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Conférence du soir du 15 février 2011 :

Menace terroriste et réponse institutionnelle

Aujourd’hui, chaque État est une cible potentielle d’attentats terroristes et se doit, dès lors, de développer des mécanismes pour lutter contre cette menace. Lors de la conférence du 15 février, M. Guy Rapaille, président du Comité permanent de contrôle des services de renseignements et de sécurité (Comité permanent R), et M. Alain Winants, administrateur général de la Sûreté de l’État (VSSE), se sont attachés à analyser la réponse institutionnelle de la Belgique face à ce type de menace.

Intervention

de

Guy

Rapaille :

le

contrôle

des

services

de

renseignement

en

Belgique.

M. Guy Rapaille a d’abord brièvement présenté le Comité permanent R, dont la mission consiste à contrôler les deux services de renseignement belges : l’un civil, la Sûreté de l’État, et l’autre militaire, le Service général du renseignement et de la sécurité (SGRS). Depuis 2006, le Comité assure également le contrôle de l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace (OCAM), conjointement avec le Comité P. Pour mener sa mission à bien, le Comité effectue des enquêtes, formule des recommandations et présente des rapports déclassifiés à la Commission spéciale du Sénat. Le Comité n’a donc aucune compétence opérationnelle.

M. Rapaille a ensuite esquissé l’évolution de la lutte contre la menace terroriste en Belgique depuis les années 80. Dès cette époque, la Belgique a en effet servi de base de repli pour des groupements terroristes ou de zone de recrutement pour le djihad. Notre pays disposait alors de peu de moyens légaux pour se prémunir contre cette menace. Outre les réponses apportées sur les plans policier et judiciaire (dont la répression des infractions terroristes par le parquet fédéral), la réaction institutionnelle s’est axée sur trois aspects : la modification des deux services de renseignement et de sécurité (par la loi du 30 novembre 1998), la modification des méthodes de ces services (par la loi du 4 février 2010) et la coordination entre les différents services. La première de ces lois précise que la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme constitue la priorité de la VSSE, tandis que le SGRS se concentre sur les renseignements concernant l’intégrité du territoire national et la sécurité militaire (et intervient donc implicitement dans la lutte antiterroriste). Son activité n’est en outre pas limitée au territoire national. La deuxième loi a doté la Belgique de méthodes modernes de recueil de données, qui sont soumises à un double contrôle externe relativement unique en Occident (par une commission administrative – « la Commission BIM » – et par le Comité permanent R). Enfin, le besoin de coordination a abouti en 1996 à la création du Comité ministériel du renseignement et de la sécurité (CMRS), dont la mission consiste à définir la politique générale en matière de renseignement, à déterminer les priorités des deux services et à coordonner leurs activités. Le CMRS est également compétent pour fixer les conditions en matière de collaboration internationale, notamment concernant la transmission de données à caractère personnel, mais M. Rapaille a déploré qu’aucune décision n’ait été

prise à ce sujet. En ce qui concerne la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme, ce besoin de coordination a débouché sur la création de l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace (OCAM) en 2006. Ses analyses sont notamment basées sur les renseignements fournis par les différents services d’appui qui ont l’obligation de les lui transmettre. Cependant, cette obligation ne porte que sur les renseignements « pertinents pour l’accomplissement [de ses] missions », termes entraînant immanquablement des divergences d’interprétation. De plus, elle se heurte à deux limitations dues, d’une part, au secret de l’instruction et de l’information pénale, et d’autre part, à la « règle du tiers service » selon laquelle le service émetteur détermine seul ce qu’il convient de transmettre. L’OCAM évalue la menace sur une échelle de gravité allant de 1 à 4, la dernière alerte de niveau maximum datant de 2007 (elle avait mené à l’annulation du feu d’artifice du 31 décembre 2007 à Bruxelles).

Enfin, M. Rapaille a conclu en constatant que malgré les évolutions qui ont eu lieu depuis les années 80, d’autres améliorations restent possibles, notamment en ce qui concerne la coordination entre les services de renseignement et de police, le secret de l’instruction et de l’information dans le domaine du terrorisme, la création d’une banque de données sur le terrorisme, l’attribution des fonctions de « coordinateur antiterroriste », etc.

