« iI y a quelque temps, dans une réunion mondaine à laquelle j'assistais, la conversation tomba sur les phénomènes dont vous

vous occupez. Un de nos grands médecins était là, qui fut un de nos grands savants. Après avoir écouté attentivement, il prit la parole et s'exprima à peu près en ces termes : « Tout ce que vous dites m'intéresse beaucoup, mais je vous demande de réfléchir avant de tirer une conclusion. Je connais, moi aussi, un fait extraordinaire. Et ce fait, j'en garantis l'authenticité, car il m'a été raconté par une dame fort intelligente, dont la parole m'inspire une confiance absolue. Le mari de cette dame était officier. Il fut tué au cours d'un engagement. Or, au moment même où le mari tombait, la femme eut la vision de la scène, vision précise, de tous points conforme à la réalité. Vous conclurez peut-être de là, comme elle concluait elle-même, qu'il y avait eu clairvoyance, télépathie, etc. ? Vous n'oublierez qu'une chose : c'est qu'il est arrivé à bien des femmes de rêver que leur mari était mort ou mourant, alors qu'il se portait fort bien. On remarque les cas où la vision tombe juste, on ne tient pas compte des autres. Si l'on faisait le relevé, on verrait que la coïncidence est l'œuvre du hasard.» La conversation dévia dans je ne sais plus quelle direction ; il ne pouvait d'ailleurs être question d'entamer une discussion philosophique ; ce n'était ni le lieu ni le moment. Mais en sortant de table, une très jeune fille, qui avait bien écouté, vint me dire : « Il me semble que le docteur raisonnait mal tout à l'heure. je ne vois pas où est le vice de son raisonnement ; mais il doit y a-voir un vice. » Eh oui, il y avait un vice ! C'est la petite jeune fille qui avait raison, et c'est le grand savant qui avait tort. Il fermait les yeux à et que le phénomène avait de concret. Il raisonnait ainsi : « Quand un rêve, quand une hallucination nous avertit qu'un parent est mort ou mourant, ou c'est vrai ou c'est faux, ou la personne meurt ou elle ne meurt pas. Et par conséquent, si la vision tombe juste, il faudrait, pour être sûr qu'il n'y a pas là un effet du hasard, avoir comparé le nombre des « cas vrais » à celui des « cas faux ». Il ne voyait pas que son argumentation reposait sur une substitution : il avait remplacé la description de la scène concrète et vivante - de l'officier tombant à un moment déterminé, en un lieu déterminé, avec tels ou tels soldats autour de lui - par cette formule sèche et abstraite : « La dame était dans le vrai, et non pas dans le faux. » Ah, si nous acceptons la transposition dans l'abstrait, il faudra en effet que nous comparions in abstracto le nombre des cas vrais au nombre des cas faux ; et nous trouverons peut-être qu'il y en a plus de faux que de vrais, et le docteur aura eu raison. Mais cette abstraction consiste à négliger ce qu'il y a d'essentiel, le tableau aperçu par la dame, et qui se trouve reproduire telle quelle une scène très compliquée, éloignée d'elle. Concevez-vous qu'un peintre, dessinant sur sa toile un coin de bataille, et se fiant pour cela à sa fantaisie, puisse être si bien servi par le hasard qu'il se trouve avoir exécuté le portrait de soldats réels, réellement mêlés ce jour-là à une bataille où ils accomplissaient les gestes que le peintre leur prête ? Évidemment non. La supputation des probabilités, à laquelle on fait appel, nous montrerait que c'est impossible, parce qu'une scène où des personnes déterminées prennent des attitudes déterminées est chose unique en son genre, parce que les lignes d'un visage humain sont déjà uniques en leur genre, et que par conséquent chaque personnage - à plus forte raison la scène qui les réunit - est décomposable en une infinité d'éléments indépendants pour nous les uns des autres : de sorte qu'il faudrait un nombre de coïncidences infini pour que le hasard fît de la scène de fantaisie la reproduction d'une scène réelle ; en d'autres termes, il est mathématiquement impossible qu'un tableau sorti de l'imagination du peintre dessine, tel qu'il a eu lieu, un incident de la bataille. Or, la dame qui avait la vision d'un coin de bataille était dans la situation de ce peintre ; son imagination exécutait un tableau. Si le tableau était la reproduction d'une scène réelle, il fallait, de toute nécessité, qu'elle aperçût cette scène ou qu'elle fût en rapport avec une conscience qui l'apercevait. Je n'ai que faire de la comparaison du nombre des « cas vrais » à celui des « cas faux » ; la statistique n'a rien à voir ici ; le cas unique qu'on nie présente me suffit, du moment que je le prends avec tout ce qu'il contient. C'est pourquoi, si c'eût été le moment de discuter avec le docteur, je lui aurais dit : « je ne sais si le récit qu'on vous a fait était digne de foi ; j'ignore si la dame a eu la vision exacte de la scène qui se déroulait loin d'elle ; mais si ce point m'était démontré, si je pouvais seulement être sûr que la physionomie d'un soldat inconnu d'elle, présent à la scène, lui est apparue telle qu'elle était en réalité - eh bien alors, quand même il serait prouvé qu'il y a eu des milliers de visions fausses et quand même il n'y aurait jamais eu d'autre hallucination véridique que celle-ci, je tiendrais pour rigoureusement et définitivement établie la réalité de la télépathie, ou plus généralement la possibilité de percevoir des objets et des événements que nos sens, avec tous les instruments qui en étendent la portée, sont incapables d'atteindre. » Henri Bergson, Fantômes de vivant et recherches psychiques.