Vous êtes sur la page 1sur 16

Antoine Maillet Doctorant PUC Santiago – IEP Paris Retour aux Urnes 21-01-09

Les élections municipales d’octobre 2008 au Chili : préambule à un réalignement du système de partis ?

Le 26 octobre 2008, le Chili votait pour élire maires et conseillers municipaux, au cours de la cinquième élection municipale tenue depuis le retour à la démocratie. Un tel scrutin, qui mêle enjeux locaux et nationaux, produit des résultats dont les interprétations peuvent varier, d’autant que les modes de scrutin différaient selon l’objet du vote. Ce soir là, chacune des coalitions qui composent la paysage politique chilien a trouvé dans les résultats annoncés des motifs de satisfaction. L’Alliance pour le Chili (coalition d’opposition) célèbre ses victoires dans différentes communes emblématiques. De l’autre côté, la Concertation (coalition au gouvernement) fête aussi ses succès : elle reste la première force politique du pays en nombre de maires et de conseillers municipaux. Cependant, si l’on compare les résultats avec ceux de 2004, la baisse est notable. L’enthousiasme du porte-parole de la Moneda Francisco Vidal, qui parle d’une victoire « 3 buts à 1 » 1 , est donc loin d’être communicatif. Les personnalités de la Concertation réunies autour de la Présidente Michelle Bachelet à La Moneda se félicitent surtout des résultats de l’accord de désistement conclu avec le Parti Communiste (PC).

Dans la présente communication, nous nous proposons de revenir sur ces élections municipales, en nous focalisant sur deux initiatives des coalitions de gauche et de centre-gauche qui ont animé les processus pré-électoraux, et donné lieu à des résultats tout aussi contrastés que les résultats nationaux. Il s’agit d’une part de la décision de la Concertation de présenter deux listes séparées pour les élections des conseillers municipaux, et d’autre part de la signature d’un accord, le pacte par omission, entre la Concertation et le « Juntos Podemos Más » (PC et alliés). Ces dispositifs, que nous détaillerons par la suite, sont particulièrement intéressants pour une réflexion sur l’évolution du système de partis chilien depuis la transition démocratique.

Fortement marqué par les « dynamiques de la transition », le système s’articule autour d’un clivage démocratie-autoritarisme construit durant la période de transition démocratique. Il s’agira donc de déterminer si les manœuvres en cours à gauche sont annonciatrices d’un possible réalignement, ou si au contraire elles participent d’un approfondissement d’une situation marquée par un éloignement croissant entre les citoyens et le système politique. Nous souhaitons donc intégrer les élections municipales dans la trajectoire du système politique, en présentant d’abord des éléments de contexte, notamment sur l’évolution du système de partis depuis 1990, puis en interprétant les résultats des initiatives en prenant en compte ce qu’elles annoncent pour les élections présidentielles et législatives prévues en 2009.

1 En référence à la victoire en nombre de maires, de conseillers municipaux et de part du vote au niveau national des conseillers municipaux. La seule défaite admise est celle de la part du vote pour les maires.

I.

Les élections municipales dans leur contexte : système de partis figé, désaffection démocratique et Concertation dans le doute

Pour illustrer le contexte dans lequel se sont tenues les élections municipales de 2008, nous présenterons des éléments de différents ordres, dans le but de mesurer l’importance des initiatives prises dans le cadre de la préparation des élections municipales. Nous nous intéresserons d’abord au système de partis, qui fait montre d’une remarquable stabilité depuis le retour à la démocratie, mais dont la population semble s’éloigner. Nous observerons ensuite le système politique d’une manière plus globale, marqué par un phénomène de « désaffection démocratique ». Enfin, nous nous attacherons à des éléments de nature conjoncturelle, relatifs à la situation de la Concertation et du gouvernement de la Présidente Michelle Bachelet.

1. Le système de partis et le clivage démocratie-autoritarisme

Dans un livre publié en 1992, Scully fait état de l’existence de trois grands clivages qui ont marqué l’histoire politique du Chili depuis le XIXº siècle 2 . Ces conflits se sont structurés tour à tour autour de l’opposition entre cléricaux et laïcs (1860-1920), de l’émergence de la question sociale (1920-1953) puis de son extension au secteur rural (1952-1973). En conclusion, il estime que la transition démocratique a permis le retour du clivage autour des questions de classe. Cette thèse, centrale pour le courant qui insiste sur les continuités entre les périodes antérieures et postérieures à la dictature, est aujourd’hui largement contredite. Il semble en effet que l’on puisse affirmer que le clivage principal sous-jacent au système de partis est issu de la confrontation au cours des années 1980 entre opposants et partisans de la dictature. Cette affirmation oblige à prendre certaines distances avec l’usage classique du concept de clivage tel que présenté par Lipset et Rokkan 3 , puisque l’on présuppose que les clivages ne sont plus nécessairement d’origine sociale, mais qu’au contraire on insiste sur le rôle des acteurs politiques dans leur création et perpétuation 4 .

Partant de cette idée, on peut décrire le système de partis de la manière suivante. A droite, deux partis, l’Union Démocratique Indépendante (UDI) et Rénovation Nationale (RN), dans l’opposition depuis le retour à la démocratie, forment l’Alliance pour le Chili. Créés dans les années 1980, ils ont pris quelque distance avec la dictature de Pinochet, mais sans en renier complètement l’héritage, notamment en matière économique. Ils prétendent aujourd’hui être tournés vers l’avenir, accusant parfois la Concertation de ressasser le passé. Sur le plan institutionnel, ils refusent toujours de réformer le système électoral, ce qui laisse planer un doute sur leur conversion démocratique 5 . Ce refus les inscrit dans le clivage « démocratie-autoritarisme », au moins pour les électeurs de gauche, et fonctionne comme un marqueur identitaire qui relie ces partis à la dictature. Actuellement, la coalition est dominée par Sebastián Piñera. Issu de RN, il est le favori des sondages pour la prochaine élection présidentielle.

