Vous êtes sur la page 1sur 676

Uwv.or

Toronto

'ùbrary

REVUE BIBLIQUE

INTERNATIONALE

Typographie Firmin -Didot et C' c . Paris.

4P-

NOUVELLE SERIE

DIXIEME ANNEE

TOME V

REVUE BIBLIQUE

INTERNATIONALE

PUBLIEE PAU

L'ÉCOLE PRATIQUE D'ÉTUDES BIBLIQUES

ÉTABLIE AU COUVENT DOMINICAIN SAINT-ETIENNE DE JÉRUSALEM

IX

PARIS

LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE J. GABALDA, ÉDITEUR

RUE BONAPARTE, 90

t'A>{

1913

H :

Mo

R.2>

t. 22,

UN NOUVEAU DOCUMENT SUR UES ORIGINES

DE LA YULGATE

On a publié souvent d'intéressantes souscriptions de manuscrits,

qui éclairaient d'un nouveau jour l'histoire littéraire, et récemment

encore Dom J. Chapman (1) a bâti sur le célèbre colophon des Évan-

giles d'Echternach une théorie dont M. Sanday a dit qu'il souhai-

terait de l'avoir inventée. Je me permettrai d'appeler l'attention sur

une autre souscription plus ancienne encore et non moins intéres-

sante.

Elle se trouve avec quelques variantes dans deux manuscrits. L'un est « cet excellent manuscrit de Saint-Germain-des-Prez » comme

l'appelait Richard Simon. Il semble originaire du midi de la France

et se trouve maintenant à la Bibliothèque nationale sous le nu- méro 11553. L'autre, le ms. G de la même Bibliothèque, provient de

Saint-Pierre de Roda en Catalogne. J'appellerai le premier G, le

second R. S. Berger a publié avec soin le texte de leur souscrip-

tion >2), mais n'en a pas cherché l'origine ni utilisé les données.

Cette fois encore, comme trop souvent, l'historien de la Vulgate s'est

montré superficiel, plus appliqué à noter les curiosités des manus-

crits qu'à rechercher l'histoire des textes. Depuis S. Berger, on a beaucoup écrit sur le texte latin du Nouveau Testament, mais l'An-

cien Testament est resté abandonné. Ainsi s'explique que cette note

curieuse n'ait trouvé jusqu'ici personne qui daignât s'y intéresser.

Avant d'étudier l'origine de cette souscription, il sera nécessaire

de réimprimer les textes.

Je les emprunte à S. Berger, en faisant

ressortir par la disposition typographique les omissions et les addi-

tions.

(1) itotes on the early history of the Vulgate Gospels, 1908. (2) Histoire de la Vulgate, p. 24 et 67.

REVUE BIBLIQUE.

Hucusque completum est uetus

testamcntum id est omnes can-

nonicas scripturas quod

fiunt

libri

XX '

1III 01 ' quas

transtuli

ego hieronimus presbiter de hae-

braica ueritate et in latiuum eos

uerti sermonem summo studio

summaque cura per diuersos codi-

ces oberrans aediciones perquisiui

et in unum collexi corpus et scri-

bens transfudi. fecique pandec-

tem.

Cetere uero scripturae quae non sunt

cannonicae set dicuntur aeccle-

est liber

iudith. tobias. libri machabeorum

11°. sapiecia quae dicitur salomo-

nis. et liber ihesu filii Syrach.

Explicit in no-

spiritus

siasticae iste

sunt

id

mine patris. et sancti. Amen.

lilii. et

Hucusque completum est uetus

testamentum, id est omnes ca-

nonicas scripturas quod fient libri

uiginti quattuor quas transtulit

hieronymus praesbiter. De he-

braica ueritate

in latinum

uerti sermonem. Summo studio

summaque cura per diuersos codi-

ces oberrans editiones perquisiui

in unum collexi corpus et scri-

bens transfudi fecique Pandec-

tem. Obsecro rogo per ipsum te

peto omnipotentem quicumque

hune codicem legis pro Scriptore

humillimo et peccatore orare

Vt manibus propriis

digneris.

