière, il ne faiblissait
jamais. Il était plus dur qu'un gaïac. Sans Maceo, les événements
auraient pris une autre tournure. Nous aurions perdu la guerre.
Les Espagnols disaient que lui et son frère José étaient des criminels.
Ce n'est pas vrai. Il n'était pas partisan de tuer les gens. Il le faisait par
nécessité, pour la bonne cause, mais je ne lui ai jamais entendu dire
qu'il fallait faire voler les têtes par plaisir. D'autres ne s'en gênaient pas
et tuaient pour un rien. Force est d'avouer que la mort était nécessaire.
Quand on fait la guerre, ce n'est pas en se croisant les bras ou en rou-
lant les fesses comme une tapette! (…)

Document II
Le « Destin manifeste » américain et l’émancipation cubaine :
L’amendement Platt (1901)
Adopté le 27 février 1901 au Sénat des États-Unis et annexé à la Constitution
de Cuba par vote du 12 juin 1901. Attendu que le Congrès des États-Unis
d'Amérique, par une loi adoptée le 2 mars 1901, prévoit ce qui suit:

En complément de la déclaration contenue dans la résolution conjointe


approuvée le 20 avril 1898, intitulée «Pour la reconnaissance de
l'indépendance du peuple cubain», exigeant que le gouvernement espagnol
renonce à son autorité et à son gouvernement sur l'île de Cuba et retire ses
forces terrestres et maritimes de Cuba et des eaux cubaines, et ordonnant
au président des États-Unis qu'il fasse usage des forces terrestres et
maritimes des États-Unis pour donner effet à ces résolutions, le président,
par la présente, est autorisé à laisser le gouvernement et le contrôle de cette
île à son peuple, dès que sera établi dans l'île un gouvernement
constitutionnel, et dans sa Constitution ou dans une ordonnance conjointe

37/51
seront définies les futures relations entre Cuba et les États-Unis, en
substance comme définies ci-après :
Article 1
Le gouvernement de Cuba ne conclura avec aucune autorité ou avec des
autorités étrangères de traité ou d'accord qui pourrait diminuer ou tendre à
diminuer l'indépendance de Cuba, ni en aucune manière autoriser ou
permettre à une autorité ou à des autorités étrangères d'obtenir par
colonisation ou par des sommations militaires ou navales de s'installer ou de
contrôler quelque portion de ladite île.
Article 2
Ledit gouvernement n'assumera et ne contractera aucune dette publique
pour le paiement des intérêts et l'amortissement définitif au delà de la
couverture des dépenses courantes du gouvernement, rendant inadéquats
les impôts ordinaires.
Article 3
Le gouvernement de Cuba accepte que les États-Unis puissent exercer le
droit d'intervention pour préserver l'indépendance de Cuba et maintenir un
gouvernement capable de protéger les vies, la propriété et la liberté
individuelle et d'accomplir les obligations qui, concernant Cuba, ont été
imposées aux États-Unis par le traité de Paris et qui doivent désormais être
assumées et accomplies par le gouvernement de Cuba.
Article 4
Toutes les lois adoptées par les États-Unis à Cuba durant son occupation
militaire sont tenues pour valides et ratifiées, et tous les droits légalement
acquis en vertu de ceux-ci sont maintenus et protégés.
Article 5
Le gouvernement de Cuba mettra au point les programmes et, autant que
nécessaire, mettra en application les projets déjà élaborés et d’autres
programmes à convenir mutuellement pour l’assainissement des localités de
l’île, dans le but d’empêcher la propagation d’épidémies et de maladies
infectieuses protégeant ainsi le peuple et le commerce de Cuba, de même
que le commerce et la population des ports du sud des États-Unis.
Article 6
L’île des Pins est exclue des limites de Cuba proposées par la Constitution,
laissant la question de son appartenance à un arrangement futur en vertu
d’un traité.
Article 7
Pour que les États-Unis aient la possibilité de maintenir l’indépendance de
Cuba et de protéger le peuple de celle-ci, ainsi qu’en vue de sa propre
défense, le gouvernement de Cuba vend ou loue aux États-Unis les terres
nécessaires pour l’établissement de dépôts de charbon ou de bases navales
en certains points qui seront déterminés avec le président des États-Unis.
Article 8
Pour plus de sécurité à l’avenir, le gouvernement de Cuba inclut ces
dispositions dans un traité permanent avec les États-Unis.

38/51
Session 10: 4 décembre 2006
Les « guerres populaires »

« Lancers of the Plains of Apure, attacking Spanish troops », Museo


Nacional de Colombia (Bogotá)

Bibliographie

Clément Thibaud, Repúblicas en Armas (Los ejércitos


bolivarianos en la guerra de Independencia en Colombia y
Venezuela). Bogotá: Planeta/IFEA, 2003 [Aussi en francais]
______________, « Coupé têtes, brûlé cazes » (Peurs et désirs
d'Haïti dans l'Amérique de Bolívar). Annales HSC, Año 58, II
(Mars-Avril 2003).
Laureano Vallenilla Lanz, Césarisme démocratique, Marius
André (trad.). Paris : Exprinter, s. d.
Juan Uslar Pietri, Historia de la rebelión popular de 1814,
contribución al estudio de la historia de Venezuela. Paris :
Ediciones Soberbia, 1954
Christon I. Archer (ed.), The Wars of Independence in Spanish
America. Wilmington : SR Books, 2000
J.F. King, « A Royalist View of the Colored Castes in the
Venezuelan War of Independence », The Hispanic American
Historical Review, 33(4), 526-537 (Nov., 1953)

39/51
Document I
Décret de la "guerre à mort", 15 juin 1813
Simon Bolivar, Brigadier de l'Union, Général en chef de l'Armée du Nord
Libératrice du Venezuela.