Deux coalitions occupent la gauche du spectre politique. La Concertation, généralement classée au centre-gauche, dirige le gouvernement de manière ininterrompue depuis 1990. Elle est composée de

2 Scully, Timothy, Los partidos de centro y la evolución política chilena, CIEPLAN, Santiago, 1992

3 Lipset, Seymour, Rokkan, Stan, Party Systems and Voter Alignments, Cross-National Perspectives, The Free Press, New York

4 Joignant, Alfredo, “Modelos, juegos y artefactos. Supuestos, premisas e ilusiones de los estudios electorales y de sistemas de partidos en Chile (1988-2005)”, Estudios Públicos, nº106, 2007

5 Barozet, Emmanuelle, “Les droites chiliennes : le dilemme de la rénovation », Problèmes d’Amérique Latine, nº56, 2005

quatre partis, la Démocratie-Chrétienne (DC), le Parti Socialiste (PS), le Parti Radical Social- démocrate (PRSD) et le Parti pour la Démocratie (PPD). Les trois premiers sont des partis anciens, héritiers de traditions historiques fortes, même si le radicalisme semble désormais en voie d’extinction. Le dernier est beaucoup plus récent et directement issu de l’opposition à la dictature. Fondé durant la transition comme un « parti instrumental » et provisoire, dans le but de fédérer l’opposition et de contourner l’interdiction légale de certains partis, des logiques institutionnelles ont ensuite conduit à son maintien. En raison d’une certaine proximité idéologique, il pourrait apparaitre comme un allié « naturel » du PS. Mais, pour la même raison, ils sont aussi rivaux. Les politiques pratiquées par les gouvernements de la Concertation, en particulier en matière économique, ont marqué une certaine continuité avec la période de dictature, ce qui a eu pour effet de contribuer à faire des institutions un thème central, puisque sur ce thème pouvait s’exprimer une véritable différence.

Plus à gauche, des partis sans représentation parlementaire se sont rassemblés au sein de « Ensemble nous pouvons plus » (« Juntos Podemos Más », JPM), articulé principalement autour d’une alliance entre le Parti Communiste (PC) et le Parti Humaniste (PH). Jusqu’à récemment, le PC et le PH se caractérisaient par un discours critique sur la transition et les concessions attribuées à la Concertation, même s’ils ont aussi apporté leurs voix lors d’élections décisives. Depuis l’élection de Guillermo Teillier à sa tête en 2005, le discours du PC connait une importante inflexion, puisqu’il fait de son accession à la représentation parlementaire sa priorité.

La description même du système de partis ouvre un premier débat, qui s’articule autour d’une comparaison entre le système antérieur au coup d’état de 1973 et celui qui émerge à la fin des années 1980, à la faveur de la transition pactée vers la démocratie. Durant les années 1990, certains auteurs ont insisté sur les similarités que présentent ces deux époques 6 . Ils mettent en particulier l’accent sur la réapparition conjointe sur la scène publique du Parti Communiste, du Parti Socialiste et de la Démocratie Chrétienne, élément de base de la Concertation, qui pèse dans les premières années de la transition environ la moitié des voix de la coalition de gouvernement et dont les deux premiers Présidents de la période de retour à la démocratie sont issus 7 . Ces analyses qui mettent l’accent sur les continuités font l’objet de nombreuses critiques.

La recension de ces critiques est propice à la présentation de différents traits du système de partis chilien tel qu’il se présente aujourd’hui. Tout d’abord, elles ne prennent pas en compte la stabilisation des alliances, qui marque une nette différence avec la période antérieure à la dictature. Même s’il convient de ne pas céder à la tentation d’assimiler les deux grandes coalitions à deux blocs s’opposant sur le mode du bipartisme 8 , force est de constater qu’il s’agit d’un élément qui marque une profonde différence entre les deux systèmes.

La permanence dans la répartition des forces entre les différents camps est aussi un important sujet de débat, où se mêlent les considérations sur le clivage sous-jacent au système des partis et les discussions sur le rôle des institutions, en particulier le système électoral, dans cet état de fait. Sur ce

6 Scully, Timothy, Valenzuela, Samuel, “Electoral Choices and the Party System in Chile: Continuities and Changes at the Recovery of Democracy”, Comparative Politics, Vol. 29, No. 4., Jul., 1997. Voir aussi : Montes, Esteban, Mainwaring, Scott, Ortega, Eugenio, “Rethinking the Chilean Party System”, Journal of Latin American Studies, Vol. 32, No. 3., 2000

7 1993, de 55,4 % ils représentent 27,1%, source Ministère de l’Intérieur

8 Siavelis, Peter, “Continuidad y cambio en el sistema partidista chileno: sobre los efectos de transformación de una reforma electoral”, Revista Ciencia Política, vol. 20, nº2, 2000

dernier point, les avis divergent sur le rôle du système binominal, en vigueur pour les élections parlementaires. Ce système, qui rend très difficile l’émergence d’une majorité importante dans les deux chambres, encourage à la formation de coalition et a probablement joué un rôle dans leur stabilité 9 . En outre, au contraire d’un système pleinement proportionnel, il limite la possibilité pour des partis non affiliés aux deux grands blocs d’accéder à la représentation parlementaire 10 .

Cependant, les effets du système électoral sur le système de parti pourraient être négligeables, et la stabilité, attribuée au système électoral, pourrait en fait être principalement le fruit des « dynamiques de la transition » 11 . Avant de revenir sur cette expression, il est important de noter que le système électoral, imposé par la dictature, souffre d’un déficit de légitimité selon l’opinion de la Concertation et de JPM, car il trouve son origine durant la dictature. A ce titre, le système électoral a occupé un rôle central dans la discussion politique depuis la transition, se retrouvant ainsi au cœur du clivage démocratie-autoritarisme. Depuis 2006, des projets de loi proposant certains aménagements butent sur l’opposition de l’Alliance, alors qu’une majorité qualifiée est requise pour la modification des lois électorales.

Par « dynamiques de la transition », on entend principalement la propension des acteurs à œuvrer pour la stabilité, et la priorité donnée à l’élaboration de compromis. Des concepts centraux de cette pratique politique sont la « démocratie des accords », promue par RN au début des années 1990, ou la « gobernabilidad », qui occupe une place primordiale dans les discours des dirigeants de la Concertation. Elle est généralement opposée au désordre qui est considéré avoir caractérisé la période 64-73 (ou 71-73), présentant la capacité à maintenir l’ordre et le calme dans les rangs de la Concertation comme le résultat d’un processus d’apprentissage de la période antérieure 12 . Cette forme d’autocensure dans la pratique politique a fortement conditionné l’action des gouvernements de la Concertation. Alors même que le risque d’un retour au pouvoir des militaires s’éloignait, cette disposition à la modération s’est intégrée dans la pratique de gouvernement de la Concertation.