ferat mercedem aeternam. Sic tri-

nitas sancta tribuat tibi lumen

aeternum, ut adeptus meorum

ueniam peccatorum sit mihiprae-

mium fugisse supplicium. Ceterae

uero Scripturae quae non sunt

canonicae sed

dicuntur eccle-

siasticae istae sunt.

id est liber

Iudith.Tobias. Libri Maccabeorum

duo. Sapientia quae dicitur Salo-

monis Et Liber Hiesu Filii Sirac. Et

Liber pa[s]toris -+- Explicit In no- mine patris. Et filii. Et Spiritus

sancti. Amen.

Nous déterminerons d'abord laquelle de ces deux formes est pri- mitive, ensuite nous rechercherons ou plutôt nous établirons i^car

il n'y a pas à chercher) l'auteur de la souscription, enfin nous en

tirerons quelques conclusions pour mieux connaître les origines de

la Vulgate et les premiers temps de son histoire.

I. COMPARAISON DES TEXTES.

Les principales différences entre les deux textes sont les suivantes :

G parle de saint Jérôme à la troisième personne, tandis que d'après

R Jérôme lui-même aurait écrit le colophon.

UN NOUVEAU DOCUMENT SUR LES ORIGINES DE LA VULGATE.

7

G ajoute une prière pour le copiste. G ajoute le Pasteur aux livres exclus du canon.

Il n'y a pas de doute que la mention de saint Jérôme à la pre-

mière personne ne soit primitive. L'auteur de la forme G qui inséra

en même temps la demande de prières, n'a fait qu'obéir à un scru- pule très naturel. Voulant parler lui aussi au lecteur à la première

personne (obsecro, rogo, etc.), il n'a pas conservé les mots transtuli

ego hieronymus, mais les a transposés à la troisième personne. Il

est vrai qu'il n'a pas été conséquent jusqu'au bout et qu'il a con- servé à la première personne tous les verbes qui suivent in latinum

verti sennonem, etc., comme si verti n'était pas l'exact synonyme

de transtuli. Cette inconséquence nous permet d'affirmer avec cer- titude que G dépend d'un manuscrit où on lisait le même texte

que R.

La prière pour le copiste est une interpolation. Il serait difficile

de trouver un contraste plus frappant que celui qui règne entre les

deux parties du colophon. La demande de prières, assez ordinaire sous la plume des copistes, interrompt brusquement l'exposition

didactique. La lamentable platitude de ce trop humble quémandeur

cadre mal avec la fierté, je dirais presque la vanité, que trahit celui

de la traduction qu'il a faite et le

style confus et obscur du premier jure avec la clarté et l'élégance

du second. Celui-ci observe avec soin les règles du cursus, celui-là

les remplace par un vulgaire jeu d'assonances. 3" On pourrait croire que le copiste de G ou un de ses prédéces-

seurs a ajouté de même la mention du Pasteur d'Hermas qui lui

aurait été suggérée par la présence de ce livre à la fin du manuscrit.

Cette hypothèse parait peu probable, car il est à remarquer que

l'on n'a pas cherché à harmoniser la souscription avec le contenu

du manuscrit. Ensuite le prologus galeatus joint lui aussi le Pasteur aux livres « apocryphes » de l'Ancien Testament : « Igitur Sapientia

quae vulgo dicitur Salomonis, et Jesu filii Sirach liber, et Judith,

et Tobias, et Pastor non sunt in canone ». Depuis longtemps les

critiques ont élevé des doutes sur la pureté de ce texte. On a cherché

à substituer au mot Pastor soit Pastora, soit Philopator, soit Esther.