A ses concitoyens,
Vénézuéliens,
Une armée de frères, envoyée par le Congrès Souverain de la Nouvelle-
Grenade, est venue nous libérer, et se trouve déjà au milieu de vous, après
avoir expulsé les oppresseurs des provinces de Mérida et de Trujillo.
On nous a envoyés détruire les Espagnols, protéger les Américains et rétablir
les gouvernements républicains qui formaient la Confédération du
Venezuela. Les Etats que protègent nos armes sont à nouveau régis par
leurs anciennes constitutions et leurs anciens magistrats, et jouissent
pleinement de leur liberté et de leur indépendance, parce que notre mission
est uniquement destinée à rompre les chaînes de la servitude qui accablaient
encore quelques-uns de nos pueblos, sans prétendre donner des lois ni
exercer une quelconque forme de domination, ce à quoi nous autorisait
pourtant le droit de la guerre.
Touchés par vos infortunes, nous n'avons pas pu considérer avec
indifférence les afflictions que vous faisaient expérimenter ces barbares
espagnols, qui vous ont anéantis de leurs pillages et vous ont détruits
jusqu'à la mort, qui ont violé le droit sacré des personnes, qui ont enfreint
les capitulations et les traités les plus solennels, enfin ont commis tous les
crimes, réduisant la République du Venezuela à la plus stupéfiante
désolation. Ainsi donc, la justice exige la vengeance, et nous oblige à
l'accomplir. Que les monstres qui l'infestent et l'ont couvert de sang
disparaissent à jamais du sol colombien, que leur châtiment soit égal à
l'énormité de leur perfidie, pour laver ainsi la tache de notre ignominie et
monter aux nations de l'univers qu'on n'offense pas impunément les fils de
l'Amérique.
Malgré nos justes ressentiments contre ces Espagnols iniques, notre cœur
magnanime daigne toutefois leur ouvrir, pour la dernière fois, une voie vers
la conciliation et l'amitié. Ils sont invités à vivre encore parmi nous
pacifiquement, si en abhorrant leurs crimes et en se convertissant de bonne
foi, ils coopèrent avec nous à la destruction du gouvernement intrus de
l'Espagne et au rétablissement de la République du Venezuela.
Tout Espagnol qui ne conspirera pas contre la tyrannie et pour la juste
cause de la manière la plus active et la efficace sera considéré comme un
ennemi et châtié en tant que traître à la patrie; il sera en conséquence
irrémédiablement passé par les armes. Au contraire, un pardon général et
absolu sera concédé à ceux qui rejoindront notre armée avec ou sans leurs
armes et à ceux qui apporteront leur aide aux bons citoyens qui s'efforcent
de secouer le joug de la tyrannie. On maintiendra dans leurs emplois et
situations les officiers de l'armée et les magistrats civils qui reconnaîtront le
gouvernement du Venezuela et s'uniront à nous. En un mot, les Espagnols
qui rendront des services notables à l'Etat seront réputés et traités comme
des Américains. Et vous, Américains que l'erreur ou la perfidie a fait sortir
du sentier de la justice, sachez que vos frères vous pardonnent et regrettent

40/51
sincèrement vos égarements, intimement persuadés que vous ne pouvez pas
être coupables et que seuls la cécité et l'ignorance dans laquelle les
(véritables) auteurs de vos crimes vous ont maintenus jusqu'à présent ont
pu vous inciter (à les commettre). Ne craignez pas l'épée qui vient vous
venger et couper les liens ignominieux avec lesquels vos bourreaux vous
lient à leur sort. Comptez sur l'immunité absolue (accordée à) votre honneur,
votre vie et de vos propriétés ; le seul titre d'Américains sera votre garantie et
votre sauvegarde. Nos armes sont venues vous protéger, et ne seront jamais
employées contre un seul de nos frères.

Document II
La guerre au Mexique
« Appel de l’évêque d'Oaxaca à prendre les armes (1811)”, en Historia
Documentai de Mexico, Mexico, UNAM, Instituto de Investigaciones
Históricas, 1964, p. 60-62.

(...) Mes chers diocésains, je ne veux pas vous cacher le péril qu'encoure
notre bien-aimée province d'Oaxaca si vous vous laissez aller à une sotte
confiance et restez inactifs, sans vous réunir pour [assurer] votre propre
défense et celle de vos foyers bien aimés. Notre petite armée à Chilapa a subi
une considérable défaite, car nos péchés sont nombreux et Dieu, en justicier
miséricordieux, nous réveille et nous met pieusement en garde en nous
infligeant ce châtiment pour que nous nous amendions. Le rebelle Morelos et
ses complices, enhardis par les minables succès qu'ils viennent de
remporter, vont diriger leurs vues vers l'objet le plus à même de satisfaire
leur convoitise, la mise à sac de cette cité et des principaux et riches villages
de la Mixteca. Oui, mes chers diocésains, ces bandits rebelles vont venir à
l'affût de vos biens, de vos objets de valeur, de vos grains, de vos récoltes et
de tout ce qui se trouve dans vos maisons ; leur hardiesse n'épargnera pas
les vases sacrés et les trésors des temples et des couvents et leur luxure
brutale abusera, peut-être sous vos yeux, de vos femmes, de vos filles et de
vos sœurs, répandant par les rues et les places votre propre sang et celui de
vos parents et amis, si Dieu ne les arrête pas et si vous-même n'allez au-
devant d'eux avec courage, car nous ne méritons pas de n'être défendus que
par des miracles. N'attendez pas qu'ils s'approchent de notre vallée, car le
danger et les maux seraient alors beaucoup plus grands. Notre défense
devra s'organiser sur les frontières de la province et dans les défilés de la
Mixteca.
Aux armes, donc, mes chers diocésains, autant que vous êtes capables de
les manier, sans exception de classe ni d'état, car quand le danger est
commun à tous, la défense doit l'être aussi. Si, comme vous devez le faire,
vous tentez de vous défendre avec énergie, j'offre ma présence à vos côtés,
pour autant que le permettront mes faibles forces et ma santé chancelante,
afin de vous aider et vous galvaniser par ma parole et mes conseils. Je
lèverai au moins mes mains tremblantes vers le ciel en implorant pardon
pour mon peuple et en demandant au Dieu des armées la force de son bras
et son secours nécessaire pour repousser le plus injuste ennemi et
[remporter] une victoire totale, qui fasse éternellement honneur à nos armes.
Pour ce faire, rendez-vous sans tarder à l'endroit où vous appellent notre
gouvernement et nos chefs militaires, armés de la fidélité à Dieu, au Roi et à
la patrie, confiant dans la justice de notre cause et dans la protection du
Dieu des batailles, tous unis dans la charité la plus pure, afin que notre