Ces éléments renforcent l’hypothèse de l’existence d’un clivage essentiellement politique issu de la mobilisation contre la dictature, qui a joué un rôle structurant pour le système de parti né durant la transition démocratique. Il faut donc prendre en compte la construction de ce nouveau clivage pour expliquer la formation du système de partis chilien tel qu’il se présente aujourd’hui. Dans cette perspective, Juan Pablo Luna a mesuré le positionnement des électorats des partis selon trois clivages : Etat-marché, libéral-conservateur et autoritaire-démocratique 13 . Il constate que ce dernier est le seul clivage réellement significatif pour expliquer le vote des électeurs. Surtout, ce clivage est encore plus puissant pour expliquer l’attitude des élites politiques, généralement issues de cette période. La combinaison des variables institutionnelles et des « dynamiques de la transition » se révèle donc propice à l’émergence d’un « clivage rétrospectif » autour des questions de régime

9 Pour une description du fonctionnement du système binominal, voir l’article « sistema binominal » dans wikipedia (http://es.wikipedia.org/wiki/Sistema_binominal).

10 Nohlen, Dieter, “Reforma del sistema binominal desde una perspectiva comparada”, Revista de Ciencia Política, Vol. 26, nº1, 2006

11 Siavelis, Meter, op. cit.

12 Baeza-Rodriguez, Cecilia, « Los discursos públicos sobre la gobernabilidad en Chile como relatos de acción pública:

un enfoque cognitivista sobre la importación de las ideas », Nuevo Mundo Mundos Nuevos, Coloquios, 2008.

13 Luna, Juan Pablo, “Partidos políticos y sociedad en Chile. Trayectoria histórica y mutaciones recientes” in Fontaine, Arturo, Larroulet, Cristián, Navarrete, Jorge, Walter, Ignacio (eds), Reforma de los partidos políticos en Chile. Santiago:

Pnud, Cep, Libertad y Desarrollo, Proyectamérica y Cieplan, 2008

politique, qui se solidifie dans l’électorat et surtout dans la classe politique, avec pour effets une tendance au resserrement de la compétition idéologique et à une solidification des alliances.

En outre, on peut établir un lien entre l’existence de ce clivage ancien et relativement unidimensionnel, avec le phénomène de désaffection démocratique qui marque ces dernières années.

2. La désaffection démocratique

Par désaffection démocratique, on entend un éloignement de la politique, qui se traduit concrètement par la non participation aux processus électoraux. En matière de participation aux élections, les chiffres depuis le retour à la démocratie sont éloquents. Ils montrent une baisse constante de la participation aux élections et des inscriptions sur les listes électorales, en particulier chez les jeunes 14 . On compte aujourd’hui 8 110 265 inscrits, un chiffre stable depuis 1993, sur une population en âge de voter de 11 965 990, soit un taux d’inscription de 67,8 %, à comparer avec un taux de quasiment 90 % en 1990.

Evolution du taux d’inscription 1990-2008

90 % en 1990. Evolution du taux d’inscription 1990-2008 Source : Observatoire électoral UDP Certes, le

Source : Observatoire électoral UDP

Certes, le taux de 1990 était exceptionnel et lié à des circonstances particulières. Le plébiscite de 1988, où se jouait le maintien au pouvoir du général Pinochet, et l’élection du Président de la République en 1990, mettaient en jeu le régime lui-même. On pourrait ainsi en partie expliquer cette courbe comme le résultat d’un phénomène de normalisation après des années de forte mobilisation contre le régime de Pinochet. Pour continuer à relativiser ce chiffre, on peut souligner que le

14 Saldaña, Jorge, Participación y régimen electoral en Chile, Observatorio Electoral UDP Documentos de Trabajo, Número 11, 2008

creusement de la distance entre les citoyens et le système politique formel est loin d’être une tendance exclusivement chilienne. Il n’en reste pas moins que le corps électoral se maintient quasiment inchangé depuis la fin des années 1980, ce qui dénote une insatisfaction face à l’offre politique et face aux conditions du jeu politique. La fixation de la lutte politique dans les limites du clivage « démocratie-autoritarisme », de moins en mois évocatrice pour les personnes qui n’ont à peine ou même pas connu cette période, est un possible facteur d’explication. On peut aussi mentionner la mauvaise évaluation des institutions politiques, en particulier les partis et les parlementaires, éléments qui tendent à accréditer l’idée d’une crise de légitimité larvée.

3. Les doutes de la Concertation quant à son avenir à la tête du gouvernement

Enfin, pour terminer cette présentation du contexte des élections tenues en 2008, nous souhaitons exposer brièvement quelques éléments d’ordre conjoncturel. Au niveau national, les acteurs politiques abordent l’échéance municipale tournés vers 2009, année où se dérouleront les élections présidentielles et législatives. Les municipales apparaissent comme une étape dans le processus qui mène au scrutin phare. Dans cette perspective, la Concertation est touchée par un certain pessimisme. Les difficultés rencontrées tant par le gouvernement de la Présidente Michelle Bachelet que par la coalition elle-même génèrent des doutes quant à la possibilité de remporter une cinquième élection présidentielle consécutive.

L’élection de Bachelet en 2006 laissait entrevoir des promesses de renouvellement, synthétisées dans le slogan de campagne du « gouvernement citoyen ». Cependant, il s’est révélé difficile de bousculer les habitudes ancrées dans la pratique politique de la Concertation, pour donner une traduction concrète à ces discours 15 . En outre, la coalition a été ébranlée par une série de crises internes affectant le PPD en 2006 et la DC en 2007, qui ont entrainé la perte de la majorité dans les deux chambres du Parlement, à laquelle viennent s’ajouter les récurrents mouvements d’humeur des parlementaires. Ces phénomènes ont rendu inévitable de négocier tout projet législatif avec l’Alliance. Le gouvernement a par ailleurs dû faire face à des problèmes liés à la mise en place d’un nouveau système de transport public à Santiago, que la précédente administration avait retardée 16 . La combinaison entre un affaiblissement politique et une gestion parfois déficiente a fait naitre des doutes sur la capacité de la Concertation à s’imposer lors des prochaines échéances, et même sur sa continuité en tant que coalition.