Intervention d’Alain Winants : un regard opérationnel.

M. Alain Winants a ensuite pris la parole pour, dans un premier temps, s’intéresser à la notion de terrorisme et au rôle de la Sûreté de l’État dans la lutte contre ce phénomène, et dans un deuxième temps, pour analyser la menace terroriste en Belgique.

a. Le terrorisme et ses caractéristiques.

Selon l’administrateur général de la Sûreté de l’État, la notion de terrorisme comporte deux caractéristiques. D’une part, elle implique un acte d’agression non militaire (n’entraînant pas forcément des victimes humaines ou des dégâts physiques). D’autre part, cette agression doit être motivée politiquement ou idéologiquement ; elle repose donc sur une argumentation rationnelle. Si, avant les années 90, la plupart des mouvements terroristes/extrémistes se caractérisaient par une clarté relative quant à leur idéologie, leurs objectifs et leurs méthodes, la nouvelle génération de ces groupements ne semble plus poursuivre de but politique concret, mais est plutôt mue par une haine aveugle envers l’Occident. Les mesures antiterroristes traditionnelles n’étaient dès lors plus adaptées, a fortiori après les attentats du 11 septembre, et le besoin s’est fait alors plus pressant d’apporter une réponse institutionnelle à ce phénomène, par le biais de législations antiterroristes. Celles-ci ont suscité bien des critiques et des craintes d’abus, mais elles restent indispensables, selon le patron de la Sûreté de l’État. La lutte contre le terrorisme repose sur deux phases : l’une prospective (domaine des services de renseignement) et l’autre répressive (domaine de la justice et de la police). À l’instar de M. Rapaille, M. Winants a souligné l’importance d’une coopération étroite entre les différents services et a exposé quelques exemples de collaboration renforcée. M. Winants a ajouté qu’elle pouvait cependant parfois compliquer leur travail, en vertu notamment de

l’opposition entre l’obligation des services de renseignement d’informer la justice de délits éventuels et l’obligation légale du secret des sources.

b. La menace terroriste en Belgique.

Ensuite, M. Winants a brossé le tableau de la menace terroriste en Belgique. Outre les risques, certes faibles, mais tout de même existants, que représentent les groupements d’extrême gauche et d’extrême droite, cette menace provient essentiellement du terrorisme d’inspiration islamique. La Belgique, de par sa présence militaire en Afghanistan et de par la loi sur la burqa, perd peu à peu sa légitimité dans les milieux islamiques radicaux, notamment aux yeux des salafistes (incarnés par Sharia4Belgium). De plus, la position centrale de la Belgique en Europe fait d’elle une base d’opérations idéale pour les activistes du « djihad global ». M. Winants a également évoqué la possibilité d’une internationalisation des cibles du terrorisme islamique du Caucase (auparavant exclusivement de nature politique), comme le suggère l’attentat récent à l’aéroport de Moscou-Domodedovo. Enfin, le rôle particulier de Bruxelles, en tant que capitale européenne, siège de l’OTAN et de nombreuses institutions internationales ainsi que centre d’activité de nombreux lobbys, fait également de notre pays une cible potentielle d’attentats terroristes, comme l’avait par ailleurs déjà fait remarquer M. Rapaille.

Conclusion.

La séance de questions réponses a soulevé les interrogations de la société civile en ce qui concerne les risques pour les droits fondamentaux liés aux activités des services de renseignement. M. Rapaille, en sa qualité de président du Comité R, a rappelé que l’action de ces services avait toujours pour base le respect de la législation nationale et internationale. De plus, ce travail de surveillance constitue la nature même de l’action de son département.

Les interventions de messieurs Rapaille et Winants nous ont permis de mieux cerner les moyens mis en place par la Belgique face à la menace terroriste. Certes, de grandes avancées ont été réalisées, mais tous deux ont souligné qu’il était nécessaire de continuer à améliorer et à renforcer la coopération entre toutes les instances belges et internationales pour lutter au mieux contre ce fléau.