41/51
force soit irrésistible. Vous tous Espagnols, américains et européens,
honorables Indiens et castes (castas), écoutez et obéissez à votre prélat qui
vous aime tous tendrement, croyez bien que l'intérêt de tous n'en forme
qu'un seul et que notre juste cause est une. Nos personnes, nos vies et nos
possessions courent toutes le même risque, car une armée de brigands
comme celle de Morelos, ce traître sacrilège, ne se contente pas seulement
des Européens et les traîtres qui le suivent (...) ne respectent ni ne font
exception pour personne. [Au contraire], ils viennent tous nous sucer le sang
et nous vider de notre substance, saccager le temple de la Très Sainte Vierge
de la Soledad, notre si douée Mère, inonder de sang notre capitale, profaner
notre sainte religion et mettre en toute chose la confusion, le désordre et
l'anarchie. Ne vous mettez pas en tête (...) que chacun se défendra par lui-
même, car de même que vous arrachez facilement les crins de la queue d'un
cheval [en les prenant] un par un, ce qui serait impossible [en les prenant]
tous ensemble, de même l'infâme Morelos et n'importe quel ennemi plus
faible que lui vaincra, mettra à genoux et pillera facilement vos villages un
par un, si vous ne vous unissez pas pour la défense commune, [alors] que si
vous êtes unis il ne pourra jamais vous vaincre.
Aux armes, donc, mes bien-aimés diocésains, et ne vous étonnez pas de ce
que votre évêque vous en persuade, car dans une affaire touchant à la
religion comme celle-ci, nous devons tous être des soldats. A vous (...) mon
vénérable Cabildo et ses distingués membres, premiers dans la hiérarchie et
dans l'estime du public, il revient d'être les premiers à employer la parole et
l'exemple sur un mode honorable et utile, que votre zèle et votre patriotisme
bien connus vous inspireront. A vous, mes curés bien-aimés, fidèles adjoints
du ministère sacré, il revient de guider vos fidèles, de veiller et d'empêcher
que l'ennemi ne les trouble ni ne les séduise. A vous, vénérable clergé
séculier et régulier, il revient de prêter votre concours de toutes vos forces et
autant que possible à notre juste défense. Et à vous tous, mes chers
diocésains, il revient de vous armer de courage, de force et de valeur pour
[assurer] la défense de la religion catholique, du Roi et de la Patrie. Au sexe
faible et dévot et aux autres personnes qui, à cause de circonstances
personnelles, ne pourraient être utiles aux armes, ainsi qu'à vous, vierges
innocentes, qui dans votre retraite sacrée souffrez doublement de la
confusion et de l'incertitude des nouvelles et des événements, il revient
d'apaiser la colère divine et d'adresser avec force vos prières et vos
supplications au Dieu Tout-Puissant des miséricordes afin qu'il protège, qu'il
défende et protège cette cité et toute la province contre les insurgés.
Si nous agissons tous ainsi. Dieu protégera nos efforts et nos bonnes
intentions et l'ange tutélaire de la Nouvelle Espagne, qui pour notre
protection et notre gouvernement nous a apporté la Divine Providence en la
personne du militaire valeureux et renommé, du politique confirmé et
généreux, du Vice-Roi bienveillant, bénéfique et infatigable, l'Excelentissime
Sr. Venegas, nous enverra en temps utile des secours en hommes et en
armes grâce auxquels nous remporterons un triomphe. Fidélité et courage,
mes chers diocésains, car comme le dit Saint Bernard, c'est dans les
tourmentes et les difficultés que grandit l'âme de l'homme fort (varan fuerte).
Fidélité, valeur, confiance et obéissance aveugle en Dieu, union et charité
mutuelle entre vous, bien-aimés diocésains, et vous triompherez de nos
cruels ennemis insurgés, vous serez mes fidèles et véritables fils, et je vous
couvrirai de bénédictions comme votre père qui vous aime.

Palais épiscopal d'Oaxaca, le 26 août 1811. Signé : Antonio [Bergoza y


Jordân], Evêque de Antequera.

42/51
Session 11 : 18 décembre 2006
L’utopie républicaine de « l’hémisphère
occidental »

José Martí (1891), n/d José Espinoza Martí, “Bolívar” (1830),


Emery College (Etats-Unis).

Bibliographie

Paul Estrade, José Martí ou les fondements de la démocratie en


Amérique latine. Paris : Editions Caraibéennes, 1987
Jean Lamore, José Marti, la guerre de Cuba et le destin de
l'Amérique latine. Paris : Aubier, 1970
John Lynch, Bolivar: A life. New Haven: Yale University Press,
2006
Elías Pino Iturrieta, Nueva lectura de la Carta de Jamaica.
Caracas: Monteávila, 1999
Germán Carrera Damas, « Simón Bolívar, el culto heroico y la
nación », Hispanic American Historical Review, 1983, 63(1): 107-
145

43/51
Document I
Lettre de la Jamaïque de Bolivar
Simón Bolívar, « Lettre à un habitant de la Jamaïque » (Extrait),
(Kingston, 1815), in Cahier de l'Heme, N°52, Bolïvar, Paris, 1983,
pp.204-206.