Ainsi, les élections municipales de 2008 se présentent dans un contexte marqué par un clivage politique à la fois solidifié mais d’une certaine manière proche de l’essoufflement. Il semble s’éloigner des citoyens à mesure qu’il se consolide. En outre, les tensions internes auxquelles est soumise la Concertation laissent à penser qu’un réalignement, possible réponse au défi de la désaffection démocratique, pourrait avoir lieu. Mais, loin de ces analyses prenant en compte une perspective à moyen et long terme, pour les partis de la Concertation ces élections sont surtout l’occasion de tester des formules visant à enrayer la tendance qui semble conduire la coalition vers la défaite en 2009.

15 Díaz-Tendero, Eolo “Iluminismo democrático versus ciudadanía sectorial. La nueva matriz social chilena y los desajustes de la acción político institucional” in ÁGUILA, Ernesto (ed), Los desafíos del progresismo, Instituto Igualdad – Catalonia, Santiago 2005

16 Mardones, Rodrigo, “Chile: Transantiago recargado”, Revista de ciencia política, vol. 28, nº 1, 2008

II.

Les élections municipales de 2008 : prémisse d’un réalignement du système de partis

Tenues le 26 octobre 2008, les élections municipales se situent à une distance à peine supérieure de un an des élections législatives et présidentielles de 2009. Pour les partis et les acteurs politiques nationaux, l’enjeu propre des élections municipales est considéré comme mineur, leur attention étant focalisée sur les échéances suivantes. C’est un élément important à prendre en compte pour l’analyse des décisions stratégiques prises par les différents partis. Nous nous proposons ici d’analyser brièvement les résultats en termes généraux, pour nous focaliser surtout sur les résultats de deux initiatives prises par la Concertation et JPM, portant respectivement sur l’élection des conseillers municipaux, et celle des maires. Chacune est accompagnée d’un dispositif distinct à gauche. Nous étudierons le sens de ces dispositifs dans le cadre tracé dans la partie précédente, et ce qu’ils peuvent annoncer dans une vision prospective.

1. L’élection des conseilleurs municipaux : les deux listes de la Concertation

Les conseillers municipaux (Concejales) sont élus à travers un scrutin de liste à un tour. Peu nombreux, ils occupent des fonctions relativement importantes au niveau local 17 . Depuis 1992, la Concertation a présenté lors de ces élections une liste unique, fruit de la négociation entre les quatre partis tant au niveau national que local.

Fin mai 2008, le PPD et le PRSD surprennent leurs alliés du PS et de la DC en annonçant qu’ils présenteront leur propre liste pour les élections de conseiller municipal. Ils placent ainsi les autres partis de la Concertation devant le fait accompli. Ce faisant, ils remettent en cause des traditions de la Concertation, et provoquent des réactions fortement irritées dans les autres partis. Ainsi, le Secrétaire Général du Parti Socialiste, Marcelo Schilling, déclare qu’il voit dans les deux listes un précédent qui pourrait se répéter en d’autres occasions, ce qui constitue une menace voilée d’affronter séparément les élections parlementaires 18 . En raison de l’existence du système binominal, participer à travers des listes séparées pourrait affecter fortement les résultats, en particulier celui du PPD s’il devait rester en marge de la Concertation.

Cependant, malgré les récriminations du PS et de la DC sur la mise en danger de la Concertation, le PPD et le PRSD ne renoncent pas à leur projet. Ils souhaitent pouvoir augmenter le nombre de leurs candidats grâce aux deux listes. Dans une lettre ouverte à leur homologue de la DC, les Présidents de ces deux partis expliquent qu’ils ne veulent pas remettre en cause la Concertation. Au contraire, ils présentent la possibilité de doubler le nombre de candidats comme l’occasion de renouveler le personnel politique en intégrant des « citoyens militants et indépendants » 19 . Ils en espèrent une augmentation du vote cumulé de la Concertation, qui lui permettrait d’atteindre un score supérieur à 50%. Ils ambitionnent ainsi de renverser une tendance qu’ils jugent favorable à la droite.

Cependant, au-delà de ces déclarations, il semble bien que ce soit la compétition interne à la coalition qui soit le moteur principal de l’initiative. Au-delà de ces considérations, il convient toutefois

17 On en compte de 6 à 10 selon la taille des comunes.

18 “Schilling: dos listas de concejales son precedente para dos listas parlamentarias”, La Nación, 27-05-08

19 Carta de los presidentes PPD y PRSD, La Nación, 24-05-08

de s’interroger sur les fondements d’une telle décision et la lisibilité pour l’électorat. A ce titre, il est intéressant d’observer qu’une fois la décision entérinée, les deux listes, désireuses de maintenir l’étiquette « Concertation », s’affrontent sur le nom qu’elles vont adopter. Après négociation, le nom de « Concertation Démocratique » est attribué à une liste (DC-PS), et l’autre est baptisée « Concertation Progressiste » (PPD-PRSD), sans qu’aucun élément de fond ne vienne justifier cette décision. Cette anecdote illustre bien la logique du dispositif, qui relève plutôt de l’opportunisme électoral que d’une décision inspirée par une logique de clivage. Pourtant, par les débats qu’elle suscite et la marque symbolique qu’elle laisse, l’initiative des deux listes ouvre la porte à une reformulation de la coalition, sans qu’il soit possible cependant d’en appréhender les contours futurs, du fait même de l’absence de fondement tangible à cette décision.

En termes de résultat, il est difficile de détecter un effet spécifique. La Concertation subit une perte de 3,6 points en comparaison avec les élections de 2004, et les partis qui la composent connaissent des sorts divers. La DC perd un peu plus de 30 % de ses voix, et chute sous la barre des 14% de part des votes. Le PPD, inspirateur de la formule des deux listes, n’en tire aucun bénéfice, puisqu’il perd lui aussi des voix. Le PS de son côté reste relativement stable. Quant au PRSD, il augmente légèrement sa part de l’électorat. C’est surtout l’observation de l’évolution du nombre de suffrages obtenus qui est édifiante. Tous les partis de la Concertation perdent des voix, sauf le PRSD. Ainsi, l’échec est patent, qu’il s’agisse de l’objectif affiché d’obtenir 50% des voix, ou du vœu implicite de redynamiser la Concertation.