Tout récemment L. Schade, dans un livre d'ailleurs très soigné, a

conclu qu'il fallait ou bien supprimer le Pasteur ou bien le rem- placer par Baruch (1). Mais le témoignage des manuscrits est déci-

qui parle si complaisamment

(l) Schade, Die Inspirationslehre des h. Hieronymus (Bibl. Sludiea, X, 4-5), 1900,

8

REVUE BIBLIQUE.

sif. Dans le prologus galeatus il faut maintenir le Pasteur intact et

j'incline à croire que dans la souscription de la Bible il faut le gar-

der aussi, malgré qu'il soit omis par R. Son omission s'explique

plus facilement que son addition : comme le Pasteur fut bientôt

écarté définitivement du canon et tomba dans l'oubli, il est très naturel qu'un copiste n'ait plus voulu le joindre à des livres bien

connus qui avaient été admis comme canoniques.

II. ORIGINE DE LA SOUSCRIPTION.

Après avoir résolu le problème textuel, la question d'origine se

réduit au dilemme suivant : ou bien cette page est l'œuvre d'un

faussaire qui veut se faire passer pour saint Jérôme, ou bien elle

est l'œuvre de Jérôme lui-même. On pourrait, en bonne critique,

s'arrêter ici et admettre l'authenticité de la note, en attendant que

quelqu'un vienne faire la preuve du faux. Je crois qu'on attendra longtemps. Essayons cependant de prévoir les difficultés qu'on pour-

rait faire et de relever les arguments en faveur de l'authenticité.

donner de la valeur à son

manuscrit et de le présenter comme celui de saint Jérôme, aura

inventé cette note. La science qu'il étale est une science facile : il

n'avait qu'à emprunter au prologus galeatus sa liste d'écrits apo-

crvphes, sans même oublier le Pasteur. Cette hypothèse est inad-

missible. D'abord le copiste aurait entièrement manqué son but.

Pour l'atteindre, il aurait dire comme le manuscrit d'Echter-

nach : Cette Bible a été copiée directement sur un manuscrit qui a

appartenu à saint Jérôme 1 . Maintenant il dit seulement que Jérôme

a traduit l'Ancien Testament de l'hébreu, ce que tout le monde savait

et ce qui ne pouvait empêcher son texte d'être corrompu par la

longue série des copistes intermédiaires. D'ailleurs un faussaire qui

imitait le prologus galeatus aurait évité de se mettre inutilement

en contradiction flagrante avec lui et de compter vingt-quatre livres

de l'Ancien Testament; tandis que le prologue commence solen-

nellement par les mots Viginti et duas esse lifteras, et continue plus

Un copiste, dira-t-on, désireux de

loin : A (que ita fiunt pariter veteris legis libri viginti duo.

Deux expressions seulement pourront paraître étranges et ont fait

hésiter un instant des savants auxquels je communiquai la présente

étude. D'abord la Bible est appelée pandecte, ce qu'on ne rencontre

pas avant Cassiodore, et ce qu'on ne conçoit pas avant Justinien qui

(1) Remarquons qu'on n'a jamais soupçonné la note d'Echternacfi d'être l'œuvre d'un

faussaire.

UN NOUVEAU DOCUMENT SUR UES ORIGINES DE LA YULUATE.

9

a publié en 533 sous le nom de pandecte ou de digeste le recueil du jus vêtus. Ensuite les deuterocanoniques sont appelés scripturae

quae non sunl canonicae, sed dicuntur ecclesiasticae . Or, de ce terme qui parait ici comme usuel il n'y a pas trace chez saint Jérôme.

Remarquons aussitôt que cette double difficulté exclut l'hypothèse

d'un faux. Un faussaire aurait recueilli des expressions et des sen-

tences hieronymiennes et se serait bien gardé d'employer des mots

insolites. Or, si cette note n'est pas d'un faussaire, elle est de saint

Jérôme. D'ailleurs le mot pandecte au sens de compilation, recueil

complet, était connu dès l'époque de Cicéron. Si l'on prétend que le mot employé par l'auteur de la note et par Cassiodore implique la

notion de loi, je dirai que les jurisconsultes classiques longtemps

avant Justinien, avaient écrit des ouvrages sous le nom de Pandectes, tel par exemple Modestinus qui vivait au milieu du troisième siè-

cle (i). Il est vrai qu'ailleurs saint Jérôme n'appelle pas les apo-

cryphes scripturae ecclesiasticae, mais dans sa préface aux livres de Salomon il reconnaît qu'ils sont lus par l'Église et qu'ils servent à l'édification des fidèles. Dès lors ils pouvaient s'appeler « ecclésias-

tiques ».