Certitude du triomphe de la cause


De tout cet exposé, nous tirerons les conclusions que voici. Les provinces
américaines luttent en ce moment pour leur émancipation, elles
l'obtiendront à la fin. Quelques-unes constitueront normalement des
républiques fédérales et centrales. Des royaumes s'établiront presque
inévitablement dans les grands territoires, et certains d'entre eux seront
si malheureux qu'ils tomberont d'eux-mêmes, soit au cours de la
révolution actuelle, soit dans les troubles futurs. En effet, il ne sera pas
facile de consolider un grand royaume, mais il sera impossible d'établir
une grande république.
C'est une idée grandiose que de prétendre faire de tout le Nouveau Monde
une seule nation dont toutes les parties seraient liées. Puisque ses
populations ont une même origine, une seule langue, une seule religion,
les mêmes coutumes, elles devraient par suite n'avoir qu'un
gouvernement qui fédérât les divers États constitués. Mais la chose n'est
pas possible, car des cieux différents, des situations distinctes, des
intérêts contraires, des caractères dissemblables divisent l'Amérique.
Certes, il serait heureux que l'isthme de Panama devînt pour nous ce que
fut celui de Corinthe pour les Grecs. Plaise à Dieu que quelque jour nous
ayons la fortune d'y tenir un auguste congrès des représentants de nos
républiques, royaumes et empires, pour traiter et discuter des hauts
intérêts de la paix et de la guerre avec les nations des trois autres parties
du monde ! Et pourquoi cet organisme ne tiendrait-il pas ses assises au
temps heureux de notre génération? Mais non : c'est encore là un espoir
sans fondement, semblable à celui de l'abbé de Saint-Pierre qui conçut la
louable mais folle idée de réunir un congrès général qui décidât du sort et
des intérêts des nations européennes.
(...)
C'est assurément l'union qui nous fait le plus défaut pour achever l'œuvre
de notre régénération. Cependant, nos divisions ne sont point étonnantes,
elles résultent de la guerre civile que se font d'ordinaire le parti des
conservateurs et celui des progressistes. Le premier l'emporte en général
par le nombre, car l'empire de l'habitude fait que l'on obéit aux pouvoirs
établis. Mais les réformateurs, toujours moins nombreux, sont plus
véhéments et plus éduqués. De la sorte, la masse est contrebalancée par
la force morale, la lutte se prolonge et l'issue en demeure longtemps
incertaine. Par bonheur, chez nous, les masses ont suivi l'intelligence.
Je dis, moi aussi, que ce qui peut nous rendre capables de chasser les
Espagnols et de fonder un Etat libre, c'est l'union, sûrement l'union.
Mais cette union ne nous tombera pas du ciel par un prodige; elle ne peut
être que le fruit d'une action efficace et d'efforts bien dirigés. L'Amérique
est divisée parce qu'elle est isolée au milieu de l'univers, abandonnée par
toutes les nations, sans relations diplomatiques, sans soutien militaire, en
lutte contre l'Espagne qui possède un matériel de guerre plus important
que celui que nous avons pu acquérir furtivement.
Tant que les succès ne sont pas définitifs, tant que l'État demeure faible,
les buts lointains, tous les hommes hésitent, leurs opinions sont divisées
et l'ennemi excite les passions qui les agitent pour vaincre plus aisément.

44/51
Dès que nous serons forts, sous les auspices d'une nation libérale qui
nous offre sa protection, on nous verra cultiver d'un commun accord les
vertus et les talents qui mènent à la gloire. Nous entreprendrons alors
notre marche majestueuse vers les grandes prospérités qui attendent
l'Amérique du Sud. Et les sciences et les arts qui naquirent en Orient et
illustrèrent l'Europe prendront alors leur envol vers la libre Colombie qui
leur offrira asile.
Telles sont, Monsieur, les pensées et les réflexions que j'ai l'honneur de
vous soumettre, pour que vous les rectifiiez ou que vous les rejetiez selon
leur mérite. Je vous supplie de croire que j'ai pris l'audace de vous les
exposer pour ne pas être discourtois, plutôt que par présomption de vous
éclairer en la matière.
Veuillez agréer...

Document II
Nôtre Amérique de Marti
José Martí, « Nôtre Amérique » (1891), Jacques-François Bonaldi
(trad.), in Obras Completas, t. 6, pp. 15-23

