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École des hautes études en sciences de l'information et de la communication Université de Paris-Sorbonne (Paris IV)

MASTER 1 re année

Formation Initiale

Mention : Information et Communication Spécialité : Communication des Entreprises et des Institutions

LES FARC-EP ET INTERNET :

FABRIQUE D´UNE GUERILLA VIRTUELLE

préparé sous la direction du Professeur Véronique RICHARD Rapporteur pédagogique : Anne-Laure Camus Rapporteur professionnel : François-Bernard Huygues

Nom et prénom : Nicolas Obrist

Promotion : 2008-2009 Soutenu le : 9 septembre 2009 Note au mémoire : 15/20

Remerciements

Merci à toutes les personnes qui m‟ont aidé et accompagné dans la réalisation

de ce mémoire.

Un grand merci à Anne-Laure Camus pour ses précieux conseils sans lesquels

ce mémoire n‟eut pas été possible. Merci aussi pour sa patience. Un grand merci également à François-Bernard Huyghe pour m‟avoir guidé dans

des terres inconnues pour moi il y a encore quelques mois. Son expertise dans

les domaines du terrorisme et des conflits m‟a été indispensable.

Merci à Pascal Drouhaud pour

m‟avoir accordé un

entretien. Celui-ci m‟a

permis de mieux cerner mon sujet

qualité.

et

de faire,

je l‟espère, un

mémoire de

Merci à Véronique Richard, Olivier Aïm, Chantal Guérin et l‟ensemble des

professeurs et intervenants au CELSA pour leur disponibilité et la qualité de leurs enseignements.

Enfin, merci à mon entourage, en France comme au Pérou, pour m‟avoir encouragé et accompagné dans la réalisation de ce mémoire.

SOMMAIRE

INTRODUCTION

 

4

I.

Internet, outil et support pour la communication politique des FARC-EP

15

  • a. Les sites web des FARC et du MB : principaux supports du discours politique

15

  • b. Un discours peu adapté au web

23

  • c. Internet comme support des outils de communication des FARC

26

II.

Un front virtuel pour combattre « l’ennemi

32

  • a. La nébuleuse des FARC-EP sur Internet

33

  • b. Attaques et contre-attaques

38

  • c. Le cas de

la « Baretopolítica »

41

III. Internet, pour redorer son image

44

 
  • a. Une guérilla de plus en plus affaiblie

44

  • b. L’otage-média : une stratégie fatale pour les FARC-EP

46

  • c. Internet : opération lifting, après 45 ans

49

CONCLUSION

 

54

BIBLIOGRAPHIE

58

ANNEXES ..............................................................................................................................................

60

RESUME

 

128

MOTS-CLES

150

INTRODUCTION

Depuis le 11 septembre 2001, le monde occidental vit dans la peur quotidienne du terrorisme religieux. Al-Qaeda, le Hamas ou encore le Hezbollah en sont devenus les principaux symboles. Cependant, ce serait oublier que dans d´autres parties du monde, le terrorisme porte un autre visage. En Amérique latine, les principaux noms du terrorisme sont le Sendero Luminoso, guérilla péruvienne la plus meurtrière de la région latino-américaine, l´ERP (Ejercito Revolucionario del Pueblo) en Argentine, le FSLN (Frente Sandinista de Liberación Nacional) au Nicaragua et évidemment les FARC-EP (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia Ejército del Pueblo), guérilla née en Colombie en 1964. En cette année 2009, la guérilla célèbre ses 45 ans d´existence ce qui en fait la plus ancienne du monde encore en activité. Elle continue d´ailleurs de faire la Une de l´actualité dans de nombreux pays.

A l´origine 1 , les FARC sont le bras armé du Parti Communiste Colombien (PCC). En effet, dès 1961, le PCC adopte la thèse de « la combinaison de toutes les formes de lutte », dont fait évidemment partie la lutte armée. Cette formule est d´une importance fondamentale car elle justifie l´existence même des FARC. Cette théorie est celle de Gilberto Veira, qui l´a mise en place lorsqu´il dirigeait le PCC. Dans son ouvrage 2 , Eduardo Mackenzie explique :

La formule de la « combinaison de toutes les formes de lutte », par laquelle les dirigeants du PCC ont toujours signalé à mots couverts que leur stratégie est celle qui consiste à faire progresser leur cause par les armes et par la subversion, par l´action politique clandestine et par l´action ouverte, par la propagande et par l´espionnage, par « l´information dirigée », n´est pas une invention du communisme

colombien. (…) Néanmoins, cette formule, où il n´y a pas le mot violence, ni le mot armée, ni le mot

intimidation, résume bien à elle seule tous les aspects de la double guerre (idéologique et militaire) menée pendant plus de soixante-dix ans contre la démocratie en Colombie par le Parti communiste et sa guérilla FARC.

Depuis 1964 les FARC se sont largement développées, au point de devenir aujourd´hui l´ennemi numéro un du gouvernement colombien et de faire intervenir les Etats-Unis et l´Union européenne dans ce conflit a priori national. Accusée de tous les maux, la guérilla est désormais considérée comme terroriste par 31 pays à travers le monde. Daniel Pécaut 3

  • 1 Cf. Annexe 1 Histoire des FARC-EP, p.62

  • 2 Eduardo Mackenzie, Les FARC ou l´échec d´un communisme de combat, p. 327, Editions Publibook, 2005

  • 3 Daniel Pécaut, Les FARC, une guérilla sans fins ?, Bref retour sur la formation des FARC, p.82 à 31, Editions Lignes de Repères, 2008

raconte qu‟en 2005, Alvaro Uribe et son principal conseiller « s‟efforcent de convaincre les médias de ne plus parler de „conflit armé‟ et de cataloguer les FARC comme une simple organisation délinquante et terroriste ». Cette même année, l‟Union Européenne inscrit la guérilla dans sa liste des organisations terroristes. Les Etats-Unis l‟avaient déjà fait dès 2002. Israël, le Pérou et évidemment la Colombie complètent la liste des 31 pays qui considèrent aujourd‟hui les FARC comme une organisation terroriste 4 .

Aujourd‟hui c‟est donc une guérilla qui évolue dans un contexte totalement différent de celui qu‟il était lors de sa création. En devenant une organisation terroriste aux yeux de l‟Union Européenne et des Etats-Unis avec tout ce que cela peut signifier depuis le 11 septembre 2001 – les FARC souffrent d‟un déficit d‟image certain, tant auprès de leurs concitoyens colombiens que de l‟opinion internationale. C‟est l‟une des raisons qui m‟a amené à m‟intéresser à la guérilla et à sa communication. Mon questionnement de départ était simple : comment une organisation vivant dans la clandestinité et dans la jungle de surcroît communique-t-elle ? Et surtout, comment cette guérilla qui parait évoluer hors du temps arrive-t-elle aujourd‟hui encore à susciter un tel intérêt médiatique ? En effet, les médias européens ne se penchent que très rarement sur ce qu‟il se passe dans cette région du monde. En dehors du Brésil qui de par son développement a tendance à attirer davantage les caméras, combien d‟articles sur le Pérou, le procès de son ex-dictateur Fujimori ou de sa guérilla, le Sentier Lumineux, qui fut pourtant la plus meurtrière de l‟Amérique du sud ? Combien de sujets de journaux télévisés consacrés aux violents affrontements en Bolivie entre les élites du pays et le gouvernement d‟Evo Morales ? En dehors des coups d‟éclat du Président vénézuélien Hugo Chávez ou de l‟intérêt hollywoodien qu‟a pu provoquer Pablo Escobar en son temps, les médias français ne se passionnent pas pour le continent latino. D‟ailleurs, la diplomatie française ne les y incite pas. Dernier exemple en date du désintérêt français pour cette région, le Ve Sommet Union Européenne-Amérique latine qui a eu lieu à Lima en mai 2008. Alors que la plupart des dirigeants des pays européens font le déplacement sur plusieurs jours afin de renforcer leurs liens économiques et diplomatiques avec les pays de cette région, la France se contente d‟envoyer François Fillon pour seulement une dizaine d‟heures, afin d‟évoquer le cas Ingrid Betancourt avec les chefs d‟Etat concernés 5 .

4 « La Colombie, Interpol et le cyberguérillero », Le Monde Diplomatique, juillet 2008 (cf. Annexe 11 Presse, p.123) 5 « Fillon évoque à Lima le progrès social et le dossier Betancourt », Le Point, 16 mai 2008 (cf. Annexe 11 Revue de Presse, p.123)

Ce soudain intérêt des médias français pour une guérilla perdue au fin fond de la jungle colombienne est en grande partie dû au cas Ingrid Betancourt, qui a déchainé les passions durant les cinq années de sa détention. Cet intérêt médiatique est d´autant plus étonnant que comme le remarque Gérard Chaliand 6 , géopoliticien et spécialiste du terrorisme, « aujourd´hui, les guérillas ne font plus la Une. (…) Néanmoins, derrière l´écran médiatique, les guérillas continuent dans un certain nombre de pays de constituer un facteur essentiel. » Cependant, on remarque que depuis sa libération, on parle toujours de l‟ancienne otage, mais bien peu des FARC-EP. C‟est pourtant un sujet qui fait quotidiennement la Une des médias colombiens et plus largement latino-américains. Par exemple, au Pérou, la presse s´inquiète chaque jour davantage de l´adoption par le Sentier Lumineux des techniques de guerre des FARC. De manière plus générale, les médias

traitent les attaques faites ci et là par la guérilla ou par le gouvernement. Et parfois au détour

d‟un article, il n‟est pas rare de voir un journaliste faire référence à un communiqué de la guérilla ou même une interview d‟un de ses dirigeants. Ce sont ces éléments qui m‟ont

intrigué. Nous avons là une organisation jugée terroriste, qui se cache au fond de la jungle et

qui trouve pourtant le temps de faire des relations presse. Avouons que ce n‟est pas banal !

Par ailleurs, effectuant un séjour d‟étude à Lima, capitale du Pérou, je souhaitais travailler sur un sujet en lien avec cette zone géographique. Et intéressé depuis plusieurs années déjà par la communication des groupes terroristes, mon sujet de recherche était tout trouvé : ce sera la communication des FARC-EP. Dès lors, je me lance dans les recherches préliminaires afin de délimiter mon sujet. Lors de ces recherches, beaucoup de clichés seront mis à rude épreuve et notamment la qualification des FARC-EP comme organisation terroriste qui n‟est pas si évidente. Certes, l‟Union européenne et les Etats-Unis, ainsi que la Colombie, ont fait leur choix. Mais de nombreux pays dits « démocratiques » n‟ont pas opté pour la même vision, à l‟image de la Suisse ou de l‟Australie par exemple. Avant de poursuivre, il est donc important de définir ces différents termes. Ou pour le moins d‟essayer, car si le terme « guérilla » reste relativement simple à expliquer, il n‟en est pas de même pour le terme « terrorisme ».

Etymologiquement, le mot guerilla vient de l‟espagnol et signifie petite guerre. « Guérilla : technique militaire fondée sur une stratégie indirecte dans le cadre d‟un conflit asymétrique. » C‟est la définition donnée par Armand Blin, spécialiste de l‟histoire du

6 Gérard Chaliand, D'une guerre d'Irak à l'autre, p.68, Editions Métailié, 2004

terrorisme 7 . Cette définition nous donne plusieurs éléments permettant d‟affiner notre compréhension du concept de guérilla. C‟est une « technique militaire », cela implique donc le combat armé contre un ennemi donné. Cette technique est « fondée sur une stratégie indirecte ». Le combat en question ne se fait donc pas de front. Ce n‟est pas l‟armée française contre l‟armée allemande, lors de la guerre des tranchées. La guérilla implique d‟autres méthodes, impliquant de se cacher pour attaquer l‟ennemi, de préférence par surprise. Enfin, elle se fait « dans le cadre d‟un conflit asymétrique ». Cela explique la

stratégie indirecte. C‟est la guerre du faible contre le fort et pour gagner, c‟est la surprise, le

harcèlement et les embuscades qui sont privilégiées. Dans le cas des FARC, la définition s‟applique. Nous sommes bien dans un « conflit asymétrique », avec l‟équivalent d‟un guérillero pour 25 soldats de l‟armée colombienne 8 , dans lequel la guérilla emploie une « stratégie indirecte ». Quant à l‟aspect militaire des FARC, il est omniprésent.

Gérard Chaliand 9 , géopoliticien et spécialiste du terrorisme, explique le phénomène de guérilla :

Seule les stratégies indirectes et la guerre psychologique, jointes au facteur temps, peuvent permettre de forcer un adversaire démocratique à des concessions. Plus que jamais, les stratégies indirectes, guérilla, terrorisme, guerre psychologique, etc. sont à l´ordre du jour. (…) L´hérésie maoïste, qui greffait sur la paysannerie le parti d´avant-garde en principe destiné à entraîner le prolétariat urbain, permettait de transformer la guérilla traditionnelle vieille comme le monde en guerre révolutionnaire, c´est-à-dire en technique militaire irrégulière destinée non seulement à affaiblir une armée régulière mais à s´emparer du pouvoir.

Pour se développer, les FARC ont utilisé ce que Gérard Chalian décrit comme « le retour aux méthodes d´implantation classiques de la guérilla par le truchement d´un travail politique clandestin auprès des populations » 10 .

Dans cette définition du terme « guérilla », nous venons de faire appel à un autre concept qui a son importance si l´on veut mieux comprendre le fonctionnement de la guérilla, celui de « conflit asymétrique ». Barthélémy Courmont 11 , spécialiste de la politique étrangère

  • 7 Armand Blin, Le Terrorisme, collection « idées reçues », éditions Le Cavalier Bleu, 2005

  • 8 Reportage « Diez días con las FARC », réalisé par Daniel Beriain en mars 2008 pour le site d‟information espagnol ADN.es

  • 9 Gérard Chaliand, D'une guerre d'Irak à l'autre, p.64, Editions Métailié, 2004

    • 10 Gérard Chaliand, D'une guerre d'Irak à l'autre, p.67, Editions Métailié, 2004

    • 11 Barthélémy Courmont, « Introduction. L‟émergence de nouveaux acteurs asymétriques », Revue internationale et stratégique 2003/3, n° 51, p. 81-87

américaine, des questions nucléaires et des nouvelles menaces à l‟Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), définit ce concept de la manière suivante :

« l‟opposition de deux adversaires disposant de moyens totalement déséquilibrés ». L´auteur rappelle que même si ce phénomène n´est pas nouveau rappelons-nous de David et Goliath il devient un élément stratégique pour les grandes démocraties. Concernant le 11 septembre 2001, Barthélémy Courmont considère que « les acteurs sont asymétriques dans la mesure où ils sont parvenus, à moindre frais, à obtenir des résultats disproportionnés ». Citant les travaux du US Army War College, il explique :

Les acteurs asymétriques « agissent, s‟organisent et pensent différemment afin de maximiser leurs

propres avantages, exploiter les faiblesses de l‟adversaire, détenir l‟initiative ou gagner une liberté

d‟action plus importante. [

]

Elle [l‟asymétrie] peut inclure des méthodes, des technologies, des

... valeurs, des modes d‟organisation, des échéanciers différents ou une combinaison de ces derniers.

Ainsi, les FARC tirent un avantage certain à être plus faibles que l´Etat colombien. Cette incapacité de l´Etat de répondre avec la même violence aux attaques de la guérilla peut justifier l´existence des paramilitaires 12 , qui eux n´hésitent pas à utiliser des méthodes proche du terrorisme pour s´attaquer à la guérilla :

Face aux puissances qui ne peuvent outrepasser un ensemble de règles morales et d‟engagements internationaux qu‟elles ont cautionné, les États faibles et, plus encore, les groupes armés non étatiques, néficient d‟une plus grande liberté d‟action. (…) ce que ne peuvent faire des forces armées organisées, des groupes dispersés se le permettent sans états d‟âme. Dans ces conditions, qu‟elle soit le fait d‟un État ou de terroristes, et qu‟elle s‟exerce sous la forme de guérilla ou par l‟utilisation d‟armes de destruction massive, la guerre asymétrique constitue l‟arme du faible.

Aussi, l´on comprend mieux pourquoi les FARC s´insurgent contre un gouvernement colombien qu´elles accusent d´être proche des paramilitaires. Cette liberté dont les FARC jouissent fait leur force. Si leur ennemi s´autorise la même liberté, la guérilla perd son avantage.

Terrorisme : le terme apparaît avec la Grande Terreur de la Révolution française (1793-1794) et désigne au départ ce qu‟on appellerait aujourd‟hui la « terreur d‟Etat » […] Dès le début, la pratique du terrorisme implique l‟usage de la violence à des fins politiques. […] Entre-temps, une autre forme de terreur politique fait son apparition durant la seconde moitié du XIXe siècle. Mais celle-ci est le fait de

groupuscule sans pouvoir ni légitimité, sans ressources ni moyens. Le terrorisme tel qu‟on l‟entend aujourd‟hui est né. Les individus qui le pratiquent se présentent tantôt comme révolutionnaires ou

12 Cf. Annexe 1 Histoire des FARC-EP, p.62

anarchistes, nationalistes, nihilistes ou soldats de Dieu. Le „terroriste‟ est toujours l‟Autre : barbare, bandit ou monstre.

C‟est ainsi qu‟Arnaud Blin définit le terrorisme 13 .

François-Bernard Huyghe tente une définition du terrorisme dans un article 14 publié sur son site internet le 9 septembre 2007 dans lequel il recense plusieurs définitions du terrorisme (celle de la loi, du dictionnaire, etc.).

On peut y lire une citation de Richard Baxter : « Nous avons de bonnes raisons de regretter

que le concept de terrorisme nous ait été infligé

Le terme est imprécis, il est ambigu, et,

... surtout, il ne sert aucun objectif juridique concret ». C‟est en effet un terme qui fait aujourd‟hui encore l‟objet de négociations aux Nations Unies pour que ses membres se mettent d‟accord sur une définition commune. La réalité est que cette définition ne peut que difficilement être objective, tellement le mot est aujourd‟hui chargé en émotion. D‟autre part,

les implications légales et juridiques liées à ce terme impliquent des enjeux supérieurs à la

simple définition d‟un terme.

François-Bernard Huyghe commence son article ainsi :

Nous pourrions définir le terrorisme d‟une façon théorique et pratique. Dans le premier cas, c‟est la

pratique sporadique de la violence armée par des groupes clandestins visant des cibles symboliques à des fins politiques. La seconde définition serait, trivialement : commettre des attentats contre des objectifs politiques.

En d‟autres mots, le terrorisme est donc une violence discontinue exercée par des groupes

qui agissent en dehors de tout cadre légal, qui en s‟attaquant au symbolique visent le politique. Al-Qaeda et l‟attaque du 11 Septembre 2001 en est l‟exemple parfait. En s‟attaquant ainsi au symbole le plus fort de l‟occident, la mouvance islamiste a réussi à déstabiliser longuement le politique. Aujourd‟hui encore, nous vivons dans une société

modelée par les conséquences de cet acte terroriste.

Dans ce même article, M. Huyghe cite des propos que le philosophe Jacques Derrida a tenus dans une interview 15 au Monde Diplomatique en 2004 :

  • 13 Armand Blin, Le Terrorisme, collection « idées reçues », éditions Le Cavalier Bleu, 2005

  • 14 « Définitions du terrorisme », par François-Bernard Huyghe, www.huyghe.fr, le 9 septembre 2007

  • 15 « Qu‟est-ce que le terrorisme ? », entretien avec Giovanna Borradori et Jürgen Habermas dans le Monde Diplomatique, février 2004 (cf. Annexe 11 Revue de Presse, p.123)

Si on se réfère aux définitions courantes ou explicitement légales du terrorisme, qu‟y trouve-t-on ? La

référence à un crime contre la vie humaine en violation des lois (nationales ou internationales) y implique à la fois la distinction entre civil et militaire (les victimes du terrorisme sont supposées être

civiles) et une finalité politique (influencer ou changer la politique d‟un pays en terrorisant sa population

civile).

Nous nous dirigeons ici davantage vers une définition qui engloberait les FARC. Elles s‟attaquent en effet tant aux militaires qu‟aux civils et ont un objectif clair qui est de changer profondément la politique colombienne, en déstabilisant les institutions en place en usant de la terreur.

Gérard Chaliand 16 pour sa part rappelle « que ce sont les Etats qui désignent du vocable « terroristes » des mouvements de nature différente. » Par ailleurs, il fait une distinction entre deux catégories d´organisations terroristes :

D´une part les guérillas telles que celle menée par les Tigres tamouls qui ont une implantation à la campagne et se livrent à la fois au harcèlement des troupes irrégulières, au sabotage et à des actes terroristes. Ce type d´organisation oblige l´armée à un vaste quadrillage et à une contre-insurrection tant rurale qu´urbaine, destinée à éradiquer l´infrastructure politique clandestine de l´adversaire. D´autre part, les organisations qui n´utilisent que les actions terroristes, la plupart du temps comme substitut à une guérilla qu´elles n´ont pas les moyens politiques et/ou militaires de mener. On peut ranger dans cette catégorie le Hamas ou le Djihad islamiste, par exemple.

On peut facilement classer les FARC-EP dans la première catégorie, de par leur forte implantation dans les zones rurales et les différentes actions qu´elles entreprennent. La réponse du gouvernement colombien correspond d´ailleurs en partie à ce que Gérard Chaliand décrit.

Cette catégorisation du terrorisme montre à quel point il est difficile de définir le terrorisme : il

n‟existe pas un terrorisme unique, qui se manifestera de la même manière dans toutes les

situations. Les FARC-EP ne sont pas le Hamas qui lui-même n‟est pas l‟ETA, comme l´explique Jürgen Habermas 17 , philosophe et sociologue allemand :

Dans une certaine mesure, le terrorisme des Palestiniens reste un peu un terrorisme à l‟ancienne. Ici, il s‟agit de tuer, d‟assassiner ; le but est d‟annihiler de manière aveugle des ennemis, femmes et enfants compris. C‟est la vie contre la vie. Il est différent à cet égard du terrorisme pratiqué sous la forme

  • 16 Gérard Chaliand, D'une guerre d'Irak à l'autre, p.117, Editions Métailié, 2004

  • 17 « Qu‟est-ce que le terrorisme ? », entretien avec Giovanna Borradori et Jürgen Habermas dans le Monde Diplomatique, février 2004 (cf. Annexe 11 Revue de Presse, p.123)

paramilitaire de la guérilla, qui a déterminé le visage de nombreux mouvements de libération dans la seconde partie du XXe siècle.

En effet, les FARC-EP ne cherchent pas à faire le maximum de victimes ni à tuer au hasard.

Leurs actions répondent à plusieurs objectifs à court et moyen terme. A court terme d‟abord,

elles cherchent à se financer (enlèvements, narcotrafic), à se faire entendre (enlèvements, actions violentes) et à gagner du terrain et du pouvoir (enlèvements, narcotrafic, actions violentes, opérations militaires). A long terme, elles veulent renverser le pouvoir en place et

opérer une révolution d‟inspiration bolivarienne. De son côté, le Hamas a un objectif clair :

détruire Israël et obtenir la création d‟un Etat palestinien. Dans cette optique de destruction, le Hamas frappe à l‟aveugle en territoire israélien, avec un credo terrible : peu importe qui meurt, du moment que ce sont des Juifs… Les FARC ne fonctionnent pas du tout selon un schéma irrationnel haineux basé sur le racisme et l‟antisémitisme. Leurs actions, même si cela n‟altère en rien leur atrocité, se font dans le cadre d‟une pensée politique qu‟elles ne

peuvent imposer que par la force. De leur point de vue, leurs actions sont tout à fait justifiées

et rationnelles. Notons tout de même que les FARC soutiennent les Palestiniens et le Hamas, comme le montrent plusieurs de leurs communiqués.