Pas n'est besoin de réfuter plus longuement des objections possi-

bles. Je serai même très bref dans la démonstration positive de l'au-

thenticité. Quelque courte que soit cette souscription, je crois que

ceux qui ont l'habitude de lire saint Jérôme n'hésiteront pas à y recon-

et le style du grand Docteur. C'est bien le Maître

naître la pensée

versé dans les Écritures, toujours soucieux d'instruire, qui parle ici;

c'est aussi l'écrivain élégant, au style classique; c'est surtout l'homme

qui aime à parler de ses travaux, qui étale complaisamment sa vaste érudition; on reconnaît bien là un trait du caractère, ou si l'on veut,

un défaut de Jérôme. Encore faut-il reconnaître que dans le cas pré-

sent il avait quelque raison d'être fier. Tandis qu'autour de lui on

décriait sa traduction, il la considérait lui-même comme sa plus belle œuvre et la postérité lui donna raison. Il avait conscience d'avoir

doté le premier l'Église d'une traduction latine des saints Livres faite

directement sur l'hébreu et pour exprimer ce fait capital, dont il

entrevoyait sans doute l'énorme influence, il multiplie les synonymes

Iranstuli de hebraica veritafe, in latinum vert/ sermonem, trans- fudi(2). Je crois qu'un faussaire aurait évité cette répétition.

(1) Daremberg-Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, t. III, p. "->;

t. IV, p. 312.

(2) Ce mot

ne peut signifier que « traduire », il est employé dans ce sens par Rufin,

contemporain de Jérôme.

10

REVUE BIBLIQUE.

III. LA BIBLE DE SAINT JEROME.

L'authenticité du colophon étant mise hors de doute, nous pouvons l'utiliser en toute confiance pour établir l'origine de la Vulgate. Dans

cette note saint Jérôme nous dit d'abord comment il a fait sa traduction

et nous permet ensuite d'indiquer exactement le contenu de sa Bible.

Le solitaire de Bethléem dit avoir examiné avec grand zèle et grand

soin plusieurs manuscrits afin de rechercher les diverses éditions de

la Bible. Il ne s'agit évidemment pas des manuscrits hébreux, car

longtemps avant saint Jérôme le texte hébreu avait été rigoureuse-

ment fixé; il ne s'agit probablement pas de manuscrits latins, car

bien que Jérôme eût consulté plusieurs Bibles latines et remarqué leurs divergences, jamais il ne parle des diverses éditions latines. Le

problème de l'origine du vieux texte latin, qui nous parait si em-

brouillé aujourd'hui, n'était pas beaucoup plus clair au cinquième

siècle. Il s'agit donc de manuscrits grecs : grâce aux hexaples d'Ori-

g-ène tout le monde savait, et Jérôme surtout, qu'il y avait plusieurs

éditions de la Bible grecque. Les critiques avaient déjà remarqué que

les versions grecques avaient exercé une certaine intluence sur la

nouvelle traduction de Jérôme. Il n'est cependant pas inutile d'avoir

une affirmation directe de l'auteur lui-même.

Décrivons maintenant dans le détail le manuscrit de saint Jérôme.

J'ose espérer que cette description sera de quelque utilité pour l'his- toire de la Vulgate.

1. Saint Jérôme a écrit ce colophon à la fin de l'Ancien Testament

latin qu'il avait traduit de l'hébreu, le psautier était aussi « hébraï-

que ». Les différents livres étaient précédés des préfaces du traduc-

teur, car on peut dire, en règle générale, qu'on n'a jamais copié la Bible sans ces préfaces.

2. Cet Ancien Testament formait un seul volume; c'est ainsi que

je comprends in umim collexi corpus

quelque peine à croire qu'il ait existé des manuscrits aussi volu-

fecique pandectem. Si l'on a

mineux au commencement du cinquième siècle, je ferai remarquer

qu'ils contenaient beaucoup moins que ces Bibles complètes que

Cassiodore faisait copier; la différence devait être d'un tiers.

