Vous êtes sur la page 1sur 2

Éditorial

Qui a peur des indicateurs de réussite? Pourquoi a-t-on peur? Et de quoi, au juste, a-t-on peur?

par Marie-Johanne Lacroix

Les indicateurs ne sont que des indicateurs, ils ne condamnent pas, ils ne posent pas de diagnostic, ils ne déterminent pas de plans d’action. Alors, pourquoi craindre les indicateurs?

plans d’action. Alors, pourquoi craindre les indicateurs? Permettez-moi une comparaison qui nous aidera à mieux

Permettez-moi une comparaison qui nous aidera à mieux comprendre nos peurs. Le taux de cholestérol, la pression sanguine sont des indicateurs de l’état de santé d’une personne. Si nous choisissons d’améliorer notre santé, il ne nous viendra pas à l’idée de refuser ces renseignements et de préférer naviguer en aveugle. De plus, nous savons très bien que plusieurs causes héréditaires peuvent expliquer le taux de cholestérol et qu’il n’y a pas de coupables à chercher. Cependant, nous savons aussi que, si nous ne faisons rien, les choses ne peuvent qu’empirer et se détériorer. C’est donc un fort bon stimulus pour que nous nous prenions en main et que nous apportions quelques changements à notre façon de faire.

Pour moi, la comparaison fonctionne aussi pour les indicateurs de réussite. Ils sont le reflet d’une réalité. Ils n’expliquent pas, mais ils donnent accès à une vérité à partir de laquelle nous pouvons construire, nous pouvons définir un plan d’action porteur. Les indicateurs de réussite sont capables de nous aider à demeurer en dehors des débats qui peuvent agiter nos esprits lorsque nous réfléchissons à l’idée d’améliorer les taux de réussite et de diplomation. Ils sont inébranlables et se veulent le témoin objectif de la réalité à un moment de notre histoire.

Choisir d’utiliser les indicateurs comme témoins du processus de prise en charge d’une réalité revient à accepter de choisir des actions qui auront une portée sur le plus grand nombre d’élèves et aussi sur les élèves moyens. Le cégep sera amené à définir une approche qui aura un effet sur les chiffres globaux. Il est alors plus facile de cesser de donner priorité aux actions qui ne fonctionnent pas.

Une capacité accrue d’examiner de façon plus détachée la réalité est une des conséquences de l’utilisation des indicateurs tout au long du processus de suivi d’un plan stratégique et d’un plan de réussite. Cela nous force à faire, avec les acteurs concernés, des lectures réalistes, quand les stratégies utilisées ne fonctionnent pas, pour faire bouger les indicateurs, et à utiliser toute notre créativité pour mettre en place des stratégies motivantes pour nos troupes.

Revenons à notre comparaison. Si je veux me remettre en forme physique, je dois considérer, dans mon plan idéal intégrant bonne alimentation et exercice physique régulier et bien conçu, mon degré de motivation à réaliser ce plan au quotidien. Or, mon choix de tenir mes bonnes résolutions dépendra du plaisir que j’éprouverai à passer à l’action. Il vaudra donc mieux dessiner un plan d’action moins idéal, mais plus proche de mes tendances naturelles et ne demandant que peu d’efforts pour maintenir l’enthousiasme de départ. Je devrai tenir compte de ce que je suis vraiment prêt à faire sur une base régulière.

Ce qu’il faut faire, c’est résister à la tentation de nous comparer aux athlètes si notre but et notre réalité ne sont pas de réussir un marathon. Il faut nous définir des buts réalistes, mais assez ambitieux pour

créer un élan motivant, pour donner le goût de bouger et de fêter des victoires qui correspondent à notre réalité. Avancer vers un mieux-être devient alors le meilleur renforcement pour maintenir les actions qui marchent.

En somme, les indicateurs créent une nouvelle dynamique où il nous est possible d’agir ensemble à partir d’une même compréhension de notre réalité. Ils reposent sur la participation concertée du plus grand nombre de personnes. Celles-ci se rallieront à l’élan commun si elles y sentent une différence notable. Elles s’enthousiasmeront de voir que leur part conjuguée avec celles des autres peut avoir un effet. Les indicateurs ne trichent pas, ils disent à plus ou moins long terme si les actions portent. Ils permettent d’être dans le vrai et d’accepter d’avancer pas à pas.

Qui voudrait se passer des indicateurs? Celui qui a avantage à maintenir la brume dans le système et un climat de chasse aux sorcières où on cherche plus des coupables que des chemins à explorer. Celui qui

a encore peur que les indicateurs soient capables à eux seuls de diminuer les standards de qualité exigés de nos étudiants, d’augmenter la charge de travail de tous et de travestir la mission première des cégeps.

Je crois qu’à l’inverse, les indicateurs nous offrent l’occasion de nous assurer que la qualité n’est pas menacée par les changements de pratique en faisant des liens entre les taux de réussite à l’épreuve de français par exemple et d’éventuelles hausses des taux de réussite aux cours. Ils offrent aussi la possibilité de mieux partager le travail entre tous les acteurs du cégep et de ne plus porter le poids de tous les apprentissages dans un seul cours. En fait, les indicateurs sont des messagers servant à créer les liens et à rendre le cégep apte à agir comme un système cohérent qui assume pleinement sa mission.

C’est pourquoi je crois que les indicateurs peuvent être des réverbères qui éclairent la route, qui peuvent nous fournir la lumière dont nous avons besoin pour continuer à avancer. Pour qu’ils soient des portes qui ouvrent ainsi sur l’avenir, les indicateurs doivent toutefois être choisis avec soin. Ils doivent savoir pointer les réalités à analyser. Ils doivent être présentés et simplifiés pour que la poésie des chiffres puisse créer son effet et rejoindre les personnes, les toucher, leur donner le goût d’agir.

Une série de chiffres peut décourager les plus persévérants parce qu’ils sont trop complexes, trop touffus. Trop de chiffres, c’est comme pas assez. Développons l’art de choisir ceux qui portent les défis les plus significatifs pour notre milieu, donnons-leur la parole et permettons-leur d’agir, de transformer les interventions de chacun. Les indicateurs en réalité ne sont pas que des chiffres, ils se présentent sous plusieurs formes. Pour avoir du sens, ils doivent être explicites et porteurs de vérité.

Dans nos milieux, nous pouvons compter sur des personnes compétentes pour reconnaître les indicateurs et les faire parler, pour animer les groupes qui se les approprient et créer des rencontres entre les indicateurs et les personnes intéressées. J’apprécie le fait que les indicateurs soient de véritables carrefours facilitant la collaboration de tous, l’utilisation des compétences de chacun et la naissance de nouvelles logiques et de nouvelles approches dans nos cégeps.

« La chose vraie crée sa propre poésie », Anzia Yezierska

Bonne route!