Nous pouvons cependant nous interroger sur un fait. Les FARC-EP se sont créées en 1964 18 . Pourquoi avoir attendu 2002 (USA) et 2005 (UE) pour considérer cette organisation comme terroriste ? Qu‟est-ce qui a pu changer dans leur comportement pour justifier cela ? Vraisemblablement, ce sont surtout les accusations de narcotrafic, auxquelles s‟ajoutent les nombreux enlèvements et les actes violents répétés de la guérilla, qui auraient provoqué cette décision des Etats-Unis et de l‟Union Européenne. Bien entendu, les FARC de leur côté réfutent cette dénomination, qui ne fait que compliquer le processus de paix selon elles. De leur point de vue, ce sont Alvaro Uribe et « ses amis » paramilitaires qui sont les terroristes. On en revient à la définition d‟Armand Blin : « le „terroriste‟ est toujours l‟Autre ».

Mais un changement s‟opère depuis quelques années dans le domaine du terrorisme, et c´est cette évolution qui m´intéresse dans ce mémoire. Deux territoires d‟actions tendent à se mêler, pour finalement devenir la prolongation l‟un de l‟autre. D‟un côté, nous avons le territoire géographique dans lequel les actions sont menées (jungle colombienne, bande de Gaza, New York, Madrid, etc.). De l‟autre, un territoire beaucoup plus volatile, Internet. Les appels à la révolution ou au Djihad se font désormais sur la toile, les sites islamistes postant

18 Cf. Annexe 1 Histoire des FARC-EP, p.62

des vidéos de kamikazes ou faisant un hommage aux martyrs poussent comme des champignons depuis 2001. En effet, pour un réseau tel qu‟Al-Qaeda, Internet est une aubaine ! Les combattants religieux où qu‟ils soient dans le monde peuvent communiquer sur ces forums, planifier leurs attaques et éventuellement susciter des vocations. Mais les actions terroristes également se sont déplacées sur le terrain Internet, à travers notamment ce que l‟on appelle le cyber-terrorisme. Cela consiste par exemple en une attaque contre les systèmes informatiques d‟un gouvernement afin de provoquer un blackout ou de détruire des informations stratégiques.

On a pu voir le rôle grandissant du net lors de la dernière offensive d‟Israël en territoires palestiniens visant à affaiblir le Hamas. Internet a été utilisé par les deux partis pour défendre leur point de vue et raconter les évènements à leur manière. Mais alors que le bénéfice à tirer d‟Internet parait évident dans ce cas précis, il l‟est beaucoup moins pour les FARC.

Il est en effet difficile d‟imaginer une guérilla perdue au fin fond de la jungle en train de poster un message sur son blog ou de se créer un profil Facebook. Pour des raisons matérielles d‟abord – la connexion internet doit poser quelques problèmes au milieu des montagnes colombiennes mais également pour des raisons liées à l‟imaginaire collectif que tout un chacun peut avoir des FARC-EP. Les images que l‟on nous donne à voir dans les médias montrent une guérilla vivant dans des conditions sommaires, comme dans une autre époque. Difficile ensuite d‟associer l‟image de cette organisation vivant presque comme au Moyen- âge à celle des nouvelles technologies de l‟information et de la communication dont fait partie Internet. Et pourtant, c‟est bien un fait : la guérilla se construit depuis le début des années 2000 un réseau sur Internet.

Cette présence sur la toile amène plusieurs questions. Quel serait l‟intérêt pour une guérilla disposant déjà d‟un large réseau de combattants dans le monde réel de venir se perdre dans la toile du web ? L‟objet de ce mémoire est de comprendre quelle place joue Internet dans les processus de guérilla et de terrorisme. Le déplacement des combats vers le web signifie- t-il une diminution des combats dans le monde réel ? Comment la présence de groupes considérés comme terroristes peuvent-ils être présents aux yeux de tous sur Internet ? Les imaginaires liés à Internet sont-ils valables ici ?

Il y a l‟idée qu‟avec Internet et les médias informatisés, on a à faire à un imaginaire paradoxal qui est celui d‟un média sans intermédiaire, ce qui revient à un média sans média 19 . Internet

19 Olivier Aïm, Professeur au CELSA

incarne l‟idée qu‟on a à faire à un média où tout serait pur, direct. C‟est par exemple l‟idée défendue dans le documentaire Us Now réalisé par l‟anthropologue anglais Ivo Gormley et mis en ligne en juin 2009 20 . La transparence absolue promise par l‟arrivée du web social et de l‟interaction entre l‟internaute citoyen et les élus, le premier exerçant un contrôle sur le

deuxième, a tendance à effacer le rôle des médias et à accentuer la responsabilité politique des citoyens comme de ceux qui sont au pouvoir. Mais plus qu‟un pouvoir de contrôle, c‟est un pouvoir de collaboration active qui est offert au citoyen à travers le développement du web social. Ainsi, quelles seraient les possibilités offertes aux sympathisants des FARC du fait de la présence de cette dernière sur Internet ?

Les FARC-EP sur Internet, c‟est donc une situation a priori hors du commun, dans le sens où il n‟est pas commun d‟avoir un accès direct à un groupe terroriste. Et à première vue, on pourrait penser qu‟il n‟est pas commun non plus de voir une guérilla prendre le temps de se raconter sur Internet. A travers ce mémoire, nous allons donc tenter de répondre à la problématique suivante :

Comment, pourquoi et avec quels discours les FARC-EP

organisent-elles leur présence sur Internet ?

Pour cela, nous appuierons notre réflexion sur différents éléments. La méthodologie employée ici est diverse. Tout d‟abord, mon entretien avec Pascal Drouhaud, spécialiste des FARC, permettra de nous éclairer notamment sur les stratégies à venir de la guérilla. Ensuite, l‟analyse des sites, blogs et autres pages Facebook gérées par les FARC ou par d‟autres organisations proches de la guérilla, ainsi que l‟analyse sémio-discursive du site officiel des FARC-EP nous permettra d‟avoir une image plus précise du discours tenu par la guérilla dans cette espace Internet et de la manière dont elle délivre ce discours. A ces éléments s‟ajoutent divers documents de sources officielles (ONU, Interpol, etc.) ainsi qu‟un corpus d‟articles de presse issus de la presse internationale sur les FARC et le terrorisme.

La recherche documentaire et les analyses m‟ont permis de mettre en place trois hypothèses venant structurer ma réflexion.

20 Synopsis proposé par la Fondation Internet Nouvelle Génération : « Dans un monde où l‟information est comme l‟air, qu‟advient-il du pouvoir ? Les nouvelles technologies et la culture collaborative qui les accompagnent présentent des modèles d‟organisation sociale totalement nouveaux. Pour la première fois, ce documentaire est l‟occasion de rassembler des praticiens et des théoriciens de premier plan, et de les interroger sur les opportunités nouvelles offertes aux gouvernements ». http://fing.org/?UsNow-diffuse-en-avant-premiere

La première hypothèse consiste à considérer Internet comme terrain politique des FARC- EP. C‟est ici qu‟elles font leurs propositions politiques. C‟est en somme le « parti politique » qui s‟exprime en priorité.

La seconde hypothèse exprime l‟idée qu‟Internet sert à mener la guerre de l’image. La guerre armée entre l‟Etat colombien et les FARC-EP se transforme en guerre politique sur Internet.

La troisième hypothèse suppose que les FARC se servent d’Internet pour continuer d’exister. Avec de nombreuses défaites sur le terrain « réel », les FARC-EP se servent d‟Internet pour entretenir l‟illusion de la puissance passée et tenter un repositionnement pour s‟adapter à un nouveau contexte a priori défavorable.

Ainsi, nous articulerons notre réflexion en trois temps. La première partie permettra de présenter Internet comme outil et support de la communication politique des FARC-EP. Nous nous interrogerons ensuite sur le réseau de la guérilla et la constitution d‟un « front virtuel » pour combattre l‟ennemi. Enfin, nous terminerons sur l‟idée qu‟Internet permet aux FARC de montrer un visage plus positif en maitrisant davantage l‟image qu‟elles donnent d‟elles- mêmes.

  • I. Internet, outil et support pour la communication politique des FARC-EP

    • a. Les sites web des FARC et du MB : principaux supports du discours politique

Intéressons-nous pour commencer au contenu des deux sites référents de la guérilla, à savoir le site officiel des FARC et le site de leur mouvement politique, le Mouvement Bolivarien pour une Nouvelle Colombie. Pour cela, l´analyse du premier site disponible en annexe nous sera utile 21 . Cette analyse nous enseigne notamment que pour s‟exprimer sur quelque sujet que ce soit, les FARC utilisent généralement leur site officiel, y déposant entre autres communiqués ou éditoriaux. Nous allons notamment voir que les FARC-EP y abordent tous les sujets, même les plus sensibles à savoir les otages ou la drogue. De même, nous allons ici nous interroger sur le contenu du site et sur l‟omniprésence de la rhétorique bolivarienne dans le discours des FARC. Dans cette optique, avant de nous intéresser au site des FARC, commençons par l´analyse de ce qui symbolise le mieux la guérilla, son logo, en nous appuyant sur les éléments d´analyse disponibles en annexe 22 .

Sur la base de ces éléments, nous pouvons juger que ce logo est efficace puisqu‟il représente bien les différentes facettes de la guérilla. L‟univers guerrier associé au drapeau colombien représente la lutte que mène la guérilla pour son pays. Le fait d‟en faire son

drapeau montre également cet aspect presque étatique de la guérilla, qui récolte des impôts et a vocation à administrer certaines zones de la Colombie depuis maintenant de nombreuses années. Par ailleurs, la présence du vert kaki dans la deuxième version du logo permet de mettre l‟emphase sur l‟aspect militaire et guérillero des FARC – tout comme les deux armes croisées – mais également de le rattacher à l‟univers de la jungle. Enfin, les couleurs du drapeau colombien repris ici ont une signification particulière : le jaune

représente la richesse de la terre colombienne, le bleu représente la mer sur les côtes du pays et le rouge représente le sang versé par ceux qui sont morts luttant pour la liberté de la Colombie. A l‟origine, ce drapeau était celui de la Grande Colombie de Simón Bolivar. A cette époque, le jaune représentait l‟Amérique, le rouge l‟Espagne et le Bleu l‟océan atlantique. La

croyance populaire donne une autre signification à ces couleurs : le jaune représenterait bien les richesses du pays mais le bleu et le rouge représenteraient les deux partis traditionnels

  • 21 Cf. Annexe 3 Analyse sémio-discursive du site des FARC-EP, p.83

  • 22 Ibid.

se partageant ces richesses 23 . En effet, ces deux couleurs sont celles choisies comme symbole par les deux partis.

Intéressons-nous à présent au site officiel des FARC-EP 24 . Notons tout d´abord que les archives des communiqués remontent jusqu‟en 1997, à l‟exception de la sous-rubrique « rapports de guerre », dont les archives remontent jusqu‟en 1999. Cela laisse à penser que le site a pu être mis en ligne vers cette période. L‟autre possibilité est que ces communiqués aient été mis en ligne a posteriori.

L´analyse du site montre que celui-ci sert avant tout à stocker les différents communiqués des FARC. On remarque par ailleurs que dans chacune des rubriques proposées sur le site, les titres des communiqués se ressemblent beaucoup, tout comme leur contenu. Nous allons ici analyser différentes rubriques afin de saisir comment les FARC prennent la parole sur les différents thèmes qu´elles abordent, a partir des éléments d´analyse disponible en annexe 25 . Nous nous attarderons plus longuement sur la plus importante, celle consacrée aux communiqués 26 de la guérilla. Nous ne ferons qu´évoquer rapidement les trois autres rubriques car elles n´apportent que peu d´éléments nouveaux.

Rubrique Comunicados

Commençons par la première des quatre sous-rubriques, celle de la Commission Internationale. Ici, la plupart des communiqués servent à féliciter tel ou tel chef d‟Etat d‟orientation socialiste pour avoir remporté les élections dans son pays (Hugo Chávez et José Luís Zapatero en 2004 par exemple) mais sont également des messages de soutien aux peuples amis en souffrance (tel que le peuple palestinien suite à la mort de Yasser Arafat). De manière plus générale, la Commission Internationale joue le rôle d‟un ministère des Affaires Etrangères. Des messages sont donc envoyés aux divers interlocuteurs des FARC-EP dans le monde, en Amérique Latine ou en Europe notamment, mais également à l‟occasion de moments particuliers comme elles l‟ont fait pour la Journée de la Femme en 2001 ou la Journée de la Classe Ouvrière en 2006. En maintenant ainsi un discours positif à l´encontre de plusieurs pays a priori ennemi des FARC (France ou Espagne par exemple),

  • 23 Cf. Annexe 1 Histoire des FARC, p.62

  • 24 Cf. Annexe 3 Analyse sémio-discursive du site des FARC-EP, p.83

  • 25 Ibid.

  • 26 Site des FARC-EP (http://www.farc-ejercitodelpueblo.org/), dernière consultation en juillet 2009. Depuis 2010, le site est disponible à

l‟adresse suivante : http://www.farcejercitodelpueblo.org/. Depuis 2010, le site est disponible à l‟adresse suivante :

http://www.farcejercitodelpueblo.org/. Depuis 2010, le site est disponible à l‟adresse suivante : http://www.farcejercitodelpueblo.org/

on peut penser que les FARC se préparent à la possibilité qu´elles dirigent un jour la Colombie et doivent ainsi entretenir des relations diplomatiques avec ces pays.

La sous-rubrique gérée par le Secrétariat s‟adresse quant à elle au peuple colombien. S‟y mêlent critiques contre le gouvernement d‟Uribe et les Etats-Unis, déclarations politiques et plus récemment les réponses adressées au collectif Colombiens et Colombiennes pour la Paix 27 , ayant initié un échange épistolaire avec les FARC-EP pour retrouver le chemin de la paix. C‟est donc dans cette rubrique que sont publiés les communiqués les plus importants et les plus souvent repris par les médias. C´est par exemple dans cette rubrique que les FARC ont publié le communiqué annonçant la libération de plusieurs otages politiques, dans le cadre des échanges avec le collectif Colombiens et Colombiennes pour la Paix 28 .

Les deux autres sous-rubriques concernent davantage la vie quotidienne des FARC,

tel que le bilan de leurs actions sur le terrain dans le cas des rapports de guerre par exemple. Ceux-ci permettent de rappeler que la guérilla se bat au quotidien pour son idéal, la

mise en place d‟une nouvelle Colombie d‟inspiration bolivarienne et a pour objectif de

promouvoir leurs victoires, mais également leurs sacrifices.

Autres rubriques

Parmi les autres rubriques disponibles sur le site des FARC, on trouve la rubrique Editorial. Cette rubrique relativement peu mise à jour revêt elle aussi une certaine importance. Peu de

textes y sont publiés et pour cause, c‟est ici que les dirigeants s‟expriment sur les

évènements marquants de la vie de la guérilla. Dernièrement, le 45ème anniversaire des

FARC a fait l‟objet d‟un texte signé par Alfonso Cano, remplaçant de Marulanda à la tête de

la guérilla. Toutefois, il peut arriver que des textes de moindre importance y prennent place, à l‟image de « PARTE: RED URBANA MANUEL CEPEDA », mis en ligne le 13 février 2009:

1 de Febrero.

En la ciudad de Cali a las 22: 00 horas atacada con 25 arrobas de explosivo la sede de la regional de inteligencia y el centro de operaciones especiales de la policía CIPOL.

Resultados: 4 policías muertos, 13 heridos, entre ellos el mayor Báez. Destruidos 4 carros de la CIPOL, Un radio patrulla y destruida la edificación. Los informes de heridos reportados por los medios de

  • 27 www.colombianosporlapaz.com

  • 28 Site des FARC-EP (http://www.farc-ejercitodelpueblo.org/), dernière consultation en juillet 2009. Depuis 2010, le site est disponible à

l‟adresse suivante : http://www.farcejercitodelpueblo.org/. Depuis 2010, le site est disponible à l‟adresse suivante :

http://www.farcejercitodelpueblo.org/. Depuis 2010, le site est disponible à l‟adresse suivante : http://www.farcejercitodelpueblo.org/

comunicación han sido desmentidos desde la alcaldía. Un civil fue asesinado por la policía y presentado como autor del atentado. Propias tropas sin novedad.

On

est

en droit

de se demander l‟intérêt

d‟un

tel

texte entre l‟hommage fait

à

Marulanda un an après sa mort et le discours d‟Alfonso Cano à l‟occasion des 45 ans des

FARC. Celui-ci aurait davantage sa place dans la rubrique précédente.

Discours politique des FARC-EP

A partir des éléments que nous venons d´étudier et des données recueillies sur le site

du Mouvement Bolivarien pour la Nouvelle Colombie (MB), branche politique des FARC, nous allons poser ici les bases du discours politique de la guérilla. Pour commencer, voyons quel est le programme des FARC-EP et quelle est cette Nouvelle Colombie qu‟elles souhaitent mettre sur pied, à travers une analyse du discours général des FARC sur leur site 29 à travers leurs communiqués 30 . L‟objectif est d‟identifier les principales thématiques abordées par les FARC et d‟obtenir une trame générale du discours de la guérilla sur

chacune de ces thématiques.

La « révolution bolivarienne »

L‟utilisation répétée de l‟impératif, des exclamations et des titres en lettres capitales despierta y levantate », « ¡BASTA YA! ¡A LA CALLE! ») est un appel, voire une injonction forte, à l‟action et à l‟engagement de la part du destinataire.

On remarque une isotopie forte de la « révolution bolivarienne », avec des termes tels que « compañeros », « armas », « conflicto social », « imperialismo », « hasta la victoria », « pueblo », « camarado », « luchas »…

On retrouve ces termes dans de nombreux communiqués, quelle que soit la date de publication. A de nombreuses reprises, les communiqués commencent et se terminent, à quelques variations près par les mêmes formules, d‟inspiration communiste ou révolutionnaire : « Saludos a… », « Camaradas del Estado Mayor Central », « ¡Con Bolívar, con Manuel, con el pueblo, al poder! », « Saludos bolivarianos! »…

  • 29 Site des FARC-EP (http://www.farc-ejercitodelpueblo.org/), dernière consultation en juillet 2009. Depuis 2010, le site est disponible à

l‟adresse suivante : http://www.farcejercitodelpueblo.org/. Depuis 2010, le site est disponible à l‟adresse suivante :

http://www.farcejercitodelpueblo.org/. Depuis 2010, le site est disponible à l‟adresse suivante : http://www.farcejercitodelpueblo.org/

  • 30 Cette analyse se base sur un échantillon de 40 communiqués issus des quatre sous-rubriques.

Les ennemis

Autre thématique récurrente, les attaques des FARC contre le gouvernement d‟Alvaro Uribe, accusé d‟être un narcotrafiquant ayant placé ses amis les paramilitaires au pouvoir, et les « impérialistes », dont les Etats-Unis sont le représentant principal. Plus récemment, c‟est le symbole Obama qui devient la cible des attaques.

A propos de Barack Obama, on peut lire :

Y se comienza a dudar de la generosidad de su amplia sonrisa, cuando se sabe de los recientes bombardeos de la Fuerza Aérea de los Estados Unidos en Afganistán, sobre población civil inocente que muere horriblemente despezada.

Alvaro Uribe est quant

à

lui

l´un

des sujets favoris des FARC, à l´exemple de la

première phrase du communiqué « Saludo de las FARC a todos los pueblos del mundo »,

publié le 31 décembre 2005 :

Reciban de parte de las FARC-EP, organización del pueblo alzada en armas que hoy combate al gobierno narco-fascista de Álvaro Uribe Vélez, un fiel exponente de los intereses de la ultraderecha colombiana ligados a la Casa Blanca, revolucionario y bolivariano saludo de fin de año, a la vez desearles éxitos en sus propósitos durante el 2006.

En avril dernier, dans un communiqué évoquant les remises en liberté volontaires et unilatérales de plusieurs de leurs otages, les FARC s‟adressent au mouvement « Colombianas y Colombianos por la paz » :

El realismo de todos ellos contrasta con el llamamiento presidencial de un cese de fuego unilateral por parte de la guerrilla, mientras militares y paramilitares continúan su ofensiva a lo largo y ancho del territorio nacional.

L’échange humanitaire

Ceci nous amène donc à la thématique suivante, la question des otages et de l‟échange humanitaire. Plusieurs éléments ici : tout d‟abord les FARC veulent montrer leur bonne foi et leur volonté de procéder à un échange humanitaire en vue d‟une paix durable, par opposition à l‟évidente mauvaise foi – selon elles toujours – d‟Alvaro Uribe, privilégiant la solution armée. Ensuite, la guérilla profite de cette tribune qu‟est son site internet pour démentir les accusations du gouvernement, à l‟exemple de cette lettre de réponse envoyée à « Colombianas y Colombianos por la paz » en avril dernier :

Sucede que el gobierno, en aras de su lucha contrainsurgente, impulsa una matriz de opinión artificial y mentirosa en busca de un efecto en la población, deliberadamente falaz y manipulador. Las cifras

oficiales insisten, a través de una campaña machacona, que las FARC tendrían en su poder a más de 3. 800 retenidos por razones económicas. Hemos consultado con todas nuestras estructuras político - militares desplegadas en el territorio nacional y podemos informar, que a la fecha, bajo responsabilidad de las FARC-EP, solo existen 9 retenidos por concepto de la ley 002 31 .

La jungle colombienne

Bien que très présent visuellement, l‟univers de la jungle ne se retrouve pas dans le discours des FARC, en dehors de leur traditionnelle signature : « Montañas de Colombia ».

Mais lHistoire des FARC 32 nous éclaire également sur leur projet politique. En effet, les FARC ne rassemblent pas sous des thèmes ethniques ou religieux, mais sous un thème de justice sociale. Depuis des décennies, elles portent les revendications d‟une frange de la population paysanne, laissant au Parti Communiste le soin de s‟occuper des villes. Ainsi, c‟est en toute logique que les FARC-EP se battent avant tout pour l‟instauration d‟une réforme agraire, point d‟orgue de leur projet politique. Cette réforme est censée permettre une répartition juste des terres et des revenus liés à l‟activité agricole.

« En Bolívar nos encontramos todos ». Voici la signature du Movimiento Bolivariano por la Nueva Colombia. C‟est en effet en 2000, à l‟occasion du lancement de ce mouvement, que la guérilla présente un programme de gouvernement en dix points 33 . Ce programme est disponible sur le site du MB à travers un fichier au format Flash à télécharger 34 . Notons que c‟est l‟unique endroit où ce programme est disponible. Aucun autre site, qu‟il dépende des FARC ou non, ne le propose tel quel. C‟est à se demander quelle importance les FARC et le Mouvement Bolivarien portent à leur programme de gouvernement. En dix points, les FARC à travers leur formation politique détaillent un programme socialiste d‟inspiration bolivarienne. Redistribution des biens, nationalisations, justice sociale ou encore pour les relations internationales la priorité donnée à l‟intégration régionale et latino-américaine. Ce sont les points clés de ce programme, qui est sommes toutes assez proche du programme qu‟Hugo Chávez applique au Venezuela : privatisation de l‟industrie pétrolière, forte augmentation des revenus de redistribution et un activisme diplomatique affirmant l‟indépendance vis-à-vis des

  • 31 En 2000 et 2003 les FARC ont promulgué deux lois, la 002 et la 003, visant à établir le mode de financement des FARC. Cf. Annexe 5,

p.101

  • 32 Cf. Annexe 1 Histoire des FARC-EP, p.62

  • 33 Cf. Annexe 4 Programme de gouvernement du Mouvement Bolivarien pour la Nouvelle Colombie, p.99

  • 34 http://bolivarsomostodos.org/

Etats-Unis et la volonté d‟une union régionale forte, à l‟image de l‟ALBA, Alternatives Bolivariennes pour les Amériques 35 . L‟inspiration bolivarienne au Venezuela est ainsi ouvertement revendiquée, puisque le pays dispose d‟une « Constitution bolivarienne » votée en 1999. Hugo Chávez souhaite par ailleurs pouvoir se présenter aux prochaines élections

afin de mener à terme la révolution bolivarienne qu‟il s‟emploie à mettre en œuvre depuis son

élection en 1999.