Vote des Conseillers Municipaux par coalition (2004-2008)

Vote des Conseillers Munici paux par coalition (2004-2008) Source : Instituto Igualdad On constate que la

Source : Instituto Igualdad

On constate que la part de la Concertation dans l’électorat baisse, surtout au profit des indépendants du pacte « Pour un Chili Propre » (« Por un Chile Limpio). Cette nouvelle coalition regroupe les formations issues de scissions de la DC et du PPD. On peut supposer qu’une bonne part des voix perdues par la DC a bénéficié à cette nouvelle force. En termes de clivage, une interprétation téméraire pourrait voir dans l’émergence de cette force le germe d’un nouvel acteur au centre, capable de remettre en cause les alliances traditionnelles. C’est d’ailleurs l’ambition déclarée de ces partis. Cependant, il est impossible d’anticiper le comportement de cet électorat dans les échéances à venir. Il est en effet probablement composé en grande partie par des électeurs qui jusque là se

sont maintenus dans le clivage « démocratie-autorité ». En cas de second tour présidentiel, il faudra observer s’ils continuent à se déterminer selon cet axe, ce qui impliquerait un vote en faveur du candidat de la Concertation. Une décision différente, comme le vote pour le candidat d’opposition ou le vote nul, pourrait signifier une érosion plus avancée du clivage.

Vote Concertation aux élections de Conseillers Municipaux 2004-2008

 

Résultat 2004

Résultat 2008

Evol. 2004-2008

Parti

Suff. Exprimés

% suffr.

Suff. Exprimés

% suffr.

Part du vote

% d'évol.

DC

1.243.220

20,30%

778.766

13,98%

-31,13%

-31%

PRSD

281.662

4,60%

289.121

5,19%

12,83%

13%

PPD

610.603

9,97%

475.665

8,53%

-14,44%

-14%

PS

667.235

10,90%

622.552

11,17%

2,48%

2%

Source : Servel (Servicio Electoral) et élaboration de l’auteur

Quant à l’objectif de redynamiser la Concertation, l’échec est encore plus visible. Au sein d’un corps électoral figé, le nombre de partisans de la Concertation se réduit. Cette contraction de l’électorat de la coalition au pouvoir depuis 1990 est un élément à prendre en compte pour analyser la seconde initiative, relative à l’élection des maires, et ses possibles prolongements.

2. L’élection du maire : le pacte par omission Concertation-JPM

a. L’élaboration de l’accord

Pour cette élection, la Concertation prend une autre initiative, pour laquelle elle s’associe avec JPM. Il est à noter que les querelles pour l’élection des conseillers municipaux n’ont pas affecté les négociations pour les candidats au poste de maire, pour lesquels la Concertation a présenté un candidat unique dans chaque commune 20 .

Le 29 juillet 2008, les partis annoncent un accord de désistement portant sur 25 communes (sur un total de 346) où les deux coalitions présenteront un candidat unique, dans 17 cas issus de la Concertation, dans 8 du PC. Le pacte inclue peu de municipalités de premier plan, hormis trois importantes communes de Santiago (La Florida, Maipú et Pedro Aguirre Cerda) et Viña del Mar, où les chances de succès sont minimes 21 . Portant sur des communes de tailles très diverses, il concerne au total environ 16 % des électeurs exprimant leur suffrage.

La signature du pacte s’inscrit dans le contexte d’un nouveau rejet par les parlementaires de RN et de la UDI d’un projet de loi sur la réforme du système binominal, que le PC tient pour responsable de son absence de représentation au Parlement. Dans le discours du PC et de la Concertation, il est d’ailleurs commun de faire référence à cette absence comme une « exclusion » 22 . Le pacte est ainsi présenté comme une mesure de rétorsion pour « punir » la droite de son refus de modifier la loi

20 Le maire au Chili est élu à travers un scrutin uninominal à un tour.

21 La maire UDI Virginia Reginato y sera réélu avec 78% des voix.

22 Cependant, l’absence de représentation parlementaire d’un parti ne dépassant pas le seuil de 5 % des voix est assez commune dans à de nombreuses démocraties libérales, selon le système électoral adopté

électorale. Cependant, comme on le verra plus avant, le discours qui justifie le pacte en tant qu’alternative au blocage de la réforme du système électoral a surtout pour effet de permettre de construire cette alliance sans l’assumer comme telle, c’est-à-dire sans en approfondir le contenu politique. Dans ce sens, le dispositif du pacte par omission s’inscrit pleinement dans la perpétuation du clivage « démocratie-autoritarisme », dans la mesure où il se fonde exclusivement sur une critique des institutions, laissant de côté tous les autres sujets susceptibles d’être traités.

On peut relever le contraste entre la tension et l’animosité qui entourent les discussions dans la Concertation sur les deux listes, et la discrétion et le consensus apparent qui marquent l’annonce du pacte. Au sein de la DC, quelques personnalités expriment leurs doutes sur le bien-fondé d’un tel accord, et leurs craintes de voir certains électeurs refuser de voter pour d’anciens adversaires. Mais ces objections ne rencontrent qu’un écho limité. Les discours les plus enthousiastes proviennent des rangs communistes. Le Président du PC, un des plus fervents partisans de cet accord, le définit de la manière suivante :

“Cet accord contient un profond contenu démocratique, c’est à dire qu’il ne s’agit pas d’un accord instrumental électoral, pour rassembler les votes des uns et des autres. C’est un accord dont le but est de discuter l’essentiel, qui est la démocratisation du pays, une réponse aux positions excluantes de la droite, qui reste attachée aux enclaves institutionnelles laissées par la dictature, et par conséquent défend la constitution de 1980. C’est donc une prise de position du point de vue d’une construction de conscience d’une transcendance nationale qui va dépasser les cadres et les limites géographiques de la commune, et va faire partie du débat interne tant de la Concertation que de JPM. » 23

Cette déclaration de Guillermo Teillier exprime un important virage stratégique du PC. Le Parti Communiste semblait jusqu’à présent se contenter d’une position marginale et contestataire dans le système politique depuis le retour à la démocratie, bien qu’il ait joué un rôle lors du plébiscite de 1988 et des deux dernières élections présidentielles, décidées au second tour. A l’occasion de ces élections municipales, il fait de l’obtention d’une plus grande représentation son principal objectif, auquel il subordonne ses objectifs traditionnels. Teillier fait certes le lien entre cette nécessité de représentation et des préoccupations relevant plus classiquement du conflit de classe, mais il est visible que le but principal est d’obtenir une participation plus active dans le système politique.