3. Cette Bible se terminait par Esthcr; c'est, en effet, après Esther

que se trouve le colophon dans les deux manuscrits qui nous l'ont

conservé.

k. C'est une théorie passée à l'état d'axiome que saint Jérôme a

ajouté à sa traduction des livres protocanoniques de l'Ancien Tes- tament sa propre traduction de Tobie et de Judith ainsi que l'an-

UN NOUVEAU DOCUMENT SLR LES ORIGINES DE LA VULGATE.

1

1

cienne version des Machabées et des deux Sapiences (1). Cette opi-

nion, en faveur de laquelle on n'a apporté aucun argument, est insoutenable. Les six grands deuterocanoniques étaient absolument oxclus, même sous forme d'appendice. La formule est nette : « Hucus-

que completum est Vêtus Testamentum. » Puisque saint Jérôme parle

des « apocryphes », il eût été très naturel de les annoncer s'ils avaient

suivi. Mais il n'y a plus à'incipil, au contraire, il y a un solennel

explicit, suivi de l'invocation des trois personnes divines. Il était dif-

ficile d'indiquer plus clairement la fin.

5. Pour les motifs que je viens d'indiquer il me parait très pro-

bable que le Nouveau Testament n'était pas dans ce manuscrit,

6. Les parties deuterocanoniques d'Esther et de Daniel y figuraient

sans doute, car c'est précisément à la fin des additions deuterocano- niques d'Esther que se trouve la note que nous étudions. D'ailleurs il

n'y a aucun indice qui permette de croire que saint Jérôme ait jamais

publié ces deux livres sans les parties deuterocanoniques (2). Il serait

injuste de l'accuser pour cela d'infidélité au canon hébraïque, caries

rubriques qui précédaient ces parties et les obèles qui les accompa-

gnaient tout le long du texte avertissaient suffisamment le lecteur.

7. Si Tobie et Judith étaient exclus, Baruch et la lettre dite de

Jérémie ne pouvaient être admis. Bien qu'on ait ajouté partout les

six grands livres deuterocanoniques à la Vulgate hieronymienne, on

n'a cependant pas ajouté Baruch. Ce n'est que plus tard qu'il a réussi

à se faire admettre, d'abord en Espagne, puis en Italie et en France;

mais^ comme il arrive aux intrus, il n'a pas eu de place fixe; il se

trouve tantôt après la prophétie de Jérémie, tantôt après les Lamen- tations, tantôt après les petits prophètes, quelquefois même après les

Machabées ou l'Apocalypse. Parfois il est séparé de sa compagne ordi-

naire, la lettre de Jérémie. Ce n'est qu'au xm e siècle qu'il reçut défini-

tivement droit de cité et la place qu'il occupe encore aujourd'hui.

(1)

S. Berger, Histoire de

la

Vulgate, p. 302 :

<« Aux trois ordres des livres hébreux,

saint Jérôme ajoute naturellement les livres deuterocanoniques ou apocryphes ». De même

H. J. White, article Vulgate dans le Diclionary oftlie Bible, t. IV, p. 805. Ces auteurs n'ignorent évidemment pas que Jérôme rejetait l'inspiration des deuterocanoniques de

l'Ancien Testament. Mais l'exclusion de ces livres hors du canon n'entraînait pas nécessaire- ment leur exclusion hors des manuscrits bibliques. Ils auraient pu y figurer et de t'ait les

parties deuterocanonique- de Daniel et d'Esther y figurèrent, en qualité de livres lus par

l'Église. D'autre part cependant leur exclusion hors de la Bible suppose le rejet de leur

canonicité. Ceci soit dit pour ceux qui s'obstinent, malgré l'évidence, à présenter saint

Jérôme comme un défenseur des deuterocanoniques. (2) White, dans l'article cité, place la traduction des parties deuterocanoniques de Daniel

et d'Esther quelque temps après celles des parties protocanoniques. Je ne vois aucune rai- son en faveur de cette opinion.