Mais comme nous l‟avons expliqué, le projet majeur des FARC et son application est d‟ailleurs un de leurs préalables au dépôt des armes – concerne la réforme agraire. L‟histoire de la Colombie développée parallèlement à celle des FARC en annexe 36 explique la résonnance qu‟un tel combat peut obtenir auprès des paysans. Le credo de cette réforme voulue par les FARC et développée dans la Loi 001 37 . Daniel Pécaut évoque en ces termes la réforme agraire 38 :

Le « programme agraire » va servir aux FARC pendant des décennies de dessein politique : un programme qui peut être déchiffré comme réformiste puisque son accent porte sur la redistribution de la

terre à ceux qui la cultivent et sur l‟octroi de crédits en leur faveur mais qui peut l‟être aussi comme

révolutionnaire par sa mise en cause du régime et par son anti-impérialisme.

Le Programme Agraire des Guérilleros des FARC-EP est également développé dans un communiqué 39 publié en pleine crise alimentaire, le 24 novembre 2008. Dans ce communiqué, Carlos Antonio Lozada 40 décrit la première étape de la réforme.

La recuperación de las tierras en manos del latifundismo narcoparamilitar y de las compañías extranjeras, para ser devueltas a sus dueños o entregadas de manera gratuita a todos los campesinos que quieran trabajarlas; lo cual incorporaría millonarias extensiones de tierra a la producción de alimentos.

L‟objectif est donc de remédier aux injustices ayant eu lieu lors de la distribution des terres tout au long du XXème siècle 41 . Par ailleurs, les FARC souhaitent permettre la culture des

  • 35 Créée en 2005. Organisation de coopération dans les domaines politique, social et économique en Amérique Latine et aux Caraïbes. Les pays membres sont le Venezuela, Cuba, la Bolivie, l‟Equateur, le Nicaragua, la Dominique, le Honduras, Saint-Vincent et les Grenadines et Antigua-et-Barbuda.

  • 36 Cf. Annexe 1 Histoire des FARC-EP, p.62

  • 37 Cf. Annexe 5 Les lois 001, 002 et 003 promulguées par les FARC-EP, p.101

  • 38 Daniel Pécaut, Les FARC, une guérilla sans fins ?, Bref retour sur la formation des FARC, p.29, Editions Lignes de Repères, 2008

  • 39 El Programa Agrario de los Guerrilleros de las FARC-EP, una propuesta para derrotar el hambre, Carlos Antonio Lozada, le 21 novembre 2008 (http://www.farc-ejercitodelpueblo.org/), dernière consultation en juillet 2009

  • 40 Un portrait consacré à Carlos Antonio Lozada publié le 17 novembre 2007 dans le magazine colombien Semana le présente comme responsable des infiltrations et négociateur durant la période Pastrani. (http://www.semana.com/wf_InfoArticulo.aspx?idArt=107782). Cf. Annexe 11 Revue de Presse, p.123

terres non exploitées en les distribuant gratuitement à quiconque souhaite le faire. Le communiqué précise par ailleurs que « las grandes explotaciones agropecuarias que por motivos de interés social y económico deban mantenerse serán respetadas ». Les FARC tentent par cette mesure de montrer qu‟elles n‟ont pas pour objectif l‟expropriation arbitraire des terres mais une redistribution raisonnée.

Mais l‟objectif principal de la réforme proposée par la guérilla est l‟autosuffisance alimentaire : « una verdadera política agraria, profundamente revolucionaria y patriótica, cuyo principal objetivo debe ser garantizar nuestra soberanía alimentaria ». Dans son programme en dix points, le MB est très clair sur ce sujet, évoquant la « stimulation permanente de la production » 42 .

Nous nous rendons bien compte ici que les deux sites principaux de la guérilla, à savoir celui des FARC-EP et celui du Mouvement Bolivarien, sont les supports privilégiés pour transmettre le discours politique des FARC. Il est en effet possible d‟y trouver le programme de gouvernement de la guérilla et plusieurs communiqués consacrés à la seule réforme agraire. Cette dernière est d‟ailleurs particulièrement détaillée. Cependant, il n‟est pas évident de trouver ces éléments. Sur le site des FARC-EP par exemple, aucune rubrique

ne propose directement à l‟internaute d‟accéder aux propositions politiques des FARC-EP, alors que celles-ci sont censées être au cœur des préoccupations de la guérilla. C‟est après tout pour ce programme qu‟elles luttent depuis 45 ans. Pourtant le programme en 10 points n‟est à aucun moment détaillé sur le site officiel de la guérilla. Mais cela est compréhensible en un sens puisque les FARC disposent depuis 2001 d‟une formation politique, le

Mouvement Bolivarien pour la Nouvelle Colombie. Malheureusement, le site officiel du MB est encore plus brouillon que le site des FARC. Bien que le site propose d‟emblée des liens internes vers la « pensée bolivarienne » ou les « documents fondamentaux », l‟organisation des informations reste largement perfectible. Même les efforts faits pour présenter les

documents fondamentaux de la guérilla donnent un résultat maladroit. En effet, si l‟on clique sur le lien « documentos fundamentales » 43 , une fenêtre s‟ouvre pour nous proposer de télécharger un programme. En réalité ce programme est un fichier au format Flash plutôt bien fait graphiquement parlant, contenant en particulier le programme en dix points du MB et la justification de ce programme. Ainsi, l‟idée de présenter les documents de manière plus

  • 41 Cf. Annexe 1 Histoire des FARC, p.62

  • 42 Cf. Annexe 4 Programme de gouvernement du MB, p.99

  • 43 http://bolivarsomostodos.org/

ou moins interactive est louable mais le procédé utilisé est disons-le plutôt étrange. Pourquoi ne pas avoir simplement proposé un lien ouvrant une fenêtre qui contiendrait cette animation Flash, comme de nombreux sites Internet le font aujourd‟hui ? Internet est certes un formidable lieu d‟échange, cependant c‟est également un territoire dangereux dans lequel on

ne peut tout accepter, en particulier télécharger des fichiers dont on ne connait pas le

contenu, provenant d‟un site douteux (nous parlons tout de même du site d‟une organisation

terroriste). J‟ai moi-même longuement hésité avant de cliquer sur « accepter » pour télécharger le fichier, ayant peur que celui-ci soit un virus. Le dispositif utilisé ici est donc loin

d‟être optimal. Il a cependant une qualité : les sites des FARC-EP étant régulièrement fermés, le fait de proposer sous la forme d‟un fichier indépendant téléchargeable permet de ne pas tout perdre dans le cas d‟une fermeture de site et de proposer le fichier sur un

nouveau site, sans travail préalable.

  • b. Un discours peu adapté au web

Mais ce programme n‟est qu‟un symptôme d‟une maladie plus étendue. Les deux sites principaux défient en effet toutes les règles de bases d‟une bonne communication sur

Internet. On y retrouve l‟accumulation non organisée ou mal organisée – d‟articles, de communiqués et autres documents en tout genre.

L‟analyse du site officiel des FARC-EP le montre bien : rien n‟est proposé à l‟internaute sur les FARC, leur histoire, leurs idées ou encore les raisons de leur combat. Le dialogue avec l‟internaute ne se fait à aucun moment. Chaque document ou information disponible sur le site semble s‟adresser à une personne autre que l‟internaute. De même,

aucune rubrique ne vient présenter qui sont les FARC, ce qu‟elles font et pourquoi elles le font, préjugeant sûrement que cela est inutile au vu de leur importante notoriété à travers le

monde. Ou plus précisément si, ces informations sont disponibles mais elles sont particulièrement bien cachées, montrant ainsi le peu d´intérêt que les FARC semblent y porter. Pour résumer, le site des FARC n‟est pas entré dans la phase web 2.0. Du point de vue graphique, le site est plutôt bien fait. Par contre, du point de vue du contenu, les FARC

exposent, l‟internaute dispose.

Le site est par ailleurs victime de nombreux dysfonctionnements 44 . L‟internaute doit donc faire avec ce qu‟il a, c‟est-à-dire bien peu compte-tenu du fait qu‟une large partie du site est inaccessible, dont des éléments importants (vidéo ou audio par exemple). Cela peut s´expliquer par le fait que les sites des FARC ou de soutien à la guérilla sont régulièrement

44 Cf. Annexe 1 Histoire des FARC, p.62

supprimés car jugés illégaux (on parle tout de même d´un groupe considéré comme terroriste). Ainsi, certains liens ont pu être supprimés par l´hébergeur du site. Par ailleurs, le manque de mises à jour dans certaines rubriques laisse à penser que le site est plus ou moins abandonné, ne servant plus qu‟à recueillir quelques communiqués au grès du vent. Enfin, la mise en page des textes publiés est basique, pour ne pas dire inexistante. Il n‟y a aucune mise en scène de l‟information, celle-ci étant délivrée dans son état visuel brut. Les blocs de texte se succèdent donc d‟une rubrique à l‟autre. Ce manque de mise en page est d´autant plus flagrant que le texte est d´une certaine façon mis en concurrence avec l´iconographie du site, qui elle est réussie 45 . Ces illustrations graphiques et photographiques des rubriques concernées marquent un élément fort du site : le travail très stylisé des photos et illustrations, à l‟image de celle de la page d‟accueil. Cela produit un effet très positif, rendant la navigation sur le site plus agréable. Elles permettent d‟installer et de conforter les FARC dans les différents univers qu‟elles occupent de part le contenu des images 46 : la lutte et la révolution d‟une part, et la jungle d‟autre part. Elles placent également la guérilla dans

deux univers où on ne la voit pas habituellement : la culture et la femme. Cela montre que la

guérilla dispose des outils nécessaires pour proposer un bon site, mais qu´elle ne sait pas encore les utiliser à bon escient.

Et le fait que les FARC soient une guérilla clandestine ayant un accès difficile à Internet n‟est en rien une excuse puisque dans les mêmes conditions, l‟ELN a réussi à créer un site 47 bien plus réussi. Là où le graphisme des FARC est pesant et vieillot (notamment celui du MB), celui du site de l‟ELN 48 est beaucoup plus léger et actuel. Mais la différence se remarque surtout dans l‟organisation des informations. Sur son site, l‟ELN propose d‟emblée plusieurs liens dans le menu « Nosotros » sur leur identité et leur histoire ou la pensée latino- américaine. Les onglets renvoient quant à eux vers la « solution politique » proposée par l‟ELN, un autre intitulé « Mouvement Social » renvoie vers des articles concernant divers mouvements sociaux ayant eu lieu en Colombie. En quantité d‟information, le site des FARC- EP l‟emporte largement mais en termes de qualité, le site de l‟ELN sait mettre en scène son information. En bref, là où il faut avoir le courage et le temps de chercher sur les deux sites

  • 45 Cf. Annexe 3 Analyse sémio-discursive du site des FARC-EP, p.83

  • 46 Ibid.

  • 47 Cf. Annexe 6 – Capture d‟écran de la page d‟accueil du site officiel de l‟ELN, p.106

  • 48 Ejercito de Liberación Nacional. Deuxième guérilla la plus importante du pays toujours en activité. Plus de détails dans l´Annexe 1 Histoire des FARC-EP, p.62

des

FARC,

sur

celui

de

l‟ELN

correspondant à notre recherche.

il

suffit

d‟un

simple

coup

d‟œil

pour

trouver

le

lien

Toutefois une erreur a été commise par les deux guérillas et c‟est une erreur de taille. Certes la disposition laisse à désirer mais le problème vient surtout du contenu. Comme nous l´avons déjà vu, le site des FARC-EP propose des textes trop longs, trop rébarbatifs souvent redondants les uns avec les autres. Et tout cela est aggravé par une absence totale de mise en page. De cette manière, les internautes se retrouvent face à des blocs de texte n‟incitant pas à poursuivre la lecture, ni même à rester sur le site. On peut relever un point positif concernant le site de l‟ELN, les textes disponibles du reste peu nombreux comparé au site des FARC sont avantagés par une mise en page aérée. En réalité, les FARC-EP s‟expriment sur leur site internet de la même manière que lors de leurs conférences. Cela pourrait être acceptable si le site proposait, à côté des longs textes de nombreux textes courts de type news visant à rendre l´actualité et la pensée des FARC plus accessibles. Malheureusement, nombre de communiqués prennent la forme de véritables discours, ce qu´ils ne sont pas. Ainsi, si l‟on copie 49 chacun des 26 textes publiés sur la page d‟accueil dans un document Word, on s‟aperçoit alors qu‟en moyenne ces textes font environ deux pages, en police Arial avec une taille de 9 points et un interligne simple. Le texte le plus court – et il n‟y en a qu‟un qui soit dans cet ordre de grandeur – fait une demi-page. Suivent onze textes d‟environ une page, dix textes de deux pages, trois textes faisant respectivement trois,

quatre et cinq et pour finir le texte le plus long, qui est de six pages. Or les règles de prises

de parole sur Internet sont bien différentes de celles d‟une conférence politique.

Dans le cadre d‟un discours politique, l‟orateur est généralement sur une estrade et déclame son discours sans être interrompu, devant un auditoire souvent déjà acquis et particulièrement attentif (dans le cas d‟une guérilla militaire comme les FARC on peut supposer que l‟auditoire, à savoir les guérilleros, écoutent très attentivement celui qui s‟exprime). Toujours dans ce cadre, un texte long et argumentatif, utilisant la rhétorique, est pertinent. Mais transposer ces techniques tel quel à Internet est tout sauf pertinent, en particulier dans le cas des FARC. Car sur Internet tout change, y compris le récepteur du discours. A travers Internet, les FARC ne se parlent plus entre elles, c‟est-à-dire entre militaires disciplinés. Elles s‟adressent à un public radicalement différent. Ceux qui se rendent sur le site des FARC ne leur sont pas automatiquement acquis et ne viennent pas nécessairement pour lire des discours politiques. On est habitué à des contenus relativement

49 Test effectué avec sur 26 des 27 articles proposés en page d‟accueil du site http://www.farc-ejercitodelpueblo.org le 27 juin 2009. Seul le rapport de guerre 2009, de 62 pages, n‟a pas été pris en compte en raison de son caractère exceptionnel.

courts, de style d‟écriture direct et descriptif comme les articles de presse en ligne, ou de style simple et dans un langage plus familier dans le cas des blogs. Beaucoup d‟internautes considèrent que lire sur un écran d‟ordinateur n‟est pas ou peu agréable et préfèrent par conséquent éviter les textes trop longs. Le site Ergolab 50 l‟explique très bien dans un article 51 publié en 2003 concernant la lecture d‟information sur le web. Selon cet article, « la lecture sur écran serait plus lente de 25% comparativement à la lecture papier ». L‟auteur poursuit expliquant que « la majorité des utilisateurs (80% selon une étude de Nielsen & Morkes) ne lisent pas les contenus des sites Internet. Selon les experts, ils "scannent", "survolent", "explorent"… Quoiqu'il en soit, les caractéristiques du web font qu'on ne lit pas mot à mot ». Cependant, le même article explique qu‟il n‟est pas interdit d‟écrire des textes longs sur Internet. « Les études du Poynter Institute ont montré que dès que le contenu recherché est identifié, le processus de lecture n'est plus de type "scan" et le parcours oculaire revient à la normale. 75% du texte est alors lu et non parcouru ». Le problème dans le cas du site des FARC est qu‟il est plutôt difficile de trouver l‟information que l‟on recherche.

La guérilla doit donc repenser sa stratégie sur Internet, d´autant que comme nous le verrons dans la deuxième partie de ce mémoire, elle subit une forte concurrence de ses divers satellites. Pour l´instant, les FARC n´utilisent Internet que comme outil de stockage, ce qui est bien limité lorsque l´on connait les formidables opportunités que le web social permet aujourd´hui.

  • c. Internet comme support des outils de communication des FARC

Outre les sites Internet, le web regorge de documents de communication émanant des FARC-EP. Nous pouvons classer ces documents en trois catégories. La première comprend les documents de promotion (communiqués de presse, almanach, brochures, dépliants…). La seconde catégorie recouvre les documents relevant de l‟édition (la revue Resistencia Internacional, le livre des FARC Esbozo historico). La troisième catégorie regroupe l‟ensemble des contenus multimédias (vidéos, musiques, animations Flash).

Nous remarquons ainsi que les documents relevant des deux premières catégories sont généralement diffusés par d‟autres biais (à part les communiqués de presse). En effet, dans un contexte normal, ces documents seraient distribués à la main ou envoyés par courrier ou encore vendus en librairie. Cependant, les FARC-EP étant une organisation

  • 50 Ergolab se définit comme un site de ressources en ergonomie web et logiciel.

  • 51 « Faciliter la lecture d‟informations sur le web », Ergolab.net, 15 novembre 2003 (http://www.ergolab.net/articles/faciliter-lecture- informations-web.php)

considérée comme terroriste risquent d‟éprouver quelques difficultés à se rendre dans les endroits les plus fréquentés de Bogota pour y distribuer des tracts. De même, elles ne vont pas faire du porte à porte pour vendre leur calendrier. Enfin, elles ne peuvent évidemment pas vendre leur livre en librairie ou leur revue en kiosque, comme une organisation traditionnelle. Face à ces contraintes, les FARC se sont tournées vers leur unique lieu d‟expression libre : Internet. Ainsi, chaque entité 52 dépendant des FARC ou en étant proche telle que l‟agence Anncol propose des documents produits par les FARC.

Ce dispositif a pour objectif de donner de la matière à l‟internaute mais également aux médias, en vue d‟une médiatisation du message politique des FARC-EP. Aussi, arrêtons-

nous un instant sur le concept de dispositif. Initiateur de ce concept, Michel Foucault a défini ce dernier comme « le réseau que l‟on peut établir entre les éléments » 53 . Cet ensemble qui organise la parole est par ailleurs pour Dominique Maingueneau 54 un mode de transport et de réception de l‟énoncé, qui conditionne la constitution du texte, et façonne le genre du

discours. Par exemple, les sites Internet dépendant des FARC-EP et du MB développent en mots (communiqués, éditoriaux, livres) et en images (photographies, vidéos) les raisons pour lesquelles la guérilla lutte depuis 45 ans : « Las circunstancias políticas son propicias para el accionar », « Hace 45 años surgimos […] buscando paz para Colombia, justicia y dignidad. Desde entonces somos la respuesta armada de los desposeídos y los justos a las múltiples violencias del Estado » 55 .

L‟argument de Philippe Hert, du département de communication de l‟Université Nancy 2 56 , est le suivant : un dispositif dont le but est de produire ou de permettre une forme de médiation (d‟un savoir, d‟un point de vue, d‟une position individuelle, d‟un questionnement

etc.) fait exister un espace particulier, préalable à la médiation, et dans lequel elle peut se produire. Le dispositif ne garantit pas en soi la médiation, mais grâce à l‟espace qu‟il créé, il la rend possible et l‟organise au-delà des contenus transmis.

Documents de promotions

  • 52 Cf. Annexe 7 Cartographie de la présence des FARC-EP sur Internet, p.107

  • 53 « Le Dispositif », Michel Foucault, Revue Hermès n°25

  • 54 Analyser les textes de communication, Dominique Maingueneau, Editions Armand Collin, 2007

  • 55 http://bolivarsomostodos.org/index.php?option=com_content&task=blogcategory&id=0&Itemid=45

  • 56 « Le Dispositif », Philippe Hert, Revue Hermès n°25

Nous trouvons dans cette catégorie des documents que l‟on s‟attend à trouver dans le dispositif communicationnel des FARC-EP, tels que les communiqués de presse. Par contre,

d‟autres documents peuvent surprendre. Ainsi, l‟almanach 2007 disponible sur le site officiel

des FARC a de quoi étonner. En première page de cette curiosité on trouve la photo d‟une guérillera (vêtue décemment) tout sourire, arborant fièrement son fusil. En arrière-plan de la

photo, le drapeau des FARC. Quant au texte, il est en parfaite communion avec le document puisqu‟il est écrit « Une heureuse année » en sept langues différentes (le calendrier est édité par la Commission Internationale des FARC). Enfin, le logo de la guérilla dans le coin

supérieur gauche vient nous rappeler que nous sommes bien là en présence d‟un document

créé par la guérilla la plus sanglante de Colombie.

Edition

Dans cette catégorie nous nous pencherons sur deux documents particulièrement intéressants. Commençons par Esbozo Historico, livre produit par les FARC-EP dans lequel

elles se racontent : leur histoire, leurs luttes, leurs idées. Plusieurs éditions existent. La plus récente que je n‟ai pu consultée que rapidement date de 2007. Un étudiant en journalisme du CELSA se l‟est procuré au Mexique, dans le cadre de son propre mémoire 57 sur les FARC. Toutefois, l‟édition 2005 est disponible sur Internet sur le site de l‟agence de presse ABP Noticias 58 . Ce document est une mine d‟informations très précieuse. On y trouve pêle-mêle le programme agraire de la guérilla, les lois 002 (concernant les impôts) et 003 (concernant la corruption administrative) ou encore un appel à la légalisation de la consommation de drogue. Beaucoup de ces documents sont en fait déjà en ligne sur le site officiel des FARC, mais la partie consacrée à l‟histoire des FARC par les FARC est d‟un intérêt particulier. Tous ces éléments en font un outil de propagande formidable. Cependant le livre est interdit et il

est très difficile de s‟en procurer une version papier.

A la fin de la table des matières, on peut lire ce petit texte :

Este libro narra la historia de la lucha, que una gran parte del pueblo colombiano ha realizado para construir una Nueva Colombia en paz con justicia social, soberanía e independencia definitiva.

Los relatos escritos en este esbozo histórico de las Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia Ejército del Pueblo FARC-EP, abordan diversos momentos de la vida política, social, económica y cultural de Colombia.

  • 57 De la fac de philo au camp des Farc-EP, le destin tragique de deux étudiants mexicains, Raphaël Moran, 2007

(http://mapierrealedifice.blogspot.com/2008/09/la-fac-de-philo-de-mexico.html)

  • 58 http://www.abpnoticias.com/boletin_temporal/contenido/libros/esbozo_historico.pdf

Los documentos oficiales de la dirección del Ejército del Pueblo, incluidos aquí, contribuyen a entender con mayores elementos de juicio las razones sociales, económicas y políticas de la lucha revolucionaria en procura de conquistar dignas condiciones de vida para las mayorías.

Par ailleurs, il est évident que ce

livre

est

une

critique

très

dure

à l‟encontre de

« l‟imperialismo yanqui » (l‟impérialisme yankee). Les références à l‟ingérence des Etats- Unis dans les affaires nationales des pays des Caraïbes et d‟Amérique Latine, à travers notamment la CIA, sont omniprésentes. C‟est aussi une critique du système politique colombien, en particulier du système de bipartisme et aux injustices sociales criantes.

Enfin,

on

remarque

dans

cet

ouvrage

le

lyrisme

avec

lequel

les

FARC

pratiquent

l‟autocongratulation et l‟estime de soi de haut niveau. Voici ce que l‟on peut y lire :

La guerrilla colombiana no ha sido, ni es, fenómeno impuesto por mano ajena desde fuera de su territorio. Se origina como semilla fecunda con voz y visión propia, sembrada y enraizada profundamente en la historia contemporánea del país. Ha sido una historia plena de avatares y heroísmo, de avance en la conciencia y en la madurez entre los combatientes y los amargos desaciertos, de desarrollo de las victorias y las leyendas; su historia es la historia de un pueblo que mantiene su fe en el futuro que él mismo construye. Y en este sentido es una historia imposible de leerse en los manuales de la historia oficial tan plagada de mentiras y deformaciones.