Dans une analyse dans le cadre du système de partis, il apparait que le Parti Communiste, jusqu’à présent une force qui se définissait principalement par rapport à l’axe Etat-marché, inscrit désormais son discours dans le clivage démocratie-autoritarisme. A ce titre, il est remarquable, selon les propres mots du Président du PC, que « l’essentiel », dans un pays où le coefficient de Gini 24 atteint

23 Entrevista a Guillermo Teillier, El Siglo, 01-08-08. Traduction de l’auteur : “este acuerdo es con un profundo contenido democrático, es decir no es un acuerdo instrumental electoral, de juntar votos de uno y otro. Es un acuerdo que tiene por fondo conversar lo principal que es la democratización del país, una respuesta a las posiciones excluyentes de la derecha, que sigue aferrada a enclaves institucionales que dejó la dictadura y por consiguiente defendiendo la constitución del 80. Y por tanto es una toma de posición desde el punto de vista de una construcción de conciencia de trascendencia nacional que va a superar los marcos o límites geográficos de la comuna, y va a estar en el debate al interior tanto de la Concertación como del Juntos Podemos Más”

24

0,54 25 , soit la « démocratisation du pays », envisagée uniquement dans la perspective d’un changement institutionnel. Jusqu’à présent, le PC semblait attaché au clivage Etat-marché. Ce nouveau positionnement donne à penser que le PC est comme aspiré par le clivage démocratie- autoritarisme, s’engageant dans le sillage de la Concertation. Le renoncement du PC à une posture « antisystème » est objet de critiques à l’intérieur du parti lui-même, où certains ne partagent pas le choix de faire de la question de la représentation une priorité 26 . Ils sont toutefois minoritaires. Dès l’officialisation du pacte, le Président du PC évoque la possibilité de voir cet accord se généraliser pour d’autres élections, signifiant ainsi qu’il ne s’agit pas d’une opération ponctuelle, mais qu’au contraire il s’inscrit dans une tendance qui pourrait s’accélérer.

b. Résultats et retentissement du pacte par omission

On constate dans ces résultats agrégés au niveau national une baisse du vote Concertation de 6,4 points, et une légère hausse du vote JPM de 0,5 points. Cela se traduit par une forte diminution du nombre de maires issus de la Concertation, qui passe de 203 à 146.

Vote aux élections de maire 2004-2008 (par coalition)

146. Vote aux élections de maire 2004-2008 (par coalition) Source : Instituto Igualdad Pour ce qui

Source : Instituto Igualdad

Pour ce qui est du pacte par omission, les résultats sont mitigés. Sur les 25 communes concernées, 14 ont conservé un maire de la même couleur politique, quatre mairies jusque là tenues par un membre de la coalition ont été perdues, et trois ont été conquises. Par ailleurs, dans quatre villes le pacte n’a pas été respecté.

25 Ministerio de Planificación - Encuesta CASEN 2006, cité dans l’article “Economía de Chile”, Wikipedia

26 Entrevista a Tomás Moulian, The Clinic, nov. 2008

Résultats du Pacte par Omission (Communes attribuées au PC)

   

2004

 

2008

Evol. 2004-2008

Comuna

% Suff PC

Résultat PC

Suff. exprimés

%Suff PC

Résultat PC

Suff exprimés

Suffrage

Participation

Canela

52,33

Vict

5.072

45,87

Def

4.942

-12,3%

-3%

Cañete

5,14

Def

13.456

28,72

Def

12.977

458,8%

-4%

Diego de Almagro

52,29

Vict

7.607

56,86

Vict

6.155

8,7%

-19%

La Ligua

45,78

Vict

15.096

42,03

Vict

15.441

-8,2%

2%

Limache

No

Def

16.961

13,07

Def

17.856

 

5%

Los Vilos

No

 

8.298

No

 

8.296

 

0%

Pedro Aguirre Cerda

31,37

Def

53.479

52,63

Vict

49.025

67,8%

-8%

Til Til

36,18

Vict

7.189

47,33

Vict

6.598

30,8%

-8%

Source : Servel (Servicio Electoral) et élaboration de l’auteur

Résultats du Pacte par Omission (Communes attribuées à la Concertation)

   

2004

 