12

REVUE BIBLIQUE.

8. Cet Ancien Testament était divisé en vingt-quatre livres. Ce n'est

pas la division annoncée par le célèbre prologus galeatus qui ne

compte ni Ruth ni les Lamentations pour des livres distincts. Cepen-

dant saint Jérôme connaît aussi la division en vingt-quatre livres et

il l'emploie quelquefois (1). La différence entre les deux systèmes

est purement théorique : les deux supputations étaient basées sur des

considérations mystiques qui avaient plus de valeur aux yeux des

anciens qu'aux nôtres, mais même alors elles n'avaient pas de consé-

quences pratiques. Car sans doute le livre de Ruth a toujours été dis-

tinct des Juges, comme d'autre part les petits prophètes ont toujours

été divisés en douze parties. On peut se demander toutefois si Samuel,

les Rois, les Paralipomènes, Esdras étaient divisés dans l'édition de

saint Jérôme chacun en deux livres comme dans nos éditions moder-

nes. Dans Esdras il n'y avait pas de distinction et tous les bons manus- crits n'en font pas. Pour les autres au contraire, le témoignage des

manuscrits semble plaider très fort en faveur de la distinction.

9. Il est plus important de savoir en quel ordre les livres se sui-

vaient, et, bien que le colophon n'en parle pas explicitement, la ré-

ponse n'est pas douteuse. Puisque saint Jérôme s'est tenu strictement

au canon juif pour le nombre des livres, il n'a pu s'en écarter pour

l'ordre des livres. Il a annoncé solennellement cet ordre dans le pro-

logus galeatus qui est pour ainsi dire le programme de son œuvre.

Ce n'est donc pas une simple coïncidence si Esther. qui était le der-

nier livre du canon juif, était aussi, comme nous avons vu, le dernier

livre du manuscrit dans lequel saint Jérôme écrivit sa souscription.

Pour achever la description du manuscrit, disons qu'il n'a pu être écrit avant 405 quand Jérôme traduisit Esther. La Bible de Saint- Cermain a des affinités espagnoles, celle de Roda fut écrite en Cata- logne. C'est sans doute en Espagne qu'il faudra placer leur ancêtre

commun. Il ne faudrait cependant pas croire que ce vénérable ancê-

tre ait quelque relation avec cette Bible que les notarii envoyés par

Lucinius copièrent à Bethléem sous les yeux du solitaire et rapportè-

rent ensuite à leur maître en Espagne (2). Il y manquait l'Octateuque

et Esther, ce n'était pas un « pandecte ». Du reste, la souscription de

Jérôme ne s'adresse à personne, c'est que le manuscrit n'était destiné

à personne, il ne devait ni réjouir le cœur d'un ami. ni attirer la

faveur de quelque grand personnage. C'était un exemplaire de librai- rie. Peu importe dès lors le pays nous plaçons l'ancêtre de nos

'!) Schade, o. c, p. 171.

UN NOUVEAU DOCUMENT SUR LES ORIGINES DE LA VULGATE.

13

deux Bibles. Des exemplaires tout pareils ont exister en Italie, en

Afrique, peut-être en Gaule. IV. LA BIBLE APRÈS SAINT JEROME.

On chercherait vainement parmi les milliers de Bibles qui nous

sont parvenues un manuscrit qui réponde à la description que nous venons de donner. Car si le texte de saint Jérôme a été rapidement

accepté par tout le monde latin, il n'en a pas été de même de son

canon, mais les livres deuterocanoniques qu'il avait exclus ont été

ajoutés partout.

Il convient d'observer ici qu'il existe pour ces deuterocanoniques

une assez grande variété de textes. On sait combien sont rares les

représentants des anciennes versions latines pour l'Ancien Testament.

Leur nombre est, comme il fallait s'y attendre, en proportion de l'im-

portance des différents livres. Ainsi le Pentateuque est le mieux con-

servé, il en reste trois ou quatre manuscrits, tous incomplets; nous

avons moins