Mais la bibliographie des FARC ne s‟arrête pas là. Jacobo Arenas a par exemple écrit un livre intitulé « Cese el fuego » 59 qui est selon le site d‟ABP Noticias « la chronologie de la politique des FARC ». Récemment, un ouvrage à la gloire de Manuel Marulanda rédigé par les FARC fut mis en ligne par ABP Noticias 60 . Cependant, ces livres ne sont disponibles nulle part sur les sites officiels des FARC-EP.

Par contre il est un document qui bénéficie d‟une publicité plus développée, la revue Resistencia Internacional 61 . Disposant à ce jour de 37 numéros, ce magazine est publié de

manière discontinue. En effet, le numéro 35 date de février 2006, le numéro 36 d‟octobre 2006 et le numéro 37 de… juin 2009 ! Premièrement, précisons que les seuls numéros 34 à

  • 37 sont disponibles sur Internet. Il n‟y a aucune trace des numéros précédents sur les sites

des FARC-EP, du MB ou des médias proches de la guérilla.

Cette revue est semble-t-il destinée à la fois à un public externe, les partisans des FARC-EP

dans le monde entier, ainsi qu‟à un public interne, les guérilleros, à en juger par l‟article

  • 59 http://www.abpnoticias.com/index.php?option=com_remository&Itemid=149&func=fileinfo&id=7

  • 60 http://www.abpnoticias.com/boletin_temporal/contenido/libros/manuel_marulanda.pdf

  • 61 http://www.redresistencia.info

d‟Alfonso Cano dans le dernier numéro dans lequel il s‟adresse à ses camarades. Ce dernier numéro est par ailleurs presqu‟entièrement consacré à Manuel Marulanda dont la disparition, comme nous allons le voir avec la catégorie suivante (contenu multimédia), a fortement marqué la guérilla. Un long article est également consacré à la réforme agraire, un autre aux attaques subies par les FARC, depuis Marquetalia 62 qui constitue un thème récurrent dans le discours des FARC au Plan Colombie. De manière générale, la revue revient sur l‟ensemble des pertes de la guérilla de Raúl Reyes à Iván Ríos.

Ce numéro fait au total 91 pages et la mise en page est plutôt d´une qualité moyenne. De nombreuses photos accompagnent les articles. Deux modèles omniprésents dans ces illustrations : Simón Bolivar et Manuel Marulanda Vélez. Comme sur le site Internet, bien que la mise en page soit loin d‟être parfaite, le travail sur les images donne un résultat correct, voire plus que correct. Sur le style employé, on note quelques touches d‟humour. Certes cet humour est acide, relève souvent du sarcasme et est emprunt de critique envers les ennemis des FARC, mais il rend la lecture des articles longs et denses plus agréables. Par exemple, dans un article intitulé « La vida en los campamentos de las FARC », l‟auteur commence ainsi :

Mezclando en un mismo collage las imágenes más oscuras de las novelas antiutópicas clásicas (Un mundo feliz de Aldous Huxley, 1984 de George Orwell o Fahrenheit 451 de Ray Bradbury) con las historias más truculentas de terror infantil, las usinas comunicacionales del imperialismo han fabricado un nuevo fantasma, macabro, tenebroso y amenazador. Se trata del supuesto "narco-terrorismo", reemplazante del antiguo espantapájaros conocido como "conspiración comunista", típico del cine de la guerra fría.

Así han fabricado un nuevo demonio, completamente amorfo, omnipresente, inconmensurable, impensable, incluso inimaginable.

Ese nuevo Lucifer que persigue la caza de brujas contemporánea, deporte preferido del neo- macartismo, asume diversos nombres y rostros, según la conveniencia del momento. Uno de los más célebres es el de Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia-Ejército del Pueblo, enemigo a muerte en todas las hipótesis de conflicto que manejan los yanquis.

Ces revues sont donc l‟occasion pour les FARC de s‟exprimer longuement sur des sujets de

fond (réforme agraire, vie dans la guérilla, critique du gouvernement, etc.).

Contenu multimédia

62 Cf. Annexe 1 Histoire des FARC-EP, p.62

Contrairement à l‟édition, le contenu multimédia est très présent dans les différents sites 63 des FARC (site officiel mis à part, ce contenu étant indisponible 64 ). Sur les blogs des Fronts par exemple, on peut visionner de nombreuses vidéos, soit postées directement sur le site soit provenant de YouTube. D‟ailleurs, le MB dispose de sa propre page sur YouTube 65 , créée le 14 avril 2008. Hommages à Marulanda, chansons révolutionnaires, interviews ou encore libérations d‟otages sont autant de thèmes abordés par ces vidéos. Grâce à YouTube, nous disposons de données chiffrées nous permettant d‟évaluer la popularité de

ce profil YouTube. 39 vidéos ont été postées. Elles oscillent entre 54 visionnages pour la moins populaire et 10 791 visionnages pour la plus populaire. La page du profil a été vue 3 812 fois, dispose de 99 abonnés et de 49 amis et d‟autant de commentaires (dont certains sont négatifs). Ces chiffres sont la preuve du peu de succès que rencontrent les vidéos de la guérilla sur YouTube. Si l‟on prend en compte la notoriété des FARC-EP, ces chiffres marquent pour le moment l‟échec de la stratégie des FARC sur Internet. En effet, ces vidéos sont également visibles depuis le blog du MB. Le fait qu‟elles aient été si peu visionnées indique que le blog lui-même ne doit pas être très visité. Mais cela n‟empêche pas les FARC et ses satellites de poster de nombreuses vidéos sur le site.

Le site officiel du MB propose quant à lui d‟écouter sa radio en ligne 66 . Différentes émissions sont disponibles, commençant toutes par l‟hymne 67 des FARC-EP. Les voix que l‟on nous donne à entendre sont celles de guérilleros, parlant des mêmes sujets déjà abordés dans le reste des outils développés par les FARC-EP : réforme agraire, critique d‟Alvaro Uribe et des impérialistes, rejets des accusations de terrorisme. Cette radio, la Cadena Radial Bolivariana, Voz de la Resistencia est tenue par la station Viva Bolívar des blocs Caribe José María Córdoba et Magdalena medio.

On peut avancer plusieurs hypothèses pour expliquer cet échec d‟audience sur Internet.

Premièrement, il faut se rappeler que le public principal des FARC reste les paysans et plus

largement les populations des campagnes. Or ces personnes n‟ont pour la plupart aucun accès à Internet et n‟ont probablement jamais entendu parler de YouTube ou Facebook. Deuxièmement, la guérilla souffre d‟un grave déficit d‟image tant en Colombie qu‟au niveau

  • 63 Cf. Annexe 7 Cartographie de la présence des FARC-EP sur Internet, p.107

  • 64 Cf. Annexe 3 Analyse sémio-discursive du site des FARC-EP, p.83

  • 65 http://www.youtube.com/user/mbolivariano

  • 66 http://bolivarsomostodos.org

  • 67 Cf. Annexe 8 – Retranscription de l‟hymne des FARC-EP, p.111

mondial. Cela réduit de fait leur audience disponible. Pour finir, un fait tangible nous permet de comprendre cette faible audience : le référencement. Les pages internet des FARC sont très mal référencées par Google, tout comme les vidéos sur YouTube. Ainsi, pour accéder aux sites ou aux vidéos appartenant à la guérilla, il faut parfois chercher longtemps.

Autre

Les sites des FARC proposent parfois des documents plutôt inattendus. Par exemple, on

peut voir une publicité 68 pour le service de vente à distance des FARC-EP. Café, rhum ou tabac, il suffit d‟envoyer un mail pour commander le produit de votre choix, fait par les

guérilleros eux-mêmes. Selon la publicité en question, en achetant un produit des FARC, « on participe à l‟attention des guérilleros retenus dans les prisons colombiennes et de l‟empire ». C‟est aussi une manière de mesurer la dévotion de leurs partisans.

Enfin, les FARC-EP mettent en avant sur leurs différents sites les dons d‟artistes de leurs compagnons. Ainsi, peintures, poèmes ou musiques sont mis en avant par la guérilla. C‟est ainsi l‟occasion de montrer la face humaine des FARC et de provoquer l‟adhésion en faisant appel au pathos, à l‟émotion.

Nous venons d‟exposer les différentes formes de prises de parole des FARC-EP et de sa formation politique le Mouvement Bolivarien sur Internet, ainsi que les points forts et les points faibles de ces prises de parole. Intéressons-nous à présent à la démultiplication de la présence des FARC sur Internet à travers ses nombreux sites.

II.

Un front virtuel pour combattre « l’ennemi »

La cartographie 69 du réseau des FARC sur Internet nous permet de prendre conscience d‟une chose : c‟est un véritable front virtuel qui semble s´organiser actuellement sur le web avec un total de douze sites repérés se réclamant de la guérilla, trois sites se réclamant du MB et enfin trois sites de médias tellement proches des FARC qu‟ils sont soupçonnés d‟être financés par la guérilla. La question que l‟on peut se poser est double. Tout d‟abord, ce front

  • 68 http://www.resistencia-colombia.org/home/bolivars/public_html/www.resistencia-colombia.org

  • 69 Cf. Annexe 7 Cartographie de la présence des FARC-EP sur Internet, p.107

est-il vraiment organisé ou relève-t-il d´initiatives spontanées ? Et ensuite, les FARC-EP maitrisent-elles ce front ? On pourrait également ajouter la question de l‟efficacité de ce front et de sa pertinence. La réflexion que nous allons mener à présent vise en partie à répondre à ces questions.

  • a. La nébuleuse des FARC-EP sur Internet

Les médias font souvent référence à la nébuleuse Al-Qaeda pour désigner ces mouvances islamistes agissant au nom de l‟organisation terroriste dirigée par Ben Laden, sans être certain que ces mouvances dépendent réellement d‟Al-Qaeda. Dans le cas de notre guérilla, on peut dans une certaine mesure se référer également à une « nébuleuse FARC-EP », dans le sens où plusieurs organisations dépendent plus ou moins directement de la guérilla. Ici, nous allons distinguer trois types de sites ou blogs. Tout d‟abord, les sites tenus par les FARC-EP. Ensuite, ceux tenus par le Mouvement Bolivarien pour la Nouvelle Colombie. Enfin, les sites « amis » dont les liens avec la guérilla sont troubles.

Sites des FARC-EP et du MB

Les deux catégories « FARC-EP » et « Mouvement Bolivarien » sont traitées ensemble ici car leur contenu et fonctionnement sont sensiblement les mêmes, que les sites dépendent de l‟une ou de l‟autre organisation. La catégorie « FARC-EP » est celle qui comporte le plus de sites. C‟est également la plus désorganisée. Les sites dépendant des FARC fleurissent sur le net sans qu‟aucune cohérence ne commence à voir le jour. On retrouve certes des éléments communs sur chaque site ou blog, tel que le logo des FARC ou la reprise de certains communiqués par exemple. Toutefois les différences entre ces sites restent assez importantes.

Nous nous attarderons ici sur le cas du Frente Antonio Nariño Bloque Oriental 70 pour l‟originalité de ses actions. Le Front en question dispose de deux sites web et d‟une page YouTube 71 . C‟est notamment les vidéos proposées par cette page YouTube qui ont retenu

mon intérêt. En effet, on peut y trouver une « FARC-EP TV », où les vidéos sont montées sous forme de journal télévisé donnant les dernières nouvelles concernant les FARC-EP.

C‟est par exemple en visionnant la dernière vidéo (qui date de juin 2008) que j‟ai appris le

changement de direction à la tête du MB. Les archives du site laissent à penser que seuls quatre JT ont été réalisés pour l‟instant, d‟une durée de 10 minute chacun environ.

  • 70 http://www.frentean.col.nu/

  • 71 Cf. Annexe 7 Cartographie de la présence des FARC-EP sur Internet, p.107

En guise de fond sonore de la vidéo, une musique digne du JT de 20 Heures sur TF1 accompagne la voix des deux guérilleros un homme et une femme qui déroulent les nouvelles : on apprend ainsi que quinze otages se sont échappés ou encore que le Secrétariat d‟Etat-major se réorganise suite au décès des valeureux combattants Raúl Reyes et Iván Rio.

L‟initiative permet donc de connaitre l‟actualité de la guérilla sans avoir à lire les communiqués du Secrétariat. Le JT se charge par ailleurs de faire un résumé des derniers communiqués publiés et de faire la lecture de quelques passages-clés. C‟est donc un bon substitut. Toutefois, le fait que les FARC prennent en charge la chaîne de l‟information du début à la fin, de la production de faits à leur traitement journalistique, rend cet exercice quelque peu particulier. Car c‟est bien de cela qu‟il s‟agit ici. C‟est un JT fait par les FARC sur les FARC. La guérilla juge ainsi ses propres actions et manque nécessairement de l‟objectivité nécessaire à tout travail journalistique. Il est donc difficile de qualifier ces JT de « système informatif » comme c‟est le cas sur le site du Front. Ce choix s‟apparente donc à une manipulation volontaire de l‟internaute, celui-ci se laissant influencer inconsciemment par la supposée objectivité du « journaliste » à l‟origine de l‟information, même si consciemment il sait que la vidéo étant réalisée par les FARC, elle ne peut être objective.

Sites des médias

Cette catégorie est particulière car a priori elle sort du cadre du présent mémoire puisque les sites concernés ne dépendent pas des FARC-EP. Cependant, les trois médias dont il s‟agit ici sont tous considérés comme très proches des FARC. Proches idéologiquement mais surtout dans les relations qu‟ils entretiennent avec la guérilla. En effet, celle-ci leur envoie régulièrement des communiqués, sans les poster sur leur propre site. Elles se court-circuitent ainsi elles-mêmes au profit de ces médias.

Les agences Anncol et ABP Noticias ainsi que la radio Café Stereo sont donc ces trois médias qui défient « les impérialistes » en se rapprochant de l‟un de ses pires ennemis, les FARC-EP. Chacun de ces trois médias est soupçonné de recevoir des financements de la part des FARC. Ces financements se compteraient en millions et provoquent une certaine indignation de leur part. Ainsi, dans sa longue émission disponible Vozbolivariana disponible sur sa page d‟accueil, la radio Café Stereo a indiqué qu‟elle trouvait absurde ces accusations, mettant en avant les conditions précaires dans lesquels on y travaille.

« J‟espère qu‟un jour ces millions finiront par arriver parce qu‟en attendant, on fait avec bien peu de moyen » ironisait l‟un des présentateurs. Ce dernier s‟en est d‟ailleurs virulemment pris à un confrère colombien venu dans les studios de la radio pro-FARC pour débattre des accusations portées à l‟encontre de la radio suite aux découvertes de l‟armée colombienne dans les ordinateurs de Raúl Reyes. Un article 72 de Semana sur le « monde des FARC » :

« it has been established that the Anncol webpage and the leftist Café Stereo radio information service received financing from the FARC, something that they had denied for years ».

Mais pour la radio mise en cause, il s‟agit avant tout de documents dont l‟authenticité ne peut

être vérifiée. Car certes Interpol 73 a validé le fait qu‟aucun fichier n‟a été créé ou modifié depuis le 1 er mars 2008, date à laquelle les autorités colombiennes ont pris possession des trois ordinateurs, trois disques durs et deux clés USB appartenant à Raúl Reyes. Mais le

rapport d‟Interpol précise que les analyses n‟ont porté que sur la question de savoir si les

fichiers ont été modifiés ou non. Le rôle de l‟organisation policière n‟était pas de dire si le

contenu des fichiers était fiable et attribuable à Raúl Reyes. Et cette question de la fiabilité de ces informations est capitale, du fait des découvertes faites depuis que le gouvernement colombien est en leur possession. Les mises en cause de pays comme le Venezuela ou

l‟Equateur ont provoqué des crises diplomatiques graves avec la Colombie. De même, il semblerait que les FARC disposent d‟un réseau mondial, avec des combattants dans près d‟une trentaine de pays du monde entier, de la Suisse qui abriterait le site officiel des FARC 74 à la Suède, pays d‟accueil de Cafe Stereo et Anncol. La France ou encore l‟Espagne

seraient également concernées. Les FARC et l‟ETA collaboreraient ensemble au travers de formations par exemple.

Ainsi, alors que les autorités colombiennes n‟avaient que des soupçons concernant le

financement des trois médias qui nous intéressent ici, depuis la découverte de ces

informations ces soupçons sont devenus des certitudes. D‟ailleurs, Cafe Stereo comme Anncol changent régulièrement d‟adresse URL, leur site respectif étant régulièrement fermé

par les autorités.

  • 72 The world of the FARC (Part I: Europe), Semana, 5 janvier 2009 (http://www.semana.com/noticias-print-edition/the-world-of-the-farc-part- europe/119342.aspx). Cf. Annexe 11 Revue de Presse, p.123

  • 73 Cf. Annexe 9 – Extraits du rapport d‟Interpol sur le matériel informatique attribué à Raúl Reyes, p.113

  • 74 The world of the FARC (Part I: Europe), Semana, 5 janvier 2009 (http://www.semana.com/noticias-print-edition/the-world-of-the-farc-part- europe/119342.aspx). Cf. Annexe 11 Revue de Presse, p.123

Nous nous rendons compte ici que sur Internet, l‟appellation FARC-EP représente donc bien plus que les FARC-EP elles-mêmes. Telle une marque-ombrelle, elle comprend divers entités qui relaient ses messages politiques, sans pour autant dépendre directement du Secrétariat de la guérilla. Ces entités évoluent dans une certaine indépendance, se réappropriant les messages de la guérilla, les mélangeant aux messages d‟autres émetteurs (Hugo Chávez, Evo Morales, représentants communistes, etc.). Le risque est que ces entités finissent par ne plus défendre le combat des FARC-EP mais commencent à défendre leur propre combat. Or, l‟individualisme est dangereux lorsque l‟on prépare la révolution. Ceci suppose en effet un groupe fort et uni autour d‟un idéal, luttant non pas pour ses propres intérêts mais pour les intérêts supérieurs du peuple. L‟objectif ne doit pas être une meilleure vie pour moi, mais un meilleur monde pour tous. Ainsi, une indépendance trop forte vis-à-vis du Secrétariat pose le risque d‟une dislocation de la mobilisation.

Si l‟on se réfère au schéma de base de la communication de Shannon & Weaver, nous avons ici une multiplication des émetteurs et des canaux pour un même message en direction d‟un même récepteur. Cette polyphonie peut être perçue comme le bruit venant brouiller le message. Toutefois, la polyphonie reste relative et est compensée par une importante redondance des messages transmis. Par exemple, le communiqué 75 par les FARC à l‟occasion de leur 45 ème anniversaire est repris par presque tous les sites cités dans la cartographie 76 . Ces sites se structurent autour de deux sites principaux, celui des FARC- EP et celui du MB, que l‟on peut considérer comme étant les deux sites référents. Toutefois, l‟absence évidente de concertation permettant une certaine cohésion dans ces réseaux de sites web laisse à penser que chaque site évolue en roue libre, indépendamment du site référent et peut-être même du Secrétariat. Nous obtenons donc beaucoup de redondances, un même communiqué pouvant être repris par chaque site.

De même, l‟internaute se trouve dans l‟impossibilité de développer un sentiment

d‟appartenance à un groupe homogène. Imaginons par exemple le cas d‟un partisan des FARC-EP souhaitant obtenir régulièrement des informations sur la guérilla. Ce partisan va probablement commencer par se rendre sur le site référent des FARC-EP, à savoir le site

officiel. Devant le manque d‟intérêt et d‟interaction de ce site, imaginons que ce même partisan se rende sur le blog d‟un ou plusieurs Fronts. Premièrement, il se rend compte que

la base fait mieux que le Secrétariat. Là où le Secrétariat propose un site figé, certains fronts

  • 75 http://mbolivariano.blogspot.com/2009/07/saludo-del-camarada-alfonso-cano-con.html

  • 76 Cf. Annexe 7 Cartographie de la présence des FARC-EP sur Internet, p.107

à l‟image du Front Antonio Nariño, propose des sites bien plus modernes, proposant une interaction avec le partisan. Celui-ci peut voir des vidéos, poster des commentaires et éventuellement poser des questions et obtenir des réponses. En somme, il peut établir un dialogue avec l‟émetteur à l‟origine du site en question. Cette différence entre le site officiel et les sites des satellites de la guérilla n´est pas surprenant en soi. En effet, on remarque souvent une différence importante entre les sites officiels de partis politiques ou de célébrités et les sites ou blogs des militants ou des fans. La différence ici est que généralement, les partis politiques ou les célébrités disposent d´autres outils légaux pour prendre la parole. Or le cas des FARC-EP est bien différent : Internet est le seul moyen pour elles de prendre la parole librement. Il est donc important que le site officiel reste le site référent. Pour cela, il devra nécessairement évoluer car dans le cas contraire, il est simplement voué à disparaitre ou à être oublié.

En attendant, le Secrétariat s‟isole derrière un site dépassé et n‟ayant qu‟un rôle d‟archive, où les FARC déposent des communiqués qu‟elles envoient de toutes façons aux médias qui leur sont proches. A ces sites s‟ajoutent ceux du MB reprenant une partie des communiqués des FARC-EP, les mélangeant aux informations propres au MB. Cette circulation de l‟information non organisée a pour conséquence un parasitage des sites entre eux. Si tous les sites donnent les mêmes informations, pourquoi se rendre sur chacun d‟eux ? Le partisan va donc choisir un seul site qu‟il suivra régulièrement. Nous pouvons alors imaginer que son choix se porte sur le site d‟une des deux agences de presse, ceux-ci offrant une information diversifiée mise à jour quotidiennement. Rien ne nous permet d‟affirmer que c‟est ce chemin qu‟emprunterait un partisan des FARC-EP. Mais c‟est possible, voire plausible.

De ce fait c‟est donc un risque pour la guérilla puisque le désordre dans sa présence sur

Internet risque de lui faire perdre de l‟audience directe, c'est-à-dire les internautes prenant l‟information à sa source sur les sites de la guérilla et non sur des sites tiers, qu‟ils soient favorables aux FARC ou indépendants. Pour l‟instant, peu importe que l‟internaute se rende sur l‟agence de presse Anncol ou sur le blog du MB, les deux reprenant mot pour mot les communiqués issus du Secrétariat ou de la Commission internationale. Le danger réside dans le fait que là où le blog du MB continuera à poster les communiqués sans les modifier ou les commenter, Anncol peut décider à tout moment de ne pas publier tel ou tel communiqué, ou de le commenter positivement ou négativement, du fait de son

indépendance hiérarchique avec les FARC. La guérilla perdrait alors de son contrôle, alors que c‟est probablement l‟une des raisons qui l‟a poussée à prendre la parole sur Internet. On serait alors dans une situation encore plus paradoxale vis-à-vis d‟internet. Internet, nous

l‟avons vu, peut être considéré comme un média sans média, ce qui le rend très attrayant pour nombre d‟entreprises soucieuses de maitriser au maximum leur image. Or ici, les FARC multiplient les intermédiaires, les médias, pour faire parvenir ses messages à ses publics.

Enfin, nous conclurons ces analyses par un constat : les sites référents risquent de perdre ce

rôle de référent s‟ils ne se mettent pas à jour comme le font les Fronts.

  • b. Attaques et contre-attaques

Nous l‟avons vu à de nombreuses

reprises

déjà,

les FARC-EP,

du

fait

de leurs

activités, font l‟objet de nombreuses critiques et attaques, en particulier de la part du gouvernement colombien et des Etats-Unis. Et la guérilla le leur rend bien. En effet, les

critiques faites par les FARC à l‟encontre d‟Alvaro Uribe, régulièrement qualifié de

« fasciste », ne sont pas très tendres. Il s‟opère donc aujourd‟hui une confusion concernant le terrain de bataille. De ce qui était à l‟origine une guerre armée nous sommes passés petit à petit à une guerre des images. Mais une nouvelle guerre prend à présent le dessus, la

guerre de l‟opinion, ce qui est compréhensible dans un monde où tout est médiatique et médiatisé et où Internet permet à n‟importe qui de commenter n‟importe quoi.