2008

Evol. 2004-2008

Comuna

% Suff Conc

Résultat Conc

Suff. exprimés

% Suff Conc

Résultat Conc

Suff exprimés

Suffrage

Participation

Combarbalá

30,48

Vict

6.972

20,51

Def

6.440

-33%

-8%

Concepción

39,41

Def

99.071

28,86

Def

94.325

-27%

-5%

Copiapó

50,01

Vict

44.508

37,19

Def

44.286

-26%

0%

Curicó

34,76

Def

48.727

44,5

Def

49.573

28%

2%

Huechuraba

37,42

Def

27.575

36,66

Def

27.052

-2%

-2%

La Cisterna

48,03

Vict

42.979

58,94

Vict

39.519

23%

-8%

La Estrella

38,24

Def

2.419

47,93

Def

2.393

25%

-1%

La Florida

46,55

Def

133.845

52,82

Vict

124.507

13%

-7%

Maipú

54,03

Vict

127.531

66,92

Vict

132.712

24%

4%

Melipilla

40,35

Def

39.947

57,1

Vict

38.689

42%

-3%

Ñuñoa

31,75

Def

93.469

34,4

Def

92.326

8%

-1%

Osorno

33,87

Vict

63.366

48,67

Vict

62.664

44%

-1%

Placilla

52,98

Vict

4.751

47,49

Def

5.135

-10%

8%

Quilicura

53,75

Vict

33.539

27,54

Def

44.012

-49%

31%

Quintero

46,44

Def

10.547

15,41

Def

11.415

-67%

8%

San Esteban

20,28

Def

7.146

29,43

Def

7.600

45%

6%

Viña del Mar

45,6

Def

128.824

21,15

Def

129.500

-54%

1%

Source : Servel (Servicio Electoral) et élaboration de l’auteur

Pourtant, ces résultats contrastés et portant sur un échantillon réduit du corps électoral ont un grand retentissement. Dans un discours prononcé le soir de l’élection, la Présidente Bachelet mentionne le pacte, et montre en exemple l’élection de Claudina Nuñez, militante communiste élue à Pedro Aguirre Cerda, et unique personnalité nommément citée 27 . Dans les rangs de la Concertation, on célèbre aussi la victoire de Jorge Gajardo dans la commune de La Florida. Ces deux maires nouvellement élus deviennent, le temps d’une soirée électorale, des symboles.

Au-delà de cet enthousiasme, on évoque plus ou moins explicitement des regrets sur les résultats qui auraient pu être obtenus si le pacte avait concerné un plus grand nombre de communes. Au cours de la campagne, il avait été question d’inclure certaines communes supplémentaires, comme Santiago, Valparaíso et Estación Central. Cependant, ces tractations n’ont pas abouti. Dans ces trois

27 Discours de la Présidente Michelle Bachelet, 26-10-08. http://www.minsegpres.gob.cl/portal/noticias/2008-

villes, le candidat de l’Alliance s’est imposé. Certains estiment que la situation aurait pu être différente si l’accord avait été plus large. Eduardo Frei, pré-candidat présidentiel de la DC, estime qu’il aurait été utile de montrer une « plus grande générosité » 28 . On peut y voir un signal envers le JPM en vue des futures échéances.

De son côté, le PC se montre très satisfait, érigeant Claudina Núñez en symbole de la victoire. Le Président du parti renouvelle son souhait de répéter le dispositif lors des élections législatives. Cependant, le PH, allié au sein de JPM, est beaucoup plus sceptique, et ne partage pas le même intérêt pour une alliance strictement tactique, qui met en péril le positionnement stratégique de JPM en tant qu’alternative à la Concertation. Les visions stratégiques sont donc bien différentes chez ces alliés.

Plus que les résultats eux-mêmes du pacte par omission, c’est la communication autour de cette initiative qui semble poser les bases d’un possible changement d’importance dans les alignements partisans. L’hypothèse d’une alliance pour les élections législatives dénote une évolution au sein des deux coalitions. Du côté de la Concertation, ces nouvelles voix pourraient permettre de maintenir la coalition au pouvoir. En effet, les résultats, en particulier ceux du vote pour les conseillers municipaux, montrent qu’il est très difficile pour la Concertation d’attirer de nouveaux électeurs. Pour le PC, cela représente la possibilité d’atteindre à nouveau des postes de responsabilité, que ce soit dans l’exécutif local ou à la chambre des députés. Mais il s’agit aussi d’un renoncement à représenter une option plus radicale dans le système politique. Cet accord pourrait ainsi avoir des conséquences sur l’ensemble du système politique. En effet, si l’on retient le rétrécissement de l’offre politique comme un facteur explicatif majeur de la « désaffection civique », l’insertion du PC dans les dynamiques centripètes propre au système politique chilien restreint encore plus l’éventail de choix pour les électeurs.

En analysant une telle stratégie du point de vue des « dynamiques de la transition » et des clivages, on constate donc des effets plutôt contradictoires. Il y a bien une rupture apparente avec certaines tendances, dans la mesure où cela correspondrait à un élargissement de la base de la Concertation et à une réintégration du PC dans les instances représentatives. Cependant, on peut aussi y voir une forme de couronnement des tendances centripètes propres au système de parti depuis 1990. Même si formellement il s’en défend, l’alliance du PC et de la Concertation se fonderait sur un discours centré sur la démocratisation des institutions, c’est-à-dire complètement aligné sur le clivage démocratie-autoritarisme. Reste à savoir si le PC serait suivi par ses électeurs, dans la mesure où l’on peut estimer qu’une part importante du vote du JPM repose essentiellement sur une logique de protestation, critique de la Concertation. Les efforts du PC pour maintenir cet accord comme un dispositif strictement instrumental sont certainement une tentative de maintenir une position en équilibre entre les deux coalitions. Cependant, la question du sens de cette alliance ne pourra être durablement éludée.

Le résultat des deux expériences menées par les coalitions de gauche lors des élections municipales est donc particulièrement ambigu. On observe des ruptures en trompe-l’œil, puisque le clivage principal reste inchangé. La formation de deux listes de la Concertation et la mise en place du pacte par omission entre la Concertation et JPM s’appuie sur les logiques d’un clivage qui mobilise de

28 “Eduardo Frei: Hay que tener humildad y escuchar la voz del pueblo”, Radio cooperativa, 26-10-08.

moins en moins. Par ces deux actes politiques, les partis qui les mettent en place souhaitent affirmer leur ambition de renouveler le paysage politique, mais échouent à donner un contenu réel à ce changement. Signes d’un essoufflement du système de partis, ils pourraient cependant être les prémisses de transformations plus importantes, qui pourraient se produire après les élections prévues en 2009.

III. Conclusion : Perspectives pour 2009 et au-delà

Les élections municipales passées, le paysage pour les élections présidentielles s’est rapidement éclairci. A droite, l’Alliance présentera un candidat unique, Sebastián Piñera, qui dispose actuellement d’une avance de plus de dix points sur les possibles candidats de la Concertation lors d’un second tour 29 . La Concertation s’est elle aussi mise d’accord sur un candidat unique, qui semble devoir être Eduardo Frei, ancien Président entre 1993 et 1999. De plus, les partis ont passé un accord visant à la mise en place d’une seule liste parlementaire. Cependant, cet accord sera soumis à une importante tension au moment de la répartition des circonscriptions et de la désignation des candidats. Enfin, le dialogue est ouvert avec le PC pour la conclusion d’un accord sur le modèle du pacte par omission, qui inclurait le soutien de ce parti lors du second tour des élections présidentielles, en échange de quelques circonscriptions pour les élections parlementaires. Là encore, il est trop tôt pour affirmer que cette alliance est inéluctable.