Le villageois vaniteux croit que le monde entier est son village, et, pourvu
qu’il en reste le maire, ou qu’il mortifie le rival qui lui a chipé sa fiancée, ou
que ses économies croissent dans sa cagnotte, il tient pour bon l’ordre
universel, sans rien savoir des géants qui ont sept lieues à leurs bottes et
peuvent lui mettre la botte dessus, ni de la mêlée dans le Ciel des comètes
qui vont par les airs, endormies, engloutissant des mondes. Ce qu’il reste de
village en Amérique doit s’éveiller. Notre époque n’est pas faite pour se
coucher le foulard sur la tête, mais les armes en guise d’oreiller, à l’instar
des vaillants de Juan de Castellanos : les armes du jugement, qui vainquent
les autres. Tranchées d’idées valent mieux que tranchées de pierre.
Nulle proue n’est capable de fendre un nuage d’idées. Une idée énergique,
que l’on fait flamboyer à temps à la face du monde, stoppe, telle la bannière
mystique du jugement dernier, une escadre de cuirassés. Les peuples qui ne
se connaissent pas doivent se hâter de se connaître, tels ceux qui vont se
battre côte à côte. Ceux qui se montrent les poings, tels des frères jaloux
convoitant tous deux la même terre, ou celui à la petite maison enviant celui
à la maison meilleure, doivent ajuster, de manière qu’elles ne fassent plus
qu’une, leurs deux mains. Ceux qui, à l’abri d’une tradition criminelle[6], ont
rapetissé, du sabre rougi du sang de leurs propres veines, la terre du frère
vaincu, du frère puni au-delà de ses fautes, s’ils ne veulent pas que le peuple
les appelle voleurs, qu’ils rendent ses terres au frère. Les dettes d’honneur,
l’honnête homme ne se les fait pas rembourser comptant, à tant la gifle.
Nous ne pouvons plus être ce peuple de feuilles qui vit au gré de l’air, la
cime couverte de fleurs, claquant ou bourdonnant selon que le caprice de la
lumière la caresse ou que les tempêtes la fouettent et la ravagent : les arbres
doivent se mettre en rang pour que le géant aux sept lieues ne passe pas !
C’est l’heure du dénombrement et de la marche unie, et nous devons aller en
carré serré, comme l’argent à la racine des Andes.
Les avortons, il ne leur manquera jamais que le courage. Ceux qui n’ont pas
foi en leur terre sont des avortons. Parce que le courage leur manque à eux,
ils le nient aux autres. Ils ne peuvent atteindre l’arbre difficile de leur bras
malingres, de leur bras aux ongles vernis et couverts de bracelets, de leur
bras de Madrid ou de Paris, et ils disent qu’il n’y a pas moyen d’atteindre

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l’arbre. Il faut charger les bateaux de ces insectes nuisibles, qui rongent
jusqu’à l’os la patrie qui les nourrit. S’ils sont Parisiens ou Madrilènes, eh
bien, qu’ils aillent au Prado faire les farauds, ou qu’ils aillent au Tortoni
exhiber leur hauts-de-forme. Ces fils de menuisiers, qui ont honte que leur
père soit menuisier ! Ces natifs d’Amérique, qui ont honte, parce qu’elle
porte un tablier indien, de la mère qui les a élevés et renient, les gredins ! de
leur mère malade et l’abandonnent seule sur la couche des maladies ! Dites-
moi, qui donc est l’homme : celui qui reste auprès de sa mère pour soigner
sa maladie, ou celui qui la met au travail là où on ne la voit pas et vit à ses
dépens sur les terres putrides, le ver en guise de cravate, maudissant le sein
qui l’a porté, promenant l’écriteau de traître au dos de la casaque de papier ?
Ces fils de notre Amérique - celle qui doit se sauver avec ses Indiens et va de
moins à plus - ces déserteurs réclamant un fusil dans les armées de
l’Amérique du Nord - celle qui noie ses Indiens dans le sang et va de plus à
moins ! Ces freluquets, qui sont des hommes et ne veulent pas faire leur
ouvrage d’hommes ! Dites-moi, le Washington qui leur a fait cette terre-ci,
est-il allé par hasard vivre chez les Anglais, vivre chez les Anglais dans les
années où il les voyait se ruer contre sa propre terre ? Ces « incroyables » de
l’honneur, qui l’avalent sur les terres étrangères, tout comme les incroyables
de la Révolution française, dansant et se pourléchant, avalaient les r !
Et puis, dans quelle patrie un homme peut-il ressentir plus d’orgueil que
dans nos républiques douloureuses d’Amérique, érigées, au milieu des
masses d’Indiens muettes, dans le fracas de la lutte entre le livre et le
chandelier, par les bras ensanglantés d’une centaine d’apôtres ? Jamais, de
facteurs si décomposés, on n’a vu se créer en moins de temps historique des
nations si avancées et si compactes. L’orgueilleux croit que la terre a été faite
pour lui servir de piédestal, parce qu’il a la plume facile ou le verbe haut en
couleurs, et il taxe sa république natale d’incapable et d’irrémédiable, parce
que ses forêts nouvelles ne lui procurent pas la façon d’aller sans cesse par
le monde tel un cacique fameux, guidant des juments de Perse et faisant
couler le champagne à flots. L’incapacité n’est pas le fait du pays naissant,
qui demande des formes qui s’y accommodent et une grandeur utile, mais de
ceux qui veulent régir des peuples originaux, à la composition singulière et
violente, au moyen de lois héritées de quatre siècles de libre-pratique aux
Etats-Unis, de dix-neuf siècles de monarchie en France. D’un décret
d’Hamilton, on ne pare pas le coup de poitrail du cheval du llanero. D’une
phrase de Sieyès, on ne fluidifie pas de nouveau le sang coagulé de la race
indienne. Là où l’on gouverne, il faut tenir compte de ce qui est pour bien
gouverner ; et le bon gouvernant en Amérique, ce n’est pas celui qui sait
comme on gouverne l’Allemand ou le Français, mais celui qui sait de quels
éléments son pays est fait et comment il peut les conduire ensemble pour
parvenir, par des méthodes et des institutions nées du pays même, à cet état
désirable où chaque homme se connaît et œuvre, et où tous jouissent de
l’abondance que la Nature a mise au profit de tous dans le peuple qu’ils
fécondent de leur travail et défendent de leurs vies. Le gouvernement doit
naître du pays. L’esprit du gouvernement doit être celui du pays. La forme
du gouvernement doit s’adapter à la constitution propre du pays. Le
gouvernement n’est rien d’autre que l’équilibre des éléments naturels du
pays.
Aussi le livre importé a-t-il été vaincu en Amérique par l’homme naturel. Les
hommes naturels ont vaincu les clercs artificiels. Le métis autochtone a
vaincu le créole exotique. Il n’y a pas de bataille entre la civilisation et la
barbarie, mais entre la fausse érudition et la nature. L’homme naturel est
bon, et respecte et récompense l’intelligence supérieure tant que celle-ci ne