En parallèle avec les enlèvements, les attaques à la bombe et les confrontations

meurtrières avec l‟armée colombienne, les FARC-EP s‟attaquent à la réputation d‟Alvaro Uribe et de son gouvernement. L‟objectif est double : prouver qu‟il est impossible d‟engager

un processus de paix avec Alvaro Uribe en raison de sa politique de « sécurité

démocratique » d‟un côté, et de l‟autre montrer que le système est corrompu par les paramilitaires et l‟ingérence de l‟impérialisme « yankee ». L‟objectif final est évidemment d‟apparaitre comme la solution à ces deux problèmes.

Ainsi, quel meilleur outil qu‟Internet pour mener la guerre de l‟opinion lorsque l‟on n‟a pas

accès aux médias traditionnels (presse, télévision, radio). Les FARC y trouvent effectivement un formidable espace de liberté dans lequel tous les coups sont permis. Ainsi, nous pouvons

distinguer deux catégories d‟attaques. Tout d‟abord, les attaques et critiques que les FARC formulent depuis des décennies et qui sont nées de leur positionnement politique. Dans cette catégorie entre notamment l‟anti-impérialisme. La seconde catégorie concerne les attaques plus récentes, concernant les paramilitaires, le narcotrafic et Alvaro Uribe.

Critiques politiques

Les critiques formulées par les FARC correspondant à cette catégorie proviennent de la rhétorique bolivarienne. Par exemple, les attaques contre ce qu‟elles nomment

« l‟oligarchie latifundiste » qui dispose de terres sous-exploitées et par conséquent peu rentable. Les conditions de travail des paysans dans ces domaines agricoles sont par conséquent déplorables et les salaires très bas.

Pour saisir la virulence

des FARC

à l‟encontre des latifundistes,

il

suffit

de faire

une

recherche sur le site officiel des FARC en utilisant ce terme comme mot-clé. Les mots et

expressions associés

à

« latifundista »

sont

les

suivants :

« sanguinaria »,

« narcotraficante », « militar », « ofensiva capitalista », « terror », « violencia », « mafiosa »,

« plutocrática 77 », etc.

L‟isotopie de la violence est prédominante dans ces résultats. Ainsi, pour les FARC-EP, non seulement le système des « latifundistas » n‟a rien apporté de bon, mais il a généré de la violence.

Notons que dans le même registre, les FARC-EP critiquent le fait que les puits de pétrole soient également sous-exploités.

Autre critique formulée du point de vue bolivarien, l‟impérialisme des Etats-Unis. Retournons quelques siècles en arrière, à l‟époque de Simon Bolivar. Alors Président de la Grande Colombie, puis de la Bolivie, il a touché de près son rêve qui était celui d‟un continent unifié. Ce rêve était justifié par une forte volonté d‟indépendance vis-à-vis des colons espagnols. Aujourd‟hui, le rêve reste le même mais les colons ont changé. Globalement, il y a depuis plusieurs années un rejet de l‟influence américaine sur le continent sud-américain et dans les Caraïbes. L‟antiaméricanisme primaire souvent évoqué en France est une réalité quotidienne dans cette zone géographique. L‟influence – pour ne pas dire l‟ingérence – « yanqui » selon le terme consacré en espagnol provoque un rejet voire une haine de la première puissance mondiale, paradis d´un capitalisme qui mènerait le monde à sa perte. Les ingérences répétées de la CIA notamment dans le cas de soutiens à divers coups d‟Etat et l‟occidentalisation à outrance de la zone latino-américaine provoquent des réactions paradoxales, entre appropriation de la culture dite hollywoodienne et rejet d‟un partenaire qui a causé beaucoup de souffrances par le passé. On entend souvent les Latino- Américains expliquer qu‟aujourd‟hui, il n‟est pas question de droite ou de gauche comme on l‟entend en Europe. Le choix à faire se posent plutôt ainsi : pour ou contre les Etats-Unis. Le Venezuela, la Bolivie ou encore l‟Equateur ont choisi le « contre ». La Colombie a choisi le « pour ». Et dans la mesure où les FARC sont bolivariennes, c‟est évidemment le « contre »

77 Ploutocratie : Système de gouvernement où l‟argent constitue les principales bases du pouvoir.

qui s‟impose. Cela explique les proximités et les soupçons de liens tissés entre les FARC et

le Venezuela et l‟Equateur. En utilisant le mot-clé « yanqui » dans le moteur de recherche du

site des FARC-EP,

voici

ce

que

l‟on

obtient :

« zozobra »,

« entrometido »,

« intervencionista », « invasión », « asedio », « fuera », « férula », « imperialismo », etc.

Cette fois, c‟est l‟isotopie de l‟impérialisme qui domine et une volonté claire de vouloir chasser les Etats-Unis hors de Colombie.

Critiques de contexte

Cette proximité avec les « impérialistes » est l‟une des principales critiques que la guérilla fait au Président Alvaro Uribe. A cette critique s‟ajoute celles de sa supposée proximité avec les paramilitaires et de son implication toujours supposée dans le narcotrafic. Continuons en recherchant le mot-clé Uribe dans le moteur de recherche afin de voir concrètement comment les FARC parlent du Président colombien : « fascista », « paramilitar », « ‘Don’ Uribe », « presidente de los narco-paramilitares », « ilegitimidad », « fechorias », « politicas intervencionistas y fascistas de Bush-Uribe », etc.

L‟isotopie du narcotrafic est particulièrement présente ici, les FARC allant jusqu‟à surnommer le président « ‘Don’ Uribe », tel un trafiquant de drogue. Mais s‟il fallait retenir un mot pour résumer le message de la guérilla, ce serait « illégitime ». Car derrière toutes ces critiques c‟est bien l‟idée qu‟Uribe n‟est pas un Président légitime que les FARC défendent. Elles tirent ainsi plusieurs bénéfices de ce positionnement. Premièrement, on ne négocie pas la paix avec un Président illégitime. Ainsi, si les négociations de paix sont inexistantes, c‟est uniquement la faute du gouvernement. Ensuite, cela justifie le combat des FARC puisqu‟il vise à renverser un pouvoir illégitime pour mettre en place une démocratie respectueuse des citoyens.

Ces attaques principales des FARC envers Uribe et les Etats-Unis font également office de contre-attaques, puisque concernant le trafic de drogue et la violence, Uribe fait les

mêmes accusations que la guérilla mais à l‟envers. Accuser l‟accusateur est donc la réponse que les FARC-EP ont choisie. Mais concernant le trafic de drogue, elles ont opté pour une

stratégie plus complète, en lançant une campagne d‟information sur la marihuana.

  • c. Le cas de la « Baretopolítica »

La campagne « Baretopolítica 78 » lancée début 2009 est assez différente de tout ce qu‟ont pu faire les FARC sur internet auparavant et même maintenant, non pas en termes de dispositif ni même de contenu du message mais plutôt dans la forme du message. Celui-ci, nous allons le voir, semble plus adapté au standard du web. A travers cette campagne, la guérilla vise plusieurs objectifs : critiquer Uribe et le gouvernement colombien, mettre en avant leur réforme agraire et enfin inciter les jeunes Colombiens à rejoindre leurs troupes.

Pour analyser cette campagne, nous procéderons en plusieurs étapes. Tout d‟abord

nous nous intéresserons au dispositif mis en place par les FARC-EP. Nous nous pencherons ensuite sur le contenu et la forme des messages de la campagne. Enfin, nous chercherons à évaluer le succès de la campagne et les enseignements à en tirer.

Un dispositif 2.0

Cette campagne repose sur trois éléments principaux 79 : deux supports, le blog et Facebook, et un outil, la vidéo postée sur YouTube.

Le blog est utilisé ici comme est utilisé le site officiel des FARC. Ce n‟est qu‟un support permettant de mettre à disposition des publics divers documents, sans chercher à interagir avec ces publics. Ainsi, en dehors des sept posts du blog, probablement tous mis en ligne en même temps, il n‟y a aucune autre mise à jour. On y trouve la loi 001 80 sur la réforme agraire – ce qui montre que l‟objectif premier est bien de mettre cet élément en avant -, puis plusieurs documents postés selon le format suivant : le titre du post indiquant son contenu (« La necesidad de una transformación agraria revolucionaria » par exemple), suivi de la phrase « ce document/article te permet de répondre aux questions suivantes », suivie par les questions auxquelles répond le dit-document ou article (« ¿Por qué los campesinos se ven obligados a cultivar marihuana, coca, amapola etc? » par exemple). Pour finir par le dernier article, point-clé de la campagne, la vidéo postée sur YouTube. Dans la colonne de droite, on peut lire une description de la campagne :

  • 78 « Bareto » est de l‟argot pour marihuana en Colombie.

  • 79 Cf. Annexe 7 Cartographie de la présence des FARC-EP sur Internet, p.107

  • 80 Cf. Annexe 5 Les lois 001, 002 et 003 promulguées par les FARC-EP, p.101

La baretopolitica es un emprendimiento educativo de las FARC-EP dirigido a la juventud. Es una invitación a dialogar, a que compartas puntos de vista con nosotros; es una invitación a que conozcas nuestra visión sobre la marihuana.

Junt@s lograremos una Colombia con esperanzas para la juventud

Ce message est suivi de l‟unique invitation à dialoguer avec les responsables de cette

campagne, à savoir une adresse mail. En effet, les commentaires ont été désactivés et aucune interaction n´est donc possible sur le blog.

Suite à ce texte, un widget renvoie vers le profil de la campagne sur Facebook. Un deuxième widget propose d‟écouter une chanson et sous ce widget deux liens sont disponibles. Le premier permet de télécharger le dépliant de la campagne et le second renvoie vers sa page MySpace. La rubrique suivante nous apprend que ce sont bien les FARC-EP qui sont à l‟origine de la campagne et du blog. Un lien renvoie vers le profil des FARC-EP sur Blogger. Enfin, il est possible de s‟inscrire pour suivre le blog si l‟on dispose d‟un compte Google.

Comme d‟habitude, le travail graphique est réussi. C‟est probablement l‟une des meilleures réalisations graphiques des FARC. Le logo de la campagne en particulier est en effet assez attractif par la couleur vert pomme et le fait qu‟il contienne la représentation d‟une feuille de cannabis. Cette attraction est en partie due à son aspect transgressif. C‟est un logo pétillant et totalement moderne.

Concernant les pages du profil et du groupe Facebook, on constate que le message descriptif est le même que celui du blog. D´ailleurs, on se rend rapidement compte que les messages bien préparés pour le blog sont rediffusés mécaniquement sans la moindre adaptation dans Facebook.

La page MySpace ne contient rien en dehors de la retranscription de la vidéo, reprise partout dans les outils de communication.

Quant à la vidéo, elle contient l‟interview 81 de deux guérilleros répondant aux questions de la campagne, avec les mêmes réponses que celles proposées par la brochure, la page Facebook, le blog et la page MySpace. Elle est d‟une durée de 5‟28.

Contenu et forme de la campagne

81 Cf. Annexe 10 Questions-Réponses de la campagne Baretopolítica des FARC-EP, p.122

Nous l‟avons vu, le contenu est ultra-redondant dans l‟ensemble de la campagne. Les FARC-EP ont préparé un question-réponse en sept points et ne sortent pas du discours préétabli.

Voici les principaux messages de la campagne :

  • - Les FARC traitent tout le monde sur un pied d‟égalité, fumeurs de marihuana compris.

  • - Pour l‟instant, en achetant de la marihuana, le fumeur finance les paramilitaires.

  • - Les FARC sont contre toutes les drogues mais proposent comme solution pour en finir avec le narcotrafic la légalisation de toutes les drogues.

  • - La réforme agraire est la réponse à tous les problèmes.

Mais c‟est la forme qui véritablement surprend dans cette campagne. Moderne, piquante et pétillante, a priori elle semble s‟adapter aux attentes de son public. Cependant, le dit public ne va pas se contenter de regarder la vidéo ou de lire la brochure. S‟il est intéressé, il va consulter plusieurs documents de la campagne et va vite se rendre compte que tous les éléments de textes sont les mêmes. Et la forme, même si elle semble réussie, ne remplacera pas la spontanéité attendue du web social.

Evaluation et enseignements de la campagne

En bref, cette campagne est révélatrice des avantages et des faiblesses du net pour les FARC. Certes elles prennent librement la parole, avec un coût quasiment nul. Pourtant, il ne semble pas qu‟elle ait rencontré un grand succès. Elle n‟est mentionnée quasiment nulle part sur Internet et dans les médias. Autres indicateurs 82 : le profil Facebook a 71 amis, le groupe ne compte que 23 membres et la vidéo sur YouTube n‟a été vue que 9833 fois depuis le 22 avril. Le fait qu‟aucun site des FARC ou du MB n‟en fassent mention est une démonstration de l‟inefficacité du réseau. On ne peut que constater que les FARC ne savent pas le rentabiliser. Personnellement, je n´ai pris connaissance de cette campagne que suite à un mail envoyé à ABP Noticias pour connaitre les liens que l´agence de presse entretient avec la guérilla. Celle-ci m´a d´une part confirmé que l ´agence est indépendante des FARC- EP et m´a d´autre part renvoyé vers des liens de sites appartenant aux FARC, dont celui de la campagne. L´agence a donc bien connaissance de l´existence de la Bareto-política, mais

82 Chiffres réactualisés pour la dernière fois le 7 juillet 2009.

n´en fait pas mention sur son site. C´est bien la preuve que si les FARC ne reprennent pas en main leur site officiel, plusieurs informations importantes risquent de passer inaperçues.

Cet usage maladroit d‟Internet risque fort de confirmer cette vision populaire qui veut que les FARC soient une guérilla anachronique, vivant dans une époque aujourd‟hui révolue. C‟est ce qui peut expliquer ses récents échecs.

III.

Internet, pour redorer son image

  • a. Une guérilla de plus en plus affaiblie

Après 45 ans d‟existence, les FARC-EP sont dans une situation critique. En 2002, l‟arrivée d‟Alvaro Uribe à la Présidence de la Colombie 83 et la mise en place de son « Plan Colombie » qui s‟inscrit dans le cadre de la sécurité démocratique sonne le glas d‟une guérilla qui était pourtant à son apogée. Pascal Drouhaud 84 , spécialiste des FARC-EP et de l‟Amérique Latine, m‟a livré son analyse de la situation actuelle de la guérilla au cours d‟un entretien réalisé au siège d‟Alstom le 5 février 2009. Il rappelle qu‟en 2002, celles-ci « étaient aux portes de Bogota. Quand Alvaro Uribe a été investi au mois d‟août 2002, elles étaient

même parvenues à lancer des petits mortiers sur le palais présidentiel ». Mais dans les années qui ont suivi, Uribe est entré dans une guerre sans répit contre la guérilla marxiste. Toujours en 2002, les Etats-Unis inscrivent les FARC-EP sur la liste des organisations terroristes, l‟Union Européenne en fait de même en 2005. La cause ? Entre autre, les liens qu‟entretiendraient les FARC-EP avec les narcotrafiquants.

Enfin, l‟année 2008 aura été une année noire pour la guérilla, avec la libération d‟Ingrid Betancourt, devenue un symbole et un formidable outil de communication pour les FARC qui les aura fait connaître dans le monde entier, et la mort de plusieurs de ses dirigeants, dont Raul Reyes, n°2 des FARC-EP, responsable du « Front International » et négociateur principal dans le processus de paix. Il fut d‟ailleurs tué alors qu‟il cherchait à joindre Nicolas Sarkozy dans le cadre des négociations concernant Ingrid Betancourt. Tous ces évènements ont eu pour conséquence une détérioration de l‟image des FARC-EP dans l‟opinion publique

  • 83 Cf. Annexe 1 Histoire des FARC-EP, p.62

  • 84 Cf. Annexe 2 Entretien avec Pascal Drouhaud, p.74

internationale et ont affecté le fonctionnement même de la guérilla, soudainement privée de ses têtes pensantes.

Pour Pascal Drouhaud 85 , les FARC « doivent compter cruellement autour de 8000 hommes dans le meilleur des cas. Elles ont été réduites et ramenées dans la partie sud de la Colombie, dans la partie amazonienne, donc avec une réduction là aussi de présence territoriale extrêmement importante ». A cela s‟ajoute la perte de leur leader historique, et donc par rapport à 2002 cela implique divers changements :

Psychologiquement, médiatiquement, les choses ont changé. Elles ont perdu des hommes aguerris comme Raul Reyes. Une nouvelle génération arrive au secrétariat, qui elle-même est identifiée. La mort

d‟Ivan Rios est tout à fait révélatrice des dangers immédiats que courent les FARC dans leur dimension

purement opérationnelle.

En effet, à chaque communication les FARC courent le risque de se faire repérer et par conséquent bombarder.

Mais l‟affaiblissement de la guérilla ne se mesure pas qu‟en termes d‟organisation ou d‟effectifs. L‟opinion est elle aussi très importante. Or, les Colombiens considèrent que les FARC sont les seuls responsables de l‟échec des négociations avec le Président Pastrani

entre 1998 et 2001 86 . L‟élection puis la réélection d‟Alvaro Uribe montrent que les Colombiens lui font confiance et surtout qu‟ils approuvent la politique de « sécurité démocratique » envers les FARC. Le Figaro reprenant une dépêche de l‟AFP publiée en mars 2009 publie les résultats d‟un sondage sur la popularité d‟Alvaro Uribe 87 . Selon ce sondage, « huit Colombiens sur dix seraient prêts à réélire le président colombien Alvaro Uribe si une réforme constitutionnelle rendait possible sa candidature en 2010 » et « 74% des personnes interrogées approuvent la gestion du président conservateur ». Les FARC-EP

comptent sur la révolte des masses pour mener à bien leur révolution. Pourtant ces masses semblent choisir une autre voie qui ne favorise pas la guérilla. Cette situation pousse les FARC à revoir leur stratégie, notamment en ce qui concerne les otages.

Par ailleurs, la guérilla semble vivre constamment dans le passé. Les références constantes à l‟épisode de Marquetalia ou encore les vidéos à la gloire des chefs passés de la guérilla (Marulanda en tête) n‟aident pas les FARC à aller de l‟avant. Au contraire, en

  • 85 Ibid.

  • 86 Cf. Annexe 1 Histoire des FARC-EP, p.62

  • 87 « Huit Colombiens sur dix encensent Uribe », Le Figaro, 5 mars 2009. Cf. Annexe 11 Revue de Presse, p.123

rappelant sans cesse les échecs du passé – car c‟est de cela qu‟il s‟agit – les FARC risquent de s‟enfermer dans une logique de vengeance et de perdre de vue leurs objectifs politiques. Depuis 2002, les FARC semblent obsédées par Uribe et cette obsession remplace la politique dans leur prise de parole.

L‟année 2010, avec les élections présidentielles sera une année charnière pour les

FARC-EP. En effet, Alvaro Uribe avait semble-t-il renoncé à s‟y présenter mais une éventuelle réforme de la Constitution lui permettrait de se représenter pour un troisième

mandat. Pour Pascal Drouhaud 88 , la guérilla doit « se libérer de ce poids que constituent les otages, pour mieux restructurer le discours qui lui-même va démontrer une stratégie, qui est […] de répondre aux coups portés par l‟armée ». Il leur faut « redonner une dimension au discours politique, mais ça ne se fera que l‟année prochaine » au moment des élections qui sont « une opportunité pour les FARC de repeser dans le discours politique colombien ». Pascal Drouhaud leur prévoit « encore neuf mois de battement ». Son diagnostic est sans appel. Selon lui, les revers importants, notamment médiatiques, que les FARC ont subis en 2008 ont eu pour conséquence « [d‟intégrer] dans l‟image de la population internationale le fait que ce ne sont pas des gens de paix, ce qui va totalement en contradiction avec le message fondamental des FARC, qui est de dire : „‟nous faisons la guerre pour implanter la justice et la paix pour tous‟‟ ». D‟ailleurs, il explique dans l‟entretien que depuis l‟élection d‟Alvaro Uribe les FARC voient leur terrain politique se réduire et sont de plus en plus

perçues « pour ce que l‟UE et les USA considèrent, à savoir un mouvement terroriste ». Et leur stratégie consistant à enlever des personnalités politiques mise en place depuis une dizaine d´années n´arrange pas la situation.

  • b. L’otage-média : une stratégie fatale pour les FARC-EP

Durant des années, les FARC se sont donc servies des otages politiques pour exister médiatiquement et politiquement. Mais ce qui a semblé être un succès par le passé (comme pourrait le faire croire le cas Ingrid Betancourt) se retourne aujourd‟hui contre la guérilla. Pour Pascal Drouhaud 89 , lorsque les FARC ont commencé leur stratégie d‟enlèvement de personnalités politiques en 2001-2002, la guérilla comptait alors « à peu près 16 000 hommes, elles avaient adopté une posture en plus qui visait à enlever des personnalités visibles. Le fait de détenir des otages, ça exige beaucoup de moyens et beaucoup

  • 88 Cf. Annexe 2 Entretien avec Pascal Drouhaud, p.74

  • 89 Ibid.

d‟hommes. Ça exige une mobilité et qui dit mobilité suppose une présence territoriale vaste. » Il semblerait donc que les FARC soient obligées de changer de stratégie aujourd‟hui alors que leurs moyens se sont considérablement réduits. Elles cherchent à présent à se débarrasser de leurs otages politiques qui nuisent à leur image et demandent un investissement en argent et en hommes trop important. Certes, ces derniers mois les FARC multiplient les actions terroristes. Mais elles multiplient aussi les libérations volontaires

d‟otages.

Mais avant de poursuivre, revenons sur la stratégie des FARC-EP concernant les otages. Il en existe deux catégories. Les otages économiques d‟une part, et les otages dits « échangeables » d‟autre part. La première catégorie concerne ceux qui feront l‟objet d‟une rançon. La seconde catégorie concerne ceux qui vont jouer dans la balance des négociations et permettront de négocier des échanges humanitaires. C‟est cette dernière catégorie qui nous intéresse ici.

Dans cette catégorie, on trouve des hommes et femmes politiques (Ingrid Betancourt par exemple), mais également des membres de l‟armée. Dans son livre 90 , Pascal Drouhaud a recueilli le témoignage suivant :

Ce groupe est au cœur des négociations avec le gouvernement. Il constitue pour nous un moyen de pression et de crédibilité politique. […] ces prisonniers portent le symbole de notre combat. […] Les détenir démontre que l‟Etat n‟est pas aussi résistant que certains le pensent. Ils nous font de la publicité. […] Notre objectif, c‟est de faire parler de nous, et nous y arrivons !

L‟otage est donc plus qu‟une personne séquestrée, privée de son droit de se déplacer librement. L‟otage est un moyen à travers lequel les FARC-EP vont transmettre leur message au gouvernement d‟Uribe. Ainsi l‟otage n‟est plus le message mais devient porteur du message. Par exemple, séquestrer des militaires « démontre que l‟Etat n‟est pas aussi résistant que certain le pensent » 91 . Ces otages servent donc de médias pour transmettre un message des FARC à l‟armée et à l‟Etat.

Dans un article posté sur son site internet 92 , François-Bernard Huyghe propose une définition du concept de média, avec son approche de médiologue : les médias remplissent plusieurs fonctions. Parmi ces fonctions, on trouve par exemple la « fonction mémoire ». Dans le cas

  • 90 Pascal Drouhaud, FARC, Confessions d’un guérillero, Les otages, pièce maitresse, p.87, Editions Choiseul, 2008

  • 91 Ibid.