En effet, un rapide panorama de la Concertation doit aussi prendre en compte les mouvements aux extrémités du spectre couvert par la coalition. Les scissions du PPD, de la DC, et du PS 30 qui ont émaillé les trois dernières années montrent la volonté de remettre en cause l’existence d’une coalition qui semble tenir uniquement par la volonté de se maintenir au pouvoir. L’attitude des ex-DC, tentés de rejoindre la droite, ou de secteurs socialistes se tournant vers les partis du JPM, semble dessiner la possibilité d’un réalignement, surtout en cas de défaite.

Dans cette perspective, Juan Pablo Luna évoque quatre scénarios pour de possibles ajustements dans le système de partis 31 . Le premier se fonde sur un réalignement à partir d’une réforme électorale, très hypothétique dans la mesure où l’Alliance continue à s’y opposer. La fin du système binominal fragiliserait les coalitions, puisque les incitations à former des alliances seraient moindres, ce qui pourrait aboutir à la formation de blocs plus souples. Le second envisage un réalignement à travers l’alternance, dans la mesure où un Président issu de la droite modérée comme Sebastián Piñera pourrait essayer de coopter certains secteurs de la DC. Cependant, l’enracinement de la tradition de la Concertation dans ce parti rend assez improbable qu’un tel mouvement puisse dépasser quelques cas ponctuels. Le troisième évoque l’hypothèse d’un « effondrement à la vénézuélienne”. Le système de parti, fragilisé par son éloignement de l’électorat, pourrait être balayé en cas d’émergence d’une figure politique fondant son discours sur une critique de la politique. Toutefois, il n’y a pour l’instant pas d’indice qu’une telle figure existe.

29 CEP, Estudio Nacional de Opinión Pública, nº58, nov-dec 2008. www.cepchile.cl

30 Fin 2008, un secteur du PS a quitté ce parti pour fonder le MAS (Mouvement Socialiste Autonome)

31 Luna, Juan Pablo, “Partidos políticos y sociedad en Chile. Trayectoria histórica y mutaciones recientes” in Fontaine, Arturo, Larroulet, Cristián, Navarrete, Jorge, Walter, Ignacio (eds), Reforma de los partidos políticos en Chile. Santiago:

Pnud, Cep, Libertad y Desarrollo, Proyectamérica y Cieplan, 2008

Enfin, le quatrième scénario, le plus probable selon cet auteur, consisterait en une « mort lente » du système. Les partis continueraient à administrer leurs électeurs « en voie d’extinction », s’affaiblissant progressivement. Il est possible que ce quatrième scénario soit déjà en train de se dérouler, et les élections municipales pourraient en avoir été une manifestation. Les manœuvres électorales mises en œuvre à cette occasion, même si elles jouent sur une rhétorique de la démocratisation, semblent en réalité davantage destinées à la gestion de cohortes d’électeurs traditionnels. Elles n’augmentent pas l’attractivité de ces partis pour les électeurs déjà distants vis-à- vis de l’activité politique, et dénotent surtout une tendance des partis à raisonner au sein des cadres institutionnels existants, sans chercher à les dépasser. On observe ainsi un total désintérêt pour les non-inscrits, que des campagnes spécifiques pourraient inciter à voter. Poursuivant cette hypothèse de la « mort lente » déjà à l’œuvre, il est possible que l’alternance accélère ce mouvement, mettant ainsi fin à des « dynamiques de la transition ». En ce sens, l’élection de 2009 semble se profiler comme une échéance critique, où les grands équilibres à l’œuvre depuis la fin des années 1980 pourraient être remis en cause.

Bibliographie

Baeza-Rodriguez, Cecilia, « Los discursos públicos sobre la gobernabilidad en Chile como relatos de acción pública: un enfoque cognitivista sobre la importación de las ideas », Nuevo Mundo Mundos Nuevos, Coloquios, 2008. www.nuevomundo.revues.org/index11042.html

Barozet, Emmanuelle, “Les droites chiliennes : le dilemme de la rénovation », Problèmes d’Amérique Latine, nº56, 2005

CEP, Estudio Nacional de Opinión Pública, nº58, nov-dec 2008. www.cepchile.cl

Díaz-Tendero, Eolo “Iluminismo democrático versus ciudadanía sectorial. La nueva matriz social chilena y los desajustes de la acción político institucional” in ÁGUILA, Ernesto (ed), Los desafíos del progresismo, Instituto Igualdad – Catalonia, Santiago 2005

Joignant, Alfredo, “Modelos, juegos y artefactos. Supuestos, premisas e ilusiones de los estudios electorales y de sistemas de partidos en Chile (1988-2005)”, Estudios Públicos, nº106, 2007

Lipset, Seymour, Rokkan, Stan, Party Systems and Voter Alignments, Cross-National Perspectives, The Free Press, New York

Luna, Juan Pablo, “Partidos políticos y sociedad en Chile. Trayectoria histórica y mutaciones

recientes” in Fontaine, Arturo, Larroulet, Cristián, Navarrete, Jorge, Walter, Ignacio (eds), Reforma de los partidos políticos en Chile. Santiago: Pnud, Cep, Libertad y Desarrollo, Proyectamérica y Cieplan,

2008

Mardones, Rodrigo, “Chile: Transantiago recargado”, Revista de ciencia política, vol. 28, nº 1, 2008

Nohlen, Dieter, “Reforma del sistema binominal desde una perspectiva comparada”, Revista de Ciencia Política, Vol. 26, nº1, 2006

Saldaña, Jorge, Participación y régimen electoral en Chile, Observatorio Electoral UDP Documentos de Trabajo, Número 11, 2008

Scully, Timothy, Los partidos de centro y la evolución política chilena, CIEPLAN, Santiago, 1992

Scully, Timothy, Valenzuela, Samuel, “Electoral Choices and the Party System in Chile: Continuities and Changes at the Recovery of Democracy”, Comparative Politics, Vol. 29, No. 4., Jul., 1997.

Siavelis, Peter, “Continuidad y cambio en el sistema partidista chileno: sobre los efectos de transformación de una reforma electoral”, Revista Ciencia Política, vol. 20, nº2, 2000