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se prévaut pas de sa soumission pour le blesser, ou ne l’offense pas en se
passant de lui, ce qui est là quelque chose que l’homme naturel ne pardonne
pas, disposé comme il l’est à récupérer par la force le respect de celui qui le
blesse dans sa susceptibilité ou porte préjudice à son intérêt. C’est du fait de
cette conformité avec les éléments naturels dédaignés que les tyrans
d’Amérique sont montés au pouvoir ; et ils sont tombés dès qu’ils les ont
trahis. Les républiques ont purgé dans les tyrannies leur incapacité à
connaître les éléments véritables du pays, à en dériver la forme de
gouvernement et à gouverner avec eux. Gouvernant, dans un peuple
nouveau, veut dire créateur.
Chez des peuples composés d’éléments cultivés et incultes, ce sont les
incultes qui gouverneront du fait de leur habitude d’attaquer et de régler les
doutes de la main, là où les cultivés n’apprendraient pas l’art du
gouvernement. La masse inculte est paresseuse et timide dans les choses de
l’intelligence, et elle veut qu’on la gouverne bien ; mais si le gouvernement la
blesse, alors elle s’en débarrasse et se met à gouverner, elle. Comment les
gouvernants pourraient-ils sortir des universités alors qu’aucune université
d’Amérique n’enseigne les rudiments de l’art du gouvernement, qui est
l’analyse des éléments particuliers des peuples d’Amérique ? Les jeunes se
lancent dans le monde à l’aveuglette, chaussés de lunettes yankees ou
françaises, et aspirent à diriger un peuple qu’ils ne connaissent pas. Il
faudrait interdire l’entrée dans la carrière de la politique à ceux qui ignorent
les rudiments de la politique. Les prix des concours doivent être décernés
non à la meilleure ode, mais à la meilleure étude des facteurs du pays où
l’on vit. Du journal, de la chaire universitaire, de l’académie, il faut faire
progresser l’étude des facteurs réels du pays. Il suffit de les connaître sans
œillères ni détours, car celui qui écarte, par volonté ou oubli, une partie de
la vérité finit par chuter à cause de la vérité qui lui a fait défaut, laquelle
croît dans la négligence et renverse ce qui se dresse sans elle. Il est plus
facile de résoudre le problème après en avoir connu les éléments que de
résoudre le problème sans les connaître. L’homme naturel arrive, indigné et
fort, et abat la justice accumulée des livres parce qu’on ne l’administre pas
en fonction des besoins patents du pays. Connaître, c’est résoudre.
Connaître le pays et le gouverner selon la connaissance, c’est la seule
manière de lui éviter des tyrannies. L’université européenne doit céder
devant l’université américaine. Il faut enseigner du bout des doigts l’histoire
de l’Amérique, depuis les Incas jusqu’à nos jours, même si on n’enseigne pas
celle des archontes de Grèce. Notre Grèce à nous est préférable à la Grèce
qui n’est pas nôtre. Elle nous est plus nécessaire. Les hommes politiques
nationaux doivent se substituer aux hommes politiques exotiques. Que l’on
greffe le monde sur nos républiques, soit, mais le tronc doit être celui de nos
républiques. Et que le cuistre vaincu se taise, car il n’est pas de patries où
l’homme puisse avoir plus d’0rgueil que dans nos douloureuses républiques
américaines.
C’est les pieds sur le rosaire, la tête blanche et le corps bigarré d’Indien et de
créole, que nous sommes venus, vaillants, au monde des nations. C’est en
faisant ondoyer l’étendard de Notre-Dame que nous sommes partis à la
conquête de la liberté. Un curé, quelques lieutenants et une femme érigent la
république au Mexique sur les épaules des Indiens. Un chanoine espagnol, à
l’ombre de son camail, instruit dans la liberté française quelques splendides
bacheliers qui nomment comme chef d’Amérique centrale, contre l’Espagne,
le général d’Espagne. C’est avec les habits monarchiques et le Soleil à la
poitrine que les Vénézuéliens au Nord et les Argentins au Sud entreprirent
de soulever des peuples. Quand les deux héros se heurtèrent et que le

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continent allait trembler, l’un, qui ne fut pas le moins grand, tourna bride.
Et comme l’héroïsme en temps de paix est plus rare, parce que moins
glorieux, que celui de la guerre ; comme il est plus facile à l’homme de
mourir au champ d’honneur que de penser en bon ordre ; comme gouverner
en partant de sentiments exaltés et unanimes est plus faisable que diriger, le
combat terminé, les pensées diverses, arrogantes, exotiques ou ambitieuses ;
comme les pouvoirs renversés sous l’assaut épique sapaient, avec la
prudence féline de l’espèce et forts du poids du réel, l’édifice où l’on avait
hissé, dans les contrées frustes et singulières de notre Amérique métisse,
chez les peuples aux jambes nues et à la casaque parisienne, le drapeau des
peuples nourris de sève gouvernante dans l’exercice continuel de la raison et
de la liberté ; comme la constitution hiérarchique des colonies résistait à
l’organisation démocratique de la République, ou que les capitales à
lavallière laissaient moisir dans l’antichambre les campagnes aux bottes de
cuir écru[38], ou que les rédempteurs bibliogènes ne comprirent pas que la
révolution, qui triompha grâce à l’âme de la terre affranchie à la voix du
sauveur, devait gouverner avec l’âme de la terre, et non contre elle ni sans
elle, l’Amérique se mit à souffrir, et elle en souffre toujours, de
l’accommodement laborieux entre les éléments discordants et hostiles qu’elle
hérita d’un colonisateur despotique et rusé, et les idées et les formes
importées qui sont allées retardant, faute de réalité locale, le gouvernement
logique. Le continent écartelé trois siècles durant par un pouvoir qui niait à
l’homme le droit à l’exercice de sa raison, se dota, sans faire attention ou
prêter l’oreille aux ignorants qui l’avaient aidé à se racheter, d’un
gouvernement qui avait la raison pour assise, la raison de tous dans les
choses relevant de tous, et non la raison universitaire des uns s’imposant à
la raison campagnarde des autres. Le problème de l’indépendance n’était pas
le changement de formes, mais le changement d’esprit.
Il aurait fallu faire cause commune avec les opprimés pour consolider le
système opposé aux intérêts et aux habitudes autoritaires des oppresseurs.
Le tigre, épouvanté par l’éclair du coup de feu, revient la nuit vers sa proie. Il
meurt, jetant des flammes par les yeux, les griffes battant les airs. On ne
l’entend pas arriver, car il s’approche avec des griffes de velours. Quand la
proie se réveille, elle a déjà le tigre sur le dos. La colonie continua de vivre en
pleine république, et si notre Amérique est en train de se sauver de ses
graves errements - superbe des capitales, triomphe aveugle des paysans
dédaignés, importation excessive des idées et des formules étrangères,
dédain inique et non politique de la race aborigène - c’est bien grâce à la
vertu supérieure, fertilisée par le sang nécessaire, de la république qui lutte
contre la colonie. Le tigre attend, derrière chaque arbre, aux aguets à chaque
coin. Il mourra, les griffes battant les airs, jetant des flammes par les yeux.
Mais « ces pays se sauveront », comme l’annonça Rivadavia l’Argentin, celui
qui pécha par finesse à une époque rude ; un fourreau de soie ne convient
pas à la machette, pas plus que dans le pays conquis à coups de lance, on
ne peut mettre le lancier sur la touche, car il se fâche alors et gagne les
portes du Congrès d’Iturbide « pour que le blond soit couronné empereur ».
Ces pays se sauveront parce que, grâce au génie de la modération qui
semble régner, du fait de l’harmonie sereine de la Nature, sur le continent de
la lumière et à l’influence de la lecture critique qui a succédé en Europe à la
lecture de tâtonnement et de phalanstère dont s’était imbue la génération
antérieure, l’Amérique est en train de donner le jour, en ces temps réels, à
l’homme réel.
Nous étions une chimère : torse d’athlète, mains de dandy et front d’enfant.
Nous étions un déguisement : culottes d’Angleterre, pourpoint parisien,

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veston d’Amérique du Nord et béret espagnol. L’Indien, muet, nous tournait
autour et gagnait la montagne, le sommet de la montagne, pour baptiser ses
enfants. Le Noir, guetté, chantait la nuit la musique de son cœur, seul et
méconnu, entre les vagues et les fauves. Le paysan, le créateur, se
retournait, aveuglé d’indignation, contre la ville dédaigneuse, contre sa
créature. Nous étions épaulettes et toges, dans des pays qui venaient au
monde l’espadrille au pied et le bandeau au front. Le génie eût de faire
fraterniser, avec la charité du cœur et l’audace des fondateurs, le bandeau et
la toge ; de remettre l’Indien en branle ; de faire de l’espace suffisant au
Noir ; d’ajuster la liberté au corps de ceux qui se soulevèrent et vainquirent
pour elle. Il nous est resté l’auditeur, et le général, et le clerc, et le
prébendier. La jeunesse angélique, comme si elle s’arrachait d’entre les bras
d’une pieuvre, haussait au Ciel, mais pour retomber dans une gloire stérile,
sa tête couronnée de nuées. Le peuple naturel, avec la fougue de l’instinct,
renversait, dans l’aveuglement du triomphe, les sceptres d’or. Ni le livre
européen ni le livre yankee ne donnait la clef de l’énigme hispano-
américaine. On essaya la haine, et les pays ne cessaient de déchoir au fil des
ans. Las de la haine inutile, de la résistance du livre à la lance, de la raison
au chandelier, de la ville à la campagne, du règne impossible des castes
urbaines divisées sur la nation naturelle, tempétueuse ou inerte, on en
arriva, comme sans le savoir, à essayer l’amour. Les peuples se mettent
debout et se saluent : « Comment sommes-nous ? », se demandent-ils, et ils
vont se disant les uns aux autres comment ils sont. Quand un problème
surgit à Cojímar, ils ne vont pas chercher la solution à Dantzig. Les
redingotes sont encore de France, mais la pensée commence à être
d’Amérique. Les jeunes d’Amérique retroussent leurs manches de chemise,
mettent la main à la pâte et la font monter du levain de leur sueur. Ils
comprennent qu’on imite trop, et que le salut est de créer. Créer est le mot
de passe de cette génération. Le vin, de banane ; et s’il est aigre, c’est du
moins notre vin ! On comprend que les formes de gouvernement d’un pays
doivent s’adapter à ses éléments naturels ; que les idées absolues, pour ne
pas chuter par vice de forme, doivent se glisser dans des formes relatives ;
que la liberté, pour être viable, doit être sincère et pleine ; que si la
république n’ouvre pas ses bras à tous et ne progresse pas par tous, la
république meurt. Le tigre du dedans se faufile par la brèche, et le tigre du
dehors. Le général assujettit la cavalerie dans sa marche au pas des
fantassins. Qu’il laisse les fantassins à l’arrière-garde, l’ennemi lui encercle
sa cavalerie. La politique est stratégie. Les peuples doivent vivre en se
critiquant, parce que la critique est la santé, mais d’une seule poitrine et
d’un seul esprit. Descendre jusqu’aux malheureux et les soulever dans ses
bras ! Du feu du cœur, dégeler l’Amérique coagulée ! Faire couler dans les
veines, bouillonnant et rebondissant, le sang naturel du pays ! Debout, des
yeux allègres des travailleurs, les hommes nouveaux américains se saluent
les uns les autres. Les hommes d’État naturels naissent de l’étude directe de
la Nature. Ils lisent pour appliquer, non pour copier. Les économistes
étudient la difficulté à ses sources. Les orateurs commencent à être sobres.
Les dramaturges portent à la scène les personnages natifs. Les académies
discutent de questions viables. La poésie se coupe sa crinière zorrillesque et
pend le gilet écarlate[49] à l’arbre glorieux. La prose, scintillante et tamisée,
se charge d’idées. Les gouverneurs, dans les républiques d’Indiens,
apprennent l’indien.
De tous ses dangers, l’Amérique est en train de se sauver. La pieuvre est
endormie sur certaines républiques. Telles autres, du fait de la loi de
l’équilibre, se lancent à pied sur la mer pour rattraper, avec une hâte folle et

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sublime, les siècles perdus. Telles autres, oubliant que Juárez se déplaçait
dans un attelage de mules, prennent un coche de vent et en guise de cocher
une bulle de savon ; le luxe vénéneux, ennemi de la liberté, pourrit l’homme
léger et ouvre la porte à l’étranger. Telles autres trempent, dans l’esprit
épique de l’indépendance menacée, leur caractère viril. Telles autres
incubent, dans la guerre rapace contre leur voisin, la soldatesque qui peut
les dévorer. Mais notre Amérique court peut-être un autre danger, qui ne
provient pas d’elle-même, mais de la différence d’origines, de méthodes et
d’intérêts entre les deux facteurs continentaux, et c’est l’heure proche où un
peuple entreprenant et en plein essor, qui la méconnaît et la dédaigne,
s’approchera d’elle, lui demandant des relations intimes. Et comme les
peuples virils, qui se sont faits d’eux-mêmes à force de carabines et de lois,
aiment les peuples virils et n’aiment qu’eux ; comme l’heure du
déchaînement et de l’ambition, dont l’Amérique du Nord se délivrera peut-
être du fait de la primauté du plus pur de son sang, ou bien alors où
pourraient la lancer ses masses vindicatives et sordides, la tradition de
conquête et l’intérêt d’un caudillo habile, n’est pas encore si proche, même
aux yeux du plus ombrageux, qu’elle ne laisse le temps de faire preuve de la
fierté, continuelle et discrète, par laquelle on pourrait lui faire face et la
détourner ; comme sa dignité de république met à l’Amérique du Nord, face
aux peuples attentifs de l’univers, un frein que la provocation puérile ou
l’arrogance ostentatoire ou la discorde parricide de notre Amérique n’aura
pas à lui ôter, le devoir urgent de notre Amérique est de se montrer telle
qu’elle est, une dans l’âme et dans la tentative, vainqueur rapide d’un passé
suffoquant, uniquement souillée du sang de l’engrais que la bataille contre
les ruines arrache aux mains et de celui des veines que nos maîtres nous
ont laissées tailladées. Le dédain du voisin formidable qui ne la connaît pas
est le plus grand danger que court notre Amérique ; et il est urgent, parce
que le jour de la visite est proche, que le voisin la connaisse, la connaisse
vite pour qu’il ne la dédaigne pas. La convoitise risquerait peut-être de s’y
infiltrer par convoitise. Par respect, après l’avoir connue, elle en ôterait les
mains. Il faut avoir foi dans le meilleur de l’homme et se méfier du pire. Il
faut donner l’occasion au meilleur, afin qu’il se révèle et prime sur le pire.
Sinon, le pire primera. Les peuples doivent avoir un pilori pour quiconque
les excite à des haines inutiles, et un autre pour quiconque ne leur dit pas la
vérité à temps.
Il n’y a pas de haines de races, parce qu’il n’y a pas de races. Les penseurs
chétifs, les penseurs de lampes de chevet, tissent et réchauffent les races de
bibliothèques que le voyageur juste et l’observateur cordial cherchent en
vain dans la justice de la Nature où prévaut, dans l’amour victorieux et
l’appétit turbulent, l’identité universelle de l’homme. L’âme émane, égale et
éternelle, des corps divers en formes et en couleurs. Il pèche contre
l’Humanité quiconque fomente et propage l’opposition et la haine des
races[51]. Mais, dans l’entremêlement des peuples, on voit se condenser,
dans la proximité d’autres peuples divers, des caractères particuliers et
actifs, d’idées et de coutumes, d’élargissement et d’acquisition, de vanité et
d’avarice qui, compte tenu de l’état latent de préoccupations nationales,
pourraient, à une période de désordre interne ou de précipitation du
caractère accumulé du pays, se troquer en menace grave pour les terres
voisines, isolées et faibles, que le pays fort déclare périssables et inférieures.
Penser, c’est servir. Il n’y a pas de lieu de présumer, par antipathie de
village, une méchanceté innée et fatale au peuple blond du continent, parce
qu’il ne parle pas notre langue ni ne voit la maison comme nous la voyons,
nous autres, ni ne nous ressemble dans ses tares politiques qui sont

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différentes des nôtres, ni ne professe une grande estime aux hommes bilieux
et basanés, ni ne regarde charitablement, du haut de son éminence encore
mal assurée, ceux qui, moins favorisés par l’Histoire, grimpent par tronçons
héroïques la voie des républiques ; pas plus qu’il n’y a lieu d’occulter les
données patentes du problème qui peut se régler, pour la paix des siècles,
par l’étude opportune et l’union tacite et urgente de l’âme continentale. Car
l’hymne unanime sonne déjà ; la génération réelle porte sur les épaules, sur
le chemin fertilisé par les pères sublimes, l’Amérique travailleuse ; du Bravo
au détroit de Magellan, assis sur le dos du condor, le Grand Semí a semé, à
travers les nations romantiques du continent et les îles douloureuses de la
mer, la semence de l’Amérique nouvelle !

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