  • 92 « Définir les médias », François-Bernard Huyghe, Huyghe.fr, 25 juillet 2007 (http://www.huyghe.fr/actu_430.htm)

d‟un otage, le temps qui passe et la vie difficile dans la jungle laissent des traces sur le corps de l‟otage. Ces traces jouent ce rôle de « fonction mémoire ». Autre fonction supposée du média, la « fonction partage ». Cette fonction suppose que le média et le destinataire du message puissent « se référer aux mêmes imaginaires communs ». Ainsi, le fait qu‟Ingrid Betancourt qui jouerait donc le rôle de média ici soit en partie française est probablement responsable de la mobilisation de la France et des Français. La nationalité ou encore la langue sont autant d‟éléments de l‟imaginaire commun. Dernier exemple avec la « fonction longue-vue », qui dit que le média est censé nous rapprocher du monde, nous permettant « d‟éprouver à distance et/ou en différé des expériences auxquelles nous n‟avons pas accès directement ». Pour un Parisien ou un Nîmois, une personne retenue en otage dans la jungle colombienne nous permet à la fois de nous rapprocher du monde et « d‟éprouver à distance des expériences auxquelles nous n‟avons pas accès directement ». En effet, il est peu probable qu´un Français par exemple vivent ce type d´expérience. A travers la séquestration d´Ingrid Betancourt et les divers preuves de vie qui sont parvenues aux médias (telle que la vidéo la montrant dans un état de santé déplorable, rendue publique durant l´hiver 2007) ont permis aux Français de vivre par procuration cette expérience.

Ces éléments semblent confirmer que l‟otage peut être perçu comme un média. Mais il serait probablement plus juste de dire que l‟otage est un medium, c‟est-à-dire un moyen « d‟interposition, de relation » 93 . Car l‟otage permet incontestablement d‟établir une relation entre le preneur d‟otage, les FARC, et celui qui souhaite récupérer cet otage, en l‟occurrence l‟Etat colombien, qui se trouve être le destinataire naturel des messages transmis à travers ce médium que constitue l‟otage.

Cette perception de l‟otage comme média ou medium que nous venons de défendre ici permet de mieux comprendre l‟importance des otages correspondant à la seconde catégorie. Ces otages deviennent des symboles permettant aux FARC-EP de transmettre un message à leurs publics.

Cependant la stratégie de l‟otage-média, dont la plus belle réussite fut incontestablement le cas Ingrid Betancourt, est aujourd‟hui dépassée et a même coûté cher à la guérilla, celle-ci ayant lourdement dégradé son image dans l‟opinion. Pourtant c‟est cette stratégie qui a permis aux FARC-EP d‟attirer le projecteur médiatique jusque dans la jungle colombienne. Mais elle avait un effet boomerang que les FARC n‟ont pas su anticiper. A présent, on assiste donc à une libération de plus en plus massive des otages politiques

93 « Les médias en trois métaphores », François-Bernard Huyghe, Huyghe.fr, 28 juillet 2007 (http://www.huyghe.fr/actu_432.htm)

retenus par la guérilla. Pascal Drouhaud 94 « [traduit] ces libérations par le fait qu‟elles ont opté pour la libération des otages pour pouvoir manœuvrer, se déplacer plus facilement qu‟elles ne le peuvent aujourd‟hui. »

Deux exemples montrent comment la stratégie de l‟otage-média peut déraper. Le premier exemple est celui de Clara Rojas et de son enfant, que Pascal Drouhaud 95 a résumé ainsi lors de l‟entretien : « Je pense notamment à l‟affaire du petit Emmanuel, l‟enfant de Clara Rojas, qu‟elle ne détenait pas et donc elle n‟a pas pu faire jouer la fibre affective ». Les FARC ont raté ici une occasion de montrer leur visage humain au monde entier.

Mais le second exemple est bien plus révélateur de l‟effet boomerang évoqué

précédemment. Il concerne Fernando Araújo. Son histoire est racontée dans le témoignage recueilli par Pascal Drouhaud au sein de son livre 96 . Araújo était à l‟origine un otage économique puis « changea de statut lorsque le Secrétariat décida de l‟intégrer à la liste des

  • 58 prisonniers que nous étions disposés à échanger contre 500 de nos camarades ». Il s‟est

évadé après cinq ans de captivité lors d‟une opération de sauvetage de l‟armée et est ensuite devenu ministre des Affaires étrangères. Après s‟être enfui du camp des FARC, il a

marché durant cinq jours dans la jungle avant d‟être pris en charge par un camp d‟infanterie. « Aujourd‟hui, lui qui est parvenu à s‟échapper pendant une opération lancée par l‟armée contre le groupe qui le détenait, n‟exclut pas la possibilité d‟opérations militaires pour libérer les otages des FARC ». La violence appelle parfois à la violence. C‟est en tout cas l‟option choisie par Alvaro Uribe pour pousser les FARC dans leurs retranchements et faire en sorte

qu‟elles soient si affaiblies qu‟elles n‟aient plus qu‟une issue possible, la négociation

politique.

  • c. Internet : opération lifting, après 45 ans d’existence

Vous avez encore quand même 40% de la population considérée comme pauvre, donc il y a un terreau social qui ne peut que favoriser un discours de contestation. Et pourtant, les FARC se sont éloignées dans l‟esprit des gens de cette approche-là, ne sont pas apparues comme un recours et sont considérées comme des terroristes.

  • 94 Cf. Annexe 2 Entretien avec Pascal Drouhaud, p.74

  • 95 Ibid.

  • 96 Pascal Drouhaud, FARC, Confessions d’un guérillero, Les otages, pièce maitresse, p.87, Editions Choiseul, 2008

C‟est ainsi que Pascal Drouhaud 97 évalue l‟image des FARC auprès des Colombiens. La face terroriste enterre petit à petit la face politique de la guérilla.

Aussi avec les lancements en 2000 du Mouvement Bolivarien pour la Nouvelle Colombie et du Parti Communiste Clandestin Colombien 98 , les FARC tentent de se remettre sur les rails de la révolution socialiste bolivarienne telle qu‟elle est menée aujourd‟hui dans plusieurs pays d‟Amérique Latine. Les expériences de la Bolivie d‟Evo Morales et évidemment du Venezuela d‟Hugo Chávez montrent que cette révolution bolivarienne est possible sans passer par les armes et la violence. Hugo Chávez, en devenant le visage de ce mouvement des socialistes latino-américains, a peut-être porté un coup aux FARC.

Depuis près d‟un demi-siècle et plus particulièrement à la fin des années 1990 la rhétorique des FARC a été que le seul moyen d‟imposer son projet en Colombie est la lutte armée. Or, l‟Histoire récente les contredit violemment. La révolution peut passer par les urnes (ce qui n‟empêche pas une certaine violence toutefois, tant en Bolivie qu‟au Venezuela). C‟est vrai

en Amérique latine, mais également au Moyen-Orient. On le voit avec les exemples controversés de l‟Iran et de la Palestine. Dans les deux cas, ce sont les « révolutionnaires » islamistes qui l‟ont emporté démocratiquement. Certes, les violences et les fraudes

accompagnent ces prises de pouvoir, mais on ne peut nier que ces méthodes sont en opposition avec ce que font les FARC dans la jungle colombienne. Chávez avait lui-même tenté de prendre le pouvoir par les armes au travers d‟un coup d‟Etat raté avant d‟emprunter finalement la voix des urnes pour diriger son pays.

Ainsi, sur Internet les FARC montrent à nouveau leur visage politique, mais également leur visage humain. Elles maitrisent plus facilement les informations qu‟elles veulent transmettre. La rubrique Imágenes du site officiel des FARC 99 est un exemple parmi d´autre de ce que les FARC cherchent dans l´outil Internet. Ce sont en tout 106 photos qui sont disponibles ici, vraisemblablement pour permettre aux journalistes d‟illustrer leurs articles avec les photos de ceux qui font la guérilla. Ces photos permettent également à l‟internaute d‟avoir une idée – même vague de comment se passe la vie dans la jungle. Mais c´est surtout l‟occasion de montrer ce visage plus humain de la guérilla. La photo du guérillero à la guitare (mais toujours avec le fusil à proximité), suivi des photos de ses compañeros chantant sur scène ou jouant de l‟accordéon, sans oublier le charme de la guerillera, tout

  • 97 Cf. Annexe 2 Entretien avec Pascal Drouhaud, p.74

  • 98 Cf. Annexe 1 Histoire des FARC-EP, p.62

  • 99 Site des FARC-EP (http://www.farc-ejercitodelpueblo.org/), dernière consultation en juillet 2009. Depuis 2010, le site est disponible à l'adresse suivante : http://www.farcejercitodelpueblo.org/

sourire avec son arme dans les mains, donnent une vision à l‟opposé de l‟image que l‟on peut avoir d‟un terroriste, kidnappant des pères de famille ou faisant exploser des voitures dans les centres-villes.

Outre l‟objectif « relations presse » de la mise à disponibilité de ces images, on peut penser que cette rubrique vise également à contre-conditionner l‟internaute. S‟appuyant sur les théories de Staats et de Watson et Johnson, Kathleen K. Reardon développe dans son ouvrage La persuasión en la comunicación l‟idée qu‟il existe parfois la nécessité de changer les associations et connotations existantes avec un mot ou un concept, ce qu‟elle nomme le contre-conditionnement. En l‟occurrence, il s‟agirait de changer les associations et connotations liées aux FARC, montrant la guérilla sous un jour nouveau, plus positif, avec des guérilleros au sourire hollywoodiens, pratiquant des activités culturelles telles que la

musique ou la danse. De même, consacrer un album à l‟épisode des négociations entre le

gouvernement de Pastrana et les FARC à la fin des années 90 peut avoir comme objectif de montrer à l‟internaute (qui peut être journaliste et réutiliser ensuite ces images dans son article) que les FARC attachent une grande importance à la négociation. Pourtant, leur attitude à cette époque ne communique pas le même message 100 . On voit donc bien ici à quelles fins la guérilla utilise le net. Ce contre-conditionnement, s‟il fonctionne, permettrait aux FARC d´intégrer plus facilement la vie politique colombienne le jour où elles déposeront les armes.

Par ailleurs, les FARC se rapprochent aujourd‟hui de Chávez et soutiennent l‟Iran d‟Ahmadinejad. Elles se rapprochent de tous les anti-impérialistes quels qu‟ils soient, comme le fait Chávez. Elles veulent faire partie de ce nouveau front révolutionnaire, qui s‟inscrit dans le cadre de l´opposition grandissante entre pays du sud et pays du nord et du risque de voir apparaitre un nouveau monde bipolaire. Ce n‟est pas pour rien que le site officiel des FARC- EP propose un lien 101 au nom évocateur vers la « Coordinadora Continental Bolivariana », dont l‟objectif est d‟aider à l‟unité solidaire entre les peuples du monde – et en particuliers latino-américains , entre les luttes de ces peuples pour obtenir une justice sociale et la paix véritable. Par ailleurs, le réseau des FARC dans le monde mis au jour par la découverte des

  • 100 Cf. Annexe 1 Histoire des FARC-EP, p.62

  • 101 http://www.conbolivar.org/

ordinateurs de Raul Reyes 102 confirme que les FARC sont

bel

et

bien

ouvert

sur

l‟international, et en particulier sur leurs voisins équatorien et vénézuélien.

A présent l‟avenir des FARC-EP dépendra beaucoup de leur utilisation de l‟outil Internet. C‟est par exemple à travers Internet que s‟ouvre une porte de sortie pour la guérilla, avec le collectif Colombiens et Colombiennes pour la Paix 103 . En effet, la communication et le débat entre les FARC et ce collectif se fait sur Internet, par voie de communiqués interposés. Le dialogue semble porter ses fruits puisque les FARC attribuent notamment à ce dialogue les libérations d‟otages effectuées au cours du mois d‟avril 2009 dans un communiqué 104 publié à l‟occasion et qui commence ainsi :

Resaltamos el creciente respaldo nacional e internacional a « Colombianas y Colombianos por la paz » en su esfuerzo convergente por lograr un acuerdo humanitario que libere los prisioneros de guerra de las dos partes y ensanche espacios hacia la solución política del conflicto.

Internet a ainsi facilité le dialogue entre les FARC et ses nouveaux interlocuteurs, celui-ci semblant impossible avec Alvaro Uribe. Ce changement d‟attitude des FARC-EP qui il y a encore dix ans considéraient que la seule issue était la voie armée valide l‟hypothèse de Pascal Drouhaud 105 :

Le fait d‟avoir inscrit les FARC sur la liste des mouvements terroristes, avec à terme une stratégie

politique, c‟était peser de telle sorte que les FARC ne puissent plus qu‟avoir une seule issue pour

avancer, à savoir revenir sur le chemin politique. On n‟y est pas encore

mais je pense qu‟on s‟en

rapproche.

Ainsi, le développement de sites internet et de blogs dépendant du Mouvement Bolivarien et

mettant en avant ce discours politique permet aux FARC d‟envisager une sortie politique à

moyens termes.

Les FARC cherchent de cette manière à se montrer plus ouvertes au dialogue et aux opinions qui ne seraient pas les siennes. La rubrique Otras Opiniones disponible sur le site de la guérilla en est la preuve. Cette rubrique pourrait a priori surprendre par son contenu.

  • 102 The world of the FARC, Semana, 5 janvier 2009 (http://www.semana.com/noticias-print-edition/the-world-of-the-farc-part- europe/119342.aspx). Cf. Annexe 11 Revue de Presse, p.123

  • 103 http://www.colombianosporlapaz.com/

  • 104 Nueva entrega unilateral, Colombianos y Colombianas por la paz, Secretario del EMC, 16 avril 2009, site des FARC-EP (http://www.farc- ejercitodelpueblo.org/), dernière consultation en juillet 2009

  • 105 Cf. Annexe 2 Entretien avec Pascal Drouhaud, p.74

On y retrouve divers articles, interviews et autres tribunes sur les FARC provenant de personnes ne faisant pas parties de la guérilla. Otras Opiniones se veut donc un équivalent de la tribune libre que l‟on retrouve dans certains quotidiens nationaux. Venant d‟une guérilla

qui a tendance à fusiller ses déserteurs et à massacrer ses détracteurs, cela a en effet de

quoi surprendre. Pourtant, en y regardant de plus prêt, on se rend compte que l‟ouverture

aux autres opinions reste limitée puisque les textes étudiés sont assez rarement pour ne pas dire jamais défavorables aux FARC. On trouvera par exemple dans cette page des articles des magazines colombiens Semana et El Tiempo, reprenant les déclarations des FARC, interviewant l‟ambassadeur des Etats-Unis en Colombie ou se faisant l‟écho de scandales concernant Uribe et son gouvernement.

Ainsi, même si la guérilla semble multiplier les gestes de bonnes volontés, elle n´en reste pas moins une structure qui continue la lutte armée avec des pratiques terroristes et qui fait souvent preuve de mauvaise foie et de mauvaise volonté quant à la résolution du conflit.

CONCLUSION

A travers ce mémoire, j‟ai cherché à comprendre les mécanismes et les raisons de la transposition d‟une guerre se déroulant dans un territoire donné, la jungle colombienne, vers un nouveau territoire, à savoir Internet. J‟ai ensuite souhaité étudier l‟objet qui est sorti de cette transposition, à savoir la guérilla virtuelle formée par l‟ensemble des entités dépendant plus ou moins directement des FARC-EP et l‟influence que pouvait cependant avoir le contexte actuel sur l‟évolution de cette guérilla.

Ma première hypothèse s‟appuyait sur l‟idée qu‟Internet était avant tout un terrain politique pour les FARC. L‟analyse du site officiel de la guérilla a validé en partie cette hypothèse, puisque celui-ci regorge de documents d‟ordre politique. L‟identification de nouvelles entités dépendant des FARC-EP dont les prises de parole sont essentiellement politiques à savoir le Mouvement Bolivarien et ses dérivés ont également participé de la confirmation de cette hypothèse. En effet, les communiqués et autres documents étudiés reprennent la rhétorique bolivarienne et confirment par là même que le discours politique tient une place centrale dans la présence des FARC sur Internet. La nature des attaques faites par les FARC à l‟encontre d‟Uribe et des Etats-Unis sont elles aussi principalement d‟ordre politique. De même, le fait que la réforme agraire soit si souvent abordée, y compris dans le cadre de la campagne Baretopolítica, montre que les FARC veulent montrer leur profil politique sur Internet.

Toutefois, la place relativement importante donnée aux informations de guérilla, notamment concernant les échanges humanitaires et les rapports de guerre, sont aussi à prendre en compte ; tout comme l‟absence regrettable de certains éléments clés du discours politique sur les sites principaux de la guérilla, dont le programme de gouvernement des FARC. On peut donc considérer cette hypothèse comme validée mais avec réserves. Par ailleurs, cela dépend également des prochains choix stratégiques que les FARC vont faire concernant l‟issue qu‟elles souhaitent donner au conflit.

Ma deuxième hypothèse visait à démontrer qu‟Internet était utilisé pour mener une guerre de l‟image. Les vidéos et les « tests du moteur de recherche » entre autres ont permis de valider cette hypothèse. Les analyses ont même montré que la réalité va plus loin que cette hypothèse puisqu‟en fait, Internet est utilisé pour mener la guerre de l‟opinion

dépassant ainsi le simple stade des images. Les différentes recherches ont par ailleurs permis d‟évaluer la violence des attaques, le résultat étant que la violence des armes est égalée par la violence des mots.

A travers la troisième hypothèse, je souhaitais démontrer que les FARC se servent d‟Internet aussi pour continuer d‟exister et pour entretenir l‟illusion de la puissance passée. Nous avons vu que les différents sites Internet étudiés regorgent de références au passé, en

particulier à l‟épisode fondateur de Marquetalia et aux hommes fondateurs des FARC-EP et valident en cela le second point de l‟hypothèse. Le premier point a lui aussi été validé par l‟usage que les FARC font d‟Internet. Elles en font deux usages. Le premier est un usage de stockage de documents, au premier lieu desquels les communiqués de presse. Le second

usage qui est fait d‟Internet est un usage plus participatif, notamment au travers des

nombreuses vidéos postées sur YouTube. Elles cherchent à se montrer, à prouver par là que

non seulement elles existent encore mais qu‟en plus, elles continuent d‟agir. En cela, les rapports de guerre sont particulièrement parlants.

Nous avons donc vu tout au long de ce mémoire comment, pourquoi et avec quel discours les FARC-EP organisent leur présence sur Internet. Il serait à présent intéressant d‟évaluer la pertinence d‟une telle présence, ainsi que ses résultats. A en juger sur les quelques informations chiffrées disponibles sur YouTube et Facebook, il semblerait que les FARC ne rencontrent pas un large succès populaire sur Internet. Là où les mouvances

islamistes ont réussi à mobiliser, les FARC continuent d‟évoluer sur la toile à tâtons, dans

une désorganisation la plus totale, ce qui rend difficile la création d‟une communauté permettant à la guérilla virtuelle de prendre corps et de pouvoir impacter dans la vie réelle.

De même, étant donné le public privilégié des FARC-EP, à savoir les habitants des zones rurales et les paysans en particulier, il peut être pertinent de se demander si ce public a un accès à ces informations. La Colombie est – ne l‟oublions pas – un pays en développement, du tercer mundo comme disent les latino-américains, par opposition au primer mundo représenté par l‟Union Européenne et les Etats-Unis. Aussi, il est loin d‟être évident que les paysans vivant dans les zones reculées de la Colombie, publics privilégiés des FARC, aient un accès facile à Internet. Et s‟ils en ont un, il n‟est pas certain non plus qu‟ils manient l‟outil informatique comme les outils agricoles. Ainsi, si l‟on se réfère à la

dernière enquête nationale sur la Qualité de vie 106 réalisée en 2008 par le Département Administratif National des Statistiques (DANE), le taux de la population ayant accès à Internet est particulièrement bas : seuls 12 % des foyers colombiens disposent d‟une connexion Internet, avec de fortes disparités selon les régions. A Bogota par exemple, ce sont 27,8 % des foyers qui ont une connexion Internet, tandis que dans la Région Pacifique (Vallée non-incluse) ce sont seulement 3,7 % des foyers qui disposent d‟une connexion Internet.

Au vue de ces chiffres, il est important de se poser plusieurs questions.

Premièrement, Internet n‟est-il pas une formidable occasion pour les FARC de pénétrer enfin les zones urbaines, où l‟accès à Internet est facilité par les nombreux cybercafés ? En effet, les villes ont toujours été délaissées par les FARC, celles-ci les ayant « abandonnées » au Parti Communiste. Avec leur Parti Communiste Clandestin Colombien, elle tente une percée qui reste discrète : l‟objectif est avant tout de recruter des intellectuels afin de préparer un gouvernement de transition lorsque le moment de la révolution viendra. Avec Internet, ce sont les habitants des zones urbaines que les FARC pourraient cibler et éventuellement convaincre et recruter. Les étudiants feraient des cibles parfaites pour une telle stratégie, étant les plus ouverts aux idées révolutionnaires et étant plus souvent connectés sur Internet. Des campagnes sur le modèle de la Baretopolítica pourraient permettre d‟amorcer un changement d‟image auprès de cette population et d‟augmenter les effectifs en recrutant les étudiants convaincus.

Les plus fortes contestations contre les FARC venant des villes, il ne serait pas inutile de penser à quelques actions de communication envers cette population, afin de retrouver du souffle et éventuellement se dégager un espace politique, aussi petit soit-il. Pour cela, elles peuvent par exemple mettre en avant les succès d‟Hugo Chávez ou d‟Evo Morales afin de montrer que le modèle qu‟elles proposent est possible et même souhaitable. Une large partie de la population urbaine vit dans des conditions très dures et pourrait se montrer sensible à un tel discours. Après tout, c‟est sur la misère sociale que l‟on construit la révolution.

Les chiffres évoqués plus haut nous amènent à une deuxième question, qui découle

également de ce qui vient d‟être exposé. Quelle est la stratégie globale de communication

106 Enquête sur la Qualité de vie du DANE, 2008 (version entière disponible ici :

http://www.dane.gov.co/files/investigaciones/boletines/tic/bol_tic_09.pdf)

des FARC-EP aujourd‟hui ? Car si nous avons largement détaillé l‟arsenal communicationnel mis en place par les FARC sur Internet, cela ne peut fonctionner que dans le cadre d‟une stratégie globale, s‟appuyant principalement sur des actions de terrain. Cela est particulièrement vrai pour le public-clé des FARC, à savoir les paysans. Ceux-ci n‟ayant presqu‟aucun accès à Internet, il est nécessaire de communiquer auprès d‟eux sur leur terrain. Pour cela, les FARC disposent d‟un formidable atout : elles vivent avec eux et portent leur combat depuis maintenant 45 ans. Le monde paysan est la raison d‟être des FARC et c‟est lui qui leur a permis de continuer à exister près d‟un demi-siècle après leur création et de devenir ainsi la guérilla la plus ancienne du monde encore en activité. C‟est la preuve que la guérilla dispose toujours d‟un soutien certains dans ces zones.

Il est certain que les FARC agissent dans les zones où elles sont présentes. Il pourrait donc être intéressant de se pencher sur la communication des FARC dans son ensemble. Mais cela nécessiterait un déplacement sur place afin de prendre connaissance de tout ce dont Internet ne se fait pas l´écho et une excellente connaissance des enjeux locaux et du terrain.

Enfin, je terminerai ce mémoire par une dernière proposition d‟approfondissement de mes recherches. Nous l‟avons vu précédemment, l‟année 2010 sera une année charnière

pour la guérilla. Les prochaines élections présidentielles devraient de nouveau avoir pour thème principal le processus de paix, tant avec les guérillas au premier lieu desquelles les FARC qu‟avec les paramilitaires, le processus étant déjà bien engagé avec ces derniers. A cette occasion, les FARC vont pouvoir se faire entendre et mettre en avant les récents progrès qui auront été faits avec le collectif Colombiens et Colombiennes pour la Paix. Elles

pourront également insister sur leur discours politique et montrer qu‟elles disposent d‟un programme de gouvernement. A l‟occasion de ces élections, c‟est la crédibilité des FARC comme organisation politique qui est en jeu. Il faudra garder en tête que le départ d‟Alvaro Uribe ne signifie pas que son successeur sera plus souple. Si c‟est l‟actuel Ministre de la

Défense qui l‟emporte, la politique de « sécurité démocratique » pourrait se poursuivre et à en juger par la cote de popularité d‟Uribe, il n‟est pas impossible que ce scénario se réalise. Avec de tels enjeux, une analyse du point de vue de la communication, du point de vue des

FARC comme du point de vue d‟un ou des candidats à l‟élection devrait se révéler

passionnante et riche en enseignements.

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages :

Esbozo Historico, FARC-EP, 2005

Eduardo Mackenzie, Les FARC ou l´échec d´un communisme de combat, Editions Publibook, 2005

Daniel Pécaut, Les FARC, une guérilla sans fins ?, Editions Lignes de Repères, 2008

Pascal Drouhaud, FARC, Confessions d’un guérillero, Les otages, pièce maitresse, p.87, Editions Choiseul,

2008

Gérard Chaliand, D'une guerre d'Irak à l'autre, Editions Métailié, 2004

Armand Blin, Le Terrorisme, collection « idées reçues », éditions Le Cavalier Bleu, 2005

Barthélémy Courmont, « Introduction. L’émergence de nouveaux acteurs asymétriques », Revue internationale et stratégique 2003/3, n° 51

Michel Foucault, « Le Dispositif », Revue Hermès n°25

Philippe Hert, « Le Dispositif », Revue Hermès n°25

Dominique Maingueneau, Analyser les textes de communication, Editions Armand Collin, 2007

Faciliter la lecture d’informations sur le web, Ergolab.com, 15 novembre 2003

Articles :

« Définir les médias », François-Bernard Huyghe, Huyghe.fr, 25 juillet 2007

(http://www.huyghe.fr/actu_430.htm)

« Les médias en trois métaphores », François-Bernard Huyghe, Huyghe.fr, 28 juillet 2007

(http://www.huyghe.fr/actu_432.htm)

« Définitions du terrorisme », par François-Bernard Huyghe, www.huyghe.fr, le 9 septembre 2007

« La Colombie, Interpol et le cyberguérillero », Le Monde Diplomatique, Juillet 2008 (en annexe)

« Fillon évoque à Lima le progrès social et le dossier Betancourt », Le Point, 4 juillet 2009 (en annexe)

« Qu’est-ce que le terrorisme ? », Le Monde Diplomatique, Février 2004 (en annexe)

« El Cerebro Urbano », Semana.com, 17 novembre 2007 (en annexe)

« The World of the FARC (Part I & II)”, Semana International, 5 janvier 2009 (en annexe)

« 8 Colombiens sur 10 encensent Uribe », Le Figaro, 5 mars 2009 (en annexe)

Reportages et Documentaires :

Us Now, réalisé par Ivo Gormley, juin 2009

« Diez días con las FARC », réalisé par Daniel Beriain pour ADN.es, mars 2008

Sites Internet :

http://www.farc-ejercitodelpueblo.org/

http://bolivarsomostodos.org

http://www.colombianosporlapaz.com

http://www.eln-voces.com/

http://www.redresistencia.info

http://www.frentean.col.nu/

Autres :

De la fac de philo au camp des Farc-EP, le destin tragique de deux étudiants mexicains, mémoire de Raphaël Moran, étudiant en journalisme au CELSA, 2007

Rapport d’expertise d’Interpol sur les ordinateurs et le matériel informatique des FARC saisis par la Colombie,

publié en mai 2008, Interpol

Dossier de presse du Département Administratif National des Statistiques de Colombie sur l’Enquête sur la Qualité de vie des Colombiens en 2008, 25 mars 2009

ANNEXES

SOMMAIRE

ANNEXE 1 HISTOIRE DES FARC-EP

62

ANNEXE

2

ENTRETIEN AVEC PASCAL

74

ANNEXE 3 ANALYSE SEMIO-DISCURSIVE DU SITE DES FARC-EP

83

ANNEXE 4 PROGRAMME DE GOUVERNEMENT DU MOUVEMENT BOLIVARIEN

99

ANNEXE 5 LES LOIS 001, 002 ET 003 PROMULGUEES PAR LES FARC-EP

101

ANNEXE 6 – CAPTURE D’ECRAN DE LA PAGE D’ACCUEIL DU SITE DE L’ELN

106

ANNEXE 7 CARTOGRAPHIE DE LA PRESENCE DES FARC-EP SUR INTERNET

107

ANNEXE 8 – RETRANSCRIPTION DE L’HYMNE DES FARC-EP

111

ANNEXE 9 – RESUME ET CONCLUSIONS DU RAPPORT D’INTERPOL SUR LES ORDINATEURS DES FARC

113

ANNEXE 10 QUESTIONS-REPONSES DE LA CAMPAGNE BARETOPOLITICA

122

ANNEXE 11 REVUE DE

123

ANNEXE 1 HISTOIRE DES FARC-EP

Cette année, les FARC-EP, Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia Ejército del Pueblo, fêtent leur 45 ème anniversaire. Symbole aux premières vues anachronique d‟un

pays en proie aux luttes internes, les FARC sont en réalité le fruit d‟un système politique dont

la stabilité a certes largement été éprouvée, mais qui a été la cause de fortes contestations. Un rappel historique dans les grandes lignes – s‟impose donc pour mieux comprendre les enjeux actuels liés aux FARC. Je m‟appuierai pour cela sur l‟excellent ouvrage 107 de Daniel Pécaut, directeur d‟étude à l‟EHESS et spécialiste reconnu de la Colombie.

Au début du XIXème siècle, la Grande Colombie – comprenant l‟actuelle Colombie, ainsi que le Venezuela et l‟Equateur – est dirigée par le président Simon Bolivar et son vice-président, Francisco de Paula Santander. Mais lors de la création d‟une nouvelle constitution, les deux hommes se séparent et fondent chacun de leur côté les deux partis qui resteront majoritaires jusqu‟à aujourd‟hui : le parti conservateur pour Bolivar et le parti libéral pour Santander. Les conservateurs sont partisans d‟un Etat centralisé et sous l‟influence de l‟Eglise catholique, là où les libéraux préfèrent un Etat décentralisé, à tendance laïque. Autre particularité du système politique colombien, le fait que ce sont les élites et uniquement les élites qui dirigent le pays. En effet, sous couvert de paternalisme, les élites étant mieux éduquées que le peuple doivent décider de ce qui est mieux pour lui. Dans la pratique, c‟est notamment cette scission entre le peuple et ses dirigeants qui est la cause d‟autant de désastres. Les élections ne se gagnaient pas sur les bases de programmes électoraux, mais sur la base des réseaux. Celui qui a le plus de soutiens au niveau local (maires, propriétaires terriens, etc.) gagne l‟élection. Dans certaines zones, les orientations politiques sont quasi-héréditaires et se transmettent de génération en génération. Pourtant, ce fonctionnement des institutions est l‟un des plus stables d‟Amérique latine. En effet, la Colombie est l‟un des rares pays à ne pas avoir été secoué par une dictature militaire. Il y a bien eu quelques tentatives notamment en 1830 et 1853 mais sans grand succès.

Autre cause de contestation, la répartition des terres agricoles faites par les gouvernements successifs. Alors que dans certaines régions les populations étaient installées et cultivaient leurs terres depuis des années, elles en furent dépossédées faute de titre de propriété officiel, au profit de personnes mieux placées, proche du parti au pouvoir. Se sont ainsi

107 Daniel Pécaut, Les FARC, une guérilla sans fins ?, Bref retour sur la formation des FARC, p.82 à 31, Editions Lignes de Repères, 2008

constituées de véritables haciendas, s‟étendant sur des milliers d‟hectares. Ceci explique en

partie pourquoi les guérillas trouvent un fort soutien dans les zones rurales.

Ceci nous amène aux deux évènements importants ayant engendré les FARC. Tout

d‟abord les conflits agraires qui éclatent à partir de 1920, liés notamment à la répartition des terres. Mais c‟est surtout le second évènement, qui correspond aux pires années de l‟Histoire

moderne de la Colombie, qui nous intéresse. La période en question est La Violencia, qui démarre en 1946 et se termine en 1960. A l‟origine de cette guerre civile qui causera plus de 200 000 morts sur une population estimée à 15 millions d‟habitants, l‟opposition entre les conservateurs et les libéraux. Cette période verra naître de nombreux groupes armés et guérillas, dont divers groupes communistes.

Une date a notamment marqué les mémoires, celle du 9 avril 1948, jour de l‟assassinat de

Jorge Eliécer Gaitán. A partir de 1945, il a mobilisé de nombreux Colombiens autour de lui en prétendant se placer au-dessus des deux partis traditionnels. Après son échec à la présidentielle de 1946, il devient le leader du parti libéral et candidat ultra-favori pour l‟élection de 1950. Son assassinat est à l‟origine du Bogotazo, une émeute de plusieurs jours à Bogota. En province, les répercussions se font sentir par la création de « juntes révolutionnaires ». Ces évènements exacerbent l‟opposition entre les élites des deux partis et la population colombienne, avec pour conséquence une forte répression contre les syndicats et les organisations urbaines formées depuis 1930. La contestation étant détruite dans les villes, elle se déplace vers les zones rurales. Dans le « Programme Agraire » qu‟ils diffusent en 1964, « les guérilleros qui vont former le noyau des FARC affirment que le „mouvement révolutionnaire‟ procède des évènements de 1948 » 108 . Dès 1961, le parti communiste colombien (PCC), dont les FARC sont la branche armée, adopte la thèse de « la combinaison de toutes les formes de lutte », dont fait évidemment partie la lutte armée.

En 1953, le conservateur au pouvoir Laureano Gomez est renversé par le coup d‟Etat du

général Rojas Pinilla. De nombreux guérilleros rendent alors les armes, satisfaits du départ de Gomez. Mais la décision du général de détruire les zones d‟autodéfense que les guérillas avaient constituées dans les fiefs communistes et où la mobilisation agraire se poursuit en les bombardant relance le conflit. Les habitants de ces régions se déplacent alors vers des zones-refuges sous l‟égide des guérillas. Daniel Pecaut 109 analyse ainsi cet épisode :

  • 108 Ibid.

  • 109 Ibid.

En ce sens, cette phase est plus déterminante encore que la phase antérieure pour renforcer le sentiment parmi certains secteurs de la paysannerie que seules les guérillas communistes sont capables de leur assurer une protection face à des élites dirigeantes, politiciens et grands propriétaires, qui récusent toute idée de changement agraire et se montrent toujours prompts à recourir à la force pour assurer la soumission de ceux qui revendiquent un tel changement.

En 1957 le général est chassé du pouvoir par les deux partis traditionnels, qui décident de constituer le « Front national », c‟est-à-dire le partage du pouvoir dans l‟équité la plus absolue. Prévue pour durer seize ans, cette alliance restera finalement en place durant trente années. Ainsi, à partir de 1958, les deux partis se succèdent au pouvoir par période de quatre ans, ne permettant à aucune autre formation politique de se présenter aux élections. Cette période se concrétise par de l‟immobilisme et du clientélisme sur le plan politique. Et ce n‟est guère mieux sur le plan social puisqu‟aucune réforme significative n‟est engagée, en particulier dans le domaine agricole. Au contraire, c‟est le recours à la force qui est privilégié, notamment par le soutien aux paramilitaires d‟extrême-droite : l‟AUC, Autodéfenses unies de Colombie.

Mais la création d‟une véritable guérilla n‟intervient qu‟après l‟attaque de l‟armée contre la zone d‟autodéfense communiste de Marquetalia, en 1964. Malgré la violence de l‟attaque, la majeure partie des combattants et leurs familles ont pu se réfugier dans des

régions en cours de colonisation. « La résistance qu‟elles [les futures FARC] opposent lors de l‟attaque de Marquetalia a pour elles valeur d‟acte fondateur » 110 , dont Manuel Marulanda Vélez et Jacobo Arenas sont des « personnages-clé ». Quelques semaines plus tard, la

création du Bloc sud sera la première étape de la construction des FARC, dont Marulanda et Arenas deviendront les piliers-dirigeants.

Il est à noter que les FARC en tant que telles ne seront créées officiellement que deux ans

plus tard, en 1966, lorsque le Parti Communiste se rend compte qu‟il perd petit à petit le soutien de la jeunesse urbaine, qui s‟est radicalisée, et que l‟apparition de plusieurs guérillas

lui faisaient concurrence. Pour Daniel Pécaut, « la constitution des FARC est une réponse à

l‟attaque de Marquetalia mais aussi une réponse à ces mises en cause. Le parti ne doute

pas que son implantation ancienne dans les zones de mobilisation agraire constitue un atout par rapport aux nouveaux groupes révolutionnaires. » 111

  • 110 Ibid.

  • 111 Ibid.

A la même époque se créent deux guérillas, toujours actives aujourd‟hui : l‟ELN (Ejército de Liberación Nacional), d‟orientation guévariste et l‟EPL (Ejército Popular de Liberación) d‟orientation maoïste.

L‟organisation des FARC se fait alors sous forme de „détachements‟, précurseurs des futurs „fronts‟, bien que ce soit le mode des autodéfenses paysannes qui continue de prévaloir à cette époque. Cela explique que « le rayonnement de l‟organisation demeure en grande partie confiné aux régions dans lesquelles la pratique de l‟autodéfense est ancienne » 112 . C‟est d‟ailleurs dans les périphéries du territoire national que les FARC se développent, laissant libre champ aux partis traditionnels, aux mouvements d‟extrême gauche et à l‟ELN et l‟EPL.

Le développement des FARC sera un processus long. Ainsi ce n‟est qu‟en 1973 que le

« Secrétariat » de l‟état-major est institué. Remarquons que le terme adopté est celui utilisé dans les partis communistes et souligne par là-même le caractère politique de la guérilla. Cette même année, les FARC mettent en place leurs cinq premiers fronts.

Cinq ans plus tard, en 1978, les effectifs de la guérilla sont évalués à 900 combattants, armée modeste composée de paysans-guérilleros, disposant d‟un armement plutôt rudimentaire.

Autre marqueur de l‟essoufflement des FARC, la lettre envoyée en 1975 par Marulanda au

Président Alfonso López Michelsen dans laquelle il propose d´en terminer avec la lutte armée en échange de mesures dans le domaine agraire. Cette proposition fut cependant rejetée par le président, sous les conseils des militaires.

Les FARC comme les deux autres guérillas connaitront donc un début difficile. Daniel Pécaut 113 avance plusieurs raisons de ce qu‟il nomme un « semi échec ». « D‟abord la lassitude d‟une société qui sort à peine de la violence » alors que la formule du Front National semble fonctionner (en 1968, le taux d‟homicides revient à 20 pour 100 000 habitants, soit un taux plus ou moins identiques à d‟autres pays latino-américains). Ensuite, en dépit de tous ces défauts, le Front National reste un rempart contre les régimes autoritaires qui s‟installent dans une grande partie de l‟Amérique Latine. Enfin, la possibilité

  • 112 Ibid.

  • 113 Ibid.

pour l‟ensemble des partis – dont le parti communiste de se présenter aux élections montre que le régime s‟assouplit. A cela s‟ajoute un contraste important entre « le potentiel de la guérilla et son incapacité à ouvrir des perspectives politiques. »

Mais dès les années 1980, la lutte armée qui semblait en voie d‟extinction repart de plus belle. L‟ELN et l‟EPL se développent largement, avec chacune plusieurs milliers de

combattants et les FARC, grâce à la multiplication de leurs fronts, deviennent présentes sur

l‟ensemble du territoire passant de 5 à 24 fronts entre 1975 et 1982. Enfin, parmi les

nouvelles guérillas nouvellement créées, une sort du lot. Le M19 se distingue en effet des autres guérillas en innovant sur plusieurs points : « réfractaire à tout dogmatisme, elle se

réclame d‟un nationalisme ouvert, elle multiplie les coups d‟éclat, tente de mener la lutte

armée dans les villes puis, obligé de se faire replier vers les zones rurales, y adopte des

tactiques proprement militaires. » 114

La dégradation de la situation politique en Colombie participe au développement de ces guérillas, au premier lieu desquelles le M19 qui recrutent de nombreux étudiants attirés par la nouvelle image des guérillas, désormais considérées comme séduisantes.

Mais c‟est surtout l‟importance croissante des ressources financières des guérillas qui permet un tel changement de dimensions de ces mouvements. Elles pratiquent enlèvements et extorsions et mettent en place des prélèvements de type impôt chacune dans une filière différente : la drogue pour les FARC, le pétrole pour l‟ELN ou encore les bananes pour l‟EPL. Ces prélèvements sont possibles du fait de la présence fortement établies de ces guérillas dans les zones où ces nouvelles économies se développent, à savoir les périphéries du pays.

En 1982, les FARC marquent un tournant dans leur histoire. Daniel Pécaut 115 explique notamment qu‟« estimant que la conjoncture présente des „indices de situations révolutionnaire‟ et que la „protestation des masses prend une tournure insurrectionnelle‟, les FARC décident de porter à 48 le nombre de leurs fronts ». Elles s‟organisent pour former une puissante armée révolutionnaire dans l‟objectif de s‟attaquer à l‟armée colombienne de front et de ne plus se limiter aux embuscades. Leur objectif final est « d‟arriver en huit ans à mettre fin au régime et à constituer un „gouvernement provisoire‟. » C‟est dans cette optique

  • 114 Ibid.

  • 115 Ibid.

que les lettres EP (pour Ejército del pueblo, soit armée du peuple en espagnol) sont ajoutées au sigle FARC.

Mais l‟histoire fera mentir – pour un temps les prévisions les plus pessimistes. En effet, toujours en 1982, l‟arrivée au pouvoir de Belisario Betancur est porteuse d‟espoir pour le

pays. Tout en inaugurant une nouvelle politique internationale moins atlantiste, il propose une amnistie à l‟ensemble des prisonniers issus des guérillas, la plupart étant du M19. Deux ans plus tard, cette politique paye puisque trois des quatre grandes guérillas signent un cessez-le-feu (seule l‟ELN le rejette). Et bien que peu de temps après, l‟EPL et le M19 décident de rompre cet accord, les FARC déjà reconnue comme la guérilla la plus

importante grâce à son influence dans les zones rurales – ont bien l‟intention de le respecter et vont jusqu‟à créer en 1985 avec le parti communiste l‟Union Patriotique (UP), parti

politique totalement légal. Grâce à ce nouveau parti, les FARC entament une démarche de

démocratisation de leur mouvement. L‟UP obtient ainsi cinq postes de sénateurs et neuf

représentants à la Chambre. Parmi ces élus, on retrouve plusieurs commandants des FARC

tels que Braulìo Herrera et Iván Marquez. C‟est désormais la stratégie politique qui prime.

Mais l‟histoire de la Colombie semble vouée à se répéter tragiquement. Car cette intégration de la plus importante guérilla du pays à la vie démocratique colombienne n‟est pas du goût de tous et commence alors une terrible vague d‟assassinats parmi les dirigeants et cadres du nouveau parti, ainsi que parmi les militants. Le décompte que fait Daniel Pécaut dans son ouvrage 116 permet de prendre l‟ampleur de ce que la gauche appelle la « guerre sale ». Seront tués « ses deux présidents, la quasi-totalité de ses élus au congrès, de nombreux cadres, de syndicalistes, de militants de base, de défenseurs des droits de l‟homme ». En tout, ce sont 2 500 victimes qui seront assassinées par les auteurs de cette « guerre sale ». Mais qui sont ces auteurs en question ? Selon Daniel Pécaut 117 , ces assassins sont « des membres des forces de l‟ordre, des politiciens, des narcotrafiquants, des notables locaux propriétaires fonciers ou commerçants –, des membres de groupes privés d‟auto-défense que l‟on commence à appeler „paramilitaires‟ », qui n‟ont jamais digéré la politique d‟ouverture du Président et considèrent l‟UP comme une simple couverture des FARC. Et ce point de vue est malheureusement justifié. En effet, le Parti Communiste comme les FARC n‟ont jamais renoncé à la fameuse « combinaison de toutes les formes de lutte ». La guérilla n‟a jamais cessé les enlèvements et a elle-même assassiné de nombreux leaders régionaux

  • 116 Ibid.

  • 117 Ibid.

des partis traditionnels. Cette période se termine par la conclusion qu‟en tirent les FARC : il n‟y a qu‟une manière d‟atteindre ses objectifs et elle est militaire. Ainsi, le cessez-le-feu est officiellement rompu en 1987, lors de l‟attaque d‟une unité militaire. Et dans le même temps, les autres guérillas ont bien entendu continué leur développement.

Mais un autre problème de taille guette la Colombie. Depuis le début des années

1980, le pays sud-américain est devenu la plaque tournante du trafic de drogue provenant du Pérou et de la Bolivie. Ainsi à partir de 1985, et parallèlement aux violences des guérillas, se développe une nouvelle forme de terrorisme. Entrent en effet en scène les narcotrafiquants et notamment ceux du « cartel de Medellín », dirigé par un certain Pablo Escobar. Alors que

jusqu‟en 1984, le gouvernement colombien optait pour la politique de l‟autruche, laissant ainsi se développer la corruption, il change radicalement d‟attitude suite à l‟assassinat du ministre de la justice et prend comme mesure l‟extradition des narcotrafiquants. La réponse des dits narcotrafiquants est « un terrorisme sans précédent, ciblé ou aveugle. […] Ce terrorisme à grande échelle va se poursuivre jusqu‟à la mort de Pablo Escobar en 1993. Il réalise ce que les guérillas n‟étaient jamais parvenues à obtenir : faire chanceler les institutions. » 118

L‟arrivée du narcotrafic – et surtout du narco-terrorisme – en Colombie est d‟une importance fondamentale pour comprendre les enjeux financiers et communicationnels liés aux FARC aujourd‟hui. Bien que les narcotrafiquants aient joué un rôle dans la « guerre sale » contre l‟UP, il ne faut pas oublier que les FARC et le M19 sont désormais liées depuis plusieurs années à la culture de la coca. Des échanges entre les guérillas et les cartels de drogue se multiplient et Pablo Escobar ne se cache pas de son amitié avec certains dirigeants du M19. Pascal Drouhaud, dans son ouvrage 119 FARC, confessions d’un guérillero né de sa rencontre avec Estéban Avila, guérillero condamné à vingt ans de prison, relate ce témoignage :

Avec Pablo Escobar et ensuite avec les frères Rodriguez Orejuela, les choses étaient simple : business is business ! Nos intérêts convergeaient. Eux voulaient gagner toujours plus d‟argent. Nous, nous savions qu‟ils nous procureraient les moyens d‟assurer notre sécurité par l‟octroi d‟armes, mais également d‟hommes. Et donc, d‟information. Du pouvoir, tout simplement.

Les années 1990 vont connaitre plusieurs évènements qui vont redessiner le paysage

politique de la Colombie. L‟échec du communisme symbolisé par la chute du mur de Berlin et

118 Ibid.

119 Pascal Drouhaud, FARC, Confessions d’un guérillero, Liaisons dangereuses, p.62, Editions Choiseul, 2008

l‟éclatement de l‟Union Soviétique, combinés aux échecs de plusieurs guérillas centre- américaines provoquent un changement de regard du parti communiste et des guérillas

colombiennes sur la pertinence de la lutte armée. A l‟image du M19, une grande partie de

l‟EPL pose les armes et se lance dans la politique légale, comme le fera une partie de l‟EPL

en 1994. Dans le même temps, le système politique et institutionnel colombien se transforme. En 1991, une assemblée constituante va donc modifier radicalement ce système et les valeurs sur lesquelles il reposait jusqu‟alors :

Elle promeut un „Etat social de droit‟, garantit les libertés individuelles et crée des mécanismes concrets à cette fin, reconnaît le caractère multiculturel de la Colombie et accorde des droits spécifiques aux minorités indiennes et afro-colombiennes, entérine le pluralisme religieux, facilite la formation de nouveaux partis, met sur pied une vigoureuse politique de décentralisation. 120

Mais ces évènements ne viennent pas à bout de la mobilisation des FARC et de l‟ELN. Et l‟armée, en détruisant le siège fixe du Secrétariat des FARC, va les obliger à renoncer à la

sédentarité. Mais les FARC justifient leur décision par le virage néolibéral pris par le gouvernement et la faiblesse du parti communiste. Celui-ci ne peut désormais plus dicter la

ligne que doivent suivre les FARC et la mort en 1990 de Jacobo Arenas ne fait qu‟entériner la rupture qui s‟opère entre les deux organisations. C‟est désormais Marulando Vélez,

beaucoup moins enclin aux débats théoriques que son prédécesseur, qui prend la tête de la guérilla. Par ailleurs, les FARC ont eu l‟occasion de montrer leur nouvelle puissance militaire à de nombreuses reprises au début des années 1990. En 1993 les FARC tiennent une nouvelle conférence au cours de laquelle elles vont réorganiser leur structure militaire visant, « à permettre la réalisation d‟opérations militaires d‟une envergure susceptible de submerger les forces armées » 121 .

Et

la suite des évènements va donner du

grain à

moudre à la guérilla marxiste. Entre

l‟élection d‟un Président corrompu par les cartels de drogue en 1994, les énormes

protestations dans le sud du pays en 1995-96 suite à la destruction des cultures de coca et surtout la crise qui traverse le pays à la fin des années 1990, avec la plus grande récession

que le pays ait connu depuis 1930 et un niveau de vie retombé à ce qu‟il était vingt ans

auparavant, les FARC sont convaincues que la révolution est plus proche que jamais.

D‟autant qu‟entre 1995 et 1998, l‟application du plan stratégique décidé en 1993 est un

succès.

  • 120 Daniel Pécaut, Les FARC, une guérilla sans fins ?, Bref retour sur la formation des FARC, p.82 à 31, Editions Lignes de Repères, 2008

  • 121 Ibid.

C‟est ainsi que les élections présidentielles de 1998 se feront autour de la question du processus de paix, afin d‟empêcher les FARC de prendre le pouvoir. Andrés Pastrana, le candidat élu, va d‟ailleurs mettre en place une zone démilitarisée de 42 000 km² (soit l‟équivalent de la Suisse). Les FARC s‟installent donc dans cette zone et décide d‟expulser tous les représentants de l‟Etat. Daniel Pécaut explique que « non seulement elles conservent leurs combattants dans la zone, mais au vu et au su de tous, elles convertissent la région en base d‟entrainement, en point de départ ou de repli lors de leurs opérations de

guerre » 122 . Car malgré tous les efforts que Pastrana fera, les FARC ne cessent les combats et vont mener une politique de la chaise vide dès la première rencontre organisée entre le Président et Manuel Marulanda, en présence de diplomates européens. Les négociations

vont patiner et en 2001, les FARC brisent tout espoir de paix en mettant en œuvre un

nouveau moyen de chantage, les enlèvements de personnalités politiques. Quelques jours plus tard, Ingrid Bétancourt, alors candidate à l‟élection présidentielle, sera capturée par la

guérilla. Les FARC-EP sont persuadées à la fin du mandat de Pastrana que les tensions au

sein du pays et la très faible popularité du Président sont les signes annonciateurs d‟une

révolution des masses. Le 29 avril 2000, elle lance le Mouvement Bolivarien pour la Nouvelle Colombie (MB) au cours d‟une cérémonie en grande pompe rassemblant 30 000 personnes. Tous les dirigeants des FARC-EP sont présents. En mars de la même année sera officiellement lancé le Partido Comunista Clandestino Colombiano, branche politique des FARC dans les zones urbaines, également dirigé par Alfonso Cano. Jusqu‟en mars 2008, c‟était Alfonso Cano qui dirigeait le MB. Le décès de plusieurs membres du Secrétariat d‟Etat-major impose alors sa réorganisation. Alfonso Cano devient le nouveau dirigeant de la guérilla et se fait remplacer par Pablo Catatumbo à la tête du Mouvement Bolivarien.

Le mépris des FARC pour le processus de paix se justifie toujours par cette leçon tirée de l‟épisode de l‟Union Patriotique : seule la lutte armée leur permettra de prendre le pouvoir. Elles utilisent donc chaque main tendue non pas pour négocier en vue d‟une paix durable

mais au contraire pour gagner chaque fois plus de terrain et de pouvoir. Malheureusement pour elles, les Colombiens dans leur grande majorité imputent aux seules FARC l‟échec du processus de paix et n‟ont désormais qu‟un seul souhait : neutraliser la guérilla par la force. Alvaro Uribe, pourtant marginal et peu connu au début des élections, se fera élire dès le premier tour en proposant une politique de fermeté envers les FARC. A cette erreur de

122 Ibid.

pronostic politique des FARC, Daniel Pécaut 123 ajoute « l‟erreur de pronostic militaire ».

Selon lui, « les rapports de forces sur le terrain commencent à se modifier en leur défaveur »

en raison d‟un « début de modernisation des forces armées, l‟adoption du Plan Colombie, l‟entreprise de reconquête territoriale lancée par les paramilitaires ».

L‟élection d‟Alvaro Uribe va tout changer. Pour ce propriétaire d‟un domaine d‟élevage issu

d‟une région où les paramilitaires sont fortement présents et dont le père a été enlevé et assassiné par les FARC, l‟idée même de négociation avec la guérilla n‟est pas envisagée. Il s‟emploie à mettre en place le concept de « sécurité démocratique », slogan de sa campagne présidentielle. « Si négociation il doit y avoir, elle aura pour préalable que les

FARC n‟aient d‟autre perspective que la démobilisation » résume Daniel Pécaut 124 . Réélu en 2006 grâce à une modification de la constitution, il est le premier président à pouvoir mener

son action dans la durée. L‟opinion publique le soutient largement, notamment durant la crise diplomatique qui l‟oppose à l‟Equateur et au Venezuela au début de l‟année 2008. Par

ailleurs, le paysage politique colombien a profondément changé avec notamment

l‟éclatement des anciens partis.

La réponse des FARC est sans appel : Alvaro Uribe est un « fasciste » lié aux paramilitaires, voué à exploser en plein vol. Mais les FARC ne sont pas les seules à dénoncer les supposés liens entre le Président et les paramilitaires. Des faits viennent créditer cette thèse : par exemple la nomination de personnes proches de ces milieux à des postes importants, comme à la direction de sécurité intérieure, qui seront poussés à la démission suites à divers poursuites judiciaires. Le scandale de la « parapolitique » grandit à mesure que les révélations bien dérangeantes pour Uribe se font. Plusieurs de ses proches, dont son cousin, se retrouvent impliqués. Les nouveaux partis issus de la disparition des anciens se révèlent

être pour certains une couverture permettant aux paramilitaires d‟être présent politiquement dans le pays. Pourtant, Alvaro Uribe, bien que fragilisé, profite toujours d‟une popularité sans

faille car ce qui intéresse les Colombiens ce sont les résultats de sa politique de sécurité.

En dehors des actions visant à démobiliser les paramilitaires (la loi « Justice et Paix » a notamment permis la démobilisation de 30 000 combattants), la politique de sécurité démocratique se concentre avant tout sur les FARC. Le budget colombien consacré aux

dépenses militaires devient l‟un des plus élevés du monde. En 2003, le Plan Patriote,

  • 123 Ibid.

  • 124 Ibid.

nouvelle étape du Plan Colombie mis en œuvre conjointement avec les Etats-Unis en 1999 pour lutter contre le narcotrafic, est lancé et prend pour cible les responsables les plus importants des FARC et les fronts du sud et de l‟est. L‟objectif d‟Uribe est clair : démontrer que les FARC ne sont plus qu‟une organisation de narcotrafic. Plusieurs membres de la direction des FARC, tels que « Mono Jojoy » ou « El Negro Acacia », « sont poursuivis par les Etats-Unis pour trafic de drogue et sous le coup d‟une demande d‟extradition » 125 . D‟ailleurs, Daniel Pécaut raconte qu‟en 2005, Alvaro Uribe et son principal conseiller « s‟efforcent de convaincre les médias de ne plus parler de „conflit armé‟ et de cataloguer les FARC comme une simple organisation délinquante et terroriste » 126 . Cette même année, l‟Union Européenne inscrit la guérilla dans sa liste des organisations terroristes. Les Etats- Unis l‟avaient déjà fait dès 2002. Israël, le Pérou et évidemment la Colombie complètent la liste des 31 pays qui considèrent aujourd‟hui les FARC comme une organisation terroriste 127 .

Aujourd‟hui, les FARC sont plus affaiblies que jamais. Des 17 000 guérilleros qui constituaient la guérilla en 2000 ils n‟en restaient que 10 000 voire moins en 2007. En 2007 et 2008, les FARC voient plusieurs commandants et membres du Secrétariat tués, tels que Raul Reyes et Ivan Rios. A cela s‟ajoute la mort – a priori de cause naturelle de Manuel Marulanda Vélez, chef fondateur des FARC, rendue publique le 24 mai 2008.

C‟est aujourd‟hui Alfonso Cano qui dirige la guérilla la plus ancienne du monde encore en activité. En 2007, alors que Marulanda avait déjà officieusement passé le flambeau à Cano, les FARC ont opéré un changement de stratégie face à ces difficultés et cherché à mettre en place des échanges humanitaires. Ces échanges consistent en la libération des otages détenus par les FARC contre la libération des guérilleros détenus par le gouvernement colombien. D‟autre part, pour Daniel Pécaut 128 , « la „vision bolivarienne‟ devient le maître mot de leur histoire ». En insistant sur ces deux thèmes, les FARC cherchent à sortir de leur isolement : « ils constituent autant d‟appels en direction de Hugo Chávez et d‟une internationalisation du conflit colombien ».

A l‟occasion d‟un reportage pour lequel il a passé dix jours avec les FARC dans la jungle129, le journaliste espagnol David Beriain a interviewé Pastor Alape, leader des FARC dans la

  • 125 Pascal Drouhaud, FARC, Confessions d’un guérillero, Liaisons dangereuses, p.79, Editions Choiseul, 2008

  • 126 Daniel Pécaut, Les FARC, une guérilla sans fins ?, Bref retour sur la formation des FARC, p.82 à 31, Editions Lignes de Repères, 2008

  • 127 La Colombie, Interpol et le cyberguérillero, Le Monde Diplomatique, juillet 2008. Cf. Annexe 11 Revue de Presse, p.123

  • 128 Daniel Pécaut, Les FARC, une guérilla sans fins ?, Bref retour sur la formation des FARC, p.82 à 31, Editions Lignes de Repères, 2008

  • 129 Reportage « Diez días con las FARC », réalisé par Daniel Beriain en mars 2008 pour le site d‟information espagnol ADN.es

région de Magdalena Medio. Lorsqu‟il lui demande ce qu‟il faudrait pour que les FARC

renoncent à la lutte armée, après l‟énumération de leurs demandes politiques (réforme agraire, mise en place d‟un système plus démocratique, etc.), Pastor Alape précise que jamais il n‟a pensé déposer les armes car pour lui « la historia de Colombia es traiciones sobre traiciones. Aquí cada proceso de solución o de amistosidad del conflicto termina

despues asesinando a quienes estuvieron alzados en armas 130 ».

Aujourd‟hui c‟est donc une guérilla qui évolue dans un contexte totalement différent de celui qu‟il était lors de sa création voilà maintenant 45 ans. En devenant une organisation terroriste aux yeux de l‟Union Européenne et des Etats-Unis avec tout ce que cela peut signifier depuis le 11 septembre 2001 – les FARC souffrent d‟un déficit d‟image certain, tant auprès de leurs concitoyens colombiens que de l‟opinion internationale.

130 « L‟histoire de la Colombie c‟est trahisons sur trahisons. Ici chaque recherche de solution ou de pacification du conflit se termine par l‟assassinat de ceux qui avaient les armes ».

ANNEXE 2 ENTRETIEN AVEC PASCAL DROUHAUD

Entretien réalisé le 5 février 2008, au siège d’Alstom. Pascal Drouhaud est un expert en géopolitique, ancien auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale, il est l’auteur de nombreux articles sur l’actualité politique et économique en Amérique latine. Il a publié en février 2008 un ouvrage remarqué, intitulé FARC – Confessions d’un guérillero, aux éditions Choiseul.

  • 1. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis Pascal Drouhaud, j‟ai eu des responsabilités d‟ordre politique puisque j‟ai été pendant 10 ans en charge de l‟international de forces nationales politiques françaises (UMP, ndlr) et à ce titre, il m‟est arrivé de m‟investir dans l‟actualité de certains pays de différents continents parmi lesquels la Colombie, étant entendu que pour moi la Colombie, un engagement en Colombie, c‟était un élément de cohérence puisqu‟au début des années 90 j‟avais été en poste à l‟ambassade de France au Salvador. C‟était la fin de la guerre, mais c‟était encore la guerre. J‟ai connu l‟offensive du FMLN en novembre 1989, donc j‟avais déjà eu un apprentissage en matière de processus de démocratisation, processus de retour à la pais, le peace building et définition de nouvelles institutions qui participent d‟une unité nationale dans la recherche d‟un nouveau contrat social. Car c‟est aussi un des sujets d‟actualité en Colombie. Donc la Colombie est un pays où j‟ai commencé à me rendre dans les

années 90 et beaucoup à partir de 1998 qui a vu l‟élection de Andrés Pastrana à la présidence de la République. Il se trouve que je connaissais Andrés Pastrana depuis un moment, on était ami, on

s‟entendait bien. Donc je l‟ai suivi durant toute sa présidence et notamment dans le cadre de son dialogue avec les FARC, avec Manuel Marulanda, de 1998 à 2001. Puisqu‟au début 2002, les FARC ont voulu rompre unilatéralement les négociations, il y a eu des attentats conduisant le président en 2002 à officialiser la rupture des négociations. Et ensuite tout le cheminement politique qui en a résulté, à savoir l‟élection d‟Alvaro Uribe et la victoire du concept de la sécurité démocratique. Et depuis, forcément je me rends en Colombie régulièrement.

  • 2. Dans votre livre, vous expliquez comment les FARC sont organisées, est-ce que cette hiérarchie est toujours valable aujourd‟hui ? Que pouvez-vous nous dire sur l‟organisation des FARC ?

Le fonctionnement des FARC est effectivement dans mon livre, où tout est expliqué. Est-ce que cette structure est toujours valable aujourd‟hui ? La structure est la même, mais ce qui a changé ce sont non seulement les hommes, mais après tout les FARC intègrent et ont intégré – c‟est une structure adaptée à la guerre le fait que les hommes peuvent être tués tout simplement, et notamment au

sommet, ce qui fut le cas en 2008. Mais ce qui a fondamentalement changé, c‟est le contexte. D‟abord le contexte national. Les FARC en 2002 étaient finalement à l‟apogée de leurs pouvoirs. Elles étaient aux portes de Bogota. Quand Alvaro Uribe a été investi au mois d‟août 2002, elles étaient même parvenues à lancer des petits mortiers sur la palais présidentiel. Elles étaient quand même arrivées à lancer symboliquement des charges explosives sur la façade du palais. Les FARC c‟était à l‟époque à peu près 16 000 hommes, elles avaient adopté une posture en plus qui visait à enlever des personnalités visibles. Le fait de détenir des otages, ça exige beaucoup de moyens et

beaucoup d‟hommes. Ça exige une mobilité et qui dit mobilité suppose une présence territoriale

vaste. En 2009, nous ne sommes plus du tout dans ce contexte. Les FARC sont réduites de moitié,

elles doivent compter cruellement autour de 8000 hommes dans le meilleur des cas. Elles ont été réduites et ramenées dans la partie sud de la Colombie, dans la partie amazonienne. Donc avec une réduction là aussi de présence territoriale extrêmement importante. Elles ont perdu leur leader

historique, ce qui n‟était pas le cas en 2002, donc là aussi psychologiquement, médiatiquement, les

choses ont changé. Elles ont perdu des hommes aguerris comme Raul Reyes. Une nouvelle génération arrive au secrétariat, qui elle-même est identifiée. La mort d‟Ivan Rios est tout à fait révélatrice des dangers immédiats que courent les FARC dans leur dimension purement

opérationnelle. Donc ça c‟est nouveau. Donc si la structure reste inchangée, le champ d‟action s‟est énormément réduit, et je dirai le champ politique. Il est à noter d‟ailleurs que depuis finalement quelques jours, la libération d‟otages – notamment les fameux échangeables, on en compte à peu près aujourd‟hui plus qu‟une vingtaine. Ils ont libéré il y a encore quelques jours 4 otages – révèle je crois des changements stratégiques politiques très importants. A savoir le fait que maintenant on ne mise plus sur le fait de détenir des otages pour exister. Au fil des années finalement pour les FARC, la détention d‟otages a été quelque chose de contre-productif. En tout cas qui ne répond pas à la réalité actuelle. C‟est un poids, il faut s‟en occuper, ça bloque des hommes, ça freine les troupes,

donc c‟est un poids. Et moi je traduis ces libérations par le fait qu‟elles ont opté pour finalement la libération des otages pour pouvoir manœuvrer, se déplacer plus facilement qu‟elles ne le peuvent aujourd‟hui. Donc je crois que la libération des otages aujourd‟hui traduit la définition d‟une nouvelle stratégie, l‟adaptation à une réalité difficile pour les FARC. Donc des structures dans une organisation somme toute classique parce que marxiste, parce que organisation qui a intégré les techniques de guérilla mais avec des dimensions politiques qui forcément exige une structuration lourde malgré tout. Et bien je crois que l‟arrivée d‟Alfonso Cano s‟accompagne de ces premiers éléments de changement stratégique et l‟intégration d‟une nouvelle donne. Ca ne va pas être facile. Quand on a été pendant des années une force incontournable de l‟échiquier politique et d‟être aujourd‟hui malgré tout, même si l‟organisation continue toujours à exister une organisation en difficulté, il est évident qu‟il faut quand même du courage pour l‟intégrer et du sens politique – mais je crois qu‟Alfonso Cano en a – pour accepter de prendre en considération et de s‟adapter. Alors de prendre en considération cette situation nationale mais également une réalité géographique régionale, là aussi qui n‟est pas évidente. Le baril du pétrole est aujourd‟hui à 30$. Cela réduit d‟autant le champ d‟action d‟Hugo

Chavez. On n‟est plus dans un « chavisme » flamboyant. On rentre malgré tout, au-delà de la rhétorique, dans une dimension réaliste, où il y a malgré tout moins de moyens actuellement pour

Hugo Chavez. Un Brésil qui malgré tout, même s‟il est concerné par la réalité à la frontière

amazonienne, se considère et est une force à part, visant à devenir le moteur du continent sud-

américain. Après la libération d‟Ingrid Betancourt, une présence internationale malgré tout qui a intégré le fait que les FARC sont considéré aujourd‟hui comme une organisation terroriste dans l‟esprit des gens. Elles le sont depuis le début des années 2000. Les FARC sont inscrites sur la liste des mouvements terroristes de l‟UE, des USA. Cela ne voulait pas dire que pour autant elles étaient perçues comme telle par la population. Aujourd‟hui, la campagne de l‟année dernière et les revers

importants, notamment médiatiques ont intégré dans l‟image de la population internationale le fait que ce ne sont pas des gens de paix, ce qui va totalement en contradiction avec le message fondamental des FARC, qui est de dire : « nous faisons la guerre pour implanter la justice et la paix pour tous ».

Donc là aussi, il leur faut redéfinir une stratégie de communication et d‟image qui passe, je crois, par la libération des otages. La libération des otages va libérer tant de moyens et de mobilité qu‟elles pourront réadapter, redéfinir et refonder peut-être leur propre image. C‟est ainsi que je le conçois et que je le réalise en tout cas.

  • 3. En restant sur l‟organisation des FARC, pouvez-vous nous expliquer quelles relations les FARC entretiennent avec la population colombienne, notamment dans les zones où elles sont présentes ?

Rien n‟est gravé. On est dans une situation de guérilla, où l‟occupation de l‟espace un jour évolue forcément. Ceci étant, les FARC sont très présentes dans les zones où elles sont établies d‟une part. D‟autre part, on est dans un rapport d‟adhésion, où si l‟on n‟adhère pas, on est forcément adversaire.

Donc on n‟est pas dans un rapport de demi-mesure, c‟est une relation pleine et entière, manichéenne. Donc il peut y avoir une adhésion mais forcément, la base du contact, c‟est un contact qui a intégré l‟idée de la coercition, c‟est coercitif. Si un jour il y a une contradiction, vous résistez, forcément vous devenez un adversaire. Il n‟y a pas de demi-mesures. Donc c‟est un contact constant, au quotidien, mais dans un esprit de guerre. Donc forcément le contact ne peut être que pesant.

  • 4. Concernant le financement des FARC, entre impôts révolutionnaires, drogue et rançons pour les otages, d‟où provient l‟argent et surtout dans quelles proportions ? Y a-t-il un financement qui viendrait de l‟étranger ou d‟autres organisations ?

Je vous renvoie aux enquêtes qui ont eu lieux depuis la découverte de l‟ordinateur de Raul Reyes, dans lequel il y avait l‟identification de flux bancaires. Donc là aussi je pense qu‟il y a plusieurs sources. Tout d‟abord les FARC sont une organisation qui existe depuis les années 60, qui

connaissent un financement depuis les années 60. Donc il y a eu des investissements, donc il y a des

retours sur investissement, il y a des intérêts bancaires. Il y a eu des investissements qui ont été faits.

Ensuite, bien que ce soit de moins en moins d‟actualité, il y a eu en effet, jusqu‟à récemment les revenus issus des enlèvements et des sources de revenus issus de l‟impôt révolutionnaire. Et forcément il y a le gros du financement aujourd‟hui qui est issu de la protection que les FARC prodiguent aux producteurs de drogues. Les FARC ont toujours rejeté qu‟elles pouvaient être elles- mêmes productrices. Par contre, elles reconnaissent qu‟elles apportent leur protection. Donc voilà, je crois que c‟est là le gros du financement.

  • 5. Vous avez évoqué les relations entre les FARC et les autres pays d‟Amérique du Sud. Que

pouvez-vous nous dire de leurs relations avec les autres guérillas et organisations terroristes, notamment ETA, ELN et même IRA ?

En effet, on a parlé pendant des années de liens, d‟un possible entrainement, pas forcément sur zones mais de faire venir des cadres. On en a parlé pour l‟IRA au début des années 90, comme pour l‟ETA. Il est possible qu‟il y ait eu une formation, qu‟il y ait eu des échanges. Mais après il faut graduer l‟idée de l‟échange. Qu‟il y ait eu des échanges, c‟est certain. Qu‟il y ait eu sur zone, en Colombie, des cadres de certaines organisations comme l‟IRA et sans doute l‟ETA, oui. L‟envoi de membres de FARC dans des camps d‟entrainement, je ne sais pas. Alors même que les cadres historiques, notamment Marulanda, ont effectué des déplacements dans les années 70 dans les pays de l‟ex-Europe de l‟EST, voire en ex-URSS. Marulanda avait été à Moscou. Donc à un moment qu‟il y ait eu des échanges, oui. Mais il y a une part de mythe aussi je pense.