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L’EVOLUTION DE TONI NEGRI

PAR OLIVIER DOUBRE


jeudi 10 mai 2007

Écrit en prison à la fin des Années de plomb, le premier livre


du philosophe italien sur Spinoza initiait le concept de «
multitude ». Il offre les bases théoriques à deux autres
ouvrages récemment parus.

Le 7 avril 1979, Toni Negri, professeur de philosophie


politique à l’université de Padoue, est arrêté au cours d’un
vaste coup de filet dans toute l’Italie. Perpétrée près d’un
an après l’exécution d’Aldo Moro par les Brigades rouges,
cette opération policière de grande envergure vise en
particulier la mouvance de l’Autonomie ouvrière, dont le
philosophe est proche. Surtout, l’État italien élargit
considérablement la répression du movimento, la contestation
initiée autour de 1968, dont une part non négligeable a
progressivement dérivé vers la « lutte armée ». Pour la
première fois, les interpellations du 7 avril 1979 visent donc
des intellectuels, avocats ou journalistes, accusés de
proximité idéologique avec les groupes partisans de la
violence politique. Or, l’incarcération de Toni Negri, qui
durera plus de trois ans, intervient alors que sa pensée
connaît un tournant. C’est en prison qu’il écrit son premier
ouvrage sur Spinoza, l’Anomalie sauvage, que Gilles Deleuze,
dans sa préface, qualifie d’emblée de « grand livre » et qui
reparaît aujourd’hui chez Amsterdam.
Avec la fin des années 1970 et l’échec du projet d’autonomie
ouvrière, le philosophe est à la recherche de nouvelles
perspectives théoriques qui lui permettent de sortir de ce
moment de défaite politique et d’écrasement de la
contestation. Or, c’est chez Spinoza qu’il trouve une issue à
l’impasse de la dialectique et du matérialisme historique, qui
n’ont cessé de réduire l’horizon de pensée du movimento.
Premier apport majeur de cet effort de dépassement théorique,
le concept de « multitude », présent chez Spinoza (« multitudo
»), apparaît d’emblée central à Toni Negri en tant que «
qualité nouvelle du sujet [qui] s’ouvre au sens de la
multiplicité des sujets et à la puissance constructive qui
émane de leur dignité ». Mais, au préalable, le philosophe
commence par replacer Spinoza dans cette République
hollandaise du XVIIe siècle, seul État européen qui connaît le
passage direct de « l’accumulation primitive à la phase du
marché » en ayant « sauté celle du mercantilisme ». La
Hollande, en lien avec cette « première grande expérience de
l’essor capitaliste et de l’esprit bourgeois », est en effet
l’un des rares pays où l’absolutisme ne parvient pas à
s’imposer et où demeure « encore la fraîcheur de l’humanisme »
de la Renaissance.
Autre apport central, Toni Negri propose une lecture
matérialiste de l’auteur de l’Éthique. Insistant sur
l’importance de l’athéisme chez Spinoza « comme refus de toute
présupposition d’un ordre antérieur à l’agir humain et à la
constitution de l’être », Negri voit là le fondement d’un
premier matérialisme qui pose le « problème de la démocratie
», lié intrinsèquement au « problème de la production ». Dans
la conception spinoziste du politique, la démocratie est ainsi
« une politique de la "multitude" organisée dans la production
». Quant à l’être spinoziste, « mûr pour la liberté », il est
doté d’une « puissance » libératrice et animé d’un véritable «
besoin » d’émancipation. Toutefois, celle-ci ne saurait être
une « transition » vers un futur certain « parce qu’elle est
enracinée au présent ». C’est pourquoi, selon Toni Negri,
cette pensée échappe à « cette espèce de monstre qu’est le
matérialisme dialectique ». Enfin, Spinoza, lorsqu’il affronte
les questions politiques, se refuse à la « mystification »
d’une conception juridique de l’État, chère à Descartes, à
Rousseau puis à Hegel. Aussi, Toni Negri oppose-t-il à cette «
lignée » philosophique, « transcendentale ou
transcendentaliste » (séparant société et État par
l’utilisation de solutions juridiques), la lignée «
immanentiste » qui, de Machiavel puis Spinoza, rejoint enfin
Marx. Gilles Deleuze salue là avec enthousiasme, dans sa
préface, cette « évolution de Spinoza » opérée par Negri qui,
au lieu de l’« utopie progressiste » si souvent admise pour
décrire la pensée spinoziste, veut au contraire y lire un
premier « matérialisme révolutionnaire ».
À partir de l’Anomalie sauvage, Toni Negri va désormais
s’attacher à décrypter les signes de la fin de l’organisation
fordiste et du passage en cours vers une société «
post-moderne ». Or, l’importance de ce premier livre sur
Spinoza apparaît particulièrement à la lecture de deux autres
ouvrages de Toni Negri qui paraissent également ces jours-ci.
Fabrique de porcelaine rassemble dix leçons passionnantes où
le philosophe reprend les principaux concepts qu’il utilise
aujourd’hui, de « biopouvoir » à « multitude », d’« Empire » à
« résistance » ou « pouvoir constituant ». Or, c’est ce
vocabulaire, lui permettant d’ébaucher les grandes lignes
d’une « nouvelle grammaire du politique », qu’il utilise
ensuite, dans GlobAL, pour analyser concrètement les nouveaux
mouvements « populaires et indigènes » actuellement en lutte
en Amérique latine. Un bel exercice de philosophie du réel à
découvrir.
L’Anomalie sauvage. Puissance et pouvoir chez Spinoza, Antonio
Negri, traduit de l’italien par François Matheron, préfaces de
Gilles Deleuze, Alexandre Matheron et Pierre Macherey,
Amsterdam, « Caute ! », 350 p., 22 euros.
Fabrique de porcelaine. Pour une nouvelle grammaire du
politique, Antonio Negri, traduit de l’italien par Judith
Revel, Stock, « L’Autre Pensée », 240 p., 19,50 euros.
GlobAL. Luttes et biopouvoir à l’heure de la mondialisation :
le cas exemplaire de l’Amérique latine, Antonio Negri et
Giuseppe Cocco, traduit de l’italien par Jeanne Revel,
Amsterdam, 224 p., 19 euros.
À lire aussi : Goodbye mister socialism, Antonio Negri,
Entretiens avec Raf Valvola Scelsi, traduit de l’italien par
Paola Bertilotti, Seuil, 318 p., 